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Posts Tagged ‘Anjou’

La guerre est déclarée depuis 881 jours… On se bat avec acharnement et brutalité sur tous les fronts, en France sur la Somme et à Verdun. En mer du Nord, où les flottes britanniques et allemandes se livrent bataille sans relâche comme ce fut le cas en mai au large de la péninsule danoise du Jütland.

En Roumanie sur les rives de la Mer Noire, en Bulgarie, en Russie où l’armée russe encore tsariste de Broussilov a lancé une offensive en juin sur un front de cinq cent kilomètres pour desserrer l’étreinte germano-autrichienne.  Sur le front italien, où les alliés résistent comme ils peuvent à l’offensive austro-hongroise dans la région montagneuse du Trentin…

Bref, la guerre est vraiment mondiale – du moins à l’échelle d’un monde tel qu’on le concevait du début du 20ième siècle. Aucun succès décisif dans un camp ou dans un autre ne permet ce samedi 11 novembre 1916 d’espérer un dénouement proche…Juste quelques victoires tactiques, qui parfois permettent de grignoter quelques kilomètres – le plus souvent quelques mètres de tranchée en contrepartie du sacrifice d’innombrables vies de jeunes gens foudroyés dans la fleur de l’âge. Il n’y a guère que les officiers supérieurs pour s’en vanter. Les perspectives sont plutôt sombres et le moral est en berne chez les soldats!

En 1916, tous les hommes de ma famille en âge d’être mobilisés sont sur le front ou sur le point de le rejoindre. Et à l’arrière – en Anjou, chez moi – c’est l’inquiétude qui est de mise, bien qu’on  fasse mine de se réjouir de ne déplorer à cette date, aucun « mort pour la France », ni blessé grave parmi mes grands pères ou grands-oncles. Seul un cousin de mes grands parents paternels, garçon coiffeur au Lion d’Angers, Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) fut tué dès le début de la guerre à Neuville-Saint-Vaast. Pour les autres, ça viendra plus tard! en 1918…dans la seconde bataille de la Somme!

D’où ils se trouvent, endroits tenus secrets sous peine d’être taxés de traîtres – quelque part sur le front – nos soldats écrivent à leurs proches. Leurs lettres sont le plus fréquemment anodines, pour ne pas s’attirer les foudres d’une censure militaire qui frappe dur les indisciplinés -parfois jusqu’au peloton – mais aussi pour ne pas inquiéter les parents. Ainsi, mon grand-oncle maternel Alexis Turbelier (1897-1918) entretient une correspondance suivie avec sa sœur Germaine, sa « complice ». Le 18 octobre 1916, il lui adresse un message, dans lequel il ne fait aucune allusion à la guerre et où sa principale préoccupation semble être la santé de son aînée d’un an! Pourtant, deux mois auparavant, il était dans l’enfer de la bataille de Verdun.

« J’ai reçu ta lettre du 15 courant qui me fait savoir que tu as été très mal ces jours derniers, tu n’as pas de veine. Enfin j’espère que maintenant tu dois aller mieux. Heureusement que tu n’as pas tourné de l’œil gauche avec l’hémorragie, c’est plutôt embêtant quand cela arrive. A midi je vais toucher mon paquet il est arrivé hier à midi. Je pense que tout est dedans. Allons au revoir, embrasse toute la famille pour moi ainsi que le petit Pierre. Je t’embrasse bien fort de loin en attendant ».

En décembre, il lui réécrira en se réjouissant de préparer un repas amélioré avec ses camarades de tranchée! C’est tout, et il sont pourtant essentiels, ces dérisoires petits signes de vie pour oublier les parapets maudits, les chevaux de frise et les rangées de barbelés!

Mais au quotidien, que se passait-il vraiment? Et de quelles informations les lecteurs angevins du Petit Courrier – le « quotidien républicain régional » disposaient-ils en ce ce 11 novembre 1916? …

A la Une, on annonçait la réélection à la présidence des Etats-Unis du démocrate Thomas Woodrow Wilson (1856-1924) à l’issue d’une incertitude de quelques jours dans le décompte des voix de certains Etats.

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Redoutable continuité des institutions américaines, que d’aucuns en Europe qualifient aujourd’hui « d’archaïques », mais qui, un siècle après, reproduisent les mêmes cycles historiques, qui ont permis aux Etats-Unis d’Amérique de devenir la première puissance mondiale, sans jamais renier la démocratie!  Chapeau! Quoiqu’on en dise, et quelles que soient les critiques justifiées qu’on puisse formuler sur certains de leurs choix et des hommes dont ils se dotent pour diriger!

Clin d’œil de l’histoire! Le Président Wilson – au charisme « presbytérien » – était initialement un pacifiste. Mais fortement impressionné par les hécatombes en Europe, il sera le principal artisan de l’intervention déterminante des Etats-Unis dans le conflit au milieu de l’année 1917, après avoir tenté en vain d’obtenir une paix négociée entre les belligérants…Son action sera décisive dans les négociations de la paix après-guerre.

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Sans qu’il y ait lieu d’établir le moindre parallèle hasardeux avec la situation actuelle, sa présidence marque le début des prétentions interventionnistes américaines sur l’ensemble du monde, à l’inverse de la politique de ses prédécesseurs plutôt caractérisée par une forme d’isolationnisme et donc de protectionnisme! La tendance désormais se retourne… Un siècle après, une sorte de dieu Pan, satyre et jouisseur s’approprie le fauteuil en forme de prie-Dieu austère du président Wilson dans le bureau ovale…

Pour l’heure, en ce 11 novembre 1916, sa réélection est vivement contestée par son adversaire, le républicain Hughes qui demande même un recomptage des bulletins de vote… Il arrive que l’histoire, un brin facétieuse balbutie, charriant malheureusement et sans discontinuer de nouvelles tragédies!

En dehors de cette information importante, qui n’a peut-être pas, sur le moment, attiré l’attention des angevins, le reste des articles ou des brèves abordés par le Quotidien régional en page de couverture, concerne – de manière d’ailleurs très édulcorée – les opérations de guerre. Et de surcroît, sous leur meilleur jour, à savoir les victoires – fussent-elles carrément anecdotiques – des « alliés » et de l’armée française. C’est bon pour le moral!

Mais en fait, comme avant guerre, le journal s’intéresse surtout à la vie locale, aux faits divers, aux chiens écrasés!

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Hormis quelques entrefilets relatifs aux orphelins de guerre, fils de poilus angevins, à la recherche des disparus et à certaines annonces nécrologiques ciblées, rendant hommage – sans doute aux frais de la famille – à un valeureux combattant mort au champ d’honneur, la vie au jour le jour, dans la capitale des Plantagenets  – en Anjou – paraît s’écouler presque normalement, comme s’il fallait absolument faire oublier aux habitants, qu’à quelques centaines de kilomètres de là, des millions d’hommes s’étripaient à mort avec toutes les possibilités qu’offraient à l’époque les technologies avancées appliquées aux armes!

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Ainsi, le cinéma des Variétés ou le Cirque-Théâtre continuaient comme si « de rien n’était » d’annoncer et d’assurer leurs spectacles… Les grands magasins persistaient à faire leur pub pour leurs produits et les commerçants de se chicaner avec les autorités sur les heures d’ouverture de leurs négoces…Comme avant, comme maintenant.

Finalement, tout porte à croire, qu’en dehors de ceux, endeuillés, qui avaient perdu, un père, un frère ou un mari, les angevins étaient plutôt confiants… et ils se précipitaient même pour souscrire aux emprunts de guerre… Patriote et économe, ma grand-mère maternelle y a perdu toutes ses pièces d’or, avant de voir mourir son frère et son « fiancé »!

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On sait maintenant, qu’il a fallu encore attendre deux ans – le 11 novembre 1918 , pour qu’enfin cesse la guerre, et pour voir revenir les vivants rescapés de la boucherie, éclopés et estropiés à la fois du cœur et de leurs membres … Ils retrouvèrent Angers, presque comme ils l’avaient laissée… Presque. Mais, c’est Angers qui ne les reconnut plus tout-à-fait avec leurs gueules cassées! Y’en a même qui sentaient mauvais…

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Il n’est pas rare qu’au hasard de mes pérégrinations ou de mes escapades buissonnières dans les registres paroissiaux d’Ancien Régime des villages du Maine-et-Loire, je tombe sur un acte de sépulture ou de baptême, ne comportant que le prénom de l’intéressé(e), précédée ou suivie de la mention « illégitime »…Quand il s’agit d’un baptême, le bébé est souvent présenté au curé par une « matrone », une « sage-femme » ou une « accoucheuse » et parfois l’identité de la mère est indiquée…L’illégitimité résulte, non de la méconnaissance de l’identité maternelle, car dans cette hypothèse l’enfant aurait été qualifié de « trouvé » mais de l’absence d’un père officiel, c’est-à-dire d’un homme qui puisse être qualifié de « père » du fait de ses liens maritaux avec la mère. Un enfant illégitime était donc un enfant né « hors mariage ». Au sens littéral, il était « hors la loi »! Ce qui ne signifiait pas pour autant que le géniteur fût inconnu… Simplement, le « séducteur » bénéficiait du bénéfice du doute et de la complicité machiste du corps social d’alors. On taisait son nom.

En revanche, les curés, qui, parfois, étaient peut-être  les heureux bénéficiaires des faveurs de la mère, prenaient un malin plaisir à lui faire supporter la « faute » . Aussi, outre son nom, son statut matrimonial figurait sur l’acte. Ainsi, n’hésitaient-ils pas à signaler avec une petite pointe de sadisme, le veuvage de la fautive lorsque c’était le cas. Mieux, ils ajoutaient le patronyme du défunt mari, afin que nul n’ignore qu’il était devenu, en quelque sorte, un cocu à titre posthume!

La pauvre femme, considérée comme une paria, régulièrement bannie et rejetée par sa propre famille, devait pour survivre se livrer à la mendicité, à la rapine, voire à la prostitution, allant parfois jusqu’à vendre ses charmes à ceux-là même qui étaient à l’origine de sa situation. Ainsi stigmatisée  du sceau d’infamie, elle menait une vie misérable. Elle conservait, malgré tout, une existence légale.

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Cependant, il y avait pire que le sort réservé aux mères!  Celui des gamins ou des gamines, issu(e)s de ces unions socialement prohibées et donc « illégales ». Leur sort était encore moins enviable… Tout bonnement privés d’identité, ils traînaient leur misère, leur vie durant, affligés du poids des conditions de leur conception, comme s’ils étaient responsables de leur origine socialement « honteuse »! Comme si, par un retournement curieux de la charge, la fécondation d’un ovule par un spermatozoïde venu d’horizons illicites était le résultat d’une action volontaire et perverse de leur part!

D’emblée, avant même d’avoir pris conscience d’eux mêmes et d’avoir émis leurs premiers gazouillements, ils appartenaient à la catégorie des sous-hommes condamnés par nature à la marginalité. Fauteurs – malgré eux – de trouble à l’ordre moral, ils devaient  éternellement payer au nom d’un ordre public intolérant et injuste, dont les curés des paroisses étaient les gardiens vigilants.  Le tableau était différent et beaucoup moins tragique pour les bâtards des princes et des rois…

Ces naissances « illégitimes » n’étaient heureusement pas trop fréquentes, car, en dépit d’une féroce et cruelle répression, les paysannes ou les filles du peuple, « illégalement » enceintes, s’efforçaient, autant se faire que peu, d’interrompre leur grossesse. Souvent au péril de leur vie, elles confiaient leur destin aux mains crasseuses d’avorteuses ou de « faiseuses d’anges » qui n’hésitaient pas à les dénoncer lorsque l’affaire tournait mal. En tout état de cause, les risques pour ces malheureuses « parturientes » étaient extravagants et aboutissaient classiquement à la mort.

Selon les historiens de l’Anjou, les naissances illégitimes représentaient environ un pour mille de l’ensemble des naissances dans les campagnes angevines et probablement un peu plus dans les grandes agglomérations comme Angers…

Les enfants qui survivaient n’avaient guère d’autre choix que de fuir leur village, de s’enrôler dans les armées royales, ou plus prosaïquement de devenir les journaliers pour les travaux agricoles les plus pénibles. Autrement dit, ils avaient juste le droit de devenir les esclaves des autres villageois, c’est-à-dire de ceux qui avaient le droit de vivre au grand jour et qui pouvaient se prévaloir d’une identité propre et prétendument honorable.

Beaucoup de ces exclus recherchaient dans le brigandage, une reconnaissance qu’ils n’auraient su acquérir autrement, voire une certaine dignité et en tout cas un moyen de vivre. Ils terminaient souvent  leur vie au bout d’une corde… Mais quel autre destin envisager lorsqu’on est, constamment, montré du doigt et privé pour toujours du droit de s’intégrer « légalement » dans la société?

Finalement, ils mouraient comme ils étaient nés, « anonymes »… Ainsi en atteste, parmi tant d’autres exemples, l’acte de sépulture découvert tout récemment au cours d’une de mes recherches « numérisées » sur le village de Montreuil-sur-Maine, où mon attention a été attirée par un certain « Clément » un homme de vingt cinq ans, décédé le 9 février 1771  dans ce village riverain de la Mayenne, berceau d’une partie de ma famille paternelle. Sur l’acte assez laconique,  rédigé par le curé, sont mentionnés deux témoins, un journalier, Jean Renou et un cordonnier Mathurin Corbin. Ces deux-là sont peut-être des amis du défunt, ou simplement des passants qui se trouvaient là et qui avaient découvert le cadavre. On n’en saura rien, car rien n’est dit sur les circonstances de cette disparition étrange d’un jeune adulte dans la fleur de l’âge. On ne saura rien sur son nom, ni évidemment sur sa filiation! Et aucun généalogiste ne se penchera sur ce dossier sans issue.

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Montreuil-sur-Maine 1771 (AD49)

Des milliers de personnes furent ainsi effacées à jamais de la mémoire humaine, par malchance d’être nées en dehors des standards du temps. Le code civil de 1804 n’a nullement réparé les torts qui leur furent causés. D’illégitimes, ils sont devenus « naturels », ou « adultérins », mais rien ne changea fondamentalement en dépit des « droits de l’homme » de 1789 …Il faudra attendre le début du 21ème siècle pour qu’ils puissent jouir de mêmes droits que ceux des enfants légitimes, y compris en matière d’héritage! Il faut dire qu’en France, les naissances hors mariage se sont multipliées dans des proportions exponentielles depuis un demi-siècle, et que le maintien d’un statu quo réactionnaire devenait impossible…

En ces temps de commémoration, il ne reste plus qu’à apposer une plaque aux enfants illégitimes, qu’aucun jamais ne pleura, et ne chercha à revendiquer comme un des siens. A quoi bon, se souvenir de ce qui n’a pas lieu d’exister?

Mais les temps changent: les exclus pour cause de sexualité hors mariage ont quasiment disparu des radars, et ils sont remplacés par d’autres exclus, ceux de l’exode et de la misère… qui vivent aussi dans l’illégalité. Que faire? Eux aussi sont « illégitimes » !! De nos jours, on dit plutôt, « irréguliers ».

 

 

 

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