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Posts Tagged ‘Epidémies et pandémies’

Dans un ouvrage qui vient de paraitre (janvier 2021) aux éditions Odile Jacob, titré « l’Homme façonné par les virus », les auteurs, Frédéric Tanguy responsable du laboratoire d’innovation vaccinale à l’Institut Pasteur de Paris, et Jean-Nicolas Tournier, chef du département « Microbiologie et maladies infectieuses » à l’Institut de recherche biomédicale des armées, citent dans leurs conclusions cette phrase du grand physicien théoricien anglais et cosmologiste Stephen William Hawking (1942-2018) :

« Le plus grand ennemi de la connaissance n’est pas l’ignorance, mais l’illusion de la connaissance ».

Cet aphorisme tombe à point nommé après « l’annus horribilis » que nous venons de vivre, au cours de laquelle la pandémie imputable au Covid 19 a réveillé, au nom d’une « Science » invoquée trop fréquemment à tort et à travers, et souvent prise en otage, à peu près autant de vocations de charlatans que de savants. Une pandémie qui en outre a probablement fait circuler via les différents médias et réseaux sociaux, à peu près autant de croyances indémontrables voire d’inepties sur les méfaits de ce virus et sur les propriétés de ses différentes mutations (variants) que de résultats étayés fondés sur des protocoles expérimentaux validés par la communauté scientifique.

Ne me prévalant pas de compétence universitaire en biologie, virologie, microbiologie, immunologie, infectiologie ou encore en épidémiologie – disciplines proliférant actuellement sur les médias – je me garderai bien d’ajouter de la confusion à la confusion et de proposer « ma » propre théorie sur les prochains développements de la pandémie. De même j’éviterai de me livrer à la facilité inquisitrice à la mode, qui veut que l’on désigne d’emblée des coupables ou des incapables responsables de la diffusion de l’infection. D’ailleurs s’agissant de la dissémination mondiale du virus, il n’est nul besoin d’être grand clerc pour pronostiquer que le virus a tout simplement emprunté l’avion, comme tout un chacun, et qu’en conséquence une des causes évidentes de sa propagation est la multiplication incessante et dérégulée des échanges à travers le monde. Quoiqu’il en soit, l’heure n’est pas (encore) aux contentieux inutiles. Les rhéteurs et les imprécateurs sont déjà suffisamment légion pour nous embrouiller.

J’observe sobrement qu’en dépit des bavardages des « diafoirus » de toutes les chapelles et malgré les multiples conseils et injonctions liberticides qu’on ne manque pas de nous infliger quotidiennement, l’épidémie est parvenue en moins d’un an, à endeuiller de nombreuses familles, à déstabiliser nos vies personnelles et collectives, à désorienter nos gouvernants, à mettre en péril nos structures de soins médicaux et notre système de santé, à fragiliser dangereusement nos démocraties, à restreindre nos libertés et, cerise sur le gâteau, à porter un coup fatal à nombre de secteurs économiques producteurs de richesse. Sans compter l’anéantissement d’une grande partie de la production culturelle! Au total, cette crise sanitaire qualifiée urbi et orbi « d’inédite » obscurcit nos désirs d’avenir et nous sape insidieusement le moral en nous privant, chaque jour un peu plus, de tout ce qui constituait, il y a peu, le plaisir de vivre. Pire! De vivre ensemble.  

Si donc je n’ai rien à dire sur le fond scientifique et accessoirement médical de cette pandémie et que je me contente, comme tous, d’espérer un retour rapide à une existence (presque) normale, grâce notamment à la vaccination de masse, je me crois néanmoins autorisé à penser qu’il faut sans délai se préparer à une sorte d’aggiornamento « culturel » voire idéologique, auquel ce virus nous contraint, et envisager sérieusement de redéfinir notre place – sinon notre raison d’être – dans l’univers immense et infiniment diversifié des organismes vivants. 

Un aggiornamento qui, à la suite de cette épreuve, nous conduira probablement à réviser nos vieux et plus ou moins tacites paradigmes anthropocentristes en vertu desquels notre espèce occuperait une place centrale dans la création « au sommet de l’arbre du vivant ». Il nous faudra en effet faire le deuil de cette interprétation tendancieuse et erronée de la théorie de Charles Darwin (1809-1882), aux accents créationnistes inavoués qui de fait, nie sournoisement l’évolution des espèces, tout en prétendant l’accepter.

Non, l’évolution des espèces vivantes n’implique pas que la finalité de la vie et son aboutissement s’incarnent dans un « homo sapiens » à l’image de Dieu. Non, les lois de la nature ne se conforment pas à notre conception pro domo et religieuse de l’éthique. Le « hasard et la nécessité » s’appliquent, sans exception, à toutes les formes d’organisation de la matière vivante, du virus nanométrique à l’énorme baleine bleue! 

Faute de procéder à cette révision drastique de notre vision du vivant, le risque n’est pas négligeable d’être de nouveau pris de court lors de la prochaine poussée épidémique!           

Et de ce point de vue, l’ouvrage précité (l’homme façonné par les virus) fort bien documenté – et opportunément publié – fournit au béotien curieux, nombre de données contextuelles qui permettent de regarder la pandémie virale actuelle et les menaces infectieuses futures avec un certain recul, eu égard aux enseignements tirés des fléaux épidémiques du passé, à leur influence sur les grands événements de notre histoire et à l’état actuel des connaissances scientifiques en microbiologie et génétique.  

Ce livre n’est d’ailleurs pas le seul à la portée du grand public, qui mette l’accent sur les nouvelles formes de cohabitation/collaboration que nous avons instauré – et que nous devrons admettre de bon ou de mal gré – avec l’ensemble des espèces vivantes, à commencer par celles qui composent notre « microbiote » sans lesquelles nous ne pourrions pas vivre et que nous hébergeons à la surface ou dans notre corps. Une incroyable quantité « de bactéries, de virus, d’êtres unicellulaires, dont la seule raison d’être est de vivre et de se reproduire, en nouant des relations d’intérêts réciproques avec les milliards de cellules propres de notre organisme.

« Nous sommes constitués d’autant de cellules humaines que de cellules bactériennes » importées au fil de notre histoire personnelle

Dans ces conditions, le narcissisme de l’homo sapiens que nous sommes tous, devient une incongruité contre nature. Et la principale vertu pour s’accommoder sans dommage de cet état de fait, est la lucidité mais aussi l’humilité, d’autant qu’il semblerait que moins de 15% des espèces vivantes ont été jusqu’à présent identifiées.

Dans notre propre intérêt, une nouvelle compréhension des équilibres naturels, dénuée d’arrogance anthropocentriste s’impose donc, qui s’affranchisse de toute hiérarchisation injustifiée et inféconde des espèces, ainsi que de tout réductionnisme d’essence génétique (déterminisme génétique absolu) ou religieuse ( « Dieu l’a voulu ainsi »).  

D’autres ouvrages plus anciens avaient déjà ouvert la voie de cette réflexion vers une nouvelle vision de l’ordre du monde, fondée sur la raison. Nous n’avons peut-être pas toujours su les lire ou les comprendre! D’où notre sidération face à l’épidémie de coronavirus, qui n’est certainement pas le dernier épisode de ces « luttes » pour la vie dont nous sommes à la fois, les acteurs, les témoins et parfois les victimes et dont notre génome porte les traces.

Un même principe de vie anime cette colossale ménagerie. Un même principe de vie à propos duquel nous nous disputons, toutes espèces confondues, depuis la nuit des temps. Appartenant à l’espèce humaine, comme tous ceux qui voudront bien lire ces lignes, je confesse nourrir une « petite » préférence pour cette famille, dont j’apprécie qu’elle soit dotée de nombreux avantages sélectifs sur les autres espèces, même si sa complexité fait aussi sa faiblesse. 

fractale choux

Bref, exception faite de l’œuvre de Darwin qui demeure plus que jamais d’actualité, en particulier, son ouvrage majeur publié en 1859 sur « l’Origine des Espèces au moyen de la Sélection Naturelle, ou la Préservation des Races les meilleures dans la Lutte pour la Vie », citons quelques essais plus proches de nous, qui, faisant état des prodigieux travaux des dernières décennies en matière de génomique, de génétique et de paléogénétique. plantent le décor en montrant « la fabuleuse diversité » des bactéries et plus généralement des microorganismes dont bien sûr les virus:

  • La logique du vivant – une histoire de l’hérédité – (1970) de François Jacob (1920-2013) Prix Nobel de Médecine, une référence incontournable; 
  • Le Hasard et la Nécessité -Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne – (1970)  de Jacques Monod (1910-1976) Prix Nobel de Médecine;
  • Ni Dieu, ni gène – pour une autre théorie de l’hérédité – de Jean-Jacques Kupiec, biologiste et épistémologue et de Pierre Sonigo, biologiste moléculaire et virologue, un des pionniers de l’identification du SIDA 

Né lors baby-boom d’après-guerre, j’ai connu (subi) comme tous ceux de ma génération vivant en Europe, les maladies infantiles infectieuses bénignes. J’ai appris en outre que la vaccination dont Louis Pasteur fut en France le génial promoteur m’avait épargné les plus redoutables affections et que s’agissant des autres, les antibiotiques suffisaient pour les éliminer!  

Alexander Fleming (1881-1955) découvreur de la pénicilline en 1929

A cette époque, l’agression épidémique semblait nous accorder une trêve. On en avait hâtivement déduit un paradigme dominant qui « postulait » que les maladies les plus redoutables comme la peste, les dysenteries, le choléra, la variole, la tuberculose et toutes les autres pathologies graves d’origine bactérienne ou virale étaient en voie d’extinction. Elles avaient disparu de nos contrées et partout ailleurs elles s’éteindraient sous l’effet du progrès et du développement économique.

Ces résultats encourageants et présumés définitivement acquis avaient été obtenus grâce à la prévention vaccinale, à la révolution pasteurienne, grâce aussi aux préceptes d’hygiène qu’on nous inculquait et enfin grâce aux progrès considérables de la médecine curative « boostée » par des médicaments efficaces, dont, bien sûr, les antibiotiques!

Incidemment, l’utilisation massive (trop) des insecticides (DTT) et des pesticides permirent non seulement d’accéder à l’autonomie alimentaire en Europe, de produire une nourriture globalement saine d’un point de vue bactériologique et surtout de supprimer nombre de colonies d’insectes porteurs et transmetteurs de pathologies infectieuses. Ironie du temps, on affirme plutôt l’inverse aujourd’hui…

En dépit de ce vent d’optimisme sanitaire, on n’ignorait pas que la lèpre, le paludisme, la fièvre jaune, le typhus etc. subsistaient encore de manière endémique dans les contrées les plus pauvres du globe, où les conditions climatiques s’y prêtaient et où leur transmission étaient facilitée par l’absence d’hygiène et par la promiscuité avec certains animaux domestiques ou consommés (zoonoses) et par piqures de moustiques locaux.  

Enfants, notre sérénité face au risque infectieux relayait en fait la confiance de nos parents dans les bienfaits de la médecine « moderne » qui affectivement avait fait reculer drastiquement les maladies les plus effrayantes comme la tuberculose où la variole, maladies tueuses de la période précédente. Cette apparente accalmie bactérienne ou virale avait tellement éloigné la pression épidémique, que la disparition de certaines maladies ne faisait plus débat. Devenu invisible, l’ennemi mortel était réputé ne plus exister, terrassé par l’intelligence humaine! 

Ma mère vouait d’ailleurs un culte absolu au progrès scientifique. A rebours de la tendance actuelle à l’autoflagellation et aux commémorations des tragédies passées, elle considérait qu’il n’y avait pas lieu de s’encombrer la mémoire des malheurs de jadis. Elle était à cet égard représentative de la génération des Trente Glorieuses, qui après avoir souffert des privations de la guerre, n’avait pas d’autre souci que d’aller de l’avant sans s’attarder à regarder dans le rétroviseur.   

Lorsque nous étions un peu « patraques », elle convoquait  le « docteur Heck » le mythique médecin de famille qui se déplaçait, de jour comme de nuit. Et généralement, après prescription d’antibiotiques à large spectre,  l’affection était rapidement circonscrite. Le moins drôle, c’était les séances de vaccination dans le centre de protection médicale et infantile du quartier et les piqures dans l’épaule !

Au fond, les seules maladies qui, à nos yeux, menaçaient encore notre santé et représentaient à nos yeux de réels périls, c’étaient les cancers et les « crises cardiaques ». Ils avaient tué mes deux grands-pères. A Angers, non loin des carrières, on évoquait aussi la schistose, la silicose des mineurs d’ardoise de Trélazé et l’alcoolisme…

Ce n’est que bien plus tard, que surgirent de nouvelles préoccupations sur certaines maladies émergentes, comme les dégénérescences de tous ordres dont la survenue était en partie liée à l’augmentation constante de l’espérance de vie. Et bien sûr, on commença aussi à identifier de nouvelles maladies imputables à la pollution, notamment en milieu de travail, au delà des maladies professionnelles reconnues de longue date comme le saturnisme ou les affections toxiques dues au benzène …

En résumé, jusque dans le dernier quart du vingtième siècle, exception faite des spécialistes, la plupart d’entre nous interprétait le risque épidémique  comme un risque du passé, ou à tout le moins, comme un risque en voie de disparition à brève échéance. On pensait en effet connaitre la plupart des clés permettant de le contourner.

Le signalement des premiers cas de sida en France en 1981 changea fondamentalement la donne! Le rétrovirus mortifère sortait de la clandestinité!  

Le malaise s’intensifia lorsque au début de ce siècle, certains virus notamment de grippes, plus agressives et mortifères que d’ordinaire, défièrent les schémas classiques sur le risque infectieux. Mais, il ne s’agissait alors que d’alertes sur l’omniprésence résiliente du phénomène bactérien et viral, car ces épidémies furent assez aisément circonscrites, plusieurs d’entre elles s’éteignant même spontanément. 

N’empêche que ces premiers signaux après un siècle de trêve attestaient de la résurgence d’un risque épidémique mondial. Plusieurs facteurs expliquaient sans doute ce phénomène qui ébranla nombre de nos certitudes, en particulier la croissance démographique et les mouvements incessants de population qui favorisent les contaminations croisées entre des peuples immunisés et d’autres naïfs vis-à-vis d’un microorganisme pathogène. Les aztèques ont plus sûrement été éliminés par les infections exogènes apportées par les découvreurs des Amériques que par les armes des conquistadors. D’autres motifs furent avancés comme l’inefficacité croissante des antibiotiques contre les bactéries et les bacilles, ou encore les variations climatiques ou la pollution environnementale…

Mais la principale cause de ces bouffées épidémiques inattendues est à rechercher indirectement dans notre vision anthropocentriste du monde biologique.  Notre erreur est d’abord d’ordre épistémologique. Pensant avoir été créés à l’image d’un hypothétique dieu, nous nous sommes crus omnipotents et autorisés à aborder l’univers du vivant sous l’angle de la survie d’une seule espèce, la nôtre. Et de concevoir la prévention des épidémies avec cette perspective.

Cette myopie fautive nous a conduit à ignorer idéologiquement les millions d’espèces et de microorganismes avec lesquels nous cohabitons depuis probablement des milliards d’années. Et de surcroit en leur prêtant des intentions qu’ils n’ont pas. Les ignorant, il était impossible de les comprendre et donc d’actualiser scientifiquement et structurellement nos moyens pour lutter contre les épidémies. 

Au moins, la crise sanitaire actuelle due au Covid 19 nous a permis de redécouvrir – ce qui aurait dû relever de l’évidence – que nous sommes partie liée avec toutes les bactéries et tous les virus de la terre. Quoiqu’on fasse et quoiqu’on veuille, nous n’aurons jamais d’autre choix que de vivre avec. Eux comme nous attestent de l’histoire de la vie sur notre planète, et dans ce contexte la nôtre n’est qu’un épiphénomène particulier dans une fresque beaucoup plus grandiose.

Se refuser de penser ainsi, c’est se condamner à de douloureux contresens. C’est finalement se désarmer par déni du réel ou par refus d’une complexité dérangeante. C’est s’interdire a priori de jouer complètement notre propre partition dans le cirque de la vie ! Laquelle consiste à optimiser nos choix pour limiter les dommages…

Inverser la tendance est une priorité qui suppose de prendre conscience, sans barguigner, que l’aventure humaine sur terre, jusque dans l’intimité de son génome, témoigne de tous les combats gagnés ou perdus avec les autres espèces y compris humaines (Néandertal). Cela suppose aussi d’approfondir la compréhension de toutes ces cohabitations « d’intérêt » – au sens de la sélection darwinienne – que nous sommes parvenus à établir avec d’autres histoires sur la base d’innombrables métissages sur des millions de générations. 

Pour conclure, m’inspirant des travaux précités, je dirai que cette tragédie du Covid 19 aura, malgré tout, servi à quelque chose, si elle nous apprend la lucidité et la modestie sur notre propre condition ainsi que sur la complexité de nos rapports avec notre environnement. Ce sera finalement gagnant si de surcroit, en s’abstenant de recourir à des faux-semblants ou de se réfugier dans des solutions explicatives simplistes peu ou prou métaphysiques, cette crise nous fortifie intellectuellement pour affronter sans se laisser surprendre les fièvres épidémiques du futur. 

Au préalable, il nous faut nous faire à l’idée que :

  • Les lois de l’évolution des espèces vivantes énoncées par Darwin sont universelles et qu’aucun type d’organisation du vivant ne jouit d’un statut privilégié;
  • La matière vivante est d’abord une matière – au sens physico-chimique du terme – et donc soumise aux lois de la nature, commune à toute matière; 
  • Notre génome est un livre d’histoire; 
  • Notre corps est un écosystème.  

 

Cerneaux de noix – cerveau 

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   PS : Mal Aria (mauvais air), le titre de ce billet a donné son nom à la Malaria, l’autre appellation du paludisme, appelée aussi « fièvre des marais ». Il s’agit d’une parasitose transmise par des moustiques. 

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