Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘Françoise Félicité Turbellier’

Il y a cent-cinquante huit ans, le mardi 10 mars 1863 s’éteignait à « l’hospice civil d’Angers » Louise Perrine Desvignes.

Hôpital St Jean – Collection iconographique – Célestin Port -AD 49

L’acte de décès établi deux jours plus tard par un adjoint au maire d’Angers sur la déclaration de « deux domestiques » de l’hospice précise qu’elle était « ménagère » et âgée de soixante seize ans! En réalité, elle n’avait que soixante et onze ans comme en atteste son acte de baptême en l’église Saint-Maurille de Chalonnes-sur-Loire où elle a vu le jour le 2 février 1792.  Cette erreur administrative n’a pas en soi une grande importance, mais elle incarne, comme en point d’orgue, le destin décalé de cette pauvre Louise, discrète et oubliée, qui a du affronter, au cours de son existence, de multiples et cruelles épreuves. Et ce, de sa tendre enfance pendant les « guerres de Vendée » sur la rive gauche de la Loire en contrebas de la Corniche angevine jusqu’à cet ultime jour de 1863.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la fatalité ne l’a guère épargnée…

La liste des drames intimes qu’elle dut surmonter – du moins ceux que l’on connaît – est assez impressionnante. Pour autant, je ne lui avais jamais consacré jusqu’à ce jour, d’article spécifique, alors que j’ai évoqué ici la plupart des siens, notamment ses infortunés parents ainsi que sa descendance à laquelle j’appartiens au cinquième degré par ma mère. Doublement même, puisque, deux de mes arrière-grands-parents, Alexis Turbelier (1864-1942) et Augustine Durau (1867-1941), ses petits-enfants, se sont mariés alors qu’ils étaient cousins germains. 

Ainsi, parce qu’elle était peut-être trop effacée, l’histoire familiale avait presque oublié son nom. Et elle s’est injustement retrouvée dans « l’angle mort » – si j’ose dire! – de mes petites chroniques alors qu’elle fut le témoin mais aussi l’actrice à son insu, et surtout une des victimes des tragiques désordres des siècles précédents, à commencer par les affrontements fratricides et même génocidaires des guerres de Vendée de 1793 et 1794, qui la privèrent de son père et réduisirent sa mère à la misère.

Par la suite, elle connut bien d’autres drames et partagea avec son mari charpentier puis forgeron des galeries et carrières de charbon, la dure condition ouvrière des mineurs du Bassin de la Basse Loire au dix-neuvième siècle, au chevalement de la Tranchée à Montjean-sur-Loire, en passant par Chalonnes jusqu’aux puits de Languin au nord-ouest de Nort-sur-Erdre sur la rive droite de la Loire; les lieux de naissance de ses quatre enfants s’alignant en surface sur l’axe des affectations paternelles, autrement dit, sur le sillon houiller souterrain à cheval entre le Maine-et-Loire et la Loire Atlantique.

Bassin Houiller – Source Wikipédia

A l’issue d’une vie de labeur, ponctuée de nombreuses déconvenues et de phases douloureuses, elle mourut probablement assez seule et quasi-indigente à Angers.

Il fallait donc réparer (un peu) ce délit mémoriel d’ignorance! 

Ce qui, bizarrement, a attiré mon attention sur son sort – outre l’anniversaire de son décès signalé par les logiciels généalogiques qui traquent désormais nos aïeux avec le même zèle intrusif que nos modernes réseaux sociaux lorsqu’il s’agit de dénicher d’improbables amis – c’est une information chinée dans la presse de ma ville natale d’Angers, aux termes de laquelle un centre de vaccination contre le Covid 19 avait été ouvert en ce début d’année 2021 aux « Greniers Saint-Jean ».

La distance entre les greniers Saint-Jean et l’ancien hôpital éponyme de la cité n’excède guère une lieue d’Anjou. Je l’ai hardiment franchie et même, par l’esprit, carrément annulée dans ma hâte à ressusciter ma lointaine aïeule.   

En effet, c’est probablement dans l’hôpital Saint Jean, joyau de l’architecture gothique hospitalière du Haut Moyen Age que Louise Perrine  Desvignes rendit l’âme. Jusqu’à la fin du second empire, avant que l’actuel hôpital ne prenne le relai, il fit office d’hospice civil de la ville.

Incidemment, c’est dans ce lieu où jadis furent accueillis tant de malades incurables, de lépreux et de pestiférés et qui a résonné pendant des siècles, des plaintes et de la souffrance des agonisants, qu’est exposé de nos jours  » Le Chant du Monde », ce flamboyant ensemble de tapisseries du peintre, céramiste et licier Jean Lurçat (1892-1966)…

J’ignore évidemment ce qui a motivé le choix des Greniers Saint-Jean pour l’administration des vaccins, que j’associe un peu promptement à celui de l’hôpital pour le Chant du Monde. En fait dans les deux cas, j’y vois le symbole d’une renaissance. J’y vois le défi de la vie face à la mort. Une mort qui rôde depuis des siècles dans ces parages sans jamais être parvenue à prendre le dessus. J’y vois enfin un présage d’optimisme conforme au message de modernité que nous délivre encore aujourd’hui l’œuvre de Jean Lurçat. 

Prenant acte des crimes et des épreuves qui ont endeuillé l’histoire du monde, Lurçat conçoit en effet son travail comme un enjeu d’intelligence et de confiance dans l’avenir mais aussi dans la capacité de l’humanité à dominer ses contradictions, ses malheurs et ses pulsions destructrices. A cette fin, l’artiste use de l’exubérance de sa palette de couleurs, de l’harmonie qu’elle suggère et de la poésie qui en émane et qu’elle exprime au-delà des mots.    

Bien avant de servir d’écrin au Chant du Monde, la magie de l’architecture gothique angevine embellissait déjà ce lieu à la fois funeste et inspirant, où l’espoir et le désespoir ne cessèrent jamais d’alterner. Elle fut peut-être un réconfort pour la « petite lingère » Louise Perrine, quand elle fut admise ici par une nuit sans lune, un certain huit janvier 1863.

Très mal en point et convoyée depuis son taudis de la rue Chef-de-Ville sur une charrette brinquebalante tirée par des voisins compatissants par les ruelles pavées des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Nicolas, elle entrevit sûrement dans ses ultimes instants de conscience,  la magnificence de l’art ogival des Plantagenet, incarné par les élégantes voûtes de la grande salle des mourants. Comme un avant-goût du Ciel, auquel elle croyait pouvoir prétendre comme épilogue d’une vie difficile. Pour elle, il n’y avait sûrement pas d’autre option pour survivre que d’implorer le Ciel, fût-ce à mauvais droit, car il l’avait si souvent oubliée!

Pour la forme, imaginons-la quand même, en cet instant où elle s’apprête à plonger dans le néant! Imaginons-la, transfigurée par l’esthétique du lieu, abandonnant toute rancœur à l’encontre d’un créateur sourd et absent, qui ne lui avait vraiment pas fait de cadeau!

Je n’approuve pas mais je comprends.   

La lingère – Léon Delachaux (1860-1919)

Mis à part les éléments d’état civil qui franchissent les siècles, et dont témoignent les archives communales et départementales, cinq ou six générations suffisent à effacer toute trace ici-bas d’un quidam de basse condition. A fortiori s’il s’agit d’une femme de milieu pauvre, qui n’a pas eu la chance de croiser la route d’un peintre amoureux pour en dresser le portrait. De surcroît, les premières photographies ou les daguerréotypes, plus démocratiques, ne fixèrent des visages de femmes du peuple que dans le dernier quart du dix-neuvième siècle.

Louise Perrine n’était déjà plus de ce monde. 

Il s’agit là d’une inégalité de « genre » ( comme on dit maintenant quand on est « branché » féministe/écolo ou qu’on veut le paraître).  Car s’agissant des hommes, les registres militaires (registres de matricules) renseignés lors de la conscription en précisent les principales caractéristiques morphologiques à partir de la seconde moitié du dix-neuvième siècle et même avant pour ceux ayant participé à l’épopée du premier empire. 

Pour une femme, il n’y a que l’imagination du narrateur qui puisse combler cette absence de données, et l’interprétation qu’on peut attribuer aux documents administratifs la concernant, abandonnés ici ou là dans un contexte historique donné.

On ne sait donc rien des traits du visage d’une femme, ni de sa taille ou de sa beauté et plus généralement de sa prestance avant la fin du dix-neuvième siècle, sauf bien entendu si elle appartient à l’aristocratie ou la bourgeoisie manufacturière du capitalisme naissant et que son portrait couvre les murs du salon de musique de la propriété familiale.  

Pour Louise Perrine Desvignes, ce n’était pas le cas. Point de lambris dorés remontant à la nuit des temps, point de galeries d’ancêtres, point de salon, point de castel. Point d’écrits de sa main non plus, car elle ne savait ni lire, ni écrire. On en est réduit à des conjectures parfois hasardeuses en postulant par exemple que l’époque particulièrement troublée qu’elle traversa, fut certainement déterminante pour elle, amplifiée par une insigne malchance qu’imposèrent certaines circonstances a priori imprévisibles, comme le décès brutal de certains de ses proches encore jeunes.  

Louise Perrine naquit à Chalonnes-sur-Loire le 2 février 1792. Elle était la seconde enfant d’une fratrie de trois sœurs, composée d’une sœur ainée, Jeanne, née en 1790 à Chalonnes-sur-Loire et d’une cadette Marie née en 1793 à Saint-Aubin-de-Luigné, un village rural de la rive gauche de la Loire, traversé par le Layon, où résidaient ses grands-parents paternels et où leur mère Magdeleine Vigneau (1761-1836) s’était réfugiée avec ses filles quand leur père Jean Desvignes (1762-1794) eut rejoint les rangs des insurgés vendéens.

A la naissance de Louise Perrine, les parents Jean et Magdeleine étaient en couple depuis le 11 août 1789. Jean exerçait la profession tantôt de « garçon marinier », tantôt de « voiturier-par-eau ». Bref de batelier sur la Loire…  

En cet hiver 1792, la région – les Mauges – au sud-ouest de l’Anjou sur la rive gauche de la Loire entre Angers et Ancenis était encore relativement calme. Elle n’était pas à feu et à sang, mais déjà de sombres nuages annonciateurs de la révolte vendéenne du printemps 1793 s’accumulaient dangereusement.

La « Constitution civile du clergé » promulguée en Juillet 1790 avait en effet indisposé ce pays de forte tradition religieuse. La majorité des prêtres et des clercs étaient devenus « réfractaires » , refusant de prêter serment à la dite Constitution. 

En outre, au début de l’année 1792, la monarchie vacillait et la marche vers sa disparition et l’instauration de la République était engagée. Dans l’ouest, face aux insoumissions croissantes, la pression et la répression du pouvoir central s’accentuèrent vers les curés mais aussi vers les villageois qui les protégeaient. Par provocation autant que par souci de rétablir l’ordre, l’Assemblée Constituante avait décrété une loi d’exil prescrivant la déportation des prêtres insoumis. 

Dans ces conditions, les populations de l’Ouest notamment de l’Anjou, du Poitou et du Bas-Maine, initialement plutôt favorables aux acquis et promesses de la Révolution manifestèrent alors explicitement leur désapprobation en organisant des messes clandestines et en cachant les curés insubordonnés. Mais, ce qui mit le feu aux poudres, outre l’exécution du Roi le 21 janvier 1793, ce fut la réquisition de 300000 hommes décrétée par la Convention pour combattre aux frontières les troupes des monarchies européennes coalisées pour écraser la Révolution Française. 

Le début de l’insurrection « vendéenne » armée débuta en mars 1793 dans la région de Saint-Florent-le Vieil. On peut légitimement présumer que le père de Louise Perrine, Jean Desvignes (1762-1794), batelier de Loire, donc essentiel d’un point de vue logistique aux mouvements des bandes armées de part et d’autre du fleuve, fut immédiatement favorable aux rebelles. En tout cas, il fut certainement de ceux qui offrirent leurs services à l’armée catholique et royale pour l’aider à franchir le fleuve en octobre 1793 et entamer sa funeste « Virée de Galerne », qui aboutira au désastre et au massacre impitoyable par les troupes républicaines des derniers insurgés de la « Vendée militaire » dans les marais de Savenay en Loire Atlantique en décembre 1793. 

Jean Desvignes fut arrêté chez lui à Chalonnes à la fin du mois de décembre 1793 et emprisonné à Angers. Il fut condamné à mort par un jugement expéditif d’une commission militaire et exécuté dans des conditions barbares par fusillade dans les prairies de Sainte Gemmes sur les bords de Loire avec quinze cents autres compagnons suppliciés. 

Ainsi Louise Perrine avait tout juste deux ans quand elle devint orpheline de père. Un père qu’elle avait vu partir à pied, les mains liées attaché à une corde, entre deux gendarmes à cheval. Sa sœur Marie n’était âgée que de quatre mois!

Un père sans sépulture qu’elle ne revit pas, car les « valeureux » révolutionnaires laissèrent leurs dépouilles pourrir et flotter au fil de l’eau jusqu’à ce que des paysans des Pont-de-Cé ou de Bouchemaine, pris de compassion, en inhumèrent nuitamment quelques uns! 

La vie par la suite ne fut pas facile pour les trois filles en très bas âge, et surtout pour leur mère Magdeleine Vigneau qui vécut alors de mendicité et de quelques travaux de fileuse de chanvre à façon. Comme domestique aussi, dans les fermes, dans les champs et sur les coteaux au moment des moissons ou des vendanges.

Peu ou prou proscrite et soupçonnée de complicité avec les rebelles vaincus, Magdeleine sombra dans une période de grande misère, et en situation de semi-clandestinité.

Pendant plusieurs années, on ignore même ce qu’elle devint et même où elle résidait. En 1812 et 1813, on la retrouva dans la banlieue d’Angers où elle fit établir deux actes de notoriété et un acte d’indigence par le commissaire de police de la ville. Une modeste pension des survie lui fut allouée en 1818 au nom du roi. 

Bien sûr, aucune des trois filles ne fréquenta un quelconque établissement scolaire… 

Les deux sœurs de Louise Perrine, Jeanne et Marie, se marièrent à Montjean-sur-Loire en 1814 et 1813, l’une avait vingt ans l’autre vingt-quatre. Louise Perrine Desvignes fut la moins précoce: elle ne convola « en justes noces » qu’à trente et un ans révolus le 22 janvier 1823 à Montjean avec Mathurin Jean Turbelier (1801-1841) charpentier/forgeron aux mines, de neuf ans son cadet. 

L’acte de mariage indique qu’à ce moment-là, elle était lingère.  

De cette union qui inaugura certainement la période la plus heureuse de sa vie, naquirent quatre enfants: le 24 janvier 1824 à Montjean une fille Marie Emerance, puis le 16 février 1825 Mathurin Julien, Victoire en 1829 et enfin à Nort-sur-Erdre en 1832 Françoise Félicité Turbelier… 

Le bonheur fut malheureusement de courte durée, puisque le 28 aout 1832, Marie Emerance, sa petite fille, décède à l’âge de huit ans, peut-être victime de l’épidémie de choléra qui sévissait alors en France et dans l’Ouest. Et ce, jusqu’au terme de l’automne de cette année-là.  

Quatre plus tard en 1836, c’est sa propre mère – sa mère « courage » – la veuve du fusillé de Saintes Gemmes – qui s’en alla à son tour. Elle avait soixante quinze ans.

Mais le comble de la détresse interviendra le 6 décembre 1841 quand le mauvais sort de nouveau s’acharnera sur elle, et de la manière la plus cruelle qui soit, pour une mère de famille d’enfants encore en bas âge. Cette fois, c’est son mari Mathurin Jean, tout juste âgé de quarante qui meurt à Nort-sur-Erdre.

S’agissait-il d’un accident de la mine? Chacun sait qu’à l’époque, la mortalité au travail était importante, surtout dans les galeries souterraines en front de taille où les mesures de sécurité étaient lacunaires voire carrément inexistantes. Rares étaient les familles de carriers, de mineurs ou de métiers intervenant au fond, qui n’étaient pas endeuillées. C’est l’hypothèse la plus plausible pour expliquer le décès si jeune et brutal de Mathurin Jean Turbelier. Ce n’est cependant pas la seule puisqu’il est avéré aussi que quelques jours après la disparition de son fils, Marie Gatel, sa propre mère mourut! De chagrin? d’épidémie? Du fait du hasard? Nul ne saura jamais… 

Louise Perrine Desvignes traina encore sa misère pendant les vingt années qui suivirent, élevant péniblement ses enfants. La suite montra qu’elle s’en acquitta honorablement.

Ultérieurement, on la retrouva de temps à autre, mentionnée dans des actes d’état civil. Elle est manifestement présente et consentante au mariage de son fils Mathurin Julien à Montjean le 27 novembre 1848. Progressivement, silencieusement elle devint invisible. 

On ne connaitra jamais le visage de Louise Perrine Desvignes. On ne verra jamais son sourire. On ne mesurera jamais sa tristesse ni a fortiori la joie de vivre qui lui a été confisquée dès ses premières années. On n’entendra jamais le son de sa voix. On sait en revanche qu’elle dut vivre dans le souvenir des atrocités commises au nom de la République par les colonnes infernales de soudards envoyés par la Convention pour mâter le Vendée Militaire.

On sait que ce véritable génocide est l’objet depuis plus de deux siècles d’un insupportable déni officiel et que ses stigmates indélébiles hantèrent tous les survivants, dont les enfants des victimes, qui miraculeusement survécurent. Louise Perrine et ses sœurs étaient de celles-là. 

Des cicatrices invisibles mais réelles demeurent, peut-être même chez leurs lointains descendants, fussent-ils aujourd’hui d’ardents républicains! 

Si le devoir de mémoire existe – ce qui peut se discuter – il existe pour tous, y compris pour ces gens-là, victimes de l’histoire et de la folie de leurs semblables.  

Disons qu’à l’adresse de celles et ceux qui ont hérité de quelques-uns de ses gènes, je me suis efforcé – maladresses incluses – de faire le job, c’est-à-dire de rendre à Louise Perrine Desvignes, un peu de cette justice dont, de son vivant, elle a du ignorer le sens et la portée! 

Acte de décès de Louise Desvignes – 1863 Angers- AD49

 

______

Notes 

Articles de ce blog, dédiés à Jean Léon Desvignes, père de Louise Perrine Desvignes épouse Turbelier:   

  • L’infortuné Jean Desvignes (1762-1794) voiturier par eau et « brigand » de la Vendée – 11 mars 2013
  • Janvier 1794: une dernière image, le dernier regard de Jean Desvignes – 8 juin 2013

Article dédié à Françoise Félicité Turbellier, fille de Louise Perrine Desvignes: 

  • Des mines de la Basse Loire à la Chouannerie, l’héritage de Françoise Félicité Turbellier (1832-1895) – 22 décembre 2019

Article dédié à deux arrière petits enfants de Louise Perrine Desvignes

  • Artiste et Patriarche: Alexis Turbelier (1864-1942) – 10 octobre 2011
  • Discrète, tenace et efficace « Grand-mère Augustine » Durau (1867-1941) – 19 septembre 2011

Read Full Post »

A l’évidence, je n’ai pas attendu ce jour pour faire la connaissance de Françoise Félicité Turbellier et pour savoir qu’elle est une de mes aïeules au quatrième degré (arrière grand-mère de ma mère). Je connaissais de longue date, ma filiation avec elle, mais je ne la fréquentais pas! Et jamais, je ne m’étais vraiment intéressé à elle, pas plus que je n’avais soupçonné le poids des atavismes qu’elle dut assumer et qu’elle nous a probablement légué.

C’est pourtant ce patrimoine immatériel dont elle-même n’avait probablement pas conscience, qui assure aujourd’hui sa survie. Un patrimoine fait de traditions, d’expressions patoisantes, d’us ou de comportements instinctifs, qui, sans doute, étaient ceux des carreaux des mines de charbon de la Basse Loire aux dix-huitième et dix-neuvième siècles. Là en effet, sur les deux rives du fleuve en aval d’Angers et en amont de Nantes, était le berceau originel des deux familles, paternelle et maternelle, de Françoise Félicité Turbellier, depuis, au moins, trois générations.

Mais, dans son bissac, ramasse-bourrier des mœurs d’autrefois, cet héritage coutumier comporte aussi le poids douloureux et les sombres souvenirs des guerres de Vendée, qui ont ensanglanté et dévasté l’Anjou, il y a deux siècles. Françoise Félicité Turbellier fut donc aussi la dépositaire de ce passé tragique qui traumatisa la génération de ses parents mais également la sienne, avant que le temps ne finissent par effacer les apparences de ce traumatisme collectif et historique… Mais les apparences seulement!

Comment en effet aurait-elle pu effacer de sa mémoire, le récit, qu’on lui répéta sûrement maintes fois, de l’exécution de son grand-père maternel, Jean Desvignes (1762-1794) « voiturier par eau » et sympathisant des rebelles chouans, fusillé sur les rives de la Loire en janvier 1794?

Comment aurait-elle pu oublier que la veuve de ce « martyr », Magdeleine Vigneau (1761-1835), sa propre grand-mère, fut, des années durant, rejetée dans son propre pays du côté de Chalonnes ou de Montjean-sur-Loire, qu’elle fut considérée comme une pestiférée apportant la malédiction et qu’elle dut vivre par la suite de mendicité dans les faubourgs d’Angers?

Ainsi, « mine de rien », sans prétention philosophique ostentatoire, le destin de Françoise Félicité Turbellier, notre lointaine grand-mère, nous invite à une réflexion d’ordre ontologique sur l’être mais aussi sur le néant!

Pourtant, comme la plupart de mes lointaines aïeules, elle demeura muette pendant longtemps, n’ayant, à mes yeux, d’autre mérite que d’avoir existé, et d’avoir assuré la transmission de la vie, en mettant au monde en 1867 à Angers, une de mes arrière-grands-mères maternelle, Augustine Françoise Antoinette Durau (1867-1941).

C’était peu pour la distinguer entre toutes, mais c’était déjà essentiel. Sans cette « Augustine » je n’en serais pas, à cette heure, à tapoter fébrilement sur un clavier d’ordinateur en m’efforçant de trousser deux ou trois phrases supposées faire sens. D’ailleurs, ma complicité, toute relative avec la dite Augustine ne découle pas seulement de la génétique. Elle est d’abord fondée sur les témoignages de ceux qui l’ont connue, notamment ses enfants et ses petits-enfants. Et elle est illustrée et confortée par quelques photographies d’elle la représentant âgée.

On ne dispose malheureusement de rien d’équivalent pour Françoise Félicité Turbellier! Rien en tout cas, qui m’eût permis de développer spontanément, une certaine empathie à son égard ou de revendiquer naturellement un quelconque sentiment de proximité filiale.

Seuls les actes d’état civil des lieux où elle vécut, manifestent concrètement la réalité d’une existence – la sienne – sans laquelle évidemment nous ne serions pas ce que nous sommes. Jalonnant les différentes étapes de sa vie, de sa naissance à sa mort, ces données administratives ne constituent en tant que telles, que des ébauches désincarnées de biographie.  Néanmoins, elles fournissent de précieuses indications et un éclairage sur la personne concernée, qui autorisent, sous certaines réserves, à brosser une esquisse de portrait type.

Mises en perspective dans leur cadre historique, elles révèlent en outre des éléments contextuels parfois inattendus, qui par une sorte d’étrange thaumaturgie, nous parlent aussi de nous-mêmes.

C’est dans ce contexte, que Françoise Félicité Turbellier apparaît désormais s’imposer comme un personnage incontournable de notre histoire familiale et un des principaux chaînons nous reliant à la fois à la tradition des carriers du bassin houiller de la Basse Loire et à la révolte de la Chouannerie des deux rives du fleuve…

Née en 1832, elle n’a certes pas directement connu les affrontements de la Vendée militaire entre 1793 et 1800. Elle n’a pas subi dans sa propre chair les cruautés des « colonnes infernales » de l’immonde et opportuniste général Louis Marie Turreau (1756-1816). Elle n’a pas été associée non plus aux derniers soubresauts de ce conflit fratricide en 1815 pendant les Cent Jours, sur l’initiative, en particulier, des propres frères de l’ancien généralissime de l’armée vendéenne, « Monsieur Henri » de La Rochejaquelein (1772-1794).

Pour autant, parce que son âge tendre fut entouré de ces fantômes, Françoise Félicité Turbellier semble incarner mieux que quiconque le drame secret des enfants et petits enfants de ces farouches « brigands » de la Vendée et de ces bateliers massacrés pour avoir fait franchir la Loire à l’armée catholique et royale. Elle représente aussi ces petits artisans et manouvriers des bourgs, employés à façon des compagnies minières qui, compagnons de misère et acolytes des rebelles en sabots, périrent comme eux dans la tourmente.

Ph. archives F. Martin – Doc Sillon Houiller de la Basse Loire CRPG

Mais Françoise Félicité symbolise surtout le drame de leurs femmes, de leurs filles ou même de leurs petites-filles, qui survécurent misérablement le reste de leur âge, souvent méprisées par ceux-là même au nom desquels leurs époux, leur père ou grand-père firent le sacrifice de leur vie. Elle témoigne de la détresse de ces nombreuses veuves qui ne purent refaire leur vie ou de ces jeunes filles qui, du fait du déficit d’hommes tués à la guerre, trouvèrent difficilement chaussure à leur pied, ou si tardivement. Et le plus souvent sous la pression cléricale qui désirait repeupler les paroisses, plutôt que sous l’effet de pulsions amoureuses et passionnelles…

Sa propre mère Louise Desvignes (1792-1863), orpheline de père à deux ans, se maria à l’âge de trente et un ans avec un homme, Mathurin Turbellier (1801-1841), qui était son cadet de neuf ans!

Elle même, Françoise Félicité, prolongea son statut de « Catherinette » jusqu’à l’âge de trente-trois ans, pour épouser un brave métallurgiste de Châtellerault, tout juste majeur!

De ce point de vue, elle est donc « presque » un cas d’école. « Et même « le » cas d’école, si l’on veut bien considérer qu’elle fut une des dernières vraies victimes – bien que collatérale – de cette guerre impitoyable qui a saigné l’Anjou, une partie du Poitou et du Maine.

Par une étrange coïncidence ou un clin d’œil de la fatalité, elle naquit alors que la Vendée militaire et légitimiste engageait son ultime combat pour peser sur le destin national, et que cette insurrection désespérée allait piteusement échouer. Françoise-Félicité n’a en effet que deux jours, le 24 avril 1832, lorsque, très loin du lieu-dit Le Cossardier à Nort-sur-Erdre d’où elle découvre le monde, emmaillotée dans ses langes, la duchesse du Berry, Marie-Caroline de Naples, belle-fille de Charles X déchu, s’embarque à Gênes en Italie à bord d’un steamer pour rejoindre Marseille et tenter de soulever la Vendée contre Louis Philippe, le roi orléaniste détesté des « Bourbons »…

Cette aventure rocambolesque se soldera par un échec cuisant et par l’arrestation de la duchesse en novembre…

Ce sera  le dernier chapitre visible de la Vendée militaire qui deviendra dès lors, souterraine et mythique. Les générations qui suivront, n’auront néanmoins de cesse d’entretenir cette mémoire, en glorifiant le courage de leurs héros et de compatir au drame supporté par ce petit peuple des provinces de l’ouest, massacré sans pitié par les troupes de la Convention en 1794. Exception faite d’indécrottables nobliaux du bocage, la grande majorité des descendants d’insurgés, désormais convertie sans réserve à la République, affiche toujours une fidélité tripale à ses racines, sans cependant se revendiquer d’une adhésion anachronique aux principes monarchiques et religieux de ses ancêtres.

Au cœur de cette résilience, Françoise Félicité serait toutefois demeurée invisible, opaque à mon regard filial et bienveillant, sans un étonnant concours de circonstances, totalement indépendantes, mais qui m’ont irrésistiblement porté à m’intéresser à elle.

En premier lieu, il s’agit de ma visite en décembre 2019 de l’exposition temporaire organisée au musée d’Orsay, dédiée à « Edgar Degas » es qualité de peintre des danseuses de l’Opéra de Paris. Or, pour accéder aux œuvres, une fois franchi le hall d’entrée de l’ancienne gare, il fallait au préalable traverser une galerie plutôt sombre, où sont présentés des tableaux académiques du dix-neuvième siècle décrivant des scènes campagnardes. En général, peu s’y attardent, car les visiteurs sont pressés, à bon droit, d’admirer les tutus et les froufrous des petits rats, croqués dans les coulisses ou les alcôves de l’Opéra.

Pourtant, c’est parmi ces tableaux occultés par la gloire de Degas et par celle des Impressionnistes qui, non loin de là, enchantent d’autres salles, qu’un tableau daté de 1860 a particulièrement attiré mon regard. Il s’agissait d’une oeuvre du peintre réaliste Jules Breton  (1827-1906) intitulé  » Le Soir » représentant une jeune paysanne, assise sur une gerbe de blé. Elle se repose songeuse et lasse après une dure journée de moisson.

Le Soir de Jules Breton

Le Soir de Jules Breton

Pourquoi ce portrait champêtre de cette demoiselle m’a t’il immédiatement évoqué Françoise Félicité Turbellier? Tout simplement parce que cette botteleuse dans la fleur de l’âge était probablement l’exacte contemporaine de mon aïeule. J’en déduisis qu’elles se ressemblaient et il me plut alors d’imaginer que Françoise Félicité eût pu être le modèle du peintre.

Et de fil en aiguille, l’idée s’est imposée – Dieu sait pourquoi! – que ce visage encore juvénile mais empreint d’une certaine gravité et de mélancolie, pourrait être celui que Françoise Félicité Turbellier affichait lors de son mariage le 20 avril 1865 à Angers avec un ouvrier « parapluier » Antoine Frédéric Durau (1844-1911), mon futur aïeul!

Sereine, peut-être heureuse mais également lucide sur sa différence d’âge avec son mari. Ce couple n’eut d’ailleurs que deux filles : Augustine mon arrière-grand-mère, et sa sœur Louise Durau (1869-1954) qui demeura célibataire !

Je concède à cet instant de mon « roman » – de ma rêverie – que conférer au séduisant modèle de Jules Breton l’identité d’une femme qui, à l’époque, était déjà « vieille fille » est un peu audacieux… Je comprends que certains imputent cette illusion à une sorte d’éblouissement provoqué par une consommation excessive de produits hallucinogènes! Il n’en est rien… Il ne s’agissait juste que d’une réhabilitation posthume en beauté présumée!

Mais il fallait un élément déclenchant! En fait, Françoise Félicité Turbellier avait investi mes pensées, quelques heures auparavant, quand une alerte informatique de mon logiciel de généalogie m’avait rappelé, que parmi les dates anniversaires du mois de décembre, figurait celle de son décès à Angers, le 9 décembre 1895. Le même mois, mais de l’année 1841, respectivement le 6 décembre et le 15 décembre mouraient son père Mathurin Turbellier (1801-1841) et sa grand-mère paternelle Marie Gatel (1771-1841).

Françoise Félicité qui avait perdu son père à neuf ans, s’était donc signalée à moi avec son incroyable accumulation de souffrances, par le biais d’un outil statistique informatisé. Grâce à la peinture, je pus la doter en compensation d’un visage attrayant … Et ce faisant, j’ouvris alors les pages accessibles du livre de sa vie ou plus exactement de quelques fragments de son existence, ceux que nous révèlent et reflètent les archives officielles.

J’approfondirai car il me plait d’imaginer, parvenu à l’hiver de mon cheminement terrestre, que les morts ne dédaignent pas qu’on s’intéresse à eux. Nos facétieux défunts nous le font savoir par d’impénétrables voies, dont le recours, un même jour, aux arcanes mystérieux de l’informatique du sud-est asiatique, et au plaisir de flâner dans une galerie d’un musée parisien! J’aime en tout cas cette requête post-mortem que Françoise-Félicité m’a sûrement adressée, car elle défie le temps et outrepasse l’oubli.

Une question cependant persiste à me hanter: a t’elle, en dépit de tout, vécu des phases de bonheur intense? J’y reviendrai peut-être! Sûrement…Mais qui pourrait m’en informer plus d’un siècle après? Les préposés municipaux à l’état civil ne notent pas ces détails qui sont pourtant le sel de la vie.

Par pure curiosité en outre, je m’interroge sur l’endroit où se trouvent aujourd’hui ses cendres! Françoise Félicité, épouse Durau, étant décédée à son domicile d’Angers au 31 de la rue Desmazières, l’hypothèse la plus probable – faute de mieux – serait que sa dépouille ait été inhumée dans le cimetière de l’Est de la ville. Là où, par la suite furent enterrés son époux Antoine Frédéric en 1911, sa fille Augustine en 1941 et son gendre Alexis Turbelier en 1942… Et peut-être d’autres.

Cimetière de l’Est à Angers. Tombe présumée de Françoise Félicité Turbellier et Frédéric Durau. Tombe avérée d’Augustine Durau et d’Alexis Turbelier

Enfin, j’allais oublier une dernière énigme que je ne pense pas pouvoir résoudre un jour: « Fut-elle vraiment aussi belle que je l’entrevois et si désirable? »

Appartenant de naissance au « genre masculin » si décrié de nos jours, j’aimerais évidemment qu’il en fût ainsi, afin d’ajouter un attribut de fierté à « mon » héritage. Mais rien n’est moins sûr ou, si l’on préfère, tout est possible!

 

PS : Articles du blog « 6 bis rue de Messine » en lien (et en complément) du présent article:

  • Pierre Gâtel (1734-1792) mineur de charbon, présumé faux-saunier – mis en ligne le 4 août 2012
  • L’infortuné Jean Desvignes (1762-1794), voiturier par eau et « brigand » de la Vendée – mis en ligne le 11 mars 2013;
  • Janvier 1794: une dernière image, le dernier regard de Jean Desvignes – mis en ligne le 8 juin 2013.

 

 

Read Full Post »