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Posts Tagged ‘Congrès de Tours 1920’

Le mot « vérité » a pour anagramme  » relative » comme le rappelaient justement Etienne Klein et Perry-Salkow, les auteurs d’un petit opuscule « renversant » publié en commun en 2011 sur les étranges singularités des mots et ils ajoutaient, toujours à propos de cette vérité et de son anagramme,  » Nul ne peut dire sans se contredire qu’il est absolument vrai que la vérité est (relative) » !

Le mythique Congrès de Tours de 1920 fut longtemps le référent historique commun de deux conceptions antagonistes du socialisme, celui d’une gauche certes divisée et détentrice de deux vérités contradictoires, mais solidement ancrée dans le paysage politique français. Est-ce toujours le cas, alors que le premier tour de l’élection présidentielle du 10 avril 2022 a quasiment rendu invisible cette gauche séculaire, toutes sensibilités politiques confondues?

Si l’on fait abstraction du score du président, candidat au renouvellement de son mandat, qui arrive en tête avec 27,85 % des suffrages exprimés, les trois candidats qui suivent totalisent ensemble plus de 52% des voix. Or, il s’agit – rien que moins – de trois candidats extrémistes au profil autocratique inquiétant. Cette situation est paradoxale dans une République, en principe, apaisée. Elle révèle manifestement une crise de la démocratie et même, au-delà, de la citoyenneté et plus précisément de la responsabilité citoyenne.

Peu importe que l’un de ces dangereux tartuffes se réclame de la gauche révolutionnaire et que les deux autres appartiennent à la droite populiste assortie d’une variante réactionnaire clairement assumée. Peu importe leur prétendue posture idéologique, car à l’aune du bonheur des peuples, Francisco Franco, Augusto Pinochet ou Antonio de Oliveira Salazar ne valent guère mieux que Fidel Castro, Bruno Chavez ou Nicolas Maduro! Et inversement.

Bien sûr, dans ce contexte sidérant mais également désespérant, il ne manque pas d’antifascistes, souvent d’honnêtes militants réellement effrayés, mais aussi de nouveaux convertis aux Lumières, pour signer des manifestes ou s’indigner frénétiquement via les réseaux sociaux pour « faire barrage au fascisme ». Pourquoi pas! Encore que ce type de sursaut tardif et parfois opportuniste, offre surtout l’occasion à ceux qui s’y livrent, de vanter leur propre audace de résistants et leur lucidité face au péril apocalyptique qui se profile. Le problème c’est qu’il leur arrive d’emprunter à ceux qu’ils disent combattre des modes de protestation, fondés sur la violence, sur la peur ou sur des analyses à l’emporte-pièce et simplificatrices des programmes de ceux-là même qu’ils redoutent. Pour faire bon poids, ils les placent tous sous la bannière fasciste. Les mots même sont détournés de leur sens pour susciter l’indignation: on a même vu un haut responsable socialiste, tout juste tiré de son apathie préélectorale dénoncer comme le stigmate de la honte, « la préférence nationale » dans une élection présidentielle française.

Le résultat risque d’être décevant et d’inciter l’électeur méprisé et finalement excédé par ces donneurs et donneuses de leçon de maintien citoyen, à porter au pouvoir ceux que précisément on ne souhaiterait pas y voir. Car, comble d’ironie, ces pères ou mères la morale de la vingt-cinquième heure, tombent dans le même panneau que ceux qu’ils dénoncent en prenant les électeurs du second tour pour des écervelés voire carrément des abrutis, inaptes à se déterminer vers « le bon choix » si on ne les terrorise pas sur les conséquences délétères d’un mauvais vote!

Ce qui en revanche ne souffre d’aucune ambiguïté ou contestation c’est qu’en France, le premier tour des élections présidentielles 2022 a quasiment gommé – balayé – de la carte électorale le parti socialiste et le parti communiste ainsi d’ailleurs que le parti écologiste (EELV). Ce dernier, nouvellement venu sur l’échiquier politique, était pourtant prometteur depuis que l’humanité a pris conscience à ses dépens que la nature est un tout, qui confère à chaque espèce vivante un droit égal à vivre sous le soleil.

De la sorte, les démocrates se revendiquant des valeurs humanistes de la gauche et de la philosophie des Lumières ont été éliminés des grandes scénographies post-électorales alors que les partis extrémistes prospérant sur la contestation et sur le désarroi des plus pauvres culturellement et matériellement ont engrangé les suffrages et sont sollicités de toutes parts. La droite républicaine a d’ailleurs connu un discrédit comparable celui de la gauche démocratique, comme si les équilibres subtils et métastables entre les trois principes de liberté, d’égalité et de fraternité, fondateurs de notre République, qui structuraient et ponctuaient le débat politique depuis au moins un siècle, n’étaient plus pertinents.

Les raisons d’une telle déroute sont certainement multiples: on en retiendra essentiellement deux:

  • La première est d’ordre conjoncturel. Elle est liée à la personnalité du candidat populiste de l’extrême gauche, qui par son art oratoire, son sens de la répartie ombrageuse à l’égard des « puissants » et ses apparences d’érudit de la Révolution, a réveillé en éructant chez nombre d’électeurs de gauche désemparés par le réformisme mou des gouvernements socialistes d’antan, le mythe du « Grand Soir » dont il se prétendait l’incarnation. « La République, c’est moi » fulmina t’il un jour, la main sur le cœur!
  • la seconde raison est plus préoccupante car elle est structurelle presque d’ordre ontologique, pour une gauche divisée depuis plus d’un siècle et qui n’a pas su, en dépit des bouleversements et des tragédies du monde, construire un nouvel humanisme en accord avec ses valeurs primordiales mais en développent de nouveaux concepts, en phase avec les évolutions ou les menaces de toutes natures, et qui soient propres à regénérer l’utopie motivante d’un monde meilleur.

Tout se passe en fait comme si la gauche vivait toujours et douloureusement sous l’influence des clivages d’un passé révolu, en se fondant sur des analyses dépassées des rapport de force et sur des notions démonétisées, pourtant longtemps considérées comme irrémédiables. La plupart de ces fractures ont été actées lors du Congrès de Tours de 1920. Tout se passe donc comme si la gauche dans son ensemble, négligeant de questionner son corpus idéologique par nostalgie de sa glorieuse histoire, s’était progressivement écartée du réel et se contentait de coller des rustines et des affiches électorales sur des idées surannées.

Elle a oublié, ce faisant, que dans la gouvernance des sociétés, il y a des moments où les vérités de jadis ne collent plus tout-à-fait aux constats ni à l’expérience actuelle. L’espérance même peut changer de nature, a minima, de formulation. Alors, la sagesse devrait commander de revoir la copie, de la moderniser et de s’atteler sans délai à l’élaboration de théories ou de projets plus efficients. A titre d’exemple dans un domaine scientifique que j’ai effleuré au cours de ma carrière professionnelle, en l’occurrence la physique, j’ai pu observer que le génie d’un Einstein ne résidait pas tant dans le fait qu’il était plus intelligent ou meilleur matheux que ses confrères, ni meilleur physicien, mais dans le « culot » dont il fit preuve en admettant un résultat expérimental certes « décoiffant », contre-intuitif mais indiscutable de l’invariance de la vitesse de la lumière. Il n’a pas cherché comme beaucoup d’autres à développer besogneusement des expédients mathématiques douteux pour s’en affranchir. Prenant acte de cette invariance, il décréta qu’il s’agissait d’une constante fondamentale de la physique mais qu’elle impliquait nécessairement de s’interroger sur la nature de l’espace et du temps ( les deux paramètres entrant dans la définition de la vitesse), au besoin en remettant en cause notre perception pourtant millénaire de ces deux phénomènes. Ainsi est née la théorie de la relativité restreinte!

Au lieu de procéder à ce travail, la gauche gouvernementale s’est appliquée à démontrer qu’elle pouvait gérer les affaires publiques aussi bien que la droite et selon une même approche du réel ou du virtuel. De ce fait, elle a mis en place une aristocratie technocratique de gauche, formée dans les mêmes écoles que celles de droite, et qui comme toute noblesse de robe a fini par ne s’intéresser qu’a sa propre survie. Le peuple en a fait le constat et en tiré les conséquences.

Dessin de Wolinski -1980

Mais l’origine du malaise de la gauche remonte à 1920!

Un peu d’histoire donc…

Le 25 décembre 1920 s’ouvrait dans la salle du Manège à Tours le congrès du Parti Socialiste (Section Française de l’internationale Ouvrière) à l’issue duquel fut en effet créé le Parti Communiste français.

Il était dix heures trente-cinq lorsque les 285 délégués représentant 89 des fédérations du Parti Socialiste d’alors -celui du regretté Jean Jaurès (1859-1914) et de Jules Guesdes (1845-1922) – entrèrent en séance et que débutèrent les débats. La veille, de nombreux congressistes, arrivés par le train de Paris à la gare de Saint-Pierre-des-Corps avaient salué les cheminots en particulier les grévistes du mois de mai précédent, avant de rejoindre Tours par la navette ferroviaire,.

C’est certainement à cette occasion que mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956), cheminot depuis sa démobilisation en 1919, aperçut certains des orateurs du congrès, comme Léon Blum, Albert Thomas, Marcel Sembat, Marcel Cachin, Jean Longuet, Ludovic-Oscar Frossard ou Paul-Vailland Couturier …

L’enjeu « historique » de ce dix-huitième congrès de la Section Française de l’Internationale Ouvrière, était d’entériner solennellement l’adhésion du parti socialiste à la Troisième Internationale (Komintern) créée à la suite de la Révolution Russe de 1917 et qui était dirigée depuis Moscou d’une main de fer par les bolchéviques.

Edition 1975 -Gallimard Archives

Forts de leur victoire sur le tsarisme et de l’instauration de ce qu’ils appelaient la « dictature du prolétariat » – concrètement, la dictature des soviets et surtout celle du Parti – les léninistes entendaient « éliminer » du mouvement ouvrier mondial les « réformistes » et les « centristes ». A cet effet, ils avaient posé vingt-et-une conditions que l’on considérerait aujourd’hui comme délirantes voire carrément fascisantes, mais qui étaient non négociables et préalables à toute adhésion d’un parti socialiste national à cette nouvelle Internationale ouvrière.

En fait, la plupart de ces conditions – qui postulaient, entre autres, l’assujettissement du syndicalisme aux décisions du parti communiste mais également la censure de la presse et sa transformation en propagande révolutionnaire – introduisait une tyrannie au sens classique du terme mais maquillée en pouvoir populaire. En vertu de ces conditions, tous les « services d’édition devaient être entièrement soumis au comité central du Parti, que celui-ci soit légal ou illégal ».

Dès l’ouverture des discussions, un télégramme de Zinoviev (1883-1936) dirigeant exécutif du Komintern enfonçait le clou et précisait que l’Internationale ne saurait admettre de demi-mesures de la part de ses organisations adhérentes, et qu’en outre il fallait exclure d’emblée tous ceux qui exprimeraient des réserves sur la rigueur des exigences révolutionnaires…

Prenant récemment connaissance de ce fameux télégramme d’un cynisme consommé, je n’ai pu m’empêcher de l’assimiler au « Parlez sans détour » du dictateur Poutine le 22 février dernier, qui cherchait avec sadisme à humilier « son » chef des renseignements extérieurs, un certain Serguei Narychkine, lors d’un conseil de sécurité télévisé.

De même, la relecture, un siècle après, de ces vingt-et-une conditions provoquerait certainement la nausée chez tout démocrate sincère, notamment lorsqu’elles appellent presque explicitement au meurtre de personnalités considérées comme trop complaisantes avec la bourgeoisie, et qu’elles citent des noms de personnes à « flétrir », parmi lesquels Karl Kautsky (1854-1938) concurrent théoricien de Lénine ou encore Jean Longuet (1876-1938), un des leaders de la SFIO et petit-fils de Karl Marx, jugé trop mou.

Néanmoins, après l’horrible boucherie de la première guerre mondiale, au cours de laquelle certains leaders de la Deuxième Internationale ouvrière s’étaient montrés impuissants et avaient adopté des postures ultra-nationalistes pour le moins ambiguës, les exigences exorbitantes voire l’ultimatum du Komintern furent non seulement perçus comme acceptables et même libérateurs par une large majorité de fédérations socialistes. Cependant, une minorité significative, s’y opposa conduite en particulier par Léon Blum et Marcel Sembat. Dans leurs interventions au cours du Congrès, l’un et l’autre exprimèrent de fortes réticences à l’égard de la conception léniniste du socialisme et manifestèrent résolument leur opposition aux méthodes violentes et radicales pour parvenir au communisme dans sa conception russe.

Le 27 décembre 1920, s’adressant à ses amis majoritaires, partisans de l’adhésion à la Troisième internationale, Léon Blum concluait son discours par ces paroles :  » Nous sommes convaincus, jusqu’au fond de nous-mêmes, que pendant que vous irez courir l’aventure, il faut que quelqu’un garde la vieille maison. Nous sommes convaincus qu’en ce moment, il y a une question plus pressante que de savoir si le socialisme sera uni ou ne le sera pas. C’est la question de savoir si le socialisme sera ou ne le sera pas ».

Le jeudi 30 décembre 1920 à deux heures trente du matin, après trois jours d’échanges de bon niveau entre tous les protagonistes, mais sans réel suspens, le résultat des votes fut annoncé.

Sans surprise, « l’unité socialiste avait vécu » (Annie Kriegel).

Tristement les minoritaires quitteront la salle du Congrès.

Ainsi, depuis plus d’un siècle, deux partis politiques en France se sont disputés l’idée du socialisme et plus généralement le leadership de la gauche. Savent-ils toujours pourquoi?

Car le monde a changé depuis Tours

Le contexte géopolitique, scientifique, technologique, humain n’a aujourd’hui plus rien à voir avec celui qui avait présidé à la scission et à la création du parti communiste français.

Deux épouvantables tragédies ont endeuillé la planète et singulièrement l’Europe au cours du dernier siècle, le fascisme et le nazisme, à l’origine de la seconde guerre mondiale et le stalinisme. Deux formes de perversions collectives qui se sont soldées, presque à part égale, par des dizaines de millions de victimes.

En tant que telle, l’idéologie communiste n’est plus revendiquée en Russie, l’Union Soviétique a disparu. Pour autant, les menaces sur la paix perdurent, la guerre est à nos portes.

Récemment, prenant prétexte d’une histoire de la Grande Russie revisitée à sa guise, Poutine le tyran actuel, ancien officier de la police politique, place même sa dictature néostalinienne et sa soif impérialiste sous la protection de l’église orthodoxe.

Le monde a changé. Les prolétaires eux-mêmes n’ont plus le même profil. Les progrès de la technologie notamment numérique ont rendu possible la délocalisation des productions et introduit un capitalisme financier embryonnaire en 1920 mais qui aujourd’hui dicte sa loi au monde entier.

Fort de ces constats, l’urgence est de « décréter » que la désunion de la gauche depuis le Congrès de Tours en 1920 n’a plus aucune raison d’être et qu’il est désormais urgent de reconstruire l’unité de la gauche, en y associant les écologistes. Et ce, sans condition préalable.

Dans cette perspective, le premier geste en ce sens , serait de créer au soir de l’élection présidentielle, dès le 24 avril 2022, un comité mixte de désignation des investitures, chargé de désigner un seul candidat ou candidate de gauche par circonscription en vue des prochaines élections législatives. Forcément, il ou elle ne plaira pas à tous mais c’est la seule façon crédible de mettre un terme au clivage désormais hors sol et mortifère de la gauche depuis 1920

En route donc pour la réunification et réhabilitation du socialisme

Et dans le foulée, il conviendrait de convoquer pour l’automne, un congrès de réunification de la gauche.

A ce stade, il ne serait pas encore question de gommer les divergences mais déjà de recenser les options communes, de hiérarchiser les questions qui se posent, comme par exemple la démographie mondiale qui a plus que triplé depuis 1920, ses liens avec l’écologie, et leurs degrés de priorité.

Ce serait un début motivant, prélude à la conception d’une nouvelle utopie et d’un humanisme à la hauteur de nos ambitions pour les générations futures. Et pour faire vivre dès maintenant les valeurs et principes primordiaux dont nous nous réclamons.

Sinon on peut aussi se contenter de s’agiter avec sa pancarte pour « faire barrage au fascisme »! Et ensuite d’aller se recoucher en laissant la bride sur le cou au président reconduit!

On disposera alors du temps nécessaire pour réfléchir mélancoliquement sur la cruauté du monde, résignés seuls dans notre coin, et sur le caractère relatif de toute vérité. Surtout lorsqu’elle est régulièrement et formellement démentie par les faits et la fatalité!

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