Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘Energie nucléaire’

Il arrive que quelques lignes en disent plus que de très longs discours sur le fonctionnement de l’Etat ainsi que sur la détermination et le pragmatisme de ses chefs.

Ainsi en est-il de la très courte saisine – reproduite ci-dessous – du Conseil d’Etat par le Général de Gaulle, en date du 16 octobre 1945.

Le Général alors Président du Gouvernement d’unité nationale constitué après la Libération, en l’occurrence en septembre 1944, avait parfaitement compris que la France devait, pour demeurer une grande puissance sur la scène internationale, notamment d’un point de vue militaire, se doter impérativement d’une industrie nucléaire significative, avec pour objectif de développer à court terme une première « pile » nucléaire, préfigurant une future filière, et ultérieurement de disposer d’un arsenal de dissuasion nucléaire, à l’exemple des Etats Unis et de l’Union Soviétique.

La France pouvait s’appuyer, pour ce faire, sur des compétences nationales, sanctionnées en particulier par des prix Nobel, en la personne d’Irène (1897-1956) et de Frédéric Joliot-Curie (1900-1958), sur des physiciens et chimistes de premier plan comme Francis Perrin (1901-1992), Pierre Auger (1899-1993), Hans von Halban (1908-1964) ou Lew Kowarski (1907-1979) ainsi que sur de nombreux ingénieurs et chercheurs de talent, issus de l’Université ou des Grandes écoles.

De Gaulle savait aussi qu’il disposait de centres universitaires de haut niveau en pleine renaissance académique après la trop longue mise en sommeil imposée par la guerre et le départ de certains savants vers les Etats Unis ou l’Angleterre. Il y avait enfin le Collège de France qui avec ses professeurs avait maintenu un semblant d’activité scientifique pendant l’occupation, sous l’égide notamment du couple résistant Joliot-Curie, mais il n’y avait pas de structure spécifiquement dédiée au nucléaire. C’est précisément pour combler ce vide que le général décida de créer le Commissariat à l’énergie Atomique. Et urgemment!

Aux nécessaires réserves contextuelles près, la comparaison entre notre époque et l’immédiat après-guerre montre de grandes différences d’approches dans la réalisation de projets politiques. Elles ne sont que très rarement à l’avantage du temps présent. Actuellement la paperasserie et les procédures administratives sont devenues à ce point envahissantes et pléthoriques, qu’elles paralysent l’action publique et interdisent de facto la réalisation de grands projets technologiques.

Dans le processus voulu par de Gaulle de création du CEA c’est tout le contraire. Ce qui frappe en effet et qui est remarquable c’est le ton sans appel du message que le Général adresse au Vice-Président du Conseil d’Etat ainsi que la brièveté et la sécheresse d’un texte qui ne s’embarrasse pas de civilités ampoulées. C’est l’ordre d’un chef militaire à un subordonné qu’en toute rigueur pourtant, le destinataire n’est pas vraiment!

L’unique phrase du message, concise, presque comminatoire, rédigée sans la moindre trace d’affect fut écrite de la main du Général de Gaulle. Le délai de deux jours, imposé au Conseil d’Etat pour « examiner » le projet d’ordonnance et de décret portant création du Commissariat à l’Energie Atomique, était manifestement non négociable!

 » Prière de procéder d’urgence à l’examen des projets d’ordonnance et de décret concernant le Commissariat à l’Energie atomique dont le gouvernement doit délibérer jeudi 18 Ch de Gaulle « 

D’ailleurs ce délai fut respecté puisque que le CEA a été officiellement créé le 18 octobre 1945.

Tout, ensuite, s’est déroulé avec célérité: en janvier 1946, Frédéric Joliot-Curie, prix Nobel a été nommé Haut-Commissaire à l’énergie atomique, et Raoul Dautry (1880-1951), un polytechnicien, ministre sortant du gouvernement provisoire, administrateur général.

La direction scientifique du CEA en 1946 – au 1er rang de GàD: Pierre Auger, Irene Curie, Frédéric Joliot, Francis Perrin, Lew Kowarski

A partir de cet instant, l’histoire du CEA débuta, sous l’égide enthousiaste de pionniers français de la physique nucléaire.

A peine trois ans plus tard, en 1948, le premier réacteur nucléaire français de conception française, la pile ZOE « divergeait » sur le site désarmé du Fort de Chatillon de Fontenay-aux-Roses. Et la France rejoignait le cercle restreint des pays disposant d’une industrie nucléaire capable de maitriser la fission de l’atome, de produire de l’énergie et de créer des radioéléments artificiels, dont certains furent utilisés en radiothérapie anti-cancéreuse. .

Cet exploit technologique et institutionnel, en si peu de temps, de surcroit dans un pays se relevant tout juste du traumatisme de la guerre, serait aujourd’hui impensable. Inimaginable même. En effet, rien que pour « déclasser » un site anciennement nucléaire, désormais décontaminé et assaini, autrement dit pour le barrer de la liste des installations nucléaires déclarées ou autorisées, un équipement exempt de toute pollution radioactive, ne présentant donc plus de danger pour les populations environnantes ou pour celles qui pourraient s’y implanter, une décennie, au moins, est en général – et au minimum – requise pour parvenir à une conclusion.

Et cette dernière, en dépit des précautions prises, des multiples expertises pratiquées et des nombreux recours juridiques rejetés, apparaitra toujours suspecte à ceux qui s’obstineront à proclamer qu’un risque subsiste, que l’essentiel a été délibérément masqué et que des « cadavres » honteux continuent de prospérer dans les placards.

Pour aboutir à un résultat comparable à celui obtenu en quelques jours par le général de Gaulle en 1945, à savoir la création d’un organisme public d’expertise et de recherche, tel que le CEA, plusieurs années de procédures seraient actuellement nécessaires rythmées par des centaines d’heures de réunions encadrées par des myriades labyrinthiques de règlements et matérialisées par des milliers de documents ou rapports, tantôt classés confidentiels, tantôt publics, mais toujours publiés dans la presse. L’ensemble étant régulièrement ponctué de « révélations scandaleuses » sur la duplicité présumée des pouvoirs publics et des exploitants nucléaires!!

Ainsi va la modernité et ses dérives hautement favorisées par la prise du pouvoir d’Etat depuis une quarantaine d’années par des technocraties arrogantes, cultivant le dogme trompeur d’une prétendue indépendance et d’une compétence supérieure calée sur le principe de précaution interprété à l’excès. Ces « grands commis de l’Etat devenus autonomes n’ont eu de cesse, depuis lors, de soustraire tous les processus de décision en ces domaines à risques, au contrôle politique de ceux régulièrement investis par le suffrage populaire pour ce faire. Lesquels acteurs politiques ont laissé faire, timorés à l’idée de faire face à des responsabilités qu’ils répugnent à assumer par crainte d’avoir à en rendre compte un jour dans une instance contentieuse.

Alors que la résilience nucléaire redevient un sujet à la mode, pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre, il n’est donc pas inutile de rappeler – sans grande illusion d’ailleurs- l’épisode de la création gaullienne du CEA, épisode glorieux de notre histoire scientifique, industrielle et militaire.

Mais, n’est pas le Général de Gaulle qui veut. Même moi, qui ne me réfère pas spontanément à la tradition gaulliste, je m’en suis aperçu!

En effet, combien de ceux qui se rangent aujourd’hui parmi ses admirateurs inconditionnels prendront, le moment venu, les bonnes décisions pour accompagner ce renouveau nucléaire, en récupérant le pouvoir décisionnel qui leur a été démocratiquement confié mais qui leur a été progressivement confisqué par consentement mutuel par l’hydre technocratique des grands commis de l’Etat, agissant pour le compte de leurs corporations respectives?

Combien de ces Don Quichotte de campagne électorale, auront le courage, une fois élus, de supprimer les nombreuses Autorités administratives indépendantes qui ont fleuri en France ces dernières décennies, sur les champs de ruine de leurs renoncements et de leurs désertions? Combien abrogeront ces authentiques dénis de démocratie qu’incarnent ces couteuses et illégitimes « autorités » ?

Jusqu’à quand enfin laissera t’on l’intérêt général se déliter entre les mains complices de minorités agissantes, agressives mais incapables d’entrevoir l’avenir autrement qu’en régressant, associées à des technocrates abusant de notre crédulité et producteurs compulsifs de normes liberticides?

Irène Joliot-Curie et Francis Perrin
lors de la présentation de la Pile Atomique Zoé le 21 décembre 1948

PS : Un exemplaire du fac-similé du message du Général de Gaulle fut longtemps exposé encadré, dans le couloir du restaurant d’entreprise du CEA de Fontenay-aux-Roses conduisant aux salons de réception.

Celui reproduit dans ce message est la numérisation d’un autre fac-similé dont m’avait fait don dans les années 1980, le professeur Pierre Pellerin patron du SCPRI. L’original de ce document exceptionnel doit être conservé dans les archives du CEA.

Read Full Post »