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Posts Tagged ‘deuxième guerre mondiale’

En cette fin de soirée de ce mercredi-là, l’intervention du dernier orateur était à peine achevée qu’un nouveau tribun, conseiller nouvellement désigné, prit la parole en ces termes :

« L’heure n’est pas au discours, mais aux actes. Notre présence dans ce conseil est, pour notre ville, le symbole de la révolution nationale qui s’accomplit. Si le gouvernement (…) a cru devoir nous désigner, c’est sans doute moins pour des considérations individuelles que pour affirmer, par ce geste, le changement profond qui doit se produire en France et rendre ce changement plus aisé, en appelant des hommes affranchis de tout lien avec les traditions et les habitudes du passé et plus libres, et par conséquent, de promouvoir l’esprit nouveau qui doit régner désormais.

« Esprit réaliste et constructeur : le temps des sophismes et des arguties est révolu. Il s’agit de vivre, de réparer les ruines et de bâtir la maison de demain. Pour cela, il faudra briser le formalisme désuet, rompre avec les routines, et choisir des méthodes plus rapides et plus hardies.

« Esprit corporatif et social : ce ne sont plus, comme auparavant, les préférences, les caprices ou les égoïsmes individuels qui dicteront les décisions à prendre, mais le souci d’assurer l’expression et le respect des tous les intérêts légitimes.

« Esprit de concorde et d’union : finies les querelles partisanes que favorisait la triste politique électorale et qu’elle introduisait jusque dans les assemblées municipales, où elle n’aurait jamais dû trouver accès. Finis les persécutions et les ostracismes contre de bons citoyens, dont le seul crime est de ne pas partager l’idéologie officielle.

« Entre (nous), en dehors et au-dessus de toute haine de faction, de tout préjugé mesquin et d’un même cœur, nous voulons faire régner autant que le permettent nos difficultés actuelles, la douceur et l’urbanité traditionnelle de notre province, et faire de notre cité la plus accueillante, la plus fraternelle et la plus élégante des grandes capitales régionales de France.

« En union absolue avec le gouvernement réparateur qui nous a fait confiance, nous affirmons notre volonté sincère de nous conformer à ce programme et nous prenons l’engagement de le réaliser de notre mieux… »

On peut penser qu’à l’issue d’une lecture attentive de ce beau morceau d’éloquence politique, d’aucuns y verront quelque analogie de forme et de fond avec une certaine mode, qui viserait aujourd’hui à réduire le rôle dévolu par la Constitution aux partis politiques dans l’exercice de la démocratie.

D’autres s’imagineront peut-être que c’est par pure malice que j’exhume ce texte, qui, à bien des égards, fait écho aux efforts déployés en ce début de vingt-et-unième siècle, pour bannir tout débat contradictoire et déclarer « hors-jeu » tous ceux d’esprit voltairien, qui persisteraient à s’en revendiquer. Le mauvais esprit de désunion nationale, la corruption et l’incompétence sont des motifs aussi éternels que recevables pour éliminer les opposants ou les déconsidérer.

Admettons! Les uns comme les autres n’ont peut-être pas tout-à-fait tort de me prêter de si facétieuses et obscures intentions et même de m’accuser de défaitisme à l’aube d’une nouvelle ère de bienveillance et de bienfaisance.

Néanmoins, ce discours, sorti des catacombes, qui semble coller à certaines idées du moment, je le l’ai pas inventé ! Il relève en fait de l’histoire contemporaine et de surcroît, la plus sombre subie par notre pays. Celle d’avant-hier, alors que la France était occupée par les nazis et que la République avait été abolie.

Son auteur s’appelait Marcel de la Bigne de Villeneuve (1889-1958), un éminent juriste qui après avoir été professeur à l’école française du Caire entre 1920 et 1935, enseignait le droit à l’Université catholique d’Angers, sa ville natale. La mienne aussi! Il venait d’être imposé maire-adjoint d’Angers.

C’est le 14 mai 1941 qu’il le prononça devant le nouveau Conseil municipal d’Angers, désigné par le gouvernement de Vichy, lors de sa séance d’installation par le préfet pétainiste. Alors que l’armée allemande était omniprésente dans la ville, l’orateur faisait en quelque sorte allégeance aux autorités du régime de Vichy, à sa politique de collaboration et à sa profession de foi antidémocratique.

Au-delà de ce sinistre rappel, ce texte qui, en soi, pourrait paraître anodin, seulement motivé par un patriotisme désuet, montre que les mots et les phrases n’ont de poids que dans un contexte donné. Et ce contexte, qui le condamne et le rend mortifère est le suivant: ce même mercredi 14 mai 1941 à Paris des milliers de juifs étrangers reçurent une convocation, un « billet vert » les invitant à se présenter» dans divers lieux de rassemblement «pour examen de leur situation».

Leur liste avait été établie grâce au fichier du recensement des autorités françaises, sur ordre de l’occupant allemand. Trois mille sept cent juifs furent arrêtés à cette occasion, parqués à Beaune-La-Rolande avant d’être envoyés dans des camps d’extermination !

Cette rafle du « billet vert » précéda de quatorze mois celle du Vel d’Hiv ! De la Bigne de Villeneuve, si prompt à dénoncer le régime des partis accusés d’avoir sacrifié la France, était, ce jour-là, volontairement ou non, complice des assassins.

Comparaison n’est heureusement pas toujours raison.

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Juste après la Libération, la génération de 14-18, celle des anciens combattants survivants de la boucherie et de leurs femmes pouvaient peut-être persister à ne voir dans Pétain que le vainqueur de Verdun…Surtout, lorsqu’ils n’étaient ni juifs, ni tziganes, ni francs-maçons, ni homosexuels, ni communistes, ni résistants actifs et que, si j’ose dire, ils n’eurent à connaître que les privations ordinaires, les restrictions normales et les tracasseries de l’Occupation allemande.

N’ayant pas été éprouvé dans leur chair, ou n’ayant pas directement subi l’horreur nazie, il leur était loisible de faire preuve d’une certaine indulgence, voire mansuétude, à l’égard du vieux dictateur! Et de lui faire crédit de sa bonne foi.  Au moins jusqu’à preuve du contraire!

Ainsi, c’est avec émotion que ma grand-mère maternelle qui était gaulliste et « anti-boche » résolue, nous montrait encore au début des années soixante, le diplôme de la Croix de guerre, paraphé par Pétain et attribué à son frère, l’adjudant du génie, Albert Venault (1893-1918), mort pour la France au printemps 1918 (voir mon billet du 26 novembre 2011). Elle conservait précieusement cette relique avec sa plaque d’identification en aluminium, dans une cassette en métal, coincée entre deux piles de draps de lin, brodés, bien rangés dans une grande armoire en noyer à deux vantaux, héritée de sa mère ! Juste à côté d’une bouteille d’eau de Lourdes qu’elle ressortait en cas de violent orage pour protéger la maison…

Ma grand-mère, profondément patriote, appartenait à cette population des « quarante millions de français » qui, selon l’historien Henri Amouroux, furent pétainistes entre juin 1940 et juin 1941, puis désabusés et enfin passivement opposants. Bercés au début par l’illusion que le Maréchal, héros de la première guerre, était le seul sauveur possible d’une France effondrée, ils n’adhéraient pas, pour autant aux visées fascistes, antisémites et racistes du régime de Vichy, ne voulant distinguer dans le vieux soldat que le père autoproclamé de la Nation. Pour la plupart sous-informés, ils ignoraient tout des actions criminelles perpétrées par le régime de Vichy, qu’ils percevaient au pire comme des opérations de maintien de l’ordre. Parfois, un peu brutales!

Ma grand-mère racontait en tout cas la répugnance que lui inspirait l’obligation faite aux juifs de porter l’étoile jaune et la compassion chrétienne qu’elle eut à leur égard au moment des rafles d’Angers en 1942… Je suis certain en revanche que, jusqu’à son décès, au début des années soixante-dix, elle ignora l’étendue de l’ignominie de la Solution finale. Et que si elle l’avait su, avec les éléments dont nous disposons maintenant, elle en aurait été non seulement choquée, mais révoltée, et elle l’aurait proclamée, car elle ne manquait ni d’audace, ni de courage, comme d’ailleurs elle l’a montré au cours de cette guerre…

Dans les années soixante, tous les français connaissaient l’existence des camps de concentration. Je me souviens d’une exposition sur la déportation, salle Chemellier à Angers, où étaient présentés des films tournés par les américains au moment de la libération des camps. Je me souviens de l’effroi que provoquaient ces images d’amoncellements de cadavres, poussés dans des fosses communes par des pelleteuses. Mais le discours dominant d’alors, relayé, peu ou prou, par les barons du gaullisme et les associations d’anciens combattants, était que ces camps – de la mort – étaient surtout réservés aux opposants au régime hitlérien et aux résistants des pays occupés.  Je n’ai pas souvenir qu’on insistât beaucoup à l’époque sur le génocide programmé par Hitler et mis en oeuvre par Himmler, des juifs d’Europe dans les camps d’extermination, avec la complicité, en France, des autorités. Peu se doutait que Pétain lui-même avait corrigé de sa main et même durci les lois antisémites – dont le statut des juifs – qu’il avait promulguées dès octobre 1940.

Mais, depuis, l’image d’un maréchal très âgé, un peu gâteux et dépassé par les événements, s’efforçant d’atténuer la souffrance des français en contrant « subtilement » les exigences de l’ennemi, a été singulièrement écornée par les travaux de tous les historiens sérieux ayant eu accès aux archives… Pétain n’a jamais vraiment finassé pour tromper les nazis…

Pétain a été un acteur du fascisme et de l’antisémitisme.

On peut néanmoins comprendre que certains, désemparés, aient été abusés et aient considéré que le héros de la Grande Guerre pouvait être une solution du « moindre mal » pour rétablir les apparences d’un ordre rassurant après la déroute de l’armée française de juin 1940, l’exode massif des populations du nord et de l’est, la ruine de toutes les activités industrielles et la mainmise de l’ennemi nazi sur la moitié du territoire métropolitain. Certains ont même décelé une sorte de connivence secrète avec de Gaulle à Londres… Comme une répartition des rôles!

D’autant plus, que le Maréchal, à la voix pleurnicharde et à l’élocution chevrotante et incertaine, qui ne passait pas auparavant pour un officier factieux, disait faire don de sa personne à la France. Il se présentait comme l’ultime rempart et protecteur des français, investi « légalement » de pleins pouvoirs, votés à une très forte majorité (87,67% des suffrages exprimés) par une Assemblée Nationale repliée à Vichy. Et le comble, par une Assemblée issue pour partie du Front Populaire, au sein de laquelle la gauche socialiste et le centre-gauche constituaient encore des groupes importants et influents…Pauvre Blum, honneur de la France, qui lui n’a pas voté la confiance au dictateur!

En apparence, toutes les raisons semblaient donc réunies pour faire initialement confiance au vieux.  Mais depuis, le temps a fait son oeuvre, soixante-dix ans se sont écoulés. Les archives et les faits ont parlé d’eux-mêmes. Personne ne doute plus de l’allégeance de Pétain et du régime de Vichy à l’égard d’Hitler. Toutes les preuves de la collusion sont sur table et les excuses ne sont plus de mise.

Pétain était bien un traître, qui a aboli la République pour complaire à ses maîtres de Berlin qui lui dictaient sa conduite. Conduite d’ailleurs fortement inspirée de ses comportements d’entre deux-guerres. Dans les années trente en effet, il annonçait la couleur en commettant un ouvrage faisant état de sa « répulsion à l’encontre du régime parlementaire et de la révolution française » ( Source Médiapart 2010).

Il n’y a donc plus débat aujourd’hui et prétendre le contraire relève soit de l’ignorance de l’histoire, soit de la provocation, de la vengeance, soit de l’action malfaisante de nostalgiques du fascisme. Soit du gâtisme… A combattre d’urgence par la dialectique!

A ceux qui , durant leur tendre enfance, chantèrent dans les patronages ou sur les bancs des écoles « Maréchal, nous voilà ! » et qui voudraient des preuves supplémentaires de la culpabilité de Pétain, avant de pleurer sur leurs erreurs de jeunesse, je leur livre ces deux documents retrouvés récemment, émanant d’un Ministère du travail, sous la botte du régime de Vichy:

  • Tout d’abord, une banale correspondance administrative de 1943 à propos d’un décret, où le rédacteur, à cours probablement de papier à entête en raison  de la pénurie, a recyclé un modèle d’avant-guerre, mais en prenant bien soin de barrer la République française. Pitoyable précaution mais si éloquente…

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  • En second lieu, une note de 1942 d’un bureau du Secrétariat d’Etat au Travail à Paris qui informe la Direction du Travail à Vichy qu’un projet de décret modifiant un décret de 1941 « instituant des comités de sécurité dans les entreprises », avait été « soumis pour approbation aux autorités occupantes ». Le projet dont je possède une copie est d’ailleurs traduit en allemand afin de faciliter la compréhension de « l’hôtel Majectic », siège du Haut commandement allemand en France. Ce qui est fascinant en cette affaire, ce n’est pas tant la teneur du projet en cause qui ne soulève a priori aucune question sensible pour les allemands, c’est que précisément il faille obtenir l’accord d’Hitler à propos d’une décision des plus anodines. Cette saisine donne une idée assez précise du degré d’autonomie du régime de Vichy et de sa collusion de fait avec l’ennemi fasciste!

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Elle lève le voile sur la légende absurde d’un Pétain patriote entre 1940 et 1945. Car en réalité c’était tout le contraire!

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Le  billet qui suit, est une fiction. C’est le message virtuel d’un petit-fils à son grand-père maternel. Il ne se réfère à rien d’authentique. Disons plutôt « d’authentiquement authentique ». Néanmoins, en dépit de son caractère chimérique, il a sa place dans ce blog familial, car ce qu’il décrit « sans avoir l’air d’y toucher » selon une expression familière patoisante, traite de difficultés auxquelles furent confrontées certaines familles angevines, dont la mienne, comme d’autres en France, face aux événements tragiques de la première moitié du 20ème siècle, en particulier au cours des deux guerres mondiales. Elles les surmontèrent avec plus ou moins de bonheur ou de talent. Mais, parfois, elles tombèrent aussi dans une sorte de déni, dans lequel elles demeurent parfois embourbées!

Ce dont il s’agit en l’occurrence, c’est du drame secret – disons occulté – d’un brave homme, Louis Turbelier, un homme tranquille, bon mari, bon père et bon chrétien, qui ne demandait rien d’autre que de s’occuper paisiblement de sa famille et de vivre en bonne intelligence avec ses voisins, ses collègues et ses amis …Par plaisir autant que par nécessité ou par goût de la convivialité, il consacrait une grande partie de ses loisirs à bichonner amoureusement un lopin de terre – un jardin ouvrier – qui lui apportait en outre les compléments alimentaires qui faisaient cruellement défaut pendant l’occupation allemande; et même avant, car ce brave homme, ouvrier ferblantier de son état avait été frappé de plein fouet par la crise de 1929 qui en avait fait un chômeur.

C’était aussi son plaisir que d’échanger des semences et des boutures avec ses copains jardiniers et de passer ses dimanches à éclaircir ses carottes ou à buter ses patates après avoir déjeuné avec ses enfants à l’ombre de la tonnelle qui ornait sa cabane à outils. Repas régulièrement troublé par le sifflement de la locomotive du « Petit Anjou » qui passait au fond du jardin… Bien sûr, il ne s’agissait que des dimanches fastes, où il n’était pas de service au commissariat. Car, il était devenu policier municipal à Angers dans les années trente…Un honnête policier qui n’adhérait pas aux thèses extrémistes des Croix de Feu comme certains dans sa famille, et qui concevait son travail comme un service rendu à la population.

Entraîné malgré lui dans la tourmente des guerres de son époque, il dut à plusieurs reprises faire des choix cornéliens, sans vraiment savoir sur le moment s’ils furent judicieux ou catastrophiques. Probablement que cette question le tourmenta le restant de sa vie, à l’aune des valeurs morales qu’on lui avait inculquées. En tout cas, il dut les assumer.

Et, c’est précisément sur ces points, qu’en tant que petit-fils, au travers du message que je lui adresse plus d’un demi-siècle après son décès, je  l’interpelle pour tenter d’élucider si la cruauté des temps l’a conduit à se renier lui-même, ou au contraire à manifester l’héroïsme d’un homme confronté, à son corps défendant, à l’infamie ordinaire des temps d’occupation.

Mais de quel droit, puis-je procéder ainsi ? Quel impérieux motif peut pousser ce gamin des années cinquante, devenu retraité à apostropher post-mortem un grand-père maternel qu’il n’a jamais vraiment connu ?

En fait, c’est l’aboutissement d’une réflexion de quarante ans, en forme d’exigence identitaire. Ma démarche étrange satisfait, selon moi, un devoir de transparence à l’égard, certes, de la postérité mais également à l’égard de ce grand-père que j’ai aimé sans le connaître. Cette lettre n’est d’ailleurs pas un réquisitoire et ne se veut pas accusatoire. Elle vise, au-delà des non-dits et des silences bavards des constructions panégyriques de la famille, à comprendre. Et donc à « réhabiliter » Louis Turbelier, mon grand-père, injustement réduit à l’image d’Epinal d’un personnage un peu falot et discipliné jusqu’à la niaiserie. Un personnage au physique légèrement enveloppé de comique troupier, gonflé de mauvaises graisses et les poumons encrassés de goudrons tabagiques. Un homme, dont on disait qu’il était perpétuellement gai, y compris, paradoxalement, face au gouffre béant qui anéantissait sous ses yeux des siècles de civilisation.

Je me dis que cet homme, auquel je souhaite redonner chair et qui eut le malheur d’être policier municipal à Angers en 1942, valait sûrement mieux que le personnage soumis à ses chefs, tout juste bon à régler la circulation au carrefour du Hara. Il valait mieux que l’homme trop encensé par sa famille, peut-être méprisé par sa femme, dont il n’aurait été que le mari de remplacement…Elle, que je persiste à admirer et à aimer, mais qui ne savait appeler son époux autrement que par « mon pauvre p’tit Louis » ! Il valait mieux enfin que les jugements malveillants à l’emporte-pièce, dans lesquels je m’étais, autrefois, fourvoyé, et qui faisaient de Louis un acteur minable et subalterne de la Shoah…Un supplétif par sa fonction de l’œuvre de mort des nazis. Un « malgré nous » coupable !

Estimant n’avoir pas d’autre moyen pour accéder à cette vérité recherchée depuis toujours, que de m’adresser directement à lui, dont on ne sait pas s’il fut courageux ou pusillanime. Et ce faisant, en veillant à ce que cette volonté de clarté par un questionnement sans concession, ne fasse obstacle ni à la compréhension, ni à mon affection naturelle pour celui dont je porte une partie de l’hérédité. D’ailleurs, dans mon exercice d’introspection, il est moins question de juger que d’expliquer et de comprendre. Dans cet esprit, en adepte de Gaston Bachelard, je sais que poser les bonnes questions, c’est déjà partiellement les résoudre…

Conformément aux standards de notre époque, c’est par mail que je choisis de lui adresser ce message virtuel, en postulant que les photons porteurs d’information finiront bien par atterrir là où on les attend, avant de s’évanouir sous l’effet de l’entropie universelle…

«  Grand-père »

« C’est la première fois que je m’adresse à toi en toute conscience Je me heurte donc à la difficulté de trouver la manière. Trouver le bon ton, choisir les bons mots ! Des mots qui doivent manifester notre proximité, alors que je ne te connais que par ouï-dire. Franchir cet obstacle n’est pas une simple formalité. Mais, c’est par son entremise, que je m’autoriserai par la suite, à te regarder dans les yeux. Faute de quoi, je ne saurais poursuivre, car je n’ai pas le talent ni la force, d’un Alexandre Jardin et tu n’es pas le Nain Jaune. Ce dialogue est essentiel mais tu conçois qu’il n’est guère aisé à établir.

En effet, si tu m’as aimé – ce dont, je n’ai jamais douté –  moi, qui n’avais que deux ans au moment de ta disparition, tu n’es pour moi qu’une image virtuelle, un élément de mon histoire et une frustration. Il faudra donc que tu y mettes un peu du tien. Je veux dire qu’à la manière des personnages romanesques, l’idéal serait que tu m’inspires les réponses attendues de toi, qui soient autres que les versions édulcorées qu’on m’a livrées jusqu’à présent et qu’on m’a pieusement inculquées dans mon enfance. En l’absence de souvenirs vécus, je n’ai pu t’imaginer qu’au travers du regard aimant de tes enfants, du témoignage de ton épouse et, plus rarement, de tes sœurs. Tout récemment encore, une de tes nièces me disait que tu étais généreux et toujours radieux.

Ta femme – ma grand-mère – t’évoquait toujours avec beaucoup de respect, de compassion mais aussi, sans doute, avec un souci évident de bienséance. Je n’aborderai pas ici ce que fut ta vie avec elle. Cela relève de ton intimité et de la sienne. Je ne crois pas utile de savoir si, outre le fait que tu fus son mari, tu fus aussi son amant. Le savais-tu d’ailleurs toi-même, au-delà des apparences et des circonstances qui ont fait que trois ans après le décès de ton frère sur le front de la Somme en 1918, tu t’es substitué à lui pour l’épouser, probablement à la demande pressante de ton père?

Tous les témoignages sont précieux. Mais ils sont trop souvent soupçonnables de complaisance! Je ne les écarte pas, car ils montrent différentes facettes  de ta personnalité, que je n’ai aucune raison de remettre en cause. Tous portent leur part de vérité. Pour autant, j’ai la conviction qu’ils ne t’incarnent pas vraiment. Pendant longtemps, je n’ai pas éprouvé le besoin d’en connaître plus. Puis, un jour, bien plus tard, j’en ai pris le contre-pied brutal, en développant à charge, une analyse caricaturale de ton existence. Elle me permettait d’adopter une froide distance et de m’affranchir de toute proximité avec toi, en niant les liens qui indissolublement nous unissent. Comme, pour éviter, par la négation symbolique de la filiation, la contamination par l’impensable. Je ne suis pas sûr que les tragédies et révoltes intimes de l’un de tes fils au soir de sa vie, ne trouvent  inconsciemment leur origine dans cette question primordiale du lien filial, à la fois suspecté, revendiqué et rejeté.

En ce qui me concerne, mon propos était plutôt de t’oublier en rejetant, en bloc, les couronnes de lauriers qu’on te tressait. Tu représentais, à tort, la part d’ombre qu’il fallait gommer, en particulier sur nos proches origines. Dans ce contexte, même les victimes dont tu fus peut-être, sont coupables.

Aujourd’hui, c’est différent: ce rapprochement que les circonstances nous ont refusé, je le recherche. Sûrement parce que j’ai vieilli et que l’expérience me fait douter des jugements péremptoires du jeune homme que je fus. En outre, j’ai vécu certaines expériences existentielles que tu as connues. Certaines favorables, d’autres moins. Parmi les favorables, il y a le fait que je suis devenu grand-père et que forcément j’imagine mieux ta jubilation à ma naissance. Par ailleurs, je considère qu’il serait blâmable que mon obstination à te juger, m’écarte de l’essentiel, à savoir de la vérité, alors que mon propre temps s’écoule inexorablement. Et surtout, parce que des événements douloureux sont survenus. Ils ont aiguisé ma compréhension. Désormais, je me sais apte à affronter ce que je considérais sans réel motif comme une secrète et honteuse blessure, et qui m’interdisait de t’évoquer autrement qu’avec la sévérité d’un procureur. Je sais l’horrible injustice d’accusations infondées!

Je ressens donc aujourd’hui comme un impératif, la restauration d’un dialogue que ta disparition a interrompu, il y a plus d’un demi-siècle.  Au-delà des éloges biaisés de tes proches, tentatives candides de se protéger de toi en t’enfermant dans un magnifique mausolée de silence, je pense que le moment est venu de comprendre ce que tu fus et où se nichait ton intime cohérence. Il ne faut plus, pour ton honneur et le nôtre, se limiter à fermer le ban sous des flots de puérilités. J’ai tant de choses à te dire et de questions à te poser. Je n’imagine d’ailleurs pas relever ce challenge sans y mettre une part de moi-même et sans afficher ma volonté de clairvoyance, quoiqu’il en coûte. Je n’ai pas l’ambition d’être neutre et mes propos ne seront pas dénués d’affect.

Ta première qualité à mes yeux, qui te confère un statut singulier, étant d’être mon grand-père maternel.

D’emblée, je veux te dire que j’assume ton héritage et que je suis fier des quelques réalisations que tu nous as léguées. Autant dire que je ne vise pas l’objectivité. Je veux te rendre l’hommage auquel tu peux prétendre, conscient qu’il ne s’agit que celui d’un petit-fils à son grand-père. Ta mort n’ayant  pas permis que s’épanouisse entre nous un lien d’affection, construit au fil du temps, au gré des rencontres, des jeux et des repas pris en commun. L’un et l’autre, fûmes par conséquent frustrés d’une relation que le destin nous a confisquée. Surtout moi ! Car je suppose qu’au moins, tu m’as tenu dans tes bras, donné le biberon, bercé de tes mots. Au cours de mes deux premières années, ta gaieté  et tes chansons  t’ont permis d’appréhender ton rôle de grand-père, alors qu’elles n’ont fait que solliciter mon inconscient !

Nous ne rattraperons pas ce temps perdu. Il faut donc admettre que nous serons privés à jamais de cette intelligence réciproque qui se noue généralement entre un grand-père et son petit-fils dès les premiers babillements. J’en mesure aujourd’hui le bonheur. Ce sont ces propos qui fondent une relation filiale, dont, nous, nous sommes orphelins. Ils commencent généralement par la façon dont on convient de se reconnaître. Ce stade aussi nous fait défaut, car je n’avais pas l’usage de la parole quand tu es mort. Comment dois-je donc t’appeler? « Grand-père », « Papy » ou « Pépé » avec ton prénom pour te distinguer de mon autre grand-père ?

J’ai choisi, pour nous, « Grand père » : la plus indiscutable des formulations, la plus évidente, intemporelle, peut-être un peu trop impersonnelle! Mais sommes-nous si familiers après soixante ans de silence ? Si tu veux bien, tenons-nous en-là ! « Grand-père » ! Il est vrai que si tu avais vécu et si nous avions eu le temps d’être un tout petit peu plus « complices ou compères », je t’aurais probablement appelé « Pépé », de même que j’appelais ton épouse « Mémé ».  Ce sobre « grand-père » atteste à la fois de ma filiation mais aussi de la distance qui nous sépare. Cet éloignement, nous ne l’avons pas provoqué, mais il s’est imposé en dépit de l’amour balbutiant que je commençais probablement à te porter à l’instant où tu nous as quittés.

Il présente l’avantage de nous laisser une liberté d’expression qui me permet de te confier que tu m’as donné du « fil à retordre » ! Tu es en effet le seul de mes proches parents, dont je ne garde aucune image « vécue » . Le seul de mes aïeux, dont le visage ne m’est connu que par la magie de la photographie. Il ne me reste de toi que des sensations insaisissables liées aux lieux où nous étions ensemble, ou d’instants de probable connivence enfantine. Je garde le souvenir de l’empreinte d’une de tes galoches à clou dans le ciment d’une rustine du sol de ton appartement du 20 de la rue Desmazières!

Raisonnablement, je devrais me contenter des épisodes édifiants qu’on a bien voulu me raconter à ton propos. Je procède ainsi dans mes narrations sur les autres membres de la famille proche. Mais pour eux, j’ai des souvenirs, qui apportent la saveur du réel à une documentation souvent abondante.  S’agissant de toi, cette manière de procéder m’est apparue inappropriée.  Ainsi, la reprise sans discussion du témoignage de tes proches n’aurait contribué qu’à conforter l’image du petit jardinier benêt et balourd, jouet d’un cruel destin, remplaçant résigné d’un glorieux frère aîné « mort pour la France ». Arguant de la photo de ton frère, trônant au-dessus de votre lit conjugal, j’aurais pu méchamment insister sur la rumeur selon laquelle ton épouse ne t’aurait jamais permis d’assumer le remplacement de ton frère disparu. N’ayant de cesse  de te comparer à lui, à ton désavantage…

J’aurais pu aussi ne voir en toi que la victime de la crise économique, licencié des corderies Bessonneau, qui, pour nourrir sa famille, devint petit flic. J’aurais pu enfin résumer ton action dans la police des années quarante à ta présence effrayante lors des rafles anti-juives de juin et juillet 1942 à Angers et me satisfaire d’une interprétation honteuse en l’assimilant à une soumission passive et abjecte à l’autorité d’une hiérarchie inféodée à l’occupant nazi.

C’est le procès que je t’aurais fait, il y a quelques années, en m’insurgeant contre ceux qui vantaient ta bonté. Maintenant, je considère que cette accusation n’est pas conforme à la vérité. Il serait injuste de mettre l’accent sans nuance sur ton rôle dans le déroulement événements auxquels tu as effectivement assisté, que tu as subis et dont tu as cherché à limiter les atroces conséquences pour  les victimes. En vain, car ton action n’a pas empêché les enfants juifs angevins et leurs familles d’être déportés à Auschwitz. Tu n’as cessé par la suite de le dénoncer et on m’a rapporté récemment les nombreux témoignages de reconnaissance qui affluèrent à ton décès, sept ans plus tard, émanant de ceux, victimes désignées par les nazis et Vichy, que tu avais aidés et avertis de la menace avant l’irruption des « bourreaux ». Ton alerte n’en a malheureusement sauvé qu’un très petit nombre. Cette période t’a miné, hanté, même si tu donnais le change auprès des tiens en manifestant une gaieté hors de propos.

Plus de soixante cinq ans après l’occupation allemande, il serait déloyal de se contenter d’une posture de justicier en pantoufle en omettant de porter à ton crédit les manifestations de compassion et de soutien concret, bien que souvent inefficace, que tu as apportées aux martyrs innocents de la barbarie nazie. Barbarie dont tu fus le témoin mais aussi, dans une certaine mesure, une victime. Je me garderai donc bien de me livrer à la facilité d’une narration bavarde et dévastatrice. Pour autant tu comprendras que ta fonction de flic pendant cette dramatique période ait pu susciter de légitimes interrogations, car il est établi que, comme policier municipal, tu étais présent lors des rafles des juifs. Tu étais là aussi lors de leur gardiennage au séminaire de la rue Barra, ainsi qu’à la gare Saint Laud, lorsqu’ils furent parqués dans des wagons à bestiaux en partance pour Drancy puis Auschwitz.

Ne souhaitant pas m’ériger en juge, tu imagines bien que, dans ces conditions, la forme intimiste d’un petit-fils qui s’adresse à son grand père sied mieux à cette recherche de la vérité. Je ne veux pas  t’accabler mais simplement comprendre. Et cette vérité est forcément le préalable pour t’aimer sans arrière pensée.

Ayant moi-même atteint l’âge des bilans,  je présume que tu ne fus certainement ni le l’homme paré de toutes les vertus dont t’affublèrent ceux qui cherchèrent à éluder les questions sensibles, ni, surtout, le démoniaque individu qui aurait traversé sans affectation particulière les situations les plus tragiques. Tu n’es pas celui qui aurait assisté sans broncher aux pires ignominies, comme d’arrêter des femmes et des enfants au seul motif qu’ils étaient réfugiés, apatrides et juifs. Tu étais tout bonnement un mec qui n’était pas voué initialement à jouer les héros. Un mec qui a conduit sa vie comme il a pu, confronté à des circonstances sur lesquelles il n’avait pas de prise et qui avait peu d’atouts pour les surmonter, sinon une très grande gentillesse, l’amour ingénu des siens et un indécrottable optimisme – réel ou simulé. Autant d’atouts qui peuvent, dans des circonstances dramatiques, se révéler des handicaps. Comment rendre compte de ton humanité sans taire l’apparente complexité de ton cheminement, ni tes états d’âmes, ni la souffrance qui fut sûrement la tienne? Toi le héros qui n’apparaissait jamais que dans le rôle de l’éternel second de ton frère, de ta femme ou de ton père ? Tu avais l’âme d’un jardinier et tu as du assumer un habit de petit flic dans la période la plus délicate de notre histoire. Voilà, ton drame !

Je sais que tu t’es efforcé de porter secours et assistance aux femmes et aux jeunes filles internées en juillet 1942 dans le grand séminaire de la rue Barra, où on t’avait affecté. Je sais que, dans leur désarroi, elles te faisaient confiance en dépit de ton uniforme et que tu ne les as pas trahies. Que tu as su faire passer ton devoir d’homme avant les consignes. Tu as posté à leur demande des lettres à leurs proches pour les informer de leur infortune. Contrairement à tes chefs, proches de la Gestapo, tu ignorais  le sort qui leur était réservé après avoir pris le train à la gare Saint Laud.  Pour autant, malgré les assurances de ta hiérarchie, tu fus pris d’un doute affreux en voyant s’éloigner le convoi qui comprenait des dizaines d’enfants, du côté de la gare de la Maître Ecole. Et j’imagine l’horreur qui fut la tienne lorsque tu sus la suite après-guerre…

Il n’y a donc pas lieu de douter de l’humanité que tu as manifestée en ces circonstances et de ton courage. Mais pourquoi personne ne t-a vraiment interrogé à ce propos, ce qui t’aurait permis de te libérer de ce terrible poids ? Personne n’a vraiment cherché à connaître ton rôle de soutien moral auprès de ces innocentes victimes de la folie meurtrière nazie. Personne, je crois, ne t’a posé de questions, préférant vanter tes qualités humaines et ressasser, ce qui était exact, que tu n’occupais au sein de la police angevine que des fonctions subalternes. On aurait aimé que tu affirmes toi-même ton ignorance du zèle de tes chefs et de ceux de la gendarmerie française qui, au-delà des exigences allemandes, procédèrent en Anjou à l’arrestation de vieillards et d’enfants. En prétextant avec cynisme, qu’il serait inhumain de séparer les familles !

Bien sûr, tu n’as pas relaté à ta famille tout ce que tu as vécu ou ressenti durant ces événements Qui sait si ce drame n’a pas été un des éléments déclenchant de l’infarctus qui te terrassa six ans après la guerre? Tu n’as pas tout dit à l’époque, y compris à ta femme et tes enfants, car on ne peut exprimer l’indicible ! Ainsi, ce n’est que bien des années après, au début des années soixante-dix que j’ai su que tu avais aidé discrètement la résistance en confectionnant de fausses cartes d’identité. J’ai su que tu te déclarais gaulliste pendant la guerre et que dans les sous-sols de ton commissariat du 4ème, tu écoutais radio Londres sur un poste à galène avec quelques collègues qui refusaient la loi de l’occupant. Tu assistais à des réunions secrètes dans des entrepôts de la rue Dupetit-Thouars, réquisitionnés par les troupes allemandes. C’est ici que tu fournissais des faux-papiers et des informations à des résistants.

En septembre 2009, la survenue brutale de mon infarctus du myocarde sur la voie publique non loin de l’hôpital Ambroise Paré à Boulogne-Billancourt m’a rapproché de toi. J’ai ressenti ce que tu as du ressentir en septembre 1951 au carrefour de la rue Saint Léonard et de la rue des Trois Moulins à Angers, sur le trottoir de la clinique des Augustines, lorsque apparurent les premiers symptômes de l’accident cardiaque qui devait t’emporter quelques jours plus tard!  Chez toi!  Car les religieuses qui t’avaient porté secours, t’ont renvoyé chez toi, estimant que tes douleurs thoraciques étaient sans conséquence.  Elles t’ont viré de la clinique des Augustines.  Augustine, le prénom de ta mère ! C’est là que j’ai compris que nous étions du même bois ! C’est là aussi que j’ai compris que ma volonté farouche de combattre l’antisémitisme – y compris dans ses modernes formes perverses – trouvait son origine dans un sentiment de culpabilité, hérité des rafles de juillet 1942, qui t’avait terrassé près de la clinique des Augustines.

Tu l’auras observé, ma difficulté à t’écrire ne résultait pas seulement d’une absence de mémoire mais d’une mémoire trop chargée de souvenirs incertains pour s’en revendiquer sans y regarder d’un peu plus près. Et surtout, sans comprendre, à qui je m’adressais réellement. Aujourd’hui, je le sais et j’en suis plutôt fier. J’ai franchi les étapes de notre « réconciliation » après une mésentente qui n’eut jamais lieu… Je sais que tu n’as été le cocu de personne, ni de ton frère, ni de ton père, comme on l’a dit aussi et que c’est bien toi, et personne d’autre qui participait au défilé de la victoire avec son régiment le 14 juillet 1919 sur les Champs Elysées.

Merci grand-père »

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