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Lorsque, en raison simplement de son âge, on parvient à l’automne de sa vie – « le troisième âge » selon les spécialistes institutionnels de la litote ou de l’euphémisme – on sait d’instinct que l’ultime grand rendez-vous, l’inévitable rencontre avec la Camarde, sans armes ni bagages, n’est ni une utopie, ni l’expression allégorique d’une virtualité mais bien une certitude, à tout le moins, une perspective, avec laquelle il va falloir désormais composer. Un jour, « le plus tard possible » selon l’expression consacrée, il nous faudra l’affronter sans d’ailleurs la moindre chance de succès, car c’est la règle du jeu un peu pervers de la vie; celui auquel nous fûmes naguère conviés et dont nous nous crûmes longtemps les maîtres, alors que nous n’étions que des pions ballottés et déterminés par les circonstances.

Certains épisodes inconfortables, encore heureusement transitoires mais désormais plus fréquents, se chargent d’ailleurs de nous rappeler « à blanc » cette conjoncture qui d’ailleurs nous octroie périodiquement l’occasion d’apprendre à distinguer une banale extrasystole d’un angor annonciateur d’ennuis plus déroutants! Et ce, tout en « taillant une bavette » avec les personnels médicaux des centres hospitalo-universitaires publics de notre beau pays, désormais en grève permanente! Ils étaient réquisitionnés à Saint-Nazaire en août, ils le sont toujours à Boulogne-Billancourt en janvier de l’année suivante!

Auparavant éblouis par un monde entièrement voué au culte du jeunisme, nous nous rendons compte désormais que ce que nous percevions jusqu’à présent comme une lointaine abstraction, devient progressivement une réalité tangible. Nous mesurons en effet que le temps passe au fur et à mesure que notre environnement de jeunesse se transforme et s’effrite, que les rangs de nos entourages s’éclaircissent et que notre santé fragilisée exige qu’on la bichonne. Et que les sacro-saintes « valeurs » auxquelles nous nous référions sont devenues des objets de rigolade et d’incessante dérision!

La « relativité existentielle » de notre propre bail passe alors pour une évidence, alors qu’on s’amusait, il y a peu, à se croire indestructibles! Donc éternels…

En principe, nous savons tout cela depuis fort longtemps. Nous avons même disserté dessus, mais maintenant que nous sommes presque en première ligne, c’est une autre histoire. Désormais réduits, malgré nos propres dénégations et surtout celles, bienveillantes, de nos proches, à préserver nos maigres acquêts, nos projets de vie n’ont plus tout-à-fait la même saveur que les parfums des aventures d’avant! Ils se bornent à espérer que ce dernier hiver dont nous ignorons l’échéance, ne soit ni trop précoce ni trop long, et surtout, pas trop rude. Pas aussi cruel, en tout cas, que celui enduré par ceux que nous aimions et qui sont partis! Les plus lucides d’entre nous en viennent à former le vœu de « réussir leur mort » avec la même ardeur qu’ils ou elles ont mise auparavant à conduire une existence enthousiasmante. Ainsi s’exprimait une amie de mes parents (« d’un certain âge ») alors que nous cheminions de conserve au retour des obsèques de l’un d’entre eux.

Aucune tristesse, aucun regret, aucun remord n’ont néanmoins lieu d’être associés à notre inéluctable sortie de scène, ou à ses manifestations préalables, qu’on appelle, les stigmates de la vieillesse. C’est le lot commun. Peu plaisant, ce n’est pas injuste! En revanche, c’est le moment où, par la force des choses, sans d’ailleurs y prendre garde, nous sommes amenés à nous dépouiller à bas bruit de ce que nous considérions hier comme primordial et qui désormais nous semble de second ordre.

Ainsi en est-il de la plupart des idéologies auxquelles nous avons ingénument adhéré, ou des outils de prêt à penser de toutes natures, qu’on nous a inculqués au cours de notre apprentissage de la vie. Seule notre passion de la liberté demeure intacte alors que précisément ses différents degrés semblent se dérober sous nos pas! Au total, rien n’échappe à ces tris drastiques auxquels nous procédons dans le grenier devenu la casse de nos illusions perdues et de nos vaines espérances. Ces « tris » sélectifs sont d’ailleurs de mode: c’est le seul réel et étrange mot d’ordre compréhensible, ponctué du rituel et obligé « Salve Planetam », qui semble émerger des balbutiements puérils écolo-philosophiques de ce vingt-et-unième siècle naissant. En ce sens, nous sommes « branchés », bien qu’une grande partie de ces « idées reçues » dont nous nous défaisons sans grande nostalgie sinon de nous-mêmes, rejoigne en vrac la poubelle noire des déchets non recyclables!

Ces abandons parfois déchirants de nombre de nos chimères théorétiques d’antan sont probablement le prix à consentir pour aborder cette dernière étape avec la sensation de retrouver une sorte de pureté originelle comme si à l’approche des rives du Styx, les dérobades et les faux-semblants ne semblaient plus de mise. Mais ne s’agit-il pas, là encore, d’un mythe de reconquête d’une liberté d’être que des forces destructrices nous refusent ?

Quoiqu’il en soit, cet inventaire discriminatoire avant liquidation totale a au moins le mérite de nous conforter dans l’idée qu’on a réellement vécu. Le jour venu, il permettra peut-être, de tirer sa révérence sans trop de déception et sans autre question que celle de savoir pourquoi il nous a été donné de vivre, plutôt que l’inverse, eu égard à la multiplicité des options possibles d’organisation du « réel » et de la matière. Pourquoi sommes-nous devenus ce que nous sommes, plutôt que rien? Pourquoi, ayant été bien vivants, ne fûmes-nous pas quelqu’un d’autre!

Ce grand ménage ou si l’on préfère, ce vide-greniers intime, n’épargne rien ni personne. Certains personnages qui nous ont accompagnés, prennent du relief, d’autres à l’inverse qui nous ont bernés, ne résistent pas à l’épreuve du temps alors que nous les avons jadis adulés…Nos affinités électives, nos commerces d’affection, nos déclarations d’amour ou d’amitié, d’apparence si durables, ne sont-ils pas en réalité que les fruits d’un facétieux hasard et d’une nécessité qui nous échappe, fécondés par des rencontres opportunes – voire opportunistes – parmi des myriades d’autres éventualités?

Que restera-il à l’issue de ce lessivage en cours, une fois rejetés tous les catéchismes ou bréviaires, et abandonnées les convenances ?

Il restera sûrement ce qui, fondamentalement, a discrètement orienté notre vision du monde et influé sur nos modes de pensée, tels des invariants « culturels » de structure dont on ne saurait vraiment se défaire. Ceux à l’aune desquels on se reconnaît vivant au milieu des nôtres et qui constituent l’ossature de notre identité!

Quelques lieux relèvent de cette catégorie, en particulier ceux qui nous ont vu naître et qui servirent d’écrins à nos premières émotions ou sensations. Pour ma part, il s’agit d’Angers, du Val de Loire et de l’Anjou, où, pourtant, je n’aurai vécu au total qu’un peu moins d’un quart de mon existence! Mais il faut croire qu’il en est du temps de l’enfance comme d’un sommeil réparateur, celui d’avant minuit compte double!

Il restera des visages d’êtres aimés! Ceux de nos proches et très proches, de celle qui nous a supportés des décennies durant, de nos enfants et petits-enfants, lestés pour le meilleur ou pour le pire, de notre hérédité. Et une petite poignée d’amis qui, se jouant du temps qui passe ou de l’éloignement, sont demeurés fidèles. Il restera aussi probablement le souvenir empoussiéré des malentendus et des incompréhensions qui émaillent douloureusement toutes les relations humaines! Et que seule la mort peut définitivement effacer! D’indicibles et secrètes blessures aussi! Et des souvenirs de périodes heureuses où le monde consentait à nous appartenir!

Enfin, quelques personnages clés surnageront sûrement, hors du cercle étroit de nos proches, sans qu’on sache toujours pour quel motif! Ils auront été épargnés de l’usure du temps et des modes. Ils auront échappé aux multiples aggiornamentos dont notre époque raffole et dont nous fûmes parfois les complices.

Ils seront sortis indemnes des procès anachroniques que les imprécateurs et moralisateurs de toutes observances ne cessent d’instruire à l’encontre du passé et de ceux qui l’ont incarné, au motif qu’ils ne correspondent plus aux codes actuels d’une prétendue modernité.

La plupart de ces rescapés de la mémoire ne furent jamais mes maîtres à penser, ni même des référents ou des médiateurs pour surmonter la difficulté de vivre. Le seul point commun de ces fantômes toujours bien vivants dans mon esprit, est d’être demeuré, là, à mes côtés, tels des balises ouvrant des issues optionnelles à travers le brouillard et les incertitudes d’un présent perpétuellement renouvelé. Ils furent des moments de mon histoire et le ferment qui irriguèrent mon imaginaire! Je présume qu’ils seront certainement là, le jour où le néant m’absorbera…

Dans mon univers ainsi épuré, figure le sculpteur et statuaire angevin Pierre-Jean David d’Angers (1788-1856).

David d’Angers à Rome – 1811

David d’Angers n’est pas le seul occupant de ce panthéon personnel! Il y voisine avec d’autres personnalités remarquables qui pour un motif ou un autre, ont influé, sur ma vie, sans jamais s’y substituer et parfois à contre-emploi de leurs talents. De manière inattendue quelquefois!

On y trouve ainsi indifféremment, cohabitant en bonne intelligence et formant un prestigieux plateau:

Albert Einstein (1979-1955), l’homme de la relativité du temps et de l’espace et le père chagriné de la mécanique quantique,

Emilie de Breteuil (1706-1749), la grande dame de l’énergie cinétique, qui fit baptiser ses enfants dans l’actuelle salle des accords de Grenelle, tout en croyant démontrer que Dieu n’était pas nécessaire à la marche du monde, et Voltaire (1694-1778) son compagnon inconsolable en amour et en philosophie,

Jean Jaurès et Georges Clemenceau, mes références républicaines absolues et, selon moi, indissociables,

Marcel Proust (1871-1922) qui sut décrire si somptueusement le dandysme et inocule le plaisir d’écrire,

Arthur Rimbaud (1854-1891) qui m’a fait admirer l’incompréhensible,

Michel de Montaigne (1533-1592), l’ami du sarladais Etienne de la Boétie (1530-1563), que j’espère n’avoir pas trop déçu ni trahi,

Joachim du Bellay (1522-1560) l’infortuné et torturé poète du petit Liré et l’homme du lycée angevin de filles,

La surprenante et délicieuse Louise de Mecklembourg-Strelitz dite la « Reine Louise de Prusse »(1776-1810) pour sa beauté ravageuse, son destin tragique et sa résistance à Napoléon 1er, ainsi que pour son étonnante faculté, deux siècles après sa disparition à susciter d’irrépressibles passions dans son mausolée du château berlinois de Charlottenbourg,

Le « bon » roi René (1409-1480), évidemment, l’incontournable duc d’Anjou, protecteur des arts et roi des deux Sicile,

Le Jacques Brel de « Je suis un soir d’été », d' »Amsterdam » et de ses putains, Georges Brassens pour toute son oeuvre, Léo Ferré « Avec le Temps » et la chanteuse Barbara pour « Il pleut sur Nantes« , etc.

Sans oublier Marie Curie (1867-1934) dont j’ai percé jadis le secret du cercueil, non plus qu’Ilse Meitner (1878-1968), la géniale théoricienne juive de la physique nucléaire, pillée par les nazis et injustement boudée par le jury Nobel.

Pour ne citer que les plus célèbres!

Tous surent me parler sans s’imposer! Tous, à leur manière, éveillèrent ma sensibilité à l’art, à l’histoire, à la science ou à la politique! Oui mais! Si d’aventure, tous ceux-là, présents dans ma tête après le déballage d’automne, étaient, malgré tout, emportés dans le maelström silencieux de l’oubli! Que resterait-il alors pour distraire mes quelques neurones résiduels dans les derniers instants?

Le ton devient grave et le présage sans doute sombre! N’empêche qu’il préfigure une forme plausible de débâcle finale. On ne peut guère la souhaiter! Mais si tel était le cas, il m’est agréable d’imaginer qu’en dépit de la catastrophe annoncée, David d’Angers émergerait au milieu des débris, comme l’ultime main tendue pour me soutenir et m’accompagner jusqu’au bout du bout!

Mon rapport avec lui ne procède pas en effet des mêmes critères que les autres. Mon attachement à sa personne est consubstantiel à mon identité angevine sans qu’il soit besoin d’invoquer une quelconque adhésion intellectuelle ou esthétique, voire une indéfectible admiration pour son oeuvre – ses « esquisses, ses dessins et ses nombreux chefs d’oeuvre »- si souvent vue ou commentée dans ma jeunesse et qu’on peut toujours contempler dans les musées d’Angers, à l’instar de la galerie qui lui est dédiée depuis 1984 dans les ruines splendidement restaurées de l’ancienne abbaye Toussaint au cœur d’Angers.

On aura compris que ce n’est donc pas par le biais de son talent ou de sa notoriété que David d’Angers est entré dans ma vie, et qu’il sera là jusqu’à mon ultime souffle… Peu importe dans ce contexte que ce sculpteur surdoué ait obtenu à vingt trois ans en 1811 un grand prix de Rome.

Notre première rencontre symbolique est même antérieure à ma naissance. Elle date en fait du 26 septembre 1943, une des périodes les plus noires de l’occupation nazie en Anjou. Ce jour là, l’Inspecteur de l’Enseignement Technique du Maine-et-Loire remettait à de jeunes apprentis leur certificat d’aptitude professionnelle (CAP). Dans le même temps, où ces jeunes ouvriers se voyaient attribuer leurs diplômes toujours libellés – soit-dit au passage – au nom de la République française pourtant supprimée, les plus méritants recevait un souvenir  » éducatif » attestant de l’événement. Ainsi, c’est au cours de cette cérémonie que mon père devint officiellement titulaire d’un CAP d’ajusteur-mécanicien assorti d’une « mention bien » et qu’il se vit offrir, dans la foulée, une reproduction en plâtre d’un médaillon du portrait du poète et dramaturge allemand Goethe (1749-1832), réalisé en 1829 par David d’Angers après un voyage en Allemagne. Mon père conserva précieusement cette copie, sa vie durant. Elle se trouve aujourd’hui en bonne place dans mon bureau…

La question se pose d’ailleurs de savoir si l’Inspecteur d’Académie fit preuve, en ces temps tragiques, de naïveté ou d’audace, en osant délivrer des diplômes mentionnant explicitement la République déchue en présence d’un représentant d’un préfet pétainiste et en honorant un artiste qui, jadis, avait été élu député républicain du Maine-et-Loire et siégeait dans les rangs de la Montagne (Extrême Gauche) dans l’hémicycle de l’éphémère assemblée constituante de 1848!

Goethe par David d’Angers

Cette rencontre « prénatale » avec David d’Angers n’aurait été qu’un épiphénomène sans interférence avec ma propre destinée, si je n’avais effectué en outre mes « Humanités »  (comme on disait jadis), de la classe de sixième classique jusqu’à la Terminale mathématiques élémentaires, au sein du lycée David d’Angers, un établissement créé sous Napoléon mais modernisé par les Républiques successives. Un lycée dont les traditions et la discipline étaient encore fortement marquées avant 1968 par ses origines impériales. Ces années lycéennes, insouciantes et très souvent studieuses, se déroulèrent donc dans l’ombre tutélaire du grand statuaire. Il hantait les lieux en particulier la salle de dessin Abel Ruel.

Les soirs d’été en terrasse du Café de la Mairie, boulevard Foch, on le retrouvait frigorifié, qui nous regardait ou nous enviait du haut de son piédestal de pierre, juste en face de nous, place Lorraine.

Plus tard on se souvint d’un de ses plus fabuleux chefs d’oeuvre, le monument funéraire à la gloire du Général Charles Melchior Artus de Bonchamps (1760-1793) situé dans une chapelle de l’église de Saint-Florent-le-Vieil. Le général en chef de l’armée vendéenne, agonisant, y donne un ultime ordre: épargner la vie des cinq-mille prisonniers républicains détenus par ses troupes… Et parmi eux, le père de l’artiste! Cette scène dramatique dont le ciseau du sculpteur rend compte à la perfection, me touche d’autant plus qu’aux côtés du général, ce funeste jour d’octobre 1793, se tenait un des miens!

Telles sont les raisons, et sûrement bien d’autres à produire, qui justifient, à mes yeux, que David d’Angers ne relève pas, pour moi, de la même catégorie que les autres glorieuses célébrités, ces hommes ou ces femmes, qui m’ont pourtant bercé de leurs génies et dont, malgré tout, j’espère jouir jusqu’au qu’au seuil du tombeau.

Mais lui, David d’Angers sera probablement l’inspirateur ou le metteur en scène de mes dernières images. Il sera le dernier à s’évanouir et à fermer le ban, hors du champ de ma conscience provinciale. Car, il incarne la quintessence de mon histoire et de celle singulière de mes compatriotes angevins!

S’il n’en reste qu’un, ce sera donc David d’Angers!

Mais il se peut aussi qu’à l’instant du grand saut, définitivement orphelin de tout, je me doive dans un sursaut de dignité, d’échapper à l’hypocrite compassion et aux menées sadiques et criminelles d’un médecin coordonnateur d’EHPAD de la lointaine banlieue-sud de Paris… Alors, devenu amnésique de l’essentiel, je m’écrierai, parodiant le regretté Paul Léautaud (1872-1956) peu de temps avant de rendre l’âme:

« Maintenant, foutez-moi la paix! »

Il sera toujours temps dans les jours suivants d’écouter entre amis, de préférence dans un troquet, le « Requiem de Mozart ».

Curés s’abstenir! Ministre des cultes aussi. 

Tombeau de Bonchamps par David d’Angers – St Florent le Vieil.

 

 

 

 

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