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Posts Tagged ‘Guerres de Vendée’

Le 28 février 1835, Michel Châtaigner ancien sergent dans l’armée « vendéenne » du général Charles-Melchior -Arthur de Bonchamps ( 1760-1793) mourait au petit matin en son domicile de Saint-Florent-le- Vieil en Anjou. La déclaration en fut faite dans la journée au maire de la commune en personne, Joseph Auguste Cesbron de la Guérinière, par le gendre du défunt, Jean Fouassier, accompagné d’un jeune instituteur Etienne Lardin.

Michel Châtaigner âgé de soixante dix sept ans révolus, était charcutier. Profession qu’il exerçait peut-être encore à son décès.

En soi, cet événement, auquel on pourrait ajouter quelques dates ou éléments biographiques, dénichés dans les registres d’état civil de la commune ou de la paroisse de Saint-Florent-Le-Vieil, où il était né le 8 avril 1757, ne justifierait pas que je lui dédie un billet, surtout dans le contexte actuel de guerre.

Il y a mieux à faire que de s’intéresser au trépas d’un homme disparu, il y a cent-quatre-vingt sept ans, jour pour jour, dont, en outre, le destin semble assez banal. Du moins en apparence!

En fait, plusieurs motifs m’incitent, malgré tout, à le faire – succinctement – dont un qui, quoiqu’on en pense n’est pas si éloigné de la tragédie actuelle du peuple ukrainien agressé par l’armée russe. En effet, Michel Châtaigner fut non seulement un témoin mais également un acteur d’un drame survenu pendant la Révolution française dans les provinces de l’Ouest, celui des « Guerres de Vendée » de 1793 qui endeuilla l’Anjou ainsi qu’une partie du Poitou.

Ces guerres nées d’une révolte « spontanée » des paysans de l’Ouest donnèrent lieu à des massacres, presque à un génocide perpétré par les « colonnes infernales » envoyés depuis Paris par la Convention, pour réprimer sans pitié les populations mâter les populations locales après la déroute des armées vendéennes en décembre 1793 dans les marais de Savenay.

Que demandaient ces « gueux » et ces ‘bandits » de la Vendée? Ils refusaient la conscription obligatoire de tous les hommes, décrétée par la Convention pour aller combattre aux frontières, et ils souhaitaient conserver les traditions et la foi, religieuse de leurs aïeux.

Michel Châtaigner fut certainement associé à la plupart de ces épisodes sanglants mais son nom reste surtout attaché à la mort du général Bonchamps. Selon une tradition orale au sein de ma famille, il aurait assisté aux derniers instants de Bonchamps, le 18 octobre 1793 au hameau de La Meilleray sur la rive droite de la Loire en face Saint-Florent-le-Vieil, dans la maison d’un pêcheur nommé Bélion.

Le général, dans l’armée duquel Michel Châtaigner servait comme sous-officier, avait été mortellement blessé lors d’une bataille le 17 octobre 1793 devant Cholet. Il avait été transporté mourant jusqu’à Saint-Florent où s’était repliée son armée dans le but de traverser le fleuve et de rallier la Bretagne à sa cause. Avec « d’infinies précautions » on l’avait porté à bord d’une barque légère vers le lieu de son dernier soupir!

Son armée qui battait en retraite après avoir été défaite, trainait avec elle cinq à six mille prisonniers républicains dont on ne savait que faire et qu’on envisageait même d’exécuter. Bonchamps s’opposa à ce funeste dessein et sur son lit de mort exigea leur grâce. Ce dernier ordre, dont Michel Châtaigner aurait été le témoin, fut effectivement respecté à la lettre et aucun soldat républicain ne fut passé par les armes.

A la lecture de ce qui précède, on aura compris que parmi mes motifs d’intérêt pour Michel Châtaigner, il y a son lien d’appartenance à ma parentèle. En fait, il s’agit d’un de mes oncles par alliance au sixième degré. Sa première épouse Renée décédée en 1787 était la sœur d’une de mes aïeules maternelles, Françoise Robineau (1752-1811), l’arrière grand-mère d’un de mes arrière grands-pères Alexis Turbelier (1864-1942).

Par ailleurs, c’est le seul personnage de ma famille, dont on possède un portrait d’époque.
Ce portrait fut réalisé par Pierre-Jean David d’Angers (1788-1856), sculpteur et médailleur dont le père figurait parmi les prisonniers républicains sauvés par Bonchamps agonisant.

En remerciement, il « croqua » de nombreux soldats de l’armée de Bonchamps dont notre Michel, et surtout il sculpta le monument du général au dessus de son catafalque dans la nef de l’église abbatiale de Saint-Florent-le-Vieil.

Michel Chataigner, quant à lui, fut inhumé dans le cimetière de Saint-Florent après que son cercueil eut certainement transité en cette fin d’hiver 1835, devant le monument funéraire de son ancien chef!

Il y a quelques années, arpentant le cimetière à la recherche de sa tombe, je n’ai pas su l’identifier! Peut-être, malgré tout, persiste t-il à hanter les lieux, les soirs d’été, discrètement, parmi les feux-follets!

PS: Accessoirement, il faut rappeler que le fronton du Panthéon à Paris est l’œuvre du sculpteur angevin David d’Angers.

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Il y a cent-cinquante huit ans, le mardi 10 mars 1863 s’éteignait à « l’hospice civil d’Angers » Louise Perrine Desvignes.

Hôpital St Jean – Collection iconographique – Célestin Port -AD 49

L’acte de décès établi deux jours plus tard par un adjoint au maire d’Angers sur la déclaration de « deux domestiques » de l’hospice précise qu’elle était « ménagère » et âgée de soixante seize ans! En réalité, elle n’avait que soixante et onze ans comme en atteste son acte de baptême en l’église Saint-Maurille de Chalonnes-sur-Loire où elle a vu le jour le 2 février 1792.  Cette erreur administrative n’a pas en soi une grande importance, mais elle incarne, comme en point d’orgue, le destin décalé de cette pauvre Louise, discrète et oubliée, qui a du affronter, au cours de son existence, de multiples et cruelles épreuves. Et ce, de sa tendre enfance pendant les « guerres de Vendée » sur la rive gauche de la Loire en contrebas de la Corniche angevine jusqu’à cet ultime jour de 1863.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la fatalité ne l’a guère épargnée…

La liste des drames intimes qu’elle dut surmonter – du moins ceux que l’on connaît – est assez impressionnante. Pour autant, je ne lui avais jamais consacré jusqu’à ce jour, d’article spécifique, alors que j’ai évoqué ici la plupart des siens, notamment ses infortunés parents ainsi que sa descendance à laquelle j’appartiens au cinquième degré par ma mère. Doublement même, puisque, deux de mes arrière-grands-parents, Alexis Turbelier (1864-1942) et Augustine Durau (1867-1941), ses petits-enfants, se sont mariés alors qu’ils étaient cousins germains. 

Ainsi, parce qu’elle était peut-être trop effacée, l’histoire familiale avait presque oublié son nom. Et elle s’est injustement retrouvée dans « l’angle mort » – si j’ose dire! – de mes petites chroniques alors qu’elle fut le témoin mais aussi l’actrice à son insu, et surtout une des victimes des tragiques désordres des siècles précédents, à commencer par les affrontements fratricides et même génocidaires des guerres de Vendée de 1793 et 1794, qui la privèrent de son père et réduisirent sa mère à la misère.

Par la suite, elle connut bien d’autres drames et partagea avec son mari charpentier puis forgeron des galeries et carrières de charbon, la dure condition ouvrière des mineurs du Bassin de la Basse Loire au dix-neuvième siècle, au chevalement de la Tranchée à Montjean-sur-Loire, en passant par Chalonnes jusqu’aux puits de Languin au nord-ouest de Nort-sur-Erdre sur la rive droite de la Loire; les lieux de naissance de ses quatre enfants s’alignant en surface sur l’axe des affectations paternelles, autrement dit, sur le sillon houiller souterrain à cheval entre le Maine-et-Loire et la Loire Atlantique.

Bassin Houiller – Source Wikipédia

A l’issue d’une vie de labeur, ponctuée de nombreuses déconvenues et de phases douloureuses, elle mourut probablement assez seule et quasi-indigente à Angers.

Il fallait donc réparer (un peu) ce délit mémoriel d’ignorance! 

Ce qui, bizarrement, a attiré mon attention sur son sort – outre l’anniversaire de son décès signalé par les logiciels généalogiques qui traquent désormais nos aïeux avec le même zèle intrusif que nos modernes réseaux sociaux lorsqu’il s’agit de dénicher d’improbables amis – c’est une information chinée dans la presse de ma ville natale d’Angers, aux termes de laquelle un centre de vaccination contre le Covid 19 avait été ouvert en ce début d’année 2021 aux « Greniers Saint-Jean ».

La distance entre les greniers Saint-Jean et l’ancien hôpital éponyme de la cité n’excède guère une lieue d’Anjou. Je l’ai hardiment franchie et même, par l’esprit, carrément annulée dans ma hâte à ressusciter ma lointaine aïeule.   

En effet, c’est probablement dans l’hôpital Saint Jean, joyau de l’architecture gothique hospitalière du Haut Moyen Age que Louise Perrine  Desvignes rendit l’âme. Jusqu’à la fin du second empire, avant que l’actuel hôpital ne prenne le relai, il fit office d’hospice civil de la ville.

Incidemment, c’est dans ce lieu où jadis furent accueillis tant de malades incurables, de lépreux et de pestiférés et qui a résonné pendant des siècles, des plaintes et de la souffrance des agonisants, qu’est exposé de nos jours  » Le Chant du Monde », ce flamboyant ensemble de tapisseries du peintre, céramiste et licier Jean Lurçat (1892-1966)…

J’ignore évidemment ce qui a motivé le choix des Greniers Saint-Jean pour l’administration des vaccins, que j’associe un peu promptement à celui de l’hôpital pour le Chant du Monde. En fait dans les deux cas, j’y vois le symbole d’une renaissance. J’y vois le défi de la vie face à la mort. Une mort qui rôde depuis des siècles dans ces parages sans jamais être parvenue à prendre le dessus. J’y vois enfin un présage d’optimisme conforme au message de modernité que nous délivre encore aujourd’hui l’œuvre de Jean Lurçat. 

Prenant acte des crimes et des épreuves qui ont endeuillé l’histoire du monde, Lurçat conçoit en effet son travail comme un enjeu d’intelligence et de confiance dans l’avenir mais aussi dans la capacité de l’humanité à dominer ses contradictions, ses malheurs et ses pulsions destructrices. A cette fin, l’artiste use de l’exubérance de sa palette de couleurs, de l’harmonie qu’elle suggère et de la poésie qui en émane et qu’elle exprime au-delà des mots.    

Bien avant de servir d’écrin au Chant du Monde, la magie de l’architecture gothique angevine embellissait déjà ce lieu à la fois funeste et inspirant, où l’espoir et le désespoir ne cessèrent jamais d’alterner. Elle fut peut-être un réconfort pour la « petite lingère » Louise Perrine, quand elle fut admise ici par une nuit sans lune, un certain huit janvier 1863.

Très mal en point et convoyée depuis son taudis de la rue Chef-de-Ville sur une charrette brinquebalante tirée par des voisins compatissants par les ruelles pavées des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Nicolas, elle entrevit sûrement dans ses ultimes instants de conscience,  la magnificence de l’art ogival des Plantagenet, incarné par les élégantes voûtes de la grande salle des mourants. Comme un avant-goût du Ciel, auquel elle croyait pouvoir prétendre comme épilogue d’une vie difficile. Pour elle, il n’y avait sûrement pas d’autre option pour survivre que d’implorer le Ciel, fût-ce à mauvais droit, car il l’avait si souvent oubliée!

Pour la forme, imaginons-la quand même, en cet instant où elle s’apprête à plonger dans le néant! Imaginons-la, transfigurée par l’esthétique du lieu, abandonnant toute rancœur à l’encontre d’un créateur sourd et absent, qui ne lui avait vraiment pas fait de cadeau!

Je n’approuve pas mais je comprends.   

La lingère – Léon Delachaux (1860-1919)

Mis à part les éléments d’état civil qui franchissent les siècles, et dont témoignent les archives communales et départementales, cinq ou six générations suffisent à effacer toute trace ici-bas d’un quidam de basse condition. A fortiori s’il s’agit d’une femme de milieu pauvre, qui n’a pas eu la chance de croiser la route d’un peintre amoureux pour en dresser le portrait. De surcroît, les premières photographies ou les daguerréotypes, plus démocratiques, ne fixèrent des visages de femmes du peuple que dans le dernier quart du dix-neuvième siècle.

Louise Perrine n’était déjà plus de ce monde. 

Il s’agit là d’une inégalité de « genre » ( comme on dit maintenant quand on est « branché » féministe/écolo ou qu’on veut le paraître).  Car s’agissant des hommes, les registres militaires (registres de matricules) renseignés lors de la conscription en précisent les principales caractéristiques morphologiques à partir de la seconde moitié du dix-neuvième siècle et même avant pour ceux ayant participé à l’épopée du premier empire. 

Pour une femme, il n’y a que l’imagination du narrateur qui puisse combler cette absence de données, et l’interprétation qu’on peut attribuer aux documents administratifs la concernant, abandonnés ici ou là dans un contexte historique donné.

On ne sait donc rien des traits du visage d’une femme, ni de sa taille ou de sa beauté et plus généralement de sa prestance avant la fin du dix-neuvième siècle, sauf bien entendu si elle appartient à l’aristocratie ou la bourgeoisie manufacturière du capitalisme naissant et que son portrait couvre les murs du salon de musique de la propriété familiale.  

Pour Louise Perrine Desvignes, ce n’était pas le cas. Point de lambris dorés remontant à la nuit des temps, point de galeries d’ancêtres, point de salon, point de castel. Point d’écrits de sa main non plus, car elle ne savait ni lire, ni écrire. On en est réduit à des conjectures parfois hasardeuses en postulant par exemple que l’époque particulièrement troublée qu’elle traversa, fut certainement déterminante pour elle, amplifiée par une insigne malchance qu’imposèrent certaines circonstances a priori imprévisibles, comme le décès brutal de certains de ses proches encore jeunes.  

Louise Perrine naquit à Chalonnes-sur-Loire le 2 février 1792. Elle était la seconde enfant d’une fratrie de trois sœurs, composée d’une sœur ainée, Jeanne, née en 1790 à Chalonnes-sur-Loire et d’une cadette Marie née en 1793 à Saint-Aubin-de-Luigné, un village rural de la rive gauche de la Loire, traversé par le Layon, où résidaient ses grands-parents paternels et où leur mère Magdeleine Vigneau (1761-1836) s’était réfugiée avec ses filles quand leur père Jean Desvignes (1762-1794) eut rejoint les rangs des insurgés vendéens.

A la naissance de Louise Perrine, les parents Jean et Magdeleine étaient en couple depuis le 11 août 1789. Jean exerçait la profession tantôt de « garçon marinier », tantôt de « voiturier-par-eau ». Bref de batelier sur la Loire…  

En cet hiver 1792, la région – les Mauges – au sud-ouest de l’Anjou sur la rive gauche de la Loire entre Angers et Ancenis était encore relativement calme. Elle n’était pas à feu et à sang, mais déjà de sombres nuages annonciateurs de la révolte vendéenne du printemps 1793 s’accumulaient dangereusement.

La « Constitution civile du clergé » promulguée en Juillet 1790 avait en effet indisposé ce pays de forte tradition religieuse. La majorité des prêtres et des clercs étaient devenus « réfractaires » , refusant de prêter serment à la dite Constitution. 

En outre, au début de l’année 1792, la monarchie vacillait et la marche vers sa disparition et l’instauration de la République était engagée. Dans l’ouest, face aux insoumissions croissantes, la pression et la répression du pouvoir central s’accentuèrent vers les curés mais aussi vers les villageois qui les protégeaient. Par provocation autant que par souci de rétablir l’ordre, l’Assemblée Constituante avait décrété une loi d’exil prescrivant la déportation des prêtres insoumis. 

Dans ces conditions, les populations de l’Ouest notamment de l’Anjou, du Poitou et du Bas-Maine, initialement plutôt favorables aux acquis et promesses de la Révolution manifestèrent alors explicitement leur désapprobation en organisant des messes clandestines et en cachant les curés insubordonnés. Mais, ce qui mit le feu aux poudres, outre l’exécution du Roi le 21 janvier 1793, ce fut la réquisition de 300000 hommes décrétée par la Convention pour combattre aux frontières les troupes des monarchies européennes coalisées pour écraser la Révolution Française. 

Le début de l’insurrection « vendéenne » armée débuta en mars 1793 dans la région de Saint-Florent-le Vieil. On peut légitimement présumer que le père de Louise Perrine, Jean Desvignes (1762-1794), batelier de Loire, donc essentiel d’un point de vue logistique aux mouvements des bandes armées de part et d’autre du fleuve, fut immédiatement favorable aux rebelles. En tout cas, il fut certainement de ceux qui offrirent leurs services à l’armée catholique et royale pour l’aider à franchir le fleuve en octobre 1793 et entamer sa funeste « Virée de Galerne », qui aboutira au désastre et au massacre impitoyable par les troupes républicaines des derniers insurgés de la « Vendée militaire » dans les marais de Savenay en Loire Atlantique en décembre 1793. 

Jean Desvignes fut arrêté chez lui à Chalonnes à la fin du mois de décembre 1793 et emprisonné à Angers. Il fut condamné à mort par un jugement expéditif d’une commission militaire et exécuté dans des conditions barbares par fusillade dans les prairies de Sainte Gemmes sur les bords de Loire avec quinze cents autres compagnons suppliciés. 

Ainsi Louise Perrine avait tout juste deux ans quand elle devint orpheline de père. Un père qu’elle avait vu partir à pied, les mains liées attaché à une corde, entre deux gendarmes à cheval. Sa sœur Marie n’était âgée que de quatre mois!

Un père sans sépulture qu’elle ne revit pas, car les « valeureux » révolutionnaires laissèrent leurs dépouilles pourrir et flotter au fil de l’eau jusqu’à ce que des paysans des Pont-de-Cé ou de Bouchemaine, pris de compassion, en inhumèrent nuitamment quelques uns! 

La vie par la suite ne fut pas facile pour les trois filles en très bas âge, et surtout pour leur mère Magdeleine Vigneau qui vécut alors de mendicité et de quelques travaux de fileuse de chanvre à façon. Comme domestique aussi, dans les fermes, dans les champs et sur les coteaux au moment des moissons ou des vendanges.

Peu ou prou proscrite et soupçonnée de complicité avec les rebelles vaincus, Magdeleine sombra dans une période de grande misère, et en situation de semi-clandestinité.

Pendant plusieurs années, on ignore même ce qu’elle devint et même où elle résidait. En 1812 et 1813, on la retrouva dans la banlieue d’Angers où elle fit établir deux actes de notoriété et un acte d’indigence par le commissaire de police de la ville. Une modeste pension des survie lui fut allouée en 1818 au nom du roi. 

Bien sûr, aucune des trois filles ne fréquenta un quelconque établissement scolaire… 

Les deux sœurs de Louise Perrine, Jeanne et Marie, se marièrent à Montjean-sur-Loire en 1814 et 1813, l’une avait vingt ans l’autre vingt-quatre. Louise Perrine Desvignes fut la moins précoce: elle ne convola « en justes noces » qu’à trente et un ans révolus le 22 janvier 1823 à Montjean avec Mathurin Jean Turbelier (1801-1841) charpentier/forgeron aux mines, de neuf ans son cadet. 

L’acte de mariage indique qu’à ce moment-là, elle était lingère.  

De cette union qui inaugura certainement la période la plus heureuse de sa vie, naquirent quatre enfants: le 24 janvier 1824 à Montjean une fille Marie Emerance, puis le 16 février 1825 Mathurin Julien, Victoire en 1829 et enfin à Nort-sur-Erdre en 1832 Françoise Félicité Turbelier… 

Le bonheur fut malheureusement de courte durée, puisque le 28 aout 1832, Marie Emerance, sa petite fille, décède à l’âge de huit ans, peut-être victime de l’épidémie de choléra qui sévissait alors en France et dans l’Ouest. Et ce, jusqu’au terme de l’automne de cette année-là.  

Quatre plus tard en 1836, c’est sa propre mère – sa mère « courage » – la veuve du fusillé de Saintes Gemmes – qui s’en alla à son tour. Elle avait soixante quinze ans.

Mais le comble de la détresse interviendra le 6 décembre 1841 quand le mauvais sort de nouveau s’acharnera sur elle, et de la manière la plus cruelle qui soit, pour une mère de famille d’enfants encore en bas âge. Cette fois, c’est son mari Mathurin Jean, tout juste âgé de quarante qui meurt à Nort-sur-Erdre.

S’agissait-il d’un accident de la mine? Chacun sait qu’à l’époque, la mortalité au travail était importante, surtout dans les galeries souterraines en front de taille où les mesures de sécurité étaient lacunaires voire carrément inexistantes. Rares étaient les familles de carriers, de mineurs ou de métiers intervenant au fond, qui n’étaient pas endeuillées. C’est l’hypothèse la plus plausible pour expliquer le décès si jeune et brutal de Mathurin Jean Turbelier. Ce n’est cependant pas la seule puisqu’il est avéré aussi que quelques jours après la disparition de son fils, Marie Gatel, sa propre mère mourut! De chagrin? d’épidémie? Du fait du hasard? Nul ne saura jamais… 

Louise Perrine Desvignes traina encore sa misère pendant les vingt années qui suivirent, élevant péniblement ses enfants. La suite montra qu’elle s’en acquitta honorablement.

Ultérieurement, on la retrouva de temps à autre, mentionnée dans des actes d’état civil. Elle est manifestement présente et consentante au mariage de son fils Mathurin Julien à Montjean le 27 novembre 1848. Progressivement, silencieusement elle devint invisible. 

On ne connaitra jamais le visage de Louise Perrine Desvignes. On ne verra jamais son sourire. On ne mesurera jamais sa tristesse ni a fortiori la joie de vivre qui lui a été confisquée dès ses premières années. On n’entendra jamais le son de sa voix. On sait en revanche qu’elle dut vivre dans le souvenir des atrocités commises au nom de la République par les colonnes infernales de soudards envoyés par la Convention pour mâter le Vendée Militaire.

On sait que ce véritable génocide est l’objet depuis plus de deux siècles d’un insupportable déni officiel et que ses stigmates indélébiles hantèrent tous les survivants, dont les enfants des victimes, qui miraculeusement survécurent. Louise Perrine et ses sœurs étaient de celles-là. 

Des cicatrices invisibles mais réelles demeurent, peut-être même chez leurs lointains descendants, fussent-ils aujourd’hui d’ardents républicains! 

Si le devoir de mémoire existe – ce qui peut se discuter – il existe pour tous, y compris pour ces gens-là, victimes de l’histoire et de la folie de leurs semblables.  

Disons qu’à l’adresse de celles et ceux qui ont hérité de quelques-uns de ses gènes, je me suis efforcé – maladresses incluses – de faire le job, c’est-à-dire de rendre à Louise Perrine Desvignes, un peu de cette justice dont, de son vivant, elle a du ignorer le sens et la portée! 

Acte de décès de Louise Desvignes – 1863 Angers- AD49

 

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Notes 

Articles de ce blog, dédiés à Jean Léon Desvignes, père de Louise Perrine Desvignes épouse Turbelier:   

  • L’infortuné Jean Desvignes (1762-1794) voiturier par eau et « brigand » de la Vendée – 11 mars 2013
  • Janvier 1794: une dernière image, le dernier regard de Jean Desvignes – 8 juin 2013

Article dédié à Françoise Félicité Turbellier, fille de Louise Perrine Desvignes: 

  • Des mines de la Basse Loire à la Chouannerie, l’héritage de Françoise Félicité Turbellier (1832-1895) – 22 décembre 2019

Article dédié à deux arrière petits enfants de Louise Perrine Desvignes

  • Artiste et Patriarche: Alexis Turbelier (1864-1942) – 10 octobre 2011
  • Discrète, tenace et efficace « Grand-mère Augustine » Durau (1867-1941) – 19 septembre 2011

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(Suite du billet du 16 août 2018)

Le 26 février 1815 dans la soirée, Napoléon 1er, trompant la vigilance anglaise, quittait l’Île d’Elbe à bord de « L’Insconstant », un brick armé de canons. Il séjournait depuis le 3 mai 1814 dans cette île méditerranéenne, qui lui avait été concédée par le traité de Fontainebleau après la défaite de Leipzig.

L’empereur déchu et exilé rejoignait la France.

Départ de l’île d’Elbe – tableau (1836) de Joseph Beaume

Le 1er mars 1815, il débarquait à Golfe Juan près d’Antibes avec plusieurs centaines de grenadiers, et, entama dès lors, une remontée fulgurante et triomphale vers Paris, recueillant dans chacune des villes traversées des avalanches de ralliements ! Ainsi débuta l’aventure des Cent Jours.

Cette nouvelle ne fut connue de Louis XVIII que cinq jours plus tard et elle ne parviendra en Vendée que le 10 mars 1815… Au début, le roi ne la prit guère au sérieux, estimant qu’il ne s’agissait que d’une escapade sans lendemain de l’ancien empereur, et qu’elle prendrait fin par l’arrestation de l’intéressé au cours d’une opération de simple police. Ou presque!

Néanmoins, par précaution, il mandata le vieux duc de Bourbon, prince de sang, et père de l’infortuné duc d’Enghien, fusillé sur ordre de Napoléon en 1804 dans les fossés du château de Vincennes, pour ranimer la flamme royaliste des chefs survivants des guerres de Vendée et de la Chouannerie et pour les inciter à remobiliser leurs troupes paysannes qui s’étaient spontanément insurgées en 1793…

Parmi ces chefs revenus en Anjou lors de la première Restauration de 1814, figurait le comte Louis-Marie-Antoine-Auguste-Fortuné d’Andigné de La Blanchaye, (1765-1857), ci-devant chevalier de Sainte-Gemmes, plus connu sous le titre de « général d’Andigné ». L’homme était issu d’une vieille famille du Haut-Anjou des environs du Lion d’Angers.

En 1815, âgé de cinquante ans, il portait beau et jouissait d’une réputation justifiée de royaliste intransigeant et de héros de la Chouannerie, au même titre que Georges Cadoudal (1771-1804), Pierre-Mathurin Mercier-la-Vendée (1774-1801) ou Louis de Frotté (1766-1800). Mais ceux-là étaient morts alors qu’il était vivant.

Ses nombreux séjours en prison sous le Directoire et sous l’Empire, ainsi que ses états de service et faits d’armes en faveur du roi en faisaient un personnage incontournable de la Chouannerie en Anjou. Avant la Révolution, officier de la Royale, il avait pris part à la guerre d’indépendance américaine. Puis, il avait émigré au début de la Révolution et s’était engagé dans l’armée des Princes puis dans celle de Condé pour combattre la Convention. Et enfin en 1795, venant d’Angleterre, il avait débarqué en Bretagne pour rejoindre l’armée des Chouans dont il devint rapidement un des principaux chefs.

En 1799, il avait été nommé commandant en second de l’Armée catholique et royale du Bas-Anjou et de Haute Bretagne…

                  Louis d’Andigné – photo internet

Cependant l’homme n’était pas qu’un guerrier idéaliste, c’était aussi un diplomate et un négociateur habile. En 1799, lors d’une courte trêve des combats, il avait même rencontré Bonaparte, alors premier consul qui avait souhaité s’entretenir avec une délégation de chouans à Paris pour tenter de rétablir la paix, notamment religieuse en Vendée et en Bretagne… Mais les deux parties s’étaient montrées inflexibles sur la question de la restauration de la royauté. Le futur Napoléon 1er pouvait la concevoir, mais un peu comme aujourd’hui Emmanuel Macron (avec le panache en plus), à son seul profit.

Les pourparlers échouèrent à instaurer la paix civile du fait des options en présence, irréconciliables et d’Andigné reprit les armes, malgré les propositions alléchantes du Premier consul pour l’avoir à sa botte. Le verbatim de cette entrevue a été retranscrite par d’Andigné lui-même dans ses Mémoires et ça ne manque pas de sel!

Après la disparition de Mercier-la-Vendée en 1801 et surtout de celle de Cadoudal en 1804, Louis d’Andigné était donc l’un des rares chefs, rescapé sain et sauf de la Chouannerie. C’était, en tout cas, le seul encore fringuant sous l’autorité duquel Pierre Jérôme Pasquier (1773-1829) avait servi et combattu jusqu’au moins en 1799 (voir mon billet du 16 août 2018)… 

Mais en 1815, le général d’Andigné n’était guère plus qu’un chef symbolique d’une armée disparue faute d’effectifs. De longue date en effet, les anciens soldats de la Chouannerie de 1799, tous issus du terroir angevin ou breton étaient retournés dans leurs foyers et à leurs activités dans les champs, dans leurs échoppes ou dans leurs boutiques.

Comme beaucoup d’habitants du Haut-Anjou et de la Haute Bretagne, Pierre Jérôme Pasquier s’était « rangé » et avait remisé ses armes. Sans nécessairement renier ses convictions, il s’était finalement assez bien accommodé de l’Empire, qui lui garantissait la liberté du commerce et la paix religieuse…

Dans ces circonstances, le rétablissement ou la défense des Bourbons lui apparaissait sûrement de second ordre parmi ses préoccupations. Depuis la grande guerre, il s’était en outre marié en 1803 et était devenu père de famille. Il est même possible qu’il ait profité de cette accalmie pour restaurer l’unité familiale et se réconcilier avec certains de ses frères aînés plus sensibles que lui aux idées révolutionnaires.

Surtout, comme tous ceux qui avaient risqué leur vie pour le roi depuis 1793, il jugeait probablement sévèrement l’attitude pitoyable et la lâcheté du comte d’Artois – futur Charles X – lors du débarquement de Quiberon et de l’île d’Yeu en 1795… Pendant que lui, Pierre Jérôme et ses compagnons couraient les plus grands dangers, qu’ils étaient en permanence sur le « qui vive », de jour comme de nuit, dormant dans des étables, dans des greniers, le Prince dormait dans des draps brodés, mangeait dans des couverts d’argent et par couardise, avait craint de prendre leur commandement!

On peut donc supposer que c’est avec cet état d’esprit, mêlé de scepticisme sur l’issue probable de cette nouvelle aventure mais aussi avec un soupçon de fierté, que Pierre Jérôme Pasquier, marchand de fil de chanvre et de filasse au Lion d’Angers, reçut le lundi 25 mars 1815, le brevet de « Capitaine d’infanterie » de l’armée royale, signé, la veille, à Pouancé par le général d’Andigné.

Brevet de capitaine d’infanterie – 24 mars 1815 -cliché famille Garnier 

Prit-il pour autant la décision de quitter immédiatement sa femme et ses enfants, pour rejoindre l’état major du général d’Andigné à Pouancé?

Rien n’est moins sûr, car l’ancien capitaine de paroisse n’est plus dans la même situation qu’en 1793. Il a désormais quarante deux ans, il a affronté la mort à de nombreuses reprises et il sait le prix de la vie. .

Au-delà de ces considérations intimes, on peut présumer qu’il doutait, comme la plupart des paysans et habitants des bourgs, de la réussite de cette nouvelle insurrection, et peut-être même de sa nécessité… Car, dans le même temps, les voyageurs, les marchands ambulants et les colporteurs renseignaient la population sur la remontée foudroyante de l’empereur depuis Golfe Juan. Le 20 mars 1815, il était au palais des Tuileries que le roi avait déserté le 19 mars…

Et ce roi Louis XVIII, pour lequel on lui demandait désormais de se battre et de se sacrifier, s’était piteusement réfugié à Gand en Belgique… Quand Pierre Jérôme reçut son « ordre » de mobilisation, il y était même depuis trois ou quatre jours!

Quant au duc de Bourbon, le mandataire royal, après avoir constaté le peu d’enthousiasme des populations de l’Ouest à la cause royale, il préféra quitter la France vers l’Espagne en embarquant aux Sables d’Olonne.

Il restait néanmoins le général d’Andigné, quelques anciens chefs comme le général Charles-Marie d’Autichamp (1770-1859), les frères de Monsieur « Henri » de la Roquejaquelein ainsi qu’une poignée de chouans et de fidèles dans un château des environs de Pouancé…

La situation aurait pu en rester là et l’insurrection royaliste dans l’Ouest aurait fait certainement long feu, si Napoléon, de nouveau investi du pouvoir, ne s’était pas trouvé confronté à ses ennemis autrichiens et anglais qui, de nouveau, menaçaient de franchir les frontières dans le but affiché de le renverser!

Pour faire face aux puissances étrangères qui se liguaient contre lui, il fut contraint de relancer la conscription militaire qui avait enflammé les provinces en 1793, dont, au premier chef, la Vendée, l’Anjou et la Bretagne! Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les paysans excités par les chefs royalistes se révoltèrent, mais dans un mouvement de bien moins grande ampleur que lors de la « guerre des géants »…

Nous sommes désormais fin avril ou début mai 1815, et c’est probablement dans ces moments que Pierre Jérôme Pasquier reprit du service!

S’ensuivirent des escarmouches entre les troupes bonapartistes et royalistes, plus ou moins sanglantes, et des négociations régulièrement avortées, auxquelles la défaite de Waterloo du 18 juin 1815 mit un terme définitif.

Pierre Jérôme participa probablement à la plupart de ces batailles ou échauffourées notamment à celle de Cossé-le-Vivien le 29 mai 1815 dans la Mayenne sous le commandement du général d’Andigné. Ce jour-là, les troupes de la chouannerie, sans munitions suffisantes se dirigeaient vers Château-Gontier, quand elles furent opposées à une unité de l’armée bonapartiste, nombreuse, fortement armée et déterminée. Battant en retraite, les chouans déplorèrent une vingtaine de morts et de nombreux blessés, dont peut-être notre héros …

Rendu à la vie civile après les « Cent Jours », Pierre Jérôme reprit son métier de marchand de fils, de filasse et même, selon certains témoignages, de chevaux…

A son décès en 1829, il était aussi débitant de tabac au Lion d’Angers dans la Grande Rue. Cette fonction assez rémunératrice, qui relevait d’un monopole d’État, était souvent confiée, à l’époque, à d’anciens militaires ou à des personnes ayant  » accompli dans un intérêt public des actes de courage ou de dévouement ».

C’était justement le cas de Pierre Jérôme Pasquier…

Ce critère de bravoure et de fidélité lui avait été confirmé par un acte du roi rédigé aux Tuileries le 17 février 1821.

Reconnaissance du roi pour Pierre Jérôme Pasquier – doc. famille Garnier

Texte du roi

 » Louis par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre,

Sur le compte qui nous a été rendu du dévouement et de la fidélité dont le sieur Pasquier (Pierre) marchand de la commune du Lion d’Angers, département de Maine-et-Loire, nous a donné des preuves en combattant avec valeur dans nos armées royales de l’Ouest;

Voulant témoigner au-dit Sieur Pasquier la satisfaction que nous éprouvons de ses services et lui en donner une marque qui en conserve le souvenir dans sa famille, Nous avons résolu de lui adresser la présente, signée de notre main, comme un gage de notre bienveillance royale…

Donné au château des Tuileries le 11 juillet de l’an de grâce … et de notre Règne

Louis 

Par le Roi,  Le ministre Secrétaire d’Etat de la Guerre, Monsieur de Latour-Maubourg, le 17 février 1821″  

 

Comme le suggérait le vœu royal, ce document exceptionnel ainsi que le brevet de capitaine de 1815, furent effectivement transmis à la descendance de Pierre Jérôme Pasquier. Et ce, par l’intermédiaire d’une de ses filles Narcisse Perrine Pasquier (1816-1872) qui épousa René Garnier au Lion d’Angers… Il sont pieusement conservés actuellement par les arrière arrière petits enfants de Narcisse…

 

Remerciements:

Ce bref rappel historique de la vie et des aventures de Pierre Jérôme Pasquier – mon grand oncle au sixième degré – à la charnière des 18ième et 19ième siècle n’aurait pas pu être réalisé, sans le travail acharné de recherche de Rose L’Angevine – ma correspondante habituelle sur ce blog – qui par le biais, notamment, de Généanet est parvenue à se mettre en rapport avec Yvonne Guinel-Garnier, épouse d’un descendant Garnier, qui a bien voulu nous communiquer une copie des précieux documents, témoignages factuels des faits d’armes de Pierre Jérôme Pasquier pendant les guerres de Vendée et de la Chouannerie.

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Comme le temps passe! C’était le 26 décembre 1828 à Montjean-sur-Loire en Anjou…

Ce jour-là, sous le règne du très conservateur roi de France Charles X, Angélique Pasquier, épouse de Louis Fillion, un filassier de chanvre du cru, met au monde Marie Fillion (1828-1911).

La petite Marie, cadette de la famille, sera elle-même, mère d’une très nombreuse descendance, dont mon arrière-grand-père Alexis Turbelier (1864-1942) qui naîtra également à Montjean-sur-Loire, quelques trente six ans plus tard.

D’elle, on ne sait rien ou presque, hormis quelques souvenirs glanés ici ou là, et rapportés par une de ses petites filles angevines, Germaine, qui, à la charnière du vingtième siècle, passait parfois quelques jours de vacances à Montjean chez sa grand-mère dans sa maison de la place du Vallon, proche de l’entrée de l’ancienne mine de charbon!

Rien en tout cas qui justifierait aux yeux d’un historien académique, qu’elle franchisse allègrement les décennies en imprimant une indélébile marque sur la postérité…

On possède malgré tout une photographie d’elle – une seule – perdue au milieu du remariage d’un de ses fils en 1897, alors qu’elle était déjà âgée, et veuve depuis un an de son perreyeur ou carrier d’époux, Mathurin Turbelier (1825-1896) ! Elle porte la coiffe des paysannes riveraines de la Loire…
Autant dire qu’en 2017, son anniversaire avait toutes les chances de passer inaperçu, s’il ne m’était venu à l’idée en ce lendemain de Noël gris, brumeux et pluvieux, de vagabonder au travers des imprévisibles labyrinthes de mon arbre généalogique à la recherche de quelque rameau oublié qui puisse retenir mon attention et m’offre la chance de nouer une improbable aventure sans lendemain et sans risque avec une gente dame d’autrefois …

Point d’Emilie de Breteuil dans ma gibecière, ni de Louise de Prusse! En fait, je ne suis tombé que sur cette adorable grand-mère au regard de « Tigre » vendéen et méfiant, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ici, mais dont je n’avais encore jamais fêté la naissance ! « Pour cause, me dira t’-on, on ne peut célébrer la naissance de tous les aïeux figurant sur notre série géométrique généalogique ».

Malgré tout, on peut faire des exceptions! Et, en l’occurrence, cent quatre-vingt-neuf berges, ça compte pour cette riveraine de mon fleuve de cœur, la Loire, ma « terre » fluide, en perpétuel mouvement au rythme des saisons … Comme se plait souvent à le rappeler – et bien plus joliment que moi – l’académicienne et écrivaine Danielle Sallenave, originaire de Savennières !


Et en plus ça « tombe » bien, car Marie Fillion est l’incarnation même de ma famille maternelle, métissée des deux rives mais entièrement ligérienne …

Par sa mère, Angélique Pasquier (1790-1866) – « fille de confiance » de son état – Marie serait plutôt influencée par la rive droite du fleuve en aval d’Angers et en amont d’Ancenis. Cependant, tant par le lieu de sa naissance, que par son ascendance paternelle, elle ne pouvait être qu’héritière des us et des coutumes de la rive gauche du côté de Saint-Florent-le Vieil, Bouzillé et des Mauges… Des mœurs et convictions ancestrales que je revendique encore aujourd’hui sans toutefois y adhérer.

Certes, son père était né bien en amont, à Saumur en 1795, mais par la force des événements tragiques qui avaient contraint ses parents à s’y réfugier à la suite des combats fratricides des guerres de Vendée à Saint-Florent-le-Vieil et des actes génocidaires à jamais impunis, perpétrés par les troupes de la Convention pour mâter la rébellion…

Marie est née avec ce fardeau et ces fantômes … et nous aussi, forcément!

Parmi les autres perdreaux de l’année 1828, il faut évidemment citer son presque compatriote Jules Vernes, né à Nantes le 8 février 1828… Mais aussi du côté de l’Oural, ces contrées dont Marie n’imaginaient peut-être même pas qu’elles puissent exister, un certain Léon Tolstoï, le 28 août 1828…

Il est possible enfin qu’elle ait entendu parler par un colporteur de passage à Montjean, de René Caillié, un gâs des Deux-Sèvres et explorateur réputé, qui, en 1828, réussit à rallier Tombouctou au Mali à partir du Sénégal, et qui, surtout, parvint pour la première fois dans l’histoire occidentale, à en revenir vivant !

Finalement, on ne saura jamais ce qu’elle sut vraiment du monde qui l’entourait, alors qu’elle traversa deux monarchies – Bourbon et Orléans – deux Républiques dont une « Lamartinienne » et un empire napoléonien…Non plus qu’on élucidera cette curieuse concordance des dates, qui fit que, née au lendemain de la Nativité chrétienne, elle mourut la veille de la Fête nationale, le 13 juillet 1911 à l’hospice civil de Montjean-sur-Loire.

Bon anniversaire, petite Marie !

PS du 8 mars 2019:

Extrait de l’arbre généalogique de Marie Fillion et de sa mère Angélique Pasquier, eu égard aux commentaires intervenus depuis la première publication:

 

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Nous n’avions que de deux heures, rien que deux heures à consacrer à Saint-Florent-le-Vieil, sur le trajet du Croisic à la région parisienne… Qu’importe d’ailleurs que le temps fût contraint, car la magie opéra – comme toujours – dès le franchissement de la Loire à Varades, lorsqu’on aperçut, émergeant des brumes de chaleur au-dessus du fleuve, le clocher de l’église abbatiale de Saint-Florent, point névralgique de la révolte vendéenne de 1793.  Haut-lieu si paisible en cette mi-journée ensoleillée de juin 2014.

StFlorent Dire que ce sont sur ces rivages juste troublés aujourd’hui par le clapotis de l’eau qui caresse les racines découvertes des saules têtards, que les armes ont parlé avec tant de violence, il y a deux cents vingt et un ans ! En arrière des bancs de sable, annonciateurs des basses eaux d’été, de pacifiques pêcheurs ligériens, possibles descendants de nos farouches insurgés de 1793, taquinent l’ablette ou le goujon!

On peine à imaginer que c’est ici, dans ce lieu de silence, à peine profané par le susurrement du vent dans la ramure des arbres ou par le chuintement du vol des échassiers à la recherche de proies aquatiques, que se déroulèrent plusieurs des épisodes dramatiques et déterminants d’un conflit fratricide qui faillit mettre en danger la République.

Une guerre sans merci entre jeunes gens du même âge, parlant la même langue, issus d’un même pays. Les uns mobilisés au nom de la philosophie des Lumières, harangués par des sans-culottes sectaires et sanguinaires, qui prétendaient défendre la liberté, les autres, sans uniforme mais portant sur la poitrine un Sacré-Cœur en tissu surmonté d’une croix, qui  « ramaient » à contre-courant de l’histoire!

Petits paysans sans fortune, petits artisans des bourgs, déçus d’une Révolution qu’ils vouaient aux gémonies pour avoir bafoué leurs traditions, leur foi et leur roi, ils se battaient avec leurs armes, c’est-à-dire avec les outils de leurs champs, autrement dit leurs faux, leurs serpettes et autres fourches! Cette révolte « vendéenne » fut réprimée avec brutalité au printemps 1794.

Toutes les Mauges, du sud de la Loire angevine jusqu’à Nantes et au-delà, en furent endeuillés. Les exactions perpétuées à cette occasion par « les colonnes infernales » n’eurent souvent rien à envier aux atrocités commises par les nazis au cours de la seconde guerre mondiale. Force est aussi de reconnaître que les insurgés aux abois après la déroute de Savenay ne se montraient guère cléments à l’égard des soldats républicains – les bleus – qui tombaient dans leurs griffes. C’est le lot commun de toutes guerres civiles, y compris des actuelles en Europe centrale ou au Moyen Orient… Comme dans toutes les guerres, les « guerres de Vendée » connurent enfin des actes d’héroïsme et des manifestations de grandeurs d’âme de part et d’autre !

Grâce de Bonchamps pour les prisonniers

Grâce de Bonchamps pour les prisonniers

Nombre des miens ou supposés tels, paroissiens de Saint-Florent et de ses environs s’y retrouvèrent impliqués. Ils traversèrent cette tourmente avec des fortunes diverses, et quelquefois dans des partis  opposés…On peut donc postuler que mes aïeux maternels Desvignes, Vigneau, Fillion et Perdriau, ainsi que leurs alliés Chataigner et leurs cousinages Niquet furent à la fois des acteurs et des victimes de cette tragédie.

Certains y laissèrent prématurément la vie. Ceux qui survécurent n’oublièrent probablement jamais ce qu’ils durent endurer, le souvenir des massacres les ayant sûrement hantés le restant de leurs jours! Cette épreuve douloureuse, aussi bien individuellement que collectivement, marqua tant les esprits qu’au cours des siècles qui suivirent, les stigmates de la « Vendée militaire » persistèrent longtemps à tourmenter les consciences, tandis qu’on en conservait pieusement les cicatrices sur les paysages…Certains esprits délirants rêvent même encore d’une impossible revanche!

Ce sont ces traces d’un passé pas tout-à-fait soldé, qu’on vient rechercher à Saint-Florent à chaque fois que l’on y retourne !  Sans cependant se l’avouer vraiment ! De peur de se laisser emprisonner dans cette histoire sans issue, qui fut celle des nôtres. P1100002

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de la Loire depuis cette époque, et pourtant, un de mes correspondants – très lointain cousin et issu comme moi de ces soldats vaincus de l’armée d’Anjou – m’écrivait que son frère aujourd’hui décédé n’avait pas son pareil pour dénicher au détour d’une ruelle de Saint-Florent l’âme errante d’un insurgé de 1793 … Aussi, quoiqu’on en dise, et surtout quoiqu’on en pense, lorsqu’on « gravit » le Montglonne à Saint-Florent-le-Vieil, c’est pour refaire le plein de sensations et d’émotions d’un autre temps. Se rassasier du souvenir toujours patent – qu’on a reçu en héritage – de ce petit peuple ligérien qui, un jour, préféra, imprudemment, se révolter plutôt que de se soumettre à de nouveaux usages considérés par lui comme sacrilèges car bousculant inconsidérément sa conception ancestrale du « monde »!

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Cette tentative de renouer avec le passé dans les lieux mêmes où l’histoire a basculé à différentes reprises peut paraître étrange et dérisoire pour qui ne sait pas capter dans la brise montante de la Loire, les vibrations des siècles qui se sont entrechoqués ici…

Mais, n’est-elle pas finalement de même nature que la contemplation, les soirs d’été, de la voûte céleste, qui nous renvoie l’image composite et superposée des différentes périodes de l’histoire de l’univers? Au-delà du plaisir esthétique, nous embrassons d’un même regard la lune dans l’état où elle était quelques secondes auparavant et les confins étoilés d’une galaxie qui n’est plus ainsi depuis des millions d’années…L’œil  au travers de la lunette ou du télescope est le principal médiateur de la connaissance de ces étoiles scintillantes. Tandis qu’aux endroits où l’histoire humaine a balbutié au cours des siècles, c’est l’ensemble des sens qui est en éveil et qui est mis à contribution.

Cette compréhension de l’intimité de l' »invisible »  n’a rien de métaphysique, mais elle exige sans doute un certain apprentissage, étranger en outre à toute initiation transcendantale… Pour ce qui me concerne, les « bleus » ne m’inspirent guère spontanément d’illusions fantasmatiques, pas plus que les « blancs » ne suscitent d’apparitions hallucinatoires ! Il n’est pas aisé de s’extirper de la glaise d’un quotidien prosaïque !

Mais quand même, le « point de vue » vers le nord, depuis le promontoire de l’église de Saint-Florent, qui embrasse toute la vallée de la Loire jusqu’aux confins de la Bretagne, ne laisse pas insensible, et d’une certaine manière, il incarne magnifiquement l’épopée historique de toute la région depuis l’installation d’un ordre monastique au 7ème siècle, en passant par les invasions  normandes du 9ème siècle, les cruelles guerres de religion du 16èmesiècle  jusqu’à la Vendée militaire!

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J’évoque ici la « Bretagne » au sens de l’ancienne province exemptée de gabelle, et non pas, dans son acception actuelle dont, d’ailleurs, on ne sait plus dire vraiment ce qu’elle recouvre, surtout depuis que les contours du pays celte ont été bricolés sur un coin de table d’un palais parisien pour le bon plaisir d’un prince de la 5ième République en quête d’une légitimité perdue !

Bref, Saint Florent-le-Vieil est incontournable pour qui, par antique filiation, sait ne pas le contourner. Au travers de ces lignes, puisse un improbable lecteur percevoir les inflexions communes des géodésiques de l’espace et du temps, dont seuls, j’en suis persuadé, des lieux singuliers comme Saint-Florent peuvent effectivement rendre compte !

A condition d’y croire un peu, en laissant son esprit et son regard flâner sans idée préconçue sur l’esplanade de l’église abbatiale, dans les ruelles de la ville, ou même dans ses jardins. Au faîte du Montglonne, le clocher de Saint Florent, visible de très loin de la rive droite du fleuve et de ses îles, a si souvent sonné le tocsin ou le glas dans les temps troublés de la Révolution, qu’on ne peut pas ne plus en entendre le lointain écho. Comprendre ici, c’est rêver !

Plus de deux siècles se sont écoulés depuis le soulèvement de mars 1793 et la traversée périlleuse de la Loire d’octobre 1793 par les milliers de soldats en galoche de l’armée catholique et royale, défaite quelques jours auparavant à Beaupréau. Des soldats souvent accompagnés de leurs familles, agglutinés sur les rives et les îles de la Loire dans l’attente d’une barque ou d’une barge pour rejoindre Varades dans l’espoir fou de conquérir le nord ou d’échapper à l’extermination qui se préparait dans les couloirs obscurs de la Convention!

Plus de deux siècles depuis que Charles Melchior Artus de Bonchamps, général en chef de l’armée d’Anjou fut transporté agonisant sur l’Ile Batailleuse, pour mourir dans une cabane de pêcheur du côté de Varades… Une des chapelles de l’église accueille toujours son tombeau réalisé par le statuaire David d’Angers, en remerciement de la grâce qu’il accorda avant de mourir aux républicains emprisonnés dans l’église, parmi lesquels le père du sculpteur …

En cette journée de juin 2014, c’est surtout le silence qui impressionne le visiteur à la recherche d’hypothétiques indices attestant de la présence des factieux en guenilles, qui ébranlèrent la République…Un sentiment de solitude et de malaise aussi sous le soleil zénithal, lorsque quittant l’esplanade pavée de l’église, on se dirige vers la morne colonne érigée dans le jardin de l’abbaye devenu jardin public, en l’honneur de Marie-Thérèse de France (1778-1851), duchesse d’Angoulême et fille de l’infortuné Louis XVI. En 1823, la princesse de France, seule survivante de la famille royale, vint à Saint-Florent à la demande de son oncle Louis XVIII pour rendre un hommage « protocolaire » aux vétérans de la guerre, parmi lesquels nos cousins les frères Perdriau, Pierre (1761-1832), Jean (1765-1837) qui fut capitaine de la paroisse Saint-Laurent-du-Mottay et Florent (1775-1851), ainsi que Michel Chateigner (1757-1835) qui assista aux derniers instants du général Bonchamps (Voir mes billets de novembre 2013 et mars 2014).

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Cette visite fut en fait un historique ratage qui ne fit qu’entretenir la déception des combattants de la Vendée à l’égard d’une monarchie qui ne s’était guère montrée reconnaissante à leur égard en contrepartie des sacrifices consentis. La colonne, haute d’une quinzaine de mètres, qui fut inaugurée par la duchesse de Berry en 1827 atteste, en dépit de la chaleur ambiante de juin 2014, de la froideur de la princesse royale et de sa réticence à rencontrer les gueux qui avaient combattu pour sa famille…

Les lieux, quoiqu’on en dise, gardent la mémoire des événements, des contrariétés et des déconvenues. La duchesse d’Angoulême n’était pas le bon choix et ça se voit dans le paysage et sur ce triste monument, qui a imprimé cette blessure d’honneur.

Cette duchesse était manifestement venue contre son gré. Elle, dont l’historien Emile Gabory écrivait que « son cerveau demeurait hanté, des souvenirs d’horreur » qu’elle avait vécus à la prison du Temple pendant la Terreur : « La fille des rois apparut plaintive et bonne, portant sur son visage la tristesse inconsolable de ses malheurs passés. Mais il est vrai qu’elle manqua de cœur et de délicatesse… ». Les lieux évoquent irrésistiblement cette aversion de la princesse pour tout ce qui rappelait un passé douloureux…D’où son incapacité à « faire la bise » à nos valeureux grognards des chemins creux…

Heureusement, c’était midi et le restaurant du Mont Glonne, face à la mairie – dont a été viré en mars dernier, le dernier des Charette qui, pourtant, n’était pas socialiste – permet de retrouver à un coût raisonnable la cuisine traditionnelle des pays de Loire… C’est pas le Périgord Noir mais c’est déjà très honorable…

Pub gratuite

Il ne restait plus alors qu’une demi-heure pour parcourir les sentes de la vieille ville et sentir l’odeur des murs d’ardoise et du tuffeau… Au cimetière, j’ai décidé qu’une tombe en fin de concession était sans doute celle de mes ancêtres… En période de disette économique et de pensions « gelées » , je n’irai pas jusqu’à racheter l’emplacement…J’ai bêtement omis de bouturer l’églantier et le roncier qui la colonisaient… J’y reviendrai un jour avec un sécateur.

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En Anjou, les monuments à la gloire de la République rappelant des épisodes des guerres de Vendée sont, non seulement rarissimes, mais, à ma connaissance, il n’en existe qu’un, celui de la Roche de Mûrs-Erigné !

Cette  absence est d’autant plus notable que nombreux sont les stèles, les cénotaphes, les calvaires, les colonnes ou les crucifix de la croisée des chemins, qui rappellent le sacrifice des insurgés en galoche, victimes des colonnes infernales du général Turreau (1756-1816), des divisions républicaines de Westermann (1751-1794) ou qui disparurent dans les affrontements contre les « Mayençais » de Kléber (1753-1800).

En outre, des plaques stigmatisent les exactions des « représentants en mission » de la Convention nationale, et signalent les lieux où les suppliciés, victimes des Commissions militaires d’Angers ou de Nantes  étaient exécutés. De même, les endroits où furent perpétrés des massacres sont pieusement indiqués, ainsi que ceux où furent fusillés certains des chefs de la Vendée militaire. Bref, les occasions ne manquent pas de rendre hommage aux infortunées victimes « catholiques et royales »  des guerres de Vendée.

Bien que, comme dans toute guerre civile, les atrocités furent commises par les deux camps antagonistes, la mémoire des victimes républicaines ne fait pas l’objet des mêmes attentions. Il faut dire que, vue du bocage angevin, vendéen ou poitevin ou du pays maraichin, la République est perçue comme liberticide et criminelle. Et le soldat patriote – le bleu, comme on l’appelait –  fut invariablement présenté comme un individu vil, cruel et assoiffé de sang. Assimilé à un ivrogne, il fut de bon ton de prétendre « dans les paroisses révoltées» que c’était un repris de justice parisien, qui ne devait sa liberté qu’à sa sauvagerie congénitale et au plaisir qu’il prenait à torturer à mort les pauvres rebelles de la Vendée…

On comprend qu’avec un tel profil, qui procède au moins autant de la légende ou de la généralisation de certaines  inadmissibles tueries, que de la réalité, on imagine mal que les soldats de la République puissent être crédités d’actes de bravoure ou de générosité. D’où la rareté des édifices à leur mémoire en pays insurgé !

S’il en existe en France, c’est plutôt ailleurs, hors du territoire de la Vendée militaire. Ainsi, sur la place du tribunal d’instance de Palaiseau dans l’Essonne, a-t ‘on érigé en 1881, une statue représentant Joseph Bara, un jeune volontaire originaire de la ville, tambour dans un régiment de hussards, tué à quatorze ans à Jallais dans les Mauges, le 7 décembre 1793 en criant « Vive la République ».

Statue de Joseph Bara à Palaiseau (91)

Statue de Joseph Bara à Palaiseau (91)

Donc, il faut l’admettre : le monument républicain de la Roche de Mûrs-Erigné, construit sur une falaise dominant le Louet, un bras de la rive gauche de la Loire est unique en son genre sur le territoire de la Vendée militaire. Ce caractère exceptionnel explique que depuis son érection en 1889 pour commémorer le centenaire de la Révolution française, sa présence imposante, quelque quatre-vingts mètres au-dessus de la vallée, n’a jamais été banalisée. Toutes les générations angevines d’écoliers de « la Laïque » le connaissaient. On m’a dit qu’autrefois certaines classes s’y rendaient en « pèlerinage » sous l’autorité de leurs instituteurs, ces fameux hussards noirs de la République !

lions

 

Le monument érigé sur l’instigation d’un conseiller à la cour d’appel d’Angers et financé par une souscription patriotique à laquelle contribua la ville de Paris, est constitué d’une colonne en fonte surmontée d’une Marianne au bonnet phrygien de style « troisième République triomphante ». A sa base, deux lions du modèle de ceux de Belfort ou de Denfert-Rochereau, veillent, l’un regardant vers l’ouest face aux invasions maritimes remontant la Loire, l’autre vers l’est face aux empires coalisés contre la République.

Au-delà de la mémoire des six cents à huit cents soldats républicains morts ici, qu’il est censé honorer, ce monument incarne depuis plus d’un siècle la résistance héroïque de la philosophie des Lumières face à l’obscurantisme de l’ancien régime et aux superstitions. D’ailleurs Marianne fait face à la Vendée insurgée et, non à la falaise, à laquelle elle tourne le dos ainsi qu’à la ville d’Angers que l’on aperçoit à l’horizon et que symboliquement elle protège.

Dans ces conditions, il était assez naturel que les jeunes employés de « chez Joudon » – comme probablement beaucoup d’autres à l’époque – se rendent à la Roche de Mûrs-Erigné à la fin août 1944 après la Libération d’Angers, pour y fêter non seulement la fin de l’occupation allemande, la victoire sur le nazisme et son supplétif pétainiste, mais aussi le rétablissement de la République (voir mon article du 24 mars 2014).

1944 joudon Ad MURS

Dans la France de 2014, envasée dans ses difficultés d’ordre économique, la force des symboles de cohésion nationale tend sans doute à s’estomper, et probablement que la colonne de la Roche de Mûrs-Erigné n’échappe pas à cette désaffection qui n’épargne même pas la Marseillaise au stade de France ! L’exigence absolue de promettre le changement et l’urgence d’agir, généralement, de façon stérile et désordonnée, renvoient au rayon de la quincaillerie désuète, ces témoignages de la ferveur républicaine populaire. Ils en font fi au nom d’un certain pseudo-pragmatisme, d’un œcuménisme attrape-tout (donc attrape-rien)  et d’une prétendue « nouvelle » morale républicaine, caractérisée, par des discours moralisateurs et complaisants sur, entre autres, la promotion démagogique de la « diversité » au mépris de l’intégration, le refus de l’élitisme républicain basé sur le mérite, l’écologie sectaire et l’égalitarisme pour tous !  En lieu et place de l’égalité citoyenne de tous en droits et en devoirs!

Et pourtant, dans un temps où l’on s’interroge sur l’identité nationale – même s’il est d’usage de s’en offusquer et bienvenu de prétendre que c’est un faux problème – il n’est guère douteux que les symboles républicains d’antan demeureraient fédérateurs en complément du triptyque républicain de liberté, d’égalité et de fraternité, si l’on prenait la peine de rappeler leur existence, de leur donner sens et de préciser qu’ils sont indissociables de l’Histoire qui les a façonnés : notre Histoire.

Ils pourraient jouer un rôle dans la cohésion nécessaire de notre collectivité nationale qui aujourd’hui a manifestement tendance à s’effriter. Disons qu’ils y contribueraient au moins autant que les opérations de communication immédiate que nous subissons, à base de « pactes », de « chocs » et de « promesses », qui ne sont que des expédients technocratiques concoctés dans les cabinets ministériels.

Le problème, c’est que ces symboles ont perdu une grande partie de leur vertu évocatrice, notamment pour les jeunes générations, et qu’ils peinent à renvoyer à une histoire commune dont on pourrait revendiquer l’héritage sans déchoir… Dans le cas de la Roche de Mûrs-Erigné, c’est symptomatique ! D’ailleurs, certains font ce qu’ils peuvent pour qu’il n’en soit pas ainsi. A en croire des sites Internet, nostalgiques de la Vendée militaire, proches de l’antique Action Française, le sacrifice héroïque des républicains préférant mourir plutôt que d’être faits prisonniers de l’armée vendéenne d’Anjou, ne serait qu’une grossière mystification. Ceux-là, en dépit du temps qui passent, continuent les guerres de Vendée, omettant qu’en principe, la paix des braves a été instaurée depuis près de deux siècles !

Indépendamment de ces combats surannés et, somme toute, assez dérisoires, les symboles républicains de la troisième république perdent indiscutablement du terrain. En fait, pour qu’un monument reste (ou devienne) un symbole ou se transforme en mythe rassembleur, il faut, à mon avis, que plusieurs conditions soient réunies:

  • d’une part, l’ouvrage doit être esthétiquement de bonne facture et la configuration des lieux où il est installé s’y prêter; autrement dit, son emplacement et le panorama qu’il permet de découvrir, doivent évoquer la grandeur et inciter à la réflexion,
  • d’autre part, il doit s’enraciner dans un événement passé glorieux à l’avantage de ce qu’on entend glorifier, en l’occurrence la République,
  • enfin, pour être reconnu par les générations montantes, le monument et les faits qu’il rappelle, doivent être valorisés par une pédagogie adaptée …

Le site de la Roche de Mûrs-Erigné est grandiose et répond sans conteste au premier critère. Surplombant la Vallée de la Loire et du Louet, il est de ceux, avec le Mont Glonne de Saint-Florent-le-Vieil, si cher aux insurgés de la Vendée – dont beaucoup de mes aïeux – qui frappent l’imagination. L’esprit accompagnant le regard peut porter loin, voir loin, penser loin. Il est de ces lieux où la méditation sur la beauté de la nature s’impose comme une évidence. Où la force des éléments qui ont bâti cet escarpement rocheux,  peut troubler le plus rationaliste des « quidams ».

L’idéal c’est d’être là, un jour gris et venteux où des craquements sinistres évoquent l’ultime cri des sacrifiés volontaires plongeant dans le vide et dont les corps rebondissant de pierres en pierres, finirent par s’écraser, désarticulés sur les grèves de la rivière!

Mais on peut aussi admirer le paysage par temps clair et se délecter de la vue éloignée des toits de la capitale des ducs d’Anjou !

Que s’est-il donc vraiment passé ici ce 26 juillet 1793 ?

En fait, plusieurs versions existent de l’événement : hormis celles manifestement tendancieuses expliquant que l’armée républicaine se serait enfuie lâchement devant l’armée d’Anjou de Bonchamps et d’Autichamps, en maquillant sa désertion en acte de bravoure, la plupart des autres récits convergent sur l’essentiel.

En juillet 1793, l’insurrection vendéenne lancée en mars à Saint-Florent-le-Vieil est encore en phase ascensionnelle, malgré quelques revers ici ou là, dont la tentative de s’emparer de Nantes fin juin et la perte du généralissime Cathelineau ! Ainsi, le général Bonchamps, qui a encore le vent en poupe, anéantit les troupes républicaines le 18 juillet  à Vihiers, s’ouvrant ainsi la route d’Angers, via les Ponts-de-Cé. Et potentiellement, au-delà vers Paris…

Face à cette menace, le 23 juillet, la ville d’Angers fut mise en état de siège, tandis qu’un conseil de guerre envoya mille cinq cents hommes défendre les positions républicaines sur la Loire. Parmi ceux-ci, le 6ième bataillon de Paris qui, n’ayant pas souhaité livrer bataille au Ponts-de-Cé, fit retraite et se replia  sur Angers. Le 8ième bataillon des volontaires parisiens, dit « des Lombards », prit, à l’inverse, position sur la Roche de Mûrs-Erigné et, fut donc très rapidement encerclé par les troupes vendéennes du fait de la défection de l’autre unité républicaine. .

Acculés au bord de la falaise, et n’ayant théoriquement aucune autre issue que de se rendre à l’armée vendéenne trop nombreuse, les patriotes décidèrent malgré tout de se battre, au demeurant sans illusion, sous l’autorité du Lieutenant-Colonel Bourgeois qui les commandait. Lequel, face à l’irrésistible poussée vendéenne, se précipita avec ses hommes du haut du rocher pour tenter de traverser le fleuve, en hurlant « vive la République » et en cherchant à rallier les survivants afin de poursuivre le combat. La femme de Bourgeois, prisonnière des vendéens, parvint à cet instant, à tromper leur vigilance et, comme les soldats républicains, sauta dans le vide avec son bébé dans les bras ! Tels sont les faits résumés, rapportés par la plupart des historiens dont Emile Gabory dans son livre-référence sur les guerres de Vendée.

Les détracteurs de ce fait d’armes confondent résolument le 6ième bataillon sous les ordres de généraux Duhoux et Descloseaux, dont l’attitude est effectivement discutable, et le 8ième, au contraire exemplaire, en l’honneur duquel a été érigé le monument de la Roche de Mûrs-Erigné.

Sur le point de conclure, si tant est que ce soit nécessaire, je précise que j’aurais bien aimé recueillir le témoignage de Pierre, Jean, Florent, et Florent-René, les quatre frères Perdriau, les cousins germains de mon aïeule Françoise Robineau (1752-1811), sur l’affaire de la Roche de Mûrs-Erigné. A l’époque, ils étaient en effet dans l’armée de Bonchamps. Pour l’un d’entre eux, Florent-René (1775-1851), sergent, sa présence est formellement attestée dans un document établi en 1825, recensant ses « services dans les armées royales » en vue de solliciter une pension.

Florent René Perdriau  à la Roche d'Erigné

Florent René Perdriau
à la Roche d’Erigné

Malheureusement, faute probablement de savoir écrire, aucun d’entre eux n’a transmis le moindre souvenir ! C’est d’ailleurs sans importance… car la Roche de Mûrs-Erigné et son monument appartiennent depuis longtemps au mythe d’une République qui peut se jouer de toutes les épreuves  …et y survit tel Phénix! Point n’est besoin d’en rajouter.

 

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« Rebelles et non soldats, rebelles pour ne pas être soldats ». Cette phrase empruntée à l’ouvrage « Les guerres de Vendée » d’Emile Gabory (1872-1954), résume toute l’ambiguïté des débuts de ce conflit meurtrier entre français, qui, en mars 1793, a vu s’insurger en masse contre la République des paysans angevins, poitevins et vendéens, qui justement ne voulaient pas se battre dans les armées de ladite République. Elle résume le drame vécu par les quatre frères Perdriau, qui comme beaucoup d’autres virent leur existence bouleversée par cette guerre.

Rien n’indique qu’un des quatre frères Perdriau – nos « cousins » de la paroisse de Saint-Laurent-du-Mottay – fût membre de la « députation » qui se présenta le 13 mars 1793 dans la cour carrée du Château de la Baronnière à la Chapelle-Saint-Florent (49) pour convaincre Charles-Melchior-Arthur marquis de Bonchamps (1760-1793) jeune officier retraité du régiment royal d’Aquitaine, de prendre le commandement des insurgés qui s’étaient révoltés la veille à Saint-Florent-Le-Vieil contre la « levée en masse » des hommes du district, pour les enrôler dans les armées de la République.

Le contraire est même le plus plausible parce qu’aucun des « Perdriau » de Saint-Laurent-du-Mottay  – pourtant distant de moins de deux lieues de la Baronnière – n’était probablement un familier du marquis. Hormis peut-être le père Jean Perdriau (1730-1791), journalier agricole, décédé depuis depuis deux ans, qui parfois louait ses services au-delà de sa paroisse, les « Perdriau » ne semblaient pas figurer parmi les « obligés » ou les employés de Bonchamps. Tisserands de toile de chanvre ou de lin, ou marchands de fils, la fratrie ne répondait donc pas au portrait-type  des membres de la délégation, du moins telle que l’ont décrite les historiens de la Vendée militaire ou la propre épouse du futur général. Selon eux, elle était exclusivement composée des métayers du jeune marquis et de quelques-uns de leurs amis proches. L’objectif était en effet de ne pas effaroucher le chef pressenti des rebelles.

Pressenti ! C’est le bon qualificatif car, ce 13 mars 1793, les manifestants de la veille, dont l’exaltation était retombée, avaient pris conscience que la violence des affrontements constituait un point de non-retour et qu’il fallait, sous peine d’être victimes d’une farouche répression, se doter rapidement d’un vrai chef de guerre. C’est-à-dire d’un officier et d’un stratège, aguerri. Dans ce contexte, Bonchamps était le candidat idéal. Mais, pour faire taire ses réticences, il fallait que les gens qui le sollicitent, soient connus de lui, bénéficient de sa confiance et qu’ils soient, à ses yeux, crédibles.

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Echaudé par la Révolution qu’il avait d’ailleurs plutôt bien accueillie à ses débuts – ayant lui-même bénéficié de l’achat de biens nationaux – mais désabusé par une évolution qu’il jugeait inquiétante, Bonchamps, époux et père comblé, avait décidé, à trente-deux ans, de se retirer en son château, où depuis quelques mois, il s’efforçait de vivre le plus discrètement possible, sans trop attirer l’attention des autorités.

S’ils n’étaient probablement pas au manoir de la Baronnière le 13 mars, il est en revanche avéré que les quatre frères Perdriau – Pierre (1761-1832), Jean (1765-1837), Florent-René (1775-1851) et le « petit » Louis (1777-1793) – âgés respectivement de trente-deux, vingt-huit, dix-huit et seize ans se rendirent à Saint-Florent-le Vieil, les 10, 11 ou 12 mars 1793, comme tous les jeunes de la région.  Et là, au milieu d’une foule de plusieurs centaines de personnes, ils manifestèrent bruyamment leur opposition résolue aux décrets de la Convention de février 1793, qui ordonnaient la conscription des hommes de 18 à 40 ans pour combattre aux frontières de l’Est, une coalition étrangère qui – disait-on – menaçait la République.

Il est quasiment certain que la fratrie a participé activement aux événements dramatiques du 12 mars, qui ont provoqué l’irrémédiable et englouti les Mauges dans la guerre civile. Dans le même temps, à quelques dizaines kilomètres de là,  des mouvements analogues du peuple des campagnes se déroulaient dans le Haut-Poitou et le pays maraîchin. La convergence de ces rébellions fut le point de départ de cette « première » guerre de Vendée.

Guerre particulièrement assassine qui, n’ayant jamais été officiellement déclarée, n’a été définitivement soldée qu’au cours du premier tiers du 19ième siècle et dont certaines cicatrices sont encore visibles de nos jours.

La présence des frères Perdriau dès le début du conflit est attestée par plusieurs témoignages consultables en ligne sur le site des archives du Maine-et-Loire. Il s’agit en particulier d’une demande d’aide financière déposée au nom de Jean Perdriau, devenu nécessiteux sur ses vieux jours. Demande adressée en mai 1825 au ministre de la guerre par Antoine Jubin, maire de Saint-Laurent-du-Mottay. Elle indiquait clairement que le pétitionnaire au nom duquel était présentée la requête, était un « ancien capitaine vendéen » de l’armée d’Anjou, qui s’était rangé dès les premiers jours de mars 1793 « sous le drapeau de la légitimité, qu’il avait pris les armes et qu’il avait fait partie du premier rassemblement sous les ordres de Monsieur de Bonchamps… ».

Des « certificats » comparables, établis par d’ancien officiers supérieurs royalistes de l’armée d’Anjou, montrent également la précocité de l’engagement dans le conflit, de deux autres frères, Pierre et Florent-René, qui, comme Jean, avaient survécu à la tragédie après avoir perdu en 1794 du fait des « colonnes infernales » une grande partie de leurs biens. Le décès prématuré du plus jeune, Louis, dans les combats d’« Outre-Loire » lors de la Virée de Galerne de l’automne 1793 ne nécessitait pas de tels témoignages, destinés exclusivement, des années après les combats, à renseigner un dossier de demande de pension. Il y a, néanmoins, tout lieu de penser que Louis a suivi ses frères aînés dès le premier jour ! D’autant qu’en l’absence de leur père disparu , Jean Perdriau, le « tutorat » du cadet de la famille  – au moins l’ascendant moral – devait être naturellement exercé par ses frères, Pierre et Jean.

L’embrasement généralisé des régions de l’ouest en mars 1793 fut en fait l’aboutissement de multiples frustrations et de nombreuses déconvenues des populations rurales depuis trois ans, y compris de la part de ceux qui avaient espéré que « le changement c’était maintenant ». Le changement avait bien eu lieu, mais pas celui auquel on aspirait! La révolte couvait déjà depuis un certain temps dans la population, qui, aux difficultés de tous ordres en particulier économiques du fait de la cherté des vivres, subissait une fin d’hiver 1792-1793, rigoureuse et éprouvante. La « cerise sur le gâteau » fut le projet d’enrôlement forcé dans l’armée. Ce fut l’ultime prétexte pour en découdre, mais aussi une allégation essentielle, qui a immédiatement suscité la colère des principaux intéressés, à savoir les jeunes hommes. Lesquels, soutenus par la population dans son ensemble, s’armèrent presque spontanément de leurs fourches, faux, fléaux, broches et des quelques fusils que certains chasseurs, braconniers ou faux-saulniers, possédaient. Pourtant, toute cette agitation – cette délétère fermentation – reposait en partie sur un malentendu, ou plus exactement sur une incompréhension des décisions de la Convention de février 1793.

Le décret stipulait que la mobilisation des conscrits ne présenterait un caractère autoritaire que si l’appel aux citoyens volontaires « désireux de se consacrer au service de la Patrie se révélait insuffisant. Dans cette hypothèse, la procédure de recrutement, à partir, par exemple, d’un tirage au sort, était laissée à l’appréciation des autorités locales. En outre, pour le district de Saint-Florent, il n’était pas question de réquisitionner tous les hommes mais seulement sept-cent d’entre eux.

Las ! Chacun sait aujourd’hui que les pouvoirs publics perdent une grande partie de leur légitimité à décider, lorsqu’ils se sont au préalable disqualifiés aux yeux des citoyens ; et ce, quelle que soit les justifications invoquées ou la pertinence de leur motivation. A fortiori, lorsqu’ils ont donné le sentiment d’avoir berné leur monde, pour obtenir ses faveurs… La Convention qui venait d’exécuter Louis XVI n’avait donc rigoureusement aucune chance de mobiliser le peuple des campagnes pour défendre une République qui était présentée par ses détracteurs locaux du clergé et de la noblesse, comme bousculant délibérément et de manière sanglante son attachement aux traditions, à sa religion et à son roi! Attachement aux anciennes institutions opportunément renforcé par le discrédit croissant des autorités! Sans doute, l’exécution du roi, le 21 janvier 1793, n’avait-elle  dans un premier temps révolté que  les royalistes militants, essentiellement la noblesse, mais, dans les semaines qui suivirent, elle fut habilement présentée au peuple des campagnes angevines comme un méfait intolérable de plus à mettre au débit de la République. Et cette interprétation porta ses fruits au sein d’une population prête à l’entendre, car excédée par les difficultés des temps et les contrariétés incessantes imposées sans réelle contrepartie. La compassion pour le roi sacrifié devint unanime. En outre, les excès de la Terreur naissante que relayaient complaisamment les voyageurs après les massacres de septembre 1792 à Paris, jouèrent évidemment un rôle important dans la mobilisation populaire contre la Convention. Une première alerte sérieuse aurait dû attirer l’attention dès 1790, lorsque les paysans des villages d’Anjou avaient  été conduits, après l’adoption de la Constitution civile du clergé, à prendre fait et cause pour leurs curés transformés en  » martyrs »  de la religion, alors qu’ils ne les percevaient auparavant que comme des fonctionnaires intrusifs de l’état-civil ayant de vagues accointances avec le ciel.

En tout état de cause, lorsqu’ils sont « chauffés à blanc » ou que l’on « chie dans leurs guêtres »  les gens de l’Ouest, bien que n’étant pas fondamentalement rétifs au changement, peuvent parfois – pour de bons ou de fallacieux motifs – avoir « la tête près du bonnet » et la rancune tenace. Plus de deux siècles après 1793, c’est d’ailleurs ce que constate, à ses dépens, le pouvoir en place à Paris en 2014 à propos de son projet d’aérodrome de Notre-Dame-des-Landes. Sans préjuger de l’utilité éventuelle dudit projet qui ne se situe qu’à une cinquantaine à l’ouest de l’épicentre de la révolte vendéenne, on observe une fois de plus que le jacobinisme – présentement mâtiné de social-démocratie libérale – se heurte à l’incompréhension du terroir, alors même que le gouvernement est dirigé par un ressortissant maugeois de Maulévrier, ci-devant premier édile nantais. Lequel comme ses aînés « bleus »  de 1793 , manifeste un curieux entêtement à s’accrocher à une décision qu’une grande partie des habitants conteste. Cette curieuse obstination  n’a d’égale que l’ignorance de l’intéressé, de l’histoire du bocage – de son bocage – qui reproduit en 2014 les mêmes réflexes immuables d’auto-défense qu’il y a deux siècles. A méditer, car les habitants actuels des pays de Loire ne sont pourtant pas plus défavorables à l’aviation que ne l’étaient les Maugeois ou Vendéens d’autrefois à la Révolution!

Doléances St-Laurent-du-Mottay -AD49

Doléances St-Laurent-du-Mottay -AD49

Comme tous les hommes âgés de plus de vingt-cinq ans, l’aîné des quatre frères Perdriau, Pierre, accompagné de son père Jean, s’était d’ailleurs prêté de bonne grâce à la procédure un peu convenue de rédaction du « cahier des plaintes, remontrances et doléances » des habitants de Saint-Laurent-du-Mottay. Ainsi, le 6 mars 1789, convoqués « au son de la cloche », ils s’étaient rendus tous les deux dans l’église, où sous la houlette de Simon Jullien Gautreau, notaire royal de la sénéchaussée d’Angers, résident au Mesnil-en-Vallée, ils avaient participé à l’assemblée de la paroisse et à l’élection de ses deux « députés » – François Arcendeau, procureur syndic de la municipalité et François Miollet. Les deux hommes étaient censés représenter les intérêts des « cent-trente feux » du village, à l’assemblée préliminaire du Tiers Etat de la province d’Anjou,qui se tenait le 9 mars à Angers.

Peut-être excessivement crédules, les paroissiens de Saint-Laurent-du-Mottay avaient probablement cru à la Révolution comme moteur d’une réforme nécessaire et attendue. C‘est en tout cas, ce dont témoigne leur cahier de doléances, en dépit d’une facture assez formelle. Sa lecture montre en effet que la plupart des « remontrances » et des suggestions mentionnait la suppression des droits féodaux et d’une manière générale, d’une fiscalité écrasante et désuète comme la gabelle. La disparition des privilèges, y compris pour le clergé, figurait aussi en bonne place. 

Ces honnêtes habitants de Saint-Laurent-du-Mottay, sûrement frustres mais peu calculateurs, furent, au mieux déçus, souvent épouvantés lorsqu’ils observèrent la suite. A noter au passage que curieusement l’Histoire balbutie, car toutes proportions gardées, ce désenchantement de 1793 par rapport à 1789, ressemble un peu à la déconvenue en 2014 de ceux qui écoutèrent religieusement un « certain discours du Bourget » en 2012 .

Signature de Pierre Perdriau (1761-1832)

Signature de Pierre Perdriau (1761-1832)

Mais en attendant, les Etats généraux qui s’ouvrirent à Versailles le 5 mai 1789 soulevèrent un immense espoir. L’abolition des privilèges en août fut plutôt bien accueillie en Anjou, y compris dans les Mauges et sur la Corniche Angevine,  de même que certaines décisions de la Constituante comme la nationalisation en novembre 1789 des biens du clergé…

Ultérieurement, les choses se sont gâtées !

Aussi, ce 13 mars 1793, les quatre frères Perdriau furent de ceux qui accueillirent et ovationnèrent Arthur-Melchior de Bonchamps, « réquisitionné » par ses paysans pour prendre la tête de l’insurrection. Entouré de son premier état-major, le général était venu, à la demande de ses fidèles, à pied de son château de la Baronnière au village promontoire dominant la Loire de Saint-Florent-le-Vieil. Les quatre frères s’enrôlèrent immédiatement dans l’armée des rebelles « pour ne pas devenir des soldats de l’an 2 ».

Et à partir de cet instant, leur sort se confondit avec l’épopée de l’armée catholique et royale d’Anjou. L’un d’entre eux, Jean devint capitaine de paroisse sous l’autorité de Bonchamps, deux autres obtinrent le grade de sergent et le petit dernier dernier périt au combat.

C’est une autre histoire qui sera bientôt évoquée dans ce blog. Elle m’intéresse car les frères Perdriau étaient mes cousins. Ils étaient en fait les neveux de Françoise Perdriau (1716-1764), une de mes aïeules maternelles au 6ième degré. Accessoirement, il étaient aussi les cousins germains par alliance de Michel Chateigner (1757-1835) et de Pierre Fillon (1734-1817), auxquels j’ai consacré ici des billets.

A ce stade, une autre question se pose! Celle de savoir s’il existe un lien de parenté entre ces valeureux et farouches soldats de la Vendée militaire, natifs de Saint-Laurent-du-Mottay et le fameux voiturier « Perdriau » (1746-1793) du village de la Poitevinière, ancien caporal des armées royales qui fut, selon la comtesse de la Bouëre, un des premiers chefs de l’insurrection vendéenne. Un chef qui prit les armes quelques heures avant le mythique sacristain et colporteur Jacques Cathelineau, qui le rejoignit à Jallais le 13 mars 1793. Mais un chef, qui fut aussi singulièrement malchanceux puisqu’il périt à la tête de sa petite armée au combat de Saint-Pierre de Chemillé  le 11 avril 1793, à peine un mois après le début de l’insurrection.

En fait ce « Perdriau » héros malheureux n’était ressortissant de la Poitevinière que par « adoption », du fait de son mariage en 1782 avec une fille du coin. Mais lui-même était né à Beaulieu-sur-Layon en 1746 et sa famille était en partie originaire de Saint-Lambert-du-Lattay, tout proche. Les registres paroissiaux de ces deux villages font effectivement état d’une « souche » Perdriau au 18ième siècle, sans qu’on puisse établir un lien – probable mais sûrement lointain – avec celle de Saint-Laurent-du-Mottay à  un peu plus de vingt-cinq kilomètres de là. A vol d’oiseau !

Disons:  » A vol de perdrix… »

Soldat vendéen... Un Perdriau? AD85

Soldat vendéen… Un Perdriau? AD85

A suivre …

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Cette histoire de Noël n’est pas un conte. C’est juste une histoire vraie et imaginée…

Le 3 ventôse de l’an II de la République, c’est-à-dire le vendredi 21 février 1794, Noël Pinot (1747-1794) « ci-devant » curé du Louroux-Béconnais (49) monte sur l’échafaud qui se trouve place du Ralliement à Angers. L’atmosphère est glaciale. Une foule silencieuse est présente. Il y est guillotiné à 15 heures. Il n’a pas quarante-sept ans.

Son confrère en religion, Simon Gruget (1751-1840), de quatre ans son cadet, prêtre réfractaire comme lui, et curé de la paroisse de la Trinité d’Angers depuis une dizaine d’années, assiste à l’exécution d’une fenêtre de l’étage d’une maison « voisine ». L’abbé Gruget s’était fait un « devoir » de donner secrètement l’absolution à tous les suppliciés angevins qu’il observait de sa cachette

Ce rite macabre était d’ailleurs devenu pour lui une habitude en cet hiver 1794 particulièrement froid où la Révolution avait basculé dans la Terreur après l’écrasement de la Vendée militaire.  En effet, durant les semaines qui ont suivi la déroute des armées vendéennes à Savenay, la commission militaire d’Angers, tribunal d’exception, présidée par un sinistre personnage, Jean-Baptiste-Antoine Félix, fit guillotiner plus de cent cinquante personnes, rien que pour la ville.

Fresque de l'église du Louroux-Béconnais

Le bourreau était un certain Dupuy qui facturait sa prestation cinquante livres par tête « décollée », sachant que certains frais étaient à sa charge,  notamment l’entretien de la guillotine et la rémunération de ses aides et des « porteurs » , à hauteur d’environ neuf livres. Finalement, une exécution rapportait  en propre au bourreau moins de cent euros actuels. Une misère : à peine un salaire de cadre très moyen, d’autant qu’à partir de janvier 1794, en raison sans doute du rythme accéléré des exécutions, il dut consentir un rabais des tarifs et ne factura plus que trente livres. Les temps étaient durs !

Des années plus tard, évoquant dans ces souvenirs, le martyr de Noël Pinot, Simon Gruget précisera qu’au moment de son exécution, ce dernier « priait dans un profond recueillement. Sa figure était calme et son front serein rayonnait de la joie des élus. On suivait sur ses lèvres les cantiques d’actions de grâce qui s’échappaient de son cœur. Les révolutionnaires les plus exaltés ne pouvaient pas, en contemplant ce spectacle, refuser leur admiration ».

Cette relation sans doute un peu amphigourique de l’événement, atteste au moins, selon le pieux voyeur, que le curé Pinot partait presque heureux « vers l’autre monde »! Et ce, en un temps où pourtant le sacrifice suprême n’était nullement assorti d’une promesse de félicité et de jouissance éternelle en compagnie de cinquante vierges.  Le récit de l’abbé Gruget témoignait en outre de  ses qualités indiscutables de communiquant. Il avait manifestement le sens de la formule qui « flashe » et des images qui frappent !  Mais qui pourrait lui reprocher, car qu’y-a-t-il de plus injuste que de voir quelqu’un  condamné iniquement à mort, comme le fut Noël Pinot par une « justice » expéditive, qui s’affranchissait de presque toutes les règles de droit, hormis certains points formels de procédure, comme de tenir séance prétendument publique ?

Ces règles que précisément la Révolution avait érigées au nom des « droits de l’homme » pour se distinguer de l’arbitraire de l’ancien régime !  Heureusement de nos jours, la peine de mort est abolie, l’institution judiciaire est tout, sauf expéditive. Mais elle a développé d’autres formes de torture, efficaces, comme la lenteur de la procédure et la mise au pilori médiatique. En outre, ses « arrêts  » confinent parfois à des dénis ou à des caricatures de justice ! J’ai des exemples…

Quoiqu’il en soit, le curé Gruget savait susciter l’émotion des bonnes âmes. Lui  qui, vieillissant, ressemblait curieusement à Voltaire.

Buste du curé Gruget Eglise de la Trinité

Buste du curé Gruget Eglise de la Trinité

Ainsi, comme si l’horreur de la scène n’était pas suffisamment évocatrice, Simon Gruget, en talentueux hagiographe avait ajouté que le condamné à mort était monté sur l’échafaud en chantant/récitant l’« introibo ad altare Dei », prière introductive de la messe, et qu’il avait été décapité dans les vêtements liturgiques qu’il portait le jour de son arrestation, quinze jours auparavant. Son arrestation s’était en effet déroulée le 8 février 1794, au village de la Milanderie, non loin du Louroux-Béconnais, dans la maison de Renée Guillot (1747-1819), veuve de François Pelletier,  où le prêtre réfractaire se cachait. Une veuve de son âge – peut-être « belle » – dont l’histoire retiendra, et sûrement à juste titre, qu’elle n’était préoccupée que de se dévouer à la religion de ses pères !

Les épisodes de sa capture en compagnie de deux autres dames, Mesdames de Lancreau et Lebeau, alors qu’il s’apprêtait à célébrer une messe clandestine dans la grange de la métairie de la Milanderie, ont été maintes fois racontés, et le plus souvent avec toute la dramaturgie qui convient pour en faire un credo à l’usage des futures générations.

Dans cette veine, l’écrivain régionaliste et catholique, Job de Roincé (1896-1981) a atteint des sommets. Mieux que personne, il sut – dans un de ses ouvrages  » Figures de Chouans » – rendre compte des circonstances et du calvaire qui scellèrent le destin du curé Pinot. D’un romantisme et d’une religiosité à la limite de l’outrance, l’auteur qui ne prétend pas être impartial, décrit minutieusement le déroulement de cette opération. En dépit de certaines invraisemblances, on s’y croirait. C’est beau comme la passion du Christ que l’auteur a manifestement cherché à parodier symboliquement:

« Un soir du mois de février 1794, Noël Pinot, se trouve au village de la Milanderie chez la veuve Peltier qui a bien voulu le  recevoir. Comme il est demeuré toute la journée dans un débarras, il veut sortir dans le jardin afin de prendre l’air. C’est alors qu’il est aperçu par un voisin, un ouvrier charpentier nommé Niquet, qui sans doute pour recevoir une prime, s’en va aussitôt le dénoncer. Une heure après, les gardes nationaux envahissent le village de la Milanderie et entrent chez la veuve Peltier. Noël Pinot a juste le temps de se réfugier dans une huche.

Les soldats fouillent la maison et ne trouvent rien. A ce moment, un de leurs chefs, le lieutenant Robin, un brave homme qui voudrait bien que le curé échappe aux gardes, soulève légèrement le couvercle de la huche et se rend compte que Noël Pinot y est caché. Il referme alors rapidement le couvercle et veut s’asseoir dessus afin d’empêcher ainsi les soldats de l’ouvrir. Hélas son geste intrigue Niquet qui s’écrie – Robin, tu as vu le calotin et tu veux le cacher! – Cette fois c’est fini. Découvert, Noël Pinot est arrêté ».

Métairie de la Milanderie

Métairie de la Milanderie

Ainsi était née la légende du saint homme Noël Pinot, qui aboutit en 1926 à sa béatification par le pape Pie XI. Béatification confirmée le 21 février 1984 par le pape Jean-Paul II, qui en fit presque un saint ! Le béatifié est au « saint », ce que le secrétaire administratif est à l’énarque ou encore ce qu’est l’adjudant-chef au général… Ce n’est pas tout-à-fait le top du top du monde céleste, mais ça y ressemble ! Et qui sait? Avec le temps, on peut prendre du galon.

Par son sacrifice, son refus de prêter serment à la République et par sa désobéissance civile au nom de sa foi, le charitable Noël Pinot peut donc désormais être qualifié de « bienheureux » dans toute la chrétienté. Il est désormais de ceux qui peuvent fournir des passe-droits pour l’au-delà . C’est bon à savoir! Et cette envieuse promotion, s’il la doit en grande partie à ses mérites et à sa piété ainsi qu’au port du cilice comme antalgique au sexe, il la doit aussi un peu à l’abbé Simon Gruget qui a su le « vendre » et aux thuriféraires, qui ont suivi sa trace, en récupérant habilement et en valorisant, fréquemment avec des intentions partisanes, le mythe du curé hors norme, habité par la grâce. 

Mais, la virtuosité des narrations ne suffit pas à construire une légende a fortiori mystique, si elle ne repose pas sur une part de vérité et surtout, s’il n’y a pas un traître. Comme dans les Bâtisseurs d’Empire de Boris Vian, il faut un Schmürz, de préférence repoussant et intrinsèquement malfaisant pour ancrer l’histoire dans le merveilleux..Mieux encore, un authentique Judas qui, comme son lointain et maudit prédécesseur n’hésite pas à trahir celui qui ne lui fit que du bien, et à livrer le saint homme à ses ennemis, par simple cupidité pour quelques piécettes d’or. Le Judas en 1794, l’homme méprisable, ce fut  Niquet, l’ouvrier charpentier!

Tous les témoignages convergent pour affirmer que Noël Pinot était un homme courageux. Il n’y a donc pas lieu de faire la fine bouche. Tous disent qu’il était « droit dans ses bottes » avec ses convictions religieuses. A les lire, j’en déduis aussi qu’il était peut-être un tantinet obstiné et probablement un piètre tacticien, face à des patriotes locaux, brutaux et cruels et probablement peu recommandables. Des opportunistes que les révolutions ont toujours drainés dans leur sillage et qui affichent un zèle destructeur destiné à prouver la vigueur de convictions fraîchement acquises.

Disons que Noël Pinot était un homme de foi « à l’ancienne » qui n’avait guère le sens du compromis dès lors qu’il estimait que le pouvoir politique empiétait sur les prérogatives du clergé ou que l’autorité du pape était contestée. De ce point de vue, il avait vécu comme une véritable agression le fait que la Constitution civile du clergé de 1791 oblige le clergé à prêter serment aux institutions issues de la révolution. Impensable à ses yeux !

Un « brin » contestataire et provocateur, il avait bravé, dès février 1791, les autorités publiques en annonçant et en expliquant en chaire son intention de ne pas se soumettre à cette procédure d’apostasie, qu’il considérait comme inadmissible, car hérétique. A l’inverse de son vicaire qui, lui, prêta serment en janvier 1791.

Cette rébellion lui avait d’ailleurs valu, dès le mois mars 1791 – bien avant le déclenchement des guerres de Vendée à Saint-Florent-le-Vieil en 1793 – une condamnation par le tribunal du district, de deux ans d’interdiction de séjour au Louroux-Béconnais et ses environs.

Retiré alors à l’hospice des Incurables d’Angers, sa ville natale, il erra rapidement de refuge en refuge à travers l’Anjou pour échapper aux réquisitions des autorités départementales, qui voulaient déporter les prêtres réfractaires. Mais il continua comme il pouvait d’exercer son ministère dans des conditions qui devenaient de plus en plus précaires.

Au printemps 1793 néanmoins, le succès de l’insurrection vendéenne lui permit de réapparaître au grand jour. Très peu de temps en réalité car à la suite de la débâcle vendéenne de la fin de l’année, la répression conduite par les « patriotes » à l’égard des « rebelles » devint féroce. Et surtout, toute personne présumée favorable aux insurgés, a fortiori les prêtres réfractaires encore présents, était à la merci de n’importe quel dénonciateur. Et la sanction, c’était généralement la « peine de mort ».

C’est dans ce contexte que René Niquet entra en scène.

Il était effectivement charpentier au Louroux Béconnais mais originaire de Villemoisan, un village situé à environ sept kilomètres, où il était né en février 1751.  On ignore où il est décédé, car son nom ne figure sur aucun registre du Louroux-Béconnais après les tragiques événements de la Révolution.

On peut néanmoins penser que compte tenu de sa réputation de « traître » et de « balance » du curé Pinot, il ait préféré prudemment s’expatrier, par exemple vers Angers, avec ses enfants et sa seconde épouse Renée Chauvin qu’il avait épousée après son veuvage, le 27 juin 1786 au Louroux-Béconnais. Sa seconde femme, elle-même veuve, résidait avant son remariage dans la paroisse Saint-Maurille  d’Angers.

Sachant qu’une de mes aïeules au 6ième degré est une « Niquet » – Julienne Niquet (1749-1817) – et qu’elle était native de Champtocé-sur-Loire à quinze kilomètres du Louroux-Béconnais, la question s’est posée de savoir si ce « scélérat » de René Niquet était de la famille : la réponse est oui. 

Mais de manière très distendue puisque notre seul ancêtre commun connu, un certain Jean Niquet, vivait au milieu du 17ième siècle à Villemoisan. Ouf… le pire est évité! Le cousinage est lointain! En outre, d’autres « Niquet » dont un certain Michel, neveu  de ma « grand-mère Julienne » se seraient distingués comme soldat de la Vendée ! L’honneur est sauf.

Aussi puis-je aborder sans complexe – et sans risquer le conflit d’intérêt  – un dernier aspect rarement évoqué :

René Niquet était-il le salopard  que tous les écrivains nostalgiques d’ancien régime se sont complus à affirmer ?

Et question corollaire : Noël Pinot n’avait-il rien à se reprocher ? S’agissant de ce dernier, on peut considérer que son statut de « béatifié » est une garantie suffisante pour le considérer comme irréprochable. La lecture de l’acte de condamnation qui reprend les chefs d’inculpation montre en effet le caractère politique du procès injuste qui lui fut fait, aucune démonstration n’étant apporté d’une quelconque culpabilité autre qu’un délit d’opinion ! Son cas semble donc définitivement « tranché » ! (Si j’ose dire)

Copie MTG alias Rose l'Angevine

Copie MTG alias Rose l’Angevine

Certes, l’enquête canonique diligentée soixante-dix ans plus tard (1864) sur l’initiative de l’évêque d’Angers, Guillaume Angebault, et conduite par de pieux ecclésiastiques, dont son lointain successeur au presbytère du Louroux-Béconnais, ne pouvait guère autrement conclure en 1905 que sur la vie exemplaire et les vertus admirables du futur béatifié. Surtout en un temps où l’église angevine en plein conflit sur les inventaires ressentait le besoin impérieux de serrer les rangs.

Mais dans le privé! Noël Pinot était-il le chaste saint homme que la tradition a bien voulu nous décrire ?

Je ne me risquerai pas à suspecter la moindre turpitude ou lubricité chez quelqu’un qui s’envola si gaiement vers le ciel, l’étole en bandoulière en remerciant le créateur, mais il est connu qu’autrefois, les curés de nos campagnes, torturés par le démon pouvaient parfois dans un instant d’égarement, céder au péché de chair avec leurs ouailles, entrevues au confessionnal… Et il est possible que les maris, même de très bons chrétiens en prennent ombrage… Pourquoi pas Niquet?  Lequel Niquet n’appréciait peut-être pas de se faire … avoir.

Je le reconnais: il ne s’agit évidemment que d’une méchante hypothèse que rien ne vient étayer. J’ose la formuler car Pinot était un prêtre catholique: pas fou, je m’abstiendrai s’il s’agissait d’un iman. Une autre option possible pourrait être d’envisager un différend d’argent entre René Niquet et le curé qui n’aurait pas honoré une facture de charpente…  Peu importe d’ailleurs, car aucune de ces motivations ne justifierait une trahison et l’obtention d’un ticket pour l’échafaud. Mais elles l’expliqueraient de manière plus rationnelle que celles avancées par les adulateurs de l’abbé, qui n’ont rien trouvé de mieux que de reproduire à la sauce vendéenne, la trahison de Judas qui vend Jésus pour quelques pistoles…

Qui peut croire en effet sérieusement que Niquet en ait voulu au curé, à ce point et sans motif ? Qui peut adhérer à la fable du prêtre surpris par hasard par le voisin Niquet, alors qu’il prend l’air dans le jardin de la veuve Peltier ?  Fable d’autant moins réaliste qu’on nous raconte – ce que tous les paysans des environs savaient – que le curé allait célébrer une messe, comme il le faisait depuis au moins deux ans !

Cherchez la femme ! Ça s’est déjà vu… Et ça n’enlève rien à la sainteté du froc !

Et si Niquet était tout simplement victime d’un complot de jaloux! S’il n’était en rien partie prenante dans l’arrestation du curé! S’il était tout simplement accusé à tort, parce que sa culpabilité arrangeait beaucoup de monde depuis deux siècles et quelle servit de tremplin à la sainteté de Noël ! Ce serait une jolie histoire, pas très honorable toutefois! Et tellement triste … Ce qui lui a peut-être manqué, c’est un bon avocat. Mais c’est bien tard désormais.

copie MTG alias Rose l'Angevine

copie MTG alias Rose l’Angevine

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Il y a un peu plus d’une quinzaine de jours, alors que je mettais la dernière main – plutôt une dernière plume – à la notice biographique d’un lointain parent par alliance, beau-frère éphémère d’une de mes aïeules, de surcroît soldat de la Vendée militaire et sergent dans l’armée de Bonchamps – voir mon billet du 2 novembre 2013 – je ne m’attendais pas à ce que ce gaillard que j’ai peut-être imprudemment exhumé de son purgatoire, me fasse part discrètement mais fermement de son insatisfaction. Non content, sous ma gouverne, d’avoir retraversé les eaux du Styx, il veut retrouver tous les bagages qu’il avait laissés sur la berge il y a cent-soixante-dix-huit ans.

Le Styx - Gustave Doré 1861

Le Styx – Gustave Doré 1861

On peut comprendre car il est vrai que les réflexions, les descriptions  ou les spéculations qu’il m’a inspirées sont partielles. Forcément incomplètes, devrais-je dire ! Elles ne sont en effet fondées que sur trois ou quatre sources d’archives, principalement des documents d’état-civil paroissial de Saint-Florent Le Vieil, un portrait croqué de lui en 1825 par mon compatriote David d’Angers (1788-1856) et une demande de revalorisation de sa pension d’ancien combattant « catholique et royal », déposée au ministère de la guerre à la même époque.

A ma décharge, je n’avais ni le projet, ni les moyens, ni la prétention de dresser un bilan de son « œuvre » – à supposer qu’il y en eût une –, qui incarnerait ou symboliserait ses presque quatre-vingt ans de vie ! Surtout en quelques pages et à partir de quelques événements marquants dans une période historique, dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle fut riche en épisodes dramatiques et singulièrement troublée.

Né sous le règne de Louis XV, Michel Chateigner (1757-1835) n’a tiré sa révérence que sous le règne de Louis Philippe, après avoir traversé la Révolution française, le Premier Empire et « connu » cinq rois. Si l’on ajoute à cette impressionnante série, le fait qu’il a dû surmonter plusieurs drames personnels dont le décès prématuré de sa première épouse Renée Robineau et du seul enfant qu’il eut d’elle, ainsi que d’autres ultérieurement dont un deuxième veuvage dix ans avant son décès, on peut supposer que ce Michel Chateigner était un « dur à cuire ». Il semblait être « câblé insubmersible », apte à résister à toutes les épreuves, y compris aux terribles guerres de Vendée dans lesquelles, selon plusieurs témoignages convergents,  il fut impliqué depuis le début, en mars 1793 à Saint-Florent-le-Vieil, jusqu’à leur terme au début du 19ième siècle! Un bel exemple concret de sélection darwinienne à nous faire regretter de ne point relever de sa descendance biologique ! D’autant plus que sa seconde épouse Anne Deniau, également insurgée figurait sur une liste des femmes « suspectes » de Saint-Florent Le Vieil et qu’elle survécut aux abominations, aux privations et à la saleté repoussante, qu’elle dut subir dans la prison du Calvaire d’Angers où elle fut incarcérée avec quatorze autres femmes de « brigands vendéens » le 24 mars 1794.

En plus, Michel Chateigner fut par deux fois, blessé en combattant.

Bref ! J’aurais donc dû me méfier un peu de ce « brigand » et me dire que ce n’était pas le genre de type à se contenter d’une « foot note » dans un article de portée générale sur les guerres de Vendée. Naïvement, je croyais qu’un billet lui aurait suffi ! Pour ma défense, je dois « confesser » qu’étant très modérément adepte de la transcendance – voire pas du tout –  je pensais que Michel Chateigner respecterait ma mécréance et qu’il ferait définitivement le mort.

Grave erreur de la raison au détriment de la logique !  Une faute de rationaliste obtus ! « Bon Dieu, mais c’est bien sûr » : un bonhomme, qui, au cours de sa vie,  a réussi à passer à travers les gouttes, a sûrement plus d’un tour dans son sac!  Rien d’étonnant par conséquent que profitant d’une sorte de phénomène de résilience – dont je ne saurais définir la nature – il cherche à intervenir pour apporter quelques précisions complémentaires à sa biographie, mais en homme avisé et futé, toujours « à couvert », comme il le faisait sans doute autrefois dans les chemins creux des Mauges à l’ombre de la canopée pour échapper « aux Bleus » ! A noter qu’aujourd’hui même où ces lignes sont écrites, il est presque impossible d’échapper aux « Bleus » qui polluent sans relâche nos médias de leur analphabétisme militant et de leurs salaires faramineux! Je veux parler des « footeux » bien sûr…

Le stratagème qu’imagina probablement Michel Chateigner pour faire passer son message, mérite d’être raconté. Du moins, c’est le scénario que j’aurais privilégié à sa place et c’est celui qu’il me plait d’avantager, si jamais, il y a une chance qu’il l’ait effectivement mis en œuvre ! Ce dont, malgré tout, je doute car je ne crois pas aux fantômes !

Je résume : Huit jours après la mise en ligne de mon premier billet, je reçus un commentaire élogieux d’une personne animatrice de deux blogs. Ce commentaire que j’ai approuvé avec enthousiasme, figure, avec d’autres, en annexe de mon texte initial.  Et évidemment, je me suis empressé de consulter lesdits blogs, que j’ai – sans flagornerie – trouvé excellents, constatant même avec admiration que leur vocation mémorielle et historique recoupe en partie mes propres intentions. En particulier pour ce qui est des soldats oubliés de la Vendée militaire. Mais, il y a, tout de même, une différence notable: plus spécialisés que mon propre site, auxquels ils sont antérieurs de plusieurs années, ils sont généralement mieux renseignés.

Moyennant quoi, après avoir remercié mon aimable lecteur, j’informe ma cousine « Rose l’Angevine » de cette providentielle rencontre sur la « Toile ». Ce faisant, je pressens que « Rose » que j’assimile au Pic de la Mirandole pour la généalogie dans les pays de Loire et ailleurs, connait peut-être cette adresse, à tout le moins le ou les auteurs des blogs. A bon droit d’ailleurs, puisque effectivement elle en a entendu parler. Et c’est ici qu’intervient le prodige, autrement dit « le coup de patte  discret » de Michel Chateigner ! Une occurrence qui finirait par nous faire croire en l’au-delà s’il existait !

Ainsi, en  consultant les sites Internet de mon interlocuteur, Rose l’Angevine se rappelle qu’il y a une dizaine d’années, elle échangea des informations sur Michel Chateigner avec le frère disparu du responsable actuel des blogs. Elle me les communique dans l’instant et c’est sur le fondement de ces données rassemblées par cet érudit de l’histoire de la Vendée militaire, des Mauges et du Segréen, qu’il m’est loisible aujourd’hui de compléter mon premier papier.

A cet égard, j’exprime ma profonde reconnaissance à cet homme, Luc Clémenceau – que je n’ai pas connu –  pour la qualité, la précision et la pertinence des renseignements qu’il avait transmis à « Rose l’Angevine » ! D’emblée je me dois donc de lui rendre hommage car tout ce qui suit est directement issu de ses recherches.

Il me plait de penser que cette heureuse et improbable conjonction résulte de la volonté posthume de Michel Chateigner, comme s’il avait exprimé le souhait caverneux que des précisions manquantes soient apportées à mon premier texte. Je ne crois pas à cette figure de style – à cette audacieuse hypothèse – mais, même à mon âge, je suis romantique et j’apprécie les légendes…surtout les plus rocambolesques!

Ainsi, apprend-on par ce détour imprévu que c’est lors d’un voyage à Saint-Florent-le-Vieil le 25 juin 1825, que David d’Angers fit la connaissance de Michel Chateigner, dont il dessina le portrait. Chronologiquement, ce déplacement eut lieu une semaine seulement après que les restes du général Bonchamps eurent été transférés du cimetière de la Chapelle-Saint-Florent où ils se trouvaient depuis 1817, vers l’église abbatiale de Saint-Florent Le Vieil, où ils sont toujours. On peut penser que le statuaire venait prendre la mesure des lieux avant d’engager les travaux du mausolée de marbre et de la sculpture de Bonchamps agonisant.

Louis Pavie

Louis Pavie

Tout le ban et l’arrière-ban des anciens soldats et officiers de guerres de Vendée devaient être présents ce jour-là, dont Michel Chateigner et Toussaint-Simon Ragueneau, capitaine dans l’armée de Charrette qui se trouvèrent ainsi croqués sur le même dessin. Il y avait probablement aussi beaucoup d’autres vétérans de l’armée vendéenne des environs de Saint-Florent, que d’ailleurs, pour la plupart, on retrouvera ultérieurement sur les planches de David d’Angers. Lequel était accompagné de son ami, écrivain, imprimeur et intellectuel angevin Louis Pavie (1782-1859). C’est d’ailleurs cet ami qui rédigea la narration de ce passage de l’artiste à Saint-Florent. C’est lui aussi, qui tel un enquêteur interrogea ce jour-là les témoins de la mort de Bonchamps le 18 octobre 1793 dans la cabane de pêcheur des frères Belion à la Meilleraie près de Varades.  Dès son arrivée, l’artiste et sa suite furent accueillis sur l’esplanade du Mont Glonne par le comte de Bouillé, l’époux de Zoé de Bonchamps, la fille du général.

Louis Pavie écrit :  » Du haut de la terrasse, d’où l’œil suit au loin le cours de la Loire, et contemple, dans un magnifique horizon, les champs de la Bretagne et de l’Anjou, Monsieur de Bouillé nous fit remarquer une chaumière entourée d’un petit jardin, qu’ombrageaient quelque arbres: … c’était là que mourut Bonchamps! … nous y volâmes (…) ».

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Et tous de vouloir immédiatement se transporter sur les lieux  sur l’autre bras de l’Ile Batailleuse sur la rive droite du cours principal de la Loire vers le village de la Meilleraie près de Varades.

Louis Pavie poursuit :  » Mon ami saisit ses crayons, il veut emporter l’image de ces lieux à jamais mémorables (…). Bientôt, l’appartement se remplit d’une partie de ces mêmes Vendéens qui furent témoins du moment fatal. Ils laissent, par intervalle, échapper ces mots: « C’est là qu’il était couché (…) Nous étions rangés autour de lui. … Je (c’est probablement Michel Chateigner qui parle) lui avais promis d’être fidèle et je lui ai tenu parole… je lui avais donné ma ceinture pour arrêter le sang qui sortait de sa blessure… C’est dans mes bras qu’il est mort... Ah! S’il n’avait pas péri … »

Et Louis Pavie de conclure : « Ils ne purent en dire davantage; de grosses larmes coulaient sur leurs joues flétries ».

David d’Angers et son équipage quittèrent alors la masure des frères Belion, le carton à dessins sous le bras et la tête pleine des visages de ces hommes meurtris par la guerre. Des vaincus de l’Histoire dont le courage d’antan était enfin reconnu et pour toujours !

Ragueneau

Ragueneau et Chateigner

Luc Clémenceau ne s’est pas contenté de retrouver cet épisode historique, il a fourni également nombre d’informations intéressantes et méconnues sur Michel Chateigner : grâce à lui, on sait qu’avant d’être charcutier en 1793, il fut « laboureur » (1786), puis « journalier » (1789).

Luc Clémenceau écrit à cet égard «  Après les premières guerres de Vendée  – à partir du traité de la Jaunaye de février 1795 – c’est avec cette profession de charcutier qu’il apparait sur la liste des citoyens votant du canton du Mont-Glonne en 1797 »

Par le même auteur, on apprend qu’il sait signer – caractéristique assez rare à l’époque dans les milieux paysans et  chez le petit peuple des bourgades – et qu’il figurait sur le « rôle des chemins » de l’année 1787. Il était donc soumis à la corvée du curage des fossés et d’empierrage des sentiers. Comme tous les gens du « tiers état » – ni noble, ni prêtre – il était soumis au fisc « confiscatoire et liberticide » d’ancien régime, en particulier à la taille, au titre de laquelle, selon Luc Clémenceau, il était taxé d' »une livre ». Tout porte à croire néanmoins qu’il ne jouissait d’aucune fortune, ni, semble-t-il, son épouse.

Sa pauvreté à la fin de sa vie fut d’ailleurs la motivation principale de sa demande – en 1825 – de revalorisation de sa pension d’ancien combattant de la Vendée obtenue en 1822 après avoir été refusée en 1817…

Pour conclure cette évocation d’un destin peu ordinaire d’un homme qui, sans les circonstances exceptionnelles qui l’ont porté, serait demeuré anonyme parmi les anonymes, le mieux, je crois, est de m’adresser directement à lui:

« Michel! J’ai beaucoup apprécié les heures passées en ta compagnie à tenter de te faire revivre… mais je sais aussi que je n’y reviendrai pas tout de suite ! Sauf si, par un biais détourné, tu me suggérais que sans toi, on aurait perdu la bataille de Marignan ! Mais là, probablement que tu mentirais, à moins qu’avec Nicolas Flamel, tu ne fasses qu’un ! Repose en paix désormais »

« Requiescat in pace »

_________

PS : Je remercie vivement ceux qui m’ont aidé dans la rédaction de ce complément sur Michel Chateigner, en particulier « Rose l’Angevine », son correspondant de 2003, Luc Clémenceau aujourd’hui disparu, et bien sûr, le frère de ce dernier qui fut à l’initiative de ce « rab » et qui m’a fait la surprise troublante de m’adresser un mail le 11 novembre.

Et je recommande vivement à mes lecteurs de visiter leurs sites :

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Dans un de mes récents billets – 14 octobre 2013 – j’évoquais l’étrange aventure de mon lointain aïeul Pierre Fillon (1734-1817) et de son épouse Françoise Robineau (1752-1811) qui, étant tous les deux originaires des Mauges, respectivement de Bouzillé et de Saint-Laurent-du-Mottay et résidant à Saint-Florent-Le Vieil, juste avant l’insurrection vendéenne de mars 1793, se retrouvèrent en 1795 à Saumur, ville républicaine avec le statut de « réfugiés ».

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C’est d’ailleurs dans cette ville du Val de Loire  au confluent de la Loire et du Thouet, aux limites Est de l’Anjou que, sous l’ombre tutélaire du château aimé du Roi René, naquit  le 22 mars 1795, Louis Alexis Fillon mon ancêtre au cinquième degré, qui devint filassier – probablement de chanvre – et qui, par la suite fit souche à Montjean-sur-Loire où il décéda le vendredi 17 aout 1866.

Les événements de la Vendée militaire sont évidemment la cause directe de cette « émigration temporaire » de Pierre et de Françoise vers la saumurois, certainement par voie fluviale en remontant la Loire. Ce que l’on ignorait c’était le prétexte précis qui avait motivé leur départ. Pierre avait un métier de charcutier qu’il exerçait à Saint-Florent-le-Vieil et il était déjà âgé. Par ailleurs, il n’avait manifestement pas pris officiellement le parti des insurgés comme beaucoup de membres de sa famille et de celle de son épouse.

Dans ce contexte, je formulais l’hypothèse qu’il était peut-être favorable aux idées républicaines et qu’il s’était rangé dans le camp des « patriotes ». D’ailleurs, en tant qu’artisan, il pouvait avoir de bonnes raisons de le faire, car la révolution à ses débuts avait pris des mesures favorables à ces catégories de la population. Mais évidemment, ce choix avait un prix, celui de fuir le « pays  natal » vers la ville de Saumur dans une contrée réputée plus républicaine. Au moins dans les premiers temps de la guerre civile où l’avancée des paysans-soldats vendéens fut foudroyante et victorieuse. 

Bien sûr, il ne s’agissait que d’une supposition, car aucun élément factuel ne venait l’étayer, tout juste des déductions contextuelles, dont doutait fortement une de mes lectrices et commentatrices les plus assidues. Elle me fit part de ses réserves dans un commentaire argumenté qui figure actuellement avec ma réponse en annexe du premier article consacré à Pierre Fillon et à Françoise Robineau. Au passage, je précise que cet aïeul ne semble avoir aucun lien de parenté établi avec un autre Fillon prénommé François, qui s’est rendu célèbre en exerçant les fonctions de député de la Mayenne, de ministre et surtout celle de Premier d’entre eux entre 2007 et 2012. Les berceaux des deux familles homonymes sont séparés de plusieurs dizaines de kilomètres de part et d’autre de la Loire. Donc, inutile de faire jouer l’esprit de famille, en ces temps bien actuels de crise!

SFLV2

Pour revenir à « notre » Pierre Fillon (parfois orthographié Fillion), ce qui est, en tout cas avéré, c’est qu’en mars 1795, il réside à Saumur où sa femme accouche d’un fils. Et effectivement, on peut imaginer – sans d’ailleurs remettre en cause, la présomption de neutralité bienveillante que je lui ai attribuée à l’égard des patriotes – qu’il ait quitté Saint-Florent-le-Vieil en mai 1794 lorsque la ville fut évacuée sur l’initiative des républicains.

Juste avant qu’elle ne soit incendiée! Toute la ville de Saint-Florent fut en effet ravagée par les flammes en juin 1794 par suite d’une décision « administrativo-militaire » du 9 prairial an II (28 mai 1794) – en particulier la place du Mont Glonne, qui domine la Loire, où, selon des souvenirs rapportés par MTG alias « Rose l’Angevine », le couple Fillon-Robineau résidait. Selon les chroniques d’époque, il ne restait pratiquement plus de demeures ou de maisons en état, ni d’habitants sur les quelques trois-cent familles, qui vivaient là avant la Révolution.

Aussi, quelle que soit l’opinion de Pierre et de Françoise sur le mouvement insurrectionnel, cet exode vers le saumurois s’imposait. Mais il a pu s’effectuer, soit de bonne grâce sur les dix à quinze barges ou gabares républicaines réquisitionnées par l’armée de l’Ouest, pour conduire les réfugiés jusqu’au pied du château de Saumur, soit au contraire de manière contrainte et forcée. De toute façon, il fallait fuir pour survivre dans cette période d’atrocités réciproques, où d’un côté, les colonnes infernales ravageaient le sud de la Loire et les Mauges en se livrant à une politique de la terre brûlée, et de l’autre, où l’on trucidait sans vergogne, ceux qui ne partageaient pas vos idées, ou les partageaient « mollement ». Le résultat c’est que non seulement les populations furent littéralement décimées, mais également que les biens et même le bétail furent massivement détruits.

Pour les troupes de la Convention, Pierre et Françoise n’étaient sans doute pas réputés (trop) favorables aux « traitres à la patrie » ou aux « brigands de la Vendée », sinon on peut penser qu’en ce début d’année 1794, ils auraient partagé le même sort funeste que des centaines -voire des milliers – d’habitants de la région, fusillés à Saint-Florent-le-Vieil et au sanctuaire du Marillais à quelques cinq kilomètres de là. En outre, il faut tenir compte du fait qu’à soixante ans « sonnés », Pierre n’avait sûrement pas l’agilité nécessaire pour fuir par les « chemins creux » du bocage.  Pour autant, appartenait-il à la catégorie des « citoyens qui ont mérité les égards de la République par la conduite ferme et intacte qu’ils ont tenu jusqu’à ce jour » et qui jouirent de beaucoup de considération à leur arrivée à Saumur ? Rien ne m’autorise à l’écrire, d’autant qu’il était trop âgé pour s’engager comme canonnier ou comme « guide » de l’Armée de l’Ouest en raison de sa connaissance du terrain.

A Saumur, Pierre Fillon et Françoise Robineau furent pris en charge avec bienveillance et empathie par les autorités comme la plupart de leurs deux-mille congénères des Mauges et de la Vendée expatriés ici en attendant des vents meilleurs ! La municipalité s’occupa notamment de leur procurer un gîte en réquisitionnant des anciens biens de l’Eglise ainsi que les hospices de la ville. Et de leur fournir le couvert ainsi qu’un modeste revenu de subsistance. Les historiens notent que tous ces réfugiés furent accueillis avec une générosité manifeste, en dépit des difficultés de tous ordre auxquelles durent faire face les services administratifs saumurois, dans cette période troublée.

Saumur_Loire_dessin

Après les édits de pacification de 1796, la plupart des réfugiés retournèrent chez eux. Ce fut la cas du couple Pierre Fillon-Françoise Robineau, de leur bébé Pierre né à Saumur et de leurs autres enfants qui les avaient probablement accompagnés. On ignore la date exacte, de même que les circonstances de leur retour dans leurs foyers en ruines. Ce qu’on sait, c’est qu’au début du 19ième siècle, ils vivent à Saint-Florent-le-Vieil ; et ce, jusqu’à la fin de leur jour.

J’imagine qu’en se promenant du côté du périphérique est-parisien, la vue des campements lamentables de gens et d’enfants déguenillés , vivant là dans une saleté repoussante en proie à toutes les agressions et à toutes les perversions, doit fournir une image assez proche des conditions de vie dans les villages des Mauges après les guerres de Vendée! En direct, mais deux siècles après! Vive le progrès!

PS: Je remercie MTG pour ses recherches qui ont servi de trame et de support à cet article

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