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Posts Tagged ‘élections cantonales’

Il y a peu, on glosait avec force arguments sur le caractère désuet de nos vieux départements. C’est vrai qu’ils ne datent pas d’hier et qu’ils sont sans doute un peu poussiéreux! Créés par l’Assemblée Constituante en 1790, ils portent néanmoins témoignage d’un passé qui nous relient à nos aïeux. Et ce, d’autant plus, qu’ils figurent parmi les derniers héritages de la Révolution française, parvenus presque intacts jusqu’à nous.

En 2012, pourtant, ceux qui, fringants, venaient d’accéder au pouvoir les poches pleines de promesses, semblaient vouloir en faire leur deuil. C’est tout juste s’ils ne déversaient pas l’anathème sur ces vestiges des administrations territoriales d’antan, qui, selon eux, n’avaient plus vraiment de raison d’être à l’heure de la mondialisation tous azimuts. Des communications aux transports en passant par la Finance – alors considérée comme l’ennemie principale – ces néo-molettistes étaient convaincus que la révolution numérique était en marche et qu’elle balaierait tout. Par conséquent, l’espace politique des structures imposées par l’histoire, y compris celui dévolu à la gestion de la vie locale, devait nécessairement se réduire comme peau de chagrin !  C’était la vérité d’il y a environ deux ou trois ans!

Internet et ses réseaux sociaux constituaient alors aux yeux de ces modernes élites, l’Univers virtuel à portée de clavier, d’où émergerait une nouvelle démocratie de « proximité » qui remplacerait avantageusement celle bituminée et chaotique des voies départementales convergeant vers les chefs-lieu de canton ou d’arrondissement. En outre, cette fine fleur de la haute technocratie parisienne ( c’est-à-dire faussement provinciale) se répandait un peu partout avec des trémolos dans le discours, en affirmant qu’un des handicaps majeurs de la France résidait dans la complexité de son organisation administrative et la multiplicité de ses échelons décisionnels. Un mille-feuilles désordonné, où chaque administration, territoriale ou d’Etat, se croyant seule dépositaire et garante du service public, épuiserait ses forces à concurrencer ses rivales et à se cloisonner dans une réglementation inextricable pour le commun des mortels. Un contexte dans lequel les « élus du peuple », pour la plupart cumulards spatio-temporels et relais autoproclamés des aspirations populaires, souffraient de schizophrénie, contraints de défendre le jour, comme gestionnaires des « territoires » ce qu’ils contredisaient le soir comme parlementaires « hantés » par l’intérêt supérieur de la Nation. Et, pendant ce temps, les services respectifs placés sous leur autorité se marchaient sur les pieds et alourdissaient les procédures…

Forts et fiers de ce constat dont ils firent un de leurs chevaux de bataille, nos « frais émoulus » dirigeants s’érigèrent dès 2012 en critiques sévères, parfois cruels de l’organisation territoriale française. Tels les députés de la noblesse lors de la nuit du 4 août 1789, qui se firent hara-kiri dans l’enthousiasme général en jetant par-dessus bord l’ensemble de leurs privilèges,  ils se promirent de faire la peau aux conseils généraux dans le cadre d’une grande loi de simplification et d’aménagement du Territoire.

Dans un premier temps, ce mouvement vers la réforme fut salué sans réserve par tous les godillots. Avec un certain masochisme d’ailleurs, à moins que ce fut avec une certaine dose d’inconscience, car beaucoup feignirent d’oublier que dans de nombreux cas, ce furent précisément ces conseils généraux, qui leur firent gravir l’échelle sociale et qui leur permirent de vivre confortablement avant d’atteindre les sommets. On omet trop fréquemment de rappeler le rôle d’incubateur de carriéristes que jouèrent de tout temps les Conseils généraux. Et en particulier de tous ces petits élus médiateurs complaisants et dociles, entre la population et le pouvoir!

C’est au sein des Conseils généraux, en particulier, qu’ils apprirent à serrer les paluches sur les marchés dominicaux, seule activité politique que pour la plupart, ils exercèrent avec talent et avec une autonomie relative, car, pour le reste, il leur suffisait de se lover frileusement dans une discipline républicaine quasi-contractuelle, et de voter comme il faut – c’est-à-dire comme on leur disait -dans les différentes commissions ou instances plénières desdits Conseils. Lesquels, en contrepartie, leur octroyaient reconnaissance, gite et couvert! Et pour les plus bavards, un bel avenir.

Et voilà que, mue par une sorte de lucidité aussi subite que mortifère, la majorité parlementaire de 2012 se mit – comme un seul homme – à dénoncer l’inutilité, voire la perversion coûteuse du « mille-feuille » administratif. Non sans quelque motif d’ailleurs, car il n’est pas faux de prétendre qu’au fil du temps et au gré des intérêts subalternes de politiciens prétentieux de toutes les générations, de nombreuses « institutions » territoriales ont été créées, dotées de compétences et d’attributions redondantes et inutilement cumulatives. Au demeurant, elles sont généralement sans réel pouvoir – hormis celui de lever des impôts – car l’Etat central a toujours veillé à limiter leurs prérogatives tout en affirmant le contraire.

A se demander même, si dans ce jeu de rôle, l’Etat n’a pas tout simplement cherché à brouiller les missions – voire à les compliquer à dessein – pour maintenir en situation de sujétion tous ces petits féodaux, qu’il avait lui-même adoubées. On ne sait jamais, de César à Giscard, nombreux sont ceux qui constatèrent à leur dépens que ceux qu’on a nourris en son sein se retournent contre soi. Devenant démesurément ambitieux, ils pourraient se rebeller, pensant à tort, avoir vocation à être ce qu’ils ne sont pas, à savoir des vrais chefs. Pour pallier ce détestable penchant, l’Etat jacobin, non démenti – et même conforté – par la Constitution de la cinquième République, a toujours rêvé de transformer les élus locaux en honnêtes fonctionnaires, tout en entretenant la fiction de leur autonomie et en vantant les mérites d’une décentralisation, qui au mieux se limite à une déconcentration sous surveillance préfectorale! Simple constat que chacun peut dresser, mais, qui, au demeurant ne me hérisse pas outrageusement.

Ce sont en tout cas dans ces conditions, que les nouveaux convertis au « choc de simplification », encore soucieux d’appliquer le programme qu’ils avaient annoncé lors de leur élection, en étaient à envisager, dans un stupéfiant mouvement d’aggiornamento, la suppression de la notion même de département! Cette audace pouvait néanmoins surprendre de la part de ces besogneux tenants du « camp du progrès » généralement plus prompts à renier leurs engagement de campagne qu’à innover au-delà des vieilles rengaines sociales-démocrates. L’expérience a en effet constamment montré que, lorsqu’ils parviennent au pouvoir, leur timidité conservatrice l’emporte sur leurs intentions de transformation sociale. L’important devient la sécurisation des positions et des prébendes. Chacun peut observer qu’il s’empressent alors de sauvegarder de fragiles équilibres politiciens en invoquant hypocritement des valeurs « universelles » dont la géométrie varie au gré des inclinations idéologiques de leurs soutiens de toutes observances … Il n’y a guère que dans l’art de la compassion larmoyante, attribut dramatique de tout pouvoir face à la mort, où ils excellèrent à leur corps défendant. Force est de reconnaître qu’ils l’exercèrent avec humanité, poussés trop souvent, par une actualité cruelle et tragique.

Bref, l’audace annoncée de la réforme territoriale stupéfia tout le monde, tant par son contenu que par la personnalité de ceux qui la portaient. On ne les pensait pas si téméraires! Du sommet de l’Etat aux strates militantes les plus modestes, tous affirmèrent qu’il était urgent d’agir pour restaurer la compétitivité du pays, diminuer le déficit public, et à cette fin, réduire de manière drastique l’imbroglio administratif, source de dépenses dispendieuses et inconsidérées. Pour des motifs d’efficacité de l’action administrative et d’économie des moyens, la consigne était de supprimer les doublons de missions entre l’Etat central et les structures territoriales, qualifiés globalement d’obèses. Dans cette perspective, les départements étaient clairement montrés du doigt comme le type même de résurgences passéistes à supprimer, en transférant leurs attributions vers d’autres entités territoriales plus vastes ou vers les communes qui étaient elles-mêmes sommées de se regrouper…

Tel était l’enjeu de la réforme territoriale annoncée, qui visait aussi les régions administratives – et dont on disait qu’elle avait pour but ultime de restaurer la capacité de la France à affronter un environnement mondial sans concession, où la loi des marchés financiers et de la concurrence s’imposait à tous. Et par là, de permettre, à la « patrie des droits de l’homme » de tenir son rang!

mars 2015 Photo JLP

mars 2015 Photo JLP

La réforme était sur les rails, n’en déplaisent aux nostalgiques de la République des professeurs, qui persistaient à vouer un culte aux départements glorifiés dans le « Tour de la France par deux enfants », lu et relu dans toutes les écoles primaires de France du début du siècle dernier. Adieu donc l’autonomie et la spécificité des départements!

Mais c’était sans compter l’action corporatiste, efficiente et énergique des notables locaux de tous bords politiques, qui, voyant s’évanouir un de leurs fromages, se mobilisèrent pour détourner la réforme de son objectif initial, l’affadir et même, si possible, l’annuler. Des plus « frondeurs » ou plus soumis, tous se mirent  à exercer un lobbying insensé destiné à faire plier un gouvernement affaibli et largement décrédibilisé auprès de l’opinion publique, par ses multiples renoncements et par ses pronostics fantaisistes. Personne n’eut alors de mots assez forts pour vanter les vertus et l’importance primordiale des Conseils généraux, qu’on pensait moribonds quelques mois auparavant. Et se multiplièrent les hommages à la démocratie de proximité qu’ils étaient soudainement censés incarner. Dire qu’on ne s’en était pas aperçu!

Mieux même, certains conseillers généraux jusqu’alors inconnus des citoyens, éditèrent des compte-rendu de mandat, qu’ils avaient jusqu’alors omis de produire! D’autres allèrent jusqu’à s’inquiéter publiquement du devenir de « l’aide sociale légale » versée par les départements, de l’entretien futur des routes qui serait fragilisé, ou du maintien des subventions aux initiatives associatives culturelles ou caritatives, « si importante pour restaurer le tissu social », etc.

Si le projet avait abouti, le monde se serait sûrement écroulé et on en serait certainement revenu aux chemins creux des campagnes d’antan, et aux charrettes à bras pour les transports scolaires!  Face à un tel déploiement de contestations et de mauvaise foi, le pouvoir – comme toujours – a cédé et a reporté sa volonté de changement aux calendes grecques.  Le changement n’est décidément plus pour maintenant, à supposer qu’il ait lieu un jour!

Mais pour ne pas perdre totalement la face, les cerveaux élyséens ont imaginé des changements d’appellation : les conseils généraux sont devenus des « conseils départementaux » . Et le nombre de canton a été réduit de moitié, chacun étant désormais représenté par un binôme homme-femme, dans le souci d’instaurer une gouvernance départementale strictement paritaire! Le pouvoir, impuissant à transformer le réel sur le fondement du triptyque républicain, aime à se gorger de symboles et à les traduire dans pléthores de dispositions législatives. En l’occurrence, il s’agit d’une authentique innovation, puisqu’elle exige de l’électeur qu’il choisisse un homme et une femme, et non plus un citoyen de sexe indifférent. On ne se contente plus comme autrefois – de « favoriser l’égal accès des femmes et des hommes » aux mandats électoraux comme le stipule le préambule de la Constitution, mais de l’imposer…

Evidemment ces dispositions, pour pertinentes qu’éventuellement elles soient, sont sans rapport avec l’intention initiale de simplifier et d’économiser l’argent public: certains prétendent même qu’elles aboutiront à des résultats inverses… Croisons les doigts!

Cette réformette qui intervient un peu comme un fusil à tirer dans les coins pour des chasseurs malvoyants, est en outre amputée d’un aspect important : la définition des missions qui seront confiées aux futurs « conseillers départementaux », qui dort encore dans les cartons ministériels. Elles ne seront dévoilées, le cas échéant, qu’après leur élection.

Dommage, car dans ces conditions, le citoyen est appeler à désigner des élus locaux, dont ils ignorent le périmètre du futur mandat!  Finalement le suffrage populaire revient en la circonstance à choisir des responsables administratifs, disons, des « chefs de bureau d’administration territoriale » . Difficile dans ce contexte, de discerner dans le scrutin un enjeu politique local! D’où la tentation de le transformer étrangement et paradoxalement en un enjeu national.

Pour les dirigeants nationaux, bousculés par leurs médiocres résultats, leurs dénis de réalité et leurs revirements incessants, la tentation fut alors grande de dramatiser la situation en brandissant le spectre du fascisme, de la lutte contre le racisme et en sonnant le tocsin de la patrie en danger et des clairons des soldats de l’an 2! En gros, de nationaliser les « départementales » avec des variantes locales agressives pour discréditer les adversaires. Face à ce dilemme, les camarades n’hésitèrent pas longtemps, et c’est ainsi que l’on a vu des ministres distribuer des tracts à la sortie des RER pour regonfler le moral des pieux militants, incrédules une heure avant! Cela suffira-t-il à sauver, non  pas une République qui n’est pas si vacillante qu’on le prétend, mais une majorité oublieuse de son identité et de ses engagements? On verra…

Rien n’est perdu, fors l’honneur!

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Aujourd’hui comme hier, un parfum délicieux de 3ième République émane des élections cantonales. Non qu’elles constituent « le » marqueur spécifique d’une République triomphante après la chute du Second Empire ou qu’elles incarnent un attachement viscéral à une certaine conception « radsoc » de la politique, fondée sur un clientélisme débonnaire alimenté au gros rouge, et sur la rémanence nostalgique des préaux d’école aux odeurs mêlées de craie et d’urée cristallisée sur les bassins en zinc des vespasiennes scolaires, mais simplement parce que, désuètes et gentiment franchouillardes, elles symbolisent notre enracinement aussi virtuel qu’intemporel dans une sorte de terreau identitaire, sûrement un peu vieillot mais tellement rassurant.

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Alors que les générations de ceux qui entendirent les harangues enflammées des rhéteurs de l’entre-deux-guerres sont aujourd’hui quasiment éteintes, un étrange phénomène de résilience conduit beaucoup d’entre nous à se souvenir avec nostalgie de ces rites républicains auxquels nous n’avons matériellement pas pu assister. Nous sommes convaincus d’être les derniers gardiens de cette liturgie républicaine et les derniers à pouvoir transmettre à la postérité cet héritage des campagnes cantonales d’antan sous les marronniers des cours d’école… Pour ma part, les élections cantonales furent les premières auxquelles il m’a été donné de participer en tant que citoyen majeur, deux ans après « les événements de 68 ».

Il ne me reste qu’un vague souvenir d’une réunion électorale à laquelle j’assistai dans une salle communale du quartier Saint-Léonard à Angers. Un « coco » historique, carrier de Trélazé, s’y égosillait, nous vantant la stratégie du « Parti » pour bouter la « droite réactionnaire » hors du département ! Je ne me souviens plus du nom de ce « héros de la classe ouvrière », ni des traits de son visage! Il a disparu du paysage comme le carreau des mines d’ardoise ou les chevalements des puits d’extraction, où il travaillait. Mais ce dont je suis certain, c’est qu’il dut être éloquent car, quelques jours plus tard, je lui apportais mon suffrage dans le bureau de vote, installé dans une salle de classe de l’école laïque du coin de la rue Jean Jaurès.

Mon premier vote fut donc communiste ! Paradoxalement, il se pourrait bien, que, dépité par les reniements répétés et le cynisme de ceux de ma famille naturelle de pensée – je veux parler des socio-démocrates au sens de Friedrich Engels – mes prochaines votations n’aient d’autre issue que de reproduire celles de ma jeunesse! A une différence près toutefois : je ne nourris plus la moindre illusion, sur la capacité de transformation sociale ou la volonté réformatrice du « parti des travailleurs » qui n’est plus que l’ombre de lui-même. Au royaume des aveugles, les borgnes sont nécessairement rois! Écarté de longue date de la gestion des affaires courantes, le seul mérite de l’ancien « parti des fusillés » est d’avoir su garder un cap doctrinal – parfois avec une rigidité caricaturale – qui l’a préservé du désastre intellectuel et moral dans lequel tous les autres descendants d’Auguste Blanqui, de Jules Guesde et de Jaurès ont plongé la société française!

En 1970, à l’époque de mes premières armes en politique, la France était prospère, et rarissimes étaient ceux qui se posaient la question de l’utilité réelle des Conseils généraux …Cette utilité semblait aller de soi depuis leur instauration sous la Révolution et le Consulat, eu égard aux services qu’ils prétendaient rendre à la population…. Cette question de la justification ne m’effleurait même pas, pas plus que celle de l’optimisation de leur action, ou celle de leurs limites …

Et pourtant, si quelque impudent dans ces temps reculés avait osé formuler une interrogation, sans doute aurait-il vite compris qu’il avait ouvert une boîte de Pandore et que la réponse attendue ne relevait pas d’un raisonnement trivial, alors même que, dans la France des années 70, la complication institutionnelle et administrative n’avait pas encore atteint le degré d’absurdité déploré aujourd’hui.

Aussi jugeait-on préférable de ne pas trop s’inquiéter de l’utilité réelle des Conseils généraux et de s’abstenir d’évaluer leur bien fondé à l’aune d’autres institutions territoriales, éventuellement concurrentes, comme les communes…Les interférences négatives d’attributions pouvaient être regardées comme relevant d’un coût marginal supportable au nom de la démocratie de terrain, lorsque les vaches étaient grasses . L’importance des symboles justifiait alors qu’on fasse l’impasse sur la rigueur gestionnaire ou sur les perspectives à long terme.

Bref, personne n’a jamais cherché à explorer la contribution spécifique des Conseils généraux à l’intérêt général, craignant par là de remettre en cause – sans motif valable – des équilibres politiques séculaires mais tellement métastables ! Quel conseiller général aurait trouvé avantage à scier la planche sur laquelle il était confortablement installé? Cependant, lorsque les vaches sont maigres, la question de la justification ou de la valeur ajoutée d’une institution départementale coûteuse – à supposer même qu’elle ne soit pas dispendieuse – ne peut plus être éludée et revient au premier plan. Elle tracasse même ceux qui sont en place et qui entendent le rester. Aspirant à se succéder à eux-mêmes lors du prochain scrutin, ils sentent bien qu’ils ne peuvent plus s’exonérer d’un questionnement inquisiteur. J’en veux pour preuve un tract distribué sur les marchés de mon département par « La majorité départementale » qui affirme, de manière péremptoire, comme pour couper court à tout débat : « Un département ça sert énormément » !

OK, les mecs, mais dans le détail, ça sert à quoi, dans une époque où l’on ne mesure plus la distance qui nous sépare du chef-lieu en heures de cheval ?

Conscients que l’usage d’un adverbe choc – fût-il tranchant – ne suffira pas à convaincre, les rédacteurs du prospectus tentent de pousser leur avantage en s’efforçant de décliner les aides financières que le Conseil général octroie, ici ou là, au gré des choix politiques prioritaires de sa majorité – c’est-dire de son président – et des obligations légales qui incombent à l’administration départementale. Dire que la démonstration est laborieuse est un doux euphémisme ! Suffit-il en effet pour justifier l’existence d’une institution publique financée par l’impôt de recenser les soutiens financiers alloués en s’auto-congratulant sur la pertinence de la répartition des allocations. Suffit-il d’affirmer « invariablement » et obstinément que les élus n’ont pour seul souci et programme, que la recherche de l’égalité de tous, la justice sociale et la solidarité?

Evidemment, ce type d’affirmation « gratuite » soulève plus de doutes que d’adhésion. N’importe quelle autre structure publique ne ferait-elle pas aussi bien l’affaire? Notamment, lorsqu’il ne s’agit en fait que de distribuer de l’argent public, collecté sans prise de risque sur le fondement de décisions budgétaires idéologiquement orientées et adoptées par une majorité d’élus godillots au sein d’un confortable hémicycle départemental?

En résumé, on peut postuler que personne n’a jamais vraiment su à quoi servait un Conseil général mais qu’on ne s’en préoccupait pas, en un temps où la croissance était au rendez-vous et où le Préfet, représentant d’un Etat centralisé faisait  la pluie et le beau temps dans chaque département. Cette question prend désormais une autre dimension dans un contexte institutionnel profondément modifié, que des ambitions subalternes d’oligarques locaux et souvent cumulards ont progressivement mais sûrement rendu inutilement compliqué. Le problème pour tous les bâtisseurs d’usines à gaz, c’est qu’aujourd’hui la société en proie au doute existentiel, exige que les organes qui la gouvernent, fassent sens.

L’action des Conseils généraux fait-elle donc effectivement sens, au regard des enjeux actuels de la société? Rien n’est moins certain.

D’emblée, un constat s’impose : depuis toujours, la vocation la moins assumée d’un Conseil général – et probablement une des principales – fut d’assurer la promotion sociale de ses propres membres. De surcroît, les Conseils généraux ont souvent servi de tremplins à de petits notables locaux souhaitant acquérir un destin national à partir d’une implantation locale…Dans ma jeunesse en Anjou, ces personnalités du cru étaient souvent issues des rangs de la démocratie chrétienne d’après-guerre, du gaullisme et parfois de la Résistance. Des noms me viennent à l’esprit, comme Jean Sauvage (1909-2005) qui fut, député de Maine-et-Loire, sénateur, conseiller général en 1947 et président du Conseil général de 1982 à 1994, ou encore Prosper David, conseiller général de 1958 à 1976, tous deux  élus du  Mouvement républicain populaire (MRP), un parti issu de la Libération, qui « s’inspirait des principes de la démocratie chrétienne » et qui avait les faveurs de mon grand-père maternel Louis Turbelier (1899-1951). Sans omettre des personnalités gaullistes comme Jean Foyer (1921-2008), ministre de la Justice du Général de Gaulle dans les années 60, qui fut conseiller général du Maine-et-Loire de 1967 à 1973, ou d’anciens résistants prestigieux comme Edgar Pisani, ministre de l’agriculture du Général et conseiller général en 1964.

Le recrutement actuel des élites républicaines ne résulte plus de faits d’armes ou de fortes convictions : il s’opère plutôt à la sortie de l’ENA (ou assimilé). Rien d’étonnant dans ces conditions que la classe politique désormais en charge des affaires publiques confonde allègrement destin personnel, déroulement de carrière et service du pays. Et surtout, que les réformes qu’elle conçoit misent sur la facilité des empilements institutionnels, plutôt que sur la clarté et la simplicité, économes des deniers publics. Chacun connait la boutade qui voudrait qu’un énarque est formaté pour synthétiser en cent pages un document de dix pages!

Entre outre, ce changement de nature de ceux qui sont censés tenir les manettes, modifie de facto la donne en termes de convivialité, de proximité des élus et de leurs électeurs et finalement en capital de confiance concédé aux élus. L’adoubement par les électeurs est une condition nécessaire pour acquérir la légitimité, mais elle n’est manifestement plus suffisante, car le profil des candidats, élevés dans le culte de la technocratie qui sait tout, ne permet plus de distinguer ce qui relève de l’engagement généreux de l’ambition carnassière. D’autant que le suffrage universel dans les cantons – comme d’ailleurs dans les circonscriptions des législatives – est le plus souvent biaisé. Non du fait de fraudes caractérisées lors des scrutins, mais du fait de tripatouillages préalables au moment des « redécoupages » cantonaux, auxquels se livre avec délice chaque majorité parlementaire… en invoquant les meilleures raisons du monde et en usant d’un ciseau à tailler dans les coins!

L’actualité ne déroge pas à cette règle centenaire. Ainsi le dernier regroupement cantonal,  rendu nécessaire par une réforme territoriale, qui fait suite à une promesse présidentielle partiellement avortée, relève du sublime. Cette grossière manigance sera-t-elle néanmoins suffisante pour inciter les électeurs à s’intéresser aux élections cantonales devenues départementales, et à faire le « choix d’un département solidaire et d’une gestion exemplaire » en reconduisant la majorité en place ? Pas certain !

Sera-t-elle suffisante pour que l’électorat adhère en masse à la langue de bois officielle des élus-candidats, pris d’une frénésie soudaine de serrage de paluches sur les marchés dominicaux ? Peu probable car peut-on raisonnablement faire crédit à ceux qui s’affichent sans rire comme « les seuls à faire le choix du travail, de l’intérêt collectif et de la démocratie » ? Alors que par ailleurs, chacun connait leur bilan et leurs promesses oubliées !

Ces discours stéréotypés illustrés de témoignages douteux de caciques d’appareils politiques qui renvoient l’ascenseur, suffiront-ils pour porter ces narcissiques effrontés à la tête des nouveaux « conseils départementaux » dont les attributions demeurent à ce jour, obscures? Que penser enfin de la personnalité de ces sortants blanchis sous le harnois de mandats successifs, qui se figent dans la rhétorique agressive de leur mentor en chef, locataire CDD de Matignon. Lequel amalgame populisme et fascisme et s’abstient pour la circonstance de qualifier de « dangers pour la République », ces islamistes radicaux, qui, sans complexe, se revendiquent de mouvements menaçant explicitement la France, ou ces djihadistes français, qui portent atteinte aux droits de l’homme et se livrent quotidiennement et sauvagement à des actes racistes et antisémites jusque dans nos sillons !

Est-il raisonnable qu’un haut responsable politique qui semble vouloir singer Clemenceau et Jaurès, sonne le tocsin républicain à tort et à travers, pour des motifs exclusivement politiciens! La démocratie est un bien trop précieux qui mérite mieux qu’une dramatisation absurde à propos d’élections locales. Les résultats quels qu’ils soient sont-ils sérieusement en mesure de mettre en péril la République ? Cette dérive idéologique atteste d’une erreur d’analyse ou d’une manipulation de l’opinion publique. Accessoirement, elle témoigne également du peu de considération qu’éprouve l’intéressé pour les élections locales dont les enjeux qui concernent, malgré tout, la vie quotidienne des français, lui apparaissent subsidiaires. On peut en inférer que dans son esprit les conseillers départementaux de l’avenir ne devraient guère se voir confier d’autre rôle que celui qui leur était classiquement dévolu dans un passé lointain, de préposés aux inaugurations de chrysanthèmes.  Même les plus assidus à couper des rubans tricolores pourraient en nourrir quelque grief.

Photo JLP

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S’agissant du danger présumé que, selon le Premier ministre, le Front National – puisqu’il faut appeler un chat un chat – ferait courir à la République, je crains que les arguments qu’il développe, soient au contraire de nature à renforcer son audience. Le manichéisme de la pensée et l’outrance, surtout lorsqu’ils sont empreints d’anachronismes et reposent sur des dénis de réalité, desservent les meilleures causes. Attaquer le Front National à coups de propositions simplistes, c’est précisément se placer sur le même terrain que lui. Un terrain qu’il affectionne et qu’il laboure depuis toujours. Le combat est perdu d’avance. Dans un temps où, par paresse intellectuelle, la complexité des affaires du monde est niée au profit de connaissances immédiates et approximatives « pour tous », le Front National sait abuser mieux que personne de la crédulité des populations et de leur penchant pour des équations simplistes ouvrant sur des solutions expéditives et univoques, donc équivoques. Sa critique ne peut donc s’appuyer que sur une pédagogie maitrisée de la complexité. Comparaison n’est pas raison, mais transposé à la physique, discipline dans laquelle j’ai autrefois modestement sévi, le discours du Front National reviendrait à expliquer la nature de la matière, en se fondant exclusivement sur la mécanique classique et en s’affranchissant des apports essentiels de la mécanique quantique et de la relativité…C’est cette supercherie qu’il faut dénoncer en pariant sur l’intelligence, et non en se limitant à produire des effets de manche ! C’est la raison pour laquelle je considère que les caricatures ministérielles facilitent l’enracinement d’un Front National, plutôt que l’inverse.

S’agissant précisément des élections cantonales – le cœur de mon propos du jour – certains en déduiront que ma religion est faite quant à l’inutilité des conseils généraux/conseils départementaux.  On me reprochera sans doute d’insister méchamment sur ce point. Mais n’était-ce pas, il y a peu, le discours officiel d’un gouvernement qui avait annoncé son intention de réduire le nombre de strates de l’organisation territoriale de la France ! Ce projet avait pour nom, « choc de simplification » et dans cette perspective, les Conseils généraux apparaissaient comme les victimes sacrificielles privilégiées de cette remise à plat, au demeurant salutaire!

Pour autant, personne ne postule que les Conseils généraux soient dénués de compétences ou d’attributions. C’est même le contraire, si l’on en juge par l’extrême complétude des textes qui les régissent depuis les lois mitterrandiennes de décentralisation de Gaston Deferre en 1982 jusqu’aux compléments introduits par une loi du 13 août 2004.

Ainsi, sur le papier, le législateur leur a confié les clefs de presque tout ce qui régit la vie d’un département et son avenir. En principe, rien ne devrait échapper à la juridiction administrative départementale, qui doit à la fois prendre en charge l’aide sociale, entretenir les voiries, gérer les collèges, développer la culture et le tourisme et jouer un rôle d’incitation économique… Et bien d‘autres domaines comme le soutien au tissu associatif ! A cet égard, les publications et journaux des Conseils généraux ne manquent jamais de préciser, avec une évidente gourmandise, la vaste étendue de leur portefeuille…que rappellent également les immenses panneaux qui annoncent l’ouverture du moindre chantier cofinancé par le Conseil général ! Si ces placards publicitaires qui vantent les « efforts » d’investissement du conseil général sont démesurés, c’est qu’ils s’apparentent à des génériques de films, où tous les institutionnels qui prétendent se saigner pour notre bien-être, sont aussi cités.

Et c’est là précisément que le bât blesse ! Beaucoup trop d’institutions « républicaines » territorialement compétentes « se tirent la bourre » sur un même terrain. Toutes se revendiquent d’une même légitimité à agir, acquises au gré des soubresauts de l’Histoire et des lobbys qui les soutenaient. Leurs prérogatives, fruits de compromis oubliés, de nécessités disparues ou de soumissions à des clientèles, ont fini par sédimenter. Elles se sont empilées et interfèrent sans profit pour la collectivité dans l’administration d’un territoire. L’exercice des compétences des unes et des autres, finit par ressembler à d’inextricables assemblages de poupées gigognes, sur lesquelles chacun s’arc-boute. De sorte qu’au bout du compte, les initiatives se contrecarrent et se neutralisent, étant entendu que les dépenses afférentes s’additionnent au compte d’un seul « débiteur » : le contribuable ! Le seul – soit dit en passant – qui n’apparaît pas sur les litanies de panneaux de chantier.

Il y a peu, on appelait cet assemblage, un mille-feuille administratif et on pensait qu’il y avait urgence à simplifier. Ce beau projet semble oublié.

La réforme territoriale en cours, outre qu’elle a modifié la dénomination des conseils généraux, a introduit une curiosité étrange, sans grand rapport avec le sujet en instituant au nom de la parité « homme-femme », l’élection, non plus d’un candidat ou d’une candidate au conseil départemental, mais d’un binôme composé exclusivement d’un homme et d’une femme…La politique rejoint ainsi les pratiques de certaines grandes enseignes de distribution alimentaire, qui confient à des couples la gestion d’épiceries de proximité ! Mais dans la distribution, on admet des couples de même sexe! Pas chez les tenants du mariage pour tous! Comme si en matière de citoyenneté républicaine, il fallait distinguer les mâles et les femelles.

On en apprend tous les jours. Je n’avais finalement rien compris aux principes d’égalité citoyenne, qui sont censés régir la République, sans distinction d’aucune sorte !

Dans mon canton « nouveau genre » – comme la théorie du même nom – la majorité départementale sortante est représentée par une députée godillotte, cougar de la politique et « androphobe » , flanquée d’un jouvenceau fonctionnaire sans charisme: je ne voterai pas pour eux… mais je voterai par devoir, au nom d’une certaine conception de la démocratie dont je regrette qu’elle se meure!… et qu’on se moque d’elle.

 

 

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