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Posts Tagged ‘Augustine Durau’

A l’évidence, je n’ai pas attendu ce jour pour faire la connaissance de Françoise Félicité Turbellier et pour savoir qu’elle est une de mes aïeules au quatrième degré (arrière grand-mère de ma mère). Je connaissais de longue date, ma filiation avec elle, mais je ne la fréquentais pas! Et jamais, je ne m’étais vraiment intéressé à elle, pas plus que je n’avais soupçonné le poids des atavismes qu’elle dut assumer et qu’elle nous a probablement légué.

C’est pourtant ce patrimoine immatériel dont elle-même n’avait probablement pas conscience, qui assure aujourd’hui sa survie. Un patrimoine fait de traditions, d’expressions patoisantes, d’us ou de comportements instinctifs, qui, sans doute, étaient ceux des carreaux des mines de charbon de la Basse Loire aux dix-huitième et dix-neuvième siècles. Là en effet, sur les deux rives du fleuve en aval d’Angers et en amont de Nantes, était le berceau originel des deux familles, paternelle et maternelle, de Françoise Félicité Turbellier, depuis, au moins, trois générations.

Mais, dans son bissac, ramasse-bourrier des mœurs d’autrefois, cet héritage coutumier comporte aussi le poids douloureux et les sombres souvenirs des guerres de Vendée, qui ont ensanglanté et dévasté l’Anjou, il y a deux siècles. Françoise Félicité Turbellier fut donc aussi la dépositaire de ce passé tragique qui traumatisa la génération de ses parents mais également la sienne, avant que le temps ne finissent par effacer les apparences de ce traumatisme collectif et historique… Mais les apparences seulement!

Comment en effet aurait-elle pu effacer de sa mémoire, le récit, qu’on lui répéta sûrement maintes fois, de l’exécution de son grand-père maternel, Jean Desvignes (1762-1794) « voiturier par eau » et sympathisant des rebelles chouans, fusillé sur les rives de la Loire en janvier 1794?

Comment aurait-elle pu oublier que la veuve de ce « martyr », Magdeleine Vigneau (1761-1835), sa propre grand-mère, fut, des années durant, rejetée dans son propre pays du côté de Chalonnes ou de Montjean-sur-Loire, qu’elle fut considérée comme une pestiférée apportant la malédiction et qu’elle dut vivre par la suite de mendicité dans les faubourgs d’Angers?

Ainsi, « mine de rien », sans prétention philosophique ostentatoire, le destin de Françoise Félicité Turbellier, notre lointaine grand-mère, nous invite à une réflexion d’ordre ontologique sur l’être mais aussi sur le néant!

Pourtant, comme la plupart de mes lointaines aïeules, elle demeura muette pendant longtemps, n’ayant, à mes yeux, d’autre mérite que d’avoir existé, et d’avoir assuré la transmission de la vie, en mettant au monde en 1867 à Angers, une de mes arrière-grands-mères maternelle, Augustine Françoise Antoinette Durau (1867-1941).

C’était peu pour la distinguer entre toutes, mais c’était déjà essentiel. Sans cette « Augustine » je n’en serais pas, à cette heure, à tapoter fébrilement sur un clavier d’ordinateur en m’efforçant de trousser deux ou trois phrases supposées faire sens. D’ailleurs, ma complicité, toute relative avec la dite Augustine ne découle pas seulement de la génétique. Elle est d’abord fondée sur les témoignages de ceux qui l’ont connue, notamment ses enfants et ses petits-enfants. Et elle est illustrée et confortée par quelques photographies d’elle la représentant âgée.

On ne dispose malheureusement de rien d’équivalent pour Françoise Félicité Turbellier! Rien en tout cas, qui m’eût permis de développer spontanément, une certaine empathie à son égard ou de revendiquer naturellement un quelconque sentiment de proximité filiale.

Seuls les actes d’état civil des lieux où elle vécut, manifestent concrètement la réalité d’une existence – la sienne – sans laquelle évidemment nous ne serions pas ce que nous sommes. Jalonnant les différentes étapes de sa vie, de sa naissance à sa mort, ces données administratives ne constituent en tant que telles, que des ébauches désincarnées de biographie.  Néanmoins, elles fournissent de précieuses indications et un éclairage sur la personne concernée, qui autorisent, sous certaines réserves, à brosser une esquisse de portrait type.

Mises en perspective dans leur cadre historique, elles révèlent en outre des éléments contextuels parfois inattendus, qui par une sorte d’étrange thaumaturgie, nous parlent aussi de nous-mêmes.

C’est dans ce contexte, que Françoise Félicité Turbellier apparaît désormais s’imposer comme un personnage incontournable de notre histoire familiale et un des principaux chaînons nous reliant à la fois à la tradition des carriers du bassin houiller de la Basse Loire et à la révolte de la Chouannerie des deux rives du fleuve…

Née en 1832, elle n’a certes pas directement connu les affrontements de la Vendée militaire entre 1793 et 1800. Elle n’a pas subi dans sa propre chair les cruautés des « colonnes infernales » de l’immonde et opportuniste général Louis Marie Turreau (1756-1816). Elle n’a pas été associée non plus aux derniers soubresauts de ce conflit fratricide en 1815 pendant les Cent Jours, sur l’initiative, en particulier, des propres frères de l’ancien généralissime de l’armée vendéenne, « Monsieur Henri » de La Rochejaquelein (1772-1794).

Pour autant, parce que son âge tendre fut entouré de ces fantômes, Françoise Félicité Turbellier semble incarner mieux que quiconque le drame secret des enfants et petits enfants de ces farouches « brigands » de la Vendée et de ces bateliers massacrés pour avoir fait franchir la Loire à l’armée catholique et royale. Elle représente aussi ces petits artisans et manouvriers des bourgs, employés à façon des compagnies minières qui, compagnons de misère et acolytes des rebelles en sabots, périrent comme eux dans la tourmente.

Ph. archives F. Martin – Doc Sillon Houiller de la Basse Loire CRPG

Mais Françoise Félicité symbolise surtout le drame de leurs femmes, de leurs filles ou même de leurs petites-filles, qui survécurent misérablement le reste de leur âge, souvent méprisées par ceux-là même au nom desquels leurs époux, leur père ou grand-père firent le sacrifice de leur vie. Elle témoigne de la détresse de ces nombreuses veuves qui ne purent refaire leur vie ou de ces jeunes filles qui, du fait du déficit d’hommes tués à la guerre, trouvèrent difficilement chaussure à leur pied, ou si tardivement. Et le plus souvent sous la pression cléricale qui désirait repeupler les paroisses, plutôt que sous l’effet de pulsions amoureuses et passionnelles…

Sa propre mère Louise Desvignes (1792-1863), orpheline de père à deux ans, se maria à l’âge de trente et un ans avec un homme, Mathurin Turbellier (1801-1841), qui était son cadet de neuf ans!

Elle même, Françoise Félicité, prolongea son statut de « Catherinette » jusqu’à l’âge de trente-trois ans, pour épouser un brave métallurgiste de Châtellerault, tout juste majeur!

De ce point de vue, elle est donc « presque » un cas d’école. « Et même « le » cas d’école, si l’on veut bien considérer qu’elle fut une des dernières vraies victimes – bien que collatérale – de cette guerre impitoyable qui a saigné l’Anjou, une partie du Poitou et du Maine.

Par une étrange coïncidence ou un clin d’œil de la fatalité, elle naquit alors que la Vendée militaire et légitimiste engageait son ultime combat pour peser sur le destin national, et que cette insurrection désespérée allait piteusement échouer. Françoise-Félicité n’a en effet que deux jours, le 24 avril 1832, lorsque, très loin du lieu-dit Le Cossardier à Nort-sur-Erdre d’où elle découvre le monde, emmaillotée dans ses langes, la duchesse du Berry, Marie-Caroline de Naples, belle-fille de Charles X déchu, s’embarque à Gênes en Italie à bord d’un steamer pour rejoindre Marseille et tenter de soulever la Vendée contre Louis Philippe, le roi orléaniste détesté des « Bourbons »…

Cette aventure rocambolesque se soldera par un échec cuisant et par l’arrestation de la duchesse en novembre…

Ce sera  le dernier chapitre visible de la Vendée militaire qui deviendra dès lors, souterraine et mythique. Les générations qui suivront, n’auront néanmoins de cesse d’entretenir cette mémoire, en glorifiant le courage de leurs héros et de compatir au drame supporté par ce petit peuple des provinces de l’ouest, massacré sans pitié par les troupes de la Convention en 1794. Exception faite d’indécrottables nobliaux du bocage, la grande majorité des descendants d’insurgés, désormais convertie sans réserve à la République, affiche toujours une fidélité tripale à ses racines, sans cependant se revendiquer d’une adhésion anachronique aux principes monarchiques et religieux de ses ancêtres.

Au cœur de cette résilience, Françoise Félicité serait toutefois demeurée invisible, opaque à mon regard filial et bienveillant, sans un étonnant concours de circonstances, totalement indépendantes, mais qui m’ont irrésistiblement porté à m’intéresser à elle.

En premier lieu, il s’agit de ma visite en décembre 2019 de l’exposition temporaire organisée au musée d’Orsay, dédiée à « Edgar Degas » es qualité de peintre des danseuses de l’Opéra de Paris. Or, pour accéder aux œuvres, une fois franchi le hall d’entrée de l’ancienne gare, il fallait au préalable traverser une galerie plutôt sombre, où sont présentés des tableaux académiques du dix-neuvième siècle décrivant des scènes campagnardes. En général, peu s’y attardent, car les visiteurs sont pressés, à bon droit, d’admirer les tutus et les froufrous des petits rats, croqués dans les coulisses ou les alcôves de l’Opéra.

Pourtant, c’est parmi ces tableaux occultés par la gloire de Degas et par celle des Impressionnistes qui, non loin de là, enchantent d’autres salles, qu’un tableau daté de 1860 a particulièrement attiré mon regard. Il s’agissait d’une oeuvre du peintre réaliste Jules Breton  (1827-1906) intitulé  » Le Soir » représentant une jeune paysanne, assise sur une gerbe de blé. Elle se repose songeuse et lasse après une dure journée de moisson.

Le Soir de Jules Breton

Le Soir de Jules Breton

Pourquoi ce portrait champêtre de cette demoiselle m’a t’il immédiatement évoqué Françoise Félicité Turbellier? Tout simplement parce que cette botteleuse dans la fleur de l’âge était probablement l’exacte contemporaine de mon aïeule. J’en déduisis qu’elles se ressemblaient et il me plut alors d’imaginer que Françoise Félicité eût pu être le modèle du peintre.

Et de fil en aiguille, l’idée s’est imposée – Dieu sait pourquoi! – que ce visage encore juvénile mais empreint d’une certaine gravité et de mélancolie, pourrait être celui que Françoise Félicité Turbellier affichait lors de son mariage le 20 avril 1865 à Angers avec un ouvrier « parapluier » Antoine Frédéric Durau (1844-1911), mon futur aïeul!

Sereine, peut-être heureuse mais également lucide sur sa différence d’âge avec son mari. Ce couple n’eut d’ailleurs que deux filles : Augustine mon arrière-grand-mère, et sa sœur Louise Durau (1869-1954) qui demeura célibataire !

Je concède à cet instant de mon « roman » – de ma rêverie – que conférer au séduisant modèle de Jules Breton l’identité d’une femme qui, à l’époque, était déjà « vieille fille » est un peu audacieux… Je comprends que certains imputent cette illusion à une sorte d’éblouissement provoqué par une consommation excessive de produits hallucinogènes! Il n’en est rien… Il ne s’agissait juste que d’une réhabilitation posthume en beauté présumée!

Mais il fallait un élément déclenchant! En fait, Françoise Félicité Turbellier avait investi mes pensées, quelques heures auparavant, quand une alerte informatique de mon logiciel de généalogie m’avait rappelé, que parmi les dates anniversaires du mois de décembre, figurait celle de son décès à Angers, le 9 décembre 1895. Le même mois, mais de l’année 1841, respectivement le 6 décembre et le 15 décembre mouraient son père Mathurin Turbellier (1801-1841) et sa grand-mère paternelle Marie Gatel (1771-1841).

Françoise Félicité qui avait perdu son père à neuf ans, s’était donc signalée à moi avec son incroyable accumulation de souffrances, par le biais d’un outil statistique informatisé. Grâce à la peinture, je pus la doter en compensation d’un visage attrayant … Et ce faisant, j’ouvris alors les pages accessibles du livre de sa vie ou plus exactement de quelques fragments de son existence, ceux que nous révèlent et reflètent les archives officielles.

J’approfondirai car il me plait d’imaginer, parvenu à l’hiver de mon cheminement terrestre, que les morts ne dédaignent pas qu’on s’intéresse à eux. Nos facétieux défunts nous le font savoir par d’impénétrables voies, dont le recours, un même jour, aux arcanes mystérieux de l’informatique du sud-est asiatique, et au plaisir de flâner dans une galerie d’un musée parisien! J’aime en tout cas cette requête post-mortem que Françoise-Félicité m’a sûrement adressée, car elle défie le temps et outrepasse l’oubli.

Une question cependant persiste à me hanter: a t’elle, en dépit de tout, vécu des phases de bonheur intense? J’y reviendrai peut-être! Sûrement…Mais qui pourrait m’en informer plus d’un siècle après? Les préposés municipaux à l’état civil ne notent pas ces détails qui sont pourtant le sel de la vie.

Par pure curiosité en outre, je m’interroge sur l’endroit où se trouvent aujourd’hui ses cendres! Françoise Félicité, épouse Durau, étant décédée à son domicile d’Angers au 31 de la rue Desmazières, l’hypothèse la plus probable – faute de mieux – serait que sa dépouille ait été inhumée dans le cimetière de l’Est de la ville. Là où, par la suite furent enterrés son époux Antoine Frédéric en 1911, sa fille Augustine en 1941 et son gendre Alexis Turbelier en 1942… Et peut-être d’autres.

Cimetière de l’Est à Angers. Tombe présumée de Françoise Félicité Turbellier et Frédéric Durau. Tombe avérée d’Augustine Durau et d’Alexis Turbelier

Enfin, j’allais oublier une dernière énigme que je ne pense pas pouvoir résoudre un jour: « Fut-elle vraiment aussi belle que je l’entrevois et si désirable? »

Appartenant de naissance au « genre masculin » si décrié de nos jours, j’aimerais évidemment qu’il en fût ainsi, afin d’ajouter un attribut de fierté à « mon » héritage. Mais rien n’est moins sûr ou, si l’on préfère, tout est possible!

 

PS : Articles du blog « 6 bis rue de Messine » en lien (et en complément) du présent article:

  • Pierre Gâtel (1734-1792) mineur de charbon, présumé faux-saunier – mis en ligne le 4 août 2012
  • L’infortuné Jean Desvignes (1762-1794), voiturier par eau et « brigand » de la Vendée – mis en ligne le 11 mars 2013;
  • Janvier 1794: une dernière image, le dernier regard de Jean Desvignes – mis en ligne le 8 juin 2013.

 

 

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