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Posts Tagged ‘Digue de Sainte Barbe’

Fin juin 2020 – Saint-Jean-de-Luz

Il y a quelques années, il ne me serait pas venu à l’idée de dédier une seule ligne à Firmin Van Brée, encore moins de manifester une quelconque admiration pour un homme – un belge – ingénieur, certes talentueux et diplômé de l’Université de Louvain en 1903, mais administrateur de nombreuses sociétés au Congo dit belge après son annexion en 1908 par le roi Léopold II…

Firmin van Bree

Aujourd’hui pourtant, j’ai décidé de lui consacrer un de mes petits billets!

Ce faisant, je suis conscient qu’il est très inconvenant et risqué d’évoquer – encore plus de vanter – les mérites de quelqu’un qui a débuté sa carrière professionnelle sous un régime colonial au sein de la Compagnie des Chemins de fer du Congo. Le fait qu’il ait été à l’origine de lignes toujours existantes ne compte pas !

Tintin au Congo -Hergé –

Je n’ignore pas non plus qu’il est désormais hautement critiquable de complimenter à titre posthume quelqu’un qui fut un des dirigeants de l’Union Minière du Haut Katanga. Je suppose même qu’à très court terme, ce type de dissertation ne pourra être « édité » qu’après autorisation des autorités compétentes qui vérifieront que toutes les mesures de « contextualisation » de l’exposé ont été prises avant que le texte ne soit livré à un public « divers » devenu allergique à toute assertion non conforme!   

Pour l’heure, j’imagine que la culpabilité de Firmin Van Bree serait d’emblée indiscutable pour nos intransigeants et modernes « pères la vertu » et que le fait d’avoir travaillé en Afrique à l’époque coloniale est une faute impardonnable, et, en tout cas, largement suffisante pour le ranger définitivement (avec l’auteur de ces lignes) parmi les rebuts de l’humanité.  Pour ces donneurs de leçon, victimes éternelles et témoins autoproclamés de moralité publique, Firmin Van Brée et ses semblables devraient être frappés à jamais du sceau d’infamie et cloués – symboliquement, faute de mieux – au pilori des esclavagistes, des racistes et des colonialistes assassins. 

Moyennant quoi, il faut ensuite effacer toute trace mémorielle de ces « criminels », non seulement dans les pays d’Afrique où ils auraient commis leurs horribles « méfaits », mais également dans leur propres patries. 

Peu importe dans ces conditions que Firmin Van Brée fut aussi « un généreux mécène » et qu’il finança de nombreuses institutions caritatives et d’œuvres pour l’enfance. Peu importe que, préoccupé par la question sociale en Afrique, il fut un des artisans de la création de centres médicaux au Congo, de maternités et d’établissements scolaires. Peu importe enfin qu’il fut un administrateur motivé de l’Institut de Recherche sur le Cancer, de la Fondation pour la lutte contre la lèpre et de l’Institut de Médecine Tropicale. Peu importe car ce qui compte aujourd’hui pour ces imprécateurs communautaristes, obsédés de la mémoire raciale sélective, c’est seulement qu’il fut, à leurs yeux, un exploitant – exploiteur – des richesses minières du Congo et un des acteurs d’un développement industriel colonial qui, par hypothèse, visait exclusivement à piller et à humilier le pays. … Et qui continue de le pratiquer, alors que les colons sont partis! A ce titre, pour tous ces procureurs outrés, Firmin ne saurait se prévaloir d’autre titre de noblesse que celui d’affameur du peuple africain. Titre déshonorant qui d’ailleurs pèse toujours injustement sur les épaules de ceux, qui, des décennies plus tard, souhaitent simplement porter un regard d’historien sur la question coloniale, un regard exempt de tout enjeu idéologique de circonstance et de toute complaisance à l’égard de quiconque.   

Evidemment Firmin Van Bree est moins connu que le roi Léopold II dont une statue dans un square d’Anvers a été vandalisée en juin 2020 par des imbéciles, et finalement retirée par des autorités timorées, sous la pression agressive des prétendus descendants outragés des victimes de l’esclavagisme belge. La renommée de Firmin n’égale pas celle du discret roi Baudoin qui l’a anobli en 1959 en l’adoubant chevalier du royaume de Belgique.  

Aussi, c’est avec beaucoup de réticence que je me résous à parler de cet homme, célibataire et humaniste, qui depuis sa disparition le 26 mars 1960 à Saint-Jean-de-Luz n’aspirait sans doute qu’à « vivre » une éternité paisible dans le mausolée qu’il s’était fait construire sur les hauteurs du quartier luzien de Sainte Barbe.  

Si je consens à l’évoquer aujourd’hui, au risque de lui porter – bien malgré moi – quelque dommage, c’est que les temps s’y prêtent et peut-être même qu’il y a urgence à le faire, sauf à abandonner aux pourfendeurs de notre art de vivre et de nos principes, tout ce qui nous reste de dignité. Il y a urgence à refuser le discrédit que certains s’efforcent de jeter sur notre propre histoire, souhaitant par là nous contraindre à une interminable repentance pour de prétendues erreurs dont nous sommes en rien responsables, ou pour des actes attestant de notre culture, perpétrés dans le passé par les nôtres, et abusivement qualifiés de fautes contre l’humanité.

Mais d’emblée, afin d’éviter toute ambiguïté, il faut affirmer avec force, d’une part que le racisme est un crime impardonnable, qu’elle qu’en soient ses motivations ou ses attendus, mais, que d’autre part, l’histoire du monde est d’une grande complexité où les confrontations ont malheureusement joué un rôle déterminant. Dans ce contexte, les condamnations ineptes et sans appel d’un passé que personne n’a vécu, ne sont pas admissibles, surtout si elles sont assorties d’intolérables violences, du type de celles que se plaisent à commettre d’habiles manipulateurs d’un antiracisme de façade aux indignations sélectives! Leur objectif alors n’est pas tant de réparer d’éventuelles injustices que de déstabiliser la société. 

Fort de ces pré-requis, je sais que je ne n’ai aucune légitimité pour juger de la vie de Firmin Van Bree dans sa globalité, mais je considère aussi n’avoir pas à m’abstenir – ni à m’excuser – d’admirer celles de ses réalisations exemplaires ou de certains de ses rêves, au seul motif que certains discours ségrégationnistes culpabilisant m’interdiraient d’évoquer sa mémoire! 

Paradoxalement, facétieusement, mon intérêt pour l’oeuvre de Firmin Van Brée m’est avant tout inspiré par le rejet qu’elle pourrait susciter chez les vigiles sectaires de la pensée rétrécie, toujours prompts à excommunier ceux qui ne défilent pas en hurlant sous leurs calicots haineux, dénonçant un colonialisme archaïque dont,en fait, ils sont les bénéficiaires actuels du fait du statut social que leurs braillements leur confèrent.  

Bref c’est l’actualité qui me pousse à m’intéresser plus activement à Firmin Van Brée.

Pour fréquenter épisodiquement Saint-Jean-de-Luz depuis de nombreuses années, et plus assidûment depuis une décennie, j’avais bien sûr croisé les mânes de notre héros sur le chemin des douaniers qui surplombe l’Océan, mais sans vraiment m’y attarder! 

Les digues de la baie de Saint-Jean-de-Luz. Au 1er plan Sainte Barbe. Ph. JLP

Comment en effet empreinter le sentier du littoral en direction de Guéthary à partir du promontoire dominant la baie de Saint-Jean-de-Luz et la digue de Sainte-Barbe, sans remarquer la petite chapelle que Firmin avait fait édifier à proximité de l’étrange nécropole où il repose seul depuis son décès, il y a soixante ans?

Étrange bonhomme que ce Firmin qui, à partir des années 1920, passa presque tous ses étés à Saint-Jean-de-Luz, dont il s’était épris en survolant la baie en avion et où, la retraite venue, il s’était finalement installé après avoir fait construire dans le quartier excentré de Sainte Barbe plusieurs villas et des motels! 

« Désirant être inhumé dans ce lieu tant aimé, il confia à son ami l’architecte André Pavlovsky (1891-1961) la conception d’une chapelle et d’une crypte. Selon son souhait, il y repose  » (Panneau d’information sur le chemin). 

La chapelle

Ce mausolée qui rappelle un peu les chambres mortuaires des pyramides égyptiennes, est en fait une reproduction de celle où fut enterré Saint-Firmin à Amiens. Sa porte est « en bois Wenge » provenant du Congo, son autre patrie de cœur avec la Belgique et le Pays Basque.  

A l’intérieur de la crypte, une fresque murale en faïence bleue du Portugal représente une oeuvre de la cathédrale d’Amiens illustrant la découverte miraculeuse du corps de Saint Firmin. L’originalité de cette composition réside dans le fait que les protagonistes de cette scène sont, outre lui-même, ses amis de Belgique, du Congo et de Saint-Jean-Luz, où il vécut les dernières années de sa vie. 

La chambre mortuaire

Firmin, célibataire endurci, aimait la vie, aimait s’entourer d’amis sans d’ailleurs opérer de choix ethniques… C’était un humaniste d’un profil aujourd’hui critiqué, un entrepreneur, un pragmatique qui aimait les sciences et les techniques… toutes les sciences et toutes les techniques, dès lors qu’elles amélioraient le bien être humain.

Un homme cordial selon tous les témoignages, qui savait s’entourer d’une équipe d’hommes de valeur sur laquelle il pouvait s’appuyer. Il savait enfin faire partager ses enthousiasmes à son entourage sur lequel son ascendant était « considérable »! 

A cet instant où il faut conclure me revient à l’esprit un ouvrage intitulé « Radium » dont mon regretté ami Gerno Linden (1945-2007), un autre ingénieur belge de grand talent m’avait fait don. Ce livre édité et conçu par l’Union Minière du Haut Katanga en 1931 avait été rédigé sous l’égide de Firmin Van Brée.

Outre l’information selon laquelle les minerais ferreux et de cuivre de cette région contenaient du radium et de l’uranium, plusieurs chapitres de l’ouvrage décrivent les applications thérapeutiques de ce radium, en particulier pour le traitement des cancers… A cette lecture, on comprend mieux l’implication de Firmin dans la lutte contre le cancer à laquelle il fut un des premiers industriels à apporter sa contribution effective. Un pionnier humaniste en quelque sorte mais certainement pas un esclavagiste.  

Pour ma part, cette promenade sur le chemin des douaniers du côté de Saint-Jean-de-Luz m’a permis, par un détour inattendu, de redécouvrir un cadeau de Gerno. 

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