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Posts Tagged ‘civilisation numérique’

Ma mère avait pour habitude – et ce depuis toujours – de renseigner des petits carnets, souvent des agendas, sur lesquels elle mentionnait ses activités, ses rencontres du jour, les fêtes auxquelles elle participait, ainsi que les spectacles auxquels elle assistait. Parfois elle faisait état de ses appréciations, lorsque par exemple elle s’était régalée au cours d’un diner auquel elle avait été invitée.

Pudique, elle faisait cependant rarement état de sentiments personnels et encore moins de ses peines ou de sa détresse face à telle ou telle épreuve de la vie. A la rigueur, si elle s’y résolvait, c’était de manière détournée en signalant ses visites répétitives à ceux ou celles de ses proches, gravement malades. Ses carnets n’étaient donc pas, à proprement parler, des journaux intimes.

Sans prétention littéraire, ces carnets n’avaient, à ses yeux, d’autre vocation que de lui servir d’aides mémoire des événements marquants de sa vie quotidienne. Une ligne suffisait, là où d’autres, plus prolixes auraient rédigé des pages avec une arrière-pensée écrivaine. Pas elle, car elle n’avait pour seule ambition que de rendre compte, à sa manière, du temps qui passe et d’en conserver factuellement la mémoire.

Ainsi quelques années après sa disparition, il est encore possible de reconstituer sans fioritures inutiles, l’essentiel de ses journées. Ou du moins ce qu’elle en retenait ou qui lui apparaissait pertinent, sans le moindre souci de laisser une trace pour la postérité. Sa ligne quotidienne d’écriture, presque une ligne de conduite, était rédigée à son propre usage. Exclusivement dans le secret de sa cuisine!

Etrangère à l’informatique de bureau, qu’elle ne découvrit avec méfiance que devenue octogénaire, ma mère constituait elle-même ses propres fichiers manuscrits, et n’en retenait que ce qu’elle voulait et à sa guise. Dans cette perspective, elle les datait de même que les photographies qu’on lui offrait ou les clichés qu’autrefois elle réalisait elle-même de ses œuvres picturales.

Reprenant ses précieux carnets, je me dis qu’aujourd’hui ce qu’elle racontait de ses déplacements, de ses achats en supermarché, de ses promenades, de ses visites ici ou là et donc par déduction de ce qu’elle aimait ou de ce qu’elle ressentait face à telle ou telle situation, useraient d’autres créneaux que sa plume qui consignait, au jour le jour, quelques mots sur un petit carnet.

Les technologies numériques et les connexions permanentes à une sorte de « Big Brother  » mondialisé et menaçant rendent désormais parfaitement inutile l’exercice synthétique d’introspection quotidienne auquel se livrait ma mère.

Sans s’adresser directement aux intéressés, le monde entier est désormais en capacité de savoir et de stocker en temps réel sur des « data center » de quoi se compose, chaque jour, les existences de chacun. Intrusive, la civilisation numérique qu’on nous présente comme l’indicateur indépassable de la modernité, sait exactement le nombre de litres que consomment nos chasses d’eau, lorsque la nuit on se lève pour satisfaire un besoin pressant. La compagnie des eaux nous a en effet imposé d’autorité un compteur connecté. Il en est de même du fournisseur d’électricité, qui peut compléter l’information de son confrère fontainier en précisant si nous avons éclairé la pièce. Tous les deux connaissent la fréquence de nos pérégrinations nocturnes, indicateurs probables de dysfonctionnements prostatiques à transmettre à un urologue via un serveur approprié!

Sortant de chez moi le matin, les autorités administratives et, le cas échéant, judiciaires, peuvent savoir très précisément où je me rends, grâce aux caméras de surveillance qui filment les rues mais grâce surtout à mon téléphone portable, androïde et imperturbable mouchard, qui bipe à proximité des antennes relais quadrillant le territoire et me localisant à chaque instant.

D’ailleurs, si d’aventure je me livre à un achat même minime comme une baguette de pain « Tradition » avec une carte bancaire bleue, Visa ou autre, l’inspecteur des impôts qui soupçonnerait une fraude déclarative saurait, le moment venu, me confronter à mes possibles turpitudes et en aviser qui de droit. En application d’une obscure et liberticide législation en vigueur, toutes mes économies sont d’ailleurs désormais mises en relation numérique, aux biens que je possède et à mes revenus, au cas où, bénéficiant d’un conflit d’intérêt ou de rentrées d’argent suspectes, je profiterais de mes modestes placements à la Caisse d’Epargne pour blanchir de l’argent sale.

Bien entendu, les péages d’autoroute complèteront cette « nécessaire » vigilance ou suspicion permanente. Il en est de même des caméras routières et autoroutières, signalées ou non, éventuellement installées sur des véhicules privés délégataires inavoués – et inavouables – du service public de la fiscalité, qui apporteront en sus toutes les infos indispensables à l’exhaustivité de mon curriculum vitae infractionnel de délinquant potentiel. On pourra même, si nécessaire, les associer judiciairement à un regard déplacé sur les cuisses du sexe opposé – par définition harcelant – capté par un brave pandore armé d’une paire de jumelles enregistreuses.

Ainsi, sans fournir le moindre effort de concentration et d’écriture comme le faisait ma mère, tout le monde sait tout de moi, mieux que moi, sauf peut-être moi.

Ce qui rassure malgré tout, c’est que cet arsenal monstrueux, cet inquisiteur mais omniprésent dans tous les pans de nos vies intimes et privées, n’a qu’un seul objectif, d’ailleurs hautement louable aux dires des bienveillantes autorités, des ligues de vertu et des associations citoyennes de leçons de maintien. Il vise simplement à assurer et à renforcer ma sécurité et ma quiétude d’éternel assujetti ou d’assisté sous tutelle publique, coupable putatif de fraude, mais présumé innocent. Et dans la foulée, de protéger mes semblables de mes méfaits redoutés!

Rien de plus logique donc à ce que, dans ce contexte, on nous impose un fil à la patte, invisible et permanent, pour prévenir tout écart à la norme et vérifier qu’on ne commet pas d’imprudence condamnable! Big Brother veille.

Photo Internet

Et pour faire bonne mesure et compléter ce tableau numérique de précautions autoritaires, il faudrait ajouter à ce traquenard de bonnes intentions et à ce flicage prétendument salutaire, « le dossier médical partagé » et la carte vitale. Mortifères de nos libertés, ils permettent d’ores et déjà à n’importe quel toubib ou apothicaire connectés d’accéder à une connaissance précise de notre première vérole et ainsi de protéger la société de nos agissements irresponsables de malades présumés contaminants. Et peut-être de nous soigner par téléconsultation si on réside dans un désert médical.

Alors, pourquoi se plaindre d’être en permanence en liberté étroitement surveillée, sauf évidemment à déplorer à l’exemple de Jacques Brel jadis, que « le monde sommeille par manque d’imprudence »?

Tout bien pesé, je préfère finalement les carnets de ma mère aux « data center » centralisateurs et intégrateurs de mes moindres humeurs, qui renseigneront le ministre de l’intérieur, celui de la santé, de la justice et même celui des finances, sur la composition de mon sang et sur les gènes à risque que m’auraient transmis mes ancêtres!

Du triptyque de la République, la liberté souvent décriée comme source d’inégalité devient urgente à défendre.

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