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Posts Tagged ‘conflit d’intérêt’

Ébranlée par les coups de boutoir répétés et menaçants du terrorisme islamiste, notre société est-elle en passe de perdre la bataille idéologique que nous livre l’obscurantisme?

Cette interrogation à laquelle une seule réponse, en l’occurrence négative, devrait être possible, mérite toutefois d’être posée clairement, car ce qui devrait être évident n’est pas nécessairement patent. Si chacun mesure bien que le terrorisme qui vise à instaurer par la terreur, des normes sociétales totalement incompatibles avec les valeurs républicaines qui nous animent, il n’est pas certain qu’en dépit des dénonciations unanimes des tribuns de toutes observances qui parlent en notre nom, et qu’en dépit de leurs moulinets de fiers-à-bras, de leurs postures guerrières avantageuses ainsi que de leurs assurances trompeuses, ce ne soit pas, malgré tout, les fossoyeurs déclarés de notre civilisation qui gagnent subrepticement, graduellement mais irréversiblement la bataille de l’idéologie…

Certes, chaque attentat ou exaction monstrueuse soulève l’indignation générale que soulignent les multiples marques officielles ou privées de sympathie, d’affection et d’empathie à l’égard des victimes, dont la révoltante immolation est en outre systématiquement commémorée. Mais insensiblement progresse aussi l’idée aberrante d’une responsabilité collective dans l’apparition de ces actes de sauvagerie, comme si cette barbarie d’un autre temps nous était pour partie imputable. Ces massacres aveugles seraient, « quelque part », la conséquence atroce de notre passé de colonisateur, mais également de la dégradation et de la dépravation de nos mœurs. Ainsi, nos malheurs seraient dus à une crise de « moralité », ou, si l’on préfère, à l’abandon d’un certain « Ordre Moral » autrefois encadré par une église catholique conservatrice et toute puissante! Le propos des terroristes étant de le rétablir sous le sceau d’autres confessions aujourd’hui plus conquérantes.

Autrement dit, si le terrorisme est inexcusable, on en viendrait presque à postuler, par un retournement dialectique aussi inattendu que suicidaire, que ce sont nos propres turpitudes qui lui offriraient le terreau favorable pour s’épanouir et prospérer!

Cette intériorisation de la « faute » est, stricto sensu, désarmante, car elle met de fait en accusation les principes qui sont notre force, à savoir la liberté d’être, l’égalité de tous et la fraternité entre les citoyens, qui fondent notre pacte républicain. La pression culpabilisante est telle, qu’il n’est plus rare d’observer que ceux qu’on devrait soutenir sans faillir parce qu’ils s’indignent de cette situation, sont dénoncés comme des intolérants rétifs à toute forme de diversité culturelle. Ainsi en est-il de ceux et surtout de celles, que l’on accuse régulièrement de xénophobie, parce qu’ils ou elles refusent le statut d’apartheid social – voire pire – réservé aux femmes dans certains quartiers périphériques des grandes villes. Ainsi en est-il de ceux qu’on vilipende pour blasphème, en les accusant de phobie religieuse, désormais assimilable à du racisme!

Et on pourrait multiplier les cas, où, sous prétexte de garantir les libertés, y compris celles des ennemis de la liberté, on se plie implicitement aux injonctions d’individus fanatisés, qui cherchent par la violence et l’intimidation à infliger un Ordre moral, qui n’a, en principe, rien à voir avec les droits de l’homme, encore moins avec ceux de la femme, et pas du tout avec les « valeurs » de la République. Lesquelles sont trop souvent invoquées comme des « clauses de style hors sol », justifiant paradoxalement des comportements communautaristes ou claniques, qui précisément leurs sont antinomiques.

La « laïcité » léguée par les générations qui nous ont précédés, est un bien précieux et de combat contre toutes les formes d’obscurantisme religieux et sectaire. Mais elle est aussi régulièrement détournée de son sens pour en faire un principe d’acceptation de ce que l’on aurait considéré, il y a peu, comme « inacceptable » en matière de restriction des libertés individuelles et d’inégalités.

Que faut-il, par exemple, penser de l’étrange myopie qui nous affecte, devant le pitoyable spectacle de ces femmes de plus en plus nombreuses, tenues de se conformer aux assignations phallocratiques du voile, de respecter de stricts codes vestimentaires ou de s’interdire la fréquentation de certains espaces publics au nom d’un conception rétrograde de la « pudeur »et d’un hypothétique « respect »? Que penser de notre attitude, lorsque nous adoptons le même discours que leurs bourreaux en prétendant que leur servitude est volontaire?

N’y a-t-il pas, derrière cette « tolérance suspecte », l’expression d’un « compromis du moindre mal » avec la barbarie et l’idéologie perverse des terroristes pour s’assurer la paix civile. Le plus choquant, c’est que cette attitude de démission se sert parfois de la laïcité comme d’un cheval de Troie !

Cependant, il y a plus insidieux encore en matière de grignotage idéologique, car, malgré tout, pour les atteintes trop voyantes aux libertés, le discours public officiel demeure de regretter de telles dérives, faute de véritablement les combattre !

Il y a plus retors et sans doute – à terme – plus destructeur de notre civilisation, lorsque l’Ordre public tend à se confondre avec l’Ordre moral, ou plus exactement lorsque ceux qui aspirent à nous diriger et à nous informer estiment – parlant abusivement en notre nom – que l’Ordre public ne saurait être assuré qu’à la condition qu’un certain Ordre moral le soit aussi ! Cette pétition de principe est contraire aux principes d’émancipation républicaine!

L’Ordre public n’a en effet pas mission de sonder nos âmes, mais de juguler la violence au sein de la société, et donc de réduire autant se faire que peu, les facteurs de désordre qui l’entretiennent et que sont les inégalités ou les atteintes illégitimes aux libertés individuelles. La question du « Bien » et du « Mal », prétexte à l’élaboration de prescriptions morales liées aux convictions religieuses que chacun est en droit de revendiquer, ne relève donc pas des compétences de la République et la « morale » ou l’exigence de vertu n’ont par conséquent nulle vocation à investir l’action publique. La République n’est pas immorale, elle est amorale ! Et ce principe a été constamment réaffirmé depuis la loi sur la laïcité de 1905 !

Ce ne fut d’ailleurs pas toujours le cas, notamment aux tous débuts de la troisième République en 1871, où l’assimilation de l’Ordre Public et de l’Ordre Moral était clairement affichée comme une finalité de l’action publique. L’objectif alors n’était pas tant de conforter la République renaissante que de restaurer un régime monarchique aboli depuis 1848!

C’est le premier Président de la troisième République, le maréchal Mac-Mahon (1808-1893), ancien chef de l’armée versaillaise et massacreur de la Commune de Paris, qui, dans un discours du 28 avril 1873, fut à cet égard le plus explicite:

« Avec l’aide de Dieu, le dévouement de notre armée, qui sera toujours l’esclave de la loi, avec l’appui de tous les honnêtes gens, nous continuerons l’œuvre de la libération de notre territoire, et le rétablissement de l’ordre moral de notre pays. Nous maintiendrons la paix intérieure et les principes sur lesquels repose notre société ».

Tout est dit, « l’ordre moral est à la fois une reconquête religieuse de la société et une lutte politique sans concession contre le radicalisme républicain, ennemi de la société. » (Ref Wikipedia). On en conviendra: ce mot d’ordre que le Maréchal Pétain reprit à son compte au début des années 1940, n’est guère éloigné du projet des radicalismes religieux de notre époque!

Force est de reconnaître que l’obsession moralisatrice  qui semble avoir colonisé les esprits de nos dirigeants n’est pas sans rappeler ces temps anciens totalitaires d’une société sous contrôle permanent où la suspicion généralisée servait de prétexte aux restrictions des libertés individuelles les plus élémentaires et de celles des citoyens entravés dans leur capacité de choisir démocratiquement leurs élites. Les dernières élections présidentielles en France symbolisent cette dérive démocratique mortifère, où des candidats furent disqualifiés au nom d’une certaine conception de la morale et non en raison de la critique de leurs projets.

Cette frénésie moralisatrice de l’action publique – au prétexte de délits ( corruption, népotisme, détournement d’argent public, recel)  commis par certains et parfaitement punissables à droit pénal constant – associée à la rage de la transparence, certifiant de la qualité morale « absolue » des prétendants aux responsabilités, conduira tout droit vers l’abolition des processus démocratiques. Et ce, pour différents motifs, notamment l’absence de candidats pour des fonctions électives devenues à trop haut risque personnel.

Merci Plantu pour cet emprunt...

Les nominations sur critères de moralité par des sages auto-désignés, nouveaux DRH de l’action publique, remplaceront « avantageusement » les élections.  On y est presque!

Le fait que le premier geste législatif d’un président de la République nouvellement élu, soit précisément de proposer des règles de moralisation de la vie publique n’est-il pas symptomatique de cette idéologie gangreneuse qui sape sournoisement la démocratie en décrédibilisant le processus électoral s’il n’est pas au préalable sévèrement encadré pour forcer le citoyen à choisir des gens « bien sous tous rapports », c’est-à-dire, conforme aux standards des maîtres à penser du moment !

Pour restaurer l’Ordre public, à supposer qu’il soit en péril ou dégradé, le même Président aurait pu tout aussi bien inaugurer son mandat en traquant les ruptures flagrantes d’égalité qui constituent autant de facteurs de déstabilisation du corps social, et en s’affranchissant de toute considération morale relevant, le cas échéant, de la transcendance, mais certainement pas de la problématique républicaine.

Ne doit-on pas s’inquiéter, à tout le moins, s’étonner quand une ministre de la santé, dont chacun reconnait l’honnêteté et la probité, doit demander à être déchargée de la tutelle d’un organisme public de recherche médicale alimentant son ministère en données sanitaires et en innovations médicales, parce que son mari dirige cet organisme? Le fait que cette ministre ait été « auscultée » par des « sages » qui ont attesté de sa droiture et de sa loyauté, n’apparaît pas suffisant pour écarter  tout risque de conflit d’intérêt, si jamais un méchant démon la tracassait! La défiance prévaut sur la confiance! Précaution d’autant plus ridicule qu’au regard des missions de son ministère et de l’organisme en question, il ne peut, structurellement, y avoir de conflit d’intérêt, dès lors qu’il s’agit d’améliorer la santé publique!

Depuis quelques années, on pourrait multiplier les exemples d’ingérence artificieuse des pensées liberticides et autoritaires qui remettent en cause les principes de la République, au  nom d’une vertu orientée et sulpicienne.

Là est certainement la vraie victoire du terrorisme, celle de l’idéologie, qu’on ne saura plus guère enrayer demain qu’en se barricadant dans ses convictions d’antan et sa nostalgie de la liberté perdue! Et on passera pour des ringards…

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