Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘Baptiste Pasquier’

« L’an mil huit cent cinquante huit, le vingt six juin à six heures du soir, par devant nous, adjoint soussigné délégué par le maire, officier de l’état-civil de la Commune du Lion d’Angers, arrondissement de Segré, département de Maine-et-Loire, a comparu Charles Pasquier, journalier, âgé de trente et un an … »

AD 49 – Lion d’Angers 26 juin 1858

Ainsi ce samedi-là en fin d’après-midi, il y a tout juste cent-soixante et un ans, était déclarée la naissance de Baptiste Maurice Pasquier, fils de Charles Pasquier (1827-1878) et troisième enfant du couple qu’il formait avec Marie Fromy. L’accouchement eut lieu dans le très modeste appartement qu’ils occupaient « rue du cimetière » au Lion d’Angers.

Naître « rue du cimetière » ça ne s’invente pas! Ce facétieux clin d’œil du destin qui semble résonner comme un signe ou un avertissement sans frais, résume et symbolise en fait l’absurde trajectoire de toute existence, du berceau au cercueil. Au fond, ne s’échine t’on pas, des décennies durant, à paraître important et simuler le bonheur, juste pour traverser une rue. Depuis fort longtemps sans doute, Baptiste repose dans ce petit cimetière du Lion d’Angers, un peu à l’écart du centre-ville, à quelques dizaines de mètres de l’endroit où il vit le jour.

C’était le frère cadet de mon arrière-grand-père, Charles Pierre Pasquier (1855-1931). Et c’est évidemment cette proximité qui explique que je m’intéresse à lui en ce jour anniversaire de sa naissance. C’est à ce titre mais pas seulement, car je m’étais promis depuis longtemps de le faire. Cet arrière grand-oncle ainsi que son épouse Anne Angèle Houdin ont en effet joué un rôle fédérateur éminent dans la famille au cours des premières décennies du siècle dernier. Puis on les a un peu oubliés!

A plusieurs reprises, ils furent pourtant, tous les deux, la plaque tournante de notre histoire familiale. C’est chez eux, en particulier qu’en 1917,  mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956) fit la connaissance de sa future femme – ma grand-mère – Marguerite Cailletreau (1897-1986) au cours d’une permission loin du front et des horreurs de la guerre… Leur maison aurait pu être celle du repos du guerrier, mais dans l’Anjou assez conservatrice du siècle dernier, elle n’en fut que la promesse… Et c’était déjà beaucoup!

C’est  dire, en tout cas, l’importance de la place occupée par Baptiste Pasquier et Anne Angèle Houdin, indissociables du bourg du Lion d’Angers, dans notre épopée familiale.

A telle enseigne, que sentant sa fin proche, mon père Maurice Pasquier (1926-2017) souhaita, lors de son ultime voyage à Angers, sa ville natale, faire d’abord un détour de quelques heures au Lion d’Angers…

Son intention qu’on ne découvrit qu’une fois arrivés sur place était double: d’une part cheminer quelques centaines mètres en notre compagnie sur le chemin de halage longeant les rives de l’Oudon. Sur celui-là même, inchangé, où enfant, il allait taquiner le goujon et l’ablette avec son grand-père maternel. Franchir le seuil de sa maison près de la mairie et manœuvrer le vieux puits du jardin. Et, d’autre part retrouver, dans le labyrinthe des ruelles et des minuscules sentes en contrebas de l’église Saint Martin du Vertou vers la rivière, « la maison de tante Angèle » l’épouse de Baptiste.

Il s’épuisa à interroger les murs d’ardoise oxydée et à rechercher les senteurs d’autrefois, dans l’espoir d’y dénicher les traces d’un passé heureux. Il aurait pu, l’espace d’un instant, retrouver le souffle de sa jeunesse et masquer les sombres perspectives d’un avenir tout proche dont lucidement il pressentait l’implacable issue. Elle intervint quelques semaines plus tard.

Sa quête de la chaumière de tante Angèle fut malheureusement vaine, car sa vue qui désormais lui faisait défaut, se révéla impuissante à guider ses pas vers ces lieux chéris de sa mémoire et peut-être disparus. Le mal qui l’envahissait chaque jour un peu plus ne lui laissait plus aucun répit. Il fallut abandonner prématurément l’ombre de cette mythique tante. Le cancer lui interdisait dorénavant de se poser quelque part en toute sérénité pour ressentir les vibrations résilientes de ses chers fantômes.

En dépit de ses efforts et face à notre impuissance à faire l’école buissonnière avec lui dans son jardin imaginaire, mon père décida de renoncer à identifier la maison recherchée! Celle de « tante Angèle »! Et par voie de conséquence, celle de Baptiste, son grand-oncle, qu’il n’avait au demeurant jamais rencontré, à part peut-être dans l’inconscience ouatée de son âge le plus tendre.

Angèle et Baptiste en 1924 au mariage de leur fille Clotilde

Sur « ce » Baptiste Pasquier, omniprésent dans les chroniques familiales du début du siècle dernier, on ne sait en réalité que très peu de choses, sinon qu’il savait probablement lire et écrire. On peut penser aussi qu’il avait l’esprit de famille: on l’aperçoit souriant et endimanché avec ses moustaches conquérantes à la mode de l’époque, sur quelques clichés de noces au cours des années vingt…

Pour ma part, je n’ai jamais recueilli de témoignage direct sur sa manière d’être, sur ses humeurs ou sur ses comportements… Je ne sais rien du père ou de l’oncle qu’il fut… Hormis les renseignements factuels, glanés dans les archives officielles d’état-civil ou de l’armée, l’homme demeure en partie inconnu, mais curieusement, un inconnu omniprésent, au sourire énigmatique, tel un second rôle dans un film-passion, quasiment invisible pour un non cinéphile, mais incontournable pour obtenir une palme d’or… Un intermittent du spectacle de notre histoire intime!

Aucun de ses écrits ne nous est parvenu.

Et pourtant, nous savons qu’il entretint une correspondance soutenue durant la première guerre mondiale avec « ses » soldats sur le front… En atteste une comptabilité des échanges tenue par son neveu, mon grand-père, Marcel Pasquier, chasseur d’Afrique. Son soutien moral lui fut certainement déterminant car il était dans l’impossibilité de correspondre avec ses propres parents qui vivaient à Vervins dans une zone proche du front, occupée depuis 1914 par l’armée allemande…

Sans s’arroger une fonction de père de substitution, il n’est pas douteux si l’on en juge par la fréquence des lettres qu’ils s’échangeaient, que Baptiste Pasquier fut un confident apprécié de Marcel jusqu’à sa démobilisation en 1919. Il fut le premier informé et complice de l’idylle naissante de 1917 entre le jeune chasseur d’Afrique et Marguerite Cailletreau, sa nièce par le biais de son épouse Angèle…

Le registre de matricule militaire concernant Baptiste, consultable aux archives du Maine-et-Loire, indique que sa taille était d’un mètre soixante quatre, dans la moyenne haute des conscrits de l’époque. Ses cheveux étaient de couleur châtain clair et ses yeux bleus.

Appelé au service militaire le 4 novembre 1879 et incorporé dans un régiment de chasseurs à cheval, puis dans un régiment de hussards, il sera renvoyé dans ses foyers le 23 septembre 1883 et intégré dans la réserve le 1er juillet 1884. Entre temps, il sera affecté en Tunisie du 27 septembre 1881 au 17 septembre 1883…

Pour solde de tout compte, l’armée lui accordera un « certificat de bonne conduite »…

Le lundi 29 octobre 1888, à trente ans révolu, il épousera au Lion d’Angers, une petite couturière de vingt quatre ans, Anne Angèle Houdin, orpheline de mère. Lui exerce la profession de débitant de boissons. Manifestement, il seconde sa mère Marie Fromy, devenue « cabaretière » au décès en 1878 de son mari Charles Pasquier (1827-1878)…

Baptiste et Anne Angèle – plus couramment appelée « Angèle » – eurent cinq enfants dont un Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) « mort pour la France » à Neuville Saint Vaast pendant les grandes offensives allemandes de l’Artois et de Picardie en 1915.

Tous les témoignages concordent sur le fait qu’aucun des deux ne parvint à faire le deuil de ce fils disparu si tragiquement…. Ils firent rapatrier sa dépouille au Lion d’Angers… On raconte que les enfants de la famille, venus d’Angers par le petit train d’Anjou, pour passer quelques jours de vacances sur les rives de l’Oudon, n’échappaient pas jusqu’à l’aube de la seconde guerre mondiale, à la visite rituelle au cimetière sur la tombe de l’infortuné fils!

Du berceau à la tombe, comme le laissait entendre la venue au monde de Baptiste, il n’y a qu’une durée … et elle est relative.

On conclura sans complexe que Baptiste était un brave honnête homme qui nous ressemble! Un « gâs » qu’on aurait aimé rencontrer, du Bas-Maine ou du Haut-Anjou à la charnière des dix-neuvième et vingtième siècle…

 

 

 

 

Read Full Post »