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Posts Tagged ‘David d’Angers’

Le 28 février 1835, Michel Châtaigner ancien sergent dans l’armée « vendéenne » du général Charles-Melchior -Arthur de Bonchamps ( 1760-1793) mourait au petit matin en son domicile de Saint-Florent-le- Vieil en Anjou. La déclaration en fut faite dans la journée au maire de la commune en personne, Joseph Auguste Cesbron de la Guérinière, par le gendre du défunt, Jean Fouassier, accompagné d’un jeune instituteur Etienne Lardin.

Michel Châtaigner âgé de soixante dix sept ans révolus, était charcutier. Profession qu’il exerçait peut-être encore à son décès.

En soi, cet événement, auquel on pourrait ajouter quelques dates ou éléments biographiques, dénichés dans les registres d’état civil de la commune ou de la paroisse de Saint-Florent-Le-Vieil, où il était né le 8 avril 1757, ne justifierait pas que je lui dédie un billet, surtout dans le contexte actuel de guerre.

Il y a mieux à faire que de s’intéresser au trépas d’un homme disparu, il y a cent-quatre-vingt sept ans, jour pour jour, dont, en outre, le destin semble assez banal. Du moins en apparence!

En fait, plusieurs motifs m’incitent, malgré tout, à le faire – succinctement – dont un qui, quoiqu’on en pense n’est pas si éloigné de la tragédie actuelle du peuple ukrainien agressé par l’armée russe. En effet, Michel Châtaigner fut non seulement un témoin mais également un acteur d’un drame survenu pendant la Révolution française dans les provinces de l’Ouest, celui des « Guerres de Vendée » de 1793 qui endeuilla l’Anjou ainsi qu’une partie du Poitou.

Ces guerres nées d’une révolte « spontanée » des paysans de l’Ouest donnèrent lieu à des massacres, presque à un génocide perpétré par les « colonnes infernales » envoyés depuis Paris par la Convention, pour réprimer sans pitié les populations mâter les populations locales après la déroute des armées vendéennes en décembre 1793 dans les marais de Savenay.

Que demandaient ces « gueux » et ces ‘bandits » de la Vendée? Ils refusaient la conscription obligatoire de tous les hommes, décrétée par la Convention pour aller combattre aux frontières, et ils souhaitaient conserver les traditions et la foi, religieuse de leurs aïeux.

Michel Châtaigner fut certainement associé à la plupart de ces épisodes sanglants mais son nom reste surtout attaché à la mort du général Bonchamps. Selon une tradition orale au sein de ma famille, il aurait assisté aux derniers instants de Bonchamps, le 18 octobre 1793 au hameau de La Meilleray sur la rive droite de la Loire en face Saint-Florent-le-Vieil, dans la maison d’un pêcheur nommé Bélion.

Le général, dans l’armée duquel Michel Châtaigner servait comme sous-officier, avait été mortellement blessé lors d’une bataille le 17 octobre 1793 devant Cholet. Il avait été transporté mourant jusqu’à Saint-Florent où s’était repliée son armée dans le but de traverser le fleuve et de rallier la Bretagne à sa cause. Avec « d’infinies précautions » on l’avait porté à bord d’une barque légère vers le lieu de son dernier soupir!

Son armée qui battait en retraite après avoir été défaite, trainait avec elle cinq à six mille prisonniers républicains dont on ne savait que faire et qu’on envisageait même d’exécuter. Bonchamps s’opposa à ce funeste dessein et sur son lit de mort exigea leur grâce. Ce dernier ordre, dont Michel Châtaigner aurait été le témoin, fut effectivement respecté à la lettre et aucun soldat républicain ne fut passé par les armes.

A la lecture de ce qui précède, on aura compris que parmi mes motifs d’intérêt pour Michel Châtaigner, il y a son lien d’appartenance à ma parentèle. En fait, il s’agit d’un de mes oncles par alliance au sixième degré. Sa première épouse Renée décédée en 1787 était la sœur d’une de mes aïeules maternelles, Françoise Robineau (1752-1811), l’arrière grand-mère d’un de mes arrière grands-pères Alexis Turbelier (1864-1942).

Par ailleurs, c’est le seul personnage de ma famille, dont on possède un portrait d’époque.
Ce portrait fut réalisé par Pierre-Jean David d’Angers (1788-1856), sculpteur et médailleur dont le père figurait parmi les prisonniers républicains sauvés par Bonchamps agonisant.

En remerciement, il « croqua » de nombreux soldats de l’armée de Bonchamps dont notre Michel, et surtout il sculpta le monument du général au dessus de son catafalque dans la nef de l’église abbatiale de Saint-Florent-le-Vieil.

Michel Chataigner, quant à lui, fut inhumé dans le cimetière de Saint-Florent après que son cercueil eut certainement transité en cette fin d’hiver 1835, devant le monument funéraire de son ancien chef!

Il y a quelques années, arpentant le cimetière à la recherche de sa tombe, je n’ai pas su l’identifier! Peut-être, malgré tout, persiste t-il à hanter les lieux, les soirs d’été, discrètement, parmi les feux-follets!

PS: Accessoirement, il faut rappeler que le fronton du Panthéon à Paris est l’œuvre du sculpteur angevin David d’Angers.

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Lorsque, en raison simplement de son âge, on parvient à l’automne de sa vie – « le troisième âge » selon les spécialistes institutionnels de la litote ou de l’euphémisme – on sait d’instinct que l’ultime grand rendez-vous, l’inévitable rencontre avec la Camarde, sans armes ni bagages, n’est ni une utopie, ni l’expression allégorique d’une virtualité mais bien une certitude, à tout le moins, une perspective, avec laquelle il va falloir désormais composer. Un jour, « le plus tard possible » selon l’expression consacrée, il nous faudra l’affronter sans d’ailleurs la moindre chance de succès, car c’est la règle du jeu un peu pervers de la vie; celui auquel nous fûmes naguère conviés et dont nous nous crûmes longtemps les maîtres, alors que nous n’étions que des pions ballottés et déterminés par les circonstances.

Certains épisodes inconfortables, encore heureusement transitoires mais désormais plus fréquents, se chargent d’ailleurs de nous rappeler « à blanc » cette conjoncture qui d’ailleurs nous octroie périodiquement l’occasion d’apprendre à distinguer une banale extrasystole d’un angor annonciateur d’ennuis plus déroutants! Et ce, tout en « taillant une bavette » avec les personnels médicaux des centres hospitalo-universitaires publics de notre beau pays, désormais en grève permanente! Ils étaient réquisitionnés à Saint-Nazaire en août, ils le sont toujours à Boulogne-Billancourt en janvier de l’année suivante!

Auparavant éblouis par un monde entièrement voué au culte du jeunisme, nous nous rendons compte désormais que ce que nous percevions jusqu’à présent comme une lointaine abstraction, devient progressivement une réalité tangible. Nous mesurons en effet que le temps passe au fur et à mesure que notre environnement de jeunesse se transforme et s’effrite, que les rangs de nos entourages s’éclaircissent et que notre santé fragilisée exige qu’on la bichonne. Et que les sacro-saintes « valeurs » auxquelles nous nous référions sont devenues des objets de rigolade et d’incessante dérision!

La « relativité existentielle » de notre propre bail passe alors pour une évidence, alors qu’on s’amusait, il y a peu, à se croire indestructibles! Donc éternels…

En principe, nous savons tout cela depuis fort longtemps. Nous avons même disserté dessus, mais maintenant que nous sommes presque en première ligne, c’est une autre histoire. Désormais réduits, malgré nos propres dénégations et surtout celles, bienveillantes, de nos proches, à préserver nos maigres acquêts, nos projets de vie n’ont plus tout-à-fait la même saveur que les parfums des aventures d’avant! Ils se bornent à espérer que ce dernier hiver dont nous ignorons l’échéance, ne soit ni trop précoce ni trop long, et surtout, pas trop rude. Pas aussi cruel, en tout cas, que celui enduré par ceux que nous aimions et qui sont partis! Les plus lucides d’entre nous en viennent à former le vœu de « réussir leur mort » avec la même ardeur qu’ils ou elles ont mise auparavant à conduire une existence enthousiasmante. Ainsi s’exprimait une amie de mes parents (« d’un certain âge ») alors que nous cheminions de conserve au retour des obsèques de l’un d’entre eux.

Aucune tristesse, aucun regret, aucun remord n’ont néanmoins lieu d’être associés à notre inéluctable sortie de scène, ou à ses manifestations préalables, qu’on appelle, les stigmates de la vieillesse. C’est le lot commun. Peu plaisant, ce n’est pas injuste! En revanche, c’est le moment où, par la force des choses, sans d’ailleurs y prendre garde, nous sommes amenés à nous dépouiller à bas bruit de ce que nous considérions hier comme primordial et qui désormais nous semble de second ordre.

Ainsi en est-il de la plupart des idéologies auxquelles nous avons ingénument adhéré, ou des outils de prêt à penser de toutes natures, qu’on nous a inculqués au cours de notre apprentissage de la vie. Seule notre passion de la liberté demeure intacte alors que précisément ses différents degrés semblent se dérober sous nos pas! Au total, rien n’échappe à ces tris drastiques auxquels nous procédons dans le grenier devenu la casse de nos illusions perdues et de nos vaines espérances. Ces « tris » sélectifs sont d’ailleurs de mode: c’est le seul réel et étrange mot d’ordre compréhensible, ponctué du rituel et obligé « Salve Planetam », qui semble émerger des balbutiements puérils écolo-philosophiques de ce vingt-et-unième siècle naissant. En ce sens, nous sommes « branchés », bien qu’une grande partie de ces « idées reçues » dont nous nous défaisons sans grande nostalgie sinon de nous-mêmes, rejoigne en vrac la poubelle noire des déchets non recyclables!

Ces abandons parfois déchirants de nombre de nos chimères théorétiques d’antan sont probablement le prix à consentir pour aborder cette dernière étape avec la sensation de retrouver une sorte de pureté originelle comme si à l’approche des rives du Styx, les dérobades et les faux-semblants ne semblaient plus de mise. Mais ne s’agit-il pas, là encore, d’un mythe de reconquête d’une liberté d’être que des forces destructrices nous refusent ?

Quoiqu’il en soit, cet inventaire discriminatoire avant liquidation totale a au moins le mérite de nous conforter dans l’idée qu’on a réellement vécu. Le jour venu, il permettra peut-être, de tirer sa révérence sans trop de déception et sans autre question que celle de savoir pourquoi il nous a été donné de vivre, plutôt que l’inverse, eu égard à la multiplicité des options possibles d’organisation du « réel » et de la matière. Pourquoi sommes-nous devenus ce que nous sommes, plutôt que rien? Pourquoi, ayant été bien vivants, ne fûmes-nous pas quelqu’un d’autre!

Ce grand ménage ou si l’on préfère, ce vide-greniers intime, n’épargne rien ni personne. Certains personnages qui nous ont accompagnés, prennent du relief, d’autres à l’inverse qui nous ont bernés, ne résistent pas à l’épreuve du temps alors que nous les avons jadis adulés…Nos affinités électives, nos commerces d’affection, nos déclarations d’amour ou d’amitié, d’apparence si durables, ne sont-ils pas en réalité que les fruits d’un facétieux hasard et d’une nécessité qui nous échappe, fécondés par des rencontres opportunes – voire opportunistes – parmi des myriades d’autres éventualités?

Que restera-il à l’issue de ce lessivage en cours, une fois rejetés tous les catéchismes ou bréviaires, et abandonnées les convenances ?

Il restera sûrement ce qui, fondamentalement, a discrètement orienté notre vision du monde et influé sur nos modes de pensée, tels des invariants « culturels » de structure dont on ne saurait vraiment se défaire. Ceux à l’aune desquels on se reconnaît vivant au milieu des nôtres et qui constituent l’ossature de notre identité!

Quelques lieux relèvent de cette catégorie, en particulier ceux qui nous ont vu naître et qui servirent d’écrins à nos premières émotions ou sensations. Pour ma part, il s’agit d’Angers, du Val de Loire et de l’Anjou, où, pourtant, je n’aurai vécu au total qu’un peu moins d’un quart de mon existence! Mais il faut croire qu’il en est du temps de l’enfance comme d’un sommeil réparateur, celui d’avant minuit compte double!

Il restera des visages d’êtres aimés! Ceux de nos proches et très proches, de celle qui nous a supportés des décennies durant, de nos enfants et petits-enfants, lestés pour le meilleur ou pour le pire, de notre hérédité. Et une petite poignée d’amis qui, se jouant du temps qui passe ou de l’éloignement, sont demeurés fidèles. Il restera aussi probablement le souvenir empoussiéré des malentendus et des incompréhensions qui émaillent douloureusement toutes les relations humaines! Et que seule la mort peut définitivement effacer! D’indicibles et secrètes blessures aussi! Et des souvenirs de périodes heureuses où le monde consentait à nous appartenir!

Enfin, quelques personnages clés surnageront sûrement, hors du cercle étroit de nos proches, sans qu’on sache toujours pour quel motif! Ils auront été épargnés de l’usure du temps et des modes. Ils auront échappé aux multiples aggiornamentos dont notre époque raffole et dont nous fûmes parfois les complices.

Ils seront sortis indemnes des procès anachroniques que les imprécateurs et moralisateurs de toutes observances ne cessent d’instruire à l’encontre du passé et de ceux qui l’ont incarné, au motif qu’ils ne correspondent plus aux codes actuels d’une prétendue modernité.

La plupart de ces rescapés de la mémoire ne furent jamais mes maîtres à penser, ni même des référents ou des médiateurs pour surmonter la difficulté de vivre. Le seul point commun de ces fantômes toujours bien vivants dans mon esprit, est d’être demeuré, là, à mes côtés, tels des balises ouvrant des issues optionnelles à travers le brouillard et les incertitudes d’un présent perpétuellement renouvelé. Ils furent des moments de mon histoire et le ferment qui irriguèrent mon imaginaire! Je présume qu’ils seront certainement là, le jour où le néant m’absorbera…

Dans mon univers ainsi épuré, figure le sculpteur et statuaire angevin Pierre-Jean David d’Angers (1788-1856).

David d’Angers à Rome – 1811

David d’Angers n’est pas le seul occupant de ce panthéon personnel! Il y voisine avec d’autres personnalités remarquables qui pour un motif ou un autre, ont influé, sur ma vie, sans jamais s’y substituer et parfois à contre-emploi de leurs talents. De manière inattendue quelquefois!

On y trouve ainsi indifféremment, cohabitant en bonne intelligence et formant un prestigieux plateau:

Albert Einstein (1979-1955), l’homme de la relativité du temps et de l’espace et le père chagriné de la mécanique quantique,

Emilie de Breteuil (1706-1749), la grande dame de l’énergie cinétique, qui fit baptiser ses enfants dans l’actuelle salle des accords de Grenelle, tout en croyant démontrer que Dieu n’était pas nécessaire à la marche du monde, et Voltaire (1694-1778) son compagnon inconsolable en amour et en philosophie,

Jean Jaurès et Georges Clemenceau, mes références républicaines absolues et, selon moi, indissociables,

Marcel Proust (1871-1922) qui sut décrire si somptueusement le dandysme et inocule le plaisir d’écrire,

Arthur Rimbaud (1854-1891) qui m’a fait admirer l’incompréhensible,

Michel de Montaigne (1533-1592), l’ami du sarladais Etienne de la Boétie (1530-1563), que j’espère n’avoir pas trop déçu ni trahi,

Joachim du Bellay (1522-1560) l’infortuné et torturé poète du petit Liré et l’homme du lycée angevin de filles,

La surprenante et délicieuse Louise de Mecklembourg-Strelitz dite la « Reine Louise de Prusse »(1776-1810) pour sa beauté ravageuse, son destin tragique et sa résistance à Napoléon 1er, ainsi que pour son étonnante faculté, deux siècles après sa disparition à susciter d’irrépressibles passions dans son mausolée du château berlinois de Charlottenbourg,

Le « bon » roi René (1409-1480), évidemment, l’incontournable duc d’Anjou, protecteur des arts et roi des deux Sicile,

Le Jacques Brel de « Je suis un soir d’été », d' »Amsterdam » et de ses putains, Georges Brassens pour toute son oeuvre, Léo Ferré « Avec le Temps » et la chanteuse Barbara pour « Il pleut sur Nantes« , etc.

Sans oublier Marie Curie (1867-1934) dont j’ai percé jadis le secret du cercueil, non plus qu’Ilse Meitner (1878-1968), la géniale théoricienne juive de la physique nucléaire, pillée par les nazis et injustement boudée par le jury Nobel.

Pour ne citer que les plus célèbres!

Tous surent me parler sans s’imposer! Tous, à leur manière, éveillèrent ma sensibilité à l’art, à l’histoire, à la science ou à la politique! Oui mais! Si d’aventure, tous ceux-là, présents dans ma tête après le déballage d’automne, étaient, malgré tout, emportés dans le maelström silencieux de l’oubli! Que resterait-il alors pour distraire mes quelques neurones résiduels dans les derniers instants?

Le ton devient grave et le présage sans doute sombre! N’empêche qu’il préfigure une forme plausible de débâcle finale. On ne peut guère la souhaiter! Mais si tel était le cas, il m’est agréable d’imaginer qu’en dépit de la catastrophe annoncée, David d’Angers émergerait au milieu des débris, comme l’ultime main tendue pour me soutenir et m’accompagner jusqu’au bout du bout!

Mon rapport avec lui ne procède pas en effet des mêmes critères que les autres. Mon attachement à sa personne est consubstantiel à mon identité angevine sans qu’il soit besoin d’invoquer une quelconque adhésion intellectuelle ou esthétique, voire une indéfectible admiration pour son oeuvre – ses « esquisses, ses dessins et ses nombreux chefs d’oeuvre »- si souvent vue ou commentée dans ma jeunesse et qu’on peut toujours contempler dans les musées d’Angers, à l’instar de la galerie qui lui est dédiée depuis 1984 dans les ruines splendidement restaurées de l’ancienne abbaye Toussaint au cœur d’Angers.

On aura compris que ce n’est donc pas par le biais de son talent ou de sa notoriété que David d’Angers est entré dans ma vie, et qu’il sera là jusqu’à mon ultime souffle… Peu importe dans ce contexte que ce sculpteur surdoué ait obtenu à vingt trois ans en 1811 un grand prix de Rome.

Notre première rencontre symbolique est même antérieure à ma naissance. Elle date en fait du 26 septembre 1943, une des périodes les plus noires de l’occupation nazie en Anjou. Ce jour là, l’Inspecteur de l’Enseignement Technique du Maine-et-Loire remettait à de jeunes apprentis leur certificat d’aptitude professionnelle (CAP). Dans le même temps, où ces jeunes ouvriers se voyaient attribuer leurs diplômes toujours libellés – soit-dit au passage – au nom de la République française pourtant supprimée, les plus méritants recevait un souvenir  » éducatif » attestant de l’événement. Ainsi, c’est au cours de cette cérémonie que mon père devint officiellement titulaire d’un CAP d’ajusteur-mécanicien assorti d’une « mention bien » et qu’il se vit offrir, dans la foulée, une reproduction en plâtre d’un médaillon du portrait du poète et dramaturge allemand Goethe (1749-1832), réalisé en 1829 par David d’Angers après un voyage en Allemagne. Mon père conserva précieusement cette copie, sa vie durant. Elle se trouve aujourd’hui en bonne place dans mon bureau…

La question se pose d’ailleurs de savoir si l’Inspecteur d’Académie fit preuve, en ces temps tragiques, de naïveté ou d’audace, en osant délivrer des diplômes mentionnant explicitement la République déchue en présence d’un représentant d’un préfet pétainiste et en honorant un artiste qui, jadis, avait été élu député républicain du Maine-et-Loire et siégeait dans les rangs de la Montagne (Extrême Gauche) dans l’hémicycle de l’éphémère assemblée constituante de 1848!

Goethe par David d’Angers

Cette rencontre « prénatale » avec David d’Angers n’aurait été qu’un épiphénomène sans interférence avec ma propre destinée, si je n’avais effectué en outre mes « Humanités »  (comme on disait jadis), de la classe de sixième classique jusqu’à la Terminale mathématiques élémentaires, au sein du lycée David d’Angers, un établissement créé sous Napoléon mais modernisé par les Républiques successives. Un lycée dont les traditions et la discipline étaient encore fortement marquées avant 1968 par ses origines impériales. Ces années lycéennes, insouciantes et très souvent studieuses, se déroulèrent donc dans l’ombre tutélaire du grand statuaire. Il hantait les lieux en particulier la salle de dessin Abel Ruel.

Les soirs d’été en terrasse du Café de la Mairie, boulevard Foch, on le retrouvait frigorifié, qui nous regardait ou nous enviait du haut de son piédestal de pierre, juste en face de nous, place Lorraine.

Plus tard on se souvint d’un de ses plus fabuleux chefs d’oeuvre, le monument funéraire à la gloire du Général Charles Melchior Artus de Bonchamps (1760-1793) situé dans une chapelle de l’église de Saint-Florent-le-Vieil. Le général en chef de l’armée vendéenne, agonisant, y donne un ultime ordre: épargner la vie des cinq-mille prisonniers républicains détenus par ses troupes… Et parmi eux, le père de l’artiste! Cette scène dramatique dont le ciseau du sculpteur rend compte à la perfection, me touche d’autant plus qu’aux côtés du général, ce funeste jour d’octobre 1793, se tenait un des miens!

Telles sont les raisons, et sûrement bien d’autres à produire, qui justifient, à mes yeux, que David d’Angers ne relève pas, pour moi, de la même catégorie que les autres glorieuses célébrités, ces hommes ou ces femmes, qui m’ont pourtant bercé de leurs génies et dont, malgré tout, j’espère jouir jusqu’au qu’au seuil du tombeau.

Mais lui, David d’Angers sera probablement l’inspirateur ou le metteur en scène de mes dernières images. Il sera le dernier à s’évanouir et à fermer le ban, hors du champ de ma conscience provinciale. Car, il incarne la quintessence de mon histoire et de celle singulière de mes compatriotes angevins!

S’il n’en reste qu’un, ce sera donc David d’Angers!

Mais il se peut aussi qu’à l’instant du grand saut, définitivement orphelin de tout, je me doive dans un sursaut de dignité, d’échapper à l’hypocrite compassion et aux menées sadiques et criminelles d’un médecin coordonnateur d’EHPAD de la lointaine banlieue-sud de Paris… Alors, devenu amnésique de l’essentiel, je m’écrierai, parodiant le regretté Paul Léautaud (1872-1956) peu de temps avant de rendre l’âme:

« Maintenant, foutez-moi la paix! »

Il sera toujours temps dans les jours suivants d’écouter entre amis, de préférence dans un troquet, le « Requiem de Mozart ».

Curés s’abstenir! Ministre des cultes aussi. 

Tombeau de Bonchamps par David d’Angers – St Florent le Vieil.

 

 

 

 

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Il y a un peu plus d’une quinzaine de jours, alors que je mettais la dernière main – plutôt une dernière plume – à la notice biographique d’un lointain parent par alliance, beau-frère éphémère d’une de mes aïeules, de surcroît soldat de la Vendée militaire et sergent dans l’armée de Bonchamps – voir mon billet du 2 novembre 2013 – je ne m’attendais pas à ce que ce gaillard que j’ai peut-être imprudemment exhumé de son purgatoire, me fasse part discrètement mais fermement de son insatisfaction. Non content, sous ma gouverne, d’avoir retraversé les eaux du Styx, il veut retrouver tous les bagages qu’il avait laissés sur la berge il y a cent-soixante-dix-huit ans.

Le Styx - Gustave Doré 1861

Le Styx – Gustave Doré 1861

On peut comprendre car il est vrai que les réflexions, les descriptions  ou les spéculations qu’il m’a inspirées sont partielles. Forcément incomplètes, devrais-je dire ! Elles ne sont en effet fondées que sur trois ou quatre sources d’archives, principalement des documents d’état-civil paroissial de Saint-Florent Le Vieil, un portrait croqué de lui en 1825 par mon compatriote David d’Angers (1788-1856) et une demande de revalorisation de sa pension d’ancien combattant « catholique et royal », déposée au ministère de la guerre à la même époque.

A ma décharge, je n’avais ni le projet, ni les moyens, ni la prétention de dresser un bilan de son « œuvre » – à supposer qu’il y en eût une –, qui incarnerait ou symboliserait ses presque quatre-vingt ans de vie ! Surtout en quelques pages et à partir de quelques événements marquants dans une période historique, dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle fut riche en épisodes dramatiques et singulièrement troublée.

Né sous le règne de Louis XV, Michel Chateigner (1757-1835) n’a tiré sa révérence que sous le règne de Louis Philippe, après avoir traversé la Révolution française, le Premier Empire et « connu » cinq rois. Si l’on ajoute à cette impressionnante série, le fait qu’il a dû surmonter plusieurs drames personnels dont le décès prématuré de sa première épouse Renée Robineau et du seul enfant qu’il eut d’elle, ainsi que d’autres ultérieurement dont un deuxième veuvage dix ans avant son décès, on peut supposer que ce Michel Chateigner était un « dur à cuire ». Il semblait être « câblé insubmersible », apte à résister à toutes les épreuves, y compris aux terribles guerres de Vendée dans lesquelles, selon plusieurs témoignages convergents,  il fut impliqué depuis le début, en mars 1793 à Saint-Florent-le-Vieil, jusqu’à leur terme au début du 19ième siècle! Un bel exemple concret de sélection darwinienne à nous faire regretter de ne point relever de sa descendance biologique ! D’autant plus que sa seconde épouse Anne Deniau, également insurgée figurait sur une liste des femmes « suspectes » de Saint-Florent Le Vieil et qu’elle survécut aux abominations, aux privations et à la saleté repoussante, qu’elle dut subir dans la prison du Calvaire d’Angers où elle fut incarcérée avec quatorze autres femmes de « brigands vendéens » le 24 mars 1794.

En plus, Michel Chateigner fut par deux fois, blessé en combattant.

Bref ! J’aurais donc dû me méfier un peu de ce « brigand » et me dire que ce n’était pas le genre de type à se contenter d’une « foot note » dans un article de portée générale sur les guerres de Vendée. Naïvement, je croyais qu’un billet lui aurait suffi ! Pour ma défense, je dois « confesser » qu’étant très modérément adepte de la transcendance – voire pas du tout –  je pensais que Michel Chateigner respecterait ma mécréance et qu’il ferait définitivement le mort.

Grave erreur de la raison au détriment de la logique !  Une faute de rationaliste obtus ! « Bon Dieu, mais c’est bien sûr » : un bonhomme, qui, au cours de sa vie,  a réussi à passer à travers les gouttes, a sûrement plus d’un tour dans son sac!  Rien d’étonnant par conséquent que profitant d’une sorte de phénomène de résilience – dont je ne saurais définir la nature – il cherche à intervenir pour apporter quelques précisions complémentaires à sa biographie, mais en homme avisé et futé, toujours « à couvert », comme il le faisait sans doute autrefois dans les chemins creux des Mauges à l’ombre de la canopée pour échapper « aux Bleus » ! A noter qu’aujourd’hui même où ces lignes sont écrites, il est presque impossible d’échapper aux « Bleus » qui polluent sans relâche nos médias de leur analphabétisme militant et de leurs salaires faramineux! Je veux parler des « footeux » bien sûr…

Le stratagème qu’imagina probablement Michel Chateigner pour faire passer son message, mérite d’être raconté. Du moins, c’est le scénario que j’aurais privilégié à sa place et c’est celui qu’il me plait d’avantager, si jamais, il y a une chance qu’il l’ait effectivement mis en œuvre ! Ce dont, malgré tout, je doute car je ne crois pas aux fantômes !

Je résume : Huit jours après la mise en ligne de mon premier billet, je reçus un commentaire élogieux d’une personne animatrice de deux blogs. Ce commentaire que j’ai approuvé avec enthousiasme, figure, avec d’autres, en annexe de mon texte initial.  Et évidemment, je me suis empressé de consulter lesdits blogs, que j’ai – sans flagornerie – trouvé excellents, constatant même avec admiration que leur vocation mémorielle et historique recoupe en partie mes propres intentions. En particulier pour ce qui est des soldats oubliés de la Vendée militaire. Mais, il y a, tout de même, une différence notable: plus spécialisés que mon propre site, auxquels ils sont antérieurs de plusieurs années, ils sont généralement mieux renseignés.

Moyennant quoi, après avoir remercié mon aimable lecteur, j’informe ma cousine « Rose l’Angevine » de cette providentielle rencontre sur la « Toile ». Ce faisant, je pressens que « Rose » que j’assimile au Pic de la Mirandole pour la généalogie dans les pays de Loire et ailleurs, connait peut-être cette adresse, à tout le moins le ou les auteurs des blogs. A bon droit d’ailleurs, puisque effectivement elle en a entendu parler. Et c’est ici qu’intervient le prodige, autrement dit « le coup de patte  discret » de Michel Chateigner ! Une occurrence qui finirait par nous faire croire en l’au-delà s’il existait !

Ainsi, en  consultant les sites Internet de mon interlocuteur, Rose l’Angevine se rappelle qu’il y a une dizaine d’années, elle échangea des informations sur Michel Chateigner avec le frère disparu du responsable actuel des blogs. Elle me les communique dans l’instant et c’est sur le fondement de ces données rassemblées par cet érudit de l’histoire de la Vendée militaire, des Mauges et du Segréen, qu’il m’est loisible aujourd’hui de compléter mon premier papier.

A cet égard, j’exprime ma profonde reconnaissance à cet homme, Luc Clémenceau – que je n’ai pas connu –  pour la qualité, la précision et la pertinence des renseignements qu’il avait transmis à « Rose l’Angevine » ! D’emblée je me dois donc de lui rendre hommage car tout ce qui suit est directement issu de ses recherches.

Il me plait de penser que cette heureuse et improbable conjonction résulte de la volonté posthume de Michel Chateigner, comme s’il avait exprimé le souhait caverneux que des précisions manquantes soient apportées à mon premier texte. Je ne crois pas à cette figure de style – à cette audacieuse hypothèse – mais, même à mon âge, je suis romantique et j’apprécie les légendes…surtout les plus rocambolesques!

Ainsi, apprend-on par ce détour imprévu que c’est lors d’un voyage à Saint-Florent-le-Vieil le 25 juin 1825, que David d’Angers fit la connaissance de Michel Chateigner, dont il dessina le portrait. Chronologiquement, ce déplacement eut lieu une semaine seulement après que les restes du général Bonchamps eurent été transférés du cimetière de la Chapelle-Saint-Florent où ils se trouvaient depuis 1817, vers l’église abbatiale de Saint-Florent Le Vieil, où ils sont toujours. On peut penser que le statuaire venait prendre la mesure des lieux avant d’engager les travaux du mausolée de marbre et de la sculpture de Bonchamps agonisant.

Louis Pavie

Louis Pavie

Tout le ban et l’arrière-ban des anciens soldats et officiers de guerres de Vendée devaient être présents ce jour-là, dont Michel Chateigner et Toussaint-Simon Ragueneau, capitaine dans l’armée de Charrette qui se trouvèrent ainsi croqués sur le même dessin. Il y avait probablement aussi beaucoup d’autres vétérans de l’armée vendéenne des environs de Saint-Florent, que d’ailleurs, pour la plupart, on retrouvera ultérieurement sur les planches de David d’Angers. Lequel était accompagné de son ami, écrivain, imprimeur et intellectuel angevin Louis Pavie (1782-1859). C’est d’ailleurs cet ami qui rédigea la narration de ce passage de l’artiste à Saint-Florent. C’est lui aussi, qui tel un enquêteur interrogea ce jour-là les témoins de la mort de Bonchamps le 18 octobre 1793 dans la cabane de pêcheur des frères Belion à la Meilleraie près de Varades.  Dès son arrivée, l’artiste et sa suite furent accueillis sur l’esplanade du Mont Glonne par le comte de Bouillé, l’époux de Zoé de Bonchamps, la fille du général.

Louis Pavie écrit :  » Du haut de la terrasse, d’où l’œil suit au loin le cours de la Loire, et contemple, dans un magnifique horizon, les champs de la Bretagne et de l’Anjou, Monsieur de Bouillé nous fit remarquer une chaumière entourée d’un petit jardin, qu’ombrageaient quelque arbres: … c’était là que mourut Bonchamps! … nous y volâmes (…) ».

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Et tous de vouloir immédiatement se transporter sur les lieux  sur l’autre bras de l’Ile Batailleuse sur la rive droite du cours principal de la Loire vers le village de la Meilleraie près de Varades.

Louis Pavie poursuit :  » Mon ami saisit ses crayons, il veut emporter l’image de ces lieux à jamais mémorables (…). Bientôt, l’appartement se remplit d’une partie de ces mêmes Vendéens qui furent témoins du moment fatal. Ils laissent, par intervalle, échapper ces mots: « C’est là qu’il était couché (…) Nous étions rangés autour de lui. … Je (c’est probablement Michel Chateigner qui parle) lui avais promis d’être fidèle et je lui ai tenu parole… je lui avais donné ma ceinture pour arrêter le sang qui sortait de sa blessure… C’est dans mes bras qu’il est mort... Ah! S’il n’avait pas péri … »

Et Louis Pavie de conclure : « Ils ne purent en dire davantage; de grosses larmes coulaient sur leurs joues flétries ».

David d’Angers et son équipage quittèrent alors la masure des frères Belion, le carton à dessins sous le bras et la tête pleine des visages de ces hommes meurtris par la guerre. Des vaincus de l’Histoire dont le courage d’antan était enfin reconnu et pour toujours !

Ragueneau

Ragueneau et Chateigner

Luc Clémenceau ne s’est pas contenté de retrouver cet épisode historique, il a fourni également nombre d’informations intéressantes et méconnues sur Michel Chateigner : grâce à lui, on sait qu’avant d’être charcutier en 1793, il fut « laboureur » (1786), puis « journalier » (1789).

Luc Clémenceau écrit à cet égard «  Après les premières guerres de Vendée  – à partir du traité de la Jaunaye de février 1795 – c’est avec cette profession de charcutier qu’il apparait sur la liste des citoyens votant du canton du Mont-Glonne en 1797 »

Par le même auteur, on apprend qu’il sait signer – caractéristique assez rare à l’époque dans les milieux paysans et  chez le petit peuple des bourgades – et qu’il figurait sur le « rôle des chemins » de l’année 1787. Il était donc soumis à la corvée du curage des fossés et d’empierrage des sentiers. Comme tous les gens du « tiers état » – ni noble, ni prêtre – il était soumis au fisc « confiscatoire et liberticide » d’ancien régime, en particulier à la taille, au titre de laquelle, selon Luc Clémenceau, il était taxé d' »une livre ». Tout porte à croire néanmoins qu’il ne jouissait d’aucune fortune, ni, semble-t-il, son épouse.

Sa pauvreté à la fin de sa vie fut d’ailleurs la motivation principale de sa demande – en 1825 – de revalorisation de sa pension d’ancien combattant de la Vendée obtenue en 1822 après avoir été refusée en 1817…

Pour conclure cette évocation d’un destin peu ordinaire d’un homme qui, sans les circonstances exceptionnelles qui l’ont porté, serait demeuré anonyme parmi les anonymes, le mieux, je crois, est de m’adresser directement à lui:

« Michel! J’ai beaucoup apprécié les heures passées en ta compagnie à tenter de te faire revivre… mais je sais aussi que je n’y reviendrai pas tout de suite ! Sauf si, par un biais détourné, tu me suggérais que sans toi, on aurait perdu la bataille de Marignan ! Mais là, probablement que tu mentirais, à moins qu’avec Nicolas Flamel, tu ne fasses qu’un ! Repose en paix désormais »

« Requiescat in pace »

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PS : Je remercie vivement ceux qui m’ont aidé dans la rédaction de ce complément sur Michel Chateigner, en particulier « Rose l’Angevine », son correspondant de 2003, Luc Clémenceau aujourd’hui disparu, et bien sûr, le frère de ce dernier qui fut à l’initiative de ce « rab » et qui m’a fait la surprise troublante de m’adresser un mail le 11 novembre.

Et je recommande vivement à mes lecteurs de visiter leurs sites :

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