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Posts Tagged ‘Cailletreau’

Evidemment, en pleine campagne électorale des « présidentielles », période privilégiée où chacun de ceux qui sollicitent nos suffrages, s’évertue à montrer l’universalité de son programme et de ses engagements, mon propos du jour, par sa banalité, frôle l’anachronisme ! Pour être franc, il parait même un peu fade voire carrément décalé, presque impudent, quand d’autres déclament Jaurès et Aristide Briand et dissertent savamment sur les lois de séparation de l’Eglise et de l’Etat et les valeurs de la République!

Comment, dans ces conditions, oser mobiliser toutes les ressources qu’offre de nos jours, la technologie numérique, pour simplement évoquer la mémoire d’un pauvre gars, domestique agricole de son état, décédé, sans doute accidentellement, il y a cent-trente-trois ans, jour pour jour, dans une métairie située au lieu-dit  » La Fougueleraie » du village du Ménil, riverain de la Mayenne, et dépendant historiquement de la province d’Anjou?

Transcription de l'acte de décès sur le registre de Saint-Martin-du Bois (49)

Transcription: acte de décès sur le registre de St-Martin-du Bois (49)

En fait, s’il fallait rechercher un soupçon – une aune – d’universel dans le destin tragique d’Henri Joseph Coltreau (1863-1884), manifestement brisé à l’âge de vingt-et-un ans au domicile de son patron, le sieur « Houdin », ce ne serait guère qu’es qualité de porte-drapeau décrété de ces millions d’anonymes qui, les deux pieds dans la glèbe, ne laissèrent jamais d’autre trace de leur passage sur notre planète bleue, que quelques lignes sur les registre des naissances ou des baptêmes de leur village d’origine, quelques-unes supplémentaires lorsqu’ils se mariaient, et pas plus de quinze pour signifier qu’ils ont définitivement pris congé des plaisirs de la vie.

Ces gens-là ont tout simplement vécu, souvent durement, puis sans chichi, s’en sont allés, évaporés vers un monde « meilleur », un insondable ailleurs à propos duquel toutes les spéculations sont possibles…Pour la plupart, on ne sait plus rien d’eux, même pas qu’ils furent des nôtres…

Je suis donc conscient que cet article sur cet ignoré de l’Histoire, ne saurait susciter qu’un intérêt poli auprès de ceux qui pourraient se réclamer d’un cousinage lointain avec cet Henri Joseph Coltreau. Il est en revanche improbable que, par là, je fidélise un quelconque lectorat au-delà du périmètre familial de l’intéressé, au demeurant assez flou, et auquel – pour être juste – il faudrait tout de même associer tous les accros de la généalogie! Ces bénévoles des vieux grimoires, qui adoptent avec empathie, tous les trépassés auxquels ils rendent visite. Les disparus des écrans radar, qui depuis des décennies, sont terrés dans les registres d’états civils ou religieux, désormais numérisés, retrouvent ainsi une famille!

On ne dira jamais assez toute la reconnaissance que l’on doit à ces soutiers de l’Histoire, qui déchiffrent avec opiniâtreté des milliers de pages souvent illisibles pour nous restituer les grandes dates jalonnant l’existence de nos parentèles ! Personne ne sait si ces ancêtres, invités chez nous, l’espace d’un clic, et sollicités pour franchir le Styx à rebours du temps, apprécient cette résurrection aussi inattendue qu’imposée mais qui les exhume de l’oubli. Qui sait s’ils nous sont gré de ces recherches, qui, parfois, permettent d’entrevoir des aspects de leur biographie qu’ils avaient préféré taire de leur vivant !

Je le confesse, il m’arrive de me livrer avec délice à cet exercice généalogique et de parcourir les siècles à contretemps en quête d’ancêtres prestigieux ou atypiques, et de goûter la découverte d’un rameau jusqu’alors inconnu sur un arbre partiellement reconstitué et multiséculaire…

C’est ainsi que Henri Joseph Coltreau m’est apparu par hasard au détour d’un registre d’état-civil  de son village natal de Saint-Martin-du Bois en Haut-Anjou… En fait, je m’intéressais à sa mère et sa grand-mère, mes aïeules au quatrième et cinquième degré. Ainsi, ce jour-là, je découvris à la fois son existence et sa disparition à quelques kilomètres de là, plus au nord , au village du Ménil en Mayenne… Et surtout, je m’aperçus que cet humble personnage dont aucun ancien ne m’entretint jamais, était tout simplement l’oncle de ma grand-mère paternelle, Marguerite Cailletreau, épouse Pasquier, et de ses deux frères Auguste et Joseph auxquels j’ai consacré ici plusieurs articles…

Henri Joseph Coltreau était donc le frère cadet de mon arrière-grand-père Joseph Pierre Cailtreau (1859-1946) … Et, par une sorte de facétie résiliente imputable probablement à l’érudition très relative des secrétaires de mairie de l’époque, le « nom de famille » des deux frères n’étaient pas tout-à-fait semblable… Cette étrange instabilité du nom patronymique s’est d’ailleurs perpétuée et fut transmise à la génération suivante, avec toutefois un moindre écart phonétique, mais elle devint récurrente, jusqu’à affubler la même personne d’un nom orthographié différemment au cours des différentes étapes de sa vie administrative !

Peut-être parce qu’il a disparu bien avant la naissance de ma grand-mère en 1897 et qu’il ne figure – en première approximation – dans aucun des registres de nomenclature militaire des départements du Maine-et-Loire ou de la Mayenne, Henri Joseph Coltreau fut totalement effacé de la mémoire familiale, si ce n’est dans la survivance de certains prénoms qui semble l’évoquer insensiblement mais implicitement …

C’est sûrement de la sorte que fut certainement ponctuée pendant des millénaires, l’existence des « damnés de la terre », des serfs et autres vilains attachés à leur maîtres, sans autre événement notable à leur créditer et de mention à signaler sur les registres, que leur date de naissance et celle de leur mort, assortie, s’agissant de cette dernière d’une indication sommaire sur leur profession de « domestique » ou de « journalier »… Exploités de la terre, avant de devenir ceux de l’industrie, ils sont maintenant victimes de l' »ubérisation » de la société!

Et dire que nos modernes technocrates voudraient présenter comme un indice de progrès et de modernité, l’abandon des quelques garanties péniblement acquises par ces anonymes paysans et ouvriers au cours du dernier siècle, en compensation de la misère millénaire de leurs ancêtres…

Le jeune Henri Joseph Coltreau devait appartenir à la catégorie de ces paysans pauvres et sans terre, dont la survie au quotidien – surtout en Anjou – était subordonnée au bon vouloir de ces riches aristocrates légitimistes retirés dans les campagnes de l’ouest après la chute de Charles X. Ça sentait bon le parfum des histoires édifiantes de la comtesse de Ségur! Mais seulement, pour ceux qui étaient admis au château, sans avoir à se plier aux caprices des seigneurs. Les autres, affectés au service dans les offices des châteaux ou des demeures cossues des bourgs, étaient invisibles!

On dit – c’est tout ce qu’on sait de lui – qu’Henri Joseph Coltreau est mort au petit matin du 15 janvier 1884 – comme en attestèrent les deux témoins qui se présentèrent devant le maire – quasi-héréditaire – du Ménil, Edmond-Marie-Zozine de Pontavès, comte de Sabran (1841-1903), propriétaire du château de Magnanne.

Château de Magnanne

Château de Magnanne au Ménil 

Maigre empreinte à commémorer en cette date anniversaire d’une vie écourtée dont, même le souvenir s’était perdu ! Pour autant, on n’en écrira pas plus, de peur de le trahir. Son nom au moins parcourra le monde.

Avec une bêche à l’épaule,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à l’âme, un grand courage,
Il s’en allait trimer aux champs!

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terr’, creuse le temps!…. (Georges Brassens)

 

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Ce dimanche 10 juillet 1921, il fait une chaleur étouffante sur l’esplanade de la mairie du Lion d’Angers (49), où le thermomètre indique à la mi-journée plus de trente-cinq degrés à l’ombre …Partout en France, c’est la canicule et la sécheresse est telle que dans les campagnes, on craint le pire pour les cultures et pour la survie du bétail. Certains journaux n’hésitent pas à comparer le climat à celui du Sahara septentrional.

En raison de la température exceptionnelle, la Chambre des Députés, sur proposition du député de l’Aveyron, le Général de Castelnau (1851-1944), l’ancien chef d’état-major du maréchal Joffre, a voté à l’unanimité, la suppression des revues militaires du 14 juillet dans tout le pays.

Au Lion d’Angers, pourtant, il ne pouvait être question de reporter les cérémonies d’hommage aux soldats de la commune, morts au combat au cours de la Grande Guerre. Depuis des mois, cette journée symbolique du souvenir s’imposait. Elle était attendue de tous, en particulier des familles des poilus disparus, mais également des rescapés valides ainsi que des invalides et des mutilés! Il y avait urgence, d’autant que chaque semaine désormais, des trains spéciaux en provenance des champs de bataille, ramenaient vers la gare d’Angers Saint-Laud à destination de leur terre natale, les dépouilles de héros, réclamées par leurs familles… Elles étaient ensuite transférées par les chemins de fer locaux – le « Petit Anjou  » notamment – dans les bourgs et les villages. Tel fut le sort réservé en cette année 1921 aux restes de Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) – le cousin germain des mes grands-parents – exhumés d’une nécropole provisoire du Pas-de-Calais, où il reposait depuis six ans avec ses camarades du 135ième Régiment d’Infanterie d’Angers!

Cependant, toutes les dépouilles des « poilus » morts au combat, n’étaient pas demandés par leurs proches, ou ne pouvaient pas l’être. Heureusement d’ailleurs, car la tâche eût été démesurée, sauf à imaginer d’incessantes norias de cercueils à travers le pays durant de nombreuses années. Il fallait pourtant rendre les honneurs, sans exclusive, à ces innombrables sacrifiés de la guerre! Il fallait perpétuer leur mémoire au milieu des leurs et glorifier leur exemple à l’intention des générations futures. D’où l’érection dans toutes les villes et dans tous les villages et hameaux de France de « monuments aux morts »!

Ce dimanche 10 juillet 1921, c’est celui du Lion d’Angers qui devait être inauguré par les autorités constituées! Sa réalisation, sur l’initiative de la mairie, avait été financée sur souscription publique et avait été confiée à deux artistes angevins, Ernest Bricard (1876-1966) – l’architecte, qui, quelques années plus tard, réalisera dans le style « Art nouveau » l’école supérieure d’aviation de l’avenue « René Gasnier à Angers – et Eugène-Henri Karcher (1881-1964), un sculpteur

En outre, ce sont à trois manifestations commémoratives, religieuses et patriotiques, que furent conviés les habitants du Lion et des environs…

Le Petit Courrier - 11 et 12 juillet 1921

Le Petit Courrier – 11 et 12 juillet 1921

 » Inauguration de trois monuments » avait en effet titré le lendemain le journal local  » Le Petit Courrier » pour rendre compte de l’importance de cette mémorable journée. Deux colonnes pleines du quotidien angevin lui avaient d’ailleurs été consacrées.

S’agissant d’un rituel républicain, destiné à rompre une période de deuil collectif et entamer celle des commémorations , l’ambiance n’était évidemment pas à la fête. L’émotion et le recueillement primaient au sein de cette foule qui avait envahi, dès potron-minet, les rues de la petite ville! Cette foule grave et digne exprimait à la fois, sa douleur, confrontée à la disparition de quatre-vingt-huit  enfants du village, engloutis dans la tourmente du premier conflit mondial, et sa compassion pour les familles qui avaient été directement éprouvées…

Chacun ici connaissait intimement les disparus. Aucun n’était anonyme, même si, le temps passant, le souvenir de leurs visages poupins s’estompait progressivement, auxquels se substituait la vision obsédante des horribles blessures qu’ils avaient du endurer avant de rendre l’âme. Comment songer à autre chose qu’à leur terreur et à leur souffrance, lorsqu’ils constatèrent, hébétés, seuls et désarticulés par des tirs d’obus dans des tranchées boueuses et nauséabondes, que leurs boyaux sanguinolents s’étalaient devant eux? Comment oublier qu’ils trépassèrent sans autre réconfort que de dédier leur ultime pensée à ceux qu’ils aimaient au pays?…

Aujourd’hui, les « lionnais » sont là, très nombreux, pour témoigner de leur existence et pour dire que ces petits « gâs », broyés par la guerre ont vécu ici, parmi eux, porteurs de tous les projets qu’autorise la jeunesse et qu’ils ne sont pas seulement des soldats immolés de la République… Leurs compatriotes sont présents, pour dire ce qu’ils leur doivent, pour entretenir vivace leur souvenir. Tous sont là, y compris les « expatriés » d’après-guerre, comme mon grand-oncle, Auguste Cailletreau (1892-1975), le poilu d’Orient, angevin depuis sa démobilisation en 1919.

Pour la circonstance, la famille avait battu le rappel. Outre les parents de Marcel Maurice Pasquier « notre » mort pour la France », son frère aîné avait fait le déplacement de Paris ainsi que ses sœurs, ses oncles, ses tantes et ses cousins dont mes grands-parents, Marcel Emile Pasquier (1892-1956), le chasseur d’Afrique devenu cheminot et sa femme Marguerite Cailletreau (1897-1986).

Serrés les uns contre les autres, autour des rescapés de cette inconcevable boucherie, ils espèraient collectivement et symboliquement renouer avec la vie en commémorant « leurs » morts… Car ces morts sont leurs fils, leurs époux, leurs pères, leurs copains ou leurs petits amis! Ce sont ceux avec lesquels, il n’y a pas si longtemps, ils partageaient les mêmes joies et les mêmes peines!

Ce sont leurs compagnons de travail ou d’école, ceux en compagnie desquels ils ont usé leurs fonds de culotte sur les mêmes bancs d’école! Ceux enfin avec lesquels ils chapardaient, gamins, les fruits dans les jardins des « propriétaires », braconnaient dans les bois alentour, et plus tard draguaient les filles dans les bals d’après les foires aux bestiaux! Elles sont là aussi, ces jeunes femmes avec leurs pauvres souvenirs d’étreintes inabouties sous la lune sur les quais de l’Oudon…

Parfois, dans l’assistance, essuyant furtivement une larme, certains anciens soldats, des mêmes unités combattantes que les martyrs, se souviennent avoir été les témoins impuissants de leurs derniers instants!

A l’heure de « faire marienne », en ce dimanche après-midi, des files de personnes endimanchées et silencieuses, suant à grosses gouttes sous un implacable soleil, se dirigent vers les lieux des trois manifestations prévues, l’esplanade de la mairie, la vieille église Saint-Martin-du-Vertou dont la nef est déjà noire de monde, et le cimetière.

Mon arrière-grand-père Joseph Cailletreau (1859-1946), fossoyeur occasionnel de la commune avait été réquisitionné pour canaliser les flux dans le cimetière, mais il se promettait d’assister aussi aux autres cérémonies, notamment aux vêpres solennelles à trois heures (quinze heures). Avec son épouse Anne Joséphine Houdin (1861-1943) – mon arrière-grand-mère – il savait sa chance d’avoir retrouvé ses fils, sains et saufs. Tous deux partageaient la peine de leurs amis endeuillés, de leurs beau-frère et belle-sœur, Baptiste Pasquier et Anne Angèle Houdin, orphelins de leur jeune fils, tué à vingt ans en 1915 sur le front du Nord. Ils s’associaient à la douleur de la famille Barbin, les notables de leur quartier, leurs voisins et patrons respectés, qui virent périr leurs deux fils dans la tourmente. (Voir mon billet du 3 octobre 2011)

Joseph Pierre Cailletreau (1859-1946) dans les années 20.

Joseph Pierre Cailletreau           dans les années 20.

Outre la population lionnaise, il y avait de nombreux invités à ces cérémonies, notamment les maires des villages voisins de Thorigné d’Anjou, Montreuil-sur-Maine, Grez-Neuville etc… Et bien sûr, les personnalités civiles, militaires et religieuses, sans la présence desquelles aucun culte patriotique ne saurait être rendu, au nom de la République ou de l’Eglise catholique et romaine…

Dans ce Haut-Anjou, zone frontière du pays chouan, la religion et la République font plutôt bon ménage, la Grande Guerre ayant en outre, effacé – ou presque – les ultimes cicatrices des guerres de Vendée! Nombre d’élus sont issus de l’aristocratie d’ancien régime, souvent légitimiste, qui s’était repliée sur ses terres ancestrales après la Révolution de juillet 1830 pour fuir la monarchie « régicide » des Orléans. Avec le temps, elle avait fini par s’accommoder de cette République qui n’avait pas trop remis en cause ses prérogatives locales et qui lui avait permis en se faisant élire par le « petit peuple » de maintenir une certaine fiction féodale…Les seigneurs d’antan, propriétaires de la Belle Epoque, s’étaient mus en notables!

Pour l’heure, sous un soleil torride, le maire du Lion d’Angers, Henri Alfred Marie, baron de Cholet (1868-1936), flanqué de ses adjoints et conseillers, faisait nerveusement les cent pas devant l’hôtel de ville, dans l’attente de ses invités de marque. Au premier chef, le sous-préfet de Segré, Pierre Detot, représentant le préfet de Maine-et-Loire retenu par une autre cérémonie, puis le commandant Gendarme du 6ième régiment du génie d’Angers, représentant le général commandant la subdivision militaire, dont dépendait le 135ième Régiment d’Infanterie, celui des angevins et des bretons, si durement éprouvé durant le conflit et auquel furent affectés de nombreux lionnais…Figuraient également au nombre des personnalités, le vicomte Olivier de Rougé (1862-1932) sénateur du Maine-et-Loire, conseiller général et maire de Chenillé-Changé ainsi que les députés Ferdinand Bougère (1868-1932) ci-devant banquier, Jean-Charles Boutton (1883-1927) et Anatole Manceau (1875-1949)…

A trois heures (quinze heures), tous se retrouvèrent dans l’église archicomble pour assister aux « vêpres des morts », présidées par Monseigneur Thibault représentant l’évêque d’Angers! Lequel bénit un autel et une plaque comportant le nom de tous les enfants du Lion d’Angers tués pendant la Guerre de 1914-1918.

Les murs de la nef, dont les bancs avaient été réservés aux autorités, aux familles ainsi qu’aux associations d’anciens combattants et de mutilés, avaient été drapés de noir! Tandis que, dans le chœur, une forêt de drapeaux tricolores et d’écussons patriotiques entouraient les célébrants, dont l’abbé Paul Delhumeau (1888-1945) lionnais de naissance et présentement vicaire de la paroisse Saint-Laud d’Angers. Parmi eux, il y avait aussi l’abbé Joseph Marie Stanislas Panaget (1886-1950) capitaine de réserve et héros de la guerre plusieurs fois cité à l’ordre de l’armée; c’est lui qui prononça, avant l’absoute, l’homélie qu’il dédiera à la gloire du « Soldat Français » à la satisfaction des anciens combattants présents.

« L’abbé » était en effet le mieux qualifié pour cet exercice: outre ses talents d’orateur, c’était à la fois un homme de courage, d’autorité et de conviction! De plus, on prétend qu’il avait fière allure et que son charme ne laissait pas insensibles les dames de la bonne société angevine – j’en ai connu une! Héros de la première guerre mondiale et titulaire de nombreuses décorations françaises et étrangères, il attestera de nouveau de son courage lors de la seconde guerre mondiale. Depuis 1953, une rue d’Angers porte son nom: la rue du « Chanoine-Colonel Panaget ».

Chanoine-Colonel Panaget - Bulletin de l'association des réservistes de l'infanterie

Chanoine-Colonel Panaget – Bulletin de l’association des réservistes de l’infanterie

A l’issue de la cérémonie religieuse – la Fanfare Jeanne d’Arc et les portes drapeaux prenant la tête – un long cortège se forma vers le cimetière à travers les rues du village décorées de « guirlandes de verdure » supportant des croix de guerre et des emblèmes patriotiques. Parmi les personnalités déjà citées, déambulant silencieusement sur les pavés de la Grande Rue puis le long des quais de l’Oudon, le correspondant du Petit Courrier note la présence du « secrétaire particulier » de l’industriel angevin Bessonneau, du président de l’Union Nationale des Combattants, le comte Henri de Trédern, des délégués des sociétés et des cercles locaux ainsi que des sapeurs-pompiers. Et même des vétérans de la guerre de 1870…

Au cimetière, où vont être inaugurés un calvaire en fer forgé et une plaque portant de nouveau le nom des combattants disparus, le maire du Lion d’Angers, monté sur une estrade dressée pour la circonstance, prit alors la parole… Mais ce n’est pas tant l’édile municipal qui s’exprimait alors que le baron Henri de Cholet, qui trouvait là l’occasion de pleurer, sans d’ailleurs le citer, son jeune frère disparu, Bernard de Cholet (1891-1915). Son cadet, presque son fils, qui incarnait, à ses yeux, tous les combattants lionnais morts au combat.

« …Dans les premiers mois de cette guerre atroce, un jeune sous-officier de chasseurs tombait glorieusement au bord de sa tranchée, la tête fracassée par une balle allemande. Il était né au Lion d’Angers, il avait vingt-trois ans. Sur sa tombe, devant ses camarades en larmes, son colonel prononçait les belles paroles que je vous demande la permission de lire. Elles s’appliquent à chacun de vos morts. A chacun d’eux, faisons-en l’hommage:  « Vous tous qui êtes morts au champ d’honneur, vous restez présents dans nos cœurs. Que votre glorieuse phalange se joigne sous l’étendard du régiment aux héros des guerres anciennes. Dormez en paix, mes enfants, c’est la France reconnaissante qui veillera sur votre sommeil. A toi, mon petit que la mort a pris dans l’épanouissement de tes vingt-trois ans, si plein de vie et confiant dans l’avenir, j’adresse l’adieu familial de tous les tiens, l’adieu ému et le souvenir respectueux de toute l’armée….

…Dors, mon enfant, ta tâche est faite, tu as bien rempli ton devoir… » 

monument aux morts du Lion-d'Angers cimetière

Calvaire du cimetière inauguré le 10 juillet 1921

Une fois son discours terminé et les gerbes déposées, la Fanfare joua un air funèbre, avant que le triste cortège ne reprenne son lent cheminement vers la place de la Mairie. C’est là que les cérémonies devaient s’achever par ce qui était le but de la journée, l’inauguration officielle du « Monument aux morts ».  Il s’agissait en fait d’une obélisque de section carrée, surmontée d’un coq gaulois en bronze, comportant sur ses faces, une croix de guerre et des palmes, et des plaques en marbres sur lesquelles étaient gravés les noms des quatre-vingt-huit lionnais « Morts au champ d’honneur ».

Après que la Fanfare municipale eut exécuté le chant de marche du régiment de Sambre et Meuse et que le représentant de l’évêque eut béni le monument, le maire fit de nouveau une allocution de facture très républicaine, cette fois, dans laquelle il incitait ses concitoyens à ne jamais oublier le sacrifice consenti par ces jeunes hommes pour la liberté et pour la patrie. Concluant sur la beauté de la citation « Mort au Champ d’honneur » , il annonça qu’il allait lire solennellement chacun des noms mentionnés sur la plaque. Ce qu’il fit en marquant une pause après chaque nom, le temps pour un ancien combattant mutilé, Monsieur Allard, de déclamer d’une voix forte dans un silence impressionnant « Mort pour la France »

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Un clairon joua alors « La Sonnerie aux Morts qui fut immédiatement suivie d’une minute de silence !

Vint alors le tour des discours du Sous-Préfet, des parlementaires et des présidents d’association d’anciens combattants… Après quoi, des gerbes furent déposées au pied du monument  tandis que la Fanfare joua La Marseillaise avant de « fermer le ban » pour signifier la fin de la cérémonie officielle.

Le jour tombait, la chaleur se faisait plus douce, et un vin d’honneur fut servi en mairie pour conclure cette éprouvante journée…Comme après des funérailles, enfin on put rire un peu!

Quelques années plus tard, à une date indéterminée, le coq « sommital » du monument fut enlevé, sans qu’on en sache le motif! Il ne retrouva jamais sa place… Pas plus que ne fut retrouvé le coq qui servait avant la guerre de girouette sur la flèche de l’église! Au Lion d’Angers, les coqs s’envolent mais ne reviennent plus : c’est toute la différence avec les « cloches pascales »!

Mais le souvenir des poilus demeurent sur le monument de la place, où les cérémonies de commémorations sont chaque année renouvelées comme les « marronniers » dans les journaux!

 

Août 2015

Août 2015

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La dernière fois que ma grand-mère paternelle, Marguerite Cailletreau (1897-1986) rendit visite à Suresnes à son frère aîné Joseph Cailletreau (1886-1973), ce fut certainement au cours de l’été 1972, en août ou en septembre.

Chaque année depuis très longtemps, en particulier depuis son veuvage en 1956, Marguerite prenait le train au petit matin à la gare Saint-Laud à Angers et débarquait à Montparnasse quelques heures plus tard. Là, le fils de son frère l’attendait à la sortie du quai pour la conduire à travers le quinzième arrondissement, puis le Bois de Boulogne au domicile de son aîné et de son épouse Germaine Pelgrin… Selon les cas, Jean et elle traversaient la Seine au pont de Suresnes ou à celui de Puteaux, pour finalement « atterrir » dans une rue calme de Suresnes – rue de Nanterre – qui dominait le fleuve en contrebas du Mont-Valérien.

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Au passage sur le quai longeant les usines de camions Unic, où son frère avait travaillé une grande partie de sa carrière, Marguerite s’extasiait, presque chaque année avec la même ingénuité, devant le tonnage impressionnant des péniches pleines de sable, de charbon ou de matières premières diverses, qui franchissaient l’écluse de Suresnes à la queue leu-leu… Un trafic sans rapport, ni de fréquence, ni de dimensionnement, avec celui qu’elle connaissait par ses cousins Delhumeau, des gabares ligériennes de l’Oudon, de la Mayenne ou de la Maine dans la traversée d’Angers…

Le rituel était à peu près identique chaque fois.

Ce voyage, généralement l’unique de l’année, était une des rares occasions, où elle pouvait utiliser les billets gratuits dont elle bénéficiait en tant que veuve d’ancien cheminot. C’était aussi la seule opportunité de rencontrer, au moins une fois l’an, son frère qui avait quitté le Lion-d’Angers, leur village natal en 1909 ou 1910, pour faire carrière dans la mécanique automobile sur les bords de Seine à Puteaux (Voir mon billet du 10 janvier 2013,  » De la fabrication de galoches à la mise au point de moteurs« .

Dans ses bagages, elle emportait systématiquement un « pâté-aux-prunes », qu’elle avait acheté, la veille au soir à  la boulangerie Bidet qui se trouvait à quelques pas de chez elle, rue de la Madeleine…  Pour rien au monde, elle n’aurait oublié son gâteau. Pour rien au monde, son frère expatrié de l’Anjou, n’aurait pardonné qu’elle fasse l’impasse sur cette pâtisserie du pays qu’on ne retrouve nulle part ailleurs !

Le « pâté aux prunes » – comme le notent avec humour « des angevins qui ne se prennent pas au sérieux » sur le site Internet qu’ils lui consacrent – est à l’Anjou ce que la frite est à la Belgique, la bouillabaisse à Marseille, le far à la Bretagne, le nougat à Montélimar,  « la tarte au maroilles au cht’i » ou les huîtres à Cancale… Toutefois, à la différence de ces quelques spécialités régionales et de beaucoup d’autres,  – toutes délicieuses et universellement reconnues – le « pâté-aux-prunes » angevin ne peut guère être confectionné ailleurs que dans les limites – d’ailleurs inconnues des accords de Schengen – de la province historique de l’Anjou, c’est-à-dire, grosso modo le Maine-et-Loire, le sud de la Mayenne et quelques arpents des Deux-Sèvres et de la Loire Atlantique.

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Pâté-aux-prunes de Rose L’Angevine -août 2015

En outre, on dit que seuls des angevins peuvent en percevoir la subtile saveur… C’est la raison pour laquelle le « pâté-aux-prunes » ne s’exporte pas, ni ne s’importe du reste. Personne, jusqu’à ce jour, n’a (encore) eu l’idée saugrenue d’en faire fabriquer des milliers d’exemplaires en Chine, qui parviendraient au Havre via le Pakistan dans des containers blindés et qui viendraient encombrer les têtes de gondole des pâtisseries industrielles de l’hexagone.

Bien sûr ces conditions drastiques, qui seules sont en mesure d' »authentifier » un « pâté-aux-prunes » peuvent être interprétées par des esprits chagrins néolibéraux comme d’intolérables entraves au commerce. D’autres y verront l’expression d’une sorte de xénophobie franchouillarde et patoisante. Enfin les bonnes âmes toujours promptes à donner des leçons de morale n’hésiteront pas à qualifier cet ostracisme alimentaire de racisme anti-quelque chose. Peu importe ! Pourvu qu’on se régale de « notre » pâté-aux-prunes, quand il faut et comme il faut…Pour le reste, il suffit de laisser passer la caravane des critiques de toutes obédiences et observances en se bouchant les oreilles, mais sans se voiler la face !

Ces règles nées de la tradition angevine sont suffisamment ancrées dans le patrimoine local pour résister à toute tentative de normalisation œcuménique ! Ainsi, lorsque j’évoque les « pèlerinages » fraternels et annuels de ma grand-mère paternelle en région parisienne pour porter un pâté-aux-prunes à son frère exilé, c’est précisément pour signifier, par contraste, que pareille démarche n’aurait pas effleuré l’esprit de mon autre grand-mère – maternelle – Adrienne Venault (1894-1973) qui, originaire du Haut-Poitou, n’a jamais manifesté le moindre attachement sentimental à ce gâteau, qu’elle trouvait bon mais dont elle n’imaginait pas en faire un marqueur identitaire de sa personne et de sa province.

On dira donc que le pâté-aux-prunes est un gâteau aux prunes, réalisé et dégusté en Anjou à la saison des prunes, c’est-à-dire en juillet, août et septembre – et jamais, en principe, en dehors de cette période. On ajoutera qu’il ne peut être apprécié à sa juste valeur que par des angevins de « pure souche » ou des descendants d’angevins de « pure souche » …de Vigne ! Mais, comme toute tradition ou usage, le rite du « pâté-aux-prunes » souffre de quelques exceptions, s’agissant notamment du lieu où on le savoure. La ville de Suresnes des années soixante et soixante-dix illustre cette dérogation.

De même, j’eus l’occasion de me soustraire dernièrement à cette « règle » implicite de l’unité de lieu, dans le cadre d’une habitude, qui semble désormais s’institutionnaliser, de déguster un pâté-aux-prunes chez Rose l’Angevine dans la banlieue nantaise. Mais, il est vrai que sa maison peut être assimilée à une ambassade du pays des Plantagenet!

« Rose », ma cousine, correspondante assidue de ce blog et par conséquent, connue de mes lecteurs, est en effet pâtissière à ses heures, et angevine de cœur et de naissance. C’est elle-même , qui avait élaboré un excellent pâté-aux-prunes, en respectant la recette classique mais en y apportant sa petite touche « personnelle » notamment en ce qui concerne sa coloration…Des variantes sont en effet permises et souhaitées, sur la base d’un socle commun indiscutable.

J’imagine qu’à ce stade de mon développement, mon lectorat mis en appétit, voudrait que j’entre enfin dans le vif du sujet et que je fournisse quelques indications sur l’origine, la nature et la recette de cette pâtisserie qui, comme la « boule de fort », ne se pratique qu’en Anjou et dans le Val de Loire de Saumur à Champtoceaux!

J’y viens! Car je dois, bien sûr, m’efforcer de m’acquitter de cette dette « morale » contractée auprès de ceux qui me lisent et que j’ai fait saliver sur les mille vertus de ce fameux pâté. Mais, je ne saurais pour autant singer les guides gastronomiques en exhumant de derrière les fagots, quelque vieille recette attribuée à une « mémé confiture » en tablier à carreaux ! Et je n’ai nulle intention d’enrichir les rayonnages de la FNAC de mes commentaires gastronomiques en concurrençant les ouvrages existants et en commettant un énième bouquin qui fleurerait bon les charmes surannés d’une antique province…L’âge venu, je ne prétends pas tenter une reconversion en imitant pâlement et platement mon éminent compatriote angevin Curnonsky (1872-1956), le critique culinaire le plus renommé de la troisième République !

Le pâté aux prunes est en fait une sorte de « tourte » confectionnée de préférence avec des Reines-Claudes ou des prunes Sainte Catherine, qui arrivent à maturité en août et en septembre. Ces deux variétés rustiques de pruniers, faciles à cultiver et très présents dans les vergers d’Anjou depuis la nuit des temps fournissent en effet des fruits à la chair charnue, ambrée, sucrée, juteuse et parfumée, particulièrement prisés en pâtisserie. Certains prétendent que les Croisés auraient rapporté les premiers plants de pruniers à leur retour de Syrie!

Les prunes convenablement lavées et en principe non dénoyautées – mais pas systématiquement – sont disposées sur une pâte qui est refermée sur les fruits et qui laisse apparaître en son centre un « puits » ou une « cheminée » destinée à conserver l’humidité des prunes pendant la cuisson et à préserver leur moelleux à la consommation.

L’origine de cette « tourte » est probablement très ancienne dans les campagnes angevines, et singulièrement dans le Haut-Anjou, du côté de Segré et du Lion d’Angers où la tradition du « pâté-aux-prunes » fut longtemps la plus vivace. Cette tourte était, dit-on, cuite après le pain, dans les fermes.

Cependant, la fabrication des «pâtés-aux-prunes » à la ferme a progressivement disparu avec l’abandon à la fin du 19ième siècle des fours à pain individuels au profit des boulangeries des bourgs, de telle sorte qu’après la Grande Guerre de 1914-1918, la quasi-totalité des tourtes aux prunes était cuite en boulangerie… Le boulanger ne jouait en l’espèce qu’un rôle de prestataire de service pour la cuisson, car l’initiative de la confection du pâté revenait à celui qui apportait les prunes de son propre verger…

Selon les experts les plus crédibles – je veux parler ici des animateurs du site Internet dédié au pâté-aux-prunes – ce ne serait qu’après la seconde guerre mondiale que les professionnels de la boulange et les pâtissiers prirent complètement la main sur la fabrication, indépendamment de tout donneur d’ordres externe, en proposant de leur propre chef des « pâtés-aux-prunes » à la vente, de conserve avec les commandes des adeptes du « sur mesure », comme ma grand-mère paternelle.

Curieusement, cette fabrication n’a que très peu essaimé hors de l’Anjou.

Pourtant la recette du pâté-aux-prunes est d’apparence simple, transposable et réalisable partout, dès lors qu’on dispose des ingrédients nécessaires et d’un four pour la cuisson. A base de farine, de beurre, d’œufs, de sucre et, bien sûr, de prunes, la réussite de la composition repose en grande partie sur le tour de main de celle ou de celui qui confectionne. Mon épouse qui ne réside pas en Anjou et dont les racines sont périgourdines y parvient!

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Dans mon cas en revanche, je crois qu’un engagement trop formel sur le succès de l’entreprise serait certainement aventureux… sauf pour ce qui est de la dégustation avec un vin d’Anjou, de préférence un grand crû du Layon bien frappé, dans le choix duquel je revendique sans complexe une certaine maîtrise…

Ce qui est certain c’est qu’il n’est pas besoin de faire appel aux prouesses de la génétique ou de l’épigénétique pour retrouver en le goûtant des plaisirs ancestraux. Des papilles gustatives, convenablement formatées, suffisent …assorties au préalable d’une invitation chez Rose l’Angevine…

 

Nota : Les modalités précises de la fabrication du pâté-aux-prunes sont abondamment décrites dans les ouvrages spécialisés (Cuisine du Val de Loire aux éditions Stéphane Bachès) et sur les sites Internet. Pour ma part, je m’y refuse car j’ai déjà beaucoup de difficulté à comprendre la logique de la pâte brisée. J’invite donc ceux qui seraient intéressés par cette pâtisserie typiquement angevine à se reporter aux experts … qui sont « légion à Angers » ou ailleurs!

 

 

 

 

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C’était un samedi d’automne au Lion d’Angers, à quelques jours de la Toussaint. Six ans à peine après l’armistice du 11 novembre 1918. Ce jour-là, le 18 octobre 1924, Clotilde Pasquier (1902-1983) fille cadette de Baptiste Pasquier (né en 1858), et d’Angèle Houdin (née en 1864) épousait Louis Eugène Bioteau. .

Un peu plus d’une trentaine de convives étaient invités à la noce, dont mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956) et ma grand-mère Marguerite Cailletreau (1897-1986). Ils étaient, alors, parents de deux enfants présents au mariage. Curieusement, mon grand-père et ma grand-mère étaient tous les deux – et indépendamment – cousin et cousine de la mariée: le père de Marcel était en effet l’oncle paternel de la mariée, tandis que la mère de Marguerite était sa tante maternelle ! Cette configuration étonnante mais classique excédait pourtant les possibilités de compréhension des agents d’état-civil de la mairie du Lion d’Angers, lorsqu’ils souhaitèrent se marier en 1918. Soupçonnant un lien de consanguinité, le braves préposés contraignirent ainsi mes « futurs » grands-parents à solliciter l’autorisation de convoler auprès du tribunal civil de Segré. Lequel confirma par ordonnance l’absence de parenté préalable!

C’est donc au double titre de cousins par le sang et par alliance que mon grand-père et ma grand-mère paternels furent conviés au mariage de Clotilde… Une fête bien modeste au demeurant, tant par le nombre restreint d’invités que par la sobriété des tenues et des toilettes, et surtout par l’absence apparente d’une quelconque jubilation sur le visage des invités, figé sans sourire et pour l’éternité sur la plaque argentique.

En fait, il ne s’agissait pas d’un de ces « grands » mariages, au sens où l’on entendait autrefois dans les bourgs de campagne, qui drainaient tous les paroissiens à la sortie de l’église! En l’occurrence, sur le parvis de l’église anciennement abbatiale Saint-Martin-de-Vertou, vénérable édifice du onzième siècle, à la nef romane et au chœur gothique, qui, en 1924, était encore amputé de son clocher incendié par la foudre dans la nuit du 4 au 5 mai 1918.

Avant l'incendie du clocher

Avant l’incendie du clocher

A voir aujourd’hui le cliché de famille réalisé par un professionnel local pour tracer l’événement, on imagine ce dernier, armé à la fois de patience et de sa chambre photographique portable, inspirée des premiers daguerréotypes, tentant vainement de susciter quelques esquisses de sourires, faute d’espérer obtenir une seule expression de franche gaieté, qui pourtant aurait été de mise en pareille circonstance! Cette situation pouvait paraître inédite pour un mariage procédant a priori du cœur et non de la raison. Elle n’empêcha pas le photographe d’appliquer toutes les conventions de cadrage en usage à l’époque: les enfants occupaient le premier rang devant des « anciens » assis, qui entouraient le jeune couple. Lequel, naturellement, était placé au centre de la scène.

Tous les autres participants, notamment les « jeunes » de la génération des mariés, se répartissaient de manière quasi-protocolaire  debout au même niveau, ou à l’arrière, grimpés sur un banc, selon leur lien de parenté avec l’un ou l’autre des époux. Une tradition non formalisée voulait en outre que les parents du marié se rassemblent de son côté, et ceux de la mariée de l’autre. Cet usage grosso modo respecté ici permet d’observer que la parentèle de Louis Eugène Bioteau était probablement moins nombreuse que celle de Clotilde, présente quasiment au complet! Son frère Baptiste Pasquier (1890-1937) non repéré sur la photo était sûrement là ainsi que ses sœurs aînées, Angèle (1889-1976) et Marie Louise (1893-1950) ainsi que leurs conjoints, sans omettre leurs enfants respectifs. Et, bien sûr, les cousins d’Angers ainsi que les oncles et les tantes !

Il n'est pas de la noce

Il manquait toutefois quelqu’un ! Un grand absent dont le souvenir interdisait à Angèle Houdin, la mère de la mariée, d’afficher sa joie! Et le fait de devoir se séparer de sa cadette qui convolait en justes noces devant le maire et le curé, n’était certainement pas le motif principal de sa tristesse…Tristesse et mélancolie, qui, d’ailleurs, ne la quittaient plus depuis neuf ans et qui durent être du même ordre en 1918 au mariage de ses aînés!

Ce fantôme, auquel tous songeaient, c’était Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) l’autre frère de la mariée. Engagé volontaire dès le 1er août 1914 dans le 135ième régiment d’infanterie d’Angers, il était tombé au champ d’honneur le 22 mai 1915 à Neuville-Saint-Vaast dans le Pas-de-Calais…Or, en cet automne 1924, les cendres du héros reposaient au cimetière du Lion d’Angers, rapatriées à la diligence des autorités, sur l’initiative de ses parents, Baptiste Pasquier et Angèle Houdin! Et comme pour raviver en permanence une douleur toujours vive, le nom de leur soldat sacrifié, inscrit avec celui des autres lionnais « morts pour la France » en 14-18, sur le monument aux morts de la commune, érigé en 1921, se rappelait à eux à chaque passage sur la place de la Mairie…

Comment dans ces conditions, jouir sans réserve des événements heureux? Comment évacuer l’idée obsédante de la mort?

Aussi, le matin du mariage, à moins que ce ne fût le soir, la famille s’était rendue, à la demande expresse des parents,  en cortège sur la tombe de Marcel comme pour l’associer à la fête! Comme si c’était possible d’associer les mânes d’un disparu aux promesses d’avenir!

A soixante ans, Angèle Houdin n’avait, de toute manière, plus le cœur à faire la fête, ni même à faire semblant : sur la photo, assise au premier rang au pied de sa fille en robe blanche, elle apparaît toute menue,rabougrie, accablée et vêtue de noir, tenant la main de son petit-fils, Roger Pasquier, l’enfant de son autre fils rescapé de la Grande Guerre. Aussi ne sut-elle offrir au photographe d’autre visage que celui émacié et torturé par la souffrance d’une mère inconsolable ! Comme tous les jours et toutes les nuits, ses pensées demeuraient monopolisées par le souvenir du fils disparu…

Mon père Maurice Pasquier, né en 1926, petit-neveu d’Angèle raconte que dans sa petite enfance lors des congés d’été chez ses grands-parents Cailletreau, au Lion d’Angers, le rituel exigeait que l’on fleurisse régulièrement la tombe du cousin Marcel. Personne n’était dispensé de cette obligation, pas même les enfants nés longtemps après guerre! Il rappelle aussi ses balades pédestres, seul ou en compagnie de son grand-père Joseph Cailletreau (1859-1946), beau-frère d’Angèle et de Baptiste, sur les chemins conduisant à Thorigné… C’était avant la seconde guerre mondiale.

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En tout état de cause, en dépit du petit nombre d’invités, ce mariage constituait sûrement une charge non négligeable pour les finances très modestes du vieux Baptiste Pasquier et de son épouse Angèle, retraités sans réelle pension d’un commerce de « débitants de boissons ». Ils firent de leur mieux! Le visage de Baptiste que l’on aperçoit assis au premier rang, tenant sur ses genoux un de ses petit-fils, Marcel Beduneau alors âgé de cinq ans, n’exprime pas la même désolation que celui de sa femme. Mais plutôt une sorte de résignation fataliste, peut-être tempérée par l’espoir de voir sa descendance relever un flambeau qu’il n’a pas su ou pas pu porter là où il l’aurait souhaité! D’où la sérénité qu’il affiche en tenant le bras de son petit-fils, l’aîné des trois enfants de sa fille Angèle, comme pour le protéger! Plutôt bel homme, Baptiste s’était même mis sur son trente-et-un, et portait le nœud papillon !

Seul, au dernier rang sur la droite du cliché, l’ancien petit poilu d’Orient – celui que j’ai appelé en d’autres temps « mon » camionneur en ceinture de flanelle – mon grand oncle, Auguste Cailletreau (1892-1975) semble heureux d’être là, au mariage de sa petite cousine Clotilde! Coincé entre sa sœur Marguerite Cailletreau (1897-1986) et l’imposante carrure de son épouse Eugénie Chollet (1897-1979), il sourit répondant ainsi bien volontiers aux ultimes injonctions d’un photographe découragé. Mais pourquoi diable, ce dernier n’a t-il pas su cadrer correctement son fils Henri Cailletreau (1920-1937) debout à gauche de sa grand-mère Anne Houdin (1861-1943)? Ce fils avec lequel il entrevoyait déjà un destin commun dans l’automobile? Faut-il voir dans ce loupé technique, le funeste présage d’une tragédie qui accablera cet enfant unique qui décédera en 1937 d’une méningite! Encore adolescent…

Curieuse fête finalement que ce mariage où tout le monde paraissait peu ou prou s’ennuyer! En harmonie avec l’air du temps! Un jour sans actualité notable, hormis peut-être la préparation des funérailles parisiennes d’Anatole France dont le journal de l’Anjou, Le Petit Courrier, se fit largement l’écho, signalant au passage les cousinages angevins du grand écrivain et humaniste.

Une journée provinciale d’entre les deux-guerres en somme, foncièrement triste et humide, comme si la météo maussade se conformait de bonne grâce, aux standards attendus en automne dans ce haut Anjou, berceau de ma famille paternelle! Et ce, dans une période, où les stigmates de la guerre étaient encore perceptibles, colonisaient les esprits et où l’on pansait comme l’on pouvait les blessures d’un passé si prégnant et pas encore assumé.  Le ciel était naturellement de la partie, brumeux et plutôt froid, ponctué de quelques éclaircies! Vide pour ceux qui n’y croyaient pas! Tels étaient le décor et l’ambiance en ce samedi 18 octobre 1924…Pas de quoi festoyer sans retenue …

En fait, si je m’intéresse à ce mariage pluvieux et qui fut certainement heureux – du moins je l’espère car je n’ai pas connu la suite – c’est au moins pour quatre motifs:

  • Le premier, c’est qu’à ma connaissance, ce fut probablement une des dernières manifestations d’importance où toutes mes lignées paternelles se réunirent dans le Haut-Anjou, terreau depuis des lustres – des siècles – de la plupart de mes aïeux Pasquier, Cailletreau et de leurs alliés !
  • Le second est que je possède une photographie qui en atteste, héritée des archives de mon grand-oncle Auguste Cailletreau (1892-1975), qui m’ont été confiées au décès de son épouse Eugénie Chollet (1897-1979).
  • La troisième est que ce cliché est le seul que je possède, où apparaissent ensemble mes grands parents paternels et deux de mes arrière-grands-parents, Joseph Cailletreau (1859-1946) et  Anne Houdin (1861-1943)…
  • Je m’abstiendrai pour l’heure de disserter sur le quatrième motif: je le déclinerai plus tard! Chaque chose en son temps! Ce sera peut-être l’objet d’une prochaine conclusion…

De nombreuses années plus tard, au milieu des années cinquante, je me souviens avoir rencontré Clotilde au Lion d’Angers sur les rives de l’Oudon, non loin du champ de foire ; elle était de passage dans son village natal, car elle résidait à Angers:  ce fut la seule fois où je la vis, et j’étais enfant, mais l’image qu’elle m’a léguée d’elle, fut celle d’une femme plutôt enjouée!  Volubile aussi… Concierge de la Maison Bleue à Angers, au croisement de la rue d’Alsace et du Boulevard Foch, elle n’était pas avare de confidences sur les personnalités angevines qu’elle côtoyait quotidiennement, et qui résidaient dans ce magnifique immeuble aux façades en  mosaïques. Mon père raconte que, de l’appartement de fonction qu’elle occupait au dernier étage de l’immeuble, la vue panoramique sur Angers était exceptionnelle!

Son fils, Adolphe, l’aîné de ses deux enfants, devint expert comptable et fut conseiller municipal de la capitale de l’Anjou dans les années soixante… C’est tout!

 

Nota 1: 

Identification des invités:

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1- Clotilde Pasquier (1902-1983), fille de Baptiste Pasquier et de Angèle Houdin, 2- Louis Eugène Bioteau, 3-Angèle Houdin(1864-), 4-Baptiste Pasquier (1858-), 5-Anne Houdin(1861-1943) sœur d’Angèle, mon arrière grand-mère, 6-Joseph Cailletreau (1859-1946), mari d’Anne Houdin, mon arrière-grand-père, 7-Marie Louise Pasquier (1893-1950) soeur de la mariée, 8-Joseph Fresnet, mari de Marie Louise, 9-Angèle Pasquier (1889-1976) sœur de la mariée, 10-Eugène Béduneau (1874-1926), mari d’Angèle Pasquier, 11-Marcel Pasquier (1892-1956) cousin de la mariée, mon grand-père, 12-Marguerite Cailletreau(1897-1986), cousine de la mariée, ma grand-mère, épouse de Marcel Pasquier, 13- Auguste Cailletreau (1892-1975) mon grand-oncle, dit « tonton Henri », 14- Eugénie Chollet(1897-1979) épouse d’Auguste Cailletreau, 15-Renée Pasquier épouse Pilet, née en 1922, fille de Marcel Pasquier et de Marguerite Cailletreau, 16- Apolline Marie Joséphine – dite « Paulette » – Angibert, épouse de Baptiste Joseph Pasquier fils, 17-Henri Cailletreau(1920-1937) fils de Auguste Cailletreau et d’Eugénie Chollet, 18-Marcel Pasquier(1920-1999), fils de Marcel Pasquier et de Marguerite Cailletreau, 19-Roger Pasquier fils de Baptiste junior et de « Paulette » Angibert, 20-Anne-Marie Béduneau (1921-2014) fille de Eugène Béduneau et d’Angèle Pasquier, 21-Marcel Béduneau (1919-) fils de Eugène Béduneau et d’Angèle Pasquier…

Les autres invités non indicés ne sont pas formellement identifiés et sont probablement des parents du marié Louis Eugène Bioteau, notamment la femme en coiffe angevine du premier rang qui est certainement sa mère…

Nota 2: Depuis la première mise en ligne de cet article en août 2015, un autre convive a été reconnu (par sa fille): il s’agit de l’homme debout à gauche sur la dernière rangée de la photographie: il s’agit de Baptiste Joseph Pasquier fils (1890-1937), le mari d’Apolline Marie Joséphine Angibert (16) dite « Paulette ».

 

 

 

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Ma mère raconte que son père Louis Turbelier (1899-1951), « petit jardinier de la Treille » à Angers dans les années trente et quarante, accordait une attention particulière aux cycles lunaires avant de procéder à ses semis printaniers ou de mettre en place ses oignons, ses plants de salade, de choux ou de poireaux.  Il prenait d’ailleurs les mêmes précautions pour rempoter, ou encore, à l’automne, au moment du bouturage ou de la taille, et a fortiori, de la plantation des arbres fruitiers.

Pour le bouturage, le marcottage ou le greffage, il y avait même,  à ses yeux, des périodes encore plus propices que d’autres – voire des conjectures ou conjonctures fastes et exceptionnelles. C’était le cas lorsque, par exemple, la nouvelle lune tombait un « 25 novembre » fête de la « Sainte Catherine », le jour de l’année où tous les bois sont réputés « prendre racine »… J’ai essayé une paire de fois : ça marche ! Enfin presque et surtout si on multiplie les précautions en protégeant les jeunes boutures des rigueurs de l’hiver qui suit…

Les petits jardiniers de la Treille - Angers années 30

Les petits jardiniers de la Treille – Angers années 30

Cette croyance dans un rôle bénéfique – et le cas échéant  – défavorable des différentes phases de la lune procédait d’une connaissance empirique rodée par des siècles de ruralité, et fondée sur des constats, des observations, des expériences heureuses ou malheureuses de générations de paysans.

Pour les jardiniers d’autrefois, les cultures maraîchères et vivrières n’étaient pas un loisir mais une nécessité vitale, car la survie au quotidien n’était pas un vain mot. C’était une préoccupation constante qui reposait exclusivement sur le succès des récoltes et la conservation des aliments. Aussi valait-il mieux mettre toutes les chances de son côté lorsqu’on souhaitait semer ou planter. D’où aussi la valeur stratégique attachée au sel, constituant principal de la saumure, solution bactéricide naturelle dans laquelle on gardait la nourriture avant l’avènement de la congélation, donc de l’électricité généralisée…

Cette fonction lunaire sur la croissance des végétaux n’est d’ailleurs peut-être pas dénuée d’explication « rationnelle » que je m’abstiendrai ici d’aborder dans le détail, mais dont je présume qu’elle doit être recherchée dans un phénomène de « marée terrestre », lié aux variations gravitationnelles imputables aux mouvements orbitaux de notre plus proche, plus massif et plus familier satellite naturel. Ce phénomène est de même essence, donc très comparable à celui des marées au bord de l’océan, mais beaucoup moins perceptible par nos sens et de moindre amplitude.

Nos anciens, à force d’échecs, de déboires – de disettes aussi – avaient progressivement mis au point une sorte de protocole pour composer avec la lune et espérer, par conséquent, un meilleur rendement de leurs cultures. Ces pratiques ancestrales étaient respectées par tous, quel que soit leur niveau d’instruction, leurs croyances ou leurs superstitions. Du côté de ma famille paternelle, mon père confirme que son grand-père Joseph Cailletreau (1859-1946), petit ouvrier agricole au Lion d’Angers apportait la même attention soutenue aux caprices lunaires que son employeur occasionnel, le pharmacien de première classe et érudit local, Henri Barbin. L’un était lettré, l’autre analphabète, mais sur ce point leur savoir était équivalent et ancré sur les mêmes convictions, parfois pimentées d’histoires de sorcellerie et de légendes du Haut-Anjou.

Que ce soit pour son minuscule lopin de terre, privatif ou pour l’entretien des plantations de la spacieuse propriété de son patron, en face de chez lui, près de la mairie du Lion , Joseph respectait avec un soin vigilant le rythme des saisons et les cycles de la lune, dont il mesurait intuitivement l’influence qu’ils pouvaient exercer sur les cycles biologiques et météorologiques.  La vie villageoise lui avait en effet beaucoup appris  – autant peut-être que l’université dont il ignorait tout – des facéties, des contretemps, des astuces ou des subterfuges imaginés par la Nature pour déjouer les plans de ceux qui cherchaient à la domestiquer… et à s’accaparer ses dons.

Indépendamment de toute influence sur la montée de sève, la lune est, la nuit tombée, l’astre le plus lumineux du ciel, notamment après le premier croissant. Elle est alors ascendante et « gibbeuse » jusqu’à l’apparition de la Pleine lune. C’était la période du mois qu’affectionnait particulièrement mon arrière-grand-père maternel Louis Venault (1861-1912) qui, du côté d’Amailloux ou de Saint-Varent dans ses Deux-Sèvres natales, ne disposait que du clair de lune, le soir très tard, pour cultiver son jardin, le long des remblais que lui concédait « généreusement » la compagnie de chemin de fer Paris-Orléans, pour laquelle il travaillait le jour comme « poseur de voies » ! En tout cas, c’est ce que racontait sa fille, ma grand-mère Adrienne dans un enregistrement réalisé en 1971 !

Depuis le 19ième siècle jusqu’au début du 20ième, on pourrait multiplier les exemples rapportés par la tradition orale familiale et transmise de générations en générations, qui confirmeraient ce rôle prêté à la lune dans le développement des cultures. Rôle qui fut à l’origine de nombreux rites et pratiques, observés scrupuleusement par nos pères, jardiniers ou manouvriers agricoles.

Cette soumission aux rythmes naturels fut partout la règle, jusqu’à ce que les progrès technologiques de la chimie organique généralisent l’usage des engrais, des pesticides et de tout ce qui pouvait améliorer les rendements agricoles, introduisant une certaine forme de déterminisme productiviste dans l’exploitation de la terre, là où auparavant il fallait s’accommoder du caractère aléatoire des déterminants naturels. Dans le même temps, les maigres cultures vivrières de nos ancêtres disparurent et l’exode rural s’accentua, dépeuplant les campagnes de leurs populations autochtones, remplacées quelques décennies plus tard par des résidences secondaires, qui deviennent à leur tour, principales, au fur et à mesure de la croissance des métropoles régionales qui transforment  les landes d’antan en lotissements banlieusards. Renvoyant de facto aux manifestations folkloriques et aux us ancestraux  sans réelle portée, toutes ces « histoires de lune »… Toutes « ces vieilles lunes!

Les engrais artificiels remplacèrent le crottin de cheval et même la bouillie bordelaise, tandis que les substances phytosanitaires et les pesticides chimiques à base notamment d’organophosphorés se subtituèrent à la purée d’ortie ou aux décoctions de marc de café et de mégots…  C’est ainsi que le dernier tiers du 20ième siècle a vu disparaître l’agriculture traditionnelle au profit de l’exploitation intensive des terres les plus fertiles, de l’abandon des autres et au détriment de la santé humaine.

J’ai personnellement en mémoire de riches agriculteurs céréaliers de la Beauce, dont la propriété était mitoyenne d’une fermette achetée par mes parents dans les années soixante-dix, qui disparurent prématurément à la suite d’étranges maladies systémiques dont les premiers symptômes se manifestaient par l’apparition de  taches sombres et rougeâtres sur leurs avant-bras qui desquamaient en permanence. Les mêmes montraient avec fierté de monstrueux engins agricoles avec lesquels ils pouvaient épandre et vaporiser des engrais et des pesticides sur des centaines d’hectares en quelques jours! Et ce, dans un paysage totalement remembré, d’où toute haie ou boqueteau avait pratiquement disparu.

Le vent a fini par tourner et – si j’ose dire – la lune et « ses vieilles lunes » reviennent à la mode !

Moins sous l’effet de Savonarole illuminés de l’écologie – qui depuis se sont sagement assis sur des strapontins ministériels – que sous celui d’une prise de conscience collective des méfaits à long terme d’un forçage sans lendemain de la nature, l’opinion publique inquiète et nostalgique d’un passé inconsidérément idéalisé, manifeste un intérêt accru pour les pratiques traditionnelles de culture. La lune est de nouveau dans le télescope des cadres moyens qui souhaitent jardiner le weekend selon les méthodes d’autrefois… D’habiles éditeurs, reprenant et copiant les almanachs et les encyclopédies populaires de l’entre deux-guerre,  proposent aujourd’hui de magnifiques bouquins savamment illustrés dans les libraires spécialisées des jardineries et des magasins de bricolage. Ils nous apprennent ou réapprennent comment cultiver derechef en se calant sur le calendrier lunaire.

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J’ai même failli acheter un de ces guides, dimanche dernier, un peu par hasard, alors que je me rendais dans une grande enseigne de bricolage de la région parisienne pour simplement signer une pétition de solidarité avec tous les travailleurs et étudiants privés bêtement d’un « travail du dimanche » rémunérateur, du fait d’une incompréhensible interdiction des pouvoirs publics et judiciaires, complices de certains apparatchiks syndicaux ! Et ce au nom du principe d’un « repos dominical » dont chacun sait qu’il n’est rien d’autre qu’une concession faite en 1905 par la République laïque aux « saintes écritures »! En dépit du « dialogue approfondi » voulu par le Premier d’entre eux, l’actuel et condescendant ministre du travail, issu de la fameuse promotion Voltaire de l’ENA de 1980, tient à son « repos dominical »…

A titre de contribution au débat, je souhaite incidemment rappeler au ministre fonctionnaire que le « travail du dimanche » comme le travail de n’importe quel jour de la semaine est toujours « contraint » dès lors qu’on est tenu pour vivre de vendre sa liberté de mouvement et de se placer sous l’autorité d’un employeur donneur d’ordres ! Ni plus, ni moins! Tout le monde n’est pas haut fonctionnaire du début à la fin de sa carrière politique… Evidemment, la crise, le chômage et la baisse du pouvoir d’achat ne frappent pas les chouchous de la République de la promotion Voltaire…Eux, ils se sont contentés de promettre la lune!

Enfin, ce ministre, si soucieux de respecter les horaires des messes, devrait aussi savoir qu’en matière de pénibilité, ce n’est pas tant le jour de travail qui compte que la variabilité perpétuelle des horaires, la sollicitation physique insupportable ou morale incessante, l’exposition à des agents ou produits dangereux, les trajets interminables dans des wagons saturés, et bien sûr, la durée hebdomadaire du travail ainsi que le nombre d’années nécessaires pour accéder à une  retraite pleine ! Sur tous ces points, on peut espérer que notre brillant professionnel de la politique et haut fonctionnaire fasse aussi la fine bouche, avant de procéder avec ses compères à des réformes qui ressemblent de plus en plus, à une sorte d’aggiornamento « molletiste » du code du travail… En d’autres termes, à sa remise en cause sous le prétexte fallacieux d’une sécurisation de l’emploi, donc de « l’intérêt à long terme » d’hypothétiques travailleurs si bien décrits dans les manuels de l’ENA ou dans les motions des gens de Solférino ! Dans cette affaire, le repos dominical  apparaît de plus en plus comme un voile de brouillard – voire un cache-sexe – sur une « vieille lune cléricale » , destiné à masquer l’opération généralisée qualifiée indûment de « progressiste » de casse méthodique de droits ouvriers acquis depuis plus d’un siècle …

Automne en Anjou. Photo Maurice Pasquier

Automne en Anjou. Photo Maurice Pasquier

En attendant, pour revenir à mon sujet, je signale que la prochaine « Nouvelle Lune » se pointera le 5 octobre 2013 à 2h34 et qu’elle achèvera son cycle, le 27 octobre à 1h42.

Pour les jardiniers de la nuit et des ténèbres, le meilleur moment pour cultiver sera probablement celui de la « Pleine Lune », à savoir, le 19 octobre à 1h 37. Auparavant – la veille par exemple – ils auront pu s’assurer des conditions météorologiques raisonnablement prévisibles ! Pour ce faire, rien ne s’oppose, après avoir consulté les almanachs d’antan, à ce qu’en complément de leurs bulletins télévisuels préférés, fondés sur des données satellitaires doublées de calculs modélisés, ils pointent le bout de leur nez dehors afin de s’enquérir de la direction du vent.

L’anticyclone des Açores sera toujours positionné – tel un insupportable moustique virtuel – sur l’aile gauche de leur nez ,  » pif au vent »…

De la sorte, si leur nez est orienté nord, nord-nord-ouest, il faudra s’en réjouir car c’est plutôt un bon présage météorologique. Les hautes pressions atmosphériques sur l’Atlantique repousseront en effet les pluies vers le nord car les masses d’air dans notre hémisphère tournent toujours et imperturbablement autour des anticyclones dans le sens des aiguilles d’une montre.  

J’y peux rien, c’est comme cela depuis la nuit des temps.

Les plus courageux ou les plus empressés des jardiniers du dimanche – encore le dimanche ! – pourront donc sûrement bêcher et biner en paix! Surtout, si simultanément, leur bon vieux baromètre au mercure « Torricelli » leur indique une évolution lente de la pression atmosphérique locale au dessus de 1013 millibars…

Je sais, c’est un peu technique… mais j’ai connu des anciens qui ne se déterminaient que sur ces indices objectifs… A un endroit donné, le diagnostic s’avère d’ailleurs assez pertinent et fiable, même avec un baromètre à ressort, car le mercure est devenu scabreux et prohibé pour les intégristes de l’écologie…

Mais attention quand même: c’est l’automne. Il vaut mieux éviter de procéder, dans un excès d’enthousiasme, aux premiers semis de printemps…même en usant de protections appropriées !

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Cette année, un hebdomadaire de télévision a eu l’excellente idée de demander à ses lecteurs de lui communiquer les documents en leur possession témoignant de l’été 1913. L’été 1913, le dernier de paix avant le cataclysme de la première guerre mondiale, et donc, le dernier de la « Belle Epoque ». Le dernier aussi d’une certaine manière de vivre héritée du 19ième siècle et aussi d’une certaine conception du monde où l’Europe, avant qu’elle ne se déchire dans une sorte d’incompréhensible suicide collectif, pouvait encore prétendre avoir le leadership de la planète et être la source de la civilisation. La guerre a mis fin à cette illusion…

Meule de moulin à Zaanse Schans (Hollande) - juillet 2013

Meule de moulin à Zaanse Schans (Hollande) – juillet 2013

C’était, il y a, tout juste, un siècle…Si proche à l’aune de l’histoire multimillénaire de l’humanité et pourtant si loin ! Entre l’année 1913 et les années 1920, le monde a été profondément modifié, non seulement du fait des ruines occasionnées par la guerre un peu partout sur le vieux continent, ou des millions de tués, de disparus ou de mutilés mais aussi par les dégâts perpétrés dans les esprits des rescapés, qui, bien que physiquement indemnes, sortaient hébétés de ce cauchemar…

Après guerre, plus personne ne pouvait vraiment imaginer ce qu’aurait pu être le « cours normal » de choses si la guerre n’avait pas eu lieu… C’est pourquoi, l’année 1913, plus que toute autre auparavant et que toute après, apparaît comme la dernière année d’une certaine « insouciance » de vivre … A tort ou à raison d’ailleurs, car tout le monde n’a pas traversé cette période perçue aujourd’hui comme antédiluvienne dans les mêmes conditions. Ainsi ceux de ma famille trimaient pour gagner leur vie et ne passaient pas leurs weekends à Deauville. Ils n’étaient pas des intimes, ni des lecteurs de Marcel Proust et leurs manières n’avaient rien de commun avec les personnages aristocratiques ou les demi-mondaines de la « Recherche du temps perdu ».

Mais quand même ! Avant 14, le monde paraissait stable et surtout prévisible, avec ses codes sociaux, ses inégalités et aussi ses certitudes. L’art de vivre du vieux monde avait atteint son apogée et peu se doutait qu’il s’apprêtait à disparaître, à sombrer dans le plus grand séisme subi par l’humanité depuis ses origines. Et de surcroît, provoqué par elle! Le plus étonnant c’est que ce bouleversement qui se profilait allait tout chambouler de fond en comble, y compris la façon de penser l’art, les sciences et la littérature… Les familles elles-mêmes furent bouleversées et durent se recomposer pour remplacer ceux qui disparurent dans la tourmente.

En 1913, peu nombreux étaient ceux qui étaient lucides. Encore plus clairsemés étaient les rangs de ceux qui entrevoyaient dans cette guerre attendue – presque espérée – contre l’Allemagne, une marche irréversible et suicidaire.

Pourtant, les aventures coloniales des Etats européens antagonistes et l’exacerbation des patriotismes revanchards et cocardiers, préfiguraient le pire. Parmi ces militants isolés de la paix, il y avait Jaurès (1859-1914), mais si seul face à la montée des périls ! Et si souvent calomnié, par l’entremise conjuguée et complice du pouvoir et de la presse. L’urgent était de le faire taire, lui qui dès 1912 s’exclamait à la Chambre des députés, dont il était un des principaux rhéteurs : « Que ferons-nous pour échapper à cette épouvante ». Et auquel répondait l’écrivain, « poète » et sous-préfet Franc-Nohain (1872-1934) dans l’Echo de Paris du 13 mars 1913 : « La France parle, taisez-vous, Monsieur Jaurès ! ». Même Charles Péguy, son ancien ami, lançait des appels au meurtre ! En France, il fallait en quelque sorte purger la défaite de 1870 et reconquérir l’Alsace-Lorraine.

Dans les provinces de l’ouest où l’influence des hobereaux d’ancien régime associée à celle du clergé masquait en partie les évolutions inquiétantes du monde extérieur et la montée des tensions internationales que confortaient les conflits coloniaux et le jeu infernal des alliances entre des grandes puissances, de plus en plus belliqueuses.

Malgré ces menaces sur la paix, qui ne préoccupaient ou ne motivaient que les classes dirigeantes majoritairement parisiennes et lettrées, la vie des gens ordinaires était caractérisée par une certaine indifférence d’avant orage. Pour mes arrière-grands-parents, où qu’ils soient, l’important c’était d’abord de survivre au quotidien. Il est vrai que l’existence n’était pas facile au Lion d’Angers pour mes arrière-grands-parents Cailletreau, modestes journaliers ne sachant ni lire ni écrire, qui vivaient au jour le jour et chichement de menus travaux de domesticité pour le compte de notables locaux comme le pharmacien érudit du village, Monsieur Barbin. Le quotidien à Saint-Varent (79) n’avait non plus rien de jubilatoire en 1913 pour mon arrière-grand-mère Clémence Fradin épouse Venault, veuve depuis deux ans des suites du décès accidentel de son mari, happé par un train, alors qu’il était poseur de voies pour le compte de la compagnie de chemins de fer Paris-Orléans. Décès d’autant plus cruel que le règlement de la compagnie impliquait qu’elle soit licenciée de son emploi de garde-barrière, réservé à des femmes mariées … à des cheminots (vivants) ! Aucun de mes arrière-grands-parents n’était fortuné. Seul, Alexis Turbelier (1864-1942), clerc de notaire, organiste et comédien paroissial amateur a quelque peu défrayé la chronique par ses prestations théâtrales culturelles et musicales. Sans qu’il en ait tiré un quelconque avantage pécuniaire, il a tout de même laissé des traces dans les souvenirs familiaux. En 1913, dans la force de l’âge, père d’une famille nombreuse et en pleine possession de son art, sa préoccupation n’était probablement pas la guerre ! Il y perdit pourtant un fils!

En fait, le peuple dans sa majorité ne souhaitait pas la guerre mais la propagande nationaliste, la même qui, en son temps, avait condamné Dreyfus, était telle qu’il ne la redoutait pas, la considérant comme une sorte de clarification nécessaire, une épreuve désagréable sans doute, mais salvatrice ! Elle eut donc lieu avec son cortège d’indicibles souffrances et elle dura quatre ans.
A la sortie, le monde n’était plus le même ! Jusqu’au sein de nos familles, le conflit avait tout remis en cause. Sur les tombes des innombrables poilus disparus, il fallut reconstruire et tisser de nouvelles alliances ou unions inattendues…
Pour la plupart d’entre nous, l’idée même de notre existence et celle de nos propres parents aurait été improbable en 1913. En effet, non seulement nos grands-parents n’étaient pas mariés mais, vivant souvent dans des localités, voire dans des départements différents, ou même dans des provinces éloignées, les chances qu’ils se rencontrent étaient minimes. C’est la guerre qui provoqua leur union par une suite de deuils, de hasards et d’enchainements de nécessités. Mon grand-père paternel Marcel Pasquier (1892-1956), originaire de Vervins dans l’Aisne n’aurait jamais eu l’occasion de rencontrer sa femme, Marguerite Cailletreau (1897-1986), ma grand-mère, native du Lion d’Angers, si ses parents avaient habité du côté français de la ligne de front et qu’il eût pu leur rendre visite au lieu de passer ses perms au Lion d’Angers chez son oncle.

De même, ma grand-mère maternelle Adrienne Venault (1894-1973), native des Deux-Sèvres, n’aurait jamais rencontré mon grand-père angevin Louis Turbelier (1899-1951), sans la guerre, qui, dans un premier temps, l’a contrainte à trouver du travail à Angers à la suite d’un conflit avec son patron deux-sévrien à propos de son frère Albert, mobilisé et tué sur le front de la Somme en 1918, et qui, dans un second temps, après s’est amourachée d’un poilu Alexis Turbelier, lui-même foudroyé par un obus au printemps 1918, finit par épouser le cadet d’Alexis en 1921.

Ce schéma insoupçonnable en 1913 fut classique et concerna de multiples familles après 1918. Dans tous les cas, l’avenir fut fécondé sur les ruines de l’ancien monde !

A la différence de l’été 1914 qui est demeuré dans les mémoires comme un été chaud, l’été 1913 fut plutôt maussade, précédé par un printemps froid ponctué de gelées tardives jusqu’en avril et mêmes de fortes inondations dans le midi …
En juin 1913, un orage inonde la ville de Toul et toutes les récoltes de la région sont détruites. D’autres orages destructeurs se produisent en Lorraine, parfois associés des tornades.
En juillet le temps est automnal et, notent les chroniques d’époque, la température maximale du mois dépasse rarement 25°. Autrement dit, le dernier été de paix fut pourri ! Mais heureux (ou presque)!

Je m’en voudrais de conclure ce petit billet d’été 1913 sans saluer une de mes tantes par alliance Mireille G. qui dans sa maison de retraite périgourdine va fêter ses cent ans le 22 août prochain … Je l’ai connue, il y a quarante ans, à l’aube de sa retraite. Entre temps, elle a parcouru le monde … Et dans ses souvenirs de petite fille restaient gravés des événements datant de l’armistice de 1918 dans sa ville, Sarlat, comme le retour des poilus … ou l’arrivée des blessés accueillis dans le Périgord Noir pour s’y refaire une santé…
A coups de « frotte à l’ail », de confits et de foies gras, on peut traverser sans ambages un siècle… Bises à vous, Mireille, qui, dans les années 80 au cours des vacances de Pâques ou pendant les congés d’été nous a, si souvent et si bien, reçus chez vous à la Gendonie.

Décidément le chiffre « cent » est de saison puisque ce billet est le centième depuis l’ouverture de mon grenier à anecdotes, il y a deux ans !

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Dans un de mes derniers articles, j’évoquais avec un brin de mélancolie le temps de ma jeunesse, celui des années cinquante et soixante du siècle dernier, et j’annonçais que, dans l’esprit de mes chroniques familiales  je m’attarderai « prochainement » sur un épisode à la fois amusant et touchant relatif aux conditions d’acquisition en 1959 d’une automobile, « traction 15 chevaux Citroën » par mon oncle Marcel Pasquier (1920-1999), en m’appuyant sur les souvenirs de son fils aîné Jacques Pasquier.

Cette histoire toute simple m’avait non seulement ému mais elle m’était en outre apparue assez représentative d’une époque aujourd’hui révolue où la débrouillardise, le talent et le courage constituaient des atouts  – au quotidien-  pour les gens modestes qui aspiraient à une vie plus agréable. Sans grand discours et sans aigreur à l’égard d’une société qui était loin d’être parfaite, ils prenaient leurs responsabilités sans nécessairement revendiquer une prise en charge sociétale de leurs difficultés et sans attendre passivement de la collectivité qu’elle leur donne ce qu’elle ne peut, de toute manière, avoir vocation à  donner, à savoir, la joie de vivre dans la prise de risque et la liberté des choix… Elle montre enfin que ces gens se référaient à une conception exigeante de la morale, souvent motivée par leur conviction religieuse ! En d’autres billets, j’ai qualifié de « foi du charbonnier » cette foi que même les déceptions les plus douloureuses ne remettaient pas en cause !  Et qui pouvait en quelque sorte se résumer en « Aide-toi, le ciel t’aidera »…

Qu’on partage ou non cette conception de la transcendance, elle force le respect lorsqu’elle était portée par d’honnêtes gens, comme c’est le cas ici. Et force est de constater qu’elle fit ses preuves, non pas tant pour la vision rassurante qu’elle inculque de l’au-delà que par ce qu’elle a permis de construire ici-bas d’un point de vue culturel, politique et moral. Elle porte notre mémoire jusqu’à notre histoire. Quoiqu’en pense aujourd’hui l’opportuniste et couard législateur européen! Même si d’autres chemins agnostiques – que je préfère emprunter – permettent sans doute d’atteindre des résultats comparables…

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Bref, voilà l’histoire… « Il était fois »…

1959. D’un commun accord Marcel Pasquier et Eliane, née Landouzy, son épouse, décidèrent d’acheter une voiture, en l’occurrence une « traction avant ». C’était leur première voiture, donc, par nature, l’événement était considérable ! Cependant, il ne pouvait s’agir que d’une «occasion », car la production de « tractions » avait été interrompue en 1957 quand Citroën lança la fameuse série des DS. La « traction » sur laquelle le couple jeta son dévolu, était un véhicule robuste entré dans la légende pendant la guerre. Conçue avant-guerre, quai de Javel, et de couleur noire, elle était gourmande en essence, surtout lorsque le « carbu » était mal réglé. Il est vrai que c’était avant le choc pétrolier des années soixante-dix. Malgré tout, dans ces conditions,  il valait mieux s’y connaître un peu en mécanique, pour l’entretenir sans dépenser une fortune car toutes les tractions du « marché » étaient forcement anciennes. C’était le cas de celle de Marcel !

Ces obstacles technico-économiques, qui en auraient rebuté plus d’un, apparurent secondaires à mon oncle et à son épouse, de même, qu’à leurs enfants, qui entrevoyaient la perspective alléchante de futures balades dans la région et de trajets facilités vers Angers. En outre, Marcel, professeur d’ajustage et de mécanique au collège technique Saint Joseph de Baugé était tout-à-fait qualifié pour jouer les garagistes amateurs, autant qu’il le faudrait. La confiance était donc de mise et le projet soulevait l’enthousiasme de tous car dans ces années-là, la possession d’une voiture marquait la conquête d’une liberté nouvelle, refusée aux générations antérieures : celle de se déplacer sans contrainte où bon (nous) semble !

Avec le recul des années, ce n’est pas faire injure à Marcel et Eliane que de dire avec beaucoup de tendresse qu’ils formaient un couple assez représentatif de ces foyers du Haut Anjou – du Baugeois dans le cas d’espèce – qui dans cette période clé de notre histoire contemporaine, entrèrent progressivement et sans réticence dans la modernité en restant fidèles à leurs traditions familiales, aux convictions religieuses de leurs pères, et sans oublier la convivialité ainsi que le plaisir d’être ensemble. C’est dans ce cadre qu’il faut lire le témoignage de leur fils Jacques, que je me limite à reproduire ici, car il confère la saveur de l’authenticité à cet humble récit qui, sans cela, ne serait rien d’autre qu’un mémoire un peu prétentieux de sociologie appliquée à une famille des provinces de l’ouest au milieu du 20ième siècle. C’est aussi une sorte d’hommage filial à ses parents…et, en ce qui me concerne à mon oncle et ma tante !

Lorsque Marcel et Eliane achetèrent leur première voiture, leur ambition n’était pas tant de parcourir la France via la célèbre nationale 7 pour rejoindre la Côte d’Azur, ou même la nationale 23 depuis Angers vers les plages de l’Atlantique, que de faire des balades dominicales dans la campagne baugeoise. Et aux beaux jours de dresser la table du pique-nique familial en forêt de Chandelais, au carrefour du Roi René, là où autrefois le duc d’Anjou chassait à courre.

A la fin des années cinquante, la forêt de Chandelais qui n’est qu’à quelques kilomètres de Baugé sur le territoire de la petite commune du Guédéniau, était moins fréquentée qu’aujourd’hui , mais les baugeois en avait déjà fait un lieu de prédilection et de détente, les dimanches de printemps ou d’été. C’était l’époque où ne vivant pas dans l’obsession d’un exercice physique obligatoire pour conforter le mythe d’une jeunesse éternelle, on ne culpabilisait pas en se promenant en voiture. Le vélo et la marche à pied avaient plutôt une vocation utilitaire pour se rendre au travail durant la semaine! Et la course à pied par nécessité, lorsqu’on était en retard !

Pour ma part, je persiste à adhérer à cette philosophique hédoniste de la santé sans trop dissiper d’énergie musculaire, en dépit des injonctions de mes modernes médecins qui s’échinent en vain à vouloir me faire gambader à travers bois et landes, après avoir ingéré au moins cinq fruits et légumes par jour ! Autres temps, autres mœurs !

Selon Jacques, son fils, le professeur Marcel Pasquier n’était pas à proprement parler un « fervent du kilométrage » en voiture. Mais, pour lui, emprunter son auto pour franchir les cinq kilomètres qui séparent Baugé de la Forêt de Chandelais, faisait partie intégrante de son loisir et du contentement qu’il éprouvait à piloter! Le véhicule automobile était perçu comme un élément de l’art de vivre et de se déplacer de manière autonome et à son rythme. Heureux temps où la notion de « radar » ne concernait guère que la défense antiaérienne et la navigation en haute mer sans considération d’abondement du budget de l’Etat !.

La voiture acquise par Marcel – une Citroën 15 cv – était superbe. Du moins à ses yeux  d’adulte émerveillé redevenu gamin, face au jouet convoité. Dans la réalité, la « mariée » avait déjà quelques heures de route ! Disons pudiquement qu’elle avait un âge « certain ». Il s’agissait d’une occasion un peu ancienne, puisque son précédent propriétaire avait inscrit sur la carte grise réglementairement barrée, que le véhicule était destiné à la récupération de pièces ! Donc grosso modo, à la casse…

Aussi avant toute chose – et surtout avant de prendre la route, fallait-il la remettre en état, c’est-à-dire procéder à une sérieuse révision et corriger les outrages des ans et des kilomètres ainsi que de agressions des nids de poule et des incidents divers qu’elle avait dû subir. Marcel en était conscient et comme c’était un homme prudent et avisé, doublé d’un père de famille responsable, il savait qu’il devrait au préalable mettre les mains dans le cambouis !

Féru de mécanique, comme ses deux oncles Cailletreau qui en avait fait leur métier, il mesurait ce qu’il fallait réparer et comment y procéder. A en croire les confidences de son frère – mon père – la mécanique s’apparentait chez lui à une sorte de don familial génétiquement transmis par la lignée maternelle ! Moi, qui suis aussi issu de cette souche, je n’ai guère reçu en héritage que la maîtrise approximative de quelques actes de bricolage élémentaire pratiqués autrefois sur mon antique Vélosolex. Rien de plus !

Autre trait de caractère de Marcel: en matière d’automobile, il ne tolérait que la « perfection » ! Même pour un véhicule neuf, il fallait absolument qu’il s’enquière avant de prendre le volant, du comportement du moteur, des modalités de rapport de transmission de la « boîte de vitesses » et des conditions de freinage ! Et ce, autant par conscience professionnelle que par plaisir!

Dans le cas présent, ce n’était pas tout-à-fait du luxe ni de la coquetterie d’esthète, car la « belle » traction avait vraiment besoin, non seulement d’être vérifiée, mais réparée. Il fallait aussi gommer les défauts de carrosserie détectés à l’achat et « débosseler » les saillies de la tôle à coups de marteaux et « beaucoup d’huile de coude » ! Pour Marcel, l’auto, c’était aussi une part de rêve ! Et par conséquent, il devait la choyer et la peaufiner. Jacques, son fils, alors âgé de dix-sept ans, s’en souvient avec un certain spleen, car il fut largement mis à contribution pour cette opération de « bichonnage ».

Concrètement, un coin du préau du collège Saint-Joseph à Baugé fut squatté et transformé en atelier de garagiste et de carrossier, où le père et le fils – le fils sous la direction du père – passèrent l’essentiel de leur temps libre pendant plusieurs semaines. Ils vérifièrent côte à côte ce qu’il fallait vérifier, c’est-à-dire, à peu près tout, repeignirent ce qu’il fallait repeindre, en particulier les pare chocs qu’ils remplacèrent, ils réglèrent et vidangèrent les organes qui le réclamaient. Tout ou presque avait été démonté et remonté jusqu’à ce que la voiture atteigne le niveau d’excellence optimal, conforme aux souhaits de Marcel et aux exigences de sécurité exigées pour une berline familiale.

Au final, le salaire de la sueur avait fini par payer et permis d’atteindre le résultat escompté : la voiture était magnifique et brillait de mille feux ! Vu de l’avant, ce n’était que du chrome étincelant, la calandre, les klaxons, les optiques des phares, les rétroviseurs aux portières, tout était devenu rutilant. Le « pare chocs avant » avait été repeint en gris métallisé ! Vu de l’arrière, la traction-avant de Marcel avait la particularité « optionnelle » de posséder une malle surajoutée par son précédent propriétaire pour probablement disposer d’un volume supplémentaire dans l’habitacle et jouir d’un maximum de commodités.

A juste titre, ils étaient fiers de leur travail et de leur voiture. Encore aujourd’hui, Jacques souligne que  la  caractéristique principale de la traction était sa suspension arrière en alliage légers, inventée pour Citroën par un ingénieur génial, Jean Albert Grégoire (1899-1992), celui-là même qui avait imaginé la voiture électrique Tudor, et qui, en septembre 1942 avait, parcouru avec elle, la distance Paris-Tours à la barbe des Allemands, en battant le record de distance sur route sans recharge des batteries : 225 kilomètres à une moyenne de 42,32 km/h.

Ce même ingénieur fut le pionnier des voitures en aluminium et participa aux études de la première Dyna Panhard. Très prolifique, il conçut au début des années cinquante, avec l’aide de la Société de construction et d’équipements mécaniques pour l’aviation, une des premières voitures propulsées par une turbine à gaz, réalisée pour battre des records.

Marcel et Jacques avaient désormais le sentiment d’appartenir un peu à cette confrérie des passionnés de voitures et à cet univers des pionniers … par leur traction interposée !

Ils jugèrent en tout cas que leur 15Cv était bonne pour le service. Mais le plus dur, d’ordre juridico-administratif restait à surmonter : la faire immatriculer car son précédent propriétaire l’avait transformée en épave lors de la vente du fait de la mention portée sur la carte grise.

Evidemment, la déception fut grande de constater qu’en dépit du travail fourni, la magnifique 15 Cv entièrement rénovée, n’était pas autorisée à rouler, faute de papiers en règle ! Et de surcroît, il n’était pas évident qu’elle puisse les obtenir aisément, sans se soumettre à la procédure longue et couteuse du passage « aux Mines ».

C’est alors qu’Eliane qui jusqu’à alors était en retrait de la phase « mécanique » prit les choses en main, c’est-à-dire sa motocyclette à transmission par courroie, et se rendit dans les services de la préfecture à Angers pour tenter de convaincre que la voiture était en parfait état pour prendre la route. Il faut croire qu’elle fut suffisamment éloquente et persuasive, puisqu’effectivement elle réussit à obtenir le fameux sésame, à savoir la carte grise !

Ouf !

En fait, Eliane n’attribua pas ce miracle à ses mérites ni à ses propres talents oratoires ou à sa faculté de convaincre, dont elle n’était pourtant pas dépourvue et dont je peux moi-même témoigner, mais à l’intercession de la Vierge Marie. Très croyante et fervente catholique, elle avait en effet placé sa famille sous la protection de la Vierge. Laquelle manifestement semblait avoir influencé favorablement les ronds de cuirs préfectoraux et sans doute aussi les fonctionnaires du service des Mines ! C’est la raison pour laquelle, en remerciement, elle décida que le premier « grand » voyage de la belle traction serait la cathédrale de Chartres, lieu de pèlerinage dédié à « Notre Dame » ! La cathédrale de Chartres, qui a inspiré tant de mystiques et d’écrivains, comme notamment Charles Péguy !

Cette expédition n’était pas le bout du monde chrétien et l’exploit n’apparaissait pas insurmontable, car même à l’époque où il n’existait pas d’autoroutes, le trajet de Baugé à Chartres n’excédait guère plus de 200 km sur des routes malgré, tout carrossables, bien que dangereuses car souvent bordées de platanes !

Dans l’engouement de ce divin coup de main, il fut décidé de procéder à l’action de grâce prévue un dimanche, en partant dès potron-minet et en rentrant dans la nuit au bercail baugeois !

Le jour-dit – « le grand jour » – toute la famille était prête pour se lancer dans cet ex-voto routier et savourait d’avance cette belle aventure. Comble de chance, la radio annonçait du beau temps ! La famille était presque au complet : huit ou neuf personnes prirent place dans la traction ! C’était serré mais ils se tenaient chaud.

Bien sûr, Marcel, seul à être titulaire du permis, était au volant. L’évènement revêtant un caractère historique, il n’appréciait guère que les enfants bavardent, risquant ainsi de perturber sa conduite. Outre qu’il souhaitait vérifier à l’ouïe, le bon fonctionnement de la mécanique, en écoutant religieusement le cliquetis des culbuteurs du moteur, il s’inquiétait  du moindre bruit insolite et, de temps en temps, posait des questions à son fils pour conforter son diagnostic. Généralement d’innocuité ! Cet échange le tranquillisait, et lui permettait de partager avec un interlocuteur compétent et de confiance, son fils, ce qui était pour lui un plaisir, écouter vivre sa machine ! L’extase!

Eliane avait pris place sur la banquette arrière, tentant de faire respecter comme elle le pouvait – et souvent en vain – la consigne de silence du conducteur, qui en principe s’imposait à tous, même aux plus deux plus petits qui n’étaient alors âgés que de sept et six ans. Probablement d’ailleurs que le taux d’occupation du véhicule excédait la norme du constructeur,  mais, « heureusement » c’était très antérieur au port obligatoire de ceintures de sécurité…et ce type d’infraction n’était pas relevée, à supposer même qu’elles fussent imaginées.

A la rigueur, le facteur limitant aurait pu être le poids des passagers à transporter, mais, comme le précise Jacques,  « la belle Citroën était une automobile qui, de par son poids et la puissance de son moteur « six cylindres », aurait pu en exagérant à peine, tirer un char d’assaut » !

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De très loin, la tension nerveuse monte lorsque la joyeuse troupe aperçoit les flèches de Notre-Dame de Chartres qui dominent le plateau beauceron et fixent le cap aux voyageurs. Enfin, en milieu de matinée, la Citroën stationne sur l’austère parvis de la cathédrale et Eliane peut mettre un cierge près de l’autel de la Vierge et lui rendre grâce au travers d’une petite oraison de circonstance.

Midi sonnant, après la visite de l’imposant monument, merveille de l’art gothique, il fallut penser à se restaurer. Eliane avait tout prévu et comme à son habitude, avait préparé un plantureux pique-nique, car elle savait faire la part des choses entre les nourritures spirituelles qui rassasient l’âme, et les mets destinés à combler les papilles et qui remplissent les estomacs affamés.

Cependant, selon elle, un pique-nique n’était réussi que s’il respectait certains rites, notamment celui de dresser le couvert sur une nappe posée à même le sol dans un endroit convenablement choisi, tranquille et par conséquent propice à une restauration sereine, détendue et joyeuse. Ces critères pouvaient autrefois être assez aisément réunis en bordure des routes, sur les places des villages ou dans les chemins creux verdoyants : ce n’est plus guère possible actuellement du fait de la réglementation, sauf dans des aires spécialement aménagées des autoroutes ! Dommage, car c’est un pan de l’art de vivre qui a disparu au profit des fastfoods.

Pause sur le bord de la route de Vaulandry avec La 11cv

Le repas pris, il a fallu envisager le retour vers Baugé ! Après que tous eurent repris leur place, le moteur démarra au quart de tour à la satisfaction de  Marcel qui nourrissait cependant en son for intérieur une sourde inquiétude. En effet, en arrivant à Chartres, il avait observé que ça chauffait un peu ! Toutefois, il s’était, dans un premier temps rassuré en mettant cette surchauffe « anormale » sur le compte du surpoids de l’équipage.

Et donc, c’est sans trop d’appréhension qu’il entama le chemin du retour, roulant sans discontinuer durant une trentaine de kilomètres sur la nationale 10, jusqu’à ce qu’une de ses petites filles commence à se plaindre d’une envie pressante, bien compréhensible après le repas !  Marcel qui n’appréciait pas de devoir interrompre sa route, estimant en outre que ce type de problème devait être réglé avant le départ, fit, dans un premier temps la sourde oreille… Jusqu’à ce que sa femme intervienne, lui enjoignant face à l’urgence de s’arrêter au plus vite ! En « bon père de famille » il s’exécuta non sans – probablement – maugréer, et stationna sa voiture en pleine côte sur le bas-côté.

Une fois la fillette soulagée, tout le monde se réinstalla, mais, alors que le démarreur fonctionnait normalement, le moteur refusa obstinément d’embrayer et « resta muet comme une carpe ». Sous les capots, l’eau du radiateur était en surchauffe.

C’était la panne tant redoutée et de surcroît, le véhicule était garé à mi-pente d’une côte sans visibilité. En apparence, au milieu de rien ! La guigne !

Tandis que Jacques, le fils ainé envoyé en reconnaissance, découvrait qu’heureusement, il y avait un village à proximité immédiate, Marboué, et de nombreuses de maisons bordant la route traversière, Marcel, le nez dans son moteur, constatait une anomalie de distribution et un dysfonctionnement de l’allumeur.

La décision fut alors prise de mettre toute la famille à contribution pour pousser le véhicule jusqu’au sommet et ensuite de le laisser descendre en roues libres jusqu’au Marboué. Malgré le nombre de bras réquisitionnés, l’opération fut une vraie galère en raison de la montée assez raide. Mais, la chance finit tout de même par pointer le bout de son nez : à l’entrée du bourg, il y avait un garage et … justement, un garagiste qui rentrait chez lui après avoir assisté dans un village voisin à un concours dominical de tir à la carabine sur cible, auquel participait son fils !

Le diagnostic de Marcel est confirmé par le professionnel : il s’agit bien d’un problème de distribution, dû à la chaîne  qui s’est certainement « détendue » ! A l’inverse des pèlerins de Chartres qui, eux, sont plutôt « tendus ». L’ambiance est crispée et morose ! D’autant que Marcel doit assurer ses cours au collège le lundi et qu’en principe, tous les enfants sont censés aller à l’école…

De toute façon, il n’y a pas d’autre choix que de changer la chaîne de distribution essentielle pour le bon fonctionnement du moteur car c’est elle qui permet de synchroniser les mouvements des soupapes et des pistons. Sa rupture pouvant entraîner de graves dégâts dans le moteur, il n’est pas possible de surseoir à son remplacement lorsqu’elle est défaillante. Et celui-ci n’était pas réalisable avant le lendemain lundi midi, car non seulement il fallait disposer d’une pièce « neuve » mais, sur la 15Cv, la courroie de distribution n’était accessible qu’après la dépose du moteur.

Marcel contrarié proposa alors d’avancer le travail en préparant la dépose de la mécanique, pour que la réparation puisse intervenir dès le lendemain matin, « aux premières lueurs du jour » C’est ainsi que Jacques et son père, revêtus d’un bleu de travail prêté par le garagiste engagèrent « le déshabillage du moteur »…Ils y passeront une grande partie de la nuit, ne dormant guère plus de deux heures dans la seule chambre d’hôtel libre du village qu’Eliane avait réussi à réserver pour mettre à l’abri sa famille, en particulier les enfants !

« A la guerre comme à la guerre ! »

En début de matinée, Marcel, Jacques, et deux autres larrons soulevèrent le moteur, le déposèrent au sol et enlevèrent le carter de la chaîne abîmée. Restait à attendre le retour  du patron parti dès l’aube à Châteaudun (Eure et Loir) pour se procurer une nouvelle chaîne de distribution.  En fin de matinée tout était prêt, la nouvelle chaîne posée, la distribution recalée et il ne restait plus qu’à payer ! Et remercier tous ces gens de cœur qui avaient compris la détresse de ces naufragés de la route et avaient tout mis en œuvre pour les dépanner au plus vite et les réconforter. Un exemple de solidarité concrète loin des protestations emphatiques actuelles, des pétitions de principe des multiples « associations de défense » , des engagements « main sur le coeur » des professionnels de la charité, des contentieux mémoriels, des promesses non tenues, des détournements d’aumône publique ou des fausses compassions des marches blanches… Un simple exemple de personnes qui se refilent un coup de main, sans rien exiger en contrepartie de leur générosité spontanée qu’une reconnaissance discrète et amicale !

La petite troupe est finalement repartie joyeuse pour Baugé, quittant Marboué, « petit village d’accueil temporaire », sans trop de regret mais avec de nouveaux amis et après que Marcel, consciencieusement, eut  averti sa hiérarchie de l’école de son absence. Tristement d’ailleurs, car pour lui, faire manquer les cours à ses élèves était un déchirement.

Sur la route du retour, il n’eut d’ailleurs pas à élever la voix pour faire respecter le silence, car les paupières étaient trop lourdes du sommeil en retard.

Epilogue : Un dimanche après-midi alors que la famille était réunie au domicile familial de la rue Pasteur à Baugé, on sonne : c’était le garagiste de Marboué qui venait d’acheter un garage à Château-du-Loir à une quarantaine de kilomètres et qui avait décidé de rendre une petite visite d’amitié à ses clients d’un dimanche à Chartres !

La conclusion et la morale de cette histoire, je l’emprunterais volontiers à Jacques qui m’écrivait à ce propos : «  un grand souvenir pour moi au point de vouloir le coucher sur papier pour que mes enfants, mes neveux, mes cousins puissent savoir ce que pouvait être la vie de famille au temps où il n’y avait pas de télé et où posséder une voiture était un luxe. »

J’y ajouterais pour ma part, malicieusement, que ce récit apporte, de mon point de vue, la démonstration éclatante que Notre Dame de Chartres, du haut de son nuage céleste, n’appréciait probablement pas les « tractions avant ». La firme Citroën  a bien fait, il y a plus d’un demi-siècle, d’en interrompre la fabrication !

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