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La ville d’Angers fut libérée du joug nazi par l’armée américaine du général Patton, le 10 août 1944!

Ce jour-là, en début de soirée, Michel Debré (1912-1996) alias « Jacquier » dans la Résistance, qui avait été nommé commissaire de la République par le Général de Gaulle, se présenta seul auprès du préfet régional pétainiste Charles Donati en train de dîner ! Sans s’embarrasser d’inutiles circonvolutions rhétoriques ou de convenances protocolaires, il lui notifia sans ambages que la République était rétablie et que désormais c’était lui, au nom du gouvernement provisoire, qui assurait la représentation de l’Etat dans la capitale des ducs d’Anjou…

Le haut fonctionnaire déchu s’y attendait. Aussi, accueillit-t-il l’intrus sans broncher et reçut la nouvelle sans élever la moindre protestation ou objection, et sans prononcer de déclaration solennelle qui l’aurait dédouané de sa servilité passée auprès de l’ennemi ou qui l’aurait statufié devant l’histoire. Bon prince, le nouveau patron des lieux accorda à Donati, un quart d’heure pour débarrasser son bureau, quitter ses appartements et la préfecture! Et peut-être – qui sait – terminer à la hâte, son dernier repas dans la salle à manger autrefois monastique de l’hôtel de la préfecture, ci-devant abbaye Saint-Aubin….

Dès lors, le nouveau préfet de région s’attela sans tarder à ses fonctions! Le reporter du journal Ouest-France  le décrivit en ces termes: « A le voir si jeune et si actif dans le grand bureau de la Préfecture où il nous reçoit – sa porte est ouverte à tous – on ne peut manquer d’évoquer les grandes figures des jeunes conventionnels qui firent la 1ère République et dont il est, à coup sûr, le descendant et le continuateur. »

Michel Debré dans son bureau à Angers

Pendant ce temps, dans le centre-ville d’Angers, dans les quartiers périphériques ou dans les faubourgs, l’annonce de la Libération se répandit comme une traînée de poudre, tandis que les troupes américaines qui avaient massivement franchi la Maine dans la matinée, investissaient méthodiquement les lieux publics et les grands boulevards , et s’installaient pour bivouaquer dans certains parcs ou jardins, comme le Jardin Fruitier, rue Desmazières, en face de l’appartement de mes grands-parents maternels…

Après quatre ans d’occupation nazie, la population pouvait enfin sortir, faire la fête et hurler sa joie de retrouver la liberté, même si quelques francs-tireurs isolés, soldats oubliés de l’armée allemande en déroute, ou des miliciens désemparés, encore habités par leurs chimères, persistaient, ici ou là, à faire le coup de feu! Comme pour sauver un honneur perdu de longue date, ou tenter d’exorciser leur sort désormais désespéré et irrémédiablement scellé.

Partout, c’était l’allégresse, dont se souviennent encore avec la même émotion les témoins d’alors, aujourd’hui nonagénaires.  Partout, refleurirent des drapeaux tricolores, sortis de la naphtaline des caves ou des greniers dans lesquels ils dormaient depuis quatre ans… comme des champignons comestibles regardés avec gourmandise dans une clairière enfin ensoleillée après une nuit pluvieuse. Tous les bâtiments officiels étaient pavoisés, tandis que des G.I., rigolards sur leurs chars Patton et acclamés par la foule, distribuaient des cigarettes américaines en privilégiant les jeunes filles peu timides qui escaladaient le fût de leurs canons, avides peut-être, ultérieurement, d’autres performances plus festives encore avec ces beaux gars bien nourris venus du Far West !

Pour les nouvelles autorités préfectorales, la tâche était écrasante, car au-delà des nids de résistance nazie qu’il fallait définitivement réduire, il convenait aussi de maintenir un semblant d’ordre public, ne serait-ce que pour éviter, au nom d’une « juste épuration », des jugements expéditifs et sommaires, des débordements de violence et même des règlements de compte privés, auxquels la population soudainement décomplexée après des années de privation, de répression et de silence, pouvait être tentée de se livrer à l’égard de ceux ou celles qu’elle accusait à tort ou à raison d’avoir pactisé avec l’ennemi…Mais surtout, il fallait assurer l’approvisionnement de la ville pour nourrir des habitants déjà passablement affamés par quatre ans de disette et d’ingestions forcées de topinambours et de rutabagas.

Comble de difficulté, il n’y avait plus de maire pour relayer les instructions préfectorales et prêter main forte aux services de l’Etat, eux-mêmes passablement désorganisés du fait de la défection prudente ou « suscitée » de quelques fonctionnaires hiérarchiques, un peu trop compromis avec le régime de Vichy.

En outre, Michel Debré, en homme avisé malgré sa jeunesse, se méfiait des résistants de la dernière heure, qu’il croisait dans les couloirs de la préfecture, et dont il pressentait, non sans motif, que leur zèle à passer à l’action avait parfois pour motivation l’occultation de leurs propres et encore récentes zones d’ombre. Voire dans certains cas, de leurs odieuses turpitudes. Il craignait que certains, mus par une soif de justice aussi dévorante que peut-être intéressée – et que ne pouvait justifier à lui seul un amour aussi soudain qu’intempestif de la patrie – ne s’arrogeassent des droits ou des prérogatives sans rapport évident avec le service de l’intérêt général…

Disons, pour faire simple, que la situation était complexe et c’est la raison pour laquelle il était nécessaire de hiérarchiser les priorités. Parmi celles-ci, le rétablissement dans les meilleurs délais d’un état de droit et de l’autorité des pouvoirs publics était primordial… Ainsi, dès le 30 août 1944, après une rapide instruction pour détecter de dirimantes incompatibilités pour faits de collaboration trop manifestes avec le régime de Pétain, un arrêté préfectoral rétablit vingt-quatre des conseillers municipaux de l’ancienne équipe, en désigna treize nouveaux et renomma premier magistrat de la ville, Victor Bernier (1868-1952) l’ancien maire d’Angers, démissionnaire depuis le 30 mars 1944.

Victor Bernier
Salon d’’honneur de l’’hôtel de ville

Le vieil homme (76 ans) s’était distingué par son courage en juin 1940 en se portant au-devant des panzers allemands sur la route de Paris, flanqué du préfet Pierre Ancel (1885-1966), pour déclarer « Angers ville ouverte », et ainsi lui épargner « les horreurs et les dangers d’un combat de rue » et la destruction. Le commandant allemand de l’unité blindée avait en effet menacé par un message télégraphié d’être sans pitié pour « cette jolie ville » en cas de résistance armée. Ceint de son écharpe tricolore et brandissant un drapeau blanc, Victor Bernier avait ensuite accompagné les chars ennemis jusqu’aux Ponts-de-Cé.

De surcroît, durant la longue et douloureuse épreuve de l’occupation, l’attitude du maire fut constamment digne, son seul souci étant de protéger ses concitoyens, sans faillir à l’honneur et sans manifester de sympathie pour l’ennemi.

C’était donc à un homme respecté, raisonnable, expérimenté que Michel Debré faisait confiance et renouvelait les fonctions. Un homme qui connaissait parfaitement les rouages de l’administration communale qu’il avait en effet dirigé sans discontinuer depuis 1935 après avoir exercé un premier mandat à la fin de la première guerre mondiale…

La charge qu’on lui confiait était cependant temporaire, car l’objectif était d’organiser des élections municipales régulières le plus rapidement possible, de telle sorte que les édiles municipaux retrouvent rapidement une authentique légitimité issue des urnes… Parmi les conseillers municipaux rétablis dans leur fonction par Michel Debré, figurait un certain Auguste Allonneau (1885-1963), un ancien édile socialiste, professeur de mathématiques au Lycée David d’Angers, élu depuis 1929 et révoqué par le régime de Vichy en 1940 de l’enseignement et de ses fonctions électives.

Confortés par cette indispensable remise en ordre des institutions et des services officiels, Michel Debré et Victor Bernier administrèrent, tant bien que mal, la ville pendant les premiers mois qui suivirent la Libération, veillant en premier lieu au ravitaillement en vivres et en combustibles…Mais pas seulement, car, au-delà des déclarations d’intention, il fallait aussi restaurer les pratiques démocratiques après des années de dictature, et notamment préparer les élections municipales prévues au printemps 1945…

A cette fin, le corps électoral devait être totalement remanié, non seulement pour l’actualiser – ce qui n’avait pas été opéré depuis plusieurs années – mais surtout le compléter pour y intégrer les femmes qui, pour la première fois, dans l’histoire de la République, étaient appelées à voter et étaient éligibles. …Enfin, certaines questions devaient être tranchées comme l’inscription sur les listes électorales des militaires engagés dans les armées alliées en Allemagne, ou encore, des prisonniers ou des ouvriers du STO qui n’avaient pas encore rejoint leurs foyers… Questions souvent plus délicates qu’il n’y parait, car, pour certains d’entre eux, on ignorait s’ils étaient encore en vie…

Après une campagne électorale assez mouvementée au cours du printemps 1945, où beaucoup de clivages politiques d’avant-guerre – souvent surannés – réapparurent sous les préaux d’école, le premier tour du scrutin eut lieu le 29 avril 1945…Six listes sollicitaient le suffrage des angevins, qui représentaient l’ensemble de l’échiquier politique d’alors, à l’exception, bien sûr, des nostalgiques du pétainisme dont les partis avaient été dissous et interdits.

Eu égard aux modalités de vote, ce premier tour ne fut pas décisif,  puisque il ne permit pas de pourvoir un seul siège de conseiller municipal!

Au second tour, qui se déroula le dimanche 13 mai 1945,  les partis de gauche formèrent une liste unique « d’union démocratique et antifasciste » conduite symboliquement par un résistant angevin, républicain de toujours, ancien conseiller municipal, Louis Imbach (1881-1945) qui, en fait, était déjà mort dans le camp d’extermination de Mauthausen.

Malgré l’absence de son leader, c’est cette liste de large d’union à gauche, qui  remporta l’élection face à la liste apolitique « républicaine modérée d’union et d’action municipale. Le Mouvement républicain populaire (MRP), un parti démocrate-chrétien nouvellement créé et issu de la Résistance, refusa de participer au vote, considérant que son positionnement centriste l’empêchait de se rallier à l’un ou l’autre des « deux blocs » en lice.

Cette défection du MRP fut certainement regrettée par nombre d’électeurs modérés, lassés des excès de tribune de la droite et de la gauche. Mon grand-père maternel Louis Turbelier (1899-1951) était sûrement de ceux-là. Sans être politiquement engagé, on sait qu’il se revendiquait d’une forme paisible de démocratie chrétienne, protectrice de la famille et des plus démunis, sans nourrir l’ambition d’ébranler les fondements d’une société angevine séculaire. Mais, il ne livra jamais la moindre confidence sur la manière dont il se détermina ce jour-là de 1945, à supposer même qu’il eut décidé de s’exprimer en faveur d’un camp ou d’un autre. Il est parti en emportant le secret de l’isoloir dans sa tombe.

En revanche, pour son épouse – ma grand-mère – Adrienne Venault (1894-1973), la présomption est grande que son premier vote se soit porté vers la liste estampillée « apolitique » c’est-à-dire de droite, face à la gauche socialo-communiste. Dans ma famille paternelle, les choix étaient probablement plus incertains, même si l’on peut raisonnablement supposer que mon grand-père paternel Marcel Pasquier (1892-1956), adhérent cheminot de la CGT à la gare Saint-Laud, ait préféré la liste de gauche !

Cinq jours après le vote, le 18 mai 1945, un conseil municipal extraordinaire décida d’élire Auguste Allonneau, maire d’Angers avec un premier adjoint communiste. Il le resta jusqu’en 1947 et devint ainsi le premier maire socialiste d’Angers. En 1946, il sera même élu député SFIO du Maine-et-Loire, mandat qu’il exercera au sein de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale jusqu’en 1951. J’ai lu un de ses rapports sur la fibrose des mineurs d’ardoise (schistose) dans les archives des maladies professionnelles, lorsque, dans les années 1980 j’assurais le secrétariat de la commission des maladies professionnelles au ministère du travail.

Auguste Allonneau
Salon d’’honneur de l’’hôtel de ville

Auguste Allonneau était né le 24 juin 1885 à Cours, un petit village poitevin des Deux-Sèvres situé entre Parthenay et Niort, où ses parents Augustin Allonneau et Marie Patarin étaient cultivateurs… Élève puis étudiant brillant, il obtint une licence de mathématiques en 1908, qui lui ouvrit les portes d’une carrière professorale exercée d’abord dans différents lycées ou collèges de province, avant d’être affecté au lycée David d’Angers après la guerre de 1914. Une ville qui ne lui était pas inconnue, puisque c’était celle de son service militaire comme soldat du 6ième régiment du Génie, entre 1906 à 1908.

Durant la Grande Guerre, il fut d’abord mobilisé comme infirmier puis affecté comme professeur au Prytanée de La Flèche, pour finir dans les services auxiliaires lors de l’armistice de 1918. Sa découverte du mouvement socialiste (SFIO) était antérieure d’une dizaine d’années, en 1909, alors qu’il était prof de maths dans un collège à Manosque dans les Alpes du sud.

L’histoire du mouvement ouvrier retiendra de lui, qu’il fut un des congressistes de Tours à la fin décembre 1920 dans la salle du Manège, qui entérina la scission du mouvement socialiste et la création du Parti Communiste Français.

Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’à cette occasion, mon grand-père Marcel Pasquier, alors cheminot à Saint-Pierre-des-Corps l’ait aperçu dans la délégation des militants de l’Ouest. Auguste Allonneau, proche initialement des « reconstructeurs » tels Marcel Cachin (1869-1958) ou Ludovic-Oscar Frossard (1889-1946), favorables à l’unification du mouvement socialiste français, y compris en y intégrant sa tendance bolchévique, se ralliera finalement à Léon Blum au sein de la « vieille maison » SFIO!

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Si mon billet n’avait porté que sur les premières élections municipales en Anjou après la seconde guerre mondiale, et sur l’évocation du mouvement socialiste angevin, j’aurais à cet instant pleinement rempli mon contrat. Et il ne me resterait plus qu’à brosser une édifiante et savante conclusion sur les difficultés de rétablir la démocratie après des années d’oppression.

Avec malice, je me serais peut-être aventuré à esquisser une comparaison hasardeuse avec l’actualité politique française et internationale. Peut-être même me serais-je livré à une ou deux petites provocations, destinées à réveiller un lecteur inattentif… Et pour éviter tout procès d’intention et préserver ma réputation déjà écornée d’homme de progrès social, je me serais sûrement fendu d’une conclusion moralisante dédiée aux bobos parisiens, de telle sorte que les générations futures si d’aventure, elles me lisaient, me perçoivent comme un sage assimilable à un Montaigne de banlieue parisienne, solitaire dans son bureau des bords d’un affluent de l’Orge, comme l’autre dans sa tour girondine.

Et bien sûr, j’aurais changé le titre de « mon oeuvre » qui évoque curieusement ma grand-mère, et qui n’aurait pas lieu d’être, en tout cas, sous la forme annoncée.

Bref, si j’avais rédigé ces lignes en fin d’année 2016, c’est ainsi que j’aurais procédé…

Tout a basculé en fait à la mi-février 2017

Je venais à peine de ranger mon encrier, après avoir rédigé un petit couplet sur le plus lointain de mes aïeux connus sous le titre un peu pompeux de « Généalogie quantique » (14 février 2017), lorsque le son cristallin émis par mon smartphone m’indiqua qu’un message venu d’ailleurs venait d’être intercepté par cet autre moi-même. Ce signal eut pour effet de m’extraire de la torpeur réparatrice dans laquelle m’avait englué l’émotion provoquée par ce grand-père à la quinzième génération qui aurait pu jouer aux cartes (géographiques) avec Christophe Colomb…

Le message venait sans doute de faire trois ou quatre fois le tour de notre planète bleue en jouant à saute-mouton d’un satellite à un autre, pour parvenir jusqu’au petit appareil qui m’est désormais aussi indispensable que ma télé ou mon lit. Il provenait en fait de la région nantaise, et son auteur était une auteure, en l’occurrence Rose l’Angevine, ma très honorée cousine généalogiste, bien connue des familiers de ce blog.

Elle m’informait qu’à l’issue d’une chasse à l’homme – ou à la femme – sans concession au travers des archives des Deux-Sèvres et à la faveur de ses accointances dans les différents cercles de chercheurs de crânes édentés du Grand Ouest, elle était parvenue à démontrer que le premier maire d’Angers – l’Auguste Allonneau évoqué ci-dessus – appartenait à la parentèle lointaine de ma grand-mère maternelle Adrienne Venault, dont j’écrivais, juste avant, qu’elle n’aurait certainement pas voté pour un socialiste!

Ainsi en 1945, le premier maire socialiste était un cousin de ma grand-mère… Très éloigné en l’occurrence, même si tous les deux étaient originaires du pays de Gâtine en Poitou! Sauf erreur de calcul de ma part, toujours possible dès qu’on compte sur ses doigts en s’agrippant comme on peut aux rameaux les plus élevés d’un arbre généalogique, ils seraient cousins au quinzième degré.

Et leurs ancêtres communs à partir du la huitième génération ascendante seraient les « Allonneau » seigneurs de Saint-Pardoux, Saint-Maixent ou Parthenay. Tous des notables du crû, dont tous les biens furent confisqués sous la Révolution, singulièrement après 1793 ou 1794, lors de la répression féroce conduite par les colonnes de la Convention Nationale, contre tous ceux qui avaient pris le parti de la Vendée Militaire…

Ma grand-mère maternelle Adrienne Venault (1894-1973 aurait sans doute apprécié de savoir qu’elle descendait « en droite ligne » de nobliaux poitevins des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. Peut-être un peu moins, qu’elle était la cousine d’un socialiste, fût-il finalement assez modéré! Mais elle ignorait ces données dont je n’ai pris connaissance qu’en février 2017!

Le sachant, pour inaugurer son droit de vote au printemps 1945, aurait-elle déposé dans l’urne un vote motivé par l’esprit de famille? Eu égard à nos nombreuses discussions sur la fin de sa vie, c’est peu probable.

J’aimais soutenir la controverse avec elle et c’était réciproque… Femme d’une vive intelligence, elle n’était pas, à proprement parler, une « progressiste »…Pour autant, ce n’était pas une bourgeoise. Aussi loin que me portent mes souvenirs, je l’ai toujours connue vêtue de noir sans coquetterie ni affectation. Depuis son veuvage en 1951, elle vivait seule et chichement dans un minuscule deux-pièces au premier étage d’une maison sans confort au 20 de la rue Desmazières à Angers. Ses ressources étaient exclusivement constituées de la maigre retraite de réversion de son mari – mon grand-père – qui avait été gardien de la paix municipal jusqu’à son décès prématuré…

Nécessité faisant force de loi, elle comptait scrupuleusement « ses sous » et comme beaucoup de gens modestes, elle votait à droite, au grand dam de la gauche qui ne comprend jamais pourquoi…Pas plus hier qu’aujourd’hui!

A la décharge d’Adrienne – si tant est qu’il faille l’excuser d’options idéologiques respectables qu’elle assumait sans complexe – elle avait subi dans sa propre chair, les désordres de la guerre entre 1914 et 1918 et la jeune fille délurée et émancipée, qu’elle fut auparavant s’était progressivement muée en une femme d’ordre, qui cultivait une certaine méfiance à l’égard de ceux qui remettaient en cause les institutions incarnant l’autorité, politique ou même religieuse!

Cette attitude « conservatrice » ne procédait pas de l’intime conviction que rien ne doit jamais bouger, mais plutôt, de l’idée que tout ce qui bouscule l’ordre établi, suscite fréquemment plus d’inconvénients que d’avantages, plus de malheurs que de bonheur, en particulier pour les « petites gens »! Et encore, elle ignorait que ses ancêtres avaient été spoliés. Au fond, son côté « réac » – comme on dirait aujourd’hui – procédait d’une forme de stoïcisme paysan. Elle pensait que ceux que « la nature » avait placé en bas de l’échelle avaient plutôt intérêt à accepter leur sort – fût-il médiocre – que de tenter le diable.

Adrienne, avec son »air de ne pas y toucher »

Quoiqu’elle disait devant moi, je n’ai jamais pensé qu’elle croyait la nature humaine vertueuse, ni même qu’elle plaçait la« Vertu », au pinacle des qualités cardinales… Mais évidemment, elle cherchait à nous le faire croire et je crois que c’est ce double visage de Janus que j’ai beaucoup aimé chez elle!

Résignée à la fin de sa vie, elle se soumettait par convention à des devoirs sociaux, garants d’un ordre qu’elle avait renoncé depuis longtemps à discuter, encore moins à remettre en cause.

Il m’arriva plus d’une fois de discuter pied à pied ses conceptions, notamment lors de événements de 1968, lorsque, jeunes insouciants, nous prétendions qu’il était interdit d’interdire. Croyant bousculer l’ordre ancien, nous pensions, mus par un romantisme échevelé, que « sous les pavés se trouvait la plage ». Elle s’en amusait sans trop s’en inquiéter: elle savait que ça nous passerait! Sans état d’âme, elle vota pour les candidats gaullistes aux élections législatives de juin 1968 après la dissolution de l’Assemblée Nationale.

Désormais, le temps s’est écoulé et j’ai tendance à considérer son point de vue comme une forme d’adaptation darwinienne aux circonstances de la vie, un mélange complexe de sagesse et d’intelligence… « Il y a des riches, il y a des pauvres, et c’est très bien ainsi » disait-elle fréquemment, alors qu’elle appartenait elle-même au camp des pauvres !

Aurait-elle aimé savoir que son lointain cousin était un leader socialiste? Peut-être, « par roublardise » comme elle disait!

 

PS: Sur les différents épisodes de la Libération d’Angers vécus par mes proches, et sur les premières élections municipales d’après guerre vécus par mes proches, voir notamment mes billets du 24 mars 2014, « De la Libération d’Angers à la Roche de Mûrs-Erigné » et du 23 avril 2014 « Adrienne Turbelier peut voter… »ainsi que le mémoire d’Albert Turbelier « Souvenirs de jeunesse », référencé dans ce blog à la date 30 septembre 2011)…

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Raymonde Bonenfant l’épouse d’un de mes oncles maternels, Albert Turbelier, est décédée à Angers aux premières heures du jeudi 15 décembre 2016. Elle était âgée de quatre-vingt-six ans. Pour la deuxième fois en moins d’un trimestre, la Camarde a frappé parmi mes proches: la génération qui me précède, celle de la Libération et des Trente Glorieuses s’éteint inexorablement …

Je n’étais pas, à proprement parler, un intime de Raymonde, mais, mariée à mon oncle depuis plus de soixante cinq ans (8 septembre 1951), elle fut évidemment un des personnages importants de mon environnement d’enfance et d’adolescence…

Lors de nos passages à Angers, nous lui rendions visite – une fois l’an environ – dans la coquette maison qu’elle partageait avec son époux, dans le quartier de Villesicard, à mi-chemin entre La Madeleine et Les Justices.

Personne avenante et courtoise, Raymonde nous recevait toujours agréablement, avec café et petits beurres à l’appui, et s’enquerrait systématiquement de la santé de nos parents, enfants et petits-enfants. A l’occasion, on se montrait mutuellement quelques photographies et elle nous parlait des enfants et petits-enfants de son frère! De son chat aussi lorsqu’il vivait encore. Parfois, elle évoquait certains de ses propres ennuis de santé, mais discrètement, pudiquement comme s’il ne s’agissait que d’épisodes tout à fait secondaires de sa vie quotidienne… Elle nous entretenait surtout de ceux d’Albert! Avec le temps, son dos s’était voûté.

Aujourd’hui, elle n’est plus et nous nous apercevons, que, pour l’essentiel, sa vie est demeurée pour nous un mystère! Nous éprouvons l’étrange sentiment d’être passé à côté de quelqu’un qui fut invisible à nos yeux!  Saurais-je dire finalement si elle-même considérait que son existence fut réussie ou mieux, s’il lui est arrivé de flirter avec le bonheur…

Raymonde n’aimait guère étaler ses sentiments intimes et ne livrait d’elle-même que l’image d’une femme forte qui, en dépit des épreuves, savait garder son rang et son sang-froid… Déterminée sous des dehors amènes! Ses tourments, elle les gardait pour elle, comme si elle s’était résolue à les taire ou à les minimiser pour s’éviter d’en souffrir et de susciter la compassion… Peut-être aussi, n’avons-nous pas su l’entendre ou capter sa confiance!

On peut penser que le fait de n’avoir pas connu la maternité fut pour elle une grande souffrance. En atteste l’intérêt non feint qu’elle manifestait pour les petits enfants!

Hier encore, m’entretenant d’elle au téléphone, je considérais que, n’ayant jamais recueilli de confidence sur ses secrètes fêlures et n’ayant pas entretenu de connivences avec elle, je n’étais guère qualifié pour écrire quoi que ce soit à son propos… Du moins, pour rédiger un hommage, dont elle aurait pu se revendiquer de son vivant. Et ce, sans se vautrer dans des clichés insipides et béatifiants que l’on récite avec une litanie de regrets et de condoléances à chaque fois qu’un « cher disparu » nous tire sa révérence! Je pensais en effet qu’elle méritait plus que ce traitement protocolaire, et à défaut, je pensais préférable de m’abstenir de toute forme de témoignage en trompe l’œil!

raymonde-chez-elle-2

J’en étais là de mes réflexions, lorsqu’un de mes cousins, et également un de ses neveux, qui l’avait vue plus récemment que moi, me dit que ce qui l’avait frappé lors de son ultime entrevue – outre sa maigreur et son aspect maladif – c’était son élégance! Même au bord du gouffre, même confrontée à la maladie et à la vieillesse, Raymonde sut effectivement demeurer coquette … Cette caractéristique qui n’est pas accessoire, n’est pas sans évoquer un vœu formulé par Eve Curie (1904-2007) et rapporté par une de ses biographes Claudine Monteil de « mourir maquillée« !

Et effectivement, aussi loin que remontent mes souvenirs, celui de Raymonde est associé à l’élégance, au tact, à l’harmonie et à la tenue… Non pas ostensiblement avec des paillettes provocatrices, mais avec mesure… Avec bon goût et dignité, une qualité et une aspiration, qu’elle a probablement héritées de sa mère qu’elle chérissait ! Représentante, à sa manière, de la mode à la française sur laquelle surfèrent les grands couturiers juste après-guerre! Et cette recherche esthétique ne portait pas seulement sur la façon de se vêtir, mais aussi sur la manière d’organiser sa maison, de la décorer et de l’entretenir… Un art de vivre en quelque sorte – un marqueur de civilisation et une certaine philosophie de la vie – qui impliquaient forcement certaines contraintes que les enfants que nous étions dans les années cinquante avaient tendance à bousculer et que beaucoup, parmi ses proches, ne percevaient pas nécessairement comme un atout!

La photo souvenir de son mariage à Candé (49) – sa ville natale – le 8 septembre 1951 atteste de ce charme discret de la jeune femme qui, délibérément ou non, cultivait manifestement une certaine ressemblance avec les stars américaines du cinéma de l’époque – Gene Tierney (1920-1991) en l’occurrence – dont l’image était largement diffusée par les films d’outre-atlantique qui occupaient le devant des salles obscures depuis 1944…

Jamais pourtant je ne l’ai jamais entendu évoquer la Libération qu’elle dut connaître ado, ni l’arrivée des troupes américaines à Candé au tout début du mois d’août 1944. Très rarement, elle faisait allusion à sa carrière professionnelle aux « contributions directes » (services fiscaux) en compagnie d’Albert, contrôleur des impôts. Encore moins au métier d’institutrice qu’elle exerça à Candé avant son mariage…

1951-mariage-albert-raimon-2

En toute sobriété, elle est partie comme elle avait vécu, presque sans bruit à bout de souffle d’un cœur qui – dit-on – l’avait déjà beaucoup tracassé et qui fut peut-être trop souvent meurtri…En chemin, avait-il oublié les rêves de la petite princesse candéenne?…

Elle rendit l’âme, espérant sûrement quelque chose de l’éternité, à l’issue d’une nuit d’agonie en présence de son mari et d’une filleule de Montjean-sur-Loire ! Son décès fut constaté par l’équipe du Samu alertée, qui s’apprêtait à la transporter aux urgences de l’hôpital ! Elle n’a dérangé personne! Encore l’élégance…

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J’étais à son mariage en barboteuse, et c’est mon plus lointain souvenir!

PS: Raymonde Bonenfant était née le 8 septembre 1930 à Candé.

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« Tante Renée » n’est plus ! Elle est partie, discrètement, modestement, sans déranger – comme elle avait vécu – à l’aube du 23 octobre 2016 dans une maison de retraite d’Angers… On aime à penser qu’elle s’en est allée, comme on la percevait depuis toujours de notre fenêtre, aimante, présente et effacée! Peut-être soulagée…

Elle avait quatre-vingt-quatorze ans, et c’est maintenant qu’on s’aperçoit que finalement on la connaissait peu, alors qu’elle nous accompagnait depuis toujours. Elle, qui a toujours incarné la permanence de la famille! On ne sait rien d’autre d’elle que ce qu’elle a bien voulu laisser filtrer de ses joies et de ses peines, lorsqu’on la visitait, environ une fois l’an, lors de nos trop rares passages à Angers…

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Dans son salon encombré de photos de toutes les époques de sa famille, elle nous accueillait, à chaque fois, souriante et disponible, empathique dans sa maison de la rue Charles Peguy « à Saint-Léonard », son quartier d’adoption depuis tant d’années. A portée de canon du dôme en ardoises de l’église.

S’excusant d’on ne sait quoi, elle s’enquérait de nos bonheurs et de nos déboires, de la santé de son frère – mon père – et de la nôtre, puis elle nous parlait fièrement de sa nombreuse descendance, répartie un peu partout, en France et dans le monde…« jusqu’aux Amériques, je n’aurais jamais pensé avoir des petits-enfants américains » ! Et aux Canaries… Elle nous parlait avec gourmandise des métiers et des passions des uns, des succès des autres, des difficultés aussi lorsqu’à ses yeux, le sort lui semblait injuste pour ces petits …

« Tante Renée » n’était pas, à proprement parler une révoltée ou une suffragette, mais elle n’était pas dénuée de sens critique! Lectrice assidue et quotidienne du Courrier de l’Ouest, elle n’hésitait pas à manifester son point de vue, lorsqu’un fait divers scabreux heurtait sa sensibilité! Elle prenait connaissance aussi avec tristesse de la disparition inéluctable de sa génération ! Dans sa rue, tous les amis d’antan s’étaient progressivement éclipsés à jamais!

Avec une mémoire étonnante, elle nommait, un à un, chacun de ses arrières-petits enfants, regrettant pour certains, leurs trop rares rencontres, rançon évidente de l’éloignement!

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Parfois, lorsqu’à notre tour, on la poussait à parler d’elle-même, elle évoquait timidement sa solitude sans Marcel, « parti, il y a si longtemps, au pied d’un noisetier sauvage, juste derrière le mur », mais elle ne s’appesantissait guère sur son propre sort, si ce n’est – de nouveau – à travers celui de ses enfants, auxquels elle regrettait de « faire souci »…

On voyait bien que le temps s’était (un peu) arrêté pour elle… Désormais qu’elle vivait seule dans cette grande maison – malcommode avec l’âge – mais qu’elle avait construite avec « son » Marcel, elle le partageait à part égale entre les vivants et les morts, sans chichi, en famille et à la bonne franquette, comme le café qu’elle ne manquait jamais ne nous offrir, comme pour retarder notre départ, avant de reprendre le dialogue avec ses fantômes…

La mort a fini par la rattraper, ce 23 octobre… Je me souviens qu’elle fut ma marraine. Elle l’est demeurée, même après que j’eus conclu, il a fort longtemps, à l’inexistence probable du Dieu de Rome, de Jérusalem et d’ailleurs… N’empêche que la mort demeure un mystère qui nous surprend toujours alors qu’on ne cesse de l’attendre!

 » La mort est le but et l’issue de toute vie, et il est impossible de rien en dire » écrit Jean d’Ormesson dans son dernier ouvrage. Pour conclure, en guise d’oraison que je n’aurais pas su composer, c’est donc lui que je citerai de nouveau  :  » Nous ignorons d’où nous venons, nous ignorons où nous allons. Nous sommes des égarés »…

Adieu, tante! On t’aimait bien tu sais! 

 

PS: Renée Pilet née Pasquier (1922-2016)

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Il suffit parfois d’un rien pour réveiller la nostalgie : un tapis de marrons d’Inde à l’automne dans un square pour ressusciter une cour d’école primaire juste avant la Toussaint … Par exemple, ma « petite école » de Saint-Augustin, sise chemin du Colombier à Angers dans les années cinquante… avec ses instits laïcs en blouse grise et les frères de Saint-Gabriel en soutane discutant près du préau en nous surveillant du coin de l’œil!

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De simples feuilles mortes jonchant le sol font revivre les copains d’alors aux noms désormais oubliés! On se revoit échangeant des calots contre des images de joueurs de foot, qu’on se procurait à la boulangerie du Moulin rue Saumuroise en achetant des chewing-gum à cinq francs! Tous les footballeurs étaient convoités, mais ceux, français, de la coupe du monde 1958 en Suède, jouissaient de la cote la plus élevée. Des clichés de Raymond Kopa, la balle au pied ou de Just Fontaine le meilleur buteur  se troquaient « à prix d’or », sans compter celle du sélectionné angevin, Stéphane Bruey, l’avant-centre du SCO, qui nous signait des autographes à la sortie du stade Bessonneau…

L’âge venu, et avec lui, les désagréments qui lui font cortège, ces visions de circonstance ont même tendance à se multiplier dangereusement comme si toute occasion était bonne pour pleurer un passé définitivement révolu…Un passé magnifié qui, à l’aune de l’ère crépusculaire actuelle, apparaît comme un recours ultime pour apporter un peu de sérénité et de courage contre les affres du temps qui passe ! Au risque d’ailleurs de nous brouiller l’horizon et d’obscurcir l’avenir en nous faisant oublier que nous sommes toujours là! Bien vivants…

Le passé ne fut pourtant pas toujours aussi paradisiaque que nos souvenirs sélectifs ne le laissent entendre, et le futur ne sera probablement pas aussi catastrophique qu’on le redoute… Enfin on peut l’espérer, même si, trop souvent, une actualité oppressante et tragique – parfois tragi-comique et présidentielle – nous donne à penser que ceux qui devraient nous fixer le cap semblent l’avoir perdu quelque part du côté de la rue du Faubourg-Saint-Honoré ou sur les rives de la Méditerranée, berceau de notre civilisation.

Face aux menaces et à l’expression d’une certaine modernité qui nous déstabilise, la réminiscence du passé nous semble – bien qu’à tort – être une valeur refuge… Comment, par exemple, ne pas être interloqué lorsqu’on nous serine aujourd’hui que c’est l’éducation « rétrograde » de nos parents qui nous aurait privés d’une liberté fondamentale et réprimée, celle de choisir notre sexe… Comment, pauvres ignorants que nous fûmes, avons-nous pu nous accommoder jusqu’à ce jour d’un statut de fille ou de garçon, qui nous aurait été autoritairement attribué à la naissance sur la base d’observations physiologiques présentés dorénavant comme de second ordre? On conviendra qu’il y a de quoi être troublé lorsqu’on nous présente comme un diktat culturel et idéologique ce qui nous apparaissait jusqu’à présent résulter de l’évidence et/ou du seul caprice de la nature.

On frémit et on culpabiliserait presque à l’idée qu’on ait pu naïvement avoir été conçus « garçons » sans s’en plaindre ni s’interroger, alors que de doctes savants du genre nous enseignent désormais que la présence d’un appendice externe n’est qu’un attribut tout à fait secondaire de l’identité sexuelle! Si nous sommes ce que nous sommes, ce ne serait pas tant du fait d’un déterminisme biologique que par une sorte d’abrutissement culturel inculqué par nos aînés! Lesquels auraient imprudemment mis entre nos petites menottes des voitures Norev, des épées en bois ou des frondes en sureau, plutôt que des poupées Barbie! Ou nous auraient conduits à préférer la mécanique à la couture…

Dans ce contexte, les vespasiennes – attribuées abusivement à l’empereur Vespasien – installées dans les villes au dix-neuvième siècle, font figure de preuve à charge contre les obscurantistes machistes que nous étions sans le savoir. Ces urinoirs publics n’étaient en effet, destinés – par conception – qu’à la gent masculine… Mieux que tout, ils symbolisaient donc, aux yeux de ceux qui nous accablent, cette tendance culturelle ségrégationniste, franchouillarde  et inégalitaire, dénoncée avec force par les manitous et les suffragettes,  inspirés de la « théorie du genre ». Ce mobilier urbain, pourtant si utile aux buveurs invétérés, aux piliers de zincs, aux incontinents et autres prostatiques, était – selon ses censeurs – l’incarnation même de l’infamie méprisante de ceux qui ignorent délibérément les besoins de l’autre sexe qu’on qualifiait à l’époque de « faible ».

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Durant des décennies, ces « pissotières » républicaines – ouvertes à tous à défaut de toutes – ont agrémenté notre environnement urbain et habillé nos rues. Leur présence nous était aussi familière que notre sexe, sans que leur caractère profondément « injuste » nous ait jamais incommodé, pas plus d’ailleurs que l’odeur âcre d’ammoniac qui s’en dégageait lorsqu’on croisait dans leurs parages, a fortiori lorsqu’on en faisait usage…

Jamais, face à l’urgence, leur hygiène souvent douteuse et leur fréquentation « mal famée » à certaines heures de la nuit, ne nous ont fait reculer! Jamais, nous ne nous sommes plaints des difficultés d’évacuation imputables à l’entretien parfois défaillant de l’alimentation en eau et au débouchage hasardeux des bondes et siphons de vidange!

Un jour, dans les années soixante ou soixante-dix du siècle dernier, elles ont disparu de l’espace public, sans qu’on y prenne garde, rouillées par des milliers d’arrosages convulsifs, vaincues par l’explosion ininterrompue des règlements encadrant l’hygiène publique et disqualifiées par leur anachronisme sexiste provoquant! Leur présence n’était plus supportable en vertu du principe indiscutable de l’égalité des sexes et d’un service public approprié à tous les besoins.

Toutes les vespasiennes – ou presque – furent donc remplacées par des sanisettes unisexes, nettoyées après chaque usage. Ou remplacées, par rien du tout! On a même fini par les oublier! Et on a appris, en sautillant d’un pied sur l’autre, lorsqu’il était impérieux de se soumettre aux nouveaux rites, à s’enfermer de mauvais gré, contre monnaie sonnante et trébuchante, dans ces cagibis aveugles concédés à des sociétés privées, et posés derechef sur les trottoirs! On s’est habitué à tolérer l’arrosage intempestif de nos bas de pantalons, lorsque, par mégarde ou par somnolence, on ne parvenait pas à quitter le lieu dans le délai requis… Malheur en outre aux claustrophobes!

A de rares exceptions près, apanages désormais exclusifs de campagnes rétives et reculées, les vespasiennes d’antan ne sont plus du tout à l’ordre du jour des plans de rénovation urbaine… Elles seraient d’ailleurs, demeurées enfouies à jamais, dans les méandres secrets de mes souvenirs, si le hasard d’une promenade dans le parc public « des Célestins » d’une commune francilienne – en l’occurrence Marcoussis – n’avait porté mes pas, en quête de châtaignes, vers un mur sur lequel était scellée une plaque d’ardoise, en tous points, identique à celles, collectrices d’urine, qui équipaient toutes les vespasiennes de mon enfance, y compris celles, familières, de mon école et du patronage. Un macaron en précisait l’origine angevine – trélazéenne – et en suggérait même l’usage en cet endroit insolite et champêtre, qui, à n’en pas douter, fut autrefois dédié au soulagement des vessies masculines!

Abandonné aux rigueurs des saisons, ce modeste badge commercial – craquelé par le gel – persiste pudiquement, et dans l’indifférence des rares promeneurs qui s’aventurent ici, à évoquer ces « petits coins » oubliés, et à rappeler la vocation « sanitaire » trop ignorée de la « Commission des Ardoisières d’Angers »… Il fallait que cet « ex voto » d’un nouveau genre fût honoré comme il se doit! C’est l’objet de ce billet.

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Cette étonnante apparition à deux pas d’une école de musique, réveilla immédiatement le souvenir des « pissotières » de quartier de mes tendres années et de ceux qui, en sifflotant de contentement, en faisaient un usage conforme! Je me remémore en particulier, celles qui se trouvaient, il y a un demi-siècle encore, à l’angle de la rue du Haut-Pressoir et de la rue Saumuroise, non loin de l’église-basilique de la Madeleine d’Angers.

Leur emplacement incongru, adossé au mur d’enceinte d’une communauté de « bonnes sœurs », juste en face l’entrée du presbytère de la paroisse, m’avait fourni l’occasion dans le passé de proférer quelques plaisanteries faciles sur le détournement possible de l’ouvrage…Ce souvenir là aussi avait été gommé de ma mémoire jusqu’à ma récente découverte, soixante lieues plus loin, d’un témoin survivant de cette époque!

Nos chères pissotières ont désormais disparu. Celles qui subsistent seront prochainement classées à l’inventaire des monuments historiques… Mais les mauvaises odeurs et les « bruits de chiottes » continuent néanmoins de foisonner! En période pré-électorale, ils sont même très nombreux à les diffuser!

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Ce mercredi 31 mai 1916, la guerre en était à son 667ième jour. Et rien n’inclinait à penser que la boucherie allait s’interrompre ! C’était tout le contraire, car dans la région de Verdun, la bataille faisait rage avec son lot quotidien de suppliciés, tués blessés ou disparus !

Les autorités gouvernementales ne cherchaient même plus à masquer la réalité et à abuser la population civile, en s’attribuant frauduleusement des victoires à la Pyrrhus, qui, immanquablement, seraient démenties par les faits, les semaines suivantes! En particulier, quand parviendrait aux familles la notification officielle du décès de leurs poilus, ou, lorsque, bien plus tard, après qu’elles se fussent inquiétées par écrit auprès des autorités, on leur répondait – avec les réserves d’usage – que leur soldat était porté disparu, probablement englouti en bouillie dans un trou d’obus, recouvert d’un linceul de glaise, de barbelés entremêlés et de gravats des tranchées détruites par l’artillerie adverse.

Ces parents, femmes, enfants mesuraient d’ailleurs en direct le caractère pitoyable des discours triomphalistes des généraux bardés de médailles, quand ils voyaient revenir dans leur foyer des êtres hagards, presque autistes, mutilés, gazés, « gueules cassées »  et condamnés pour le restant de leurs jours, à se supporter tant bien que mal, à cracher leurs poumons et à éviter le regard des autres et même le leur pour fuir, à tout prix, leur apparence! Difficile dans ces conditions pour les dirigeants politiques de jouer au plus fin en édulcorant les difficultés, d’autant que tout le monde savait de surcroît, qu’une absence durant plusieurs semaines, de correspondance des « Armées de la République », rédigée et paraphée par l’être cher, était non seulement de très mauvais augure mais qu’elle équivalait à une exécution capitale sur le champ de bataille, qu’aucun communiqué rassurant du gouvernement n’aurait su maquiller!

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Dans cette phase critique de la guerre où la cruauté des affrontements l’emportait largement sur toute spéculation quant à une hypothétique victoire, la lucidité instinctive des français sur l’évolution préoccupante des opérations, avait contraint les autorités à rédiger leurs communiqués avec une certaine sobriété! Repris par la presse, ils ne devaient pas trop prêter le flan à la critique en usant de formules à l’emporte-pièce laissant croire que l’ennemi était sur le point de rendre les armes.  Sans exagérément « bourrer le mou » des lecteurs, il convenait cependant, d’éviter de trop noircir la situation ou de reconnaître crûment qu’on perdait, ici ou là, du terrain ! A fortiori, si c’était le cas ! Un exercice complexe dans lequel nos modernes énarques sont passés maîtres.

Ainsi, pour la journée du mercredi 31 mai 1916, le Petit Courrier, le quotidien républicain de l’Anjou, avait succinctement signifié (l’annonce fut publiée le jeudi 1er juin 1916) que des combats acharnés se déroulaient dans la région de Verdun, sur la rive gauche de la Meuse à « Mort-Homme » près du village de Cumières, et en Haute Alsace à l’Est de Seppois !

Mais, aussi bien pour la Lorraine que pour l’Alsace, un lecteur attentif, autrement dit, quelqu’un sachant lire au-delà des mots, pouvait comprendre que la situation était délicate, qu’elle était même d’une « violence inouïe » du fait du pilonnage ininterrompu de l’artillerie allemande déversant des tonnes de projectiles explosifs sur les tranchées françaises !

Petit Courrier - Communiqué pour le 31 mai 1916

  Petit Courrier 1er juin 1916 – Communiqué pour la journée 31 mai 

Un « citoyen moderne », expert en décodage et en décryptage de litotes, aurait immédiatement saisi qu’à ce moment-là, l’issue de la bataille était, pour l’état-major, incertaine ! Mais rien n’était dit sur les régiments de première ligne, ni sur les pertes humaines subies ! Pourtant, nous savons désormais que ces journées de mai 1916 à Verdun furent particulièrement impitoyables pour les soldats, y compris pour les bidasses angevins et bretons du 135ième RI d’Angers, qui combattirent, là, au début du mois de mai (voir mon billet du 6 mai 2016).

Personne, loin du front, n’ayant eu connaissance en temps réel de la localisation des troupes, personne ne s’inquiétait ouvertement de l’intensification des affrontements, se contentant tout juste d’espérer que son fils ou son mari n’était pas dans la nasse. L’angoisse et la peur « animale » de perdre les siens ne se nourrissaient en fait que d’indices plus ou moins rationnels, ou plus ou moins fondés, comme l’absence prolongée et incompréhensible de courrier …

Dans le journal, les communiqués officiels ne constituaient en fait qu’une toute petite du contenu rédactionnel relatif à la guerre. L’essentiel des autres articles y était également consacré, soit pour décrire les tractations diplomatiques entre les alliés et les nations belligérantes, soit pour tenter d’élucider les stratégies et les tactiques développées sur les différents fronts, soit enfin pour  évoquer les conséquences du conflit au niveau local ou transmettre les consignes préfectorales ainsi que les mots d’ordre de l’armée à l’adresse des nouveaux mobilisés.

Curieusement, les journalistes manifestaient plutôt moins de retenue et de prudence dans leurs propos, que les rédacteurs de l’état-major! On aurait presque pu croire qu’ils s’ingéniaient même à surenchérir en patriotisme exubérant : ainsi dans l’édition du 31 mai 1916 du Petit Courrier, un article sur Verdun est précédé d’un titre outrageusement optimiste, mais probablement assez éloigné du ressenti des tranchées: « Les efforts impuissants de l’ennemi le conduisent à son épuisement » !

Sont néanmoins mentionnés les noms des soldats d’Angers ou des environs « morts pour la France ». Du moins, ceux dont le journal a eu connaissance !D’autres événements sont aussi évoqués : il est, par exemple signalé qu’au Lion d’Angers, le maire – le baron de Cholet – a remis la croix de guerre au soldat Constant Boulain, métayer de son état, et originaire de Chenille-Changé, blessé au cours des combats du 10 mars 1916 autour des forts de Verdun « en accomplissant courageusement et modestement son rôle d’agent de liaison »…Une façon élégante pour dire qu’il décorait un « con »!

Certes c’était la guerre, mais, à l’arrière, la vie continuait, et le Petit Courrier se devait aussi s’en faire l’écho!

En leur accordant sans doute une place plus réduite qu’auparavant, il publiait toujours des petites annonces, ainsi que les programmes des spectacles au Cirque-Théâtre ou au Cinéma Variétés. Il poursuivait la diffusion des comptes rendus d’audience du tribunal correctionnel d’Angers. Et enfin, il relatait ces petits faits divers de proximité, qui font le charme et la saveur de la presse locale provinciale. Ainsi, dans le numéro du 31 mai 1916, apprend-on qu’un odieux vol d’artichauts fut perpétré chez un jardinier de la rue Saint-Lazare à Angers, ou encore qu’un « accident  de roulage » imputable à une rupture d’essieu sur une roue, s’est produit sur le pont de chemin de fer Saint-Joseph, provoquant le déversement d’une « charretée de troncs d’arbres » sur la chaussée et entravant le passage du tram Angers-Trélazé, ipso facto, détourné pendant trois heures!

Il n’en demeure pas moins que, malgré ces petites nouvelles « du quartier », ces infortunes domestiques, distrayantes en temps de guerre, et des encarts publicitaires peu ou prou aguicheurs, illustrant le journal, pour le compte de grands commerçants angevins, comme les « Dames de France »vantant ses promos de l’Ascension ou la « Grande Pharmacie du Progrès » du carrefour Rameau, l’ombre du conflit était omniprésente.

 Au fond, les seules vraies questions qui hantaient chacun, portaient sur le terme tant espéré du massacre! Qu’était devenue la guerre fraîche et joyeuse d’août 1914, qui désormais s’éternisait et sacrifiait quotidiennement une partie de la jeunesse mâle du pays? Quand cessera ce conflit absurde, qui tuait des fils, des maris, des amants ou des frères, au seuil de leur vie d’adulte ? Quand les survivants reviendront-ils, sains et saufs à la maison ? Même éclopés!

Dans ces conditions, tout le monde y allait naturellement de son pronostic… La presse également et chacun suggérait des scénarios de fin de crise, plus ou moins originaux, sinon réalistes, eu égard à l’enchevêtrement des antagonismes irréconciliables! Le Petit Courrier n’était pas en reste.

Ce mercredi 31 mai 1916, faute de concevoir une porte de sortie vraisemblable à cette « putain de guerre », la rédaction fit publier un article semi-humoristique – voire carrément délirant – signé d’un certain Mirygo, qui « prophétisait » le retour de la paix pour le 10 juillet 1916, à partir de l’interprétation numérologique de « données biographiques » concernant l’empereur d’Allemagne Guillaume II (1859-1941) et l’empereur d’Autriche-Hongrie François-Joseph (1830-1916)!

De prétendues coïncidences, mises en évidence par un calcul approprié, seraient ainsi en mesure de révéler la date de fin de ce conflit meurtrier! Bien sûr, il ne s’agissait en l’espèce que d’un authentique tour de passe-passe aussi « crédible » que les prédictions fantaisistes des chiromanciennes, cartomanciennes, astrologues, marabouts ou charlatans de tous poils, qui, encore aujourd’hui, inondent de leurs inepties, la presse et les ondes! Mais une population désemparée pouvait y adhérer…

Le détail du « raisonnement » de « Mirygo » mérite d’être explicité, tant se jouant de la naïveté ou la crédulité des pauvres gens, il aurait pu tout aussi bien déboucher sur la date de fin de la guerre de cent ans, l’âge du capitaine ou la démonstration de l’existence de Dieu ! J’ironise mais cet artifice « magique » qui vise à abuser de la détresse, de la solitude et l’angoisse, n’est-il pas de même nature que l’escroquerie métaphysique, en cours dans nos villes et banlieues, qui conduit des jeunes « radicalisés  » à se laisser embarquer aux antipodes de la civilisation pour mourir après avoir massacré d’autres jeunes au nom d’un dieu mesquin et cruel et d’un prophète pédophile?

Dans ce lointain exemple de manipulation mentale, l’auteur fait appel à une pseudo-rationalité du lecteur en procédant à l’addition de la date de naissance, de la date d’accession au trône, de l’âge (en 1916) et de la durée (en 1916) du règne de chacun des deux empereurs et en constatant que cette somme est identique pour les deux :

  • François-Joseph : 1838 + 1848+ 86 + 68 = 3832 ;
  • Guillaume II : 1859 + 1888 + 57 + 28 = 3832;

Notant en outre que 3832 est le double de 1916, il en conclut qu’il y a là une concordance manifeste des chiffres et postule que le hasard n’a rien à voir en cette affaire! Ce résultat « arrangé » mais déconcertant est présenté comme un « signe » évident du destin…Visité par une autre intuition « mystique », il imagine alors qu’en additionnant les deux premiers chiffres de 1916, il obtient le numéro d’un jour donné dans un mois, en l’occurrence le « 10 » (1+9), et qu’en additionnant les deux derniers, il identifie le mois, en l’occurrence 7, assimilé naturellement au mois de juillet !

Hormis pour les rationalistes entêtés – dont je suis – rétifs à ce type de « merveilleux » imbécile, la conclusion était censée s’imposer« d’elle-même » aux lecteurs crédules du Petit Courrier , comme par enchantement : la paix sera signée le 10 juillet 1916 ! En supposant, par bonté d’âme, que les initiateurs de cette entourloupe y croyaient eux-mêmes « dur comme croix de fer », sa validité prévisionnelle ne résista heureusement guère à l’épreuve du temps! Manque de bol pour eux, deux mois suffirent pour que l’escroquerie apparaissent au grand jour! Car, en juillet 1916, rien de positif ne se produisit. Et il fallut attendre encore un peu plus de deux ans pour que l’armistice fût effectivement signé et quatre ans pour le traité de paix !

 

Le Petit Courrier 31 mai 1916

Le Petit Courrier 31 mai 1916

Ce bel exemple de « pensée magique » supposée retourner une situation par le jeu combiné d’éléments à la rationalité douteuse et d’extrapolations non seulement hasardeuses mais carrément folles, est en général l’apanage des croyances animistes… qui conçoivent sans s’émouvoir que des forces « spirituelles » obéissant aux évidences de nos constats troublants, de nos déductions biaisées et de nos motivations intimes, se mettent gentiment en mouvement pour combler nos impérieux espoirs !

C’était il y a tout juste cent ans ! Il y a des excuses, car que n’aurait-on parié à l’époque pour conquérir la paix! Mais la pensée magique continue d’errer dans les couloirs des dirigeants de ce monde : l’exemple le plus récent d’une pensée magique impuissante – qu’on appelle aussi plus prosaïquement la méthode Coué – n’est-il pas celui de « l’inversion de la courbe du chômage d’ici la fin de l’année» qui, comme l’armistice de Grande guerre, persiste à se dérober! Dans ce cas, c’était, il y a deux ans, et ça demeure d’actualité ! Mais, sous peu et pour le temps d’une partie de campagne, il est possible cette courbe-là ait la bonne grâce de changer de sens spontanément et que la prévision se réalise … avec retard !

Finalement, c’est fou ce qu’il y avait d’infos réelles ou potentielles dans le numéro 152 du mercredi 31 mai 1916 du Petit Courrier, le quotidien républicain régional préféré des angevins!

 

 

 

 

 

 

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Comme beaucoup, j’ai un problème avec le temps. Ainsi, il m’arrive parfois, pensant lire la presse du jour de me tromper de jour! Précisément, ce fut le cas tout récemment, où pensant m’informer de l’actualité, le hasard de mes recherches, au milieu des paperasses sédimentées de mon « cabinet de travail » m’a propulsé dans un passé lointain… Très lointain même! Bien avant l’aube de mes jours…

De la sorte, le journal que je m’apprêtais à compulser – un journal du soir bien connu – devint facétieusement un « journal du matin »! Au lieu d’une livraison du « Monde »  du mois d’avril 2016, j’étais en train de lire l’édition du jeudi 1er mars 1906 du  « Petit Courrier » – Organe Républicain Quotidien », sis 28 rue de la Roë à Angers, Maine-et-Loire…

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Las! Alors que je m’apprêtais, à peu de frais, à me délecter de méchants commentaires émis à la suite de la médiocre performance télévisuelle du prétendu plus haut gradé du régime, et que j’allais, ce faisant, commettre, dans le secret de mon boudoir, une sorte de crime de lèse-majesté, je fus évidemment un peu surpris du mutisme des journalistes sur la prestation de « mon » président! Par la force des choses, aucune manchette ne faisait la moindre allusion à l’événement de 2016 dans la publication de 1906 …

Encore qu’en y réfléchissant un peu, on observe très souvent que le passé – fût-il antérieur – est toujours plein de surprises et qu’après tout,  eu égard à la permanence des mêmes inepties et à leur caractère cyclique dans l’histoire du monde, il n’y aurait peut-être rien d’étonnant à ce qu’un événement survenu en 2016 résonne, comme en écho en 1906!  A tout le moins, qu’il reproduise, avant l’heure et à peine modernisées, les mêmes niaiseries énoncées en appui des mêmes ambitions subalternes! Il n’y aurait donc pas lieu de s’émouvoir qu’à rebours du principe de causalité et à un siècle de distance, la copie des scénographies d’antan suscite toujours la même herméneutique! Jacques Brel, en son temps, ne rappelait-il pas que le duc d’Elbeuf prétendait que c’est « avec du vieux qu’on fait du neuf ».

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En fait, ce qui m’a leurré, ce n’est pas tant la glose du journal de 1906 sur le discours des hommes politiques en haut de forme, mais certains des thèmes abordés en première page, qui demeurent d’une ardente et éternelle actualité, quelles que soient les républiques… Il en est ainsi du sempiternel thème de la « décentralisation »! Il portait dans le cas d’espèce, sur l’amélioration de la santé publique, un classique du genre, le but étant, rituellement, d’assurer un meilleur encadrement sanitaire de « nos » concitoyens et d’engager une nécessaire simplification administrative (sic)! A peu près aussi convaincant qu’une moderne communication ministérielle et presque dans les mêmes termes!

Il en était également de ce « surprenant » débat quasi-surréaliste sur la laïcité – curieusement titré « libéralisme » – et qui consistait à se quereller pour savoir si les soldats « décédés dans les hôpitaux » devaient bénéficier d’obsèques civiles ou religieuses!  L’actualité de ces échanges d’un autre âge est, à tous égards, confondante!  Nos pères étaient-ils des visionnaires en matière d’affrontements stériles, ou sommes-nous en phase de totale régression sur ces questions religieuses? A savoir! Je crains le pire.

J’ai cependant nourri un léger doute sur la datation du document, quand j’ai lu que le lord-maire de Londres avait  » donné un déjeuner en l’honneur de l’éminent sculpteur français Auguste Rodin« … Cet « anachronisme » qui n’en était pas un, m’a un instant troublé! Sans plus…

Et, j’ai donc failli confondre les deux époques! D’ailleurs, j’aurais probablement succombé à ce curieux travers, si un fait divers ne m’avait réveillé, et n’avait attiré mon attention sur une conclusion inimaginable de nos jours! En ces temps d’indifférence quasi-institutionnalisée, où « tout le monde se moque de tout », en particulier de la « chose publique », l’épilogue « responsable » de cette affaire – très triste – apparaîtrait, « par trop », exotique… Bien que foncièrement tragique, la fin – si j’ose dire – fait honneur au « sens civique » de son principal et malheureux protagoniste, un pauvre désespéré qui s’était donné la mort, un mois auparavant, le 20 janvier 1906 en « se précipitant dans la Maine (à Angers) du haut du pont du Centre »

Le Petit Courrier du 1er mars 1906

Le Petit Courrier du 1er mars 1906

Le drame est malheureusement banal! Il le demeurerait à l’identique aujourd’hui…Ce qu’il l’est moins, c’est la suite.

Le cadavre de ce pauvre hère fut récupéré en état de « putréfaction » du côté de la Baumette en aval d’Angers, le dernier mardi du mois de février 1906… Son nom, Louis Jaussaume, mérite d’être livré à la postérité, car l’homme avait pris soin de garder avec lui « une certaine somme » d’argent qui servit à payer les commissionnaires chargés de le transporter à l’amphithéâtre », autrement dit à la morgue, en vue probablement de son autopsie…

Nul doute qu’un tel individu, aussi soucieux des deniers publics jusque dans la mort et poussant la délicatesse jusqu’à songer aux modestes fonctionnaires s’occupant de sa dépouille, serait honoré, de nos jours, comme un zombi, ou si l’on préfère, comme un « citoyen d’exception ». Il serait probablement décoré – à titre posthume – de la Légion d’honneur au titre de l’administration des finances, en récompense d’un comportement aussi désintéressé qu’exemplaire.

Cependant le « Petit Courrier » ne précise pas si cet infortuné suicidé a laissé, en plus, une provision pour rémunérer comme il sied, le commissaire de police, et s’il s’est enquis de la fiscalité post-mortem… Cet éventuel oubli, s’il n’est pas imputable à l’indigence, pourrait laisser planer un soupçon d’ombre sur cet édifiant tableau! Je crains qu’on n’ait jamais le fin mot de cette histoire!

Voilà certainement quelqu’un qui désespérait de tout, sauf de la nécessité de contribuer à sa mesure à la dépense publique! Un exemple à suivre… mais pas trop.

 

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Dans une niche de la chapelle « de la Vierge » de l’église angevine de la Madeleine, un curieux monument aux allures de peinture byzantine, est dédié à la mémoire des soldats de la paroisse tombés au cours du premier conflit mondial entre 1914 et 1919. Accolé au mur d’enceinte du transept, il rappelle aux fidèles et aux visiteurs que la Grande Guerre endeuilla aussi ce quartier périphérique d’Angers, à l’instar de tous les villages et villes de France. Comme partout – et comme toujours – c’est la jeunesse qui paya le plus lourd tribut à la barbarie des grandes puissances européennes.

Photo Région Pays de Loire

Photo Région Pays de Loire

Ce monument, oeuvre du peintre décorateur angevin René Rabault (1884-1969) fut érigé en 1920 sur l’initiative du curé d’alors, Félix Fruchaud (1856-1954), prêtre emblématique, qui présida aux destinées de la paroisse de 1900 à 1945 ( voir une esquisse de son portrait dans un billet du 7 nov. 2011). La stèle se compose d’un panneau situé légèrement en retrait d’un calvaire et d’un autel, sur lequel sont inscrits cent-trente-huit noms. Sur les deux branches de la croix, est suspendu un linceul, disposé de manière asymétrique, tandis qu’au pied, une femme voilée portant sur son visage les stigmates de la souffrance regarde un supplicié descendu de la croix avant sa mise au tombeau.

La Vierge Marie – car il s’agit d’elle –  tient la main de son fils, le Christ, dont la tête inerte repose sur un de ses genoux! Cette « mater dolorosa » est, en fait, un grand classique de la dévotion religieuse des siècles précédents, un standard incontournable de l’art sacré. Et, à cet égard, la stèle dédiée  » à nos soldats morts pour la France » dans la basilique de la Madeleine ne déroge pas aux canons en vogue au 19ième et au début du 20ième siècle pour la décoration des églises néogothiques. Canons scrupuleusement respectés par les ornemanistes et statuaires d’inspiration sulpicienne. La basilique « Sainte Madeleine du Sacré Cœur », église paroissiale du quartier homonyme, appartient précisément à cette mouvance architecturale car elle fut bâtie entre 1873 et 1878 par un architecte, Charles-Paul Roques, qui s’était manifestement inspiré des principes de son illustre prédécesseur en la matière, Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879).

Photo Conseil Pays de Loire

Photo Conseil Pays de Loire

Le monument du souvenir évoque d’autres pietà célèbres, comme celles sculptées par Michel Ange dans la Basilique Saint-Pierre de Rome ou encore dans la cathédrale de Florence…L’œuvre ici est plus modeste, mais ne perd rien de la puissance évocatrice des originaux. Elle exprime en effet avec un certain réalisme, la détresse d’une mère devant la dépouille de son fils…Un cadavre qui a cependant suffisamment de présence d’esprit (saint) pour lever le bras droit vers sa génitrice afin qu’elle lui baise la main !

Ce n’est évidemment pas un hasard si le pieux ecclésiastique, concepteur de l’ouvrage, a placé ce monument mémoriel dans une chapelle dédiée à la « Vierge Marie » qui, selon les chrétiens, incarnerait à la fois le « mystère » de la maternité et la douleur d’une mère confrontée à la perte d’un enfant exécuté presque sous ses yeux ! Avant d’être une épouse – qu’elle ne fut peut-être pas – Marie était d’abord une mère, qui, selon la bienveillante tradition évangélique, aurait enfanté à la suite d’une conception par « procréation divinement initiée ». Et, prodige des prodiges, avec l’accord tacite d’un certain Joseph, son charpentier d’époux, qui croyait, sans doute, à la langue de bois ! En récompense, il fut sanctifié…

Le curé ne pouvait donc trouver d’emplacement plus approprié pour « son » hommage aux poilus, que la chapelle de Marie. Pour avoir si souvent accompagné, au cours de la guerre, les autorités civiles quand elles se rendaient au domicile d’un soldat pour annoncer sa disparition à ses parents, il sait d’expérience le désespoir des mères! Rarement, il sut trouver les mots qui apaisent, car il n’y a guère que dans les « livres saints » ou dans la tête des djihadistes, modernes abrutis de nos cités de banlieue, que l’on peut sérieusement affirmer que le choix de l’au-delà prévaut sur l’amour d’une mère pour son enfant. En ces moments tragiques, Félix Fruchaud devait se trouver bien démuni et malheureux. Qui sait si parfois, il ne lui est pas arrivé de douter de la bonté divine? Si ce fut le cas, ce n’est pas moi qui l’en blâmerais! Des millénaires de luttes fratricides ont en effet démontré que l’hypothétique créateur – omniscient et omnipotent – assiste passivement aux spectacles des tueries humaines, dont il est presque toujours le prétexte direct !

Mais, le curé Fruchaud, était animé de la « foi du charbonnier ». En outre, c’était un hyperactif qui balayait le doute dans l’action. Ainsi, l’érection dans son église d’un monument à la gloire de ses jeunes paroissiens victimes de la guerre, constituait, certainement à ses yeux, une manière concrète de rompre le deuil pour introduite le culte!

Son monument devait en fait satisfaire une triple exigence : rendre hommage à ceux de ses ouailles, qui étaient morts pour la France, glorifier leur sacrifice pour en faire des intercesseurs auprès de Dieu et enfin, apporter un peu de baume au cœur aux familles endeuillées. De fait, tant que les témoins de cette époque, les anciens poilus et la parentèle de ces « morts pour la France » vécurent, le monument fit sûrement l’objet d’une sorte de ferveur mystique, ainsi qu’en atteste encore la présence d’un ex-voto sur l’autel.

Photo MTTG-Rose l'Angevine

Photo MTTG-Rose l’Angevine

Avec le temps, seule la religieuse chargée de fleurir l’église, continua d’y déposer un bouquet et la stèle ne suscite probablement, plus guère de curiosité, sauf chez les rares touristes – étrangers – qui d’aventure pénètrent dans le vieux sanctuaire passé de mode. Parfois, des arrière-petits-enfants des poilus en recherche d’identité s’y attardent quelques minutes pour prendre quelques photos de la plaque où figure le nom de leur aïeul.

Lorsque j’étais enfant et que la fréquentation de ce lieu m’était encore familière, je suis passé des centaines de fois devant le monument sans trop le regarder. Ou plus exactement en n’y voyant qu’un élément de décor conventionnel de la chapelle. Et surtout, sans remarquer que dans la liste des soldats « morts pour la France », se trouvaient les noms de mon grand-oncle Alexis Turbelier (1894-1918) – voir mon billet du 10 octobre 2011 – mais aussi de Georges Duguet (1895-1915) son ami musicien et voisin d’en face de la rue Desmazières – voir mon billet du 9 novembre 2011- ainsi que de Léon Chauviré (1880-1914), beau-frère de ce dernier…Pouvais-je imaginer alors l’accumulation insoutenable de malheurs que représentait cette longue litanie aseptisée de patriotes défunts?

A y regarder de plus près, je me serais aperçu d’emblée que ce mémorial ne ressemblait guère aux « monuments aux morts » officiels installés sur la place des mairies de toutes les communes de France au cours des années 1920. Une première différence d’importance réside notamment dans le fait que les soldats mentionnés ne sont pas tous natifs de la paroisse ou même d’Angers, alors que d’ordinaire, les villes et les villages n’honorent que leurs propres enfants disparus.

Par ailleurs, la liste est présentée par ordre approximativement alphabétique, sans aucune référence à la date des décès. En outre, la stèle murale, ne comporte aucun insigne patriotique, hormis deux palmes « fleuries de deux croix de guerre » disposées de part et d’autre du fronton du calvaire. Aucune référence n’est faite à la République, aucune représentation symbolique de poilu avec son casque, sa capote et sa baïonnette ne vient illustrer le monument. Mais les bandeaux entourant le tableau sont ornés de fleurs de lys alternant avec des croix fleurdelisées ! Comme un grand écart vers la Vendée militaire, chère au curé Fruchaud!

Rabault 1920

Enfin, s’il est attesté que les personnes inscrites sont effectivement décédées pendant la période considérée, il n’est pas certain qu’elles aient, toutes, été « tuées à l’ennemi » ou qu’elles aient été officiellement déclarées « mortes pour la France ». Quelques unes furent tout simplement emportées par des maladies, parfois contractées en « service armé », parfois non. Certaines furent probablement victimes de la grippe espagnole qui fit des ravages en France et en Europe à partir de février 1916.

Au total, si l’on considère les nombreuses inexactitudes orthographiques sur des patronymes ainsi que les erreurs de prénoms, on est naturellement amené à penser que c’est le curé lui-même, éventuellement assisté de ses vicaires, qui a dressé la liste. Son principal critère semble avoir été l’appartenance des défunts à la communauté paroissiale, mais il n’est pas exclu de penser qu’il a aussi introduit « subrepticement » des amis proches ayant péri durant la guerre, du fait de la guerre. Ce fut peut-être le cas de l’abbé Armand Piveteau (1884-1914), « Mort pour la France », qui n’était pas vicaire et qui a priori ne résidait pas dans la paroisse de la Madeleine. A la déclaration de guerre, il aurait été enseignant à l’institution catholique de Combrée près de Segré.

Personne n’aurait désormais l’outrecuidance d’accuser le curé d’avoir élaboré « sa » liste de manière fantaisiste ou (résolument) partiale. Mais l’inscription n’était liée qu’à son appréciation. Et, là se trouve probablement l’origine des imprécisions d’identité et l’explication du fait qu’aucune date ne fut fournie, car le prêtre en délicatesse avec les autorités républicaines, depuis la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, n’avait certainement pas accès aux dossiers militaires et d’état-civil ! Cette même condition rendait impossible la citation de soldats d’autres confessions religieuses! Hypothèse d’école dans l’Anjou très catholique de l’époque.

Eu égard à la personnalité tranchée de l’ecclésiastique, on peut postuler sans le trahir, que par ce geste, il ait voulu, en plus – et  « accessoirement » – braver l’administration officielle en la prenant de vitesse…La connaissance du prône inaugural lèverait à bien des égards, toute interrogation à ce sujet!

En dépit de ses défauts originels – ou grâce à eux – la stèle de la Madeleine est intéressante à de nombreux titres. En particulier, elle fournit une image de la diversité démographique et sociologique de ce quartier angevin et de ses vagues de peuplement successives, au cours du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle. Ainsi, on y retrouve de nombreux Bretons ou fils de Bretons de la seconde génération. De fait, pendant longtemps, le quartier de la Madeleine a été considéré comme le quartier des Bretons en Anjou. Au point que l’on prétendait ici ou là qu’ils étaient majoritaires…Cette rumeur ne correspondait pas à la réalité, mais il n’empêche qu’à partir de 1870, une importante colonie bretonne – provenant principalement du Finistère – vint s’installer ici pour travailler dans les carrières d’ardoise de Trélazé ou dans les usines de chanvre et les corderies Bessonneau. Faute de disposer d’une main d’oeuvre ouvrière locale en effectifs suffisants, cette émigration bretonne permit à l’industrie angevine naissante d’assurer son développement et, de surcroît, à moindre coût car les bretons n’étaient pas trop regardants sur les conditions de travail et les rémunérations.

Environ 20% des jeunes hommes morts à la guerre recensés par le curé proviennent de cette population nouvellement installée dans le quartier, plus précisément rue du Haut-Pressoir, rue Souche-de-Vigne, rue Saint-Léonard, rue de la Madeleine, chemin des Mortiers ou au bourg Lacroix …

Les cent-trente-huit soldats honorés représentent, toutes origines confondues, 4 à 5% de la population totale du quartier de la Madeleine au début de la guerre, ce qui est globalement conforme aux ratios nationaux des pertes humaines françaises durant le conflit. Sur cet effectif,  il a été possible de retrouver la trace formelle de cent cinq d’entre eux, dans les archives consultables en ligne, du ministère de la Défense ou des départements. L’identité et le parcours des trente trois manquants pourraient – dans leur grande majorité – être élucidés par des recherches plus approfondies hors du département du Maine-et-Loire, en particulier pour les soldats d’origine bretonne, victimes d’homonymies, sources de nombreuses de confusions.

Une trentaine de ces soldats tués appartenait au 135ième régiment d’infanterie d’Angers, unité composée essentiellement d’angevins et de bretons, qui fut envoyée au front dès le mois d’août 1914 … Une quinzaine de soldats de ce régiment furent tués en Belgique et sur la Marne dès la fin du mois d’août et durant l’automne 1914, tandis que sur l’ensemble des hommes répertoriés, vingt-cinq disparurent dès les premiers mois… Rien qu’au mois d’août 1914, neuf soldats du quartier inaugurèrent la macabre liste des massacres. Ces héros sont les suivants:

  • Paul Bichet (1893-1914), étudiant en droit, résidant chemin du Haut-Pressoir, caporal au 135ième RI, disparu à Bièvre en Belgique le 23 août 1914. Son corps ne fut jamais retrouvé.
  • Joseph Boumier (1884-1914),  cultivateur, soldat du 135ième RI, disparu le 23 août 1914 à Bièvre en Belgique. Son corps ne fut pas retrouvé.
  • Coulmeau Louis (1884-1914), soldat au 331ième RI, tué le 24 août 1914 dans la Meuse,
  • Fallais François (1870-1914), capitaine, officier de carrière, 2ième régiment de tirailleurs de marche, résidant route des Pont-de-Cé, tué dans la nuit du 29 au 30 août 1914 à Sainte Ménéhould dans la Marne,
  • Lepage Jules (1889-1914), ferblantier, soldat du 135ième RI, tué le 30 août 1914 dans les Ardennes,
  • Malinge Georges (1894-1914), boulanger, résidant chemin du Haut-Pressoir, soldat du 4ième régiment d’infanterie coloniale, tué dans la Meuse le 27 août 1914,
  • Moullac Joachim (1889-1914), soldat breton du 2ième régiment d’infanterie coloniale, tué le 22 août 1914 à Rossignol en Belgique,
  • Rocton Auguste (1888-1914), jardinier, résidant à Trélazé, soldat du 64ième RI, tué le 22 août 1914 en Belgique,
  • Simon Georges (1890-1914), jardinier, résidant rue Saumuroise, soldat au 117ième RI, tué le 31 août 1914 dans la Meuse.

Juste un mois auparavant, ils vaquaient tranquillement à leurs occupations. Ils étaient partis de la gare Saint-Laud, la fleur au fusil, il y a, à peine, trois semaines (voir billet du 21 février 2015). Ils sont morts incrédules, hébétés, hachés menu par la mitraille ennemie.

Et la tuerie se poursuivit jusqu’à la fin de l’année 1918, qui vit renaître l’espoir chez les soldats, mais qui fut aussi  la plus meurtrière de la guerre pour les jeunes paroissiens de la Madeleine. Tous mériteraient qu’on leur consacre quelques lignes… Leurs noms sont toujours familiers dans le quartier. Ils me furent familiers.  Et j’y reviendrai.

En effet, j’ai autrefois usé mes fonds de culotte sur les mêmes bancs que leurs petits-enfants! Leurs patronymes résonnaient dans la cour de récré de Saint-Augustin. Mais ce n’était pas à eux que l’on s’adressait en criant leurs noms, mais à leur descendance, nos copains d’école. C’est avec les petits de leurs petits qu’on jouait à cache cache derrière les troncs de marronniers. En ce temps-là, les gamins ne parlaient pas entre eux des poilus de 14-18. Ils se contentaient à ce propos de supporter les souvenirs de leurs grand-mères!

Dans la classe en revanche, les combattants de 14 étaient présents! Et même parfois beaucoup, anecdotiquement, hors programme, car l’instit’ , le père Cragné était un ancien de Verdun.

Sous le préau, notre « trip », ce n’était pas les chants patriotiques, mais l’échange de photos des footballeurs du club de Reims. A la rigueur de ceux du SCO, sélectionnés en équipe de France. C’était avant la coupe du monde en Suède de 1958… Eux, les soldats morts de 14-18, muets à jamais sur le panneau de l’église, constituaient pour toujours l’armée des disparus, avec un général – Lafont – au milieu de l’effectif !  A bout de souffle en 1945, le curé de Fruchaud n’a pas complété sa liste avec les martyrs de la seconde guerre mondiale…C’était une autre histoire…

La même histoire en fait, déclinée autrement, celle de la bêtise et de la cruauté humaine qui sacrifie, sans vergogne, ses enfants!

Liste

Pour conclure, je souhaite évoquer un des soldats de la Madeleine, dont le destin tragique, entre tous, m’a particulièrement ému. Il s’agit du soldat de 2ième classe du 150ième régiment d’infanterie, Auguste Gesmalusse (1891-1916), « tué à l’ennemi » le 23 avril 1916 à Mort-Homme, en plein cœur de la bataille de Verdun.

Auguste était né le 14 mai 1891 à Angers de père inconnu. « Enfant illégitime » comme on disait à l’époque, il était aussi orphelin de mère lors de son service militaire en 1911. Jardinier, habitant au 15 du chemin des Mortiers dans le quartier des Justices – mal nommé pour ce qui le concerne – il fut classé « bon le service auxiliaire » en 1912 par la Commission de réforme de Tours en raison de « varices volumineuses ».

Mais en septembre 1914, cette décision fut rapportée et il fut déclaré « bon pour le service armé » ! Au diable les varices ! Au printemps 1916, il participe à la bataille de Verdun.

Qui mieux qu’un de ses compagnons d’infortune peut raconter le cauchemar de la bataille de Mort-Homme, au cours de laquelle Auguste Gesmalusse fut foudroyé à vingt-cinq ans, sans avoir vraiment vécu ?

C’est l’objet du témoignage poignant du soldat Louis Corti du 30ième RI, qui se trouvait à Mort-Homme, le 22 avril 1916, la veille du jour où Auguste disparut ( témoignage apporté par le site http://www.lesfrancaisaverdun-1916.fr/). Il ne connait pas notre compatriote mais les pauvres gars dont il décrit le calvaire, ressemblent comme des frères à Auguste. Ce jour-là, ils étaient tous « Auguste » :

« Il a plu et la boue a envahi tout le secteur. Cherchant un abri, un homme s’est jeté dans le boyau, et la boue est aussitôt montée jusqu’à sa ceinture. Il demande de l’aide ; deux hommes lui ont tendu leurs fusils, mais ils ont glissé et vite, ils ont repris place dans la colonne qui passe tout près, sourde aux supplications de l’enlisé qui s’enfonce, sans secours. Car on meurt de la boue comme des balles. Des blessés sont engloutis dans ce marais perfide. Ici, c’est la boue qui obsède, la boue glissante et liquide, l’affreuse boue meusienne soulevée, piétinée, tassée par des centaines de milliers d’hommes, de chevaux, de voitures. Une mer de boue jaune qui pénètre jusqu’à la peau, elle réussit à se glisser sous les planches et les couvertures. Nous vivons sous la boue, nous voyons de la boue partout, et des cadavres, des cadavres, et encore de la boue, et encore des cadavres. On a appris à vivre dans la terre avant de mourir. »

Quelqu’un a-t-il jamais porté le deuil d’Auguste ? Le curé Fruchaud sans nul doute, par sacerdoce – car c’est son métier – et aussi parce qu’il s’est sûrement souvenu du gamin déluré et ébouriffé, rencontré au patronage en 1900?

Mort-Homme en 1916

Mort-Homme en 1916

 

PS: Merci à « Rose l’Angevine » qui a effectué de nombreuses recherches documentaires en amont de ce billet.

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