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Posts Tagged ‘guerre de 14’

En hommage à mon père Maurice Pasquier.  

Mieux que moi, il saurait écrire sur son père.  

 

En décembre 2011, je publiais ici deux billets (1) dédiés à Marcel Emile Pasquier (1892-1956) dans lesquels je m’efforçais de décrire l’itinéraire d’un jeune ouvrier pâtissier natif de Vervins en Thiérache, engagé en décembre 1910 et pour cinq ans dans un régiment de chasseurs d’Afrique. Emporté dans la tourmente de l’occupation militaire française dans le Maghreb puis dans la tragédie du premier conflit mondial, il ne retrouva la vie civile que neuf ans plus tard… En 1919!

Entre temps, il avait participé aux opérations dites de « pacification » au Maroc en 1912 puis à la guerre des tranchées sur le front français du côté de Verdun. Après le 11 novembre 1918, il découvrit la Rhénanie et le Bade-Wurtemberg que son régiment occupa militairement conformément aux accords d’armistice avec l’Allemagne vaincue. En même temps que la beauté des paysages et des forêts d’outre Rhin, il mesura alors l’hostilité des populations civiles à l’égard des vainqueurs, qui jamais ne sont assimilables à des libérateurs.  

Ce qui m’avait intrigué à l’époque, au-delà des événements historiques, parfois tragiques, dont il avait été le témoin et l’acteur, au cours desquels il avait été blessé, c’est sa volonté manifeste d’occulter ultérieurement cette phase peu banale de sa jeune existence. Il semblait même avoir tout fait ultérieurement, pour la gommer, comme s’il avait eu à s’en repentir! Ce qui n’était pas le cas et ça n’avait pas lieu d’être, puisque cette période s’était soldée par plusieurs distinctions, dont la croix de guerre et la médaille militaire! L’amnésie volontaire était-elle sa thérapie pour survivre aux horreurs dont il avait été le témoin?

Heureusement, en dépit de son silence ou de sa pudeur sur ses faits d’armes ou ses actes de bravoure, y compris vis-à-vis de ses propres enfants, qui ignorèrent jusqu’à son décès en 1956, l’existence de ses décorations, notre héros avait scrupuleusement consigné par écrit l’essentiel de ses péripéties militaires et guerrières.

C’est donc en me fondant sur une copie d’un premier document relatant ses combats, retrouvé au décès de son épouse – ma grand-mère – en 1986, que j’avais pu reconstituer en 2011, une partie de son histoire entre 1910 et 1919. De manière factuelle, car je n’étais pas parvenu à élucider ses ressorts intimes ou ses motivations profondes. Dans ses textes, comme dans sa vie quotidienne, Marcel était en effet avare de confidences sur ses états d’âme !

Après-guerre, l’homme était devenu cheminot, comme beaucoup d’anciens combattants. D’abord affecté à la gare de triage de Saint-Pierre-des-Corps près de Tours, puis au fret à la gare d’Angers Saint-Laud, il avait vécu le reste de son âge – sans histoire – avec sa famille dans le quartier de « la Madeleine » …

Pour ma part, je ne l’ai entrevu qu’au cours de ma petite enfance – sans vraiment le connaitre – dans les mois précédant son décès en 1956 d’un cancer du pancréas.

Faute de témoignages inédits de tiers ou de documents d’archives inexplorées, je pensais en 2011 que mes investigations s’en tiendraient là. Et ce, en dépit de mon insatisfaction de n’avoir que partiellement approché et compris cet homme et surtout, de n’être pas parvenu à percer le mystère de son engagement dans l’Armée d’Afrique, alors qu’il venait d’achever son apprentissage de pâtissier, un métier qu’il affectionnait si l’on en croit le soin apporté à la rédaction de son carnet de recettes!

Je m’étais fait à l’idée qu’il garderait ses secrets et que nous ne saurions probablement jamais les raisons qui l’avaient conduit à taire son glorieux passé militaire, à l’inverse de beaucoup d’anciens combattants, qui, entre les deux-guerres, tentèrent d’en tirer profit, parfois en l’enjolivant un peu. Ou qui tout simplement se regroupaient pour peser politiquement sur l’avenir du pays. De manière plus anecdotique, j’aurais aimé connaitre les raisons qui l’ont poussé après sa démobilisation, à laisser de côté sa passion des chevaux, fidèles compagnons de ses années de guerre, sans même manifester auprès des siens, le moindre désir de pratiquer l’équitation.

Pas plus aujourd’hui qu’hier, je ne suis en mesure d’apporter de réponses définitives à ces questionnements, mais la « découverte » récente à la suite du décès de sa fille Renée, de deux carnets supplémentaires de notes manuscrites, permet de retracer plus précisément son parcours durant cette deuxième et terrible décennie du vingtième siècle. Et, pourquoi pas, d’en mieux décrire, sinon comprendre, les méandres!

Ces textes surgis inopinément du néant, dont les originaux m’ont été transmis grâce à la diligence d’une cousine – via mon père, le fils de Marcel – sont très troublants, car, contrairement au premier document consulté, qui correspondait plutôt à un journal rédigé de façon synthétique, au jour le jour, les deux carnets nouvellement exhumés, s’apparentent plus à des bribes ou à des esquisses de « mémoires ». Sans exagérer, on pourrait presque en conclure qu’ils attestent d’une certaine ambition littéraire, en l’occurrence inassouvie!

Au-delà du rappel des faits et des combats qu’il a livrés, Marcel n’hésite pas, en effet, à se mettre en scène et à nous entretenir des épreuves qu’il a dû surmonter, de sa souffrance intime, voire de ses doutes, notamment lorsqu’il fut blessé à la cuisse en 1912. De même, lorsque l’occasion se présente, il nous suggère le plaisir esthétique qu’il ressent face à certains paysages ou ses sensations devant telle situation…Cherchant à nous faire partager son quotidien de soldat, il ne passe pas sous silence, certaines bacchanales avec ses compagnons!

(Maroc fin 1913) . Je passe cuisinier des sous-off. Je reste un bon moment, mais un jour, en faisant le marché, je me saoule, et je ne fais pas la cuisine. Je me fais relever par l’adjudant Fontaine qui veut me foutre en prison…J’en réchappe...

En outre, à la différence du premier document, son propos couvre désormais toute la période considérée de 1910 à 1919 et comporte beaucoup de souvenirs authentiquement personnels, en particulier sur ses trajets par mer pour se rendre dans le Maghreb ou en revenir !

Cette partie « maritime », totalement absente du premier carnet, est donc inédite, et fut probablement ignorée de ses proches. Ces « aller-et-retour » entre la France et l’Afrique du Nord furent en outre plus nombreux que je ne l’imaginais lors de la rédaction de mes premiers billets. Je n’avais identifié à l’époque qu’un transport initial par bateau de Marseille à Alger fin décembre 1910 et un autre du Maroc vers Bordeaux en 1916 pour rejoindre le front français. Dans la réalité, il furent plus nombreux, et les destinations ne se limitèrent pas aux ports cités.

A n’en pas douter, ces déplacements par mer, généralement sur des paquebots des Compagnies Maritimes de transport de voyageurs entre la France, l’Algérie ou le Maroc, constituèrent des expériences inoubliables pour Marcel, l’ouvrier pâtissier de Thiérache, qui  n’avait jamais été confronté auparavant aux caprices ou aux sujétions de la navigation au grand large.  Son « carnet de route » comporte d’ailleurs une annexe où il mentionne les « principaux paquebots » sur lesquels il a navigué et les dates correspondantes… Ainsi peut-on constater qu’entre janvier 1911 et octobre 1916, Marcel effectua neuf  déplacements au long cours sur sept navires différents.

Extrait du carnet de route Marcel Pasquier

  • De Marseille à Alger entre le 30 décembre 1910 et le 2 janvier 1911.

Engagé le 28 décembre 1919 à Nancy dans le 1er régiment de chasseurs d’Afrique basé à Blida en Algérie, Marcel est parti le jour même pour Marseille où il arrive le 29 décembre 1910. Cantonné, cette première nuit, au Fort-Saint-Jean à l’entrée du port, il embarque dès le 30 décembre à midi, au quai de la Joliette sur le paquebot « Maréchal Bugeaud », un paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique, d’un peu plus de deux mille tonneaux et d’une centaine de mètres, mis en service en 1890, pour le transport de passagers entre la France et l’Algérie. Il fut déclassé en 1927.

Ce premier voyage  sur les mers, fut sans doute initiatique, mais en rien d’agrément. Outre le temps pour s’amariner et surmonter le mal de mer, que Marcel dut probablement subir sans en préciser la durée nauséeuse, cette première traversée fut l’occasion d’être confronté à la furie des éléments. Son carnet note que la mer était « très mauvaise » dans le golfe du Lion. Avec une « touchante » attention proche du bizutage ou du cynisme, le commandant de bord avait indiqué aux jeunes gens effrayés, l’endroit précis des récifs de Minorque, où, dans des circonstances comparables, le paquebot Général Chanzy avait soudainement fait naufrage le 10 février 1910. De tonnage équivalent au leur, le navire avait été terrassé une nuit par une tempête épouvantable qui fit périr cent-cinquante personnes, un seul passager ayant survécu! De quoi mettre en confiance…

De très loin en mer, au matin du 2 janvier 1911, Marcel et ses camarades aperçurent les feux tournants de la tour octogonale construite par les turcs, qui indique l’entrée du port d’Alger. Dans l’ancienne darse des pirates, est rangée une flottille de pêche. Alger apparaît dans sa splendeur matinale aux regards émerveillés des jeunes recrues.  Marcel écrit :

Vue superbe de la baie avec ses arcades blanches.

Le paquebot accoste sur le quai d’Alger le 2 janvier 1911 à 14 heures.

La suite immédiate est moins plaisante. La jeune troupe, fraîchement débarquée est dirigée vers une caserne de transit, le « dépôt des isolés », sans doute un peu glauque – selon Marcel – près du port et de la gare de l’Agha.

Le lendemain, 3 janvier 1910, les jeunes engagés partiront pour Blida.

  • D’Alger à Casablanca via le détroit de Gibraltar – 21 au 25 mars 1912.

En mars 1912, après plus d’un an en Algérie sans incident notable, l’escadron de chasseurs à cheval de Marcel est envoyé par mer en mission vers le Maroc, à partir d’Alger. L’ambiance, là-bas, est beaucoup moins paisible, puisque s’y déroulent des opérations dites de « pacifications » contre des tribus et des tabors de l’armée chérifienne en révolte après l’adoption d’un traité de protectorat imposé par la France au Sultan Moulay Hafid.

Marcel embarque à Alger à bord du paquebot « Arménie » de la compagnie Paquet, du nom de l’armateur français qui l’avait fondé en 1875 pour établir des liaisons commerciales et touristiques en Méditerranée et dans tout le Maghreb et le Moyen Orient, ainsi que via Gibraltar et par cabotage, dans les colonies françaises d’Afrique de l’Ouest.

Du départ d’Alger le 21 mars 1912 jusqu’à Oran, où le bateau fait une escale d’une journée pour embarquer des troupes, Marcel signale dans son carnet que la mer est de nouveau agitée…

Cependant, passé le détroit de Gibraltar, le parcours se déroule sans encombre jusqu’à Casablanca. Un seul point noir: en 1912, le port n’est pas encore accessible aux navires de moyen tonnage, qui ne peuvent par conséquent pas mouiller à quai. Le port moderne est en construction…

Cette caractéristique n’échappe évidemment pas à Marcel! D’autant moins que son escadron est contraint – armes et chevaux compris – de monter sur des « barcasses » en pleine mer pour rejoindre le port. Arrivées à quai, les cargaisons humaines et animales sont hissées au moyen de palans (grues)  dont les cordes sont tirées à main d’homme par les dockers arabes. L’exercice est périlleux mais tout se passe bien et le débarquement a lieu le 25 mars 1911.

Marcel signale dans son carnet que la ville de Casablanca, dans la périphérie de laquelle son escadron bivouaquera quelques jours, lui apparaît – « à cette époque » – peu attrayante et « très sale ». Le 31 mars 1911, il en partira pour Ber-Réchid. Déjà il regrette l’Algérie.

  • De Casablanca à Oran – 14 au 16 février 1913   

Au cours d’une embuscade, le 27 novembre 1912, Marcel est blessé assez sérieusement à la cuisse par une balle de gros calibre qui lui fracture le fémur et endommage l’articulation. Évacué à dos de mulet sur l’hôpital de Marrakech, il y demeura jusqu’au 16 décembre 1912, date à laquelle il fut transféré sur l’hôpital de Casablanca pour radiographier sa blessure et achever sa convalescence. Enfin le 14 février 1913, il fut évacué sur l’hôpital d’Oran par voie de mer à bord du paquebot « Iméréthie », de la Compagnie Paquet, qui effectue un service de transport hebdomadaire desservant Oran, Tanger et Casablanca.

Cette fois, le voyage s’effectue sur une mer d’huile.

La traversée, écrit, Marcel, est très bonne jusqu’à Oran.

Ce qui lui permet, entre autres, d’apprécier le paysage et d’admirer le fort de Santa-Cruz qui domine la rade du port d’Oran, perché sur la crête du massif de l’Aïdour. Dans son enthousiasme,  il n’hésite à qualifier Oran de

 » belle ville de bord de mer ».

Le soir de l’arrivée, il est admis à l’hôpital dans le « quartier des convalescents »… Temporairement d’ailleurs, car dès le lendemain, il reprend la mer en direction de la métropole qu’il a quittée plus de deux ans auparavant!

  • D’Oran à Port-Vendres – 17 et 18 février 1913

Le 17 février 1913, Marcel embarque à bord de La Medjerda pour une traversée de la Méditerranée en direction de Port-Vendres dans les Pyrénées Orientales, près de Collioures. Port-Vendres est à l’époque une des bases arrière de l’armée d’Afrique sur la côte méditerranéenne.

Il y va d’un cœur léger car, cette fois, il part en permission de longue durée, qui lui fut octroyée en raison de sa blessure du mois de novembre 1912. Dans quelques jours, il sera à Vervins (02) auprès des siens! 

Malheureusement, la Medjerda est un bateau qu’il qualifie de « mauvais » et la traversée se déroule par une météo très défavorable dans une mer déchaînée. A Port-Vendres, en outre c’est le froid et la neige tombant à gros flocons qui accueillent notre permissionnaire vers 23 heures dans la lumière blafarde des projecteurs, ce mardi 18 février 1913…

Désagrément passager cependant, car le surlendemain, jeudi  20 février 1913, sur le quai de la gare de Vervins, sa famille l’attendait et tout fut oublié. Il résidera parmi les siens pour une convalescence d’un mois, qui sera d’ailleurs prolongée d’un mois à Laon.   

Le paquebot Medjerda que Marcel n’aimait pas, connaîtra un destin tragique: le 10 mai 1917, il sera torpillé par le sous-marin allemand U34 et coulera emportant avec lui dans les abysses 352 passagers et marins sur les 623 personnes embarquées.

  • De Port-Vendres à Alger – 29 et 30 avril 1913 

Au terme de sa permission, Marcel est reparti de Vervins le 26 avril 1913. Mais parvenu à Port-Vendres trop tard pour embarquer sur la navette d’Oran, il attend deux jours au « dépôt des isolés » (lieu de quarantaine) avant que sa hiérarchie ne se décide à lui faire prendre le prochain navire en partance pour Alger, en l’occurrence, le paquebot à hélice, La Marsa, appartenant à une compagnie de navigation française, la Compagnie Mixte. « Mixte » car sa flotte comprend des navires à voiles et à vapeur.

La Marsa est un bateau relativement récent de 91 mètres de long et de 2000 tonneaux dont Marcel garde un souvenir d’autant plus positif qu’il note dans son carnet que la traversée de la Méditerranée en ce printemps 1913 fut « superbe »! Débarqué à Alger, Marcel est aussitôt muté dans le 5ième régiment de chasseurs d’Afrique, basé en Algérie, où il demeurera pour son plus grand plaisir jusqu’en novembre 1913.

 … Je revois tous les beaux pays de ma première année de service !

  • D’Alger à Casablanca via le détroit de Gibraltar – novembre 1913 

En novembre 1913, Marcel est réaffecté au Maroc avec son escadron.  Il emprunte, de nouveau, « Le Maréchal Bugeaud », le bateau, à bord duquel il fit sa première traversée de la Méditerranée au nouvel an 1910.

Jusqu’à Casablanca, le voyage le long des côtes africaines s’est déroulé sans problème, permettant aux passagers civils et militaires, de jouir pleinement des paysages, en particulier au passage du détroit vers l’Atlantique.

  • De Casablanca à Bordeaux. Aller août 1916. Retour début septembre 1916. 

Au mois d’août 1916, alors que Marcel est encore au Maroc, il bénéficie d’une permission d’un mois, la seconde depuis son engagement en 1910.  Mais, il ne peut plus retourner à Vervins dans sa famille, car la ville est située en arrière de la ligne de front du côté allemand.

Il décide donc de se rendre au Lion d’Angers où réside le frère cadet de son père, Baptiste Pasquier qu’il n’a jamais rencontré…et dont, un des fils également prénommé Marcel avait été tué à la guerre en 1915.

Je suis bien reçu et je passe un mois agréable. Je fais la connaissance de ma fiancée…

écrira-t-il quelques mois plus tard!

En attendant, il embarque à Casablanca sur un navire, le Figuig, anciennement britannique, mais racheté par la Compagnie générale transatlantique. Le bateau, mis en service en 1904 est presque neuf et, à cette époque, il est affecté à la liaison régulière Casablanca-Bordeaux.

Marcel montera à son bord « à l’aller », en août 1916, et « au retour » en septembre 1916.

Pour de multiples raisons, il ne conservera pas un très bon souvenir de ce voyage de retour au Maroc. Parmi ses motifs « objectifs », il se plaint de la surcharge du bateau en passagers – « il y a trop de monde » !  Il note en plus que la pluie ne les a pas épargnés pendant la plus grande partie du trajet. Aussi, apprécie-t-il  de retrouver le soleil de Casablanca et du Maroc.

Pas pour longtemps!

  • De Casablanca à Bordeaux – 11 au 15 octobre 1916 

Le 1er octobre 1916, il reprend l’océan à Casablanca vers Bordeaux, à bord du paquebot Martinique de la Compagnie générale transatlantique. Son cheval « Ruban », un jeune étalon qui vient d’être castré, l’accompagne dans cette ultime expédition maritime. Il s’agit désormais de rejoindre directement le front français à Dormans dans la Marne, puis Verdun…

Mais c’est une toute autre histoire!

Après la guerre et durant le reste de son existence, il ne semble pas que Marcel soit remonté à bord d’un paquebot. Tout juste sur de paisibles barques de pêcheur occasionnel sur l’Oudon au Lion d’Angers ou sur la Maine à Angers! Et encore…

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(1) – Billets de 2011 :

  • Marcel Emile Pasquier: de la guerre coloniale à la Grande Guerre (1911-1919) – 13/12/2011. 
  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) natif de Vervins – 3/12/2011. 

Ces deux billets sont en cours d’actualisation pour tenir compte des nouvelles données issues des carnets de Marcel fort opportunément redécouverts.

 

Remerciements sincères à Nicole P.T. qui a bien voulu nous transmettre les carnets de Marcel, exhumés des archives de sa mère Renée, décédée en 2016.

 

 

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Chaque jour, plus de cent mille voyageurs pressés, le nez sur leur tablette ou l’écouteur de leur smartphone à l’oreille, fréquentent la gare de l’Est à Paris… Un bon nombre traverse le grand hall d’accueil des voyageurs des Grandes Lignes, et passe avant d’arriver sur les quais sous la peinture impressionnante accrochée sur la verrière qui ferme le passage vers la salle des Pas-Perdus, donnant accès aux trains…Combien y prêtent attention?

Cette immense composition de soixante mètres carrés représente le « Départ des Poilus » vers les fronts de l’Est en août 1914… Elle est l’œuvre du peintre américain francophile Albert Herter (1871-1950) qui en fit don à la France en 1926 en souvenir de son fils Everit, tué sur le front près de Château-Thierry au cours de l’année 1918…

Cette peinture est à la fois réaliste et symbolique…Sans se soucier de la chronologie, le père malheureux, se serait représenté au-dessus de sa signature, en homme prématurément vieilli tenant un bouquet de fleurs face à sa femme en robe blanche, tandis que son fils, au centre, les bras en croix fête prématurément une victoire qu’il ne goûtera jamais. Cette fresque fut inaugurée en 1926 par le maréchal Foch… Depuis cette date, elle connut plusieurs avatars, avant d’être finalement restaurée en 2006 et, en principe, définitivement réinstallée à son emplacement d’origine en 2008…

La gare et son incessant brouhaha constituent l’écrin idéal pour ce tableau qui bruisse encore des pleurs des femmes qui embrassent leurs chéris mobilisés, en partance pour la guerre, ainsi que du tumulte et des cris d’allégresse de soldats avinés, heureux d’en découdre enfin avec un ennemi héréditaire que la plupart ne connait pas. Ils ont ivres pourtant de sa déroute annoncée… « Nach Berlin! »

A moins que ces forfanteries de bleus en pantalon de couleur encore garance, ou que ces bravades de blancs-becs, dont on sut plus tard qu’ils furent sacrifiés en grand nombre, ne masquent une sorte de résignation vantarde de gamins apeurés qui savent, en leur for intérieur, qu’ils partent pour mourir! Il faut regarder et écouter ce tableau pour se faire une idée de l’ambiance de cette mobilisation du 2 août 1914, en prenant le temps d’entendre le bruit des échappements des locomotives à vapeur, des bielles en mouvement et des grincements des roues sur les rails. il faut respirer les fumées qui tourbillonnent au delà des odeurs d’eaux de toilettes défraîchies des passagers de notre siècle. Elles nous étouffent au gré des vents en se jouant des fermes de la charpente, avec plus d’authenticité qu’un arôme de « mûre sauvage » s’exhalant d’un parfum Yves Rocher.  Il faut humer ce tableau avant de prendre son train de banlieue. Et se dire qu’ils étaient là, il y a cent ans et qu’ils nous regardent aujourd’hui!

En ce centenaire de l’engagement militaire américain aux côtés des alliés au cours de la première guerre mondiale, qui fit basculer l’issue du conflit, cette peinture, qui n’évoque pas, stricto sensu, le corps expéditionnaire américain – qui compta jusqu’à un million de recrues en juin 1918 – témoigne néanmoins de l’indéfectible amitié franco-américaine que l’artiste glorifie, dans le même temps où il s’efforce d’exorciser sa tragédie personnelle.

Une très vieille affection pour le nouveau monde, consacrée sous La Fayette pendant la guerre d’indépendance et qui ne s’est jamais démentie depuis et qui s’est même renforcée lors des épisodes les plus tragiques de notre histoire, dont le dernier conflit mondial où les troupes américaines payèrent un très lourd tribut pour nous libérer du joug nazi …

Ce 24 mars 2017, ici même, c’est à cette fraternité et à cette communauté de destin entre les nations américaines et françaises que je songeais en regardant ce tableau. En dépit de ces dimensions hors normes, il a toute sa place dans cette gare, qui depuis le milieu du dix-neuvième a vu tant de départ vers l’Est… Pas toujours glorieux d’ailleurs lorsqu’elle fut le théâtre lamentable de l’embarquement de tant de victimes juives de la solution finale en partance vers les camps d’extermination… La gare de l’Est est aussi un théâtre d’ombres !

 

Comment ne pas penser à ceux des miens, poilus de 14-18, qui franchirent de nouveau ce hall en 1917 ou 1918, rescapés du massacre après des années de guerre, tiraillés par l’angoisse, rongés parfois par la peur et désespérés d’avoir vu disparaître tant de leurs copains et toutes leurs illusions? Je les vois, emmitouflés dans leurs capotes répugnantes de crasse, tirant en maugréant leurs havresacs et leurs armes?

Dans cette foule grouillante de jeunes hommes fatigués, issus de toutes les nations alliées, parmi ces soldats au traits creusés en uniformes élimés et à la barbe de plusieurs jours, comment ne pas entrevoir la silhouette de mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956), repartant vers le front à quelques semaines de son mariage en Anjou, pour rejoindre son régiment de chasseurs d’Afrique et reprendre un combat sans fin aux côtés désormais, des 1er, 4ième et 5ième corps d’armée US? Ce fut la dernière bataille d’envergure de la Grande Guerre, celle du Saillant de Saint Mihiel dans la région de Verdun, les 12 et 13 septembre 1918? Il y était.

Et maintenant! Alors que cette solidarité franco-américaine tangue sous les coups de boutoir imbéciles, les vulgarités de corps de garde et les grossièretés machistes d’un ancien animateur de téléréalité, milliardaire bavard et velléitaire, devenu le 45 ième président des Etats Unis, il est bon de rappeler – et même de se convaincre – qu’en dépit des nuages sombres d’une incompréhensible et périlleuse conjoncture internationale, l’Amérique demeure encore le meilleur garant de nos démocraties et de nos libertés…Et notre meilleure amie malgré ses défauts! Pourvu que ça dure !

Plus de cent seize mille soldats américains périrent en France entre 1917 et 1918.

 

Hall d’arrivée. Gare de l’Est

 

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Il y a cinq ans, le 4 août 2011, je mettais en ligne un premier billet sur ce blog.

Je venais tout juste de renoncer au passe-droit de travailler. Prenant mes quartiers de vieillesse et délaissant une activité professionnelle qui, en dépit de quelques aléas discutables, m’avait globalement comblé, je faisais valoir mes droits à la retraite. Juste à temps certainement avant que ces fameux « droits » ne se transforment en « privilèges » éhontés aux yeux de cette nouvelle gauche technocrate et bourgeoise, issue des meilleures écoles et pourtant piteuse gestionnaire, qui se pavane depuis quelques années dans les salons dorés de la République.

Salon Pompadour à l'Elysée

         Salon Pompadour à l’Elysée

Dans ce premier message d’une parole (enfin) libérée du « sacro-saint » devoir de réserve, exigé des « petits » pour qu’il la boucle, j’annonçais mes intentions, précisant même, deux jours plus tard – le 6 août 2011 – que mon modèle était un « Livre de Raison » chiné au fin fond de mon Anjou natal. Sa lecture m’avait autrefois ravi et mon ambition, à son exemple, était de ranimer le souvenir de nos grands anciens – voire carrément de les ressusciter – et de contribuer ainsi à sauvegarder une sorte de patrimoine mémoriel qui se dissipe sous les coups de boutoir du temps, amplifiés par la dispersion des jeunes générations loin des berceaux originels de nos familles…

L’entreprise était risquée et sans doute trop ambitieuse, car concurrencée par une actualité prégnante et souvent tragique, qui forcément mobilise les esprits, convoque les émotions et favorise l’instinct grégaire. Dans ces conditions, il reste peu de place pour s’intéresser aux élucubrations oniriques et débridées d’un vieil impertinent ronchon, qui s’agrippe aux idées de sa jeunesse, tel un pleure-misère à son magot! Lequel fesse-mathieu, gardien inflexible d’idéaux d’antan, que plus personne ne semble convoiter, tente, malgré tout, de captiver quelques fidèles en redonnant vie, dans le secret de son cabinet, à des personnages oubliés, « panthéonisés » à sa guise et adoptés pour la circonstance au sein d’une parentèle élargie. Quitte, parfois, pour illustrer son discours, à s’arroger le droit de prêter à ses cobayes à peine exhumés, des intentions qui, dans leurs époques respectives, n’auraient probablement pas pu effleurer leur esprit!

On se défend comme on peut – et souvent de manière dérisoire – pour susciter l’intérêt lorsqu’on se retrouve en concurrence avec les jeux des cirques officiels et les pleurnicheries commémoratives, et que l’on bute sur des chercheurs de Pokémons, jusque sur le perron des mausolées érigés après la Grande Guerre pour rendre hommage aux milliers de soldats sacrifiés ici!

Bref, par les temps qui courent, la tâche n’était pas aisée d’intéresser quiconque – fût-il un lointain cousin – à l’épopée d’une famille à travers les siècles et, au-delà d’elle, de discerner les fondements de notre imaginaire collectif et de notre identité commune…Identité constitutive d’une Nation, dont la seule évocation apparaît aujourd’hui aux tenants du discours « politiquement correct » comme une injure faite aux populations « issues de la diversité »! Et pourtant, c’est tout le contraire ! L’accueil et l’ouverture au monde sont d’autant plus chaleureux et fraternels qu’on ne bafouille pas, honteux d’exister, lorsqu’on nous demande qui on est!

L’exercice mémoriel s’est encore compliqué lorsque, récemment, du fait de l’irresponsabilité de ceux qui prétendent nous guider, le présent et l’avenir sont devenus indéchiffrables et qu’en outre, l’horreur et la sauvagerie se sont invitées à notre table, presque quotidiennement au journal télévisé de vingt heures!

Difficile alors de privilégier la réflexion historique face à la dictature oppressante de l’urgence, à l’écoute de discours régressifs, lénifiants et simplistes, assénés à plus soif pour nous rendre dociles et, finalement, acteurs consentants de notre propre déclin… Exhortations indigestes et stériles d’une oligarchie désemparée,  qui, faute d’autre perspective que le rééquilibrage – serpent de mer – de la comptabilité publique, n’hésite pas à remettre en cause les principes de base d’un Ordre Public pourtant admis par une majorité des citoyens depuis près deux siècles ! Ainsi porta-t’on atteinte sans vergogne à notre art de vivre et même au plaisir de festoyer ensemble…De rire et de ricaner aussi hors des sentiers battus!

Sans parler des reniements, voire des trahisons en rase campagne, perpétrés par ceux qui ont su nous abuser pour conquérir nos suffrages! Sans évoquer non plus la longue liste de nos cruelles désillusions qui ouvrent désormais la voie aux idéologies totalitaires les plus perverses et mortifères et qui réduisent chaque jour un peu plus, nos marges de liberté de pensée et de conscience et – ce qui est plus condamnable encore – qui dénature jusque dans le détail, les concepts cardinaux et fondateurs de notre République…Un des exemples le plus frappant est l’inconvenante promotion des religions dont l’histoire pourrait être prochainement enseignée dans l’école publique, au nom d’une interprétation tendancieuse et détournée de la laïcité… Et l’étrange tolérance à l’intolérance prêchée avec indolence par ceux qui ont été mandatés pour garantir l’application effective de nos valeurs!

Dans ce sombre tableau, constater que, depuis l’inauguration de ce blog, le 4 août 2011, le monde a profondément changé, relève donc de la lapalissade… Et c’est tout simplement être lucide que d’estimer que, faute de vigilance et d’analyse pertinente des forces agissantes, cette mutation extrêmement rapide de notre société risque d’orienter notre avenir vers une forme de fanatisme planétaire qu’on pensait dépassé depuis au moins le Moyen Age! Obscurantisme d’essence religieuse, dont les effets délétères sont accentués par une maîtrise parfaite de moyens sophistiqués de manipulation par les assassins qui se réclament de l’islam originel, véritables fossoyeurs des Lumières et dépourvus de toute forme d’humanité…

Nécessairement, ces bouleversements – dont beaucoup sont inquiétants et dont le terrorisme barbare que nous subissons est l’expression visible et émergée – m’ont conduit, à mon corps défendant, à infléchir mon projet « éditorial » initial, en accordant peut-être moins de place à mon passé familial et en délaissant les cendres de mes ancêtres au profit de cette actualité oppressante et anxiogène. Le devoir d’alerte devient primordial quand la menace est au seuil de nos portes… Certains m’en ont fait reproche ! Beaucoup m’ont suivi dans ce rééquilibrage imposé par la conjoncture…Qu’ils se rassurent tous, je rêve comme eux du jour où des ondes plus calmes permettront de se replonger dans des recherches érudites du passé familial ! Mais pour l’heure, je ne saurais m’affranchir des malheurs qui nous frappent et m’abstenir d’en désigner ceux que je considère comme les responsables directs ou les complices involontaires ou inconséquents…

Voilà mon projet pour les temps qui viennent, sachant que je n’exclus pas, malgré tout, de puiser dans le passé et dans notre histoire des raisons d’espérer…Et elles sont nombreuses!

Pour conclure ce billet – dont l’intitulé doit laisser interrogatifs tous ceux qui n’ont pas abandonné – en cours de route – la lecture de ce billet estival et anniversaire – je souhaite précisément dénoncer une démission – voire une infamie – qui, à mes yeux symbolise, presque de manière caricaturale, la dérive idéologique de cette « gauche moderne » qui n’a même plus conscience d’avoir bradé son âme pour un plat de lentilles et qui, entêtée à éviter toute vaguelette inopportune, ignore, sans complexe et sans nostalgie, sa propre tradition contestataire…L’événement est passé presque inaperçu, opportunément occulté par l’assassinat islamiste des promeneurs du 14 juillet à Nice.

Il s’agit de l’interdiction de chanter « la Chanson de Craonne », édictée par le « sous-ministre des anciens combattants » – avec l’aval probable du ministre cumulard de la Défense et donc de l’ensemble du gouvernement,  lors d’une commémoration officielle de la Grande Guerre, le 1er juillet 2016 à Fricourt dans la Somme !

Venant d’un ministre revendiquant son appartenance à la droite revancharde d’avant-guerre, une telle censure n’aurait étonné personne, car cette chanson rebelle, écrite spontanément par des soldats anonymes, qui exprime le désarroi des poilus de 14-18, et leur refus d’être considérés comme de la « chair à canon » fait aussi le procès du capitalisme qui prospère dans le commerce des armes … On dit qu’elle fut composée à la suite du massacre délibéré de dizaines de milliers de soldats au chemin des Dames en avril 1917 pour complaire à un général Nivelle, méprisant et incompétent, qui voulait à tout prix conquérir quelques ares de terrain…

Le front en France en 14-18

              Le front en France en 14-18

Cette complainte a été très longtemps considérée comme subversive par les « va-t’en guerre » et par les nationalistes de tous poils !  Mais jusqu’à présent la gauche socialiste et communiste n’avait jamais désavoué la révolte de ces pauvres hères, survivants de la boucherie, qui appelaient à la grève des tranchées! Désormais, la preuve est apportée que nous avons changé « d’internationale ». Cette époque où tous les progressistes étaient solidaires de ceux qui souffrent des méfaits de la guerre, est désormais révolue!  Un responsable prétendument de gauche – de surcroît sous-ministre d’un gouvernement « socialiste », sous une présidence « socialiste » a déchiré le voile et fermé définitivement le ban – ou la parenthèse – oubliant que cette chanson fut celle du ralliement des militants de la paix pendant des décennies! Maintenant elle fait peur aux gérants en charge du pouvoir…

Cette mauvaise action qui piétine la mémoire des poilus est cependant « cohérente » avec celles d’un président de la République qui n’hésite pas à décorer de la Légion d’honneur un dignitaire saoudien responsable de la mort de militants des droits de l’homme,  et d’un ministre qui se vante de vendre des armes à travers le monde, y compris aux régimes dictatoriaux les moins recommandables. Mais,  »  business is business ». Chacun sait que le monde de la finance – nouvel ami de nos gouvernants – s’est, de tous temps, réjoui du négoce des armes et des guerres qui l’alimentent. Elles font le bonheur des actionnaires des industries d’armement! Anatole France (1844-1924) ne disait-il pas à bon droit : « On croit mourir pour la Patrie, on meurt pour les industriels« … On pourrait ajouter « ou pour les émirats du Golfe »…

Dans ces conditions, les opposants – même disparus depuis des lustres – demeurent des traîtres: c’est le cas de ces malheureux poilus, auteurs du « Chant de Craonne » dont les paroles persistent près d’un siècle après leur rédaction à choquer la sensibilité de notre délicieux et délicat sous-ministre des anciens combattants…

Les socialistes molettistes de la « première gauche », celle qui prétend défendre les intérêts du pays, n’aiment plus guère les hymnes révolutionnaires, pas plus d’ailleurs que le mot « Révolution » qu’ils prennent pour une vulgarité…

Heureusement notre sous-ministre restera dans l’ombre et ne laissera aucune trace dans notre histoire, ni d’ailleurs dans celle de cette chanson patrimoniale, qui survivra à sa myopie et à son amnésie.

De très nombreux interprètes de talent ont, heureusement assuré la pérennité de la « chanson de Craonne » en la mettant à leur répertoire (Georges Brassens, Jacques Brel, Marc Ogeret, Maxime Le Forestier, Renaud, Léo Ferré, Max Blain, etc.) …

A titre de contrition (puisque la mode est à la religiosité nationale), je me sens obligé en réparation de l’ânerie ministérielle, d’en diffuser le texte…

Charge à ceux qui le liront d’en distinguer les couplets – à ne pas confondre avec des sourates – qui pourraient heurter la sensibilité des gentils énarques de cabinets ministériels et irriter les chastes oreilles de nos gouvernants …

 

Quand au bout d’huit jours, le r’pos terminé,
On va r’prendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c’est bien fini, on en a assez,
Personn’ ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civ’lots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s’en va là haut en baissant la tête.

Refrain
Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C’est nous les sacrifiés !

craonne_manuscrite nouveau

C’est malheureux d’voir sur les grands boul’vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c’est pas la mêm’ chose.
Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués,
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendr’ leurs biens, car nous n’avons rien,
Nous autr’s, les pauvr’s purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr’ les biens de ces messieurs-là.

 

Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,

Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r’lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu’un qui s’avance,
C’est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.
Doucement dans l’ombre, sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes.

Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau !….

 

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Je ne sais plus au juste, qui, de mon père ou de mon instituteur de cours préparatoire, Ernest Auguste Léon Cragné (1887-1965) évoqua, le premier devant moi, l’histoire bouleversante de la « Tranchée des baïonnettes » près de Douaumont, dans laquelle, à la mi-juin 1916, un détachement d’une cinquantaine de soldats du 137ième régiment d’infanterie, aurait été enseveli sous la terre d’une tranchée. C’était, dit-on, juste avant un assaut, alors que les poilus, baïonnettes en l’air, s’apprêtaient à franchir le parapet. Une terrifiante explosion d’obus les aurait, à cet instant, étouffé sous plusieurs mètres de terre, de gravas et de barbelés, ne laissant apparaître ici ou là que quelques pointes de baïonnettes…

la-Tranchee-des-Baionnettes

Depuis 1920, date à laquelle fut révélée cette tragédie – une parmi d’autres de la sanglante bataille de Verdun – ses circonstances exactes demeurent floues, voire controversées! Mais ce qui est certain, c’est que la « Tranchée des Baïonnettes » – mythe ou réalité – incarne depuis près d’une centaine d’années l’horreur et l’atrocité des combats autour des forts de Verdun…Elle figure parmi les hauts lieux de mémoire à visiter à Douaumont !

Ce qui est sûr également c’est que le 137ième Régiment d’Infanterie (RI), basé avant guerre à Fontenay-le-Comte en Vendée, participa depuis son départ du Bas-Poitou, le 6 août 1914, à toutes les batailles de 14-18, y compris les plus dantesques, comme celles de Belgique, de la Marne, de Verdun ou de la Somme… Et ce, jusqu’à l’armistice de 1918. Ses pertes humaines furent énormes, probablement supérieures à ses effectifs initiaux! A n’en pas douter, c’est ce sinistre – mais glorieux – bilan au trébuchet de la terreur, qui incita l’état-major de l’armée française à le désigner parmi les unités les plus braves, pour participer au défilé de la Victoire sous l’Arc de Triomphe le 14 juillet 1919…

Comme ses homologues, le 293ième Régiment d’infanterie de la Roche-sur-Yon et les régiments associés de réservistes, le 137ième RI était presque exclusivement composé de Vendéens du bocage ou du marais, et c’est ce qui explique que mon instituteur de l’école (libre) Saint-Augustin d’Angers, Monsieur Cragné, originaire de Bourg-sous-la Roche, dans les faubourgs de la Roche-sur-Yon, y fut affecté dès sa mobilisation le 2 août 1914 comme sergent au 137ième RI. A la faveur d’une réorganisation des effectifs, sans doute motivée par les dommages humains considérables provoqués par les terribles combats de juin 1916 à Verdun, il fut affecté le 25 juin 1916 au régiment frère du 293ième Régiment d’infanterie en tant que sous-lieutenant en charge d’une section…

Il vécut donc « l’enfer de Verdun » en témoin direct et en tant qu’acteur au sein du 137ième RI, en particulier lors du drame de la « Tranchée des Baïonnettes » où périrent nombre de ses compagnons d’armes. Il est donc hautement vraisemblable que ce soit à lui que je doive le plus lointain souvenir de cet abominable événement.

Au cours de l’année scolaire 1955/1956, la seule où je fus son élève, mon vieil instit’ était alors âgé de soixante-huit ans et était certainement habité par le désir de transmettre aux générations montantes les enseignements de cette guerre atroce, qui avait décimé sa classe d’âge. En raison peut-être du poids des ans qui avait courbé sa silhouette ou du devoir de mémoire qu’il s’imposait, il  aimait en tout cas effet évoquer -ressasser – devant les petits gamins que nous étions alors, ses souvenirs de la « Grande Guerre ». Il était même intarissable à ce sujet, et c’est sûrement à lui que je dois d’être devenu – selon la belle expression de Caroline Fontaine et Laurent Valdiguié, dans un ouvrage récent « Mon grand-père était un poilu » – une sorte de « poilu par procuration », c’est-à-dire très prosaïquement un citoyen français, forgé par son histoire et fier de ceux qui ont contribué à la faire!

Ernest, instituteur dans les années 1920

Ernest Cragné, instituteur dans les années 1920

A une exception près – en l’occurrence, ma grand-mère maternelle, Adrienne Venault-Turbelier (1894-1973)  – Monsieur Cragné m’en a beaucoup plus appris que la plupart de mes proches – grands-pères et grands oncles – qui furent, eux aussi, témoins, victimes et soldats de cette boucherie qui a endeuillé chaque ville, village et hameau de France… De ces derniers en effet, je n’ai pu recueillir que de maigres témoignages, soit parce qu’ils furent tués au cours des combats, soit parce qu’ils disparurent avant que je ne puisse les questionner, soit, enfin, parce que ceux qui survécurent souhaitaient tourner la page au soir de leur vie, sans s’étendre trop sur cette période qui avait assombri leur jeunesse et englouti tant de leurs copains d’enfance!

Ernest Auguste Léon Cragné, lui, était assez disert… Et même, autant qu’il m’en souvienne, il nous bassinait un peu avec « sa guerre », lorsqu’il s’accoudait à son bureau, sanglé dans sa blouse grise à l’odeur de craie et que, les pieds bien calés sur son estrade, le dos au tableau noir, il nous racontait les exploits de son unité… Ce rituel était quasi-quotidien, juste avant la « récré » du soir, alors que nous sirotions les petites bouteilles de lait frais qu’en 1954, Pierre Mendès-France (1907-1982), alors président du Conseil, avait décidé de faire distribuer dans les écoles pour pallier les carences alimentaires d’après-guerre…

Mon père Maurice – né en 1926- aurait pu, tout aussi bien être le premier à nous raconter cette atroce histoire de la « Tranchée des Baïonnettes » ! Il l’avait découverte avec effroi au cours des années trente dans les bandes d’actualité du cinéma de guerre à la gloire des poilus sacrifiés sur les champs de bataille, et qui était revisionnées dans les salles obscures des patronages paroissiaux, dont celui qu’il fréquentait celui de « la paroisse de la Madeleine d’Angers »…

Monsieur Cragné n’était pas avare de détails sur la bataille de Verdun, et notamment sur celle de la « ferme de Thiaumont » entre le 9 et 14 juin 1916, où l’humanité atteignit les sommets de l’absurdité, de la sauvagerie et de la souffrance, comme si l’objectif des adversaires en présence n’était même plus de gagner quelques arpents de terrain sur l’ennemi, mais d’anéantir ici toute trace de vivant. J’oserais presque écrire: « toute trace du vivant » tant la destruction de toute âme qui vive dans un environnement devenu lunaire fut systématiquement recherchée de part et d’autre !

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Un déluge inouï de tirs d’artillerie, rendant méconnaissables les hommes et le paysage, précédait les attaques que de pauvres hères hagards aux uniformes crasseux et parfois en lambeaux, menaient comme ils pouvaient, motivés par la seule peur panique de crever, avant d’avoir embroché le boche qui lui faisait face ou de l’avoir fait grillé au lance-flamme au fin fond d’une tranchée dévastée.. La lecture du journal du 137ième RI est à cet égard édifiante, même si le rédacteur a probablement édulcoré les phases les plus révoltantes et les plus dégradantes pour l’esprit humain…

Chaque moment de la bataille n’était considéré comme acquis après des heures d’acharnement sadique qu’une fois les tranchées « nettoyées » de leurs cadavres et que les derniers assauts au corps à corps entre des morts-vivants eurent effectivement abouti au trépas, viscères à l’air des deux combattants, dans une ultime et funeste étreinte … Une embrassade barbare jusqu’à ce que mort s’ensuive!

Le Miroir 1916

              Le Miroir 1916

Pour le 137ième RI d’Ernest Cragné et de ses compagnons d’armes, en première ligne depuis le 9 juin 1916, le drame s’est joué en une semaine… Ca s’est passé à quelques kilomètres au nord-est de Verdun sur la rive droite de la Meuse, à proximité du fort de Douaumont et de la ferme de Thiaumont. La Tranchée des Baïonnettes, épicentre vraisemblable de ce sinistre affrontement  se trouve à environ un kilomètre du fort de Douaumont et de l’ouvrage défensif de Thiaumont, à quelques centaines de mètres au  nord de l’actuel ossuaire de Douaumont…

Lorsque le régiment – qui se trouve dans le secteur depuis la fin mai 1916 – reçoit le 9 juin l’ordre de « contre-attaquer sur la ferme de Thiaumont » et de tenter de relier divers ouvrages défensifs, abris et bastions de première ligne, un des officiers prévient que l’opération sera difficile, « sur un terrain bouleversé par l’artillerie ennemie, au demeurant très surveillé, où tout mouvement, aussitôt repéré, déclenche un bombardement »! Pourtant, le régiment s’est déployé comme prévu … et ils y sont quand même allés les « petits gâs » du 137ième!

Le résultat humain de cette tactique imbécile parle de lui-même, sans qu’il soit besoin d’en faire plus dans la description de l’abject!

Le Miroir 1916

          Le Miroir 1916

Entre le 9 juin et le 14 juin 1916, le régiment déplorera 105 tués dont 7 officiers, 409 blessés dont 8 officiers, et 1037 disparus dont 16 officiers. Au total, près de la moitié du régiment fut mis hors de combat en cinq jours! On comprend dans ces conditions que quarante ans plus tard, les survivants de cette apocalypse en demeurèrent hantés! Monsieur Cragné le fut certainement jusqu’à la fin de ses jours… On peut concevoir qu’ils vouèrent parfois une indéfectible admiration pour celui qui mit fin à cette tuerie qui s’éternisa durant presque un an en 1916, et d’une certaine façon, leur redonna le goût de vivre, et de vaincre. Et ce, quelles que soient les infamies auquel ce dernier se livra par la suite…

Le bruit a couru que Monsieur Cragné apporta ultérieurement son soutien implicite et inconditionnel au vainqueur de Verdun. C’était dans une autre période noire de notre histoire collective… Ce reproche fut peut-être justifié, encore qu’il ne fut nullement inquiété ultérieurement pour cette opinion …pour cette mauvaise option!

De mon premier instit’, il reste surtout aujourd’hui le souvenir d’un homme de courage et de conviction ainsi que d’un maître exemplaire, qui apprit l’orthographe, la grammaire et le calcul à des générations d’écoliers depuis les années vingt du siècle dernier jusqu’au milieu des années soixante. Soucieux avant tout de leur réussite au certif’!

Sa guerre de 14 se solda par l’attribution de la Croix de Guerre, sur le Front avec étoile de bronze argent vermeil et plusieurs citations à l’ordre des régiments dans lesquels il servit:

«  A cinq  reprises sur un terrain complètement balayé par le feu de l’infanterie et de l’artillerie ennemies, il parvint à panser et à ramener des blessés dans nos lignes…

S’étant déjà maintes fois signalé par son calme et sa bravoure, chef de section plein d’entrain et de courage, a maintenu sa section sous un violent bombardement et a contribué à repousser l’attaque dirigée contre une compagnie voisine…

A puissamment contribué au maintien d’une position fortement attaquée par l’ennemi. Il fut chargé d’une contre attaque sur un village où les allemands progressaient et s’est élevé avec un allant digne d’admiration, réussissant en partie dans sa mission, malgré de violents tirs de mitrailleuses et un bombardement intense d’obus de gros calibres »…

L’histoire est toujours complexe, comme les hommes qui la construisent! Il était à cet égard un modèle.

 

PS: Dans les années trente, Monsieur Cragné fut aussi l’instituteur de deux de mes oncles: Albert Turbelier né en 1925 et Georges Turbelier (1927-2009).

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Ce mercredi 31 mai 1916, la guerre en était à son 667ième jour. Et rien n’inclinait à penser que la boucherie allait s’interrompre ! C’était tout le contraire, car dans la région de Verdun, la bataille faisait rage avec son lot quotidien de suppliciés, tués blessés ou disparus !

Les autorités gouvernementales ne cherchaient même plus à masquer la réalité et à abuser la population civile, en s’attribuant frauduleusement des victoires à la Pyrrhus, qui, immanquablement, seraient démenties par les faits, les semaines suivantes! En particulier, quand parviendrait aux familles la notification officielle du décès de leurs poilus, ou, lorsque, bien plus tard, après qu’elles se fussent inquiétées par écrit auprès des autorités, on leur répondait – avec les réserves d’usage – que leur soldat était porté disparu, probablement englouti en bouillie dans un trou d’obus, recouvert d’un linceul de glaise, de barbelés entremêlés et de gravats des tranchées détruites par l’artillerie adverse.

Ces parents, femmes, enfants mesuraient d’ailleurs en direct le caractère pitoyable des discours triomphalistes des généraux bardés de médailles, quand ils voyaient revenir dans leur foyer des êtres hagards, presque autistes, mutilés, gazés, « gueules cassées »  et condamnés pour le restant de leurs jours, à se supporter tant bien que mal, à cracher leurs poumons et à éviter le regard des autres et même le leur pour fuir, à tout prix, leur apparence! Difficile dans ces conditions pour les dirigeants politiques de jouer au plus fin en édulcorant les difficultés, d’autant que tout le monde savait de surcroît, qu’une absence durant plusieurs semaines, de correspondance des « Armées de la République », rédigée et paraphée par l’être cher, était non seulement de très mauvais augure mais qu’elle équivalait à une exécution capitale sur le champ de bataille, qu’aucun communiqué rassurant du gouvernement n’aurait su maquiller!

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Dans cette phase critique de la guerre où la cruauté des affrontements l’emportait largement sur toute spéculation quant à une hypothétique victoire, la lucidité instinctive des français sur l’évolution préoccupante des opérations, avait contraint les autorités à rédiger leurs communiqués avec une certaine sobriété! Repris par la presse, ils ne devaient pas trop prêter le flan à la critique en usant de formules à l’emporte-pièce laissant croire que l’ennemi était sur le point de rendre les armes.  Sans exagérément « bourrer le mou » des lecteurs, il convenait cependant, d’éviter de trop noircir la situation ou de reconnaître crûment qu’on perdait, ici ou là, du terrain ! A fortiori, si c’était le cas ! Un exercice complexe dans lequel nos modernes énarques sont passés maîtres.

Ainsi, pour la journée du mercredi 31 mai 1916, le Petit Courrier, le quotidien républicain de l’Anjou, avait succinctement signifié (l’annonce fut publiée le jeudi 1er juin 1916) que des combats acharnés se déroulaient dans la région de Verdun, sur la rive gauche de la Meuse à « Mort-Homme » près du village de Cumières, et en Haute Alsace à l’Est de Seppois !

Mais, aussi bien pour la Lorraine que pour l’Alsace, un lecteur attentif, autrement dit, quelqu’un sachant lire au-delà des mots, pouvait comprendre que la situation était délicate, qu’elle était même d’une « violence inouïe » du fait du pilonnage ininterrompu de l’artillerie allemande déversant des tonnes de projectiles explosifs sur les tranchées françaises !

Petit Courrier - Communiqué pour le 31 mai 1916

  Petit Courrier 1er juin 1916 – Communiqué pour la journée 31 mai 

Un « citoyen moderne », expert en décodage et en décryptage de litotes, aurait immédiatement saisi qu’à ce moment-là, l’issue de la bataille était, pour l’état-major, incertaine ! Mais rien n’était dit sur les régiments de première ligne, ni sur les pertes humaines subies ! Pourtant, nous savons désormais que ces journées de mai 1916 à Verdun furent particulièrement impitoyables pour les soldats, y compris pour les bidasses angevins et bretons du 135ième RI d’Angers, qui combattirent, là, au début du mois de mai (voir mon billet du 6 mai 2016).

Personne, loin du front, n’ayant eu connaissance en temps réel de la localisation des troupes, personne ne s’inquiétait ouvertement de l’intensification des affrontements, se contentant tout juste d’espérer que son fils ou son mari n’était pas dans la nasse. L’angoisse et la peur « animale » de perdre les siens ne se nourrissaient en fait que d’indices plus ou moins rationnels, ou plus ou moins fondés, comme l’absence prolongée et incompréhensible de courrier …

Dans le journal, les communiqués officiels ne constituaient en fait qu’une toute petite du contenu rédactionnel relatif à la guerre. L’essentiel des autres articles y était également consacré, soit pour décrire les tractations diplomatiques entre les alliés et les nations belligérantes, soit pour tenter d’élucider les stratégies et les tactiques développées sur les différents fronts, soit enfin pour  évoquer les conséquences du conflit au niveau local ou transmettre les consignes préfectorales ainsi que les mots d’ordre de l’armée à l’adresse des nouveaux mobilisés.

Curieusement, les journalistes manifestaient plutôt moins de retenue et de prudence dans leurs propos, que les rédacteurs de l’état-major! On aurait presque pu croire qu’ils s’ingéniaient même à surenchérir en patriotisme exubérant : ainsi dans l’édition du 31 mai 1916 du Petit Courrier, un article sur Verdun est précédé d’un titre outrageusement optimiste, mais probablement assez éloigné du ressenti des tranchées: « Les efforts impuissants de l’ennemi le conduisent à son épuisement » !

Sont néanmoins mentionnés les noms des soldats d’Angers ou des environs « morts pour la France ». Du moins, ceux dont le journal a eu connaissance !D’autres événements sont aussi évoqués : il est, par exemple signalé qu’au Lion d’Angers, le maire – le baron de Cholet – a remis la croix de guerre au soldat Constant Boulain, métayer de son état, et originaire de Chenille-Changé, blessé au cours des combats du 10 mars 1916 autour des forts de Verdun « en accomplissant courageusement et modestement son rôle d’agent de liaison »…Une façon élégante pour dire qu’il décorait un « con »!

Certes c’était la guerre, mais, à l’arrière, la vie continuait, et le Petit Courrier se devait aussi s’en faire l’écho!

En leur accordant sans doute une place plus réduite qu’auparavant, il publiait toujours des petites annonces, ainsi que les programmes des spectacles au Cirque-Théâtre ou au Cinéma Variétés. Il poursuivait la diffusion des comptes rendus d’audience du tribunal correctionnel d’Angers. Et enfin, il relatait ces petits faits divers de proximité, qui font le charme et la saveur de la presse locale provinciale. Ainsi, dans le numéro du 31 mai 1916, apprend-on qu’un odieux vol d’artichauts fut perpétré chez un jardinier de la rue Saint-Lazare à Angers, ou encore qu’un « accident  de roulage » imputable à une rupture d’essieu sur une roue, s’est produit sur le pont de chemin de fer Saint-Joseph, provoquant le déversement d’une « charretée de troncs d’arbres » sur la chaussée et entravant le passage du tram Angers-Trélazé, ipso facto, détourné pendant trois heures!

Il n’en demeure pas moins que, malgré ces petites nouvelles « du quartier », ces infortunes domestiques, distrayantes en temps de guerre, et des encarts publicitaires peu ou prou aguicheurs, illustrant le journal, pour le compte de grands commerçants angevins, comme les « Dames de France »vantant ses promos de l’Ascension ou la « Grande Pharmacie du Progrès » du carrefour Rameau, l’ombre du conflit était omniprésente.

 Au fond, les seules vraies questions qui hantaient chacun, portaient sur le terme tant espéré du massacre! Qu’était devenue la guerre fraîche et joyeuse d’août 1914, qui désormais s’éternisait et sacrifiait quotidiennement une partie de la jeunesse mâle du pays? Quand cessera ce conflit absurde, qui tuait des fils, des maris, des amants ou des frères, au seuil de leur vie d’adulte ? Quand les survivants reviendront-ils, sains et saufs à la maison ? Même éclopés!

Dans ces conditions, tout le monde y allait naturellement de son pronostic… La presse également et chacun suggérait des scénarios de fin de crise, plus ou moins originaux, sinon réalistes, eu égard à l’enchevêtrement des antagonismes irréconciliables! Le Petit Courrier n’était pas en reste.

Ce mercredi 31 mai 1916, faute de concevoir une porte de sortie vraisemblable à cette « putain de guerre », la rédaction fit publier un article semi-humoristique – voire carrément délirant – signé d’un certain Mirygo, qui « prophétisait » le retour de la paix pour le 10 juillet 1916, à partir de l’interprétation numérologique de « données biographiques » concernant l’empereur d’Allemagne Guillaume II (1859-1941) et l’empereur d’Autriche-Hongrie François-Joseph (1830-1916)!

De prétendues coïncidences, mises en évidence par un calcul approprié, seraient ainsi en mesure de révéler la date de fin de ce conflit meurtrier! Bien sûr, il ne s’agissait en l’espèce que d’un authentique tour de passe-passe aussi « crédible » que les prédictions fantaisistes des chiromanciennes, cartomanciennes, astrologues, marabouts ou charlatans de tous poils, qui, encore aujourd’hui, inondent de leurs inepties, la presse et les ondes! Mais une population désemparée pouvait y adhérer…

Le détail du « raisonnement » de « Mirygo » mérite d’être explicité, tant se jouant de la naïveté ou la crédulité des pauvres gens, il aurait pu tout aussi bien déboucher sur la date de fin de la guerre de cent ans, l’âge du capitaine ou la démonstration de l’existence de Dieu ! J’ironise mais cet artifice « magique » qui vise à abuser de la détresse, de la solitude et l’angoisse, n’est-il pas de même nature que l’escroquerie métaphysique, en cours dans nos villes et banlieues, qui conduit des jeunes « radicalisés  » à se laisser embarquer aux antipodes de la civilisation pour mourir après avoir massacré d’autres jeunes au nom d’un dieu mesquin et cruel et d’un prophète pédophile?

Dans ce lointain exemple de manipulation mentale, l’auteur fait appel à une pseudo-rationalité du lecteur en procédant à l’addition de la date de naissance, de la date d’accession au trône, de l’âge (en 1916) et de la durée (en 1916) du règne de chacun des deux empereurs et en constatant que cette somme est identique pour les deux :

  • François-Joseph : 1838 + 1848+ 86 + 68 = 3832 ;
  • Guillaume II : 1859 + 1888 + 57 + 28 = 3832;

Notant en outre que 3832 est le double de 1916, il en conclut qu’il y a là une concordance manifeste des chiffres et postule que le hasard n’a rien à voir en cette affaire! Ce résultat « arrangé » mais déconcertant est présenté comme un « signe » évident du destin…Visité par une autre intuition « mystique », il imagine alors qu’en additionnant les deux premiers chiffres de 1916, il obtient le numéro d’un jour donné dans un mois, en l’occurrence le « 10 » (1+9), et qu’en additionnant les deux derniers, il identifie le mois, en l’occurrence 7, assimilé naturellement au mois de juillet !

Hormis pour les rationalistes entêtés – dont je suis – rétifs à ce type de « merveilleux » imbécile, la conclusion était censée s’imposer« d’elle-même » aux lecteurs crédules du Petit Courrier , comme par enchantement : la paix sera signée le 10 juillet 1916 ! En supposant, par bonté d’âme, que les initiateurs de cette entourloupe y croyaient eux-mêmes « dur comme croix de fer », sa validité prévisionnelle ne résista heureusement guère à l’épreuve du temps! Manque de bol pour eux, deux mois suffirent pour que l’escroquerie apparaissent au grand jour! Car, en juillet 1916, rien de positif ne se produisit. Et il fallut attendre encore un peu plus de deux ans pour que l’armistice fût effectivement signé et quatre ans pour le traité de paix !

 

Le Petit Courrier 31 mai 1916

Le Petit Courrier 31 mai 1916

Ce bel exemple de « pensée magique » supposée retourner une situation par le jeu combiné d’éléments à la rationalité douteuse et d’extrapolations non seulement hasardeuses mais carrément folles, est en général l’apanage des croyances animistes… qui conçoivent sans s’émouvoir que des forces « spirituelles » obéissant aux évidences de nos constats troublants, de nos déductions biaisées et de nos motivations intimes, se mettent gentiment en mouvement pour combler nos impérieux espoirs !

C’était il y a tout juste cent ans ! Il y a des excuses, car que n’aurait-on parié à l’époque pour conquérir la paix! Mais la pensée magique continue d’errer dans les couloirs des dirigeants de ce monde : l’exemple le plus récent d’une pensée magique impuissante – qu’on appelle aussi plus prosaïquement la méthode Coué – n’est-il pas celui de « l’inversion de la courbe du chômage d’ici la fin de l’année» qui, comme l’armistice de Grande guerre, persiste à se dérober! Dans ce cas, c’était, il y a deux ans, et ça demeure d’actualité ! Mais, sous peu et pour le temps d’une partie de campagne, il est possible cette courbe-là ait la bonne grâce de changer de sens spontanément et que la prévision se réalise … avec retard !

Finalement, c’est fou ce qu’il y avait d’infos réelles ou potentielles dans le numéro 152 du mercredi 31 mai 1916 du Petit Courrier, le quotidien républicain régional préféré des angevins!

 

 

 

 

 

 

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Lorsqu’il apprit la mort de son fils Alexis Victor, déchiqueté par un éclat d’obus sur le front de la Somme en avril 1918, le très dévot Alexis Joseph Turbelier (1864-1942) – mon arrière-grand-père maternel angevin (maugeois) – se serait écrié, au comble de la souffrance : « C’était mon enfant préféré, Dieu m’a puni d’avoir été injuste avec les autres!  »

Dès lors, le destin posthume du jeune caporal défunt fut scellé, enfermé à jamais dans cet épilogue dramatique – dont les principaux épisodes ont été rapportés ici dans un billet du 10 octobre 2011. On en oublia presque que durant les deux années qui précédèrent, ce fils regretté et « choyé » – peut-être magnifié – fut un soldat courageux qui participa sans se dérober à presque toutes les opérations de la Grande Guerre entre 1916 et 1918, et qu’il fut aussi un combattant de la bataille de Verdun! Dans le souvenir qu’il a laissé au sein de sa propre famille, tout s’est passé ensuite comme si les circonstances de sa mort à vingt ans et le culte dont il fut naturellement l’objet ultérieurement avaient occulté le reste de sa courte vie !

Au cours de ma jeunesse, je ne me souviens pas, en effet, avoir entendu évoquer, par celles qu’il avait aimées et qui le lui rendaient par-delà la tombe, d’autres « faits d’arme » que sa  triste fin et sa brève liaison amoureuse avec ma grand-mère maternelle devenue ultérieurement sa belle-sœur ! Seules nous sont parvenues quelques lettres adressées entre 1916 et 1918 à sa sœur Germaine Turbelier-Gallard (1896-1990) et conservées comme des reliques – par les bons soins de sa fille. Mais elles ne s’attardent pas sur l’horreur que lui inspirait certainement la sauvagerie de la guerre! Comme beaucoup de ses compagnons d’infortune, il est probable qu’en les rédigeant, Alexis s’abstenait – censure oblige – de tout dire de ce qu’il voyait. Et qu’en outre, il s’accordait ainsi quelques minutes de répit, volé au carnage! Une sorte de parenthèse de bonheur familial virtuel au cœur de la tragédie.

La correspondance destinée à son amie de cœur, Adrienne Venault (1894-1973) – ma grand-mère maternelle – offrirait certainement un autre visage, plus intime de ce malheureux poilu et un éclairage saisissant sur la nature de ses sentiments. Pour des motifs qui m’échappent, cette correspondance n’est plus accessible. C’est dommage car Adrienne avait conservé précieusement ces tendres messages jusqu’à son décès, comme si elle souhaitait, ce faisant, laisser un témoignage tangible de l’amoureux de ses vingt ans! D’autres en ont décidé autrement…

Finalement, de la période où il combattit à Verdun, on ne possède aucune relation émanant directement de lui. En effet, les premiers échanges épistolaires avec sa sœur, relatifs à cette année 1916, débutent à l’automne, alors que son régiment, le 135ième régiment d’infanterie – celui des angevins et des bretons – avait quitté le secteur de Verdun, où il se trouvait depuis avril 1916, sur la rive gauche de la Meuse à la côte 304 et à Mort-Homme, à quelques kilomètres au nord-ouest de la ville.

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Carte Larousse mensuel 1916

Le 135ième RI, comme toutes les unités qui passèrent par « la bataille de Verdun » y fut durement éprouvé. Il y perdit plus de 20% de ses effectifs en moins de deux mois. C’est d’ailleurs là qu’Alexis, jeune soldat engagé volontaire depuis décembre 1915, subit son premier et douloureux « baptême du feu ». C’est là qu’il découvrit l’abomination des massacres de masse au mortier et aux tirs d’obus. C’est là qu’il mesura la folie de la guerre. C’est là enfin qu’il connut l’épouvante en enterrant de nuit, entre deux fusées éclairantes, des potes en lambeaux, avec lesquels il jouait à la manille le matin même !

Pour se faire une idée de ce qu’il endura et de l’effroi qu’a dû susciter cette brutale entrée en matière, il ne reste aujourd’hui que le journal de son unité, mis en ligne sur le site « Mémoire des Hommes » du ministère de la Défense, et, bien sûr, les récits de certains poilus, dont celui de Louis Madelin (1871-1956) de l’Académie française publié dans les années trente du siècle dernier… Les pages qui suivent sont librement mais fidèlement inspirées de ces documents.

Verdun madelin

Avant d’aborder « sa » bataille de Verdun, il faut dire, au préalable, qu’Alexis Victor Turbelier, l’unique frère de mon grand-père maternel, Louis Turbelier (1899-1951) n’avait pas encore dix-sept ans, le 3 août 1914, lorsque l’Allemagne de Guillaume II déclara la guerre à la France et qu’un décret déclara la mobilisation générale. Trop jeune, le petit employé de banque qu’il était à Angers, n’était donc pas immédiatement incorporable! Peut-être même, pensait-il, comme la plupart de ses compatriotes, en ce bel été 1914, que le conflit ne s’éterniserait pas et qu’avant l’hiver, les troupes françaises victorieuses fouleraient le sol berlinois…C’est donc sûrement avec un contentement résigné et une certaine confiance, qu’il accueillit comme tout le monde, les préparatifs de ce conflit, dont on annonçait un peu partout qu’il allait enfin laver l’affront de la défaite française de 1870!

Evidemment, dès les premiers et sanglants affrontements en Belgique à la fin du mois d’août 1914, puis sur la Marne, chacun comprit que l’épreuve serait longue et douloureuse. D’autant que, « de mouvement » la guerre devenait « de position ». Dès le début du mois de septembre 1914, des convois de blessés et de mutilés arrivèrent en grand nombre du front pour se faire soigner à l’arrière… C’est sûrement en les voyant débarquer à la gare Saint-Laud d’Angers, puis répartis dans les hôpitaux de campagne dans la ville, en particulier place de la Rochefoucauld sur les bords de Maine, qu’Alexis prit conscience que la patrie était en danger et que le moment viendrait où, lui aussi, devrait partir! Parmi tous ces soldats éclopés, gisant sur des civières, méchamment transbahutés dans des ambulances, il reconnaissait parfois l’insigne du 135ième d’infanterie sur une vareuse couverte de terre et de sang caillé!

Parmi ces hommes hagards et défaits, il y avait sûrement des copains du « patro »de La Madeleine, mais qu’il ne pouvait identifier sous leurs pansements de « gueule cassée »! Aurait-il pu alors surmonter la répulsion que lui aurait inspiré cette horrible vision d’amis du quartier, défigurés ou désarticulés?  Sa sensibilité était encore celle d’un civil. Mais il savait que bientôt viendrait son tour et que l’insouciance de sa jeunesse était désormais derrière lui! Progressivement dut mûrir en lui l’idée de devancer l’appel !  Autant en découdre au plus vite pour faire cesser le massacre.

Le 17 décembre 1915, il franchit le pas et s’engage pour quatre ans dans le 135ième régiment d’infanterie, basé à la caserne Desjardins à Angers…Tout juste âgé de 18 ans, il dut solliciter l’autorisation de ses parents!

alexis

La fin de l’année 1915 fut donc, pour Alexis, consacrée aux « fameuses classes » auxquelles devait se soumettre tout conscrit avec plus ou moins d’entrain.  Elles se déroulèrent à Angers! Ce ne fut -sans doute – que le 14 janvier 1916 qu’il rejoignit effectivement le cantonnement de son régiment, à proximité du front, à Vieil-Hesdin dans le Pas-de-Calais. Le secteur, bien qu’étant au contact de l’armée allemande était, à ce moment-là, relativement calme, seulement troublé par quelques tirs sporadiques d’artillerie légère, sans provoquer de réels dégâts dans les tranchées…

14 janvier 1916 Alexis Turbelier

Journal du 135 RI – 14 janvier 1916 – Mémoire des Hommes

Du jour de son arrivée jusqu’à la fin janvier, son régiment – qui n’était pas en première ligne – ne déplora d’ailleurs aucune perte humaine. Et ce, d’autant moins, que le 18 janvier, il fit mouvement pour s’installer dans la Somme dans le camp de Saint-Riquier, à quelques kilomètres derrière les lignes du front, pour une période d’instruction qui se prolongea jusqu’au 1er février 1916. Ici, Alexis se perfectionna au maniement de la mitraillette et c’est probablement là que s’opéra progressivement la mue qui transforma notre jeune et fringuant employé de bureau en un soldat confirmé, sinon encore aguerri!

Au camp de Saint-Riquier, la discipline était militaire, mais on n’y risquait pas sa peau! Les journées étaient ponctuées d’exercices d’attaque parfois pénibles, de préparations de  revues, de « salut » au drapeau et d’incontournables corvées de « chiottes », mais le bruit de la guerre n’y parvenait qu’assourdi! Le fracas des armes n’était en fait guère plus perceptible qu’à Angers, à quelques grondements près dans le lointain, surtout le soir où parfois le ciel s’illuminait au nord. Les bidasses encore motivés et dopés au patriotisme « anti-boche » s’appliquaient à bien faire, à telle enseigne qu’ils étaient régulièrement félicités par le général de division qui passait les voir de temps en temps! Tout baignait donc, hormis la météo exécrable de cet hiver 1916, humide et froid, boueux.

Presque quotidiennement, la fanfare du régiment répétait ses hymnes martiaux; et ce n’était pas pour déplaire à Alexis, musicien amateur à l’exemple de son père! Musicien, comme l’était aussi – mais à titre professionnel – son voisin d’en face de la rue Desmazières à Angers, Georges Duguet, le fils de l’épicière et bistrotière du quartier. Lequel Georges avait été officiellement porté disparu sur le front depuis juin ou juillet 1915. On ne le savait au juste!

A partir du 1er février 1916, le 135ième RI fit mouvement en chemin de fer vers Bruay-en-Artois, près du front, mais dans un secteur encore relativement épargné, où il ne subit aucune perte. (Enfin), le 20 février, il monta en ligne du côté d’Aix-Noulette dans le Pas-de-Calais pour assurer la relève d’un autre régiment. Le 21, il devra ainsi supporter un violent bombardement dans les tranchées, qui provoquera la mort de deux de ses soldats et de méchantes blessures pour six autres, dont deux caporaux… C’est probablement le premier combat en situation réelle, auquel assista Alexis, qui mesurera alors l’impuissance du fantassin face au déferlement de la puissance de feu de l’artillerie ennemie!  Les jours suivants furent consacrés à la remise en état des tranchées, difficile, car elle dut s’effectuer sous une pluie incessante en alternance avec des épisodes neigeux, et le moindre écart à découvert pouvait être fatal… Le temps était si mauvais qu’aucun pigeon voyageur n’a pu être lâché, ce jour-là, pour renseigner l’arrière.

Durant ce premier passage au front -fût-ce en seconde ligne – chaque jour des hommes tombaient mortellement atteints, lors d’échanges de grenades entre tranchées adverses mais ces pertes humaines qui n’excédaient pas quelques unités, étaient manifestement considérées comme supportables par l’Etat major! Le 3 mars 1916, deux bataillons du 135ième RI montèrent en première ligne à Souchez dans le Pas-de-Calais:

 » La marche et la relève sont très pénibles en raison de la neige qui tombe abondamment  » précise le journal de marche du régiment! Le 5 mars 1916, après avoir noté que les harcèlements meurtriers d’artillerie se poursuivaient de part et d’autre, le rédacteur note  » que les boyaux d’accès au tranchées sont impraticables et que que les mouvements doivent se faire en terrain découvert »…

Dans ce paysage dévasté où le danger est partout présent, que pouvait donc ressentir un jeune angevin qui, trois mois auparavant, vaquait encore à ses occupations de citadin dans une ville non menacée par les combats?

Dessin de Tardi et Verney - Putain de Guerre

Tardi et Verney – Putain de Guerre 2008

Et il n’a pas encore vu le pire!

En attendant, il bénéficie du meilleur : à partir du 10 mars 1916, le 135ième RI quitte les premières lignes pour une quinzaine de jours de repos à Berk-sur-mer et Berck-Plage. L’ensemble de la troupe s’y installe les 12, 13 et 14 mars 1916. Le rédacteur du journal de l’unité précise à cette occasion que la population locale lui réserve un « accueil chaleureux » !

Bien qu’il n’ait livré aucune confidence à ce sujet, ce séjour sur les plages de la Manche fut certainement, pour Alexis, un de ses meilleurs souvenirs d’armée en campagne. Sans s’apparenter à ce qu’autrefois et en d’autres lieux, on aurait appelé « les délices de Capoue », ce temps de relâche permit aux soldats, dont certains étaient épuisés par des mois de tranchées depuis 1915, de profiter un peu des plaisirs de la vie !

Outre le fait que l’activité militaire était réduite à quelques exercices, l’essentiel du temps fut en effet consacré, tantôt au repos, à la récupération et au suivi médical, tantôt à des aubades ou à des concerts de musique militaire sur la plage ou dans les kiosques de la ville! Sans omettre les parades, les défilés et les retraites aux flambeaux à travers les avenues et les rues de Berck, sous l’acclamation de la foule!  Le dimanche 26 mars 1916, un match de foot fut même organisé entre une équipe du 135ième RI et une autre du 32ième RI. En d’autres termes entre « Angevins » et Tourangeaux ! Mais tout a une fin! Même les « ersatz » de vacances au frais de l’état-major!

Le 1er avril 1916, en guise de « poisson d’avril  » et après un ultime défilé devant le général, le 135ième RI quitte Berck en direction du sud. Le « mouvement » essentiellement « pédibus » se poursuit dans les jours suivants à raison d’une trentaine de kilomètres quotidiens. Le 7 avril, une rumeur court dans les rangs: l’objectif final de cette balade en plein air serait Verdun! Et il serait question d’assurer la relève d’unités décimées par l’artillerie lourde allemande, qui, depuis près de deux mois, subissent les assauts répétés de l’ennemi! Cette perspective est accueillie sans joie par les soldats, mais sans appréhension non plus! Peut-on vivre plus atroce – se disait-on dans les « chambrées »- que ce qu’on a subi dans les Ardennes, sur la Marne et même en Picardie en 1914 et 1915?

Dès le petit matin du 13 avril 1916, en quatre vagues successives, le régiment d’Alexis monte dans un train qui les attend à la gare de Gannes dans l’Oise. Et qui les débarque dans la nuit et à l’aube du 14 avril 1916, sur le quai de la gare de Villers-Daucourt en Argonne (aujourd’hui désaffectée).

Gare de Villers-Daucourt aujourd'hui

L’Argonne un nom désormais légendaire dans l’histoire de la première guerre mondiale! A moins de quarante kilomètres au sud-ouest de Verdun…Le cantonnement prévu se trouve dans le village tout proche de La Neuville-aux-Bois, où les soldats plantent leurs tentes et leurs bivouacs. Aucun incident notable n’est à signaler jusqu’au dimanche 16 avril 1916 !

Du 17 avril au 20 avril 1916, le régiment dont l’effectif total est alors de 2437 hommes dont 68 officiers, remonte doucement vers la « mythique » côte 304, une petite colline située au nord-ouest de Verdun qui fait face, sur la rive gauche de la Meuse, à la non moins tristement célèbre colline de Mort-Homme occupée alors par l’armée allemande…

Du fait de son altitude, la côte 304 constituait un observatoire privilégié du champ de bataille de Verdun, de la vallée d’Esne et des villages martyrs alentour, Malancourt et Hautcourt notamment… Cette configuration topographique explique en partie l’obstination de l’état-major allemand à s’en emparer en l’asphyxiant littéralement et en l’écrasant sous des tirs d’artillerie lourde ! A cet endroit, la résistance française non moins acharnée se solda -au total! – par quelques dix mille morts en 1916 !

C’est donc dans ce secteur que le 21 avril, le 135ième RI de « nôtre » Alexis Turbelier se positionne en deuxième ligne « entre la corne SE du bois d’Avocourt et la corne Est du Bois Camard » (journal de l’unité), à une quinzaine de kilomètres de Verdun, non loin donc du cœur de la bataille!

Le calme relatif ne dure pas, car dans la nuit du 21 au 22 avril, un duel d’artillerie réveille les soldats qui occupent les abris et tranchées du côté du village de Montzeville. Et, à partir de quatorze heures, les échanges d’obus deviennent « très violents ». Ils coûtent la vie à quatre hommes! Cinq autres sont gravement blessés et évacués non sans difficulté vers les ambulances, à travers les gravats, les monceaux de terre projetée et les barbelés qui jonchent le sol boueux des boyaux d’accès et de soutien…

Pas le temps de s’apitoyer, car il faut remettre en état au plus vite, les tranchées dévastées, reconstruire les abris en ruine et, si possible, combler les immenses cuvettes béantes creusées par les projectiles de gros calibre. C’est ce à quoi s’employa le 135ième RI en cette fin de journée du 22 avril 1916!

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Photo Le Miroir Verdun 1916

Au cours des jours qui suivirent, le « programme » fut assez semblable! Et ce, au moins jusqu’au 26 avril 1916! Avec les mêmes bombardements meurtriers, son même lot de tués et de blessés, ainsi que la destruction massive des ouvrages de défense ! Ouvrages qu’il fallait constamment s’efforcer de rafistoler et de consolider! Toujours à la hâte pour ne pas être pris en enfilade dans une fusillade imprévue ou happé par une grenade, dans ce paysage ravagé! Tenir à tout prix dans des conditions lunaires, parfois dantesques…Sans compter l’indicible souffrance de devoir inhumer des copains avec lesquels on avait jusqu’à présent tout partagé! Sans compter non plus, l’espoir qui s’amenuise de s’en sortir vivant et le moral en berne qui, chaque jour, prend le dessus!

Malgré tout, le pire est encore à venir!

Dans la nuit du 26 au 27 avril 1916, le 135ième RI  relève en première ligne les tourangeaux du 66ième régiment d’infanterie dans le sous-secteur du Bois Camard, non loin de Mort-Homme. A peine a t’il pris possession de ces sinistres lieux, que des obus de « petit calibre » tombèrent sur les tranchées de première ligne, « causant quelques pertes » comme le mentionne pudiquement le journal de l’unité…

« Quelques pertes » ! Bel euphémisme du scribouillard du 135ième RI! Belle litote mâtinée de la langue du bois dont on fait les cercueils! Certes ce n’est pas encore l’hécatombe, mais ce sont tout de même quatre soldats « de plus » qui crevèrent ce jour-là démembrés et les tripes à l’air, ainsi que neuf blessés implorant leur mère, que les brancardiers trimbalèrent agonisants vers les infirmeries de campagne, où les attendaient les chirurgiens de l’impossible, sanglés dans leurs tabliers blancs tachetés de vermillon tout frais, avec leurs couteaux et leurs scies ….

la relève en 1ere ligne

La relève en 1ère ligne à Verdun (Le Miroir 1916)

Le lendemain, 28 avril 1916, l’honorable rédacteur du journal consent « quand même » à qualifier la journée de « mouvementée » : c’était effectivement le moins que l’on puisse écrire ! Outre des duels répétés entre les aviations des deux camps qui distrayaient les poilus plus qu’ils ne les inquiétaient, les allemands déclenchèrent vers vingt heures un bombardement d’une rare intensité du Mort-Homme jusqu’au Bois Camard, occasionnant quatorze morts et « approximativement » quarante-sept blessés. On ignore au juste le nombre des victimes comme si on hésitait à se prononcer si certains porteurs de matricules étaient déjà morts ou étaient encore vivants.  Toute la rive gauche de la Meuse fut enflammée ce soir-là! Et il ne s’agissait encore que d’un préambule…

Bien plus tard, on dira, à juste titre, que ces pilonnages d’apocalypse ont chamboulé toute la région, jusqu’à la rendre méconnaissable! Un siècle après, elle en conserve les stigmates, et les collines rabotées durant cette bataille n’ont pas récupéré leurs quelques mètres pulvérisés! Un constat que nos contemporains ont oublié! … Aujourd’hui, la ville martyre d’Alep en Syrie ne ressemble-elle pas au Verdun en ruines de 1916?

Le 29 avril 1916, les tranchées de première ligne occupées par le 135ième sont bombardées sans relâche de sept heures du matin jusque vers seize heures par des obus de tous calibres et de longue portée… On craint les gaz asphyxiants… Au-delà de la ligne de front, toute la zone est sinistrée…Le vacarme est incessant, d’autant que des fusillades ont succédé aux tirs d’artillerie…En outre, un brouillard de fumées enveloppe tout le secteur à l’ouest de Mort-Homme. Ce jour, quatre hommes encore périrent!

Le 30 avril 1916, les fusillades débutèrent avant l’aube…Puis, après une légère accalmie au petit matin, certainement mise à profit par les artilleurs pour prendre leur petit déj’ , les bombardements reprirent de plus belle avec une extrême violence! Un déluge de fer et d’acier arrose les premières lignes françaises basées sur la côte 304 et le Bois Camard. C’est précisément ce moment que choisit l’état-major pour exiger que le 135ième régiment d’infanterie élargisse sa présence sur le front ! Trente soldats périrent ce jour-là !

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Zone jaune = Zone de combat du 135ième RI

Les 1er mai 1916,  le jour du muguet « porte-bonheur », cinq hommes sont tués et onze sont blessés. L’épreuve de force se poursuit les 2 mai et 3 mai 1916, avec la même brutalité… Les pertes humaines deviennent visibles donc sensibles !

Les hommes sont fatigués, crevés; les yeux exorbités d’horreur, l’odorat saturé de l’odeur fétide des cadavres en cours de putréfaction…

De quatre à huit heures, le 4 mai 1916, le 135ième est relevé et fait mouvement vers Jubécourt à environ quinze kilomètres en arrière du front – au sud – pour une journée de repos ! Une seule journée car dès le lendemain dans l’après-midi, « après la soupe » il dut remonter en seconde ligne au bois de Béthelainville, qu’il avait quitté l’avant-veille !  En fait, la situation militaire est devenue très critique! Les allemands sont parvenus à s’emparer de la côte 304 et du Bois Camard, c’est-à-dire d’une grande partie de la rive gauche de la Meuse !

Et c’est ainsi, dans ces circonstances dramatiques, que le 135ième RI, contraint par l’état-major, dut se porter en première ligne  et s’efforcer de rétablir la liaison avec le 66ième RI. Lequel, malgré son héroïsme et en dépit des combats au corps à corps et à la baïonnette qu’il a dû soutenir, a été « anéanti » au Bois Camard !

Pour la journée du 6 mai 1916, le rédacteur du journal, d’ordinaire « allusif » et pudique sur les difficultés rencontrées, précise que « la relève s’est effectuée sous un bombardement et des tirs de barrage effroyables »…  Au soir, l’obscène comptabilité quotidienne du régiment fait état de huit soldats tués, trente-trois disparus et dix-sept blessés!

Le 7 mai 1916, « la situation est inchangée », autrement dit, la tragédie s’enracine avec la même férocité que la veille…La confusion est totale sur la côte 304 et au Bois Camard, où les bataillons du 135ième RI peinent à maintenir le contact entre eux. Personne ne sait trop où il est et qui est à ses côtés! Les combats font rage de quatre heures du matin à vingt heures, sans parvenir à faire reculer l’ennemi.

Certaines sections isolées sont même obligées de se replier en désordre dans l’après-midi, et « le baveux du journal » prend le risque d’écrire « qu’il y aurait leur de remplacer la ligne par des éléments frais ». En fin de soirée et dans la nuit de ce funeste jour, les officiers semblent toutefois reprendre les choses en main et réorganisent le front, en renforçant les points les plus faibles avec des troupes maintenues en réserve ! Le bilan de la journée est catastrophique : dix-sept tués, quatre cent quinze disparus (dont de nombreux officiers et sous-officiers) et quatre-vingt-douze blessés !

La complexité indescriptible de la ligne de front!

La complexité de la ligne de front!

La journée du 8 mai 1916 commence mal : une compagnie entière demeure isolée, sans possibilité de la joindre en raison des mitrailleuses ennemies qui interdisent tout mouvement au sud du Bois Camard !  On constate en outre que certaines compagnies sont décimées. Ordre est donné par le colonel, chef du 135ième RI, de reprendre « à tout prix » le Bois Camard et tenir les tranchées reconquises ! L’infanterie « à la peine » sera soutenue par des tirs d’artillerie…Le spumescent rédacteur du journal devient soudainement disert comme il ne l’a jamais été, décrivant dans le détail tous les ordres, contre-ordres et atermoiements ainsi que les reculades circonstancielles des chefs manifestement débordés par les événements…N’empêche que le champ de bataille se transforme irrémédiablement en charnier à ciel ouvert ! Pour aujourd’hui, le résultat se solde encore par treize hommes tués, deux disparus et vingt-cinq blessés : c’est mieux qu’hier !

Le 9 mai 1916,  ça empire encore ! L’infiltration ennemie, un régiment bavarois et prussien, se poursuit, et les officiers se montrent incapables d’évaluer objectivement la situation ! Les ordres se multiplient, tous plus martiaux et définitifs les uns que les autres, mais sans effet! La réalité – l’atroce réalité – peine à s’y conformer car on n’est plus à la manœuvre sur les paisibles bords de Loire! Pour l’heure, on se montre même incapable de faire état des effectifs exacts du 135ième RI . On observe juste que douze hommes sont décédés ce jour, cent-vingt-six n’ont plus été vus et seize ont été blessés…

Au cours des nuits des 9, 10 et 11 mai 1916, le 135ième RI est enfin relevé et quitte définitivement le secteur de la bataille de Verdun…Il subira bien d’autres épreuves d’ici la fin de la guerre, mais celle-ci à laquelle a participé Alexis et à laquelle il a survécu – pour deux ans encore – fut certainement une des plus douloureuses car elle aboutit à une hécatombe dans son régiment, comme d’ailleurs dans tous les régiments qui combattirent à « Verdun » en 1916 …

Terrible bilan !

En moins de quinze jours à proximité de Verdun...

En moins de quinze jours à proximité de Verdun…

Je n’ai fait qu’esquisser ici ces combats meurtriers, ces affrontements sauvages, en un mot cette apocalypse…Sans chercher – comme un historien que je ne suis pas – à comprendre les enjeux stratégiques de cette bataille qui ne fut gagnée qu’en décembre 1916. Je n’ai pas, non plus, tenté d’en dénouer les méandres tactiques d’un état-major désemparé qui modifiait presque chaque jour ses plans!

Les hommes qui vécurent ce drame et qui eurent la chance d’en réchapper, comme ce fut le cas – provisoirement – de mon grand-oncle Alexis Turbelier, ne pouvaient sortir psychologiquement et affectivement indemnes d’une telle épreuve…En général, ils ne surent qu’en dire de retour dans leur familles, lors des permissions ou lorsqu’ils furent démobilisés en 1919 ! De peur peut-être de n’être pas compris ou par respect pour leurs morts ! Rares furent ceux qui en parlèrent dans leur correspondance. Alexis, pas plus que les autres!

Néanmoins, dans la lettre qu’il adresse le 3 septembre 1916, d’Arcy-sur-Aube à sa sœur Germaine, il manifeste sa lassitude et son désenchantement lorsqu’il confie se réjouir des furoncles qui commencent à proliférer sur son cou:  » Je vais très bien pour le moment bien que mes furoncles commencent à revenir sur le cou. Pour le moment je n’en ai qu’un qui commence à grossir. Mais ça me plaît. Si seulement ça pouvait me faire évacuer je serais bien content. ..  »

Alors que momentanément, il n’est plus au combat sur la ligne de front, ce n’est plus tout-à-fait, le jeune engagé patriote du mois de décembre 1915 qui s’exprime, mais le soldat éprouvé par la malheur, témoin des pires atrocités, qui s’interroge sur le sens de cette boucherie, de cette tuerie à ciel ouvert! Entre temps, il était passé par Verdun! Là c’était carrément l’enfer! Il y a tout juste un siècle!

 

 

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C’est à Charles Péguy (1873-1914) que l’on doit cette expression imagée de « hussards noirs », évocatrice des instituteurs laïcs, qui furent chargés dès l’instauration de l’école obligatoire et gratuite en 1882 de dispenser l’instruction publique dans les villes et dans les campagnes françaises.

élèves-maîtres- école normale Orléans 19ième siècle - Source Wikipédia

Ecole normale Orléans 1908  – Wikipédia

Bras séculiers de la République, et seules autorités morales aptes localement à développer l’esprit civique chez les enfants en contrepoint de l’influence pesante d’un clergé souvent réactionnaire, voire carrément hostile à la République, les « maîtres et maîtresses d’école » d’autrefois furent les principaux initiateurs de l’idée de Nation et de la morale laïque. A la fois attentifs, sévères et compréhensifs, ils surent doter la jeunesse qui leur était confiée, des outils, des savoirs et des savoir-faire qualifiés de nos jours de « fondamentaux », que sont respectivement la lecture, l’écriture et le calcul, et qu’un nombre significatif d’enfants de la génération « smartphone »  ne maîtrise plus en fin de scolarité ! Et ce, en dépit des statistiques éloquentes (fallacieuses?) des réussites au baccalauréat, en « parfaite » adéquation, chaque année, avec les ambitieux objectifs ministériels !

Faute d’avoir su poursuivre l’oeuvre humaniste de leurs aînés, faute d’avoir adapté l’instruction publique aux contraintes de la modernité, en en préservant l’essentiel, les technocrates modernes de l’Education Nationale ont partiellement mis en jachère cette mission éducative de l’institution – tout en prétendant le contraire! Ils ont, par là même, renvoyé ces instits’ d’un autre temps au rang des vieilleries surannées ! Des antiquailles qui, dorénavant, ne témoignent plus guère que d’un passé abandonné aux oubliettes d’une histoire que l’on n’ose plus apprendre – de peur de « stigmatiser » ! –  mais qui persistent à sentir l’odeur de la craie blanche sur des tableaux d’ardoise !  Des antiquités que, malgré tout, les vieux de la vieille dans mon genre – ceux du baby-boom d’après 1945 – continuent de regarder, sinon avec de yeux de Chimène, du moins avec la mélancolie des occasions perdues englouties dans les errances utopiques des pédagogues d’après 1968!

Photo JLP

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Au travers de l’apprentissage sans concession de la langue française – vecteur privilégié de la culture française – que l’école républicaine sut imposer au détriment des patois ferments de toutes les formes possibles de replis identitaires et communautaristes, ces maîtres en blouse grise et en cravate, furent longtemps le fer de lance de la Nation en marche! C’est sur eux que reposait la diffusion des valeurs universelles dont la France se prévaut depuis la Révolution française… Ce sont eux qui animaient l’école, lieu privilégié de lutte contre les inégalités par le travail et la promotion de l’excellence ! Ce lieu où les gamins méritants pouvaient, sous l’œil vigilant de leurs instituteurs, apprendre à apprivoiser le monde et s’y investir…Là où enfin s’opérait la nécessaire sélection égalitaire des élites du lendemain…

« Nos jeunes maîtres – écrivait Péguy – étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés, sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence ».

Ce sont ces hommes et ces femmes, imprégnés de la grandeur de leur mission qui formèrent, pendant près d’un siècle, des générations de jeunes gens, de paysans, d’ouvriers et de bourgeois! Ceux-là mêmes, qui partirent au combat, la fleur au fusil, en août 1914, conscients d’appartenir à une seule et même Nation ! Pénétrés aussi – sûrement exagérément – de l’importance de leur engagement au nom d’une conception partagée de la civilisation ! Sans se confondre dans une sorte d’œcuménisme chimérique qui, comme par magie, aurait gommé les inégalités sociales, tous ces jeunes partageaient globalement les mêmes codes de la vie en société, et c’est à leurs maîtres qu’ils le devaient.

La plupart des jeunes mobilisés de 1914-1918, dont les noms sont gravés sur nos monuments aux morts, savaient lire et écrire, et beaucoup étaient titulaires du certificat d’études primaires...En témoignent les nombreuses correspondances – dont certaines publiées – qu’ils adressaient du fond de leurs tranchées, à leurs familles et qui ressortent aujourd’hui des greniers ou des armoires!

Aux côtés de leurs élèves, ces instituteurs du début du siècle dernier payèrent un lourd tribut à la guerre. Le même que n’importe quel citoyen… Le prix du sang leur fut douloureusement facturé, sans qu’aucun d’entre eux n’ait jamais revendiqué de privilèges par rapport à leurs troufions d’élèves…

Dans certaines communes où ils enseignaient avant-guerre, on leur a parfois rendu hommage! Rarement spécifiquement! Le plus grand nombre de ces « hussards noirs » a subi le sort commun des soldats. Beaucoup disparurent dans l’anonymat des tranchées, au cours d’assauts meurtriers ou désarticulés par des tirs de mortiers ou d’obus !

Leurs correspondances, lorsqu’elles sont parvenues jusqu’à nous, sont précieuses et émouvantes, car mieux que quiconque, ils savaient écrire, mettre des mots sur l’horreur et décrire la tragédie à laquelle ils assistaient impuissants. Mieux que personne ils savaient en analyser les tenants et aboutissants, immédiats et lointains, mais également transmettre leurs émotions!

Leur révolte aussi est édifiante, devant ces foules de morts au champ d’honneur, qui, chaque jour grossissaient les effectifs des charniers et des nécropoles improvisées… Est-ce pour cela – s’interrogeaient-t-ils – qu’ils avaient transmis l’amour de la patrie aux enfants qui aujourd’hui périssaient sous leurs yeux ?

Linas 1

Plusieurs auteurs ont publié leurs lettres (« Sang d’encre de l’historien angevin Alain Jacobzone –Editeur Ivan Davy 1998)…On ne sort pas indemne de leur lecture !

Quel souvenir conserve t’on d’eux? Au détour d’une petite route de campagne, sur la place d’un village, en bonne place à côté du monument aux morts, ou sur le mur d’enceinte d’un cimetière, il arrive qu’une plaque, rappelant leur abnégation, leur soit spécifiquement dédiée.

J’en ai découvert une récemment à la sortie du petit village de Gometz-la-Ville dans l’Essonne. Elle m’a fourni l’occasion de parler de cette « race » d’instituteurs de « La Laïque », qui plaçaient leur sacerdoce éducatif au pinacle de toutes leurs autres préoccupations! Une espèce de « seigneurs » qui, probablement, n’existe plus que dans les livres…

Plaque de Gometz-la-Ville sur la route de Janvry

Plaque de Gometz-la-Ville vers Janvry

On m’a rapporté qu’une plaque identique avait été apposée à Linas (91) sur le mur de l’ancienne école primaire.

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