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Posts Tagged ‘Jardin Fruitier’

Il y a presque un an – le 7 décembre 2014 – j’observais dans un billet consacré au Jardin Fruitier de la Rue Desmazières à Angers, que ce lieu, jadis, « Jardin des délices » d’au moins deux ou trois générations de « Turbelier »- ma lignée maternelle – avait pratiquement disparu du paysage urbain du quartier de la Madeleine et même quasiment déserté les mémoires!

Objectivement, cet endroit, emblématique de son époque – l’entre-deux-guerres – n’avait guère de caractère du point de vue architectural. Son principal mérite était avant tout d’être le point d’ancrage sentimental et affectif de mon enfance et d’avoir été intimement associé à la vie de mes aïeux depuis un siècle. C’est vers ce jardin que se portèrent les premiers regards de ma mère et de ses frères, lorsqu’ils virent le jour dans un appartement exiguë et sans confort,  situé au premier étage d’une maison basse, tout près d’ici! Au 20 de la rue Desmazières, juste en face de la grille de l’entrée principale du Jardin Fruitier. C’est là que mon grand-père Louis décéda en 1951 et que vécut sa veuve – notre grand-mère – jusqu’à la fin des années soixante…

Le Jardin Fruitier est donc indissociable de nos souvenirs. Lesquels, comme tout un chacun peut l’observer, comptent double au fur et à mesure que s’égrènent les années qui nous éloignent de notre jeunesse. Aussi, toutes les transformations qu’il dut subir, au cours des dernières décennies, et qui le conduisirent à s’effacer progressivement du paysage, ne pouvaient évidemment, nous laisser insensibles! Il convient cependant de raison garder…Les dommages que l’inévitable évolution urbaine causa au Jardin, ne saurait en rien être comparée à une catastrophe patrimoniale comme la destruction – de nos jours – de cités millénaires par des sauvages…Tout juste un désagrément face au piétinement des plate-bandes de notre « jardin secret », celui que nous cultivions lorsque nous étions gamins!

Mais on ne se refait pas: nos petits chagrins intimes brouillent l’horizon même quand il ne flirtent pas avec l’universel. On peut tout aussi bien s’émouvoir et pleurer la qualité des salades d’antan et n’acheter que celles emballées et prêtes à consommer!

Quoiqu’il en soit, en 2014, la plupart des bâtiments « anciens » étaient encore debout, pour témoigner d’un passé que probablement, beaucoup des habitants actuels méconnaissaient. Un promeneur moyennement distrait et curieux n’aurait d’ailleurs pas pu détecter ce qui s’était passé ici au début du vingtième siècle!  Et ce qui avait motivé l’érection de ces bâtiments. Toutefois, en étant plus attentif, il aurait du s’interroger à la vue d’un bandeau en briquettes rouges, indiquant en façade aveugle d’une imposante bâtisse qu’elle était la propriété de la  » Société d’Horticulture d’Angers et du département de Maine-et-Loire ». En aurait-il conclu que l’endroit et les terres alentours avaient été autrefois dédiées à l’arboriculture, au maraîchage et à leur enseignement sous l’égide de ladite Société? Cette « salle de conférence » – puisque telle était sa fonction – est un des rares vestiges de cette époque, et est d’ailleurs mitoyenne de la maisonnette louée par mes arrière-grands-parents jusqu’à  leur disparition dans les années quarante.

Photo - capture d'écran- Google Earth 2015

Photo – capture d’écran- Google Earth 2015

En 2014, les vieux bâtiments voisinaient avec plus ou moins de bonheur avec d’autres plus récents, construits sur l’emprise domaniale de cet ancien conservatoire d’espèces potagères et fruitières, fer de lance en Anjou de tout un secteur économique « florissant » et puissant… Par une étrange illusion, dont je fus sans doute l’objet consentant, j’eus le sentiment que tout avait changé et que, pourtant, tout était pareil! Tout semblait préservé et prêt à revivre! Mais à la condition de s’affranchir hardiment des détails attestant de l’irréversible… J’ignorais que ce mirage du « temps figé » n’existait que parce je l’espérais ainsi. En réalité, il ne s’agissait plus que d’un décor privé de tout ressort, faut d’avoir su conserver une âme!

J’écrivais alors que  » si (le Jardin) conservait quelques apparences de ce qu’il fut et si les noisetiers presque séculaires avaient été partiellement préservés, le petit square dans lequel nous jouions enfants en ramassant les noisettes sous l’œil bienveillant de notre grand-mère, n’était plus guère qu’une cour et une allée bituminées, devenue l’antichambre d’une moderne salle de musculation et le chemin balisé vers une maison médicalisée pour « vieillards » dépendants. »

En fait le « Jardin Fruitier » n’avait pas échappé à la transformation et à la banalisation du quartier de la Madeleine que rien ne distingue plus vraiment des autres quartiers d’Angers. « Pleinement intégré à la ville, il en a certainement tiré avantage mais en contrepartie il a perdu une partie de sa personnalité…C’est dans l’ordre « normal » de l’évolution et il n’y a pas nécessairement à s’en plaindre ! »

Depuis lors, les faits se sont imposés, avec la brutalité de la modernité qui ne s’embarrasse pas des états d’âme des nostalgiques! Au rêve éveillé d’un jour, s’est substitué l’image de la mutation désormais accélérée de ce petit coin de quartier. Le mouvement de normalisation urbaine auquel désormais rien ne peut se soustraire, a concerné la plupart des bâtiments de l’ancienne destination horticole et pédagogique du Jardin, qui résistaient vaille que vaille.

Fin août 2015, lors de mon dernier passage à Angers, je constatai – non sans une certaine sidération – qu’à la place du long bâtiment bas, qui bordait la rue Desmazières et abritait les communs de l’école d’agriculture, s’élèvera bientôt, une résidence de grand standing sur trois étages, baptisée « Square de la Madeleine ».

Cette dénomination un peu opportuniste, peut surprendre, s’agissant d’un immeuble d’habitation, qui ne sera jamais, par hypothèse, un espace végétal destiné au loisir champêtre d’un large public. Mais on peut penser que, par ce biais sémantique, le promoteur a  voulu exprimer une certaine continuité historique entre la vocation horticole et ancienne du lieu et sa nouvelle fonction résidentielle… En le nommant de la sorte, il a peut-être aussi songé que les gens aisés – ses acheteurs putatifs – ne seraient pas indifférents à ce clin d’œil écologique à la ruralité d’autrefois. Cette référence implicite au passé serait ainsi censée favoriser l’attrait des futurs propriétaires pour le bien proposé et leur intégration dans un environnement jadis populaire… Ils y verront en outre la prise en compte de leurs probables préoccupations à préserver la nature! Enfin, le terme « square » qu’on retrouve dans les beaux quartiers parisiens, fait plus chic, en termes de marketing, que celui de « Jardin »!

Cet immeuble qui, selon le promoteur garantira des « prestations de qualité » modifiera effectivement le biotope urbain de ce minuscule secteur proche de l’église de la Madeleine. Mécaniquement, son peuplement s’en trouvera métamorphosé, le poids des « classes moyennes aisées » et plutôt jeunes, prenant le pas sur une population originelle vieillissante, composée majoritairement d’ouvriers et de petits employés. Un nouvel élan sera alors pris, que n’auraient peut-être pas su insuffler ces descendants de petits maraîchers , de travailleurs de Montrejeau ou de Bessonneau, de tacherons des grands propriétaires, ou encore de mineurs d’ardoise émigrés de Bretagne, qui tiraient le diable par la queue et forgèrent l’identité première du quartier! La plupart de mes aïeux était de ceux-là et justement, ils ne sont plus là depuis longtemps! Nous non plus…

Ce futur immeuble aux normes « tout confort » sera certainement relié à tous les réseaux sociaux et numériques, et des dispositifs de sécurité « connectés » parmi les plus aboutis en contrôleront l’accès, aux fins, en ces temps troublés, d’apaiser l’angoisse sécuritaire omniprésente des nouveaux résidents. Tout sera probablement certifié « écoresponsable » … Jusqu’au local à ordures, qui sera aménagé d’emblée pour assurer un tri optimal des déchets, conformément aux subtiles arcanes de la réglementation sur le recyclage des matières, les économies d’énergie et la lutte contre les gaz à effet de serre… Tout sera sûrement mis en oeuvre pour respecter au mieux les rites modernes de cette nouvelle religion écologique, et permettre d’expier, en toute bonne conscience et sérénité, nos fautes de consommateurs insouciants, impudiques et dispendieux, matricides de notre « belle » Planète bleue!

Photo JLP

Photo JLP

L’avantage est toujours à l’avenir!  En principe, il n’y a pas lieu de regretter l’ancien monde et de déplorer cet univers qui se dessine rue Desmazières et qui bouscule les marques de celui que nous avons quitté! Qui peut en effet regretter les maisons sans commodités, sans salles de bains ou toilettes individuelles ? Qui peut regretter un passé, où chaque jour était, pour beaucoup de ceux qui nous ont précédé, un combat de survie?

N’empêche que la nostalgie demeure, y compris celle des taudis sans confort, pourvu que ce soit ceux de notre jeunesse! Qui n’a jamais observé les larmes sur les visages déconfits et ridés des habitants des cités de banlieue, confrontés à la démolition de leur HLM insalubre?

On ne se résigne pas à laisser choir dans les oubliettes de notre histoire, ces baraques aux murs lépreux, bordées de trottoirs cabossés où des clodos récupéraient des mégots ou des clous usagés dans des boites à cirage. On persiste, contre vents et marées, à les préférer aux résidences « sécures » mille fois plus accueillantes et gorgées de soleil, qui les ont remplacées! Surtout, lorsque c’est précisément sur ces trottoirs qu’on a échangé de timides premiers baisers, cinquante ans auparavant, avec la fille cadette du pâtissier de la place de la Madeleine, ou avec la petite vendeuse occasionnelle du dimanche – aujourd’hui décédée – de la boulangerie de l’église!

Malaisé d’imaginer que cet accotement désormais bituminé, ne sera désormais plus fréquenté que par des braves gens parlant un langage abscons truffé d’anglicismes incontournables, et qui rédigeront frénétiquement en marchant des SMS d’amour sur leurs  Iphones et autres smartphones!  Forcément, ça bouscule un peu les neurones des anciens, dont les miens! C’est simplement l’expression du temps qui passe! Il n’y a lieu ni de le déplorer, ni de s’en inquiéter, ni de s’en réjouir…Le génie humain a toujours su se jouer – et à son profit – de l’écoulement du sablier! Et le sable a toujours réussi à passer par l’entonnoir, même si parfois un grain récalcitrant fait mine de freiner le mouvement d’ensemble!

Faut-il vraiment conclure? Oui, mais par une pirouette, en imaginant une expérience de pensée, du genre de celle que les physiciens du vingtième siècle aimaient échafauder pour valider ou invalider leurs théories! Imaginons que, facétieusement et exceptionnellement, les époques se télescopent, mettant en présence mes grands-parents maternels accoudés à la fenêtre de leur appartement, observant ces jeunes « bourgeois » récemment installés, juste en face de chez eux!

Là où nos anciens ne verraient sûrement que des extraterrestres, encore plus exotiques que les GI noirs de l’armée américaine qui campèrent dans le Jardin Fruitier en août 1944 à la Libération d’Angers, les autres – les envahisseurs – addicts d’Internet et rompus à toutes les ficelles de la compassion et de l’action humanitaire modernes ainsi qu’aux codes du « parler politiquement correct » ne verraient que de vieux enfumés rescapés de l’âge de bronze ou d’indécrottables fachos, victimes analphabètes de la propagande vichyste!..Le dialogue serait difficile faute de vocabulaire et de références communes sur « les valeurs qui nous rassemblent »! …Et dont on n’est plus vraiment sûr qu’elles rassemblent quiconque aujourd’hui!

Au printemps 2015, les démolisseurs sont intervenus: Google Earth était témoin! …

Printemps 2015 - Google Earth

Printemps 2015 – Google Earth

Sur le trottoir d’en face, un mur d’ardoises oxydées et les piliers d’un porche en tuffeau, témoignent que nous sommes en Anjou, en limite des schistes armoricains et des pierres calcaires du Val de Loire…

 

Photo JLP

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A me relire – ça peut m’arriver! –  je me rends compte que mes pérégrinations dans le temps sur les trottoirs de la rue Desmazières à Angers s’apparentent de plus en plus à une sorte de saga familiale, celle  » des Turbelier ». Mais également celle de leurs « alliés » comme on écrivait autrefois sur les notices nécrologiques, et, dans la foulée, celle de leurs voisins. En effet, sous le prétexte d' »agacer » gentiment les mânes de mes grands-parents et de mes arrière-grands-parents maternels, qui vécurent ici, c’est toute une parentèle, parfois oubliée, qui se manifeste. Et, au-delà d’elle, c’est le petit peuple d’un quartier de province au siècle dernier, qui surgit, presque par effraction, de mon théâtre d’ombres. Ainsi réinvestissent, à tour de rôle, la scène, le ferblantier de « chez Bessonneau » broyé par la crise des années trente qui devint flic municipal ou le clerc de notaire qui occupait ses loisirs en jouant les comiques troupiers dans la compagnie paroissiale…Apparaissent également l’ouvrier-parapluier vieillissant qui, chaque hiver jusqu’en 1910, installait son braisier de marrons grillés à l’angle de la place de la Madeleine, ainsi que mes grandes tantes, « petites couturières » à façon, rivées sur leur machines, qui, vieilles filles ingénues, rêvèrent jusque dans leur grand âge de princes charmants d’opérettes à quatre sous, et d’as du Tour de France…S’extrait enfin épisodiquement de son fauteuil de grabataire  l’ex-épicière-bistrotière, aveugle et édentée, du « 16 », mère d’un jeune musicien talentueux, « mort pour la France » en 1915, dont la dépouille ne fut jamais retrouvée. Et bien d’autres…

Tous étaient habitants du même quartier d’Angers. Sans compter les mineurs et carriers de la rue Souche-de-Vigne, fendeurs d’ardoises bretonnants, flanqués de leur recteur importé directement du Finistère, qui officiait dans une chapelle de la rue du Haut-Pressoir, non loin de la Tour du Diable! Tout un programme…

Ce quartier où j’ai moi-même vécu une grande partie de mon enfance, c’est celui de « la Madeleine » au siècle dernier avec ses notables cléricaux, son église basilique et son patronage, ainsi que ses communautés de bonnes sœurs à cornettes. Jusque dans les années soixante, les poilus survivants de 14-18 y défilaient à l’occasion de chaque onze novembre, fanfare, drapeaux et gueules cassées en tête! Tous multi-médaillés d’une République qui les avaient envoyés au casse-pipe, sans finalement trop savoir pourquoi. En tout cas, eux, consacrèrent le restant de leur existence à rechercher les bonnes ou mauvaises raisons qu’ils avaient eues d’en découdre avec des gars juste un peu plus blonds qu’eux, qu’ils ne connaissaient pas!

Mon quartier, ce sont aussi ces lieux singuliers, parfois inattendus où tous ces personnages se croisaient, s’amusaient, se querellaient et peut-être aussi s’aimaient avant parfois de se chicaner. Toujours avec une certaine pudeur, voire retenue, mais sans nécessairement « se faire de cadeau ». J’ai connu certains d’entre eux qui m’ont serré dans leurs bras. D’autres, je ne les ai côtoyés qu’au détour de ce qu’on m’en racontait, au travers d’épisodes de leurs vies, d’anecdotes ou de faits d’armes qui les auraient mis en valeur. Parfois, leur souvenir ne laisse aucun regret, comme cette « Nathalie » logeuse de mes grands-parents, dont on m’a toujours dit grand mal, me rapportant unanimement qu’elle était laide, malveillante et acariâtre. Bien que ne l’ayant jamais aperçue, elle a influencé et même sûrement hypothéqué – à son corps défendant – mes relations futures avec toutes les « Nathalie » croisées par la suite, en qui je voyais forcément une sorte de réincarnation de la sorcière mythique du rez-de-chaussée du 20 rue Desmazières.

Ces histoires ou ses légendes qui animaient les soirées en famille constituent aujourd’hui un patrimoine mémoriel… Je m’y accroche, comme à un refuge, doutant toutefois qu’il franchisse la barrière des décennies. Je crains qu’il ne connaisse même pas l’insigne honneur d’être recyclé un jour dans un vide-grenier saisonnier, dont raffolent ceux qui s’ennuient le dimanche !

Quoiqu’il en soit, certains de ces endroits où ma mémoire aime à s’attarder les jours de blues, sont encore aisément identifiables. La plupart même, le sont, pour qui sait voir au-delà des crépis rénovés. D’autres ont disparu, ou se sont, à ce point, transformés que l’imagination peine à les reconstruire dans leur état et leur statut d’antan. Leur mutation a eu raison de leur histoire et les années ont gommé leur identité. Pour ceux qui les regardent encore, ils n’expriment plus alors que le destin tragique de la condition humaine soumise à l’impitoyable lessivage du temps… On a beau se dire que c’est conforme au second principe de la thermodynamique et de l’entropie croissante d’un univers en expansion depuis quatorze milliards d’années, la vie semble vraiment triste quand elle s’effiloche sensiblement et irréversiblement!

Le Jardin Fruitier de la rue Desmazières, qui fut le « Jardin des délices » d’au moins deux ou trois générations de « descendants de Turbelier » , dont la mienne, nous ramène à cette réalité. Personne ne nous en a chassé, sauf le temps. Les pommes que nous y avons croquées provenaient simplement du verger. S’il conserve quelques apparences de ce qu’il fut et si les noisetiers presque séculaires ont été partiellement préservés, le petit square dans lequel nous jouions enfants en ramassant les noisettes sous l’œil bienveillant de notre grand-mère, n’est plus guère qu’une cour et une allée bituminées, devenue l’antichambre d’une moderne salle de musculation et le chemin balisé vers une maison médicalisée pour « vieillards » dépendants.

photo google earth

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En fait le « Jardin Fruitier » n’a pas échappé à la transformation et à la banalisation du quartier de la Madeleine que rien ne distingue plus des autres quartiers d’Angers. Pleinement intégré à la ville, il en a certainement tiré avantage mais en contrepartie il a perdu une partie de sa personnalité…C’est dans l’ordre « normal » de l’évolution et il n’y a pas nécessairement à s’en plaindre ! Comme l’observait avec philosophie et sagesse Jean Jaurès, sujet de mon précédent billet,  » c’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source ». Ce serait par conséquent une folie de refuser avec entêtement l’érosion des choses et des êtres, au seul motif que l’avenir n’aurait pour seul projet que de reproduire indéfiniment le passé… Je ne nourris pas cette nostalgie et je n’ai pas la religion du statu quo, mais il n’empêche que je suis de ceux qui estiment qu’il n’y a pas de mal, à verser de « temps en temps », une petite larme sur un monde disparu. Surtout lorsqu’on a le sentiment que le présent nous échappe, que l’existence de nos aînés s’éfaufile doucement vers le néant et que nous perdons un peu la main sur la façon de concevoir l’avenir.

Le quartier de la Madeleine à Angers, qu’on se plait idéalement à préserver figé dans le décor « reconstruit » de notre enfance a, en fait, été constamment remodelé. Mais il est vrai que les transformations les plus radicales datent des quatre dernières décennies, celles où précisément il disparut de notre horizon quotidien. Celles au cours desquelles, les générations qui nous ont précédés, ont déserté le paysage et, avec elles, notre insouciance.

En 1809, selon le cadastre napoléonien, le « faubourg de la Magdeleine » était peu urbanisé. En périphérie sud-est d’Angers dans le prolongement du faubourg Bressigny, sur la rive gauche de la Maine, il était alors constitué de petits hameaux, répartis le long d’axes naturels de circulation, comme la rue Saint-Léonard ou la rue de la Magdeleine, en direction de Trélazé, de Saumur ou de la levée de la Loire.

Faubourg de la Magdeleine en 1809

Faubourg de la Magdeleine en 1809

Le reste de la zone était constitué de terres dites « labourables » et de jardins, où étaient  pratiquées des cultures vivrières destinées à l’approvisionnement des marchés angevins. Au cours du dix-neuvième siècle, le quartier a vu progressivement, ses cultures agricoles se diversifier vers l’horticulture qui connut un essor sans précédent et une reconnaissance nationale et internationale. La population a alors crû de manière importante du fait de l’exode rural des campagnes angevines puis de la Bretagne du sud. En outre, la demande de main-d’œuvre des carrières d’ardoise de Saint-Léonard et de Trélazé, ainsi que les embauches dans l’industrie naissante comme les câbleries et corderies de chanvre, ou les ateliers métallurgiques, adossés aux minerais de fer du haut-Anjou, servirent de puissants moteurs à cette poussée démographique dans l’ensemble des banlieues de la capitale du « roi René ». Le secteur de la Madeleine n’échappa pas à cette tendance, en raison notamment de sa proximité géographique avec les ardoisières.

Enfin, comme l’a souligné Sylvain Bertoldi directeur des archives de la Ville d’Angers dans un article publié en 2003 consacré au peuplement du quartier, la création de la paroisse de la Madeleine en novembre 1871, par Monseigneur Freppel, évêque d’Angers, accéléra encore le processus. D’autant que, par cette décision, le prélat, donnait le coup d’envoi à la construction de la future et imposante église-basilique du Sacré Cœur en remplacement d’une antique chapelle. Le chantier allait mobiliser pendant plusieurs années de nombreux ouvriers de différents corps de métiers du bâtiment. Certains firent souche à « La Madeleine ». Consacrée au culte en 1878, la nouvelle église honorait une promesse que l’évêque avait faite si la ville d’Angers était épargnée de l’invasion prussienne lors de la guerre franco-allemande de 1870.

C’est dans ce contexte que mon arrière-grand-père Alexis Turbelier (1864-1942) originaire de Montjean-sur-Loire, émigra vers Angers vers 1880. Il s’installa au 65 rue Pascal, une rue récemment urbanisée qui longeait l’église au cœur du quartier de la Madeleine, où il résidera une quinzaine d’années, y compris après avoir épousé sa cousine Augustine Durau (1867-1941) le 21 juillet 1890. C’est ici que naquirent les trois premières filles du couple, Madeleine (1891-1906), Augustine (1892-1968) et Juliette (1894-1966).

A la différence de son époux, Augustine était née dans le quartier, en l’occurrence rue de la Juiverie, devenue rue Anne Frank en 1984.  Lors de son mariage, elle vivait chez ses parents Antoine Frédéric Durau (1844-1911) et Françoise Turbellier (1832-1895) dans une modeste maison basse, située au 29 de la rue Desmazières. Cette maison existe toujours. Curieusement, quelques décennies plus tard, elle sera – très probablement – la maison du gardien du Jardin Fruitier.

29 rue Desmazières (Google Earth)

29 rue Desmazières (Google Earth)

Ainsi, avant même qu’il n’existât, ce jardin-école fut intimement lié au destin de ma famille. Et ce, durant au moins quatre-vingts ans, puisque dans les années soixante, j’y accompagnais encore ma grand-mère Adrienne Turbelier née Venault (1894-1973) lorsqu’elle achetait des fruits à bas prix chez une des dernières jardinières, habitante de ce lieu, Madame Lopée.

Madame Lopée, responsable – du moins à mes yeux – du verger de la société d’horticulture et gardienne du Jardin fruitier avec son époux, ristournait aux voisins du quartier, les pommes, les poires ou les pêches tombées trop mures du verger. « Mémé » en faisait des compotes. D’ailleurs, selon la saison, elle se ravitaillait aussi en légumes produits par les élèves dans le potager expérimental de l’école.

A l’époque, on ne faisait pas encore grand cas des propriétés éco-toxicologiques des engrais ou des insecticides, dont on usait pour assainir et amender la terre. Aussi, ne serais-je pas surpris d’apprendre, qu’outre le traditionnel fumier de cheval en provenance des derniers canassons angevins d' »ébouage », les maîtres en jardinage de la société d’horticulture ajoutaient dans un souci d’amélioration de la qualité, quelques pesticides aujourd’hui prohibés. Je frémis d’aise à l’idée que l’actuelle dictature écolo-bobo des paysans du Paris-Rive Gauche, n’ait pas été en capacité de sévir à l’époque. Je me réjouis d’avoir pu déguster les embeurrées de « Mémé » sans me préoccuper des traces éventuelles de substances organochlorées. Madame Lopée et ma grand-mère, toutes les deux disparues depuis longtemps, ne risquent plus rien de ces tristes figures de la modernité punitive et moralisante.

Desmazières - google earth-

Desmazières – google earth-

Vers la fin de l’année 1895 ou au tout début 1896, Alexis et Augustine quittèrent la rue Pascal pour une petite maison à un étage et sans caractère, louée au 21 rue Desmazières. Germaine Turbelier (1896-1990), future épouse Gallard, y vit le jour, le 6 mars 1896, ainsi que les autres enfants du couple, dont mon grand-oncle Alexis (1897-1918), le poilu « mort pour la France» et son jeune frère Louis (1899-1951), mon grand-père. Je présume que le déménagement eut probablement lieu, à peu près dans la période où Antoine Frédéric Durau, le père d’Augustine quittait la maison du 29 après le décès de son épouse Françoise Turbellier (le 9 décembre 1895), pour résider chez l’une ou l’autre de ses deux filles.

Le minuscule potager attenant à la nouvelle maison familiale du 21, était mitoyen d’un terrain d’environ trois hectares dépendant d’une ancienne métairie autrefois implantée au « 29 ». Cette surface partiellement en friche devint donc rapidement – et naturellement – un terrain d’aventure idéal pour les enfants d’Alexis et d’Augustine, jusqu’à ce qu’il fût acquis en 1925 par la municipalité d’Angers pour un montant de 155.000 francs.

Ce terrain et ses dépendances dont la petite fermette du « 29 », furent immédiatement concédés à la Société d’horticulture d’Angers et du Maine-et-Loire, pour y créer une école d’horticulture, dotée de locaux neufs ou restaurés, d’une salle de conférence décorée Art Déco et de champs horticoles à vocation pédagogique. L’ensemble devenant familièrement le « Jardin Fruitier », qui remplaçait celui auparavant implanté dans l’actuel Jardin des Beaux-Arts. Celui-là même où fut greffé au milieu du 19ième siècle la célèbre poire « Doyenné du Comice ».

Le ministre de l’agriculture Henri Queuille (1884-1970), vint en personne inaugurer la nouvelle école d’horticulture le 16 juin 1927, flanqué du maire d’Angers, René Levavasseur (1883-1954), lui-même horticulteur et d’une kyrielle de personnalités. Dans son allocution, le ministre souligna l’originalité du nouvel établissement d’enseignement, dont la mission était non seulement de former de jeunes horticulteurs mais également d’accueillir les « élèves-maîtres » de l’école normale d’instituteurs de la rue Lebas, toute proche, pour les initier aux disciplines horticoles…Puis, comme le rapporta le Petit Courrier qui couvrit l’événement dans le moindre détail, un vin d’honneur fut servi aux nombreuses personnalités présentes dans les sous-sols de l’école, décorés en la circonstance par la première « cuvée » d’élèves formés ici …

Photo Google Earth

Photo Google Earth

On peut penser que cette manifestation qui déplaça la quasi-totalité des notables locaux, sauf le chanoine Fruchaud, curé de la paroisse, peu enclin à s’afficher aux côtés d’un représentant de haut rang de l’Etat républicain, ne passa pas inaperçue dans la rue Desmazières. Tous les habitants du quartier, dont nos grands-parents et arrière-grands-parents étaient certainement de la fête. Du moins passivement, comme badauds attroupés le long des trottoirs pour voir passer le cortège!

Ma mère qui était alors âgée de quatre ans, n’a pas conservé de souvenir précis de cette inauguration. Mais, il n’est pas douteux qu’elle y assista, et de surcroît, aux premières loges, car l’appartement de ses parents Louis Turbelier et Adrienne Venault se trouvait au 1er étage d’un petit immeuble du 20 rue Desmazières, situé juste en face de la grille d’entrée du Jardin Fruitier.

En dépit de l’animation exceptionnelle que connut ce jour-là, cette rue d’ordinaire si calme, elle ne s’en souvient pas car, par la suite, le Jardin Fruitier constitua le décor constant et familier de sa jeunesse. Elle le fréquenta quasi-quotidiennement  avec ses frères. C’était leur aire de jeux de plein air. De la sorte, elle pouvait en décrire les moindres recoins. Il en résulte qu’aucun fait saillant lié à sa prime enfance n’aurait su concurrencer dans sa mémoire, l’impression d’appropriation naturelle et de connivence intime, qu’elle et ses jeunes frères avaient construit dans la durée avec le Jardin Fruitier.  Elle ne cite que deux événements marquants intervenus beaucoup plus tard, alors qu’elle était devenue une jeune femme: en juin 1944, l’utilisation des caves de l’école comme abris lors des bombardements, et  deux mois plus tard, au lendemain de la Libération d’Angers, le bivouac d’une unité américaine dans le square du Jardin fruitier.

Au jardin fruitier en 1945 ...

Au jardin fruitier en 1945 …

Dans un article publié en mars 1990 dans le bulletin associatif « La chronique des Turbelier », Joseph Gallard (1920-2010), cousin de ma mère et petit-fils d’Alexis et d’Augustine Turbelier, confirme l’importance du Jardin Fruitier pour les enfants de la famille. Prétexte à s’aérer et échappatoire en compagnie de cousins complices à l’issue d’interminables repas de famille chez les grands-parents, à l’occasion des fêtes de famille dans les années 1920 à 1940:

«  … Ce qui nous attirait le plus, c’était la cour du Jardin Fruitier qui n’avait plus de secret pour mes cousins. A leur contact, j’appris à connaitre l’allée de la roseraie au fond, les bâtiments du jardinier et concierge, Monsieur Bossard, qui douze plus tard devint mon professeur d’arboriculture fruitière. Et puis les marches de la société d’horticulture que nous escaladions pour nous réchauffer (en janvier). J’ignorais alors qu’un jour, je franchirais ces marches pour y recevoir quelques récompenses. Nous pouvions nous dépenser dans la grande cour plantée d’arbres où les mètres carrés ne nous étaient pas comptés. Les noisetiers encore jeunes lui donnaient une allure de grandeur… ».

Les enfants n’avaient pas l’apanage de la fréquentation de « l’allée de la roseraie », à laquelle fait allusion Joseph Gallard. Elle servait aussi de cadre idéal pour les photographies de groupe commémorant des événements ou les fêtes de famille importants, comme les cérémonies de « profession de foi » de l’un ou l’autre des enfants : ainsi le cliché ci-dessous datant des années trente représentant  tous les « Turbelier » à l’occasion de la « communion  » de trois d’entre eux, dont ma mère Adrienne et son frère Albert.

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Cet attachement au Jardin Fruitier ne se démentit pas à la génération suivante, ainsi qu’en atteste ce très beau texte de ma sœur Brigitte, évoquant notre grand-mère et « son » Jardin Fruitier.

« Quelques petits souvenirs d’elle qui ont marqué ma jeunesse. Elle vivait seule puisque Louis était décédé très jeune, le destin est parfois trop cruel ! J’avais moins d’un an quand il est parti. Elle nous emmenait au Jardin Fruitier qui se trouvait juste en face de chez elle. Nous ramassions la noisette avec son enveloppe verte, l’involucre, qui couvre tout ou partie du fruit, par sacs entiers, ensuite nous retirions la noisette de son enveloppe sans oublier d’en manger, nous passions des après-midi dans ce jardin. C’est aussi elle qui nous a appris à tricoter. Elle nous guettait derrière sa fenêtre… je la vois encore nous faire un signe de la main. J’ai aussi le souvenir de l’odeur de pommes cuites qui envahissait son logement elle les faisait cuire dans le four de sa cuisinière, nous les dégustions avec bonheur… Avec nous elle riait. Nous c’était Louisette et moi… »

Jusqu’à la fin des années soixante le Jardin Fruitier, le petit square attenant, ses serres, son verger et sa roseraie accompagnèrent de nombreux épisodes de notre vie. Mais bizarrement, je ne dispose d’aucune photographie du Jardin lui-même…

Le Jardin Fruitier restera donc notre Jardin secret…

Jardin fruitier ... du Luxembourg -Paris

Jardin fruitier … du Luxembourg -Paris

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