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Posts Tagged ‘Années 60’

« Dans le temps c’était mieux ! » Cet aphorisme sentencieux que le facétieux Marcel Dassault n’aurait peut-être pas désavoué dans ses chroniques du café du Commerce, ne veut évidemment rien dire. Faute de préciser de quel « avant » on parle, c’est généralement un non-sens! A une notable exception près: lorsqu’il s’applique à mes coronaires ! Hors du zinc du  troquet mythique du sage et feu Marcel, il peut même, selon les circonstances et les interlocuteurs, provoquer l’ironie, la dérision ou la compassion.  Néanmoins à l’aune des difficultés actuelles de nos compatriotes au chômage, force est de reconnaître que l’après-guerre 1945, jusqu’à la fin des années 60, fut une période plutôt « heureuse ».

Comme pour presque tous les lendemains de conflits meurtriers, cette période ouvrit une ère de relative prospérité pour la société française, y compris, quoiqu’on en dise, pour ses catégories les plus modestes. De manière sans doute très inégalitaire, la croissance économique bénéficiait à tous et le travail ne faisait pas défaut. En outre, l’école jouait encore à peu près son rôle d’ascenseur social. En plus, c’était le temps de mon enfance et de mon adolescence ! Celui des certitudes dans un avenir prometteur !

C’est au cours de ces deux ou trois décennies, que beaucoup de familles qui n’auraient même pas osé y songer auparavant, constituèrent un petit patrimoine en devenant propriétaire de leur logement ou en faisant construire leur « maison » , dans les quartiers périphériques des villes. Voire en construisant eux-mêmes leur habitation, en s’affiliant au mouvement coopératif des Castors, né juste après la guerre un peu partout en France ! Ces zones nouvellement urbanisées préfiguraient nos actuelles banlieues. A Angers, ce fut le cas par exemple dans les quartiers de La Madeleine, de Saint Léonard, de la Roseraie ou de Beille Beille.

C’est ainsi que mes parents s’installèrent à l’automne 1955 au 6 bis rue de Messine, une petite rue privée et caillouteuse, qui se terminait en impasse sur une entrée du « stade Bessonneau ». Mes oncles et mes tantes maternels et paternels bénéficièrent également de cette conjoncture. Fondamentalement, ni les uns, ni les autres ne changèrent de statut social : celui qui était ouvrier dans l’industrie restait ouvrier dans l’industrie, celui qui était cheminot demeurait cheminot. De même pour celui qui était employé de banque. C’est leur statut social qui évoluait. Le mouvement était d’ensemble. Tout le contraire de la rigueur et de l’austérité… et même du « sérieux budgétaire » selon un euphémisme à la mode!

L’après-guerre fut aussi le début du consumérisme tant décrié par le mouvement de 1968, mais qui ne fut jamais remis en cause depuis. Dans les années cinquante ou soixante, la société de consommation naissante était portée, pour ne pas dire induite, par la production de masse de biens d’équipements favorisée par une nouvelle organisation du travail héritée des Amériques, ainsi que par l’apparition de la grande distribution, qui permettait d’abaisser les prix et rendait accessibles des biens réservés jusqu’alors aux plus riches. En principe, tout devenait à la portée de tous!

Du moins, pouvait-on raisonnablement l’espérer à en croire les « réclames », qu’on n’appelait pas encore de la pub, et qui commençaient à envahir les magazines et les espaces urbains ! On se souvient tous des fameux panneaux d’affichage Giraudy, au bas desquels on pouvait lire une référence à une loi du 29 juillet 1881, sur laquelle les chiens levaient généreusement la patte. Je n’ai jamais eu la curiosité de savoir pourquoi ! C’était l’époque où l’on commença à penser que le crédit pouvait rendre solvable, alors qu’avant guerre on achetait que « quand on avait les moyens »!

Bref, le changement était perceptible par rapport aux époques précédentes où l’idée même de confort domestique était une perspective interdite, et où les éventuelles économies des pauvres gens étaient surtout réservées à d’éventuels « coups durs » de la vie. A cette fin, ils s’empressaient de les placer à la Caisse d’Epargne ou en Bons du Trésor au porteur. Surtout pas d’embrouilles capitalistes en acquérant des actions !

Dans ce contexte, l’instauration de la Sécurité Sociale à l’automne 1945, a modifié profondément les comportements en assurant à tous la protection contre les aléas de l’existence, en particulier contre la maladie et les méfaits de l’âge avec la généralisation des « retraites des vieux travailleurs ». Mais aussi en développant une politique familiale audacieuse, dont nous sommes les plus « valeureux » fleurons! Nous, les papys et mamies du « baby-boom » qui échappèrent aux principaux fléaux d’avant-guerre dont la tuberculose, grâce à une vaccination systématique et obligatoire dans les locaux du Grand Cercle des officiers – boulevard Foch à Angers – reconverti en centre médical scolaire après 1945. On était juste quitte pour une douleur persistante à l’épaule pendant deux ou trois jours! Sans compter les antibiotiques qu’on nous administrait à la moindre infection et qui nous remettaient sur pieds en moins d’une semaine.

Autant de « conquêtes » de la Libération qui sont aujourd’hui fragilisées !

L’après-guerre fut aussi l’époque de la montée en puissance des moyens de communication. Le poste de radio à lampes, qui avait joué un rôle important pendant la guerre, devint un mobilier à part entière dans toutes les familles. Dans les années 1960, il fut d’ailleurs remisé et remplacé par le transistor, puis, peu de temps après le « Coup d’Etat permanent » – selon Mitterrand – la télévision « noir et blanc » s’installa massivement dans les foyers ! Les énormes tubes cathodiques des premières générations de télés trônaient dans les « salles à manger » car la notion de salon était inconnue des familles modestes.

C’est devant cette télé que nous assistâmes intéressés aux premières prises de parole politique télévisuelle en particulier lors de la campagne présidentielle de 1965 où de Gaulle fut mis en ballotage. Les débats modernes en forme de duels entre leaders interviendront plus tard.  Souvent  aussi, le poste grésillait, défaut que nous attribuions à un dysfonctionnement du tube, à un mauvais réglage de canal ou une désorientation de l’antenne! Autant d’hypothèses très souvent vérifiées! Mais parfois aussi – nous le savons rétrospectivement grâce aux travaux du physicien prix Nobel américain Steven Weinberg – nous étions les témoins ignorants, ingénus et râleurs du rayonnement fossile de l’univers.  Pester alors qu’il aurait fallu rêver en s’imaginant assister presque en direct au Big-Bang! Je m’en veux d’avoir laissé passer le coche…

A cause de la télé,  les préaux d’école autrefois dédiés aux joutes oratoires des candidats aux élections furent progressivement désertés et retournèrent à leur vocation première d’accueil des élèves « en récré » ,les jours de pluie.  Elles sont aujourd’hui bien oubliés, ces vieilles télés de notre adolescence, de même que la contestation démocratique de l’élection d’un monarque « républicain » au suffrage universel. Mais il y a des consolations, c’est une angevine qui fait la belle à nos frais dans les jaquettes étriquées du monarque !

Enfin, les jeunes couples d’après-guerre se dotèrent d’appareils ménagers comme le célèbre « Frigidaire », la machine à laver le linge avec son essoreuse à rouleaux et à main , la machine à coudre ou le fer à repasser électriques, qui devinrent des symboles incontournables de la modernité. Nous avons tous en mémoire les marques, de l’époque Binder, Frigidaire, Radiola, Philips, Thomson, Electrolux etc… C’était l’époque où, fiers de nos centrales nucléaires, on se rendait en famille le dimanche pour admirer la « boule » de Chinon-Avoine, le premier réacteur «  graphite-gaz » installé dans la région.

Cerise sur le gâteau, les Trente Glorieuses inscrivirent dans les faits – et pas seulement dans la loi – les conquêtes de 1936, notamment les congés payés. Le camping devint un sport national et prisé. En outre, des militants ouvriers imaginèrent le tourisme social et le concept « des vacances pour tous ». Lesquelles provoquèrent à partir des années 1950 des migrations saisonnières et familiales de citadins toujours plus nombreux vers les plages de l’Atlantique ou de la « Côte d’Azur ». Les gares s’encombrèrent périodiquement et tous connurent enfin la joie des escarbilles dans les yeux.  Déjà les embouteillages sur les grandes routes nationales étaient monstrueux car une des grandes innovations de cette période fut la démocratisation progressive mais irréversible de l’automobile, dans un contexte où le réseau routier ancien mal entretenu depuis la guerre était plutôt médiocre. Hors la région parisienne, les routes à quatre voies étaient rarissimes. Les autoroutes encore plus.

C’était l’époque où, ébahis, on photographiait la chaussée bien lisse et rectiligne de l’autoroute, lorsqu’on passait sur un pont qui la franchissait…Au début des années 60, un de mes souvenirs marquants fut la découverte des longs rubans autoroutiers allemands à travers la vallée du Rhin et la Forêt Noire, à l’occasion d’une incursion en Allemagne via le pont de Kehl au cours de vacances familiales en Alsace dans le « Village Vacances Familles » d’Albé.

Dans les familles ouvrières, le choix des voitures se portait évidemment sur les petits modèles « réputés économiques »  des grands constructeurs, comme la 4 Chevaux Renault que choisit mon oncle Albert ou la 2 Chevaux Citroën que privilégia d’abord mon père. Mais pour les familles plus nombreuses, il fallait viser plus grand, avec l’Aronde ou la P60 de Simca,  la 203 Peugeot, ou encore la Vedette de Ford, quitte à s’orienter vers de bonnes occasions provenant de séries plus anciennes, comme la célèbre « Traction Avant », c’est-à-dire la 15 Chevaux Citroën d’avant-guerre. Pour acquérir cette dernière, comme le fit mon oncle Marcel Pasquier (1920-1999), il valait mieux s’y connaître en mécanique automobile, car sa production avait été interrompue en 1957 et tous les véhicules du marché, étaient nécessairement anciens. Professeur dans un collège technique privé de Baugé, Marcel – auquel j’ai consacré ici un article en novembre 2012 – possédait toutes les compétences nécessaires. Néanmoins, cette voiture lui valut initialement quelques désagréments mécaniques que je rapporterai dans un prochain billet rédigé sur la base du témoignage de son fils Jacques.

L' »auto » actuelle n’a plus qu’un lointain rapport avec celle des années soixante. Elle est aujourd’hui plus sûre, plus belle et, signe des temps, son empreinte « carbone » compte plus que sa vitesse de pointe que les constructeurs n’affichent plus dans leurs documents publicitaires. Traquée par les radars, robotisée à l’extrême, observée par tous les satellites géo-stationnaires, bourrée d’électronique, l’auto a gagné en secret et en incompréhension et a perdu en magie. Personne en tout cas ne prendrait aujourd’hui le risque de changer une bougie! Mais en contrepartie, elle peut pratiquement tout faire, sauf de nous rendre le plaisir de conduire. Ce dernier a été confisqué par des fonctionnaires zélés qui passent le plus clair de leur temps à réglementer notre insouciance et à faire de nous des coupables. Instrument de liberté en 1960, l’auto est devenue un outil d’oppression et une « machine à sous »  étatique !

Finalement, c’est possible qu’avant « c’était mieux »… C’était mieux car notre atout était la jeunesse et nous disposions de tous les degrés de liberté. Ils nous ont, pour beaucoup, échappé et, de surcroît,  au nom de notre bien-être ou de notre sacro-sainte sécurité, de beaux esprits s’échinent à nous restreindre celles qui restent. Alors forcément, ça  nous chagrine, comme si l’âge de nos artères qui désormais nous rappelle constamment à l’ordre, ne suffisait pas à notre malheur.   Avant, on les faisait taire…maintenant, on en a peur et on les soigne!

Aujourd’hui c’est le 10 mai. Tiens! Encore une illusion perdue de 1981…

« Avec le temps va, tout s’en va » comme le chantait Léo et me le rappelait ce jour même, Alain B., mon ami, mon frère…

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