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Posts Tagged ‘Charlotte Pasquier’

De mes quatre arrière-grands-mères, Louise Hélène Lucie Desse  est indiscutablement la plus discrète, la plus insaisissable aussi et la seule qui soit née en région parisienne. En l’occurrence à Puteaux le 15 mai 1867, l’année de la deuxième Exposition Universelle du Second Empire…

Située sur la rive gauche de la Seine, à l’ouest de Paris, la ville de Puteaux était alors en pleine mutation. Du village initial de maraîchers, pratiquant la culture vivrière le long du fleuve et sur les collines ou plateaux alentour, il ne restait déjà pratiquement plus rien, sauf dans les souvenirs nostalgiques des vieux putéoliens.

Grâce à son port fluvial, qui facilitait le transport des marchandises, surtout depuis la construction en 1865 du barrage et des écluses de Suresnes, la ville de Puteaux connaissait un développement important des échanges commerciaux, engagé quelques années auparavant, et un authentique essor économique incarné par l’implantation de nombreux ateliers de filatures, d’usines textiles, et de fabrications de teintures et d’encre d’imprimerie…

Cette industrialisation qui se poursuivra durant toute la fin du dix-neuvième siècle, se diversifiera ensuite vers les industries d’armement, puis, sous la troisième république vers celles de l’automobile. Bientôt la vallée de la Seine depuis les rives du quinzième arrondissement parisien jusqu’à Puteaux et bien au-delà, accueillera les premiers et légendaires constructeurs de voitures et de camions. La première moitié du vingtième siècle verra en outre s’y installer l’industrie aéronautique…

Ces changements structurels entraînèrent naturellement une poussée démographique et des bouleversements considérables, avec l’arrivée de nombreuses populations ouvrières issues des campagnes françaises et même de l’étranger, notamment d’Italie. Lors de la naissance de Louise, l’ancien petit monde paysan qui assurait jusqu’alors une partie de l’approvisionnement alimentaire des arrondissements de l’ouest parisien, s’effaçait irrémédiablement au profit d’une modernité grouillante, brouillonne et souvent tapageuse… Voire carrément rebelle et subversive pour la nouvelle bourgeoisie née du capitalisme triomphant du second empire, qui occupait les étages nobles des immeubles haussmanniens construits à Paris intra muros sur la rive droite de la Seine. On se méfiait de cette main d’oeuvre immigrée de fraîche date, en principe taillable et corvéable à merci, mais qui se montrait de plus en plus souvent turbulente et indocile.

Les premiers chemins de fer banlieusards, qui encerclaient la capitale offraient à cet égard la possibilité à ces hordes de miséreux d’investir aisément les pavés parisiens, en se jouant des « fortifs » et des barrières de l’octroi.

Ces bouleversements démographiques expliquent en partie, la présence ici, en ces dernières années du second empire, de la jeune mère de Louise, Hélène Ruphine Ernestine Desse (1847-1920), transfuge d’une famille de petits paysans , anciennement meuniers, originaires de la Thiérache ardennaise…

Le monde que découvre la petite Louise, première enfant d’Hélène Ruphine Ernestine, est sans doute potentiellement riche de promesses. Mais pour l’heure, c’est loin d’être un Eldorado. Y vivent en effet chichement des travailleurs pauvres venus ici vendre leur force de travail pour échapper à la misère de certaines provinces déshéritées.

Louise naît dans un milieu où la précarité était de règle et contrastait avec les fortunes insolentes qui s’étalaient à quelques kilomètres de là à vol d’oiseau sur l’autre rive du fleuve, en lisière du bois de Boulogne et de l’hippodrome de Longchamp.

A Puteaux, le paysage campagnard de jadis, déjà passablement dégradé, était désormais mité d’habitats et de cabanes construites dans des terrains vagues entre les hangars et les entrepôts des manufactures. Des bidons-ville avant l’heure.

Les cheminées de brique des usines voisinaient avec les jardins ouvriers et déversaient régulièrement leurs lourds nuages de fumées noires sur la ville. C’est dans cet environnement incertain, malsain et malodorant, où la fraternité ouvrière, condition de survie, cohabitait avec la violence d’une jungle de pauvreté endémique…

C’est dans ce monde étrange, que Louise posa son premier regard… Un milieu où la pollution rendait parfois l’air irrespirable et où les enfants rarement scolarisés jouaient sur des tas d’ordures ou des montagnes de résidus industriels.

Ce n’est pas un hasard si c’est à Puteaux que militèrent plusieurs grands noms du mouvement ouvrier, futurs leaders de la Commune de Paris de 1871… C’est ici en particulier que se déroulèrent certaines des épopées les plus mémorables du syndicalisme français, comme la grève des ouvriers teinturiers de Puteaux en juillet 1866, dont le principal animateur fut un certain Benoit Malon (1841-1893), futur dirigeant de la Première Internationale et député de Paris.

Il jouera un rôle important lors de la « Commune de 1871 », et peut-être aussi dans la vie de la mère de Louise!

Bien que rien ne soit jamais écrit d’emblée, il est indiscutable que, dans ce décor digne des « Misérables » de Victor Hugo ou des descriptions des bas quartiers londoniens de Charles Dickens, la petite Louise abordait la vie avec un certain handicap. En outre, bien qu’elle fût une enfant tendrement aimée par sa mère, elle souffrit probablement d’être née de père inconnu et sans famille proche.

Ses grands-parents maternels, vivant en Thiérache, étaient absents, physiquement et de cœur, car Hélène, la mère de Louise entretenait des rapports complexes avec ses propres parents depuis son départ incompris vers la région parisienne en 1865.

En fait, Louise ne rencontrera pour la première fois sa famille maternelle qu’à l’âge de six ans, en 1873, quand Hélène se résoudra à retourner au pays. Mais jamais, elle ne connaîtra son grand-père, Noël Desse (1823-1871), décédé deux ans auparavant.

Elle passera donc toute son enfance sans réelle référence masculine, en dehors des compagnons de sa mère, qui mettra au monde huit autres enfants, tous nés de pères inconnus. Un choix de vie d’ailleurs parfaitement assumé et même revendiqué, puisque Hélène ira jusqu’à faire modifier l’acte de naissance d’un de ses enfants, sur lequel était mentionné le nom d’un père, qu’elle considérait comme indûment attribué par un employé d’état-civil, à un brave homme venu effectuer la déclaration de naissance.

S’agissant précisément du père de Louise, le registre des naissances de la mairie de Puteaux pour l’année 1867 indique qu’il est « non dénommé ». Sa mère, sans profession, réside chez un peintre d’une quarantaine d’années, Jean Arod, au 52 de la rue de Paris, l’actuelle rue Jean Jaurès.

Cette absence de père pesa certainement sur l’existence de la petite fille, fût-ce de manière inconsciente, et au-delà d’elle, sur les générations suivantes, telle une blessure indicible et peut-être transmissible.

Rien n’indique cependant que ce père « non dénommé » fut réellement inconnu.

Il est même probable que sa mère entretint avec ce père « biologique » une relation affective de quelques années, à laquelle mirent, sans doute, fin les événements de 1870 et surtout ceux de 1871 avec l’épilogue tragique de la Commune de Paris…

De nombreux indices donnent en effet à penser qu’Hélène Ruphine Ernestine Desse fréquentait dès cette époque des militants de la première internationale, partisans de l’union libre…

Des années plus tard, Hélène exercera le métier de vannière dans la région de Vervins…Métier que s’efforcera d’apprendre Benoit Malon, le banni, un des rares survivants, membre de la Commune de Paris, réfugié en Italie et en Suisse…

Le 15 mai 1888, à la mairie de Brunehamel dans l’Aisne, la petite Louise alors âgée de dix-neuf ans épousera Charles Pierre Pasquier son aîné de près d’une quinzaine d’années… Il eurent ensemble trois enfants, dont Marcel Pasquier, mon grand-père…

Louise Desse épouse Pasquier au deuxième rang à droite

Mais il s’agit d’une autre histoire!

Louise décédera le 14 novembre 1939 à Vervins.

 

PS : voir également les articles ci-dessous référencés sur ce blog:

  • Une vie romanesque ou présumée telle: Hélène Ruphine Ernestine Desse – 5 juillet 2013.
  • Les secrets de Charles Pasquier (1855-1931) – 6 juin 2012.
  • Charlotte Pasquier, ouvrière de filature (1890-1905) – 27 mars 2016.
  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) natif de Vervins – 3 décembre 2011.

 

 

 

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D’elle, personne ne nous a jamais parlé ! Probablement qu’on aurait même ignoré jusqu’à son existence, si elle n’avait figuré, en adolescente un peu triste – fanée avant l’âge – au premier plan d’un cliché photographique de médiocre qualité, daté du tout début du siècle dernier en compagnie de ses parents Charles Pasquier (1855-1931) et Louise Desse (1867-1939), ainsi que de son frère cadet Marcel Pasquier (1892-1956) – mon grand-père paternel – et de sa toute jeune sœur Marthe Pasquier (1900-1979)…

1903-1904

1903-1904

Aucun doute n’était possible, cette jeune fille endimanchée et coiffée d’un chignon « Belle Epoque », qui tient par la main une petite fille, devait être l’aînée de la famille. Une sœur oubliée de mon grand-père, issue – Dieu sait comment – des greniers d’une préhistoire familiale qui l’aurait effacée des tablettes, à la suite, probablement, d’une disparition qu’on peut supposer soudaine -voire imprévisible – et qui se serait produite peu de temps après la prise du cliché!

Cette jeune personne, infortunée, dont on saura par la suite qu’elle se prénommait « Charlotte Hélène » n’a en effet laissé aucune empreinte postérieurement! Ni dans les carnets de son frère Marcel qui pourtant notait méthodiquement tous ses correspondants épistolaires depuis son enrôlement dans les chasseurs d’Afrique en 1910 jusqu’à sa démobilisation en 1919 de retour de la Première guerre mondiale. Ni parmi les témoins mentionnés dans les registres des mariages d’après-guerre.

Le silence ultérieur de mon grand-père sur l’existence de sa sœur aînée peut évidemment intriguer! Certes, l’homme n’était guère disert. Force est d’ailleurs de constater qu’il ne s’attarda pas non plus sur le récit de ses campagnes en Algérie ou au Maroc entre 1910 et 1912, ou sur sa guerre de 1914-1918 sur le front français. Discret, il était plutôt avare de confidences sur les « exploits » de sa jeunesse, y compris vis-à-vis de ses enfants, qui ne découvrirent qu’après son décès en 1956 ses carnets de guerre et les décorations dont il avait été honoré, en particulier sa croix de guerre. La lecture de ses carnets d’avant 1920 atteste d’une grande pudeur et d’une indiscutable réticence à faire étalage de ses sentiments intimes, mais aussi d’une réelle sensibilité et, en certaines circonstances dramatiques, d’une aptitude à l’empathie et à la compassion! Après, il semble qu’il n’écrivit plus.

S’agissant de Charlotte, sa « grande » sœur, dont la vie fut broyée dans la fleur de sa jeunesse, tout semble s’être passé comme si, déstabilisé par sa perte, Marcel n’en avait jamais définitivement fait le deuil et qu’il avait enfoui son chagrin au très-fonds de lui-même, préférant se taire à jamais à son sujet, plutôt que d’exhiber sa souffrance! Qui sait si cette tragédie personnelle qui le percuta de plein fouet, alors qu’il n’avait que treize ans, n’a pas constitué une de ses principales motivations pour s’engager dans l’armée d’Afrique à la mairie de Nancy, le 29 décembre 1910.

Charlotte était née le 15 février 1890 à Aubenton dans l’Aisne. Mais était-elle vraiment l’aînée de la fratrie?  Non, car un garçon prénommé Maurice l’avait précédé en 1889, qui était décédé à l’âge de huit mois. Marcel n’avait évidemment tissé aucun lien d’affection avec ce frère mort trois ans avant sa naissance. Son évocation ne réveillait en lui aucune vieille cicatrice, et il n’avait pas à pleurer quelqu’un qu’il n’avait pas connu, dont la disparition ne pouvait guère l’impliquer qu’au travers de la peine récurrente éprouvée par ses parents. Pour sa sœur, compagne privilégiée de sa petite enfance, il en allait autrement !

Moyennant quoi, pour continuer à vivre, s’il ne chercha pas à gommer l’existence – factuelle, à ses yeux – de ce frère fantôme, allant jusqu’à prénommer en 1926, son second fils Maurice, il ne sut jamais partager avec autrui la souffrance provoquée par la mort de Charlotte!

Mais c’est néanmoins lui qui conserva la seule trace que nous possédons d’elle, à savoir cette photographie familiale datée probablement des mois précédant son décès.

La consultation des archives numérisées du département de l’Aisne, ont permis de préciser que Charlotte rendit l’âme, seulement « âgée de quinze ans et huit mois », à l’hospice civil de la ville de Vervins, dans la matinée du dimanche 15 octobre 1905 et que sa mort fut constatée par un médecin mandaté par les autorités municipales…

Archives Vervins

Archives Vervins (AD 02)

On y apprend en outre qu’elle était « ouvrière de filature » de même d’ailleurs que son père Charles Pasquier mentionné dans l’acte ! A l’époque, l’arrondissement de Vervins, de Flavigny-le-Grand et d’Aubenton comportait en effet plusieurs filatures mécanisées de laine cardée, qui employaient au début du 20ième siècle quelques mille-sept-cents ouvriers dont une grande proportion de jeunes femmes, voire de très jeunes femmes ! Certaines de ces manufactures étaient installées sur les rives de la petite rivière « le Vilpion » en contrebas du centre-ville de Vervins, et plus précisément dans le quartier des Foulons, où résidait la famille Pasquier !

Compte tenu de la loi du 2 novembre 1892 qui interdisait d’employer des enfants de moins de treize ans – douze ans pour ceux ayant obtenu leur certificat d’études – pour une durée quotidienne limitée à dix heures avant seize ans, on peut penser que Charlotte Pasquier fut engagée dans la filature aux côtés de son père, au plus tôt en 1902, mais plus vraisemblablement en 1903 !

ouvrieres de filature en 1900

Les conditions de travail dans les filatures mécanisées étaient sans doute moins éprouvantes que dans la métallurgie ou dans les mines de charbon, mais les accidents du travail n’y étaient pas rares du fait notamment des courroies de transmission de l’énergie motrice des métiers à filer, qui pouvaient happer les salariés au moment des changements de bobine. De même, l’ambiance malsaine de travail dans laquelle régnait une humidité importante – pour maintenir un degré d’hygrométrie suffisant pour la souplesse des fils – entraînait chez les salariés des bronchopneumopathies, en particulier la tuberculose – d’autant plus mortifères que les malades étaient jeunes. On ne parlait pas encore de maladies professionnelles!

Bien entendu, s’agissant de Charlotte, on ignore les causes de son décès prématuré. Mais, eu égard à son âge et à son métier, deux hypothèses – non exclusives l’une de l’autre – peuvent être formulées : d’une part l’accident du travail à la suite duquel elle aurait été gravement blessée quelques jours avant de succomber à l’hôpital, et d’autre part la maladie pulmonaire incurable qui l’aurait asphyxiée… Les deux options sont crédibles ! La première pourrait être confortée par le fait que deux jours après le décès de Charlotte, une autre ouvrière, Amélie Banière, également ouvrière de filature, âgée, de vingt-quatre ans est morte à l’hospice civil de Vervins. Les deux jeunes femmes auraient pu être solidairement victimes du même accident, si – ce qui était fréquent alors – l’une, ayant voulu porter secours à l’autre, avait été emportée par la machine. La seconde possibilité pourrait être étayée par la mine et l’allure souffreteuses ainsi que par le visage émacié de Charlotte sur la photographie prise peu de temps avant le drame.

Manufacture en ruine à Vervins

Manufacture en ruine à Vervins

Il ne s’agit là que de spéculations – réalistes toutefois – qui ont juste pour objet de rappeler en ce jour de Pâques (Pasques) l’existence d’une jeune fille – ma grande-tante- morte injustement à quinze ans au début du siècle dernier, et presque oubliée depuis ! Et de rendre hommage à sa mémoire de petite tâcheronne sacrifiée des filatures de Thiérache…

C’est pour éviter ce type d’injustices révoltantes – la mort d’une fille de quinze ans exploitée dix heures par jour – que des générations de travailleurs imposèrent des règles minimales de décence patronale! On appelait ça le code du travail!

 

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