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Posts Tagged ‘Angers 1949’

Quatre-vingt-cinq magnifiques clichés quasiment inédits , réalisés en 1949 pour le compte de Life Magazine par le photographe américain d’origine polonaise Nat Farbman (1907-1988) sur la ville d’Angers, ont été récemment diffusés sur Internet. La consultation de ce fonds photographique désormais rendu public est une pure merveille.

Elle permet à la génération angevine du baby-boom, éblouie et sous le charme, de retrouver ses premières sensations, celles de sa petite enfance dans le décor d’une ville qui l’a vue naître, une cité provinciale qui, cinq ans auparavant, ployait martyrisée sous l’occupation nazie …

En 1949, Angers encore empreinte du dix-neuvième siècle puritain, coincée entre sa cour d’appel, son université catholique et son tout-puissant évêché, savoure pleinement sa liberté retrouvée, mais elle esquisse à peine sa mue vers une modernité encore hésitante que les Trente Glorieuses confirmeront quelques années plus tard.

A cette heure, les stigmates de la guerre, ceux des bombardements du printemps 1944 et des combats de la Libération sont encore perceptibles dans le paysage urbain. Ainsi, la Maine, la rivière qui arrose la ville, ne peut guère être franchie autrement qu’en empruntant les ponts métalliques provisoires, construits à la hâte par les américains à la mi-août 1944.

Feuilleter ce livre de clichés anciens, témoins d’une époque définitivement révolue – si éloignée idéologiquement de la nôtre qui s’oublie dans l’urgence – s’apparente en fait à une réappropriation du temps long et de la durée, transformant l’intensité émotionnelle de l’instant en une éternité! Un plaisir raffiné d’esthète que d’aucuns assimilent parfois à de la nostalgie, bien qu’elle n’en soit qu’un attribut plaisant et mélancolique!


Parmi ces photographies où cohabitent des « bonnes sœurs » en cornettes, des lavandières s’éreintant à frapper le linge dans des bateaux-lavoirs en bord de Maine, ou encore de bavardes marchandes de quatre saisons s’époumonant, les jours du marché, place Imbach ou boulevard Foch, plusieurs clichés montrent des ateliers de filature, de tissage ou de corderie de chanvre de l’entreprise Bessonneau.

Bessonneau! Une entreprise qui appartient à la légende de nos « anciens » donc au patrimoine commun des angevins. Elle régna presque sans partage sur l’industrie angevine durant la première partie du 20ième siècle, jusqu’à sa liquidation dans les années soixante…

Peut-être influencé par son épouse Pat, elle-même initiée au reportage photographique, Nat Farbman ne semble s’être intéressé qu’aux ouvrières travaillant dans ces immenses halles d’usine encombrées d’alignements de métiers à filer, voire à tisser. Autant de machines en tout cas, alimentées par la force motrice de la vapeur, transmise par des courroies reliées à des réas et des volants d’inertie, dédiés à chaque machine en tous points des ateliers…

Dans cet enchevêtrement de lanières, de longes et de brides, qui entravaient les déplacements des ouvrières majoritaires en nombre, les accidents étaient fréquents, souvent mortels, lorsque un bras, une main ou une mèche de cheveux étaient brutalement happés dans les bandes défilantes des courroies ou dans les fils de chanvre en cours de bobinage !

Pour pallier ce risque, les travailleuses de tous âges, portaient des « fichus » autrement dit des « foulards » qui en ce temps-là n’avaient rien d’islamiques! Pour les mêmes motifs, les quelques hommes des ateliers, notamment ceux affectés au graissage et à l’entretien des métiers, ceux des services d’outillage ou d’ajustage, que le reporter n’a pas cru bon de figer pour la postérité, ne se séparaient jamais de leurs casquettes ou de leurs bérets! A la débauche du soir, reprenant leur couvre-chef de ville, ils déposaient leur chique sur leur machine, qu’il recouvrait de leur coiffe crasseuse et huileuse du jour !

Ayant consacré ici un billet en 2014, aux travailleurs de cette usine qui régissait la vie de tant de gens, je n’y reviendrai pas, sauf à souligner une nouvelle fois que nombre des miens, de tous âges, de toutes générations et de tous sexes y gagnèrent péniblement leur vie à un moment ou à un autre de leur cursus professionnel, à commencer par mes deux grands-pères, mon père ainsi que mes oncles paternels qui y effectuèrent leur apprentissage d’ajusteur. Enfin plusieurs grands-oncles et même une grande tante maternelle y furent ouvriers …Et d’autres encore, familiers du quartier de Saint-Léonard ou de la Madeleine que j’ai croisés, enfant!

C’est précisément vers cette grande tante, sœur aînée de ma grand-mère maternelle que se portèrent spontanément mes pensées en découvrant deux photographies sans concession d’une ouvrière âgée et ridée, rivée sur sa machine.

Evidemment cette pauvre femme ne peut être ma tante, Marie Clémence Venault (1881-1954) que l’on reconnaît parfois au second plan de quelques clichés familiaux des années trente! En 1949, âgée de soixante-huit ans, elle n’était plus en mesure de travailler. Mais quelques années auparavant, j’imagine que le reporter américain eût pu en faire son modèle pour incarner la dure condition des ouvrières dans les manufactures de chanvre, comme Bessonneau, où les patrons héritiers de grandes dynasties industrielles locales, se targuaient de développer un capitalisme social, sous la « bienveillante » et paternelle bénédiction des autorités ecclésiastiques diocésaines! Sans trop se préoccuper d’octroyer des salaires décents pour des durées de travail convenables. Sans trop, non plus, s’intéresser aux conditions exécrables de travail de leurs personnels!

Pour n’avoir entrevu Marie Clémence qu’une ou deux fois à la fin de sa vie, épuisée et grabataire dans une chambre sombre d’un taudis de la cour du Croissant du Faubourg Saint-Michel aujourd’hui disparu, l’image que je conserve d’elle est incertaine et brouillée, mais des témoignages que j’ai pu recueillir à son propos, il apparaît que cette femme au caractère combatif et bien trempé, exprimait la joie de vivre, n’ayant de cesse de manifester sa générosité dans son entourage, jusqu’à ce que les atteintes prématurées de l’âge n’eurent raison de son optimisme et de son sens inné de la solidarité ouvrière.

Originaire de la Gâtine poitevine comme ma grand-mère, sa cadette de treize ans, fille d’un poseur de voies tué par un train, et d’une garde-barrière, elle fut, dès son adolescence, « placée » comme domestique avant de rejoindre la capitale angevine au début du vingtième siècle, pour se faire embaucher comme ouvrière de filature.

C’est sûrement là qu’elle rencontra son premier mari, un forgeron plus âgé qu’elle, des aciéries de Montrejeau. C’est aussi dans l’usine qu’elle fit la connaissance de son second mari après son veuvage… L’usine était son univers, celui de ses souffrances, de ses joies comme de ses amours!

C’est donc à elle que je pensais en regardant ces clichés pris sur le vif  de cette « vieille » ouvrière de filature, qui aurait pu être sa compagne !

Manifestement, Farbman s’y est repris à deux fois pour cadrer le personnage sur la pellicule argentique. Peut-être même lui a-t-il demandé de poser! Il a sûrement cherché à capter son regard. Mais en vain! Sans doute, cette femme se méfiait-elle d’instinct de la considération affichée des hommes de pouvoir, c’est-à-dire de tous ceux qui, à la différence de ses hommes ne portaient pas des bleus de chauffe, mais des cravates et des complets vestons! Dans ces lieux de brutalité, où rien n’est gratuit sauf la sueur des ouvrières, sa pudeur à moins que ce ne fût sa conception de la dignité, lui interdisait de concéder au photographe la moindre complaisance ou de l’entretenir dans une quelconque connivence.

De quel droit, cet étranger voyeur s’arrogeait-il l’autorisation de forcer ainsi son intimité et montrer sans détour les signes annonciateurs de sa déchéance physique prochaine? Il n’était pas présent lorsque sa beauté n’avait pas encore été altérée par les assauts d’un travail répétitif, pénible et quotidien,  de surcroît, payé au « lance-pierre ».

Il n’obtiendra pas le plus petit sourire complice! Fût-ce pour la bonne cause!

Armé de son appareil à soufflet, il parviendra pourtant à se faire partiellement oublier et réussira à surprendre son regard perdu dans ses songes d’un ailleurs improbable, et à s’en accaparer suffisamment, pour témoigner de la lassitude, de la détresse et du désabusement de son modèle! Voire de son désenchantement après une vie de labeur.

Ce cliché d’une femme vieillie avant l’âge et néanmoins belle, est à la fois émouvant et exceptionnel, mais exigeant pour l’observateur qui n’a plus le droit de regarder sans voir… Au-delà de ce qu’il laisse entrevoir, c’est l’ensemble de la condition ouvrière au lendemain de la Libération, qu’il nous révèle, si crûment incarnée par cette femme impuissante face à sa machine… Au-delà encore, il nous invite à nous interroger sur la finalité du code du travail que d’aucuns aujourd’hui s’apprête à piétiner au nom d’un hypothétique progrès qu’on n’ose plus qualifier de « social » et dont tout donne à croire qu’il ne serait que le cache-sexe d’intérêts antagonistes à ceux des travailleurs… ..

C’est pour cette femme et pour ses enfants que le droit du travail a été conçu au cours des deux derniers siècles, et pour personne d’autre. Pour les protéger des excès liberticides et mortifères de leur patron, et non pour protéger – « sécuriser » – l’employeur de ses excès de fatigue ou de la « méchanceté » agressive d’une concurrence internationale sans vergogne, qui vend partout et indifféremment des pinces à linge ou des téléviseurs fabriqués à mille lieues d’ici par des gamins!

C’est tout simple à comprendre, pourtant…

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