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Posts Tagged ‘Baugé’

Pour certains, l’existence s’incarne en grande partie dans leur métier, de telle sorte que, lorsqu’on les évoque après leur disparition, on a tendance à assimiler leur vie à leur parcours professionnel. Bien sûr, cette confusion n’est pas juste. Personne en effet ne saurait se résumer à sa profession, même si elle a effectivement tenu une place importante dans sa vie. Mais l’illusion est tenace, notamment pour les enseignants «  de la vieille école » qui donnèrent parfois le sentiment de sacrifier beaucoup d’eux-mêmes à leur métier. Ce fut, je crois, le cas de mon oncle Marcel Pasquier (1920-1999). N’ayant jamais été de ses familiers, a fortiori de ses confidents, je ne saurais révéler les ressorts intimes qui le poussaient à se lever chaque matin pour aller travailler mais je pressens au travers des témoignages, notamment ceux de son fils Jacques mais aussi de son frère Maurice, que Marcel eut sans doute deux grandes passions, en dehors de sa famille : celle de transmettre des savoirs et des savoir-faire à des jeunes pour les doter d’un vrai métier et celle de la mécanique, dont il fit aussi un loisir et un prétexte relationnel. Ces (ses) passions n’étaient d’ailleurs pas incompatibles puisque, précisément, c’est en s’appuyant sur l’une qu’il réalisa l’autre. Et c’est ainsi, qu’il dispensa la mécanique – dans son acception la plus large – pendant plus de trente ans à l’institution Saint Joseph de Baugé.

Son goût pour la mécanique fut d’ailleurs, probablement plus précoce que sa vocation pour l’enseignement qui se révéla plus tardivement. En tout cas, bien après, son apprentissage d’ajusteur outilleur dans les années trente. Apprentissage qu’il effectua comme beaucoup de jeunes angevins de cette époque, chez Bessonneau, la grande entreprise locale de corderies de la première moitié du 20ème siècle. Plus précisément dans son établissement de l’Ecce Homo. Son frère Maurice rapporte qu’après avoir obtenu son CAP, Marcel, qui était un professionnel considéré comme doué, fut embauché en tant qu’ouvrier dans l’atelier d’outillage de l’établissement Bessonneau du Mail, l’atelier le plus prestigieux de l’usine, réservé à « l’aristocratie » de l’ajustage et dirigé par un maître-ouvrier. Cet atelier convoité dominait en mezzanine ceux de la fabrication où travaillait l’essentiel des effectifs ouvriers moins qualifiés – dont beaucoup de femmes – autour des énormes métiers à tisser et à filer les cordes de chanvre. Dans l’atelier d’outillage, on réalisait plutôt du « sur mesure » !

Marcel Pasquier n’a, en fait, embrassé le métier de professeur de l’enseignement technique qu’en 1950, alors qu’il était âgé de trente ans et déjà père d’une famille nombreuse. Ce fut d’ailleurs à la faveur d’une occasion presque fortuite, en remplacement de son frère cadet, qu’il s’installa à Baugé à l’institution Saint-Joseph ! Et cette vocation pour l’enseignement qu’il découvrit alors, se greffa naturellement sur son métier de base ! Si bien d’ailleurs, qu’elle en devint presque une seconde nature !

C’est la raison pour laquelle, lorsqu’on évoque aujourd’hui Marcel, c’est son image de professeur qui s’impose, centrée autour de l’enseignement de la mécanique qu’il pratiqua – selon toute vraisemblance – avec beaucoup d’empressement et d’abnégation. Mais, comme tous ceux qui s’investissent sans compter dans ce qu’ils pensent être l’intérêt supérieur d’une cause qui les dépasse, en l’occurrence la réussite des élèves, il a nécessairement mis à contribution sa famille proche, et au premier chef, son épouse Eliane – née Landouzy – qui a dû, un peu par la force des choses, assumer ses choix.

Elle sut lui assurer au quotidien l’indispensable sécurité affective, qu’il n’a, par pudeur, peut-être jamais sollicité explicitement. Héritage pudique des Pasquier oblige ! En outre, l’intendance familiale, c’était elle. Ce qui est certain, c’est que son fils Jacques estime qu’un hommage légitime rendu à son père ne saurait omettre d’y associer à part égale sa mère. Cette exigence d’une reconnaissance commune apparait justifiée, tant leur complémentarité, voire leur complicité, étaient manifestes : lui, presque réservé dans sa posture de professeur, et elle, tonitruante et drôle, servie par un physique exprimant la générosité et la joie de vivre. Derrière ces clichés, il y avait la vraie vie, qu’en tant que neveu j’ignorais. Je réclame donc beaucoup d’indulgence à leurs enfants, si me lisant, il y détecte de grossières inexactitudes, encore que je me sois appliqué à exploiter scrupuleusement les témoignages qu’on a bien voulu me confier!

Marcel Pasquier avait fini par adopter – volontairement ou non – la posture attendue d’un professeur d’ajustage et/ou de mécanique. Plusieurs décennies de pratique de la pédagogie active dans l’atelier de l’école – à la construction duquel il participa d’ailleurs au-delà de ce que ses fonctions impliquaient – semblaient l’avoir définitivement revêtu de la blouse grise et de la cravate du professeur d’ajustage d’autrefois. Même à mes yeux, alors que, pour ma part, je ne crois pas l’avoir jamais vu vêtu ainsi ! Son allure physique quelque peu austère était graduellement devenue conforme à celle attendue d’un professeur. A son époque, le métier d’enseignant excluait toute familiarité vulgaire avec les élèves, car un formateur, dans les années cinquante ou soixante, devait incarner à la fois l’autorité – ce qui nécessitait de garder une certaine distance – mais également de la retenue bienveillante à l’égard de ceux qu’on lui confiait pour acquérir des savoirs et savoir-faire. Avec le temps, Marcel avait acquis le physique de l’emploi avec son fin collier de barbe et son crâne chauve, qui lui conférait une vague ressemblance avec Bruce Willis, Yul Brunner ou le professeur Choron!

Pourtant, rien ne le prédisposait a priori au métier de maître. Rien dans la tradition familiale ne le poussait à embrasser ce métier. Son père Marcel Pasquier (1892-1956) – largement évoqué dans ce blog – était cheminot, après avoir été apprenti pâtissier et chasseur à cheval, engagé dans l’armée d’Afrique entre 1910 et 1919.  C’était certes un homme cultivé, probablement un peu réservé et en tout cas sans influence déterminante et directe sur les choix professionnels de ses enfants. En tout état de cause, les professions de l’enseignement étaient globalement étrangères à la « tradition » familiale.

Comme c’est souvent le cas,  cette absence de référence familiale par rapport au métier d’enseignant fut probablement un atout, car elle permit sûrement à Marcel d’imaginer sans complexe des innovations pédagogiques qu’il n’aurait peut-être pas su entrevoir s’il n’avait été que l’héritier d’une longue lignée de professeurs. Son fils Jacques précise que ceux qui avaient l’habitude de côtoyer son père reconnaissaient qu’avec lui, tout pouvait se faire ou se réparer et que, pour lui, rien n’était impossible.

Ainsi, cherchant à concilier sa vocation d’enseignant technique et sa fidélité pour un ami baugeois, passionné d’aviation, désireux de construire son propre appareil, il s’associa sans réserve au projet mais avec une contrepartie, celle d’inscrire dans le programme d’atelier de ses élèves de dernière année, la réalisation du petit équipement – pas trop complexe – comme les charnières des volets de gouvernes. Son ami était ravi des économies substantielles ainsi faites, et ses élèves appréciaient de travailler sur un projet industriel concret. Cette méthode permettait de motiver les élèves, et elle présentait en outre l’avantage d’apprendre la rigueur aux élèves ainsi que le sens des responsabilités, car ils savaient n’avoir, en l’espèce, pas de droit à l’erreur. Ce pragmatisme de Marcel reposait sur une certaine conception, qu’on pourrait presque qualifier de philosophique, de l’enseignement technique, qui intégrait dans une même approche l’apprentissage proprement dit et les obligations liées aux métiers industriels. Et ce, sans se laisser distraire par d’autres types de considérations plus sociétales ou idéologiques. Malheureusement, ce type de pédagogie visant à former de jeunes professionnels en liaison avec la demande des entreprises fut, pendant longtemps, le parent pauvre de l’éducation. Elle ne fut guère appréciée par les autorités académiques, qui n’ont fait leur aggiornamento sur ce point que dans une période toute récente, sous la pression catastrophique du chômage de masse dans l’industrie  du fait, notamment, de l’inadéquation patente des cursus de formation et des besoins des entreprises ! Ce qui était impossible à envisager pour un fonctionnaire d’académie, Marcel l’avait compris dès les années cinquante. Dommage, Marcel n’a pas connu ce revirement de tendance dont il se serait, sans nul doute, délecté !

La construction de l’avion de tourisme n’était qu’un exemple parmi d’autres. En fait, Marcel entendait se saisir de toutes les aubaines susceptibles de profiter à ses élèves, tout en « s’amusant lui-même ». Une année, ce fut une vieille fraiseuse qu’il fallut moderniser, une autre année, un tour à métaux, hors d’âge, à modifier en remplaçant les courroies et les baladeurs par une boite à vitesses prélevée sur une ancienne voiture UNIC. A chaque fois, Marcel, en authentique professionnel, rédigeait d’abord un cahier des charges de son projet technico-éducatif et laissait le soin à ses élèves de calculer, dessiner, élaborer la liste des matériaux à usiner, sous son contrôle et sous son autorité. L’objectif ultime étant de passer à la réalisation dans le cadre des cours.

Pour autant, ses innovations n’empêchaient nullement Marcel de suivre scrupuleusement les programmes de l’éducation nationale. S’il fallait que ses élèves maitrisent le maniement de la « règle à calculs », il exigeait son utilisation, concurremment à toute autre méthode… Quoiqu’il en soit, Jacques son fils, qui fut aussi son élève, se souvient qu’il rentrait en cours d’atelier avec beaucoup d’enthousiasme ! Comme tous ses camarades !

Pour varier les plaisirs et ne pas sombrer dans la monotonie, Marcel se déplaçait, chaque année, dans les entreprises de la région de Baugé pour chiner une machine au rebut ou s’approprier des accessoires inutilisés qui, dans son esprit, lui serviraient ensuite à établir ses prochains programmes d’atelier. Son dévouement à la cause scolaire était, de fait, sans limite.

Ainsi, lorsque la direction du collège Saint-Joseph décida d’agrandir les ateliers et les classes de l’enseignement technique, Marcel se porta immédiatement volontaire pour étudier, réaliser les plans de la structure ainsi que la menuiserie métallique. Une structure de quatre-vingt-dix mètres de long sur vingt mètres de large! Pour ce faire, il alla jusqu’à sacrifier tout ou partie de ses vacances et de ses temps libres, mettant en outre son fils ainé, plutôt content, à contribution pour réaliser les plans et les tirages. Jacques se remémore avec émotion cette « épopée », et exprime encore aujourd’hui – surtout aujourd’hui – sa satisfaction d’avoir pu partager la préparation et la réalisation de l’ouvrage avec son père.

« C’était pour moi – écrit-il – une expérience qui me permettait d’avancer dans mon métier mais aussi dans l’art de monter dans les charpentes pour les assembler et fixer les plaques de fibrociments sur le toit ou les plafonds, pour apprendre et découvrir les langages employés dans le bâtiment. »  Cet été là fut particulièrement laborieux pour Marcel et son fils, au détriment peut-être du reste de la famille, dont Eliane, qui dut partir seule en vacances pendant trois semaines avec leurs autres enfants !  En accord avec Marcel … son bourreau de travail ! Ils s’aimaient…

« Je n’ai jamais su – écrit Jacques – combien cet excès de labeur pouvait lui rapporter, mais ce que je sais c’est que la direction du collège nous offrit un voyage en fin de vacances. Pour moi et les quelques copains qui m’accompagnaient dans le travail,  nous percevions chacun cent francs de pièce par semaine. Ceci pouvait expliquer notre ardeur au travail… ».

Après la construction du bâtiment qui comprenait des dortoirs, il fallut le meubler, et c’est encore Marcel qui se fit maitre d’œuvre, allant jusqu’à en concevoir le mobilier en métal et en bois, réalisé dans les ateliers du collège ! Jacques raconte : «  Avec François D. le fils du notaire et un garçon qui s’appelait M., nous avons monté les sommiers métalliques entre deux établis avec du feuillard que nous perforions à l’aide d’un outil réalisé par mon père. A la fin, les bandes de feuillards entrelacées étaient fixées par des ressorts aux cadres des lits. Ce qui me déplaisait en revanche, c’était de peindre nos réalisations »

Dès l’âge de douze ans, Jacques accompagnait son père à l’atelier de l’école, y compris pendant les vacances. Avec le recul du temps, il sait que cette période fut pour lui une des plus fécondes du point de vue des relations avec son père et de sa formation de futur professionnel de la mécanique. Encore émerveillé, il se souvient de tout ce qu’il découvrit alors et qu’il apprit en se distrayant ! Pour lui, l’hommage à son père passe nécessairement par le rappel pudique de toutes ces initiations aux métiers de la mécanique et à ses servitudes !

« Il m’a permis et conseillé pour la réalisation d’un pulsoréacteur suivant les plans du professeur Asiminov. Je ne savais pas souder et j’ai appris grâce à lui !  Il m’a appris aussi à courir le jardin la nuit, avec des compresses sur les yeux, les jours où j’avais pris de nombreux coups « d’arc » dans les yeux. Mon père qui soudait les pièces que nous lui présentions n’avertissait jamais lorsqu’il posait l’électrode sur le métal à souder ! Pour lui nous devions prévoir ! C’était pour moi le métier qui rentrait »

Bien entendu, cette éducation professionnelle « à la dure » – traditionnelle et spartiate  encore de mise dans les années cinquante ou soixante – ne serait plus concevable aujourd’hui, et le fonctionnaire du ministère du travail que je fus et que « tripalement » ‘ je demeure, en dépit des vicissitudes et des injustices de l’heure – ne saurait recommander une formation à la sécurité et à la prévention des risques professionnels fondée sur le constat douloureux des effets produits. Mais, je me garderai bien pour autant de porter un quelconque jugement de valeur sur une époque révolue, à l’inverse du comportement déroutant de certains magistrats d’aujourd’hui qui n’hésitent pas à transposer dans le passé, les connaissances et la perception actuelles des risques, pour satisfaire leur appétit obsessionnel  d’inquisiteur militant. L’anachronisme complaisant est un sport à la mode dans certaines officines parisiennes, mais il interdit évidemment toute compréhension de ce passé d’après-guerre, qui fut parfois rude, même injuste mais qui fut aussi porteur d’espoir et de progrès technologique et social.  La disparition des paradigmes optimistes de ces temps-là est probablement une régression, voire un recul d’une société, qui en dépit de ses défauts, avait le mérite de nourrir tous ses enfants et de se reconstruire dans un pays traumatisé par les stigmates d’une guerre encore toute proche.

Marcel appartenait à cette époque qui croyait à la fois au ciel et à l’avenir! Il en était un acteur enthousiaste. Et, le découvrant, j’en suis fier ! …Avec certaines modulations, tout porte à croire que le futur, s’il y en a encore un, lui donnera,mille fois, raison.

Cette vocation professorale l’habitait sans cesse. Il avait l’âme du professeur, et même du « professeur de tout le monde », par passion de la mécanique mais aussi pour le plaisir de rendre service…

« J’ai vu mon père réparer des moteurs gelés par manque d’alcool à brûler dans le circuit de refroidissement. Je me souviens d’une Rosengart qui appartenait au père d’un de ses élèves. C’était le coiffeur de Noyant-Méon qui ne se résignait pas à ferrailler sa voiture dont pourtant le bloc-moteur était fêlé. Alors qu’à l’époque, la fonte était difficile à souder, mon père réussit à le faire avec une plaque de tôle et une feuille d’amiante, et donc à réparer ce que d’autres jugeaient irréparable. »

« Un autre jour, pour plaire à un de ses élèves, maquettiste, il avait réalisé un moule de micromoteur en fondant des morceaux d’alu récupérés sur un vieux moteur Saurer. J’ai vu fonctionner ces moteurs de quelques centimètres cubes. Ces travaux pratiques « hors programme » étaient effectués par l’élève et ses copains, encadrés par mon père, le samedi  dans l’atelier du collège ».

Jacques multiplie les exemples de volontarisme et d’ingéniosité de Marcel, qui prenait plaisir à concevoir, mais surtout à fabriquer des mécanismes de toute sorte pour l’apprentissage de ses élèves et pour rendre service, sans réelle contrepartie financière… A telle enseigne, que le relisant, je me dis que l’hérédité use de bien facétieux détours et d’étranges circuits (automobiles) pour transmettre le « gène de l’huile de moteur » du génial bricoleur Auguste Cailletreau – dont j’ai eu l’occasion ici de brosser le portrait – à son neveu Marcel, le professeur baugeois… Et en prime, le goût discret du service gratuit !

Merci Jacques de m’avoir entretenu des aventures de ton père, que j’ai entrevu à plusieurs reprises dans mon enfance. Pas assez. Ce dont je me souviens avec émotion, c’est de l’immense honneur qu’il me fit en étant présent à mes côtés en février 1999 – alors qu’il était âgé et très fatigué – lorsque la République me gratifia par inadvertance d’un de ses colifichets colorés qu’elle n’hésite pas à distribuer pour faire bleuir de contentement les « petits » serviteurs de l’Etat, en contrepartie de leur docilité présumée ! Les « grands », elle les fait rougir.

L’important en tout cas, c’est qu’il fut là ce jour-là! Le professeur!

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