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L’exposition au Grand Palais à Paris, consacrée pour la première fois en France à l’œuvre de la portraitiste et pastelliste Elisabeth Louise Vigée Lebrun (1755-1842) est une pure merveille. A admirer sans modération jusqu’en janvier 2016 ! Après quoi les nombreux tableaux présentés, pour l’essentiel des portraits de la haute société française et européenne de la fin du 18ième siècle et du début du 19ième, rejoindront les galeries des grands musées internationaux d’où ils ont été extraits et où ils sont dispersés depuis des décennies! Un petit nombre retrouvera des collections privées… Restera alors le livret de l’exposition et les multiples ouvrages d’art consacrés à cette artiste encore largement méconnue, il y a quelques mois – y compris de moi-même – mais qui, aujourd’hui est franchement « tendance ». Et, à bon droit!

Autoportrait

Autoportrait d’Elisabeth Louise Vigée Lebrun

Peu auraient cité son nom et pourtant, nous avons tous en tête les portraits « en majesté » plutôt avantageux qu’elle composa avant la Révolution française de l’infortunée reine Marie-Antoinette (1755-1793), et qui illustraient nos manuels d’histoire.  Non sans quelques motifs, elle prétendit que Marie-Antoinette, sa presque jumelle astrale, lui avait accordé son amitié…En remerciement sans doute de l’avoir rendue presque séduisante! Exploit pictural insigne lorsqu’on sait que la jeune archiduchesse d’Autriche, épousée par Louis XVI n’était pas une reine de beauté, du moins selon les canons de l’époque, d’ailleurs partiellement transposables aujourd’hui …

Ce qui fait en réalité le succès de cette exposition unique, c’est évidemment – et avant tout – le talent exceptionnel de l’artiste, notamment sa maîtrise technique et son art incomparable du portrait à la peinture ou, dans les pas de son père, aux pastels. C’est également le raffinement de ses compositions et l’étendue de sa palette. C’est enfin, au-delà du métier de peintre, dont elle possède toutes les ficelles, cette aptitude singulière qu’elle sut déployer, non seulement pour capter des ressemblances, mais surtout pour percer l’intimité de ses modèles! Son secret réside-il dans les traits à peine esquissés d’un visage, l’expression ingénue d’un regard ou la coloration irisée et timide d’une pommette? Je l’ignore n’étant pas suffisamment expert pour formuler une hypothèse! Le fait est et en général ça suffit à contenter le visiteur béotien…

Détails du visage d'Aglaé de Polignac - 1784

Détails du visage d’Aglaé de Polignac – 1784

Pour être tout-à-fait honnête, ce qui enchante ceux qui, comme moi, n’ont jamais su dessiner que des monstres difformes sans queue ni tête, lorsqu’ils s’avisaient de reproduire un visage aimé, c’est cette capacité à provoquer de l’émotion et même de l’empathie à l’égard de ses modèles. Elle sait rendre compte, mieux que quiconque, de leur sensibilité et même des sentiments qui les traversent, voire des sombres pressentiments qui les assaillent. En cette période pré-révolutionnaire, l’insouciance affichée de certains personnages et la grâce de certains visages masquent difficilement la gravité qui semble déjà les envahir et annoncer de futures tragédies…

Ce sentiment de catastrophe imminente qui habite inconsciemment la peinture d’Elisabeth Vigée Lebrun, n’exclut ni la légèreté, ni l’ambiance précieuse, presque diaphane, signature d’un siècle qui fut aussi celui de la candeur naïve et du libertinage et qui se targuera bientôt d’avoir été aussi celui des Lumières! Evidemment le peuple est absent de son oeuvre, et c’est sans doute ce que lui reprocheront quelques esprits chagrins qui prospèrent encore aujourd’hui dans certains cercles sectaires et populistes! Y compris pendant la Révolution, l’artiste ne s’est d’ailleurs jamais cachée de ses amitiés aristocratiques et bourgeoises, de son amour du luxe et de l’argent ainsi que de sa fidélité à la monarchie! Il faut lui rendre cette justice, d’autant que cette affirmation courageuse, par temps de tempête, de ses préférences politiques était aussi rarissime à l’époque qu’elle ne l’est aujourd’hui, et beaucoup plus risquée!

Elisabeth Louise n’était pas parfaite, elle avait juste le don savamment cultivé de rendre les gens beaux! Certains diront, qu’à cette fin, elle usait toujours des mêmes artifices, que les dames qu’elles peignaient avaient toutes la même bouche, la même posture et le même chapeau!  Peu importe, face aux œuvres de Vigée Lebrun, la magie opère toujours, transgressant les barrières théoriquement infranchissables du temps!

Pour peu qu’on s’attarde silencieusement devant un portrait et qu’on prenne le temps d’une respiration face à un personnage, pour peu qu’on le regarde droit dans les yeux, on entend alors battre son cœur! Comme une invitation implorante à partager avec lui, un destin, qui, en ces périodes troublées de la Terreur montagnarde, se transforma souvent pour les bannis de l’intérieur en une funeste et cruelle destinée…

Face au portrait d’Emilie-Félicité Vernet (1760-1794) – Madame Chalgrin – elle-même peintre et amie d’Elisabeth Vigée Lebrun, il est difficile de ne pas être accaparé par un irrépressible sentiment de compassion à son égard? Difficile de détourner le regard de la gorge immaculée de cette jeune femme songeuse, que la guillotine tranchera le 6 thermidor de l’an 2 – 24 juin 1794.

Dans la salle du Grand Palais, où ce tableau est exposé, on aimerait profiter de la pénombre pour implorer les dieux, et rendre possible l’inversion du cours du temps! Gommer ce jour fatidique, où elle périt sur l’échafaud érigé  » à la barrière du Trône Renversé ». On aimerait pouvoir clamer son innocence, dire qu’elle fut injustement déclarée coupable de la spoliation de la Nation, pour une somme ridicule qu’elle n’avait pas détournée et qui s’élevait prétendument à « vingt livres de bougies ».

Emilie-Félicité, épouse séparée de Jean-François-Thérèse Chalgrin (1739-1811), architecte reconnu sous Louis XVI, fut, à la fois, victime de la vindicte imbécile du soudard du tribunal révolutionnaire qui l’arrêta, de la couardise de son ex-mari, « opportunément » rallié aux idées nouvelles qui n’osa intervenir, et surtout de la rancune piteuse d’un grand peintre, Jacques-Louis David (1748-1825), prétendant éconduit d’Emilie-Félicité. Opportuniste et favorable à tous les régimes politiques, il refusa de solliciter sa grâce auprès de son « ami » Robespierre! Au frère de la suppliciée, le peintre Carle Vernet (1758-1836), celui, qui quelques jours plus tard trahira l’Incorruptible et deviendra plus tard le peintre impérial officiel, répondit: « J’ai peint Brutus, je ne saurais solliciter Robespierre ; le tribunal est juste ; ta sœur est une aristocrate, et je ne me dérangerai pas pour elle. »

Madame Chalgrin

Madame Chalgrin par E.L. Vigée Lebrun

Madame Chalgrin mourut en compagnie de celle, également peintre, qui l’hébergeait dans une dépendance du chateau de la Muette et qui fut également accusée de vol de « bien national », Madame Filleul de Besne – née Anne-Rosalie Bocquet- (1752-1794).  L’auto-portrait d’Anne-Rosalie est à ses côtés au Grand Palais…

Bien d’autres peintures, mises en lumière par l’exposition, provoquent d’intenses émotions… Pour ma part, je citerai encore celui de Louise de Mecklembourg-Strelitz  (1776-1810) reine de Prusse, réputée en son temps pour sa beauté et figure emblématique de la résistance prussienne à Napoléon…

Louise de Prusse

Louise de Prusse – 1802

Au diadème près, il s’agit du même portrait que celui également réalisé par Elisabeth Louise Vigée Lebrun en 1801 et que j’ai admiré, il y a quelques années à Berlin. Il rayonnait dans la galerie principale du château de Charlottenbourg …On peut comprendre que depuis 1810, son tombeau dans le mausolée des empereurs d’Allemagne, soit constamment fleuri de roses blanches par des inconnus…

Je n’ai donc aucune réserve donc à formuler sur cette très belle exposition, si ce n’est le regret que certains musées contributeurs aient refusé toute photographie par les visiteurs! Préférant sans doute privilégier l’achat de reproductions en boutique! C’est le cas des musées américains, et c’est compréhensible – business is business; c’est celui aussi, plus surprenant, des tableaux de la famille royale, propriété du musée du château de Versailles… Comme si, au « château », ils avaient oublié qu’on était désormais en République et que ces œuvres ont déjà été facturées au peuple français!

Il est vrai que notre République citoyenne a pris du plomb dans l’aile ces dernières années… Et que si on n’y prend garde, on pourrait aisément l’assimiler à une « monarchie républicaine »!

Bref, il faut rendre visite à Elisabeth Louise Vigée Lebrun! Si on peut! Ça vaut le coup… Mais, comme toujours, c’est trop cher!

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