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Posts Tagged ‘enfants illégitimes’

Il n’est pas rare qu’au hasard de mes pérégrinations ou de mes escapades buissonnières dans les registres paroissiaux d’Ancien Régime des villages du Maine-et-Loire, je tombe sur un acte de sépulture ou de baptême, ne comportant que le prénom de l’intéressé(e), précédée ou suivie de la mention « illégitime »…Quand il s’agit d’un baptême, le bébé est souvent présenté au curé par une « matrone », une « sage-femme » ou une « accoucheuse » et parfois l’identité de la mère est indiquée…L’illégitimité résulte, non de la méconnaissance de l’identité maternelle, car dans cette hypothèse l’enfant aurait été qualifié de « trouvé » mais de l’absence d’un père officiel, c’est-à-dire d’un homme qui puisse être qualifié de « père » du fait de ses liens maritaux avec la mère. Un enfant illégitime était donc un enfant né « hors mariage ». Au sens littéral, il était « hors la loi »! Ce qui ne signifiait pas pour autant que le géniteur fût inconnu… Simplement, le « séducteur » bénéficiait du bénéfice du doute et de la complicité machiste du corps social d’alors. On taisait son nom.

En revanche, les curés, qui, parfois, étaient peut-être  les heureux bénéficiaires des faveurs de la mère, prenaient un malin plaisir à lui faire supporter la « faute » . Aussi, outre son nom, son statut matrimonial figurait sur l’acte. Ainsi, n’hésitaient-ils pas à signaler avec une petite pointe de sadisme, le veuvage de la fautive lorsque c’était le cas. Mieux, ils ajoutaient le patronyme du défunt mari, afin que nul n’ignore qu’il était devenu, en quelque sorte, un cocu à titre posthume!

La pauvre femme, considérée comme une paria, régulièrement bannie et rejetée par sa propre famille, devait pour survivre se livrer à la mendicité, à la rapine, voire à la prostitution, allant parfois jusqu’à vendre ses charmes à ceux-là même qui étaient à l’origine de sa situation. Ainsi stigmatisée  du sceau d’infamie, elle menait une vie misérable. Elle conservait, malgré tout, une existence légale.

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Cependant, il y avait pire que le sort réservé aux mères!  Celui des gamins ou des gamines, issu(e)s de ces unions socialement prohibées et donc « illégales ». Leur sort était encore moins enviable… Tout bonnement privés d’identité, ils traînaient leur misère, leur vie durant, affligés du poids des conditions de leur conception, comme s’ils étaient responsables de leur origine socialement « honteuse »! Comme si, par un retournement curieux de la charge, la fécondation d’un ovule par un spermatozoïde venu d’horizons illicites était le résultat d’une action volontaire et perverse de leur part!

D’emblée, avant même d’avoir pris conscience d’eux mêmes et d’avoir émis leurs premiers gazouillements, ils appartenaient à la catégorie des sous-hommes condamnés par nature à la marginalité. Fauteurs – malgré eux – de trouble à l’ordre moral, ils devaient  éternellement payer au nom d’un ordre public intolérant et injuste, dont les curés des paroisses étaient les gardiens vigilants.  Le tableau était différent et beaucoup moins tragique pour les bâtards des princes et des rois…

Ces naissances « illégitimes » n’étaient heureusement pas trop fréquentes, car, en dépit d’une féroce et cruelle répression, les paysannes ou les filles du peuple, « illégalement » enceintes, s’efforçaient, autant se faire que peu, d’interrompre leur grossesse. Souvent au péril de leur vie, elles confiaient leur destin aux mains crasseuses d’avorteuses ou de « faiseuses d’anges » qui n’hésitaient pas à les dénoncer lorsque l’affaire tournait mal. En tout état de cause, les risques pour ces malheureuses « parturientes » étaient extravagants et aboutissaient classiquement à la mort.

Selon les historiens de l’Anjou, les naissances illégitimes représentaient environ un pour mille de l’ensemble des naissances dans les campagnes angevines et probablement un peu plus dans les grandes agglomérations comme Angers…

Les enfants qui survivaient n’avaient guère d’autre choix que de fuir leur village, de s’enrôler dans les armées royales, ou plus prosaïquement de devenir les journaliers pour les travaux agricoles les plus pénibles. Autrement dit, ils avaient juste le droit de devenir les esclaves des autres villageois, c’est-à-dire de ceux qui avaient le droit de vivre au grand jour et qui pouvaient se prévaloir d’une identité propre et prétendument honorable.

Beaucoup de ces exclus recherchaient dans le brigandage, une reconnaissance qu’ils n’auraient su acquérir autrement, voire une certaine dignité et en tout cas un moyen de vivre. Ils terminaient souvent  leur vie au bout d’une corde… Mais quel autre destin envisager lorsqu’on est, constamment, montré du doigt et privé pour toujours du droit de s’intégrer « légalement » dans la société?

Finalement, ils mouraient comme ils étaient nés, « anonymes »… Ainsi en atteste, parmi tant d’autres exemples, l’acte de sépulture découvert tout récemment au cours d’une de mes recherches « numérisées » sur le village de Montreuil-sur-Maine, où mon attention a été attirée par un certain « Clément » un homme de vingt cinq ans, décédé le 9 février 1771  dans ce village riverain de la Mayenne, berceau d’une partie de ma famille paternelle. Sur l’acte assez laconique,  rédigé par le curé, sont mentionnés deux témoins, un journalier, Jean Renou et un cordonnier Mathurin Corbin. Ces deux-là sont peut-être des amis du défunt, ou simplement des passants qui se trouvaient là et qui avaient découvert le cadavre. On n’en saura rien, car rien n’est dit sur les circonstances de cette disparition étrange d’un jeune adulte dans la fleur de l’âge. On ne saura rien sur son nom, ni évidemment sur sa filiation! Et aucun généalogiste ne se penchera sur ce dossier sans issue.

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Montreuil-sur-Maine 1771 (AD49)

Des milliers de personnes furent ainsi effacées à jamais de la mémoire humaine, par malchance d’être nées en dehors des standards du temps. Le code civil de 1804 n’a nullement réparé les torts qui leur furent causés. D’illégitimes, ils sont devenus « naturels », ou « adultérins », mais rien ne changea fondamentalement en dépit des « droits de l’homme » de 1789 …Il faudra attendre le début du 21ème siècle pour qu’ils puissent jouir de mêmes droits que ceux des enfants légitimes, y compris en matière d’héritage! Il faut dire qu’en France, les naissances hors mariage se sont multipliées dans des proportions exponentielles depuis un demi-siècle, et que le maintien d’un statu quo réactionnaire devenait impossible…

En ces temps de commémoration, il ne reste plus qu’à apposer une plaque aux enfants illégitimes, qu’aucun jamais ne pleura, et ne chercha à revendiquer comme un des siens. A quoi bon, se souvenir de ce qui n’a pas lieu d’exister?

Mais les temps changent: les exclus pour cause de sexualité hors mariage ont quasiment disparu des radars, et ils sont remplacés par d’autres exclus, ceux de l’exode et de la misère… qui vivent aussi dans l’illégalité. Que faire? Eux aussi sont « illégitimes » !! De nos jours, on dit plutôt, « irréguliers ».

 

 

 

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