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Il était une fois…
Le premier acte de cette histoire se joua – il y a tout juste 380 ans – le lundi 27 décembre 1638 à Châtellerault aux confins du Poitou et de la Touraine…

C’est ce jour-là en effet, que dans le faubourg de Chateauneuf sur la rive gauche de la Vienne, on baptisa Estienne Vallée. La cérémonie se déroula dans l’église paroissiale Saint Jean l’Evangéliste, et comme il était d’usage à l’époque, elle eut lieu (probablement) le jour-même de la naissance du nouveau-né.

AD de La Vienne – 1638 – Châtellerault

Comme l’indique le registre paroissial, le petit Estienne était le fils d’un certain Jean Vallée et de son épouse Gillette Feurgé. Lui était âgé d’environ vingt-cinq ans et elle de vingt-trois. On n’en sait d’ailleurs guère plus sur ce couple si ce n’est que Jean Vallée était batelier « pescheur » et qu’il décéda le 12 avril 1681 une dizaine d’années après son épouse. On ignore en revanche si le petit Estienne fut le premier enfant d’une fratrie qui fut par la suite conséquente!

S’agissant a priori d’une famille sans fortune, la célébration du baptême fut sans doute assez vite expédiée. Mais elle intervint dans les délais les plus brefs. Depuis l’épidémie de peste noire qui avait endeuillé toute la région sept ans auparavant, cette rapidité s’imposait, d’autant qu’indépendamment de ces crises sanitaires effroyables, la mortalité infantile était naturellement un mal endémique. La mort d’un nouveau-né sans être banalisée était néanmoins acceptée avec fatalisme par ces gens modestes, qui la regardaient comme une épreuve supportable dès lors qu’une proportion suffisante de la progéniture survivait durablement au malheur pour assurer la descendance et ultérieurement pour prendre en charge les vieux parents. Mais pour une population traumatisée par la maladie, qui ne concevait de félicité que dans l’Au-delà, il eût été inconcevable qu’un nourrisson disparaisse prématurément sans disposer d’un passeport « à jour » pour l’éternité attestant qu’il appartient bien à la communauté des croyants catholiques et romains…

Ces paysans, petits artisans et même bourgeois de ces villes provinciales, croyaient « dur comme fer » qu’au paradis comme ici-bas, on risque de végéter éternellement l’éternité dans le camp des Innocents ou des ondoyés, et de ne jamais franchir le seuil de la maison du Père, si on ne peut se prévaloir des références religieuses requises !

Avant même de témoigner de la profession de foi des parents, le baptême était d’abord considéré comme un rite initiatique incontournable auquel il convenait de ne pas surseoir trop longtemps. Mieux encore, il était perçu comme une sage précaution garantissant un avenir céleste radieux aux intéressés décédés précocement n’ayant pas encore eu le temps de fauter. Par la force des choses, on se s’enquérait pas de leur consentement avant de les plonger dans l’eau des fonts baptismaux.

Ce réflexe instinctif de prudence a fait école et a traversé les siècles sous différentes formes. Notre modernité, reconnaissant son bien-fondé, l’a même transformé en principe dit de précaution qui privilégie l’assurance sur la prise de risque au détriment du libre arbitre et de la liberté de conscience, toujours suspects ! Le principe s’est certes laïcisé, mais l’aspiration à la « vie éternelle » demeure. Elle s’est juste muée en un hymne à la bienveillance de la Nature, qu’il n’est plus question d’apprivoiser ou de dompter, mais à laquelle nous devons nous soumettre. Et la religion dominante et dominatrice est devenue l’écologie! Le principe est aujourd’hui de portée constitutionnelle, et il nous plonge, comme du temps de nos lointains ancêtres, dans une sorte d’effroi métaphysique dès qu’on y déroge. Comme à leur époque, ceux qui s’en moquent effrontément doivent être considérés comme de dangereux hérétiques attentatoires à l’ordre public qui n’est plus ni catholique, ni romain, ni gallican, mais « altermondialiste » et « multilatéral »!

Alors que la paix religieuse demeurait précaire en dépit de l’Edit de Nantes de 1598, qui sera d’ailleurs révoqué par Louis XIV en 1685, cette pieuse prud’homie de baptiser à l’aube de la vie, offrait en outre l’avantage,  de « marquer » d’emblée le territoire et l’importance quantitative du catholicisme en Poitou, en particulier à Châtellerault. Il fallait contrer l’influence grandissante de l’Eglise Réformée qui faisait de nombreux adeptes depuis la seconde moitié du 16 ième siècle.

Dans le cas de notre Estienne, il n’y avait pourtant pas d’urgence à accomplir cette formalité, car le bambin s’est révélé fort vigoureux et gaillard. Et ce n’est finalement qu’à quatre vingt ans, le 20 février 1719, qu’il « avala son bulletin de naissance » dans sa bonne ville de Châtellerault. A cette occasion, lot commun de toute espèce vivante, il dut sûrement faire état de son visa d’entrée auprès des autorités célestes!

Entre temps, il était devenu pêcheur en Vienne comme son père et avait épousé le 7 juillet 1664 dans l’église de son baptême, Saint Jean l’Evangéliste, Louise Braquier, la fille du sacristain … Il était alors âgé de 26 ans.

AD de la Vienne – Mariage d’Etienne Vallée 

C’est à ce stade de mon récit, jusqu’alors purement factuel (ou presque)  que s’achève le premier acte de cette histoire!

L’acte suivant débute, probablement en 1662 dans les environs de Châtellerault sur les rives de la Vienne, lors du court séjour de Jean de la Fontaine (1621-1695) chez un de ses cousins Pidoux, propriétaires du château du Verger, une maison forte du quatorzième siècle.

Un jour, le célèbre fabuliste qui se promenait sur un chemin de halage au bord de la Vienne, aperçut un jeune pêcheur sur une barque à deux ou trois encablures de la rive. Le gars semblait se battre avec sa ligne, au bout de laquelle frétillait avec vigueur et l’acharnement du désespoir, un poisson qui, de loin, ressemblait à une petite carpe…

Au bout de quelques minutes, le jeune homme qui avait longuement fatigué sa proie, sortit d’un geste vif le « pauvre carpillon » de l’eau et parvint à le hisser sur son frêle esquif. Mais il semblait dépité par sa prise. En effet, l’animal maigrichon ne devait guère peser plus d’une demi-livre…Pas de quoi en faire un festin!

Intrigué, La Fontaine crut même percevoir une sorte de dialogue entre l’homme mécontent et l’animal en voie d’asphyxie… Il crut même qu’un semblant de négociation s’amorçait entre les deux protagonistes aux intérêts antagonistes, en vue d’un éventuel marché. Marché forcément de dupes, aux termes duquel le poisson espérait sauver sa peau en démontrant qu’il n’était qu’une médiocre prise pour qui voulait s’en repaître! …

Le compromis échoua sûrement. C’est du moins ce que pensa La Fontaine en s’éloignant.

Son rêve imagina la suite … et le point de vue pragmatique du pêcheur qui finalement n’accorda pas sa grâce au poisson.

De retour chez son cousin, cette aventure onirique lui inspira une fable, celle du « Pêcheur et du petit poisson » qu’il écrivit d’une traite sur un banc du parc du château…

Elle fut éditée dans un recueil publié en 1668. Sa conclusion était la suivante:

Poisson mon bel ami, qui faites le Prêcheur,
Vous irez dans la poêle ; et vous avez beau dire ;
Dès ce soir on vous fera frire.

Un Tien vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l’auras ;
L’un est sûr, l’autre ne l’est pas. »

En cette date anniversaire de sa naissance, il me plait de gamberger à mon tour sur l’identité de ce pêcheur qui pourrait très bien être le jeune Estienne Vallée, mon aïeul au dixième degré par mon grand-père maternel Louis Turbelier (1899-1951)!

Pourquoi n’y aurait-il que les fabulistes de légende qui puissent élucubrer sur le réel?

 

PS: je remercie Rose L’angevine, qui a exhumé, il y a quelques années et récemment actualisé, la partie généalogique de ce billet!

 

 

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Il y a, tout juste, 323 ans, le jour du solstice d’hiver, ce vendredi 21 de l’an de grâce 1691, naissait à Châtellerault, un certain Pierre Durau, fils de Jacques, marchand filassier (de chanvre ou de lin) et de Françoise Requiem.  Lui-même deviendra ultérieurement boisselier mais, surtout, il sera à l’origine d’une lignée d’au moins trois générations de maîtres couteliers châtelleraudais.

P1010108

C’est par chez moi en 2012

Jusqu’alors je ne m’étais guère intéressé à lui qu’au travers du « tranchant » de sa descendance (voir mon billet du 30 octobre 2012, « la Rouanne couronnée de François Huau, maître coutelier à Châtellerault ».

Deux circonstances – peut-être trois – m’incitent désormais à le considérer avec plus d’attention, alors que jusqu’à présent, je l’avais laissé vaquer pour l’éternité à la fabrication de ses boisseaux.  Un vrai casse-tête au demeurant, car avant que nos fiers révolutionnaires ne définissent un siècle plus tard des unités normalisées de capacité ou de volume, fondées sur le système décimal et métrique, le boisseau généralement de grains, qui correspondait à des sous-multiples du setier, variait d’une région à une autre, parfois même d’une commune à une autre, voire même d’un marché à un autre ! Les boisseliers faisaient donc un peu office de juges de paix en matière de négoce de céréales. Et, c’était souvent un peu risqué, car les contentieux commerciaux pouvaient être sévères, entre des gens qui n’étaient pas toujours des plus policés ! D’où, (peut-être) la sagesse des descendants de Pierre, de se prémunir de tout ennui en choisissant d’usiner des couteaux !

La première raison qui m’a incité à lui consacrer cette petite note, c’est que c’est son anniversaire et que je suis certainement le premier depuis plusieurs siècles à y penser. La seconde, c’est que le siècle de Louis XIV en dépit de sa brutalité à l’encontre des pauvres gens, est finalement une valeur refuge pour quelqu’un qui vit au 21ième siècle et qui peine à envisager un avenir radieux dans un contexte de barbarie et de sauvagerie, croissantes et mondialisées.

Enfin, mon intérêt soudain est du à une erreur : j’ai cru, un instant, que « 323 », le nombre d’années qui nous séparent de sa naissance était un « nombre premier » et j’aime le mystère de ces nombres à la genèse toujours incomprise : en fait, je me suis trompé car ce chiffre est divisible par 17 et 19, qui, eux, sont effectivement « premiers » ! Mais même ce constat était une mauvaise raison, car, comme le rappelait justement le journaliste Philippe Pajot dans un excellent article de La Recherche de janvier 2014, « tous les entiers peuvent se décomposer de manière unique en un produit de nombres premiers ». Exit donc l’argument du 323, nombre magique, mais pas l’argument du solstice d’hiver, car autrefois comme aujourd’hui, la date était la même.

Que se passait-il donc en France en 1691 pour que soudainement j’éprouve le besoin de m’y arrêter ? En réalité, pas grand-chose qui puisse perturber le nouveau-né, Pierre Durau, hormis peut-être le fait que le Roi Soleil était au faîte de sa puissance absolue et qu’il passait son temps à guerroyer. Assez loin de Châtellerault toutefois : depuis 1688 il menait la guerre de la Ligue d’Augsbourg, autrement dit, la guerre de Neuf Ans ou guerre de la succession Palatine, qui l’opposa à une grande partie de l’Europe, en particulier à  l’empereur du Saint-Empire romain germanique. Une guerre inutile et coûteuse pour le peuple silencieux, qui en  ce début d’hiver rigoureux n’avait d’autre préoccupation que de survivre au froid et aux agents du fisc royal, toujours plus inquisiteurs!

Même l’incorrigible et talentueux échotier qu’est le duc de Saint-Simon n’évoque pas cette date de 1691 dans ces Mémoires, qui d’ailleurs ne débutent formellement que trois ans plus tard ! A Châtellerault même, il ne semble pas que ce jour de décembre 1691, fût un événement marquant. En tout cas qu’il ait suffisamment défrayé la chronique pour parvenir jusqu’à nous.

Il faut donc considérer que le seul fait notable fut la naissance de Pierre Durau. Et à y regarder de plus près, il faut dire qu’il est effectivement très singulier de sortir bien vivant de ventre d’une maman qui s’appelle « Requiem » ! Je suis, parmi beaucoup d’autres, le descendant au huitième ou neuvième degré,de ce clin d’œil de l’histoire…

Faut-il y rechercher là, une trace atavique de mon goût prononcé pour les « Requiem ». En particulier, au premier chef, celui inachevé de Mozart…Un réflexe  intergénérationnel de petit canard

Joyeux Noël à tous. Au son, pour les plus « branchés tradition » ou les plus nostalgiques, des flutiaux des « Naulets d’Anjou » ou en déclamant les rimiaux du « gâs Mile, ses « raconteries » au coin du feu, ou ses folkloriques rigourdaines de terroir. Avec un petit blanc des coteaux du Layon … Ou même « un grand » dans le genre « Coulée de Serrant » ou château d’Epiré!

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Camille Pagé est – si j’ose dire – entré dans ma vie, il y a peu, et de surcroit par un chemin détourné. Pour être honnête, je n’avais jamais entendu parler de lui avant de m’intéresser à l’histoire des couteliers de Châtellerault et de découvrir qu’il avait été l’auteur en 1896 d’un ouvrage sur « la coutellerie depuis l’origine jusqu’à nos jours ». Et si soudainement, devenu sexagénaire, je me suis enthousiasmé pour cette histoire d’un artisanat et d’une industrie quasiment disparus du Châtelleraudais à la fin de la première moitié du 20ème siècle, c’est que plusieurs de mes parents du 17ème au 19ème siècle ont été maître couteliers dans les faubourgs de la ville. Certains y ont même exercé des responsabilités dans la « gestion » de la toute puissante corporation des couteliers avant la Révolution. Je ne reviens pas sur ce récit qui peut être consulté sur ce blog dans un billet du 30 octobre 2012 sous le titre «  La Rouanne  couronnée de François Huau (1697-1744) maître-coutelier à Châtellerault ».

Evidemment, pour écrire cet article, je m’étais beaucoup inspiré du travail considérable de Camille Pagé, considéré, à juste titre, comme la référence incontournable en matière d’histoire de la coutellerie. De fil en aiguille, j’avais découvert qu’il était châtelleraudais, descendant de couteliers et qu’il avait été lui-même, directeur d’une manufacture de couteaux à Domine sur la commune de Naintré, près de Châtellerault…

Camille Pagé

Camille Pagé

Donc, insigne différence avec moi, il savait de quoi il parlait, lui ! Ou plus exactement sur quoi il écrivait. En outre, c’était un intellectuel brillant, un érudit, un historien. Elu conseiller municipal de Naintré en 1881, il en fut le maire de 1889 à 1914. Le personnage fut donc un notable important dans sa ville, mais aussi à Châtellerault qui se trouve à environ sept kilomètres plus au nord et qui a d’ailleurs donné son nom à une avenue, à un centre culturel municipal et à une salle polyvalente, situés en périphérie dans la direction – justement – de Naintré!  Un vrai rêve de narcissique! Donner son nom – post-mortem – à une salle polyvalente, alors que « le commun des mortels », le « vulgum pecus », n’a juste le loisir – l’éternel loisir – que de voir le sien apposé au mieux sur une plaque tombale à usage unique (en principe), et parfois partagée avec d’autres!

Camille était à ce point célèbre à Châtellerault que beaucoup crurent et continuent de penser, à tort, qu’il en fut le premier magistrat !

Je me doutais bien que ce Camille Pagé, un des derniers rejetons d’une des prestigieuses dynasties coutelières qui firent la gloire de Châtellerault et de sa région, devait être notre parent, puisque nous-mêmes, grâce aux remarquables travaux de la plus valeureuse des généalogistes connues, Marie Thérèse G. (MTG), nous savions que beaucoup de nos ancêtres, dans ce coin de France, étaient des artisans couteliers. Nous nous doutions donc de notre parenté avec Camille, dont le grand-père Laurent Pagé était un coutelier de bonne renommée au Carrefour Joyeux à Châtellerault.

Mais nous étions méfiants, échaudés par notre récente mésaventure avec François-René Denou – voir mon billet du 19 janvier 2013 – que nous avions imprudemment adoubé – presque affublé – de notre cousinage, et qu’il nous a fallu, faute de preuves, renier puis adopter ! Ça ne se fait pas en effet d’abandonner des cousins, même des faux, en plein « débat » national sur la famille ! D’ailleurs je m’interroge sur la possibilité de faire déposer par un parlementaire ami, un dix-millième amendement à la loi en cours de discussion, proposant, au nom de l’égalité des droits pour tous les humains à travers les siècles, l’adoption par des quidams actuels de pauvres hères des temps anciens, qui passent pour avoir été sans famille de leur vivant ! Je n’irais toutefois pas jusqu’à préconiser au nom de cette universelle égalité et de la force de l’amour, le « Mariage Transcendant les Siècles »  ( M.T.S. à surtout ne pas  confondre avec M.S.T.). En tout cas, pas tout de suite!

Mais dans le cas d’espèce, notre cousine MTG a fait des miracles. Après avoir consulté et manipulé virtuellement toutes les archives consultables, fait chauffer, jour et nuit, tous les  moteurs de recherche traitant de ces sujets, et enfin activé ses relations généalogiques dans tout l’Ouest de la France, elle a apporté la preuve indiscutable que Camille était bien de la famille !

Et en plus, c’était très simple ! Enfin presque : L’arrière-arrière-grand-père d’une de mes arrière-grands-mères, Augustine Durau (1867-1841), épouse Turbelier – voir mon billet du 19 septembre 2011  – était le cousin germain de l’arrière-arrière-grand-père de Camille Pagé. Cette relation que des esprits chagrins qualifieront de « complexe » peut aussi se formuler de manière plus lapidaire – mais pas nécessairement plus simple – en écrivant que les plus proches de nos ancêtres communs avec Camille Pagé – repérés avec certitude – sont un maître coutelier de Châtellerault, Louis Jean Huau (1661-1741) et son épouse Françoise Denichère,(1656-1722), elle-même fille et petite-fille de couteliers.

Insouciants et ne s’avisant aucunement des conséquences, trois cents trente ans plus tard, de leur engagement marital sur la raison d’un retraité de région parisienne, les deux « tourtereaux » se sont mariés le 5 juillet 1687 à Châtellerault et ont donné naissance à – au moins – deux fils, l’un, Louis Huau (1691-1741) à l’origine de la lignée Pagé, et l’autre, François Huau (1697-1744), à l’origine de la mienne, c’est-à-dire celle de mon arrière-grand-mère Augustine, mais aussi de MTG, notre chère écumeuse de grimoires ainsi que de Françoise F, l’une de mes cousines, « issue de germain et de Germaine ». C’est à la suite d’une promesse, que j’avais contractée auprès d’elles, dans un moment d’égarement, que je me suis mis à rédiger ce petit texte biographique sur cet illustre parent dont j’ignorais l’existence, il y a moins de six mois.

D’où le libellé de mon billet en forme d’oxymore !

Maintenant que je dispose d’une photographie de Camille Pagé – et même de plusieurs car le lascar disparu en 1917, est presque devenu une star d’Internet – je me demande pourquoi j’ai imprudemment postulé que ce visage d’intellectuel âgé au front dégagé, au crâne « en forme de poire » et ressemblant vaguement – non à Eric Saty – mais à Henri Becquerel m’inspirerait ? Pourquoi ai-je imaginé un instant qu’une observation attentive de notre héros me permettrait d’y déceler quelques traits morphologiques communs avec moi ou mes proches, en dépit du nombre appréciable de degrés de parenté qui nous séparent? Pourquoi, alors que nos familles ne se fréquentent plus depuis plus de trois siècles, ai-je pu penser que « Camille » pourrait être honoré d’être reconnu pour « notre Camille » ? Décidément, l’esprit de famille se perd … y compris dans la nuit des temps.

En fait, comme tout mécréant qui se respecte, je suis de ceux que les histoires d’esprits baladeurs impressionnent. J’aime les fantômes auxquels je ne crois pas. En particulier, j’aime bien l’idée suggérée par ma cousine Françoise F – ci-devant châtelleraudaise et ci-devant édile municipale dans l’équipe d’Edith – selon laquelle Camille l’aurait peut-être inspirée « outre-tombe et outre-mairie » pour prénommer sa fille Camille ! J’aime bien cette idée car elle humanise le probablement très sévère patron coutelier, en lui prêtant une certaine influence posthume dans le choix des prénoms des petites filles. Comme si, facétieux et attentif, le vieil intello entrepreneur avec sa moustache broussailleuse en tire-bouchon et son bouc de style Napoléon III ébouriffé à mi-chemin avec la barbe de Victor Hugo, continuait tendrement et à la marge d’influer sur le sort de ses jeunes concitoyens! D’ailleurs, il n’est pas faux de dire que de son vivant, Camille s’intéressait à la jeunesse, à son éducation et à son avenir.

D’ailleurs en septembre 1892, alors qu’il est maire de Naintré dans la banlieue de Châtellerault, c’est le président de la République Sadi Carnot – dont, soit-dit en passant – il avait un peu le look qui, de passage dans la région, lui remet les insignes des palmes d’officier d’académie, comme gage de son engagement pour l’instruction publique.

Sadi Carnot

Sadi Carnot

Camille est non seulement favorable aux réformes de 1882 sur l’école laïque et obligatoire de Jules Ferry, mais c’est en plus un fervent républicain. Ainsi, par les temps qui courent, si j’étais décisionnaire en Poitou, je lui dédierais volontiers une école, et même un collège ou un lycée. En tout cas, plus qu’une salle polyvalente et une avenue! Et j’en ferai un symbole du progrès de la raison contre l’obscurantisme !

Quoiqu’il en soit, je pense, avec d’autres, que les soirs de pleine lune et de conseil municipal, le spectre rigolard de Camille Pagé persiste à hanter les couloirs et les salles de la mairie de Châtellerault  pour instiller l’idée -au demeurant erronée – dans l’esprit des édiles et des émissaires de Wikipédia, qu’il en fut le premier magistrat. Par un procédé paranormal, dont je renonce à expliquer les délicats rouages, il s’amuserait, lorsque l’occasion se présente, à conseiller subtilement l’attribution de son propre prénom à la progéniture des élu(e)s, comme s’il voulait par ce signe, manifester son parrainage « bienveillant ». C’est logique et ce serait justice d’en faire un maire élu à titre posthume. C’est la raison pour laquelle cette croyance merveilleuse, pour étrange qu’elle soit, repose sûrement  sur une vérité, comme celle du petit Chaperon Rouge ! Enfin, moi, j’y crois quand je l’écris et ça m’intrigue d’y croire, alors que je ne me dope ni aux tranquillisants, ni à l’EPO, ni aux herbes, hormis aux  aromatiques de Provence, les soirs de merguez-party !

Mais qui était donc au bout du compte ce Camille Pagé ? Ne voulant ni paraphraser, encore moins, caviarder de savants auteurs qui se sont attelés à sa biographie avec certainement beaucoup plus de talent et de compétence que moi – et avec un fonds documentaire dont je ne dispose pas – je m’en tiendrai à quelques épisodes ou traits que je pense essentiels, en soulignant en premier lieu, sur le fondement de la lecture de sa bibliographie prolixe, que ce devait être un travailleur infatigable. Etant entendu, qu’outre, ses activités intellectuelles, il dirigeait depuis 1867 l’entreprise familiale de coutellerie à Domine sur la commune de Naintré sur les bords du Clain et que durant trente ans, il en fut de directeur.

Camille Pagé était né à  Châtellerault le 14 octobre 1844. Son père François Pagé associé à son frère Eugène étaient les héritiers d’une tradition commerciale et de fabrication de couteaux, notamment de ménage et de cuisine. Mais ils furent aussi des pionniers en matière industrielle en créant les premiers ateliers importants utilisant la force motrice du Clain et des machines à vapeur.

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A la mort de François Pagé, en 1867, son fils, « notre »  Camille prend la direction de l’entreprise paternelle avec son oncle. Selon l’historienne Catherine Falloux qui a écrit une monographie sur cette aventure industrielle, Camille, qui sera bientôt rejoint par ses frères, Gaston, Georges et Jules, est « passionné par son métier, et cherche à améliorer les conditions de production de couteaux en s’efforçant de concilier la recherche de la productivité et l’amélioration des conditions de travail ainsi que la lutte contre l’alcoolisme – combat récurrent de sa vie. Il se préoccupe aussi des méfaits des accidents mortels dus notamment à l’éclatement des meules servant à affûter les lames de couteaux. Mais, en 1898, considérant que l’entreprise familiale est sur de bons rails et qu’elle n’a plus besoin de son concours, il se retire en laissant les clés à ses jeunes frères…et retourne à ses chères études historiques.

Comme beaucoup d’industriels « éclairés » de cette époque – l’entreprise de cordages Bessonneau à Angers est un autre exemple – le souci « social » de Camille de s’intéresser au sort des ouvriers induisit de facto une certaine forme de paternalisme qui le conduisit à s’investir dans des initiatives inspirées des phalanstères, et consistant à prendre en charge, sous le timbre patronal, de nombreux aspects de la vie privée et intime de ses salariés, comme leur logement, leur loisirs ou leur instruction…On comprend mieux dans ces conditions, que plusieurs décennies après sa mort, son ombre persiste à s’intéresser aux prénoms de la famille, cherchant, par là, à sauvegarder son empreinte!

Il meurt à Naintré le 22 juillet 1917 alors que l’issue de la Grande Guerre de 1914-1918 est encore incertaine et que l’hécatombe se poursuit sans relâche, avec son lot de désertions, de trahison et de fusillés innocents sacrifiés « pour l’exemple ». Nul doute que pour ce patriote de soixante-treize ans et malade, cette accumulation de malheurs fut fatale.

D’autant que Camille se revendiqua très tôt patriote : ainsi lorsque survint la guerre de 1870, jeune patron de 26 ans, il se porta volontaire pour combattre l’ennemi, comme lieutenant d’artillerie. Il aurait pu se dispenser de cet « élan du coeur » en prétextant que l’entreprise qu’il dirigeait, travaillait pour l’armée en fabriquant des sabres. Dans les faits toutefois, il ne participa pas à la guerre, bien trop expéditive, pour que les mobilisés de la Vienne aient l’occasion de participer à des affrontements… mais il demeura attaché à la défense nationale, et termina sa vie comme capitaine de réserve.

J’allais oublier le principal : Camille Pagé fit de brillantes études au collège de Châtellerault, où il fut reçu bachelier es-sciences à 17 ans le 31 juillet 1861. Ses « humanités » furent sa fierté. L’instruction pour tous fut d’ailleurs le fil rouge de sa vie, comme en atteste le discours qu’il prononça, en tant que président de l’association d’entraide des anciens élèves de son collège et comme notable local, à la distribution des prix du même collège le 31 juillet 1901. Les larges extraits qui suivent en disent plus long sur lui et sur sa conception de la société, que tout autre commentaire. Ces propos tenus, il y a plus de cent-dix ans témoignent de l’étonnante modernité de la pensée de son auteur et d’un humanisme que personne aujourd’hui ne pourrait désavouer ! Malheureusement, un peu plus de dix ans avant le premier grand massacre collectif de l’histoire de l’humanité, ses vœux – sa prophétie – pour la paix furent loin d’être réalisés !

Écoutons-le : il suffit de se transporter, un après-midi de juillet, dans un « coquet » théâtre en plein air installé dans la cour d’honneur du collège, d’y apercevoir une tribune et une estrade sur laquelle siègent de nombreuses personnalités dont le préfet, le maire et le principal du collège … et des professeurs en toge, et dans la cour, les élèves endimanchés :

« … Il y a quarante ans, j’assistais pour la dernière fois comme élève à la distribution des prix du Collège… C’était une véritable fête à laquelle j’ai souvent pensé dans le cours de ma vie et c’est toujours avec plaisir que je suis retourné voir notre vieux collège pour la distribution des prix, … Aujourd’hui, je dois le très grand honneur de présider cette solennité, dans notre coquet théâtre à mon titre de Président de l’Association amicale des Anciens Elèves du Collège…La pensée qui a donné naissance à notre Association procède du besoin de groupement, du besoin de solidarité, qui est, pour ainsi dire, la caractéristique de notre époque. Il ne faut pas se dissimuler que l’idée maîtresse aujourd’hui, c’est l’idée de solidarité qui sera la loi future des peuples; nous devons être unis dans un même sentiment que l’on peut définir par l’obligation pour chacun d’apporter sa part de travail à l’édifice social.

Le temps n’est plus où ceux qui possédaient, pouvaient se désintéresser de l’avenir, il faut aujourd’hui que chacun contribue au progrès de l’humanité et puisse dire ce qu’il a fait pour le bien de ses semblables, s’il ne veut pas être considéré comme un être inutile.

Vous tous, mes jeunes amis, qui êtes la pépinière d’hommes sur laquelle compte le pays, il faut bien vous pénétrer de cette vérité que l’avenir appartiendra à ceux qui auront le plus travaillé et qui, par suite, seront les mieux armés pour ce combat de tous les jours qu’on appelle : « la lutte pour la vie. » …C’est au Collège que l’on fait cet apprentissage et vous devez voir, (…) combien l’instruction a d’importance. Ce sera l’éternel honneur du Gouvernement de la République (…) d’avoir ouvert toutes grandes les sources de l’instruction et de l’avoir rendue obligatoire. Vous avez vu quel bouillonnement d’idées cela a fait naître. Les anciennes méthodes ont été modifiées, on en a essayé de nouvelles; de là est né l’enseignement moderne. On est cependant divisé sur la manière de l’apprécier, et il est certain qu’il ne peut remplacer l’enseignement classique au point de vue littéraire, mais si notre pays ne peut se passer de poètes et d’orateurs, il a besoin plus que jamais d’industriels et de commerçants qui puissent développer notre commerce et notre industrie et les mettre en état de lutter avantageusement contre la concurrence étrangère. …Vous avez des professeurs dévoués et intelligents (…). Ils feront de vous des hommes dont les talents et la science relèveront encore le renom de la France qui doit rester à l’avant-garde du progrès et de la civilisation. N’avons-nous nous pas pour nous encourager dans cette voie, le souvenir d’hommes comme Gambetta, Jules Ferry, Carnot, Félix Faure et tant d’autres qui, sortis des entrailles de la démocratie, sont arrivés aux premières magistratures du pays et dont les noms sont synonymes d’honneur, de dévouement, d’abnégation, de patriotisme.

Malheureusement, il ne faut pas toujours compter sur la réussite, et c’est pour aider ceux qu’un moment de découragement aura pu abattre ou qui auront été frappés dans la mêlée par les coups du sort que notre Société a, été fondée ; aussi j’éprouve une grande satisfaction d’avoir participé à sa création…

Voilà, mes jeunes amis, des questions bien sérieuses (…) mais au moment où vous allez partir en vacances (…) je veux essayer de vous montrer l’avenir sous des couleurs moins sombres. La science n’a point fait faillite comme l’ont, prétendu certains esprits chagrins; nos savants, les Chevreul, les Pasteur, pour ne citer que les plus célèbres, ont fait sortir de leurs laboratoires les plus grandes découvertes (…); en même temps ils ont fait preuve d’un désintéressement sans bornes en divulguant leurs secrets pour en faire profiter l’humanité entière. Le 19ième siècle dont nous avons vu l’année dernière la triomphale apothéose, a été fécond en découvertes. Pendant toute sa durée, la vapeur, l’électricité, le télégraphe, le téléphone n’ont cessé de nous apporter leurs surprises et leurs bienfaits. Vous verrez certainement des choses surprenantes à la découverte desquelles vous prendrez peut-être part vous-mêmes. L’électricité qui menace de détrôner la vapeur, la télégraphie sans fil, (…) promettent déjà de révolutionner le monde. (Au 20ème siècle) … il est probable que la perfection des engins destructeurs deviendra telle que ceux qui sont maîtres des destinées des peuples reculeront devant la responsabilité des malheurs qu’une guerre pourrait déchaîner…( !)

Dans ce difficile problème de l’assagissement de l’espèce humaine, nous devons chercher notre aide dans la femme et c’est avec plaisir que je vois se répandre l’habitude de la prendre pour symbole dans les manifestations populaires, soit comme muse, soit comme reine; c’est la magicienne qui opérera la transformation tant désirée, aujourd’hui qu’on lui verse à flots l’instruction dont elle avait besoin… ».

Voilà, ma promesse a été tenue : j’ai cherché à raconter Camille Pagé et j’ai découvert un personnage que je ne soupçonnais pas : un cousin, certes, très très éloigné mais dont finalement je me sens assez proche par les idées qu’il professait. J’ai croisé quelqu’un avec lequel il devait être passionnant de converser, un homme de culture classique mais aussi un ingénieur optimiste, confiant dans les progrès de la raison. Un modèle en quelque sorte. Un de ces pionniers de la France moderne et industrielle, bâtisseur d’un patrimoine  qui, malheureusement se délite aujourd’hui, par suite de mauvais choix structurels depuis plusieurs décennies. J’aime le rêve de cet homme qui s’efforça de concilier l’histoire, l’ingénierie et l’entreprise. Et qui, à sa manière, sut relever ce challenge. Ce ne serait pas déchoir que de partager ses utopies, et même de lui ressembler.En revanche, si j’avais le choix, je me dispenserais bien de connaitre, sans doute prochainement, la même calvitie que lui. Ça risque de me donner un air « troisième République » un peu suranné et anachronique! Nous sommes au 21ème siècle et il faut être de son époque! Et ce n’est pas si aisé tous les jours.

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« Les amours commencent par des anneaux et finissent par des couteaux ».

Que mes chers lecteurs se rassurent, ce n’est évidemment pas à un accord électoral entre socialistes et écolos auquel  je fais allusion, en mentionnant ici ce vieil aphorisme issu de la nuit des temps!  En revanche, c’est à lui que je ne peux m’empêcher de songer ( à l’aphorisme, bien sûr, pas à l’accord) à la vue de la longue liste de nos lointains ancêtres maternels qui, du 13ème au 19ème siècle, exercèrent le métier d’artisans couteliers dans les faubourgs de Châtellerault, celui de Sainte-Catherine, de Châteauneuf ou, au-delà de la porte Saint-Jacques, au village d’Ozon. Véritables dynasties de maîtres-couteliers qui se succédaient de générations en générations et de pères en fils, leurs familles étaient souvent alliées, de telle sorte que l’antique adage cité plus haut, pouvait aussi bien et sans inconvénient, s’inverser : c’est de leurs couteaux que naissaient leurs amours… Et ils m’en ont donné du fil à retordre pour les traquer, ces grands-pères châtelleraudais, ouvriers du fer et de l’acier,  dont le dernier de la série, Jacques Durau s’est éteint à Châtellerault en 1846, tout juste âgé de soixante ans. C’était le grand-père de mon arrière-grand-mère Augustine Durau épouse Turbelier (à laquelle j’ai consacré ici un billet en septembre 2011).

Cet infortuné Jacques n’a pas eu le temps de profiter d’une quelconque retraite – non reconnue à l’époque – ni d’ailleurs de voir grandir son fils Antoine Frédéric, car ce dernier n’avait que deux ans lorsqu’il décéda. Cette paternité prématurément interrompue était tardive, car le coutelier s’était marié à Châtellerault à l’aube de ses cinquante sept ans avec une jeune couturière angevine, Virginie Denou. D’ailleurs, après le décès de son époux, la jeune veuve (34 ans) rejoignit sa famille à Angers avec son fils. C’est donc sûrement dans la boulangerie familiale, rue Saumuroise, que le jeune orphelin s’éveilla au monde qui l’entourait, au milieu des sacs de farine. Mais c’est une autre histoire …

Quoiqu’il en soit,  victime des circonstances, le jeune Antoine Frédéric Durau interrompit, malgré lui, la longue chaîne des maîtres-couteliers de Châtellerault, dont sa famille pouvait s’enorgueillir depuis, peut-être, le Haut Moyen-Age ! Leur longue histoire s’arrêtait donc, quelque part, à Angers entre la rue Saumuroise, la rue Desmazières et la rue Souche de Vigne !

Néanmoins, Antoine-Frédéric, qui possédait sûrement des gènes de métallurgiste, devint ouvrier-parapluier dans une fabrique angevine, la Maison Sarret-Terrasse, avenue Besnardière, qui fabriquait des fourchettes de parapluies et des ombrelles. Des fourchettes ! Ça ne s’invente pas pour un fils de coutelier à la vocation contrariée! Comme s’il cherchait inconsciemment à remettre le couvert .

De toute manière, c’est toujours du travail du fer et de l’acier,dont il s’agit, associés à une matière complémentaire : le bois ou la corne pour le manche  des couteaux, la toile pour les fourchettes de parapluie ! Marié très jeune à  Françoise Félicité Turbelier, de douze ans son aînée  il lui survécut un peu plus de quinze ans, manifestant, par ce clin d’oeil du destin, une propension, sans doute involontaire, à s’inspirer de son père en suivant un chemin radicalement différent ! Finalement, il « décida » de partir le rejoindre outre-tombe, le lendemain de la Noël 1911 : il avait 67 ans.  Retraité sans véritable pension, il vendait des marrons « grâlés » au coin de la place de la Madeleine et de la rue Desmazières à Angers. Ainsi s’éteignit la lignée familiale des couteliers de Châtellerault et du dernier qui aurait dû l’être !  Savait-il, lui le dernier rejeton, que depuis des générations, ses ancêtres paternels, étaient maîtres couteliers à (de) Châtellerault  et qu’ils avaient compté, des siècles durant, parmi les meilleurs couteliers du royaume?

Pour ma part, je ne désespère pas de découvrir, un jour, une de leurs œuvres, « estampillée » à leur nom ou à leur marque, au hasard d’un étal d’une brocante dominicale : un fin couteau – raffiné – au manche en bois exotique, en corne ou encore en ivoire incrusté de nacre, un poignard, une dague ou même un ciseau de la dernière époque. Le rêve : mettre la main sur « un couteau à jambe de princesse » dont le manche à la forme galbée comporte une bande d’argent pour marquer la jarretière. Ou encore, sur « le couteau à pied de biche avec son manche façonné au bout garni d’un fer d’argent à six petits clous. Ou même, parmi tant d’autres, sur le « couteau à cuvette » qui avait au bout du manche une garniture en argent ou en maillechort en forme de cuvette !

Autant d’objets attestant d’une métallurgie précieuse au style bien particulier. Bien que la tâche soit malaisée, j’espère en découvrir un jour, un de ces fameux vestiges de l’artisanat châtelleraudais du 18ième siècle, dans l’arrière-boutique d’une improbable échoppe. L’acheter sera sans doute une autre affaire, si j’en juge par les mises importantes – voire déraisonnables –conférées à de belles répliques de ces canifs ou couteaux châtelleraudais dans les greniers virtuels des commissaires-priseurs ou des antiquaires « en ligne » qui les soumettent aux enchères sur Internet.

Toute l’activité artisanale de coutellerie semble en effet avoir presque totalement disparu de Châtellerault, et depuis longtemps, hormis quelques irréductibles artisans qui s’acharnent à préserver avec leurs mains et leurs enclumes, le patrimoine artistique d’autrefois. Ont aussi disparu dans les années 1950 des banlieues élargies de la ville, les entreprises châtelleraudaises de coutellerie industrielle, héritières de ces artisanats d’ancien Régime. Elles qui pourtant connurent un réel essor sur les rives du Clain au cours du 19ème siècle et au début du 20ème !  N’empêche que l’épopée coutelière de nos ancêtres Durau (Durand), Denichère, Huau, Gilbert (Gillibert), Got, Vallée demeure. Un certain Monsieur de Saint-Genis, archiviste de la cité poitevine n’affirmait-il pas à la fin de l’avant-dernier siècle, que « les Gauvain et les Denichère étaient couteliers de père en fils  depuis le XIVe siècle». Déjà en ces temps reculés, existait en Poitou  un régime des corporations !

Cette histoire des couteliers fait donc corps avec l’histoire de Châtellerault et avec celle des autres confréries ou corporations, auxquelles, au cours des âges, pour des motifs autant économiques qu’affectifs, ils s’affiliaient et s’affichaient: les maitres filassiers, les maitres arquebusiers, sergettiers, bastiers, et même des chirurgiens souvent barbiers  etc. Bref, tous les métiers de coupe étaient potentiellement leurs clients et leurs cousins! Mais c’étaient eux qui tenaient le haut du pavé et leur puissance ainsi que leur influence dans ce Châtellerault du 16ème au 18ème siècle n’avaient guère d’égale que celle, religieuse de la Réforme. Beaucoup d’entre eux d’ailleurs étaient probablement protestants et on retrouve des noms de couteliers familiers dans les listes de ceux qui émigrèrent à Genève après le massacre de la Saint Barthélémy en 1572 et au moment de la révocation de l’Edit de Nantes en 1685.

Un livre publié en 1896 intitulé « La coutellerie depuis l’origine jusqu’à nos jours » raconte cette saga de la coutellerie et en particulier celle de Châtellerault, à laquelle il consacre plusieurs chapitres. C’est une véritable mine d’informations sur le métier des maîtres couteliers, sur leurs pratiques, sur leur organisation en confrérie, notamment depuis le dépôt de leurs statuts en 1571 jusqu’à l’émergence d’une activité industrielle au 19ème siècle.

Le contenu de cet énorme ouvrage est aujourd’hui disponible sur la bibliothèque numérisée Gallica de la Bibliothèque Nationale de France. Son auteur principal Camille Pagé (1844-1917), officier d’académie, sait de quoi il parle, puisque, né à Châtellerault, dont il fut le premier édile, il dirigea la manufacture familiale de couteaux installée au petit hameau de Domine, à partir  la mort de son père François Pagé en 1867. La famille Pagé fondatrice de l’usine châtelleraudaise est elle-même héritière de la tradition des maîtres artisans-couteliers de la région, en particulier de Louis Huau, notre probable ancêtre commun qui  fut garde de la corporation de Châtellerault en 1726.

L’ouvrage encyclopédique de Camille Pagé nous apprend qu’au cours des âges, la coutellerie châtelleraudaise s’est développée grâce à un réseau assez dense de rivières navigables dans cette partie du Poitou, dont le Clain et la Vienne. Cette heureuse configuration permettait à la fois de fournir l’énergie motrice des machines, de refroidir les meules, d’actionner les soufflets des forges, d’effectuer la trempe des lames de couteaux, mais aussi d’assurer les approvisionnements en matière première, notamment en fer et en charbon de bois du Nivernais, ainsi qu’en bois exotiques destinés, à la fabrication des manches, en corne aussi. Et pour les plus précieux en ivoire ou en nacre, qui parvenaient à Châtellerault depuis Nantes par la Loire et la Vienne. Et c’est par ces mêmes voies fluviales que la commercialisation des couteaux embarqués sur les gabarres s’effectuait, essaimant la production dans tout le bassin de la Loire et même largement au-delà.

Selon l’historienne locale Catherine Falloux dans un article sur la Coutellerie à Naintré, rédigé pour le compte de la Communauté d’Agglomération du Pays Châtelleraudais à l’occasion d’un parcours de découverte, Châtellerault comptait, dès le 17ième siècle et jusqu’au début du 19ième siècle, « de nombreux maitres-couteliers qui tenaient boutique près des portes de la ville ». Boutiques dans lesquelles oeuvraient généralement leurs femmes.

« Chaque boutique – rapporte-t-elle – comprenait un atelier de fabrication car selon les règles de la corporation de la ville, le coutelier doit fabriquer les articles qu’il vend, tant lames que manches. Le temps de travail était réglementé : en effet « icelui faisant, on mène grand bruit», il est donc interdit entre neuf heures le soir et quatre heures le matin. L’atelier est équipé d’une forge, d’un soufflet, d’une enclume à  deux bigornes, de marteaux et tenailles, d’un baquet d’eau pour la trempe, de meules à émouler ou donner le tranchant et de polissoirs pour enlever les rayures et donner le brillant à la lame. A ces premiers outils s’ajoutent sur l’établi ceux utilisés pour la fabrication des manches. Scies, «violons», ciseaux ou meules découpent, percent, taillent, polissent le bois, la nacre, la corne, l’os ou l’ivoire. Souvent, les boutiques se spécialisent dans une gamme de produits, pour les unes les couteaux fermant, pour d’autres les rasoirs ou encore les ciseaux. La ville propose ainsi un éventail étendu d’articles tant en coutellerie d’usage commun, destinée à la demande locale, qu’en coutellerie fine reconnue comme l’une des meilleures du royaume ».

En 1571, quelque temps après l’établissement de la commune de Châtellerault par lettres de Charles IX données à Saint-Germain-en-Laye, les couteliers de Châtellerault dont les effectifs étaient alors d’une cinquantaine de familles, rédigèrent leurs statuts, lesquels ne furent homologués en Parlement, obtenant ainsi la sanction royale, que dix ans plus tard, en 1581.  Il s’agit en fait d’une véritable réglementation garantissant à la fois  la qualité des couteaux, le suivi du métier, les conditions d’intronisation, les règles de fonctionnement. Une réglementation qui confie aux professionnels eux-mêmes la police de leur métier:

« Ce sont les statutz et ordonnances que les coustelliers de ceste ville de Châtellerault faulbourgs et banlieues d’icelle requérant leur estre octroyez selon et suivant les antiennes coustumes des autres bonnes villes de ce royaume à l’exemple des aultres desquelles ceste cy a été déclaré debvoir estre jurée et policée comme estant ledit estât et métier l’un des plus fréquents et renommés de ladite ville. »

Les statuts de la confrérie qui comprenaient pas moins de vingt-sept articles, annonçaient d’emblée que : « Quiconque voudra être passé maistre juré du dist état et mestier en la ditte ville, faulbourgs et banlieues d’icelle soit don du Roy ou aultrement, il sera tenu de faire chef d’oeuvre et s’il est capable, suffisant et expert, sera présenté à justice et reçu par serment et maitrise et enrollê et immatriculé en présence du procureur du Roy ».

« Quant à ceux qui sont d’à présent tenant boutique en cette ville faulbourgs et banlieues, ils sont tenus pour Maistres coustelliers moyetmant le serment de bien exercer le dit estât et mestier de coustelliers et qu’ils seront immatriculez et rollcz au greffe avecq leurs marques dont ils martequeront leurs ouvrages affîn qu’ils les puissent recognoistre et discerner après touttes foys qu’ils auront faiet chef d’oeuvres ou essays tel qu’il leur aura été prescrit par les maistres dudit  mestier qui seront establis comme s’en suit. »

Il ressort de ces statuts que dès la fin du 16ème siècle, la profession tente de s’organiser pour lutter contre d’éventuelles contrefaçons. Avec un régime de sanctions prévoyant la saisie des biens frauduleux et des amendes pouvant aller jusqu’à vingt sols par couteau contrefait ou vendu indûment par des marchands forains non autorisés. « Chaque artisan répertorié doit être immatriculé. Il est tenu de marquer la face supérieure des lames de son estampille. Ces poinçons de fabrique sont obligatoires pour garantir la qualité des couteaux et protéger aussi  l’image de marque de la ville ». « Une plaque de cuivre, conservée par des jurés, élus de la profession, porte les empreintes de tous les couteliers de la ville. Chaque année, les nouveaux maîtres reçus par la corporation y gravent leur propre marque ».

François Huau (1697-1744), notre ancêtre probable à la onzième ou douzième génération avait choisi pour marque «  la Rouanne couronnée », une sorte de compas de formier ! D’où l’intitulé du billet.

La profession était administrée par des jurandes composés de jurés élus qui étaient renouvelés chaque année et qui représentaient les différents quartiers de la ville et des faubourgs. Ceux de Châteauneuf et de Sainte Catherine surtout, s’agissant de nos lointains grands-pères, Denichère, Huau, Gilbert qui furent jurés à différentes reprises – et sûrement par « héritage » – au cours des 17ème et 18ème siècle, jusqu’à la loi Le Chapelier en 1791 qui abolit les corporations.

La réception des nouveaux maitres de cette confrérie, forte d’au moins une centaine de membres sous le règne de Louis XV, était un événement célébré selon un cérémonial immuable au cours duquel l’impétrant avec sa marque était officiellement nommé membre. Le plus ancien procès-verbal conservé date du 9 février 1673 : « Aujourd’hui neuviesme jour de février 1673, au Palais Royal de Châtellerault, par-devant nous Claude Fumée, ont comparu en leur personne, Joseph Maugé, natif de la ville de Montauban, garçon coutelier aspirant à être maîstre coutelier en cette ville, faubourgs et banlieus, assisté de Louis Chevallier, maistre coutelier, qui nous a remontré avoir fait son apprentiscesage en la dite ville de Montauban, que du depuis il a travaillé en les meilleures villes du Royaume, et désirant s’établir en cette ville et s’y faire recevoir maistre coutelier, il a advisé  les quatre maîtres jurés au dit mestier pour consentir et lui donner une pièce de son mestier pour en faire son chef-d’oeuvre, de même qu’il s’est obligé de faire déclaration qu’il professe la religion prétendue réformée. Lequel chef-d’oeuvre le dit aspirant a fait en la boutique de  Pierre Maurin, maistre coutelier, et requiert qu’il soit reçu et visité parles dits jurés et les autres maîtres présents, et qu’estant reconnu bien fait, il soit procédé à sa réception. Etant comparu les dits maistres jurés comparants par Jean Audinet, Michel Liffault, Gilles Gilbert et Guillaume Lardin, qui nous ont dit que le dit Maugé les a fait advertir pour consentir à sa réception au métier de coutellerie…»

Avec un sens manifeste de l’humour noir, les maîtres couteliers de Châtellerault célébraient leur fête patronale le 31 août, jour de la « Décollation » de Saint-Jean-Baptiste et leurs armoiries portaient : De gueules à une décollation de Saint-Jean-Baptiste d’argent, sans doute parce qu’on s’était servi pour cette opération d’un instrument tranchant, emblème du métier. Si la corporation avait survécu à la Révolution, nul doute qu’ils auraient fait du docteur Guillotin un membre d’honneur avec une mention spéciale pour Fouquier-Tinville, leur plus zélé agent commercial.

En tout état de cause, le 31 août marquait le début de l’année corporative. C’est ce jour-là qu’étaient intronisés (nommés) les jurés ainsi qu’à toutes les fonctions d’administration et de police de la confrérie. La fête patronale du corps  de métier fournissait le cadre idéal pour le faire avec pompe. « Au sortir de la cérémonie célébrée à l’église, les maîtres couteliers se rendaient en corps au Palais-Royal où siégeait le Lieutenant Général qui présidait la réunion au cours de laquelle on mettait fin au pouvoir des jurés sortants et on nommait les nouveaux jurés. Le reste de la journée était réservé aux divertissements de cette époque, jeux de paume, jeux de boules, tir à l’arquebuse, etc., enfin un banquet terminait la fête ».

Ce matin, alors qu’un brouillard à « couper au couteau » enveloppe la région parisienne, je me dis, qu’à part les météorologistes  qui, à l’évidence, ne peuvent qu’amèrement constater que le couteau n’a aucun effet sur les éléments nuageux, tout le monde se sert de cet outil et à de nombreuses reprises au cours d’une même journée. Mais peu ont une pensée pour ceux qui les fabriquaient à Châtellerault, il y a plusieurs siècles… Moi, j’aime bien l’idée qu’à dix ou douze cordons ombilicaux de distance – cordons coupés, cela va de soi! – j’ai des ancêtres qui usinaient amoureusement des couteaux, laborieusement, artistiquement. Je les revendique sans complexe, et, selon les cas, je les assume, même quand je peste contre un couteau mal aiguisé avec lequel je me suis blessé en tentant de trancher un quignon de pain un peu dur !  La coutellerie d’art est si loin lorsque je dois attendre aux urgences de l’hôpital, coincé entre   deux cyclistes du dimanche, ensanglantés, et une petite vieille semi-comateuse qui vomit son dîner d’anniversaire… attendre devant un écran « cathodique poussiéreux qui ne consent à diffuser que le rayonnement fossile de l’univers » … attendre enfin qu’on veuille bien me suturer une méchante estafilade au doigt…

– Avec quel type de couteau, vous-êtes vous fait cela, Monsieur?

– Avec un couteau à mouche, Docteur, ce fameux couteau dans le talon duquel on réservait autrefois un petit tenon qui venait s’arrêter sur une épaisseur laissée au ressort. La lame ne pouvait alors se fermer que lorsque le ressort était retiré en arrière; et aujourd’hui ça n’a pas fonctionné comme prévu !

– Ah bon! – répondrait l’interne.

Et moi de poursuivre – Vous savez, c’est ce couteau qu’on nommait aussi Ramponneau, qui était  monté à rosettes et dont le manche était cannelé en long dans le milieu et sur les bords et guilloché  entre les filets…

– Mais je me trompe peut-être, il se peut qu’il ne s’agisse que d’un demi-tranchelard ou d’une lancette de boeuf  de Châtellerault !

Tout bêtement 

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