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Posts Tagged ‘Education Nationale’

Lorsqu’elle confine au drame comme récemment ce fut le cas dans le lycée de Grasse ou encore au cœur de Londres où des lycéens de Concarneau furent gravement blessés, l’actualité offre parfois l’occasion de rendre hommage au courage des enseignants et d’évoquer leurs lointains prédécesseurs, qui, dans des temps anciens, ont accompagné « nos humanités » ainsi qu’on appelait l’enseignement dispensé dans l’enseignement secondaire avant 1968.

De fait, c’était bien de « culture humaniste » dont il s’agissait. Et les maîtres, qui nous la transmettaient, se considéraient d’abord comme des « humanistes » en mission, avant que certains d’entre eux, contraints par la rudesse des temps, ne retiennent de leur vocation d’éducateurs que leur statut de fonctionnaires de l’Education Nationale, soucieux de préserver des avantages acquis ou des prérogatives…

Avec le recul du temps, je confirme que l’encadrement enseignant du Lycée David d’Angers, celui des « Trente Glorieuses » était bien composé d’hommes et de femmes qui n’avaient d’autre souci que de nous ouvrir les portes de la culture et de nous en nourrir!  Bien sûr, il est possible que, la nostalgie aidant, je force un peu le trait et embellisse rétrospectivement mes souvenirs d’adolescence du petit brin de tendresse, qui aide l’homme d’âge mûr à vivre sans regret les dernières étapes de sa vie. Peut-être même, qu’à la lumière des soubresauts de l’histoire en marche, succombe-je à la tentation de trop idéaliser un passé désormais antérieur, qui m’amène, sans y prendre garde, à confondre le jeune homme fringuant et sûrement prometteur que j’étais (à mes yeux), et l’environnement scolaire dans lequel il évoluait…

En effet, dans ces années soixante du siècle dernier, les coups de boutoir de l’âge n’avaient pas encore produit leurs effets érosifs. D’un point de vue collectif, personne n’avait encore vraiment conscience que le déclin français était déjà amorcé, masqué par une croissance conjoncturelle à faire rêver les faux prophètes de l’économie, et qui servait de moteur à un consumérisme triomphant bénéficiant à tous…C’est précisément cette boulimie de fièvre acheteuse qui sera bientôt accusée de tous les maux par les étudiants en révolte.

Dans ce contexte, notre bon vieux lycée napoléonien, revisité à ma guise, fait figure, dans son décor d’époque, d’asile insouciant de la mémoire et d’ultime refuge, dans lequel prospèrent nos illusions d’un paradis perdu depuis longtemps…

La réalité était certainement moins idyllique que les traces qu’elle laisse dans nos esprits désabusés et menacés de dégénérescence sélective. Mais, peu importe, car même les petites tracasseries disciplinaires d’alors, qui ont servi de terreau aux jacqueries jubilatoires de la fin de cette décennie gaullienne, apparaissent désormais comme des rites initiatiques indispensables, dont on se prend à regretter qu’ils aient disparus du thésaurus éducatif sous les pavés de 1968… Et même bannis comme d’encombrants archaïsmes!

Le présent siècle, qui n’enterrera pas que nos errements et nos utopies, ne pourra évidemment jamais nous faire oublier la période des Trente Glorieuses, qui persiste à habiter notre imaginaire, parce qu’elle fut le théâtre de nos premières émotions intellectuelles, de nos premiers émois sentimentaux, mais aussi de nos premiers engagements militants. Pour toutes ces raisons, on ne saurait l’évoquer autrement qu’en se rappelant notre optimisme confiant, dans un monde reconfiguré après la seconde guerre mondiale autour d’une Amérique certes dominante, mais qui assumait pour nous, malgré nos rodomontades gaulliennes, une guerre froide avec une Union Soviétique menaçante.

En Anjou, en tout cas, cette époque n’était pas hypothéquée, comme c’est le cas désormais et partout, par le spectre d’une crise économique et sociale lancinante, éreintante pour le moral et condamnant une part significative de la jeunesse à sortir du système scolaire sans diplôme négociable, tandis qu’un quart environ recherche en vain un travail pour survivre, ou l’oubli en sombrant dans des expédients mortifères et liberticides…Du temps des « Trente Glorieuses », l’épée de Damoclès n’était encore qu’une figure allégorique de la mythologie grecque sans prise effective sur notre quotidien et sur notre avenir.

Notre seul enjeu était d’apprendre sans nous préoccuper de lendemains professionnels, qui, de toute façon seraient assurés. Face à un avenir qu’on entrevoyait sans crainte, notre seule interrogation était de savoir quelle position dans l’échelle sociale nous était réservée. On espérait que la réponse résidait dans nos résultats scolaires et ultérieurement universitaires, tout en supputant que les accointances et les réseaux relationnels étaient aussi de puissants leviers de la réussite. Ceux qui, comme moi, étaient issus de milieux ouvriers évolués, culturellement favorisés et formés à l’esprit de Lumières par le biais du syndicalisme chrétien, étaient conscients que les études -fussent-elles brillantes – ne pouvaient suffire à réduire les inégalités sociales et qu’on ne pouvait pas tout attendre de l’école, l’ascenseur social privilégié de la République. On en attendait toutefois beaucoup!

Pour autant, nous n’étions pas des militants engagés dans l’enceinte du lycée, où la distribution de tracts et la propagande politique et syndicale étaient prohibées et réprimées. Sanctionnées plutôt, car nous n’avions pas à faire à des tortionnaires! Au dehors, en revanche, nous partagions les options politiques de nos parents, fondées sur la fraternité ouvrière, le syndicalisme démocratique et la lutte pour l’émancipation et la justice sociale…

Les événements de 1968, que j’ai vécus en tant qu’étudiant et adhérent de l’UNEF, ont considérablement bouleversé ce paysage désormais évanoui, qui postulait que le lycée préparait le jeune à la vraie vie, tout en lui épargnant, durant le temps scolaire, les affres et les troubles de la société. Le lycée, n’était pas, à proprement parler, sanctuarisé, mais on n’estimait pas que sa vocation était de laisser prospérer en son sein des oppositions idéologiques.

Ainsi, l’accent était mis sur l’apprentissage des savoirs en tant qu’aventure intellectuelle et esthétique. Y était associé celui de l’esprit dialectique et du « doute » cartésien comme méthode d’investigation du réel…

En revanche, l’initiation à de futurs métiers et les conditions de l’insertion professionnelle n’étaient pas au programme, car ce prérequis n’apparaissait pas indispensable dans le cadre de l’enseignement de « culture générale classique » qui nous était dispensé. Elles étaient reportées à bien plus tard, à la fin des études au lycée, au-delà même du temps universitaire. Cette exigence si prégnante aujourd’hui était en grande partie sans objet à l’époque.

De même, si les règles de civilité et de civisme, figurant dans le règlement intérieur du lycée, étaient des obligations non négociables, auxquelles la communauté lycéenne devait se soumettre sans rechigner, l’exercice de la citoyenneté à une époque où la majorité n’intervenait qu’à vingt-et-un ans, n’était abordé que de manière théorique, au travers des cours d’histoire et d’instruction civique dans la glorification de la République et de la Patrie. La participation des élèves aux instances disciplinaires du lycée ou aux conseils de classe était essentiellement symbolique, et leur intervention dans la pédagogie n’était évidemment pas envisagée. Le projet pédagogique d’alors s’efforçait de n’impliquer l’adolescent que sur ce qui relevait effectivement de ses devoirs et des performances qu’on était en droit d’attendre de lui, dans l’acquisition des connaissances, en évitant de le distraire en l’associant à l’agitation du monde adulte, propre à troubler la quiétude requise pour l’étude.

A ces conditions, que chacun avait d’ailleurs intériorisées, de gré ou de force, la question aujourd’hui obsédante des « savoirs fondamentaux » ne se posait pas vraiment, parce tout était axé sur l’étude avec l’objectif de progresser, y compris dans les disciplines d’éveil artistique ou sportif. En outre, dans la société provinciale d’alors, la population scolaire était culturellement homogène de telle sorte qu’il n’y avait pas lieu – pour reprendre les thèses actuelles du linguiste Alain Bentolila – d’imaginer de processus spécifiques d’intégration identitaire et d’appartenance à une communauté nationale, par le biais par exemple de la langue!

Les inégalités sociales et structurelles entre les lycéens n’étaient pas, pour autant effacées par le jeu du règlement intérieur. Les antagonismes sociaux non plus, mais ils n’étaient pas perçus comme des facteurs pertinents et déterminants pour la réussite scolaire. Si elles se manifestaient, c’était plutôt autrement par le fait que toute une classe d’âge n’était pas admise au lycée! Ou ailleurs dans les loisirs éducatifs extérieurs que la bourgeoisie angevine offrait en complément de sa scolarité, à sa progéniture. Ainsi, en était-il de la pratique du piano ou de l’équitation dans le manège tout proche de la rue Célestin Port, voire des sports d’hiver ou des séjours linguistiques à l’étranger pendant les « petites » vacances de Noël ou de Pâques !

Mais ces activités annexes et extérieures ne constituaient, croyait-on, que des atouts négligeables pour réussir en français, en latin, en maths et en physique… En outre, en classe de « première » et de « terminale », le café de la Mairie du Boulevard Foch jouait un rôle équivalent de dérivatif aux études, et sa fréquentation n’était pas discriminante! Un hot-dog et une mousse étaient déjà à la portée de presque toutes les bourses…

Globalement, cet univers du Lycée David d’Angers des « années soixante »  – qu’on devait retrouver à l’identique dans la plupart des grands lycées publics de France – était probablement assez comparable à celui d’avant la seconde guerre mondiale et même d’avant la guerre de 14, du temps de l’Instruction publique de la Troisième République!

A-t-il laissé des traces dans l’enseignement d’aujourd’hui? Les profs actuels sont-ils les héritiers de ceux d’antan? Peuvent-ils se revendiquer des même performances que leurs « prestigieux » prédécesseurs, alors que tous les indicateurs internationaux – dès lors qu’ils ne sont pas destinés à tresser des couronnes aux ministres en fonction – disent le contraire?

Ce questionnement est pertinent mais il a ses limites! Il est en effet vain de chercher à comparer ce qui n’est pas comparable. La France a vécu depuis cette lointaine époque de profondes mutations, notamment démographiques et culturelles, qui invalident des comparaisons termes à termes. Mais au moins, est-on en droit de se demander si la motivation, le dévouement et l’attention portée aux élèves demeure la même aujourd’hui qu’hier…

Spontanément, ce n’était pas mon sentiment et j’avais quelques arguments qui le confortaient, en particulier, dans la période récente, mon expérience décevante de la « Réserve Républicaine de l’Education Nationale », créée après les attentats islamistes de janvier 2015… Candidat adoubé par le rectorat de ma région, je ne fus mis à contribution qu’une seule fois par un brave conseiller d’orientation d’un collège de banlieue, qui, tout penaud, m’a informé quelques jours après m’avoir sollicité, que le projet pédagogique dans lequel il comptait m’associer, pour offrir une aide à des élèves en perdition, avait été rejeté par les professeures. Elle ne souhaitaient pas, y compris sous leur tutelle, d’interventions extérieures dans leur établissement scolaire!

A contrario, l’attitude « héroïque » du proviseur du lycée de Grasse ainsi que le comportement exemplaire des professeurs de Concarneau lors de l’attentat de Londres, m’ont conduit à corriger cette image négative qu’au fil des années, des faits divers scabreux et au vu des résultats discutables, je m’étais faite du corps enseignant dans les collèges et lycées publics de France.

Comme beaucoup, me référant mélancoliquement à mon passé au lycée David d’Angers, il me semblait que le zèle éducatif et la disponibilité professorale n’étaient plus que des curiosités exotiques attestant d’un passé lointain, et qu’ils avaient été supplanté par une forme de corporatisme revendicatif, où la seule échappatoire au malaise et aux échecs de la pédagogie en vigueur était d’ordre quantitatif  et ne se mesurait qu’en termes d’effectifs supplémentaires…C’est d’ailleurs un discours relayé en chœur par les candidats à l’élection présidentielle en cours, qui ne s’affrontent guère que sur le nombre de postes créés!

La dramatique affaire du lycée de Grasse témoigne heureusement du fait que le pessimisme n’est pas forcément la meilleure option et que mon triste constat sur la dégradation de l’esprit « hussard noir de la République » doit être tempéré. A Grasse, l’agression par le lycéen incriminé aurait pu tourner au massacre sans l’intervention et le sang-froid du proviseur. Mais au-delà de cet acte de bravoure, au cours duquel il fut blessé, ce qui force l’admiration et sollicite le souvenir de ses propres maîtres, c’est qu’il a su imposer son autorité pour faire échouer le projet mortifère et fou de cet élève perdu dans ses fantasmes assassins…

Ultérieurement, alors qu’il était sûrement choqué par l’épreuve traumatisante qu’il venait de subir, il a su répondre aux journalistes qui l’interrogeaient avec beaucoup d’humilité en se cachant derrière sa fonction et avec bienveillance – y compris à l’égard de son agresseur – mettant constamment en avant son rôle d’éducateur qu’il disait vouloir reprendre au plus vite, sans s’appesantir sur son cas personnel. Sans s’attarder sur sa propre souffrance, cet homme, à l’exemple de mon propre proviseur jadis, s’effaçait devant sa mission…

A l’instant où il s’exprimait, c’est donc la figure emblématique et respectée d’André David-Cavaz (1910-1977) le proviseur du lycée David d’Angers,  qui s’imposa à moi. Dans le propos du proviseur de Grasse, je retrouvais la même considération pour ses élèves, la même passion du métier, la même vocation que celle que j’avais perçue, plus d’un demi-siècle auparavant quand je passais l’examen du baccalauréat. La même discrétion aussi !

     André David-Cavaz

D’où l’idée, au travers de ce billet qui évoque ce grand ancien de la profession, décédé, il y a quarante ans, de rendre hommage aux proviseurs de France, si injustement chahutés aujourd’hui et souvent regardés comme les boucs-émissaires responsables des difficultés d’une Education Nationale qui peine à se mettre au diapason de la modernité en préservant sa raison d’être au service des élèves. Et qui, peut-être, voulant absolument inscrire l’école au cœur de la société et de ses débats, en a épousé maladroitement les contradictions, en oubliant son devoir de transmission de savoirs et d’une culture.

J’ai croisé André David-Cavaz durant mes études au lycée à la charnière des années soixante et dans les années qui suivirent. Il avait, en effet, été nommé proviseur du lycée David d’Angers en 1957 et y était demeuré jusqu’à sa retraite au début des années 1970.

Avec les années, cet ancien professeur d’allemand s’était non seulement imposé par son autorité et une certaine vision de l’élitisme républicain indissociable de la recherche de l’égalité des chances, mais il avait fini par s’identifier à l’établissement qu’il dirigeait et auquel il vouait un attachement sans faille. Tel un stigmate dont il tirait fierté, il en portait d’ailleurs une partie du nom. Fruit du hasard évidemment, car c’est en 1888 que le lycée prit le nom du célèbre sculpteur angevin David-d’Angers (1758-1856) à l’occasion du centenaire de sa naissance et qu’en outre aucun élément ne permet d’imaginer un lien de parentèle entre les deux personnages.

On prétend néanmoins que André David-Cavaz s’amusait lorsque des curieux, des notables obséquieux ou des journalistes, lui demandaient s’il était de la famille de l’artiste, gloire angevine indiscutable du siècle précédent! Malicieusement, car il n’était pas dépourvu d’humour à froid, il éludait la question, laissant son interlocuteur imaginer la réponse la plus appropriée.

Du personnage privé, d’abord un peu austère en dépit d’un physique rondouillard et d’une apparence débonnaire, l’élève que j’étais, ignorait presque tout. On disait, sans trop savoir, qu’il était originaire de l’Isère ou de quelque part, du côté des Alpes. On disait qu’il était célibataire, qu’il vivait avec sa mère aux étages supérieurs du bâtiment d’honneur du lycée dans un appartement de fonction. Personne en tout cas ne l’avait aperçu en galante compagnie, ni ici, ni en ville, et personne ne se serait avisé de dire quoi que ce soit sur ses orientations sexuelles ou sur ses « affinités électives »…Ce n’était pas dans l’air du temps que d’imaginer méchamment, ce qui, de fait, ne nous regardait pas!

Pour tous, il suffisait qu’il soit entièrement voué à sa tâche éducative. Cette besogne à laquelle il consacrait sa vie ne se limitait d’ailleurs pas à assurer aux heures ouvrables, la logistique d’un lycée prestigieux ou à présider des conseils de professeurs. Elle l’accaparait en permanence.

L’homme était très peu disert sur sa personne et il n’aurait jamais livré de confidences à un élève, non parce qu’il cherchait à préserver d’inavouables secrets, mais parce qu’il estimait que sa fonction n’impliquait pas qu’il fasse étalage de son intimité. L’indiscrétion sur sa vie privée l’aurait sans doute privé de la distance nécessaire pour être respecté et asseoir son autorité…

Ce devoir de réserve, qu’il s’imposait avec rigueur, se manifestait par une volonté affirmée d’éviter toute familiarité inopportune, mais elle n’excluait nullement la compréhension, voire même l’empathie ou la compassion à l’égard de ceux qui lui étaient confiés et dont la réussite était son seul enjeu. En revanche, jamais, il ne lui serait venu à l’idée de tutoyer un élève.

Lors des intercours, il parcourait les couloirs du lycée, seul ou en compagnie du censeur ainsi que du surveillant général. Il n’intervenait que très rarement directement auprès d’un élève et en public, surtout s’il s’agissait de le réprimander. Il laissait ce soin à ses subordonnés! Comme toujours, la nature avait bien fait les choses – à moins que ce ne fût l’académie – car dans cet étrange attelage qui déambulait en silence sans afficher de complicité apparente, le proviseur dominait d’une tête le censeur, qui n’arrivait qu’à la hauteur de son nœud papillon, et qu’on avait d’ailleurs affublé du sobriquet de « Fa-dièse » – plus près du sol! 

En revanche, le proviseur recevait ceux de « ses » lycéens signalés en difficulté ou qui le sollicitaient! Il recevait dans un bureau lustré et bien rangé, éclairé au soleil couchant, qui donnait sur la cour d’honneur. Il consacrait à cet entretien, à ce colloque singulier, tout le temps nécessaire, écoutant et conseillant. Et cette attention quasi-paternelle, qu’il portait à son jeune interlocuteur, il pouvait la prolonger au-delà de la scolarité au lycée, car il ne s’estimait jamais quitte vis-à-vis d’un élève qui avait fréquenté son établissement…

Plus tard, alors que j’étais étudiant, je n’ai pas hésité à lui demander conseil sur les options académiques que j’envisageais de privilégier, et c’est de bonne grâce, qu’il m’a prodigué ses recommandations, alors qu’il n’avait plus, en principe, rien à faire avec moi.

Mon souvenir le plus marquant qui atteste de sa proximité avec « ses » élèves, a trait à l’examen du bac. Quelques jours avant, je fus affecté d’une poussée acnéique ou infectieuse disgracieuse, et ma résolution était prise de ne pas me présenter aux épreuves, le nez barbouillé de teinture d’iode. Et ce d’autant moins, qu’elles se déroulaient dans un autre lycée de la ville, le lycée Chevrollier, et que j’allais devoir plancher aux côtés des « filles de Joachim du Bellay »… Alerté par mes parents inquiets, André David-Cavaz me convoqua et sut si bien plaider ma cause – à ma place – qu’il parvint à me convaincre… J’obtins ce fameux diplôme, sans lever la tête de ma copie!

Parmi mes autres souvenirs de cet homme de culture, me vient en mémoire le discours qu’il prononça le 15 novembre 1969 devant l’Assemblée Générale de l’association des anciens élèves du lycée, qu’il honorait chaque année de sa présence ainsi que le rituel banquet qui suivait…

Ce morceau de rhétorique est mémorable, car ce jour-là, il put donner toute la mesure de son talent en conciliant son admiration pour David d’Angers et son amour de la littérature allemande,  » la patrie de son imaginaire, la terre où il est possible de penser en rêvant, de fabriquer les mythes » selon une définition que formulait si bien Florent Georgesco dans Le Monde (24 mars 2017) à propos de Michel Tournier, mais qui aurait été comme un gant à André David-Cavaz.

Lequel, en verve ce soir-là entreprit d’évoquer la visite que fit David d’Angers à Goethe (1849-1832) dans « sa bonne ville de Weimar » le 26 août 1829. Le sculpteur, âgé de quarante ans et déjà auréolé de gloire souhaitait rencontrer l’illustre vieillard de quatre vingts ans, dont il voulait sculpter le buste!

Au-delà du caractère anecdotique de cet épisode – un parmi tant dans l’oeuvre considérable de David d’Angers –  et des avatars qu’il dut surmonter pour parvenir à ses fins en 1831, à peine quelque mois avant le décès du géant de la littérature allemande, ce qui frappe dans l’allocution du proviseur, c’est la part de lui-même qu’il y met, lorsque par exemple, il rappelle incidemment sa visite à Weimar en 1930 alors qu’il était étudiant. C’est son émotion qui transparaît lorsqu’il mentionne Friedrich Schiller (1759-1805), un autre maître de la poésie germanique…

Pour conclure, je l’entends encore citer – avec un soupçon de provocation contrôlée – cette phrase de David d’Angers, qu’il fait sienne:  » La nature est en Allemagne grande et poétique, les hommes pleins de science, de génie, bons et aimants »! Moins d’un quart de siècle après la guerre et les horreurs du nazisme, mon proviseur ne manquait pas de courage ou de toupet… C’était l’homme de la réconciliation franco-allemande en Anjou, qui s’exprimait derrière les propos de David d’Angers ..

Goethe par David-d’Angers

 

En 2015, le Courrier de l’Ouest – le quotidien local d’Angers – le sélectionna parmi les personnalités qui marquèrent l’Anjou du vingtième siècle, aux côtés d’Emile Joulain le poète patoisan et de Monseigneur Chappoulie, l’évêque du diocèse d’Angers des années cinquante…

Distinction méritée pour cette homme de grande culture, modeste et discret, qui plaçait sa tâche d’éducateur au dessus de tout, et qui croyait en l’égalité des chances, à condition, qu’au-delà des mots, on se dote des moyens adéquats.

« Au travers de son internat, auquel il s’intéressait particulièrement, il accueillait des élèves de tout l’Anjou et de conditions sociales diverses. Une réalité assez différente de l’image que certains se font alors du lycée et de son proviseur. » précisait le journaliste du Courrier de l’Ouest.

Aujourd’hui, je sais que André David-Cavaz a des héritiers et pourquoi pas des disciples, à Grasse et à Concarneau, et sûrement dans beaucoup d’autres lieux …

Cour d’honneur

Cour des Grands

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