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Posts Tagged ‘Angers années 60’

Lorsqu’elle confine au drame comme récemment ce fut le cas dans le lycée de Grasse ou encore au cœur de Londres où des lycéens de Concarneau furent gravement blessés, l’actualité offre parfois l’occasion de rendre hommage au courage des enseignants et d’évoquer leurs lointains prédécesseurs, qui, dans des temps anciens, ont accompagné « nos humanités » ainsi qu’on appelait l’enseignement dispensé dans l’enseignement secondaire avant 1968.

De fait, c’était bien de « culture humaniste » dont il s’agissait. Et les maîtres, qui nous la transmettaient, se considéraient d’abord comme des « humanistes » en mission, avant que certains d’entre eux, contraints par la rudesse des temps, ne retiennent de leur vocation d’éducateurs que leur statut de fonctionnaires de l’Education Nationale, soucieux de préserver des avantages acquis ou des prérogatives…

Avec le recul du temps, je confirme que l’encadrement enseignant du Lycée David d’Angers, celui des « Trente Glorieuses » était bien composé d’hommes et de femmes qui n’avaient d’autre souci que de nous ouvrir les portes de la culture et de nous en nourrir!  Bien sûr, il est possible que, la nostalgie aidant, je force un peu le trait et embellisse rétrospectivement mes souvenirs d’adolescence du petit brin de tendresse, qui aide l’homme d’âge mûr à vivre sans regret les dernières étapes de sa vie. Peut-être même, qu’à la lumière des soubresauts de l’histoire en marche, succombe-je à la tentation de trop idéaliser un passé désormais antérieur, qui m’amène, sans y prendre garde, à confondre le jeune homme fringuant et sûrement prometteur que j’étais (à mes yeux), et l’environnement scolaire dans lequel il évoluait…

En effet, dans ces années soixante du siècle dernier, les coups de boutoir de l’âge n’avaient pas encore produit leurs effets érosifs. D’un point de vue collectif, personne n’avait encore vraiment conscience que le déclin français était déjà amorcé, masqué par une croissance conjoncturelle à faire rêver les faux prophètes de l’économie, et qui servait de moteur à un consumérisme triomphant bénéficiant à tous…C’est précisément cette boulimie de fièvre acheteuse qui sera bientôt accusée de tous les maux par les étudiants en révolte.

Dans ce contexte, notre bon vieux lycée napoléonien, revisité à ma guise, fait figure, dans son décor d’époque, d’asile insouciant de la mémoire et d’ultime refuge, dans lequel prospèrent nos illusions d’un paradis perdu depuis longtemps…

La réalité était certainement moins idyllique que les traces qu’elle laisse dans nos esprits désabusés et menacés de dégénérescence sélective. Mais, peu importe, car même les petites tracasseries disciplinaires d’alors, qui ont servi de terreau aux jacqueries jubilatoires de la fin de cette décennie gaullienne, apparaissent désormais comme des rites initiatiques indispensables, dont on se prend à regretter qu’ils aient disparus du thésaurus éducatif sous les pavés de 1968… Et même bannis comme d’encombrants archaïsmes!

Le présent siècle, qui n’enterrera pas que nos errements et nos utopies, ne pourra évidemment jamais nous faire oublier la période des Trente Glorieuses, qui persiste à habiter notre imaginaire, parce qu’elle fut le théâtre de nos premières émotions intellectuelles, de nos premiers émois sentimentaux, mais aussi de nos premiers engagements militants. Pour toutes ces raisons, on ne saurait l’évoquer autrement qu’en se rappelant notre optimisme confiant, dans un monde reconfiguré après la seconde guerre mondiale autour d’une Amérique certes dominante, mais qui assumait pour nous, malgré nos rodomontades gaulliennes, une guerre froide avec une Union Soviétique menaçante.

En Anjou, en tout cas, cette époque n’était pas hypothéquée, comme c’est le cas désormais et partout, par le spectre d’une crise économique et sociale lancinante, éreintante pour le moral et condamnant une part significative de la jeunesse à sortir du système scolaire sans diplôme négociable, tandis qu’un quart environ recherche en vain un travail pour survivre, ou l’oubli en sombrant dans des expédients mortifères et liberticides…Du temps des « Trente Glorieuses », l’épée de Damoclès n’était encore qu’une figure allégorique de la mythologie grecque sans prise effective sur notre quotidien et sur notre avenir.

Notre seul enjeu était d’apprendre sans nous préoccuper de lendemains professionnels, qui, de toute façon seraient assurés. Face à un avenir qu’on entrevoyait sans crainte, notre seule interrogation était de savoir quelle position dans l’échelle sociale nous était réservée. On espérait que la réponse résidait dans nos résultats scolaires et ultérieurement universitaires, tout en supputant que les accointances et les réseaux relationnels étaient aussi de puissants leviers de la réussite. Ceux qui, comme moi, étaient issus de milieux ouvriers évolués, culturellement favorisés et formés à l’esprit de Lumières par le biais du syndicalisme chrétien, étaient conscients que les études -fussent-elles brillantes – ne pouvaient suffire à réduire les inégalités sociales et qu’on ne pouvait pas tout attendre de l’école, l’ascenseur social privilégié de la République. On en attendait toutefois beaucoup!

Pour autant, nous n’étions pas des militants engagés dans l’enceinte du lycée, où la distribution de tracts et la propagande politique et syndicale étaient prohibées et réprimées. Sanctionnées plutôt, car nous n’avions pas à faire à des tortionnaires! Au dehors, en revanche, nous partagions les options politiques de nos parents, fondées sur la fraternité ouvrière, le syndicalisme démocratique et la lutte pour l’émancipation et la justice sociale…

Les événements de 1968, que j’ai vécus en tant qu’étudiant et adhérent de l’UNEF, ont considérablement bouleversé ce paysage désormais évanoui, qui postulait que le lycée préparait le jeune à la vraie vie, tout en lui épargnant, durant le temps scolaire, les affres et les troubles de la société. Le lycée, n’était pas, à proprement parler, sanctuarisé, mais on n’estimait pas que sa vocation était de laisser prospérer en son sein des oppositions idéologiques.

Ainsi, l’accent était mis sur l’apprentissage des savoirs en tant qu’aventure intellectuelle et esthétique. Y était associé celui de l’esprit dialectique et du « doute » cartésien comme méthode d’investigation du réel…

En revanche, l’initiation à de futurs métiers et les conditions de l’insertion professionnelle n’étaient pas au programme, car ce prérequis n’apparaissait pas indispensable dans le cadre de l’enseignement de « culture générale classique » qui nous était dispensé. Elles étaient reportées à bien plus tard, à la fin des études au lycée, au-delà même du temps universitaire. Cette exigence si prégnante aujourd’hui était en grande partie sans objet à l’époque.

De même, si les règles de civilité et de civisme, figurant dans le règlement intérieur du lycée, étaient des obligations non négociables, auxquelles la communauté lycéenne devait se soumettre sans rechigner, l’exercice de la citoyenneté à une époque où la majorité n’intervenait qu’à vingt-et-un ans, n’était abordé que de manière théorique, au travers des cours d’histoire et d’instruction civique dans la glorification de la République et de la Patrie. La participation des élèves aux instances disciplinaires du lycée ou aux conseils de classe était essentiellement symbolique, et leur intervention dans la pédagogie n’était évidemment pas envisagée. Le projet pédagogique d’alors s’efforçait de n’impliquer l’adolescent que sur ce qui relevait effectivement de ses devoirs et des performances qu’on était en droit d’attendre de lui, dans l’acquisition des connaissances, en évitant de le distraire en l’associant à l’agitation du monde adulte, propre à troubler la quiétude requise pour l’étude.

A ces conditions, que chacun avait d’ailleurs intériorisées, de gré ou de force, la question aujourd’hui obsédante des « savoirs fondamentaux » ne se posait pas vraiment, parce tout était axé sur l’étude avec l’objectif de progresser, y compris dans les disciplines d’éveil artistique ou sportif. En outre, dans la société provinciale d’alors, la population scolaire était culturellement homogène de telle sorte qu’il n’y avait pas lieu – pour reprendre les thèses actuelles du linguiste Alain Bentolila – d’imaginer de processus spécifiques d’intégration identitaire et d’appartenance à une communauté nationale, par le biais par exemple de la langue!

Les inégalités sociales et structurelles entre les lycéens n’étaient pas, pour autant effacées par le jeu du règlement intérieur. Les antagonismes sociaux non plus, mais ils n’étaient pas perçus comme des facteurs pertinents et déterminants pour la réussite scolaire. Si elles se manifestaient, c’était plutôt autrement par le fait que toute une classe d’âge n’était pas admise au lycée! Ou ailleurs dans les loisirs éducatifs extérieurs que la bourgeoisie angevine offrait en complément de sa scolarité, à sa progéniture. Ainsi, en était-il de la pratique du piano ou de l’équitation dans le manège tout proche de la rue Célestin Port, voire des sports d’hiver ou des séjours linguistiques à l’étranger pendant les « petites » vacances de Noël ou de Pâques !

Mais ces activités annexes et extérieures ne constituaient, croyait-on, que des atouts négligeables pour réussir en français, en latin, en maths et en physique… En outre, en classe de « première » et de « terminale », le café de la Mairie du Boulevard Foch jouait un rôle équivalent de dérivatif aux études, et sa fréquentation n’était pas discriminante! Un hot-dog et une mousse étaient déjà à la portée de presque toutes les bourses…

Globalement, cet univers du Lycée David d’Angers des « années soixante »  – qu’on devait retrouver à l’identique dans la plupart des grands lycées publics de France – était probablement assez comparable à celui d’avant la seconde guerre mondiale et même d’avant la guerre de 14, du temps de l’Instruction publique de la Troisième République!

A-t-il laissé des traces dans l’enseignement d’aujourd’hui? Les profs actuels sont-ils les héritiers de ceux d’antan? Peuvent-ils se revendiquer des même performances que leurs « prestigieux » prédécesseurs, alors que tous les indicateurs internationaux – dès lors qu’ils ne sont pas destinés à tresser des couronnes aux ministres en fonction – disent le contraire?

Ce questionnement est pertinent mais il a ses limites! Il est en effet vain de chercher à comparer ce qui n’est pas comparable. La France a vécu depuis cette lointaine époque de profondes mutations, notamment démographiques et culturelles, qui invalident des comparaisons termes à termes. Mais au moins, est-on en droit de se demander si la motivation, le dévouement et l’attention portée aux élèves demeure la même aujourd’hui qu’hier…

Spontanément, ce n’était pas mon sentiment et j’avais quelques arguments qui le confortaient, en particulier, dans la période récente, mon expérience décevante de la « Réserve Républicaine de l’Education Nationale », créée après les attentats islamistes de janvier 2015… Candidat adoubé par le rectorat de ma région, je ne fus mis à contribution qu’une seule fois par un brave conseiller d’orientation d’un collège de banlieue, qui, tout penaud, m’a informé quelques jours après m’avoir sollicité, que le projet pédagogique dans lequel il comptait m’associer, pour offrir une aide à des élèves en perdition, avait été rejeté par les professeures. Elle ne souhaitaient pas, y compris sous leur tutelle, d’interventions extérieures dans leur établissement scolaire!

A contrario, l’attitude « héroïque » du proviseur du lycée de Grasse ainsi que le comportement exemplaire des professeurs de Concarneau lors de l’attentat de Londres, m’ont conduit à corriger cette image négative qu’au fil des années, des faits divers scabreux et au vu des résultats discutables, je m’étais faite du corps enseignant dans les collèges et lycées publics de France.

Comme beaucoup, me référant mélancoliquement à mon passé au lycée David d’Angers, il me semblait que le zèle éducatif et la disponibilité professorale n’étaient plus que des curiosités exotiques attestant d’un passé lointain, et qu’ils avaient été supplanté par une forme de corporatisme revendicatif, où la seule échappatoire au malaise et aux échecs de la pédagogie en vigueur était d’ordre quantitatif  et ne se mesurait qu’en termes d’effectifs supplémentaires…C’est d’ailleurs un discours relayé en chœur par les candidats à l’élection présidentielle en cours, qui ne s’affrontent guère que sur le nombre de postes créés!

La dramatique affaire du lycée de Grasse témoigne heureusement du fait que le pessimisme n’est pas forcément la meilleure option et que mon triste constat sur la dégradation de l’esprit « hussard noir de la République » doit être tempéré. A Grasse, l’agression par le lycéen incriminé aurait pu tourner au massacre sans l’intervention et le sang-froid du proviseur. Mais au-delà de cet acte de bravoure, au cours duquel il fut blessé, ce qui force l’admiration et sollicite le souvenir de ses propres maîtres, c’est qu’il a su imposer son autorité pour faire échouer le projet mortifère et fou de cet élève perdu dans ses fantasmes assassins…

Ultérieurement, alors qu’il était sûrement choqué par l’épreuve traumatisante qu’il venait de subir, il a su répondre aux journalistes qui l’interrogeaient avec beaucoup d’humilité en se cachant derrière sa fonction et avec bienveillance – y compris à l’égard de son agresseur – mettant constamment en avant son rôle d’éducateur qu’il disait vouloir reprendre au plus vite, sans s’appesantir sur son cas personnel. Sans s’attarder sur sa propre souffrance, cet homme, à l’exemple de mon propre proviseur jadis, s’effaçait devant sa mission…

A l’instant où il s’exprimait, c’est donc la figure emblématique et respectée d’André David-Cavaz (1910-1977) le proviseur du lycée David d’Angers,  qui s’imposa à moi. Dans le propos du proviseur de Grasse, je retrouvais la même considération pour ses élèves, la même passion du métier, la même vocation que celle que j’avais perçue, plus d’un demi-siècle auparavant quand je passais l’examen du baccalauréat. La même discrétion aussi !

     André David-Cavaz

D’où l’idée, au travers de ce billet qui évoque ce grand ancien de la profession, décédé, il y a quarante ans, de rendre hommage aux proviseurs de France, si injustement chahutés aujourd’hui et souvent regardés comme les boucs-émissaires responsables des difficultés d’une Education Nationale qui peine à se mettre au diapason de la modernité en préservant sa raison d’être au service des élèves. Et qui, peut-être, voulant absolument inscrire l’école au cœur de la société et de ses débats, en a épousé maladroitement les contradictions, en oubliant son devoir de transmission de savoirs et d’une culture.

J’ai croisé André David-Cavaz durant mes études au lycée à la charnière des années soixante et dans les années qui suivirent. Il avait, en effet, été nommé proviseur du lycée David d’Angers en 1957 et y était demeuré jusqu’à sa retraite au début des années 1970.

Avec les années, cet ancien professeur d’allemand s’était non seulement imposé par son autorité et une certaine vision de l’élitisme républicain indissociable de la recherche de l’égalité des chances, mais il avait fini par s’identifier à l’établissement qu’il dirigeait et auquel il vouait un attachement sans faille. Tel un stigmate dont il tirait fierté, il en portait d’ailleurs une partie du nom. Fruit du hasard évidemment, car c’est en 1888 que le lycée prit le nom du célèbre sculpteur angevin David-d’Angers (1758-1856) à l’occasion du centenaire de sa naissance et qu’en outre aucun élément ne permet d’imaginer un lien de parentèle entre les deux personnages.

On prétend néanmoins que André David-Cavaz s’amusait lorsque des curieux, des notables obséquieux ou des journalistes, lui demandaient s’il était de la famille de l’artiste, gloire angevine indiscutable du siècle précédent! Malicieusement, car il n’était pas dépourvu d’humour à froid, il éludait la question, laissant son interlocuteur imaginer la réponse la plus appropriée.

Du personnage privé, d’abord un peu austère en dépit d’un physique rondouillard et d’une apparence débonnaire, l’élève que j’étais, ignorait presque tout. On disait, sans trop savoir, qu’il était originaire de l’Isère ou de quelque part, du côté des Alpes. On disait qu’il était célibataire, qu’il vivait avec sa mère aux étages supérieurs du bâtiment d’honneur du lycée dans un appartement de fonction. Personne en tout cas ne l’avait aperçu en galante compagnie, ni ici, ni en ville, et personne ne se serait avisé de dire quoi que ce soit sur ses orientations sexuelles ou sur ses « affinités électives »…Ce n’était pas dans l’air du temps que d’imaginer méchamment, ce qui, de fait, ne nous regardait pas!

Pour tous, il suffisait qu’il soit entièrement voué à sa tâche éducative. Cette besogne à laquelle il consacrait sa vie ne se limitait d’ailleurs pas à assurer aux heures ouvrables, la logistique d’un lycée prestigieux ou à présider des conseils de professeurs. Elle l’accaparait en permanence.

L’homme était très peu disert sur sa personne et il n’aurait jamais livré de confidences à un élève, non parce qu’il cherchait à préserver d’inavouables secrets, mais parce qu’il estimait que sa fonction n’impliquait pas qu’il fasse étalage de son intimité. L’indiscrétion sur sa vie privée l’aurait sans doute privé de la distance nécessaire pour être respecté et asseoir son autorité…

Ce devoir de réserve, qu’il s’imposait avec rigueur, se manifestait par une volonté affirmée d’éviter toute familiarité inopportune, mais elle n’excluait nullement la compréhension, voire même l’empathie ou la compassion à l’égard de ceux qui lui étaient confiés et dont la réussite était son seul enjeu. En revanche, jamais, il ne lui serait venu à l’idée de tutoyer un élève.

Lors des intercours, il parcourait les couloirs du lycée, seul ou en compagnie du censeur ainsi que du surveillant général. Il n’intervenait que très rarement directement auprès d’un élève et en public, surtout s’il s’agissait de le réprimander. Il laissait ce soin à ses subordonnés! Comme toujours, la nature avait bien fait les choses – à moins que ce ne fût l’académie – car dans cet étrange attelage qui déambulait en silence sans afficher de complicité apparente, le proviseur dominait d’une tête le censeur, qui n’arrivait qu’à la hauteur de son nœud papillon, et qu’on avait d’ailleurs affublé du sobriquet de « Fa-dièse » – plus près du sol! 

En revanche, le proviseur recevait ceux de « ses » lycéens signalés en difficulté ou qui le sollicitaient! Il recevait dans un bureau lustré et bien rangé, éclairé au soleil couchant, qui donnait sur la cour d’honneur. Il consacrait à cet entretien, à ce colloque singulier, tout le temps nécessaire, écoutant et conseillant. Et cette attention quasi-paternelle, qu’il portait à son jeune interlocuteur, il pouvait la prolonger au-delà de la scolarité au lycée, car il ne s’estimait jamais quitte vis-à-vis d’un élève qui avait fréquenté son établissement…

Plus tard, alors que j’étais étudiant, je n’ai pas hésité à lui demander conseil sur les options académiques que j’envisageais de privilégier, et c’est de bonne grâce, qu’il m’a prodigué ses recommandations, alors qu’il n’avait plus, en principe, rien à faire avec moi.

Mon souvenir le plus marquant qui atteste de sa proximité avec « ses » élèves, a trait à l’examen du bac. Quelques jours avant, je fus affecté d’une poussée acnéique ou infectieuse disgracieuse, et ma résolution était prise de ne pas me présenter aux épreuves, le nez barbouillé de teinture d’iode. Et ce d’autant moins, qu’elles se déroulaient dans un autre lycée de la ville, le lycée Chevrollier, et que j’allais devoir plancher aux côtés des « filles de Joachim du Bellay »… Alerté par mes parents inquiets, André David-Cavaz me convoqua et sut si bien plaider ma cause – à ma place – qu’il parvint à me convaincre… J’obtins ce fameux diplôme, sans lever la tête de ma copie!

Parmi mes autres souvenirs de cet homme de culture, me vient en mémoire le discours qu’il prononça le 15 novembre 1969 devant l’Assemblée Générale de l’association des anciens élèves du lycée, qu’il honorait chaque année de sa présence ainsi que le rituel banquet qui suivait…

Ce morceau de rhétorique est mémorable, car ce jour-là, il put donner toute la mesure de son talent en conciliant son admiration pour David d’Angers et son amour de la littérature allemande,  » la patrie de son imaginaire, la terre où il est possible de penser en rêvant, de fabriquer les mythes » selon une définition que formulait si bien Florent Georgesco dans Le Monde (24 mars 2017) à propos de Michel Tournier, mais qui aurait été comme un gant à André David-Cavaz.

Lequel, en verve ce soir-là entreprit d’évoquer la visite que fit David d’Angers à Goethe (1849-1832) dans « sa bonne ville de Weimar » le 26 août 1829. Le sculpteur, âgé de quarante ans et déjà auréolé de gloire souhaitait rencontrer l’illustre vieillard de quatre vingts ans, dont il voulait sculpter le buste!

Au-delà du caractère anecdotique de cet épisode – un parmi tant dans l’oeuvre considérable de David d’Angers –  et des avatars qu’il dut surmonter pour parvenir à ses fins en 1831, à peine quelque mois avant le décès du géant de la littérature allemande, ce qui frappe dans l’allocution du proviseur, c’est la part de lui-même qu’il y met, lorsque par exemple, il rappelle incidemment sa visite à Weimar en 1930 alors qu’il était étudiant. C’est son émotion qui transparaît lorsqu’il mentionne Friedrich Schiller (1759-1805), un autre maître de la poésie germanique…

Pour conclure, je l’entends encore citer – avec un soupçon de provocation contrôlée – cette phrase de David d’Angers, qu’il fait sienne:  » La nature est en Allemagne grande et poétique, les hommes pleins de science, de génie, bons et aimants »! Moins d’un quart de siècle après la guerre et les horreurs du nazisme, mon proviseur ne manquait pas de courage ou de toupet… C’était l’homme de la réconciliation franco-allemande en Anjou, qui s’exprimait derrière les propos de David d’Angers ..

Goethe par David-d’Angers

 

En 2015, le Courrier de l’Ouest – le quotidien local d’Angers – le sélectionna parmi les personnalités qui marquèrent l’Anjou du vingtième siècle, aux côtés d’Emile Joulain le poète patoisan et de Monseigneur Chappoulie, l’évêque du diocèse d’Angers des années cinquante…

Distinction méritée pour cette homme de grande culture, modeste et discret, qui plaçait sa tâche d’éducateur au dessus de tout, et qui croyait en l’égalité des chances, à condition, qu’au-delà des mots, on se dote des moyens adéquats.

« Au travers de son internat, auquel il s’intéressait particulièrement, il accueillait des élèves de tout l’Anjou et de conditions sociales diverses. Une réalité assez différente de l’image que certains se font alors du lycée et de son proviseur. » précisait le journaliste du Courrier de l’Ouest.

Aujourd’hui, je sais que André David-Cavaz a des héritiers et pourquoi pas des disciples, à Grasse et à Concarneau, et sûrement dans beaucoup d’autres lieux …

Cour d’honneur

Cour des Grands

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L’actualité des derniers jours est oppressante. Entre deux guerres, trois catastrophes aériennes et l’ascension apparemment irrépressible d’un chômage endémique qui laisse sur le carreau un quart des jeunes et renvoie dans la file d’attente des préretraités structurels, des cohortes entières de quinquagénaires, le président « normal » à fort à faire ou à défaire.

Si l’on ajoute à ce tableau déjà passablement affligeant la montée en puissance de la violence et de l’antisémitisme, avec des relents haineux qu’on n’avait pas connues depuis l’installation des nazis en Allemagne dans les années trente ou de leurs affidés pétainistes dans les années quarante, il n’y a guère de quoi se réjouir en cette fin de juillet 2014…

D’autant moins que le monarque républicain dont nous nous sommes dotés par mégarde en 2012, semble dépassé par les événements. Les godillots qui l’entourent paraissent eux-mêmes avoir épuisé toutes les ressources des euphémismes savants appris à l’école nationale d’administration pour suborner la populace. Notre « gentil » voltairien est à la peine, et d’ailleurs, ça se voit lorsqu’il apparait accablé à la télé, pour nous dire, les paupières tombantes et le cheveu gominé à la hâte, qu’il prend toutes les mesures nécessaires, pendant le temps qu’il faudra, et qu’il met tout en œuvre pour que ça aille mieux !

Sa virtuosité magicienne « d’avant » a déserté son discours. Il ne s’amuse plus comme autrefois à jouer de la dialectique, où il excellait dans l’art de la pirouette et retournait à son profit  les situations les plus tendues avec l’adresse d’un Salomon technocrate. Rien ne marche, même les enseignements ambigus du cardinal de Retz! Fini le bon temps, où il mettait les rieurs de son côté, en échafaudant d’amorphes consensus pour fédérer les cire-pompes d’un parti, qui n’avait plus besoin que de distributeurs de tracts et d’« excellences » pour occuper les postes-clés d’un pouvoir sans imagination ni conviction.  Sa prestation est devenue tellement inaudible et pitoyable, que, s’il nous restait des réserves de compassion, c’est vers lui qu’elle irait.

On se doute que c’est un honnête homme, mais si impuissant pour mille raisons, à influer sur le cours des choses qu’on serait presque tenter de lui passer nos mouchoirs et des fortifiants, ou l’éponge ! Mais ceux qui guettent sa chute avec indécence et gourmandise et rêvent de le remplacer, ne sont guère plus brillants, ni plus avisés. Pour l’heure, ils se chamaillent en se traitant mutuellement d’escrocs et de tricheurs… A bon droit, paraît-il ! Quant aux autres, ceux des extrêmes qui nous promettent le bonheur à coups de solutions simples, expéditives et d’exclusions, l’expérience de l’Histoire nous enseigne qu’ils nous abusent et que les voies qu’ils préconisent, malhonnêtes et mortifères, tournent le dos à notre conception de la civilisation : ils nous rejouent les années trente ! Prenons garde à la suite et rappelons que le soleil brille pour tous …

Alors « Que faire » et que penser ?  Faut-il reprendre les recettes éculées d’un Lénine qui en 1902 se posait cette même question de stratégie pour renverser le régime tyrannique du tsar et décapiter la bourgeoisie de son temps ? Faut-il suivre cet exemple qui posa la terreur rebaptisée « dictature du prolétariat » comme fondement théorique de la stratégie de conquête du parti bolchévique ? Lequel parti étouffera, dès les années vingt, toutes les libertés citoyennes en Russie – devenue Union soviétique – et trente ans plus tard massacrera son propre peuple sous la férule d’un petit délinquant ancien séminariste, surnommé Staline ! L’utopie communiste deviendra dictature impérialiste ! Jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989…Non merci, je ne vote pas pour cette option suicidaire, échappatoire illusoire à la sinistre morosité ambiante…

Je sais que malgré tout d’aucuns certains en rêvent encore, usant de tous les stratagèmes pour « mobiliser » une opinion publique désemparée. A ce jeu dangereux, la compétition est grande entre les opportunismes de tout poil qui n’hésitent pas à travestir la réalité pour susciter l’émotion compassionnelle des « masses » ! Ainsi, j’ai vu défiler des jeunes « pour Gaza », qui  ignoraient où se trouvait « Gaza » ! J’ai entendu des moins jeunes se prétendre antiracistes et faire le lit de l’antisémitisme sous couvert d’antisionisme ! J’ai vu des personnes d’apparence honorable faire l’apologie de mouvements religieux sectaires et terroristes, dont chacun sait pourtant qu’ils n’ont pas hésité à sacrifier leur population comme boucliers pour protéger leurs armes !

Je ne suis pas devin, ni stratège mais vu le délitement du tissu politique, économique et social en France et l’imbroglio des conflits ethniques et religieux qui endeuillent la planète bleue, j’ai le désagréable sentiment qu’aucune Autorité internationale n’est en mesure d’endiguer ces déchaînements de violence. Tous les équilibres, laborieusement tissés depuis soixante dix ans en sont fragilisés: le monde n’est pas parfait, il est injuste et inégalitaire. En prime, il devient très dangereux !

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Pour ma part, je n’ai évidemment pas la prétention de détenir des recettes « clés en main ». J’ai déjà donné dans le genre et ma naïveté a atteint les mêmes limites que les UV sur ma peau (selon le dermato marchand de chapeau) : le capital est épuisé. Je n’ai d’ailleurs jamais sollicité la responsabilité de guider le monde, ni « bourré le mou » à quiconque sur ce qu’il faudrait faire … Je sais seulement qu’il faut se méfier, car, comme je l’ai montré récemment, la mouvance « socialiste » – ma famille politique d’instinct et de cœur depuis ma jeunesse – s’est piteusement ralliée à la guerre en 1914 contrairement à ses engagements. Elle a majoritairement porté Pétain au pouvoir en 1940, et elle a oublié dès 1981 le « Coup d’Etat permanent » qu’avait magnifiquement rédigé le florentin François Mitterrand, quelques années auparavant !

Difficile avec un tel bilan de consentir des crédits à taux zéro à nos camarades ! Mais, sur un aspect au moins, je ne suis pas en désaccord, avec le petit technocrate qui s’efforce comme il peut de gouverner la France et de la sortir de l’ornière. Lui, président, l’« ennemi (proclamé) de la finance » à la tribune du meeting du Bourget a sans doute beaucoup changé depuis 2012 ! Il s’est beaucoup contredit aussi et empâté, mais je partage sa sentence lorsqu’il prétend, non sans motif, que le rétablissement de la prospérité dans le pays exige celui préalable de la « confiance » !  C’est vrai ! On ne se retrousse pas les manches avec allant si l’on n’y croit pas. Si notre « pêche » n’est pas au rendez-vous !

Mais justement ! Comment retrouver le moral et susciter l’optimisme alors que les indicateurs sont au rouge, que la conjoncture nationale et internationale est hautement préoccupante et que des drames individuels et collectifs envahissent « en live » notre quotidien ? Cette multiplication des malheurs qui envahissent en permanence les médias, finissent par ne plus faire sens ! Tout se passe comme si, à force d’avoir abusé de GPS, le monde avait perdu sa boussole ! On croit savoir tout sur tout et on ne sait plus où l’on va !  Le phénomène est angoissant, amplifié par le fait que les intellectuels dans leur grande majorité semblent avoir déserté les sphères politiques et que leurs réflexions ne percolent plus au-delà des cercles savants et universitaires! Les intello – sauf ceux de cour – ne sont plus interrogés pour leurs idées, surtout lorsqu’elles dérangent hors des sentiers battus de la rive gauche et du quinzième bobo,  mais pour leur « expertise technique » ! D’où l’explosion des non-sens de toutes obédiences !

Dans ce contexte, le culte du passé est souvent un refuge. Je ne m’en prive pas. Ce n’est certes pas la panacée, mais il peut contribuer à réinitialiser le compas ! Sinon à donner du sens à l’actualité, au moins à rappeler que l’histoire a une histoire ! Et que malgré tout, beaucoup événements contemporains trouvent leur racine dans notre passé proche ou lointain…

Chacun son truc.

Pour ma part, mon goût de la liberté, valeur républicaine fondamentale, essentielle à toute forme d’épanouissement et d’émancipation, est à mettre en rapport avec l’acquisition de mon premier engin à moteur au sortir de l’adolescence. Celui , sur lequel j’ai effectué mes premières gammes dans les années 60 dans les rues d’Angers.

Ce Vélosolex de ma jeunesse fut non seulement l’instrument de ma liberté, en l’occurrence celle de mouvement, préalable à toute autre, mais ce fut, à mes yeux, la quintessence et le symbole même de la liberté!  Rompre la dépendance géographique du végétal qui n’a d’autre choix que de subir, tel était mon programme.  Mon actuel scooter en fournit une pâle copie à l’aune des sensations et des émotions provoquées par son modeste ancêtre à pédales et à galets d’entrainement! Mais une copie quand même!

Ce qu'il m'en reste ....

Ce qu’il m’en reste ….

Ce Solex, physiquement disparu depuis de nombreux lustres, revit aujourd’hui dans un coin de ma mémoire…Comme si rien ne devait plus m’échapper désormais, des circonstances de son achat à l’issue de mon premier travail salarié, jusqu’aux plaisirs insignes qu’il m’a procuré dans les rues d’Angers des années soixante…L’actualité est peut-être la cause de ce regain de tendresse, car elle nous contraint à une quête illusoire de référence d’un monde disparu, en compensation de celui tourmenté qui nous échoit maintenant.

Ce ne fut pas toujours le cas !

Pendant longtemps, mon Solex eut manifestement une certaine propension à se faire oublier puis à ressusciter virtuellement  à certaines étapes cruciales – du moins le croyais-je – de ma vie professionnelle ou intime ! Ce qui est sûr, c’est qu’il disparut, un jour, timidement, sans laisser de trace, enfouissant avec lui tant de secrets et d’errements passés que je pensais partager avec lui, et qui n’ont même plus la saveur de souvenirs scandaleux.

Il s’est esquivé subitement, supplanté par d’autres véhicules, plus performants, plus modernes, plus rapides et même plus « sûrs ». Plus confortables enfin ! Suprême injure pour ce vieux Solex, au guidon duquel je parcourus tant de chemins de ma petite province quelques années avant 68 ! Et ce, au rythme fou de trente ou quarante kilomètres à l’heure (dans les descentes comme celles, modeste de la rue Desmazières ou, plus prononcée, du boulevard du Chateau) . Sans casque et les cheveux longs encore drus au vent !

Souveraine offense que de l’avoir trop souvent oublié, lui qui me fit entrevoir, au-delà des manuels et des cours de civisme, la vraie liberté par le biais incontournable de celle de mouvement ! Quelle ingratitude à l’égard de cette increvable machine qu’on réparait sur un coin de trottoir, avec un jeu de clés à vélos! Avec elle, comme tous les ados de toutes les époques qui rêvent de se déplacer vite et bruyamment, j’ai repoussé les frontières, dont celle de l’autonomie qui effarouche le « bourgeois ».

Le « bourgeois » de 2014 a changé de look – j’en fais même un peu partie dans l’enclos de mon jardin de banlieue, arboré et fleuri à la mode Truffaut – mais, heureusement, le principe de la transgression salutaire par la génération montante demeure, si j’en juge par les performances provocatrices et sonores des «jeunes des quartiers » qui roulent à plein pot sur la roue arrière de leurs motos ! Sans casque ! A défaut de police nationale ou municipale qui se terrent respectivement dans leurs commissariats pour ne pas voir, la « police de la pensée », soucieuse de notre bien-être et de nos icônes sécuritaires assure la veille indignée en se répandant sur les médias pour dénoncer ces égarements barbares et dangereux!

Dans le même état d’esprit, la milice bien-pensante a brocardé avec toute la rigueur qu’exige la morale outragée par le « mauvais exemple », l’escapade outrecuidante d’un ancien président de la République et de son épouse, chevauchant hilares et sans casque un scooter sur les routes du cap Nègre ! Les bigots de la pensée « convenue » et des mœurs encadrés iront-ils jusqu’à prohiber la diffusion de la photo prise en 1953 de Grégory Peck et d’Audrey Hepburn, caracolant sans heaume et sans tchador sur une Vespa dans le film « Vacances Romaines » ?

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Avec mon Solex, je me baladais aussi sans casque ! Je me demande aujourd’hui si j’oserais contrevenir au règlement et soutenir le regard réprobateur des pisse-froid de la sûreté universelle et des comptables de la sécurité sociale, réunis. L’insouciance rebelle est désormais un délit : vive le progrès !

Un jour, mon Solex a lui-même trépassé, faute probablement d’être regardé coincé dans une remise entre des outils de jardinage et des jouets de « vide grenier » ! Encrassé par la calamine, on l’oublia jusqu’à l’ultime décharge où sa vieille carcasse rouillée attendit – peut-être en vain – le regard amoureux d’un collectionneur bricoleur… En vue d’un autre départ  sans retour vers d’autres horizons… On ne sait même plus au juste de quand date exactement cette séparation!

En ces temps difficiles, son souvenir est un réconfort pour affronter demain !  C’est bon pour le moral de se souvenir des bons amis …et d’enfourcher son scooter à travers la campagne francilienne…. Casqué, à cause des points perdus !

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Deux ans après avoir ouvert mon « grenier » fictif – dont quinze mille d’entre vous ont entrebâillé la porte poussiéreuse-  je m’aperçois que je n’ai guère évoqué le  » 6 bis rue de Messine » qui sert de bandeau titre à ce blog… Néanmoins, si vous m’avez lu, vous savez que c’est l’adresse de la maison que mes parents firent construire à Angers en 1955.

Vous n’ignorez pas que ce lieu – pour moi, mythique – était situé dans le quartier de la Madeleine à Angers, à proximité immédiate d’un stade, qu’on appelait à l’époque « le » stade « Bessonneau » et qui est devenu, depuis lors, « Jean Boin ». Un boulevard y a, entre outre, été percé vers 1967, reliant au travers de terres autrefois maraîchères, la rue Saint-Léonard et la rue Saumuroise, et ouvrant ainsi l’ensemble du quartier à la circulation.

Auparavant,  la rue et son prolongement, la rue de Tunis étaient sans issue et non goudronnées. De sorte que dans cet univers clos, tout le monde se connaissait! Et à l’occasion, s’entraidait mais se critiquait aussi. Y vivaient des personnages d’un genre aujourd’hui disparu, comme la mère Merlet, la femme d’un des gendarmes d’en face, qui, chaque matin, en ouvrant ses volets dès l’aurore, hurlait à la cantonade, été comme hiver, la météo du jour! Faisait également partie du décor, la « mère R.  » qui chaque soir récupérait son mari ivre-mort, écroulé sur son vélo devant sa porte. Et nos plus proches voisins, les « Badreau » dont l’unique et tardive fille Evelyne périt noyée un été dans un tourbillon  de la Loire! Et la vieille mère Agoulon qui vivait dans la seule maison bourgeoise de la rue, mais qu’on ne voyait jamais. Et tous les autres, les Cheminard, les Ripoche, les Tinon du haut de la rue , les Legal, les Wolfer, les gérants alsaciens du « Comptoir Moderne » de l’angle de la rue Desmazières et de la rue Saint Léonard, où nous « faisions les courses » …

Dans sa propriété qui bordait le fond de nos jardins, « régnait » discrètement un vieil aristocrate, Monsieur de la Sayette, entouré de ses filles célibataires qui veillaient sur la santé des immenses acacias de leur parc. Certains soirs d’été,  le marquis jouait du cor de chasse! Parfois aussi, on l’apercevait rue saint Léonard dans son antique « Deux Chevaux Citroën »!

Bref, c’était une sorte de microcosme, presque un isolat – un cluster comme on dit maintenant – qui s’apparentait à un « bouillon de culture », mais de « culture populaire »,  provinciale et bon enfant. Solidaire et fraternelle lorsqu’il fallait, tant qu’il fallait et juste ce qu’il fallait dans le respect de l’autonomie et de la responsabilité de chacun, dont le premier réflexe ne consistait pas alors à imputer systématiquement toutes ses difficultés à la collectivité !

Une culture spontanée non décrétée dans les ors de la République par des énarques d’essence bourgeoise, convertis « sur le papier » au Front populaire! Une culture ouvrière qui n’avait d’ailleurs nul besoin du dévouement misérabiliste, complaisant et finalement stérile de « missionnaires » théoriciens de la « bonne cause » et du « grand soir ».  Tout n’était pas forcément et constamment  « rose » , dans ce petit monde qui n’était exempt ni de grandeurs, ni de faiblesses, ni même de bassesses! Mais, dans notre souvenir, il l’est devenu!

Pour nous, les enfants, la rue de Messine c’était un peu notre aire de jeux et d’aventure, avec ses terrains vagues, ses semi-friches, ses panneaux publicitaires derrière lesquels on pouvait se cacher, et l’entrée du stade près du champ de luzerne.  Tous les gamins du quartier la fréquentaient:  Claudine, Annick, Lydie et Jocelyne, les filles de Madame « Ripoche » devenue « Lhumeau » du fait de son remariage après son veuvage avec un « vieux garçon » de Seiches-sur-le Loir. Un brave homme peu disert mais qui jardinait à merveille! Sans omettre les copains du quartier, dont ceux de ma classe de l’école « Saint Augustin », comme Jean-Louis J., turbulent fils de gendarme et passionné d’électricité, qui « piquait » les ampoules des chandeliers de l’église de la Madeleine, ni les enfants « Le Guyader », ni Marie Christine Souriceau de la rue de Tunis, dont la mère, matin et soir, passait devant chez nous en Vélosolex, et d’autres encore dont les noms m’échappent …Il y a largement plus de cinquante ans!

Nous nous affrontions en pleine chaussée, en d’interminables parties de jokari, aux résultats d’autant plus imprévisibles que le terrain poussiéreux et caillouteux n’était pas régulier!  Itou pour le foot sur le terrain vague à l’entrée du stade, du côté des tribunes « populaires ».  Avec nos vélos, nous dévalions la rue à toute vitesse, jusqu’au jour où Louisette chuta lourdement sur la caillasse: la cicatrice de sa fracture ouverte était encore visible sur son bras plusieurs décennies plus tard sur son lit d’agonie…

Et puis, il y avait ces jours de liesse et de franche rigolade lorsque nos cousins de Nantes venaient passer quelques jours chez nous aux « petites vacances » de Noël ou de Pâques …

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Rue de Messine 1961 : depuis, deux sont partis!

Le « 6 bis » que nous avons connu, a aujourd’hui physiquement disparu – c’était le paysage de notre enfance. Malgré quelques rares réserves, ce petit coin de province demeurera pour nous l’image d’un paradis perdu, celui de l’insouciance et de l’impatience dans des lendemains nécessairement prometteurs… La suite s’est progressivement chargée de nous dessiller mais le souvenir des années « au 6 bis » reste un refuge intime…et même un ultime asile, les jours sans soleil!

Bien sûr, il y eut depuis, bien d’autres motifs de bonheurs aussi intenses que celui de ces lointaines années 50 et 60, mais aucun ne fut comparable à celui de notre enfance ici. Chaque période de la vie est en effet singulière! Le souvenir de notre prime jeunesse présente l’insigne avantage d’effacer, le temps passant, les désagréments du moment ou de les transformer en de profitables apprentissages – ou en phases d’initiation – aux difficultés qui suivront!

Bien que chacun sache que ces instants privilégiés, durablement gravés, doivent être dépassés  pour survivre, ils conservent leur saveur originelle et demeurent d’incomparables et roboratifs jardins secrets, surtout les jours de tristesse ou de mélancolie. L’enfance, c’est le temps « béni » où la testostérone n’exerçait encore aucun magistère obsédant sur nos âmes!

La mélancolie n’est pas un état permanent, mais parfois ça fait du bien d’y sombrer! C’est comme un plaisir masochiste pour timides.

Trois ans après la disparition de ma sœur Louisette, évoquer la maison d’Angers, c’est aussi une manière de lui rendre hommage et de lui redonner un peu de vie. Evoquer le décor de son enfance, qui fut aussi la mienne, c’est  comme faire revivre la petite fille malicieuse et intelligente, qu’elle n’a pas cessé d’être à mes yeux! Décor qui fut aussi celui dans lequel évoluèrent nos deux autres compères de la fratrie, Bibiche et Françoise.

Il est bon, si on ne s’y attarde pas trop, de se remémorer cette époque où, tous les quatre, nous érigeâmes, à coup de « peignées » – ou de « volées » mémorables, de chicaneries, de jeux et de vraies confidences, une complicité et une connivence que même la mort de l’une d’entre nous, le sept juillet 2010, n’a pas su interrompre!

C’était, il y a trois ans! Tout juste…

Peinture de ma soeur Louisette (1952-2010)

Peinture de ma sœur Louisette (1952-2010)

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