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Posts Tagged ‘janvier 2015’

« L’année 2015 a démarré dans le rouge » m’écrivait le 24 janvier un ami juif à l’occasion des vœux ! Et il ajoutait : « Ça fait peur de voir avec quel sang-froid des personnes sans armes ont été tuées pour blasphème ou parce qu’ils étaient juifs. »

C’était la première fois depuis plus de trente ans que nous nous connaissons, que ce brillant ingénieur, retraité du secteur nucléaire, issu d’une famille juive séfarade d’Afrique du Nord me parlait en ces termes. Aussi, ai-je interprété son message comme une sorte de SOS. D’autant plus évident qu’il n’était nullement dans nos habitudes de procéder systématiquement à cet échange de vœux au nouvel an. Nous n’avons jamais eu besoin d’une correspondance pour nous souhaiter sincèrement le meilleur…

Carte Ste Edit. Artistes Peignant de la Bouche et du Pied

Carte Ste Edit. Artistes Peignant de la Bouche et du Pied

La carte de J.C.Z. révélait en fait beaucoup plus qu’elle n’en laissait paraître en désillusions et en inquiétudes. Support de circonstance, elle servait de prétexte pour alerter sur un danger mortel, pas seulement pour les juifs mais pour toute l’humanité.

Figure emblématique d’un syndicalisme militant et optimiste, défendant sans exclusive les travailleurs, d’où qu’ils viennent, mon ami, d’ordinaire si pudique sur sa culture juive d’origine, devait donc se sentir intimement menacé pour éprouver le besoin de me confier ses craintes. Comme s’il entrevoyait avec effroi, dans les actes antisémites actuels, la résurgence des démons qui endeuillèrent l’Europe, il y a quelques soixante-dix ans! Comme s’il ressentait l’imminence de la catastrophe et que déjà se profilait le spectre de la Shoah! Et ce, dans son propre pays, qui, par ailleurs, se targue d’être la patrie des Droits de l’Homme.

Il sait – nous savons tous – ce que l’antisémitisme provoqua d’atrocités. Et pour lui, comme pour nous, l’assassinat raciste du vendredi 9 janvier 2015 à l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes en est une parfaite incarnation. Espérons qu’il ne s’agisse pas de l’événement dramatique, précurseur d’autres malheurs encore plus redoutables. Car, au-delà des faits – à l’épicerie Hyper Cacher ou à Charlie Hebdo – c’est l’inhumanité de ces jeunes assassins, tous français, qui interpelle. Comment ont-ils été à ce point pervertis jusqu’au plus profond d’eux-mêmes, pour devenir insensibles à la souffrance de leurs semblables et pour assassiner sans sourciller, en maniant la kalachnikov avec le même détachement que s’ils manipulaient les manettes d’un jeu vidéo où les morts sont virtuels?

Tout semble s’être passé comme si ces adeptes endurcis du djihad, convertis au radicalisme islamiste le plus barbare étaient devenus inaptes à toute forme de compassion ou de pitié et qu’ils tuaient de bonne foi au nom d’un dieu vengeur à la morale incertaine. Ces enfants perdus de notre République ont pourtant fréquenté nos écoles – « l’Ecole républicaine » selon la formule consacrée répétée à plus soif. Cela ne les a pas empêchés de se croire investis d’une mission « divine » d’éradication de l’apostasie, qui présente de nombreuses similitudes avec celle des suppôts SS des « Einsatzgruppen », chargés dès 1941 de l’élimination massive des juifs d’Europe de l’Est.

On nous dit aujourd’hui que ces tueurs hitlériens n’éprouvaient ni remords ni regrets lorsqu’ils étaient confrontés à leurs boucheries, faute d’imaginer un instant que leurs victimes étaient, comme eux, des êtres humains! C’est tout juste s’ils se disaient psychologiquement éprouvés par les cadences infernales qu’ils devaient soutenir pour respecter les ordres, et par la crépitation incessante des armes automatiques, qui tiraient sur leurs proies terrorisées, regroupées nues au fond des fosses, prêtes à être ensevelies! L’histoire peut-elle de nouveau engendrer l’horreur? L’enjeu aujourd’hui est de répondre par la négative à cette question…. Notre responsabilité est de forcer le destin pour qu’il en soit ainsi, mais rien n’est moins sûr, comme le redoute implicitement mon ami…

Ce crime antisémite de l’Hyper Cacher, qui intervenait au surlendemain du massacre des journalistes et dessinateurs caricaturistes de Charlie Hebdo, fut commis au nom d’une idéologie mortifère – en tous points comparable au nazisme – qui malheureusement constitue une sorte de Graal pour une partie de la jeunesse désorientée des banlieues et des cités périphériques.

Ces sinistres dérives étaient-elles prévisibles ? Oui, assurément ! Mais par peur de l’amalgame ou par appréhension de « stigmatiser » des populations issues de l’émigration en détresse culturelle, sociale ou identitaire, par complaisance aussi, nous n’avons su, ni les anticiper, ni les enrayer, ni même en détecter les signes annonciateurs, comme s’il s’agissait de phénomènes marginaux! Parmi ces signes, nous n’avons pas pris la mesure de la lente dégradation de cette « fameuse » école républicaine, qui a incontestablement failli à sa mission cardinale, en se montrant tout simplement incapable, de transmettre les savoirs fondamentaux et les règles élémentaires de la vie en société, là où précisément c’était le plus important. Ni même de faire comprendre que l’autorité du savoir n’était pas illégitime et qu’en tout cas, elle était sans rapport avec l’oppression coloniale d’antan.

Le pire en cette affaire, c’est que cette déroute est en partie imputable à la génération du baby-boom d’après-guerre, généreuse et altruiste. Celle qui a servi de ferment et de moteur aux événements du printemps 1968 et qui fut à l’origine de tant d’utopies fondatrices…

Cette génération, à laquelle j’appartiens, a cru donner du sens au monde et à l’Histoire! Mais elle s’est trompée et n’a généralement su produire que du non-sens, dont nous subissons aujourd’hui les effets néfastes! Pétrie de bonnes intentions, elle a, à son corps défendant, rendu possible l’échec de l’école en théorisant le droit à la différence au détriment de l’intégration républicaine, en mettant l’accent sur l’exercice primordial de la citoyenneté, avant même d’acquérir les bases indispensables du civisme et de la civilité. Et enfin, en privilégiant jusqu’à la caricature la notion de droit individuel au détriment des droits de la société, et des devoirs à son égard! « Accessoirement », l’école a failli en oubliant sa vocation à enseigner des savoirs!

Le résultat est malheureusement probant, car ces politiques généreuses dans leur principe, mais irresponsables dans les faits, ont conduit, presque mécaniquement, à maintenir dans l’ignorance une partie de la jeunesse de nos banlieues, et à faire qu’elle se complaise dans ce désert culturel. Elles ont conduit ainsi à valoriser l’accessoire, voire le dérisoire, au détriment de l’essentiel, à ghettoïser des quartiers entiers et au bout du compte à faire le lit du communautarisme. Abandonnée, cette jeunesse sans qualification, souvent exclue et broyée par la crise économique, n’a trouvé d’autre issue que de se réfugier dans la délinquance ou dans un obscurantisme religieux « rassurant » et manichéen, inspiré des théocraties du Moyen Orient.  Le tout dans un contexte international déstabilisé et de plus en plus agressif.

L’antisémitisme actuel est une des conséquences logiques et dramatiques de cet environnement et de cette myopie des Etats occidentaux – dont la France – qui n’ont pas su ou voulu regarder avec lucidité, l’explosion des idéologies religieuses radicales, fondamentalistes et rétrogrades sur leur propre sol. L’assassinat en février 2006, après vingt-quatre jours de séquestration en banlieue parisienne du jeune Ilan Halimi, torturé à mort parce qu’il était juif par le « gang des barbares », en est une autre illustration…Un signe avant-coureur, qui trouve désormais sa confirmation…

Manifestation antiraciste à Paris en 2006- Photo JLP

Manifestation antiraciste à Paris en 2006- Photo JLP

La fatalité n’est donc pour rien dans ce qu’on observe aujourd’hui; c’est la bienveillance coupable, le déni ou la désinvolture face au péril, qui y sont en revanche pour quelque chose! Surtout lorsqu’on persiste à tolérer l’expression de « paroles prétendument libérées » qui se permettent, avec impudence et souvent impunément, de faire l’apologie de l’Holocauste. Ou encore qui en font porter la responsabilité aux victimes, à moins qu’elles ne nient tout simplement le projet exterminateur des camps nazis ! Ou encore qu’elles l’assimilent à un « détail ».

La survenue des crimes inqualifiables de janvier 2015, antisémites et liberticides était donc non seulement probable, mais elle était d’une certaine manière « programmée », car elle s’inscrivait dans un contexte de montée en puissance des actes de violences anti-juives, non réprimées depuis plusieurs années.Les interdits d’après-guerre nés de la sidération des populations devant l’horreur, avaient fini par s’estomper, et progressivement tout sentiment de culpabilité ou de répulsion à l’égard du processus génocidaire nazi avait disparu de l’inconscient collectif . Processus, auquel s’était activement associé le régime de Pétain, non réprouvé sur le moment par la majorité d’une population française qui, quoiqu’on en dise maintenant, assista passivement aux rafles des juifs de l’été 1942.

Manifestement, ce passé peu glorieux, ignoré des jeunes générations n’est plus un antidote au racisme, face au rouleau compresseur de la propagande salafiste. D’ailleurs avant même l’apparition dans les années 2000 de cette nouvelle menace,  l’antisémitisme renaissait de manière rampante sur la base d’une prétendue lutte contre le sionisme, que les intellectuels gauchistes s’approprièrent à la fin des années soixante, en n’hésitant pas à assimiler Israël à un Etat impérialiste et colonial. Statut d’infamie, que lui conférèrent d’ailleurs dès sa création tous les Etats arabes de la région, qui n’eurent de cesse, par la suite et pendant de nombreuses années, de souhaiter sa disparition et d’agir en ce sens.

Personne n’imaginait pourtant – dans les années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix – que cet interminable conflit israélo-arabe – israélo-palestinien – s’exporterait dans nos banlieues, et servirait de creuset à un antisémitisme de plus en plus violent, exacerbé au rythme des poussées de fièvre ou des provocations des mouvements terroristes locaux acharnés à détruire l’Etat juif, dont on finit presque par oublier qu’il est le seul de sa région, doté d’authentiques institutions démocratiques.

Cette forme guerrière de racisme anti-juif n’a guère fait l’objet de protestation virulente jusqu’à une période récente. Elle bénéficiait en fait d’une grande mansuétude en France, « fille aînée de l’Eglise », où, déjà dans les années cinquante ou soixante, l’antisémitisme d’avant-guerre renaissait de ses cendres – mais à bas bruit – dans les cours de catéchisme. Certains « bons pères » aumôniers d’écoles catholiques – je peux en témoigner – persistaient d’enseigner à leurs petits élèves en culottes courtes et en blouses grise que les juifs étaient déicides et responsables de la mort du Christ ! Dans les provinces de l’Ouest, ces descendants des rebelles vendéens de 1793 n’hésitaient pas en outre à ressortir leurs galoches boueuses pour dénoncer insidieusement les méfaits de l’argent-roi et au passage de mettre au ban de la société, des banquiers juifs, qualifiés immanquablement d’usuriers!

Profondément laïc, je suis de ceux qui pensent comme J.C.Z. mon ami juif – et laïc, lui aussi – que la République n’est plus la République si les minorités confessionnelles, quelles qu’elles soient, sont persécutées et si la Nation détourne le regard, comme elle l’a fait en certaines circonstances de son histoire contemporaine, lorsqu’on désigne des boucs-émissaires à la vindicte populaire pour exorciser ses malheurs et ses faiblesses. De même, la République se renie, lorsqu’elle abdique devant les menées liberticides du terrorisme et de la barbarie, et qu’elle se détourne frileusement de ses valeurs existentielles de liberté, d’égalité et de fraternité.

Aussi, j’approuve le Président de la République lorsqu’il prétend faire de la lutte antiraciste et antisémite une grande cause nationale. Je m’interroge tout de même lorsqu’il se rend lui-même en Arabie Saoudite pour rendre hommage à un roi défunt. La conception par ce pays de la démocratie et des Droits de l’homme est en effet aux antipodes de la nôtre. Sans parler des « droits » de la femme, très en retrait par rapport à ceux des hommes, et de ceux des autres confessions religieuses qui, par principe, sont purement et simplement niés… Je me dis que si, pour des motifs protocolaires, diplomatiques ou commerciaux, il fallait que la France soit représentée aux obsèques du souverain de ce pays, soupçonné en outre de financer les mouvements salafistes qui intriguent dans nos banlieues, un conseiller d’ambassade aurait probablement largement suffi.

Quoiqu’il en soit,  ce sinistre mois de janvier prend fin, la vie doit reprendre ses droits! Souhaitons qu’elle le fasse…Pour ma part, dès février, je reprendrai mes chères études…sur l’art de ne rien faire! Dépêchons-nous de présenter nos vœux!

Charb. - Charlie Hebdo du 7 janvier 2015

Charb. – Charlie Hebdo du 7 janvier 2015

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