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Posts Tagged ‘Auguste Cailletreau’

Le 16 mai 1892, naissait au Lion d’Angers, Auguste Cailletreau, dit « Tonton Henri » (1892-1975). A de nombreuses reprises ici, j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer sa mémoire. Celle d’un petit bonhomme qui ne payait pas de mine et n’aurait pas « fait de mal à une mouche » mais qui nourrissait une passion inconditionnelle pour ses chiens, les chevaux des haras de l’Isle Briand sur les rives de l’Oudon, et les chevaux-vapeurs des automobiles.

Son permis de conduire – 1920 –

Souvent, j’ai également parlé de ses malheurs, notamment de la disparition de son fils unique, mécanicien doué, décédé à 17 ans, emporté par une méningite cérébro-spinale brutale et cruelle.

Apprenti galochier au Lion d’Angers à douze ans, il est finalement devenu, par amour de la mécanique, chauffeur-mécanicien après « sa » Grande Guerre sur le front des Dardanelles, puis camionneur parcourant les routes de France en compagnie de son chien Denis! Et ce, bien au-delà de l’âge légal de la retraite! Lequel à son époque était fixé à soixante-cinq ans.

En ce jour anniversaire de sa venue au monde, cet ancien « Poilu d’Orient » fidèle à tous ceux qu’il aimait, attentif et hypersensible, discret, trop timide aussi, mais toujours disponible, aurait eu 130 ans! Inconcevable quand on se souvient qu’on l’a connu!

Sans réécrire ce que j’ai déjà écrit à son propos, je souhaite simplement profiter de l’occasion pour rappeler que cet homme – mon grand-oncle paternel – assura auprès de moi, une fonction essentielle, qui s’apparentait à celle de mes grands-pères disparus, l’un et l’autre, prématurément. Il m’a appris ‘la bricole » mais je fus un piètre disciple! Pour lui, homme d’avant l’explosion consumériste des Trente Glorieuses, un clou, même tordu, demeurait un clou et il le conservait.

Mentionner son âge désormais virtuel, car les morts ne vieillissent plus, c’est évidemment se souvenir de lui et signifier qu’il fut des nôtres sur cette planète. C’est en outre lui rendre une sorte d’hommage filial que la fatalité lui a cruellement confisqué. Enfin, c’est évoquer implicitement le mien – mon âge – en prenant soudainement et concrètement conscience de la marche du temps et des décennies qui, s’accumulant, ont progressivement mais sûrement, transformé le jeune homme qu’Auguste a connu et que j’étais encore quand il vivait, en un presque vieil homme!

Un monsieur en cours de vieillissement qui mesure quotidiennement les stigmates de l’entropie croissante sur sa propre chair. Qui regarde, impuissant les désordres s’installer et qui sait les renoncements auxquels, de gré ou de force, il doit consentir et qui vont de pair avec l’appréciation clairvoyante des années restantes beaucoup moins nombreuses que celles déjà écoulées.

Un ensemble de perspectives qui quoiqu’on en dise, n’est ni réjouissant ni affligeant, mais qui s’inscrit dans le cycle normal et ininterrompu de la vie et sa permanence. Lequel mise sur l’avenir en relativisant et même en soldant progressivement toute ambition qui s’écarterait de la seule obligation qui compte : celle de transmettre notre savoir ou notre ignorance, nos certitudes et nos doutes, aux générations suivantes, censées poursuivre la tache. Un schéma, de prime abord un peu absurde, digne du regretté Sisyphe, mais qui, au bout du bout, gomme toutes les inégalités, bien plus efficacement que les gesticulations puériles des prophètes narcissiques de l’insoumission braillarde ou les promesses fallacieuses des prédicateurs d’un au-delà radieux.

« Salut donc Tonton Henri ! J’ai appris de toi qu’il fallait prendre soin des moteurs à explosion et de ses animaux domestiques. Toi tu les bichonnais. Moi, j’aime surtout qu’ils me transportent sans trop broncher. Mais j’ajoute que l’énergie devenue rare, ne peut plus reposer, comme de ton temps, sur le recours quasi-exclusif au pétrole, au charbon et au gaz. D’autant qu’on les prétend dangereux pour l’avenir biologique de la planète.

Il faut donc aussi faire appel à l’énergie électrique pour une grande part, produite à partir de la fission nucléaire et peut-être un jour de la fusion. Je sais que le petit galochier du Lion que tu fus, confiant dans le progrès humain, n’aurait certainement pas désapprouvé ces évolutions dictées par la nécessité. Les pieds sur terre mais en harmonie avec les éléments, tu n’appréciais que modérément les bourrasques imprévisibles du vent, qui arrachaient ta légendaire casquette.

PS: Quelques articles de ce blog dédiés à Auguste Henri Cailletreau( 1892-1975) :

  • Un gâs du Lion -Auguste Cailletreau – 20/9/2011
  • Nini la Belloprataine -6/2/2012
  • Camionneur en ceinture de flanelle – 28/10/2012
  • Trois jeunes du Lion dans la tourmente de la guerre – 3/10/2011

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Je ne me souviens pas de la date exacte à laquelle mon grand-père Louis Turbelier (1899-1951) m’a offert le petit camion en bois qui se trouve aujourd’hui sur une étagère de mon bureau, voisinant en bonne intelligence mais sans intention préconçue avec les ouvrages et les biographies de Marie et Pierre Curie, Albert Einstein, Max Planck, Ettore Majorana, Louis de Broglie, ainsi que ceux de Gilles de Gennes (1932-2007), de Roland Omnes ou encore de Vladimir Kourganoff (1912-2006) mes professeurs à la fac des sciences d’Orsay au début des années soixante-dix. 

Je sais juste, parce qu’on me l’a indiqué ultérieurement, que le « pépé » l’avait fait lui-même à partir de planches de bois de cagettes de fruits et légumes récupérées en fin de marché à Angers du côté du boulevard Foch. 

En réalité, cet oubli n’en est pas un. Il n’est pas imputable à l’obsolescence de mes neurones, qui menace impitoyablement tous les baby-boomeurs de mon acabit. Il est simplement dû au fait que ce cadeau, probablement l’unique jouet que mon grand-père maternel eut le loisir de me fabriquer de ses mains, remonterait à Noël 1950 ou, au plus tard, au jour de mon deuxième anniversaire, en février 1951. Et qu’à cet âge très précoce, la mémoire très sélective fonctionne selon des critères qui échappent à la logique des adultes.  

Il se trouve qu’à la charnière des années 1950 et 1951, l’hiver et en particulier le mois de février furent très rigoureux en Anjou. Cela explique en partie que, de cette période lointaine de ma prime enfance, je n’ai guère conservé en mémoire qu’une sensation de froid intense. Presque toutes les autres émotions « inoubliables » s’étant diluées dans d’improbables réminiscences de perceptions réelles ou imaginées à partir de récits postérieurs de ma mère ou de ma grand-mère. Ou des deux conjuguées.  

A l’évidence, cette météo exceptionnelle aux antipodes climatiques du réchauffement global aujourd’hui rabâché, m’avait beaucoup plus impressionné que tous les autres évènements de ma vie quotidienne d’alors. Une vie plutôt choyée d’un tout petit garçon, gratifié de l’affection des siens dans une famille modeste, mais ouverte au monde, par les engagements militants de ses parents au sein de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne pendant la guerre, puis dans l’action catholique ouvrière et enfin dans le syndicalisme confessionnel.      

Dans ce contexte, la rudesse du climat dans les logements ouvriers mal chauffés d’après-guerre n’engendrait pas la tristesse ni d’ailleurs la mélancolie, mais elle laissa durablement des traces dans l’imaginaire des petits enfants. Et ce sont elles finalement qui survécurent à l’usure du temps.

Force est de reconnaitre que le contraste entre le confort spartiate de cette époque et celui dont on bénéficie ‘aujourd’hui est saisissant. Il est même inconcevable pour les générations montantes, addicts aux smartphones, à la télé et aux jeux vidéo, qui d’un « clic » peuvent modifier l’ambiance thermostatée de l’endroit où ils se trouvent. 

Jadis, a contrario, en l’absence de chauffage centralisé dans des appartements mal isolés, la lutte contre le froid consistait à vivre calfeutré et emmitouflé dans des pullovers assez raides souvent tricotés avec de la laine récupérée. Restrictions obligent. Et à ne sortir dans les jardins enneigés, que fagotés, de pied en cap, à la manière d’un Paul-Emile-Victor (1901-1995), l’explorateur polaire à la mode du moment. 

L’accoutrement composé en outre de la « capuche » et du « cache-nez » de rigueur, était inconfortable mais il fut à l’origine de souvenirs impérissables. Et encore, notre mère étant couturière, les vêtements étaient bien coupés et à notre taille. 

En outre, la « bouillotte » de brique chauffée dans le four de la cuisinière à bois et à charbon (boulets) permettait les soirs de trop grand froid d’affronter bravement les draps glacés en attendant que l’édredon de coton, gonflé de plumes, réchauffé à la chaleur humaine ne prenne le relai et n’assure l’équilibre thermique du lit, condition indispensable à une nuit de sommeil paisible…   

hiver 1951 Angers

Ainsi, c’est la température ambiante qui dictait sa loi et c’est elle, qui au détriment de toute autre considération, « imprima » durablement sur nos jeunes cerveaux encore vierges. Dans ces conditions, le jouet du grand-père était sans doute de second ordre. 

Confronté à la froidure des temps, tout le reste des sensations voire des émois et des sentiments, y compris ceux considérés légitimement comme essentiels et déterminants pour l’avenir, telle l’affection de nos parents, désertèrent notre conscience instantanée et s’effacèrent dans le bruit de fond des activités obligées donc normales. Comme si ce qui relevait de l’ordinaire était voué à l’oubli dans cet environnement glacial qui mobilisait notre énergie et nous tenait en éveil. Comme si notre regard sur le monde était entièrement circonscrit à la lutte pour se réchauffer.   

Un drame, pourtant, bouleversa cet équilibre et rompit cette harmonie précaire. Il endeuilla toute la famille cette année-là et brouilla nécessairement les repères. 

A l’automne 1951, ce grand-père bricoleur du dimanche, mourut subitement foudroyé par un infarctus alors qu’il n’était âgé que de cinquante-et-un ans. Je n’avais pas eu le temps de le connaitre, de m’approprier consciemment notre parenté, ni celui de nouer avec lui, les rapports de proximité qu’un petit-fils entretient généralement avec son grand-père!  

Louis passa ainsi brutalement du statut de grand-père réel et peut-être de familier attentionné à celui de grand-père virtuel. L’homme théorique supplanta rapidement celui chaleureux de chair, d’os, et de léger embonpoint, auquel le bébé avait dû sourire et babiller. Le garçonnet que j’étais l’effaça de sa mémoire.

Notre connivence mutuelle voire notre complicité naissante s’étaient en fait évanouies au fur et à mesure qu’un autre homme qui, pourtant, lui ressemblait comme un frère, avait pris sa place et comblait le vide de son absence….S’est progressivement dessiné un autre personnage, au travers des histoires bienveillantes et systématiquement édifiantes, qu’on n’a cessé, par la suite, de me raconter à son sujet pour honorer sa mémoire.    

De la sorte, je ne saurais plus aujourd’hui identifier le son de sa voix, si jamais on l’avait effectivement enregistrée. Le temps m’avait manqué pour la mémoriser et elle s’était tue pour toujours à l’automne 1951. Sans le recours de la photographie, j’aurais également oublié son visage. Disparurent également du champ de ma conscience, les gestes d’attention qu’il prodiguait au bébé que j’étais. 

Enfin, ma bibliothèque olfactive élimina rapidement de son thésaurus, l’odeur de tabac froid qu’en qualité de fumeur de « gris » à rouler il diffusait un peu partout et dont il avait forcément imprégné sa capote et son képi de policier municipal ainsi que son tablier de « petit jardinier de la Treille ». 

On m’a raconté qu’il était d’un caractère aimable, paisible, paterne même. Bref, que l’homme était naturellement bon, Je le crois volontiers mais il demeurerait pour moi une sorte d’étranger de ma lignée, en d’autres termes, un inconnu, s’il n’y avait justement ce petit camion verdâtre en bois, confectionné de ses mains qui atteste sans discussion de son existence et de nos échanges d’antan.  

C’est sur ce camion que repose désormais la seule certitude dont je puisse me prévaloir à son propos car à travers ce modeste objet qu’il a façonné minutieusement, et auquel il a consacré quelques heures, je sais que c’est à moi qu’il s’adressait et à personne d’autre…

Notre dialogue qui se poursuit en dépit du temps qui passe, emprunte aujourd’hui ce chemin! Et à travers ce lien intemporel – presque charnel – ce petit camion témoigne de notre histoire commune.

Pour autant, Louis a t-il imaginé – intuité – que, par le biais de ce jouet, il continuerait, bien au-delà de sa propre fin, à irriguer ma réflexion et à m’entretenir de notre héritage commun, celui d’une civilisation aujourd’hui en péril?

Pouvait-il concevoir que ce petit camion constituerait pour moi, plusieurs décennies plus tard, un point d’ancrage et une porte entrouverte sur l’insaisissable et énigmatique « légende des siècles » et sur l’origine du monde?

Rien n’est certain! Car dans la durée, tout est mouvement et tout disparait sauf l’éphémère.  

Je présume en tout cas, sans pouvoir l’expliquer que le choix de ce petit camion de dix-sept centimètres de long sur huit de large aux roues en pièces de monnaies trouées des années 1920, n’est pas anodin. Ni même innocent! Même si, dans cette France d’après-guerre qui n’avait pas encore franchi le cap de la consommation de masse, l’objectif de Louis était initialement – et probablement avant tout – d’offrir un jouet, absent des rayonnages des magasins ou trop couteux, à l’ainé de ses petits-enfants. 

Quoiqu’il en soit, sans peut-être l’avoir clairement anticipé, Louis construisit, une « machine à remonter le temps ». Un cadeau d’autant plus utile et précieux, qu’on engrange les années, qu’elles finissent par peser ostensiblement et que les inconvénients qui en résultent, ont une fâcheuse tendance à se multiplier. 

A ce stade de mon récit, une pause s’impose!

A cet instant, j’imagine que les rares lecteurs de ce billet – ceux qui, indulgents, m’ont accompagné jusque là – envisagent sérieusement de quitter le navire, autrement dit de snober leur écran pour passer à autre chose. Je les comprends car moi-même, je me demande où va me conduire cette histoire de grand-père bricoleur qui colonise ma mémoire impudemment à son insu et à la mienne! 

A force de circonvolutions autour de ce fantomatique camion, on finirait presque par l’oublier sur son étagère. Un peu comme on oublie Arthur Rimbaud quand on lit Rimbaud dans « Une saison en enfer » ou dans les  » Illuminations ».  Un peu comme on rate le génie du poète de Charleville-Mézières  quand on veut, à toute force, donner sens à sa vie erratique et élucider les motifs qui l’ont poussé à s’égarer à Aden et à Harar avant de mourir, cul de jatte, cancéreux et gangreneux à Marseille…Un peu comme si on le croisait sans suspecter la force révolutionnaire de son écriture et surtout sans percer d’autre secret que ceux dont on est soi-même habités!  C’est tout ce qui caractérise mon camion d’enfance, une recherche de réponse à une lancinante interrogation qui n’en exige peut-être pas ….

Peut-être qu’en se baladant un été avec lui, guidé, par exemple, par Sylvain Tesson, ce serait plus clair. Mais rien n’est moins sûr! 

Que puis-je écrire concrètement de ce camion? 

Que c’est en 1975, au décès d’un mes grands oncles paternels, Auguste Cailletreau (1892-1975), chauffeur dans le service de santé des armées pendant la Première guerre mondiale, que je compris grâce à une photo-carte postale datée d’avril 1916, que mon petit camion en bois était une reproduction bricolée et simplifiée du célèbre camion Berliet « CBA ».

Un de ces camions qui circulèrent en grand nombre sur la Voie Sacrée entre Bar-le-Duc et Verdun au cours de cette terrible année 1916.  

Auguste Cailletreau au centre appuyé à son camion

Le plus souvent « carrossé en plateau bâché à ridelles », ce camion fabriqué à grande échelle dans les ateliers Berliet de Lyon et Vénissieux  était destiné en priorité à l’armée française. « Simple et robuste », il pouvait transporter une charge utile de plusieurs tonnes et être équipé de support de batterie DCA. Il fut donc partie prenante des combats, outre sa participation déterminante à l’approvisionnement de Verdun en 1916…Ce camion contribua ainsi à la victoire de la bataille de Verdun.

En tant que véhicule du service de santé des armées, il pouvait également accueillir un bloc opératoire et des appareils de radioscopie, pour localiser les impacts des balles et les éclats d’obus dans les blessures ensanglantées des poilus.

Marie Curie elle-même qui, avec sa fille Irène Curie, mit son savoir faire au service des blessés de guerre sur le Front, fut d’ailleurs photographiée au volant d’un de ces camions, qualifiés pour la circonstance de « Petites Curie« … 

C’est donc assez naturellement que mon grand-père, ancien combattant des derniers mois du conflit trouva là l’inspiration patriotique pour me fabriquer ce petit camion. Le temps aidant, il est devenu, à mes yeux, une sorte d’emblème ou de drapeau d’une Nation française combattante, fière d’elle-même et créative. Une Nation, de nos jours, actuellement controversée dans sa quintessence, sa culture, les principes universels qu’elle donna au monde et son histoire, et dont l’existence même se trouve menacée par des vagues d’obscurantisme importé.  

Mon petit camion désormais symbole de résistance nationale, survivra comme il traversa discrètement toutes les périodes parfois dangereusement turbulentes de l’après-guerre et qu’il résista à tous les changements jusqu’à parfois se faire oublier dans un angle mort des rayonnages de ma bibliothèque…

Jusqu’à se réfugier silencieusement et en bonne compagnie auprès de Marie Curie.

Il n’y a pas de hasard! 

Quelle est, en effet, la part du hasard dans le fait que ma petite-fille âgée de deux ans et demi – du même âge que celui que j’avais en 1951 – découvrant le camion alors qu’elle joue avec des personnages « Lego », reproduise l’équipage d’une « Petite Curie » en plaçant spontanément et sans incitation de ma part, un infirmier aux commandes du camion?  

Avril 2021

Dans la foulée, je me suis permis de lui parler des rayons X, de leurs propriétés et de quelques notions sur les rayonnements ionisants … La base, quoi!

Elle n’y a pas prêté la moindre attention. Elle avait évidemment raison! C’était hors sujet. 

Alors, je me suis dit que si je cassais ma pipe d’ici quelques mois – hypothèse de moins en moins réfutable avec le temps qui passe – elle ne se souviendrait sûrement que du réchauffement climatique et accessoirement du petit camion de mon grand-père, son arrière-arrière grand-père. 

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PS: Livres évoqués  :

L’œuvre d’Arthur Rimbaud (Un saison en Enfer, Illuminations, etc.) 

Un été avec Rimbaud de Sylvain Tesson – Editeur Equateurs parallèles- avril 2021

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Bien sûr, on pourrait dire que l’exposition du musée d’Orsay – qui ferme ses portes le 17 janvier 2016 – sur les « Splendeurs et Misères » de la prostitution parisienne entre 1850 et 1910, est une opération racoleuse. Par nature, le sujet pourrait effectivement s’y prêter et il n’est pas exclu que, parfois, les commissaires organisateurs se soient laissés guider par cette tentation.

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Certaines salles, parmi les nombreuses qu’elle comporte, pourraient éventuellement prêter le flanc à cette critique. C’est le cas en particulier de la reconstitution d’un cabinet prétendument coquin, tout capitonné de velours rouge, à l’exemple des antichambres aguicheuses des bordels « respectables » du début du 20ième siècle, au sein duquel le visiteur, s’il parvient à y pénétrer en jouant des coudes, est invité, masqué par la pénombre, à se délecter discrètement « d’innocentes » scènes pornographiques réalisées sur des photographies stéréoscopiques de l’époque de nos arrière-grands-parents.

Si notre « esthète » du sexe est ébloui par l’érotisme débridé d’antan et qu’il persévère dans sa quête initiatique, malgré la chaleur étouffante et poussiéreuse du lieu, en résistant aux effluves plus incommodants qu’envoûtants, d’une foule qui piétine ses souliers, il pourra alors y visionner, en boucle sur un grand écran numérique, des séquences de films de « cinéma muet », montrant de bestiales étreintes scénarisées dans des décors de théâtre de boulevard ! Interdites en principe aux moins de dix-huit ans dans le but évident d’attiser le désir et la curiosité du chaland, ces salles sont constamment combles…

Nul besoin que les gardiens, affectés à la traque des photographies prohibées et des amateurs impénitents de clichés interdits, en contrôlent l’accès, car en ces endroits dédiés à la mémoire et au plaisir de nos aïeux en chapeaux haut de forme, les ados sont rares! Seules d’honorables personnes, dont certainement, une majorité de retraités, « addicts » aux expositions d’art déluré, et des cohortes d’intellectuels « rive gauche », assurent l’essentiel de cette fréquentation friponne et du spectacle de la salle. On les repère aux commentaires susurrés et sophistiqués, délicatement égrillards, qu’ils émettent avec autorité à la vue dynamique de gaillardes « pipes » filmées en noir et blanc, qui n’attireraient même plus actuellement l’attention d’un internaute de douze ans! O tempores, o mores…

Si cette exposition n’était que cela, elle n’en dirait guère plus sur les plaisirs interdits et la débauche des mâles de la Belle Epoque, que les films porno et sadomasochistes diffusés dans les sex-shops des années soixante et soixante-dix du siècle dernier! En outre, elle aurait raté son propos! Et son propos, c’est clairement de témoigner à travers le regard des artistes de l’époque – y compris des plus prestigieux peintres – de la misérable condition des femmes qui se prostituaient dans le Paris interlope de la fin du 19ième et du début du 20ième siècle! Et le pari est globalement gagné!

Manet

                         Manet

D’emblée on est plongé sans ménagement dans un Paris où une prostitution protéiforme gangrenait la totalité de l’espace public et qui concernait toutes les strates de la société… Outre les pensionnaires « enregistrées » des maisons closes, encartées et contrôlées, dont toute la vie était rythmée par les caprices sexuels de leurs clients en goguette, et qui, en permanence étaient soumises aux tracasseries policières, de nombreuses autres femmes, vendaient leur corps et louaient leur sexe, occasionnellement ou régulièrement  pour simplement survivre et nourrir leurs enfants, dont certains nés de ces liaisons furtives sans amour.

Ainsi nombre de jeunes ouvrières en détresse, qui travaillaient dans les usines de l’industrie florissante des arrondissements périphériques et qui touchaient des salaires de misère, n’avaient souvent pas d’autre moyen pour boucler les fins de mois et assurer le quotidien, que de faire le commerce de leurs charmes. Pour les mêmes motifs, des marchandes des quatre saisons tapinaient le soir à la lueur des réverbères sur les grands boulevards haussmanniens! De même que les serveuses « verseuses » des brasseries à femmes, pour lesquelles les amours tarifées sous la « protection » d’un maquereau faisait quasiment partie intégrante du métier. Sans compter la prostitution de luxe des « cocottes » entretenues et des demi-mondaines, ou celle, si bien décrites par Edgar Degas, des petits rats de l’Opéra …Les jeunes comédiennes y « passaient » également, ainsi que les chanteuses de café-concert qui n’avaient d’autre choix pour percer que d’être entretenues par de riches et libidineux protecteurs, de vingt ou trente ans, leurs aînés…

L’exposition du musée d’Orsay – dans cette ancienne gare si symbolique et représentative du capitalisme conquérant du 19ième siècle – ne tait rien de cette monstrueuse réalité sociale, qui allait souvent de pair avec un alcoolisme endémique des intéressées; non plus qu’elle élude les maladies vénériennes que ces pauvres femmes méprisées finissaient souvent par contracter et qu’aucune thérapie efficace ne parvenait à éradiquer ou à atténuer. Plusieurs vitrines et planches abordent cet aspect, conséquence terrifiante de la prostitution, où la santé des femmes ne comptait pas au regard de celle de leurs « honorables » clients!

A l’appui de cette démonstration, les plus grands peintres de cette période furent au rendez-vous, d’Edouard Manet à Edgar Degas, en passant par Henri de Toulouse-Lautrec et Pablo Picasso… et bien d’autres, moins médiatiques mais tout aussi probants dans leur représentions de ces femmes asservies et malheureuses. Ils en disent beaucoup plus sur l’ignominie et l’atrocité de la condition des prostituées, que des palanquées de discours moralisants débités à l’Assemblée Nationale par d’obscurs députés féministes androphobes.

Aucune des femmes croquées dans leur activités quotidiennes, au sein de « bouges » obscurs et malpropres ou dans les palais de leurs amants, n’exprime un quelconque sentiment de bonheur ou de joie. Ni même la moindre satisfaction d’elle-même! Aucune once de plaisir ne transparaît sur leurs visages souvent outrancièrement fardés et parfois couperosés… Ces femmes martyrisées pour assouvir les désirs masculins ressemblent toutes à des passantes en attente de correspondance vers un destin inconnu et qui s’ennuient en attendant… sauf en ces rares moments, où entre elles, il semble que, sous le pinceau de l’artiste, elles consentent à manifester une certaine complicité affective ou ludique…

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                  Toulouse Lautrec

On ressort troublé de cette exposition, presque révolté aussi rétroactivement, et saturé d’impressions et de sentiments contradictoires, face à cet univers de misère qui cohabitait avec le Paris des Lumières et de la Révolution Française… Et tout cela, il y a, à peine, un siècle! On ressort troublé car ces personnages d’hommes licencieux, égrillards et libertins qu’ont esquissé les artistes dans l’ombre de ces dames, sans être vraiment identifiables, nous ressemblent un peu, prisonniers que nous fûmes, également, de nos fantasmes et de nos pulsions! Prisonniers de notre condition de mâles qui pendant longtemps se sont cru – à tort – dominants mais qui ne souhaitent pas pour autant être dominés!

On ressort troublé enfin parce que cette sexualité pathologique qui s’exprime à travers la prostitution et dont cette exposition rend si bien compte, c’est celle que la génération de nos grands-parents et de arrière-grands-parents considérait comme tolérable, normale et licite…Mais c’est aussi celle qu’on nous a inconsciemment transmise et qui servit de référence à notre déniaisement sexuel et à notre conception ultérieure de la sensualité et des rapports de plaisirs entre les sexes! Elle fut la source de beaucoup de malentendus et de drames!

Quittant le musée d’Orsay ce 15 janvier en fin d’après-midi , je me suis souvenu qu’entre autres petits « trésors » domestiques – cartes postales et photos sépia – qui me furent donnés au décès de mon grand-oncle paternel Auguste Cailletreau (1892-1975) – dit « Tonton Henri  » – figuraient quelques plaques de verres de photographies stéréoscopiques, dont une représentait quatre femmes dénudées dans le hall d’une maison de tolérance aux alentours de 1910!

La présence de ce cliché érotique dans une boite à cigares, m’est longtemps apparue incongrue, presque accidentelle, tant le personnage du vieil homme – celui que j’ai connu âgé, effacé et exagérément émotif – me semblait à cent lieues de celle d’un jouisseur et voyeur provincial fantasmant sur de jeunes ondines dévêtues…

Et de fait, il n’était en rien cet homme-là. Humble travailleur et ancien de 14-18, poilu d’Orient, il ne ressemblait pas à cette caricature grotesque, mais il était aussi le produit de la culture d’une époque au sein d’une province puritaine et coincée – en l’occurrence l’Anjou du 19ième siècle – qui distinguait clairement – sans jamais les confondre – ce qui ressortissait au plaisir « hygiénique » du mâle, pratiqué dans les alcôves avec des « filles de joie » et ce qui relevait de la sexualité contractuelle et reproductrice de l’espèce, perçue alors comme un devoir conjugal avec l’épouse titulaire… Probablement, comme beaucoup de jeunes hommes timides d’avant 1914, il effectua ses premières expériences amoureuses en requérant l’expertise de professionnelles averties.

Sentimental, il n’avait rien « jeté » et avait gardé secrètement le souvenir de ses premières amours, en la circonstance, tarifées! Comme tout un chacun de ces temps-là, somme toute! Sur le moment, cette révélation apocryphe m’indisposa, telle une incursion dans l’intimité d’un homme que j’aimais et que j’aime toujours infiniment. Il ne m’y avait pas invité. Puis je me ravisai!

Plaque stéréoscopique d'Auguste Cailletreau

                  Plaque stéréoscopique d’Auguste Cailletreau

La condition d’humain (masculin) n’est décidément pas si simple à assumer… Il est quelquefois difficile de ne faire que des choix cohérents. Il est vrai – sans qu’il y ait lieu de faire repentance – que ces péripatéticiennes d’antan peuvent apparaître à la fois, attirantes et repoussantes, esclaves et dominatrices, exploitées et exploiteuses! Mon vieil oncle conservait leur image dans une boite en fer, comme un bien précieux! Aucune d’elles n’est plus aujourd’hui…Sauf ici, évoquées par ces lignes, toujours jeunes et belles, enjôleuses pour toujours, comme si justice leur était rendue et qu’on était encore à leurs pieds. Personne ne leur confisquera plus rien. Ni leur beauté, ni leur jeunesse!

Belle et courageuse exposition, celle du musée d’Orsay! C’est malheureusement trop tard pour la visiter.

La mélancolie Picasso - Illustration suggérée par Alain Biau

La mélancolie Picasso – Illustration suggérée par Alain Biau

 

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