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Posts Tagged ‘Alexis Victor Turbelier’

C’était il y a exactement quarante six ans!

Ce 13 juin 1973, j’étais loin de l’Anjou, loin de la France. De retour d’une mission océanographique dans l’Océan Indien, j’étais de passage à Djibouti. Je n’appris donc que quelques jours plus tard en débarquant à Orly, le drame qui s’était joué le 13 juin à Beaufort-en-Vallée.

En ce début de matinée grise, ce mercredi-là, Adrienne Clémence Berthe Venault née à Saint-Loup-sur-Thouet, le 10 février 1894 s’éteignait dans l’hospice de la petite ville du Val de Loire, où elle avait été accueillie quelques jours auparavant pour une convalescence à la suite d’une fracture du col du fémur. Laquelle était survenue dans la maison de retraite angevine, où elle résidait depuis le début de l’année…

Adrienne en 1920

Elle mourait, âgée de 79 ans. On nous a dit qu’elle était partie en toute lucidité, consciente de sa mort imminente, et révoltée. Les médicaments qui la maintenaient en vie depuis des années avaient été omis lors de son transfert…

L’heure n’est désormais plus au deuil, ni aux regrets! Encore moins aux remords, s’il tant est qu’il y eut, un jour, matière à en concevoir! Le temps a fait son oeuvre et même un sacré ménage parmi tous ses familiers d’alors. Les derniers de sa génération ne sont plus là depuis une vingtaine d’année et nombreux sont ceux, plus jeunes, qui l’entouraient à l’époque, à l’avoir suivi dans la tombe, en particulier deux de ses trois enfants dont ma propre mère Adrienne Turbelier (1923-2018) et deux de ses petits-enfants, dont une de mes sœurs.

En presque un demi-siècle, le monde qu’elle a connu, a lui-même disparu: c’était avant la crise pétrolière, avant la fin de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest et, bien sûr, avant la mondialisation sauvage. La France était encore un pays industriel qui produisait l’essentiel de ses biens de consommation. Le monde paysan existait encore sans être contraint de se transformer en gardien des paysages d’une ruralité en voie de disparition.

La « Communauté Economique Européenne » – qui n’était pas encore une « Union Européenne » – et à laquelle le Royaume Uni venait d’adhérer, était encore circonscrite à ses membres fondateurs!  Aujourd’hui, l’Angleterre a voté le Brexit, mettant fin – ou à tout le moins – semant le doute sur une utopie transnationale, porteuse de paix et, en principe, de prospérité.

C’était enfin, bien avant l’ère du « tout numérique, du téléphone portable, des « tablettes »,  de l’ordinateur familial, mais aussi des grandes peurs et menaces de notre présent siècle! Avant l’apparition du Sida et du terrorisme. Rien ou presque de ce qui fait notre quotidien et que l’on appelle « la modernité » n’existait et n’était même imaginable…Sans parler des mœurs dont l’évolution a bousculé la plupart des standards moralisateurs de jadis, et désorienté tant de bonnes consciences…

Adrienne n’a connu aucun de ces bouleversements qui ont changé la vie sur une planète « terre » désormais regardée dans sa globalité, parcourue en tous sens à chaque instant mais devenue trop étroite pour une population de plus en plus nombreuse, et qui a, en outre, épuisé la plupart de ses ressources aisément mobilisables.

Mais Adrienne a connu d’autres changements, d’autres violences tout aussi redoutables, en particulier deux guerres, dont une qui a profondément pesé sur son destin. Souvent, je me suis exprimé ici sur les malheurs qu’elle dut supporter. Souvent j’ai tenté, et toujours en vain, de comprendre les ressorts intimes qu’elle dut mobiliser pour surmonter la disparition brutale de ceux qu’elle aimait. Pour simplement continuer à vivre après le désastre des deuils successifs qui lui furent infligés à l’aube de l’âge adulte, au moment même, où tout un chacun aborde naturellement la vie avec confiance.

Parce qu’elle incarnait à mes yeux, le drame de toute une génération dévastée par la guerre et meurtrie à jamais, je me suis souvent efforcé de décrypter ses secrètes fêlures. Parce qu’elle était ma grand-mère, je me suis interrogé sur la nature des liens qu’elle tissa avec nous en dépit de la tragédie, et des parades qu’elle dut déployer pour triompher de l’indicible ou de l’inconcevable. J’ai cherché à déceler les pansements qu’elle dut appliquer pour masquer ses cicatrices et donner le change.

Malgré ma proximité affective avec ma grand-mère maternelle, sa trajectoire restera pour moi, et à bien des égards, une énigme. Je l’aimais et je crois qu’elle m’aimait aussi. Malgré tout, je sais n’avoir perçu d’elle, qu’un pan de sa personnalité: l’image rassurante et réductrice d’une grande-mère attentionnée qui s’occupait de ses petits-enfants avec une sorte de bienveillance pudique. Laquelle n’excluait nullement certaines manifestations de tendresse, fussent-elles toujours empreintes de retenue.

Mais sa vision du monde étroitement liée aux malheurs qu’elle avait traversées, de même que ses convictions ou ce qu’elle en laissait entrevoir, demeurent pour l’essentiel incompréhensibles… A notre niveau, ne transparaissait que la résignation d’une veuve qui se plaignait de la solitude et compatissait au sort injuste fait à son mari – son « pauvre p’tit Louis » – trop tôt emporté après guerre, vers un monde prétendument meilleur!

Je ne reviendrai pas sur mes développements antérieurs à ce sujet, renvoyant mes hypothétiques lecteurs aux principaux billets rédigés à sa mémoire ces dernières années…

Je me limiterai ici à souligner la cruauté insigne du destin à l’égard de cette jeune femme – ma grand-mère – qui, en l’espace de six ans – entre 1912 et 1918 – vit disparaître prématurément, un père admiré, fauché par un train de nuit et qui, quelques années plus tard, apprit que son frère aîné ainsi que son ami de cœur – son « petit ami » – avaient été foudroyés sur le front de la Somme au printemps 1918…

Trois ans plus tard, elle épousera par devoir, par nécessité ou par défi pour conjurer le sort et miser sur la vie, le frère cadet de son ami « mort pour la France »… Avec mon grand-père, aimé par défaut, par devoir, elle aura trois enfants. Finalement, à force d’affection mutuellement revendiquée et de respect réciproque, ils se transformèrent en un authentique couple. Ou presque!

Il décédera lui-même d’un infarctus en 1951 à 52 ans.

A cinquante sept ans, elle devint officiellement veuve. Mais ne l’était-elle pas déjà depuis plus de trente ans? Quoiqu’il en soit, elle en adopta définitivement les apparences, comme il était d’usage en ces temps-là ! Sa vie intime devenait invisible…

1951 avec son mari, Louis Turbelier

Une telle accumulation de malheurs interdit à quiconque de jauger son existence à l’aune des critères habituels de la bien-pensance ou des standards conventionnels des donneurs de leçons de vertu. Sa quête du bonheur fut sans doute abandonnée dès 1918. Pour le reste elle s’est débrouillée comme elle a pu, cultivant l’instinct de survie pour elle et pour les siens!

Elle interdit également de porter un quelconque jugement sur tel ou tel de ses comportements ou de ses opinions, qui autrefois auraient nous pu étonner ou qui, encore, pourraient nous interpeller comme du temps où nous étions encore contemporains dans un même espace-temps! Et bien vivants pour nous chamailler …

En 1961, avec ses enfants et petits enfants – 50% ne sont plus

La seule question qui vaille désormais est de savoir ce que finalement, elle nous a légué et ce qui nous reste d’elle.

Pour ma part, je n’oublie pas qu’elle m’a appris à lire avant même que je ne franchisse le seuil de l’école primaire. Je n’oublie pas non plus que c’est elle qui m’accompagna au premier jour de ma scolarité à la « grande école ». C’est un peu grâce à elle, que l’école ne fut jamais pour moi un calvaire.

Sans doute a t’elle cherché aussi à transmettre – sans forcément y parvenir – le sens d’une certaine rigueur intellectuelle dans l’exposé des idées…D’une certaine raideur, diront certains!  S’y tenir en tout cas autant que possible sans en faire un préalable absolu…Sans s’entêter ou s’obstiner face à l’affranchissable mais ruser et contourner. Parfois, les compromis avec le réel sont nécessaires, lorsque la réalité est insupportable.

Peut-être a t’elle cherché à nous inculquer aussi l’idée selon laquelle, pour faire sa place dans la vie, l’ambiguïté peut parfois être une alliée et la clarté une faiblesse. Le doute sur ses propres certitudes et sur celles des autres est une nécessité vitale, surtout si l’on sait jouer des apparences et posséder l’intelligence des situations…

« Sans avoir l’air d’y toucher » (une de ses expressions favorites), elle s’est probablement efforcée enfin de nous enseigner la lucidité sur nous-mêmes et sur les autres… Laquelle n’exclut d’ailleurs pas, l’empathie ou la solidarité, qu’elle n’évoquait d’ailleurs pas en tant que telles, car ces notions ne relevaient pas de son arsenal sémantique politiquement correct, mais elle les intégrait dans une acception plus conforme aux us de l’époque dans les provinces de l’Ouest, la « charité chrétienne ». Pour sa part, elle la pratiquait avec convenance, constance mais aussi avec mesure, sans affect particulier, comme un devoir parmi d’autres, car elle était, avant tout, une femme de devoirs!

Pudique, elle se méfiait en outre des élans trop démonstratifs du cœur… Pour elle, cette réserve était une manière de se préserver des amitiés de circonstances ou des amours artificielles … En ce sens, elle demeura toute sa vie, fidèle à elle-même! Un challenge qu’elle poursuivit avec panache, contre vents et marées. Quitte d’ailleurs à prendre des risques insensés comme celui de rabrouer vertement un galant soldat de la Werhmacht qui se proposait de l’aider à monter dans une barque au passage de la Loire, quelques semaines à peine après la défaite de juin 1940.

Quarante six ans après son départ, saura-t-on si elle aimait qu’on l’aime? Peu importe au fond! On continue de lui donner notre affection et, en dépit d’elle, de lui accorder notre reconnaissance pour avoir contribué avec d’autres à nous apprendre à vivre! Et à lire aussi…

Insatiable lectrice, elle nous donna le goût des livres et de l’Histoire. Et donc de la culture, dont les malheurs de la guerre et la modestie de sa condition initiale de fille de garde-barrière et de poseur de voies, la privèrent pendant toute la première partie de sa vie!

Année 1971 

PS: Quelques articles de ce blog (parmi d’autres où elle est présente) qui lui sont spécifiquement dédiés:

  • Énigmatique photographie – 29 août 2011-
  • Une jeunesse contrariée pour une vie injustement controversée – 19 novembre 2011-
  • Celle que nous appelions aussi « Mémé » – 11 février 2012
  • La femme qui ne souriait pas au photographe – 13 octobre 2014-

A ce bref récapitulatif, il convient d’ajouter deux billets consacrés à son frère:

  • Albert Venault (1893-1918), un frère admiré et trop tôt disparu – 26 novembre 2011-
  • Il y a cent ans tout juste, le 27 mars 1918 dans la Somme – 27 mars 2018

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Il en est des familles, comme des supermarchés. Certains membres font figure de têtes de gondole, alors que d’autres sont invisibles, faute d’offre promotionnelle et ne sont accessibles qu’au prix d’inconfortables contorsions dans les rayonnages ou dans les branches mortes des arbres généalogiques.

Des premiers, on recherche en nous-mêmes, les traces de leur talent, on en vante les mérites qu’on aimerait s’approprier et on les revendique fièrement dans notre parentèle. Des autres en revanche, obscurs demi-soldes du roman familial, on préfère ne pas trop parler. On les gomme purement et simplement de nos annales, comme s’ils n’avaient jamais existé, ou comme s’ils avaient traversé l’existence comme des figurants. Des supplétifs, à peine utiles au décor, privés de toute rôle spécifique et de toute maîtrise de leurs destinées.

Tels des produits bas de gamme, posés sans marque labellisée sur les étagères les plus basses des travées commerciales, ces pauvres hères ne semblent avoir eu, leur vie durant, d’autre fonction que d’attendre un hypothétique regard compatissant, sinon énamouré. Une simple attention ou signe de tendresse qui leur reconnaisse quelque qualité ou attrait. En vain! Car le plus souvent, aucun acheteur, jamais ne se présente, encore moins ne s’arrête, leur fatum final se résumant à une benne ou à une fosse commune! Ou à des actes officiels que personne ne consultera d’ici des lustres.

Malgré tout, il arrive, de temps à autre, presque par mégarde, que ces infortunés parents ou parentes soient extraits des oubliettes, dans lesquelles on les avait égarés sans éprouver de remord et sans même simuler la moindre empathie rétrospective. Ils se rappellent alors brutalement à nos mémoires défaillantes. D’une manière générale, lorsque cette occurrence se présente, tel un fugace regain posthume de notoriété, ils le doivent au hasard, voire à l’acharnement de chercheurs passionnés – plus fréquemment de « chercheuses » – qui, sans relâche, labourent les registres d’état-civil ou les livres de sacrements des paroisses d’ancien régime, en quête justement de ces malheureux fantômes, témoins accusateurs des ratages de notre propre histoire… Cette « exhumation » est rarement imputable aux regrets éternels des vivants oublieux, mais à la combinaison du hasard et de la détermination des généalogistes, authentiques inventeurs de ces improbables résurrections! Rose l’Angevine appartient, pour ce qui concerne notre famille, à cette catégorie si nécessaire de détectives d’un passé embourbé dans les injustices d’antan…

Quoiqu’il en soit, tous les protagonistes de cette « réparation » y trouvent forcement leur compte! D’abord les bénéficiaires de ces tardives réincarnations symboliques, qu’on réinstalle à leur insu au sein de leur famille à la modeste place qu’on leur avait confisquée autrefois. Puis, bien entendu, les lecteurs gourmands de vieux grimoires, qui, par ce prétexte, confortent leur fascination pour le passé de leur tribu, et enfin « les militants de la mémoire » qui y voient là l’expression d’une justice immanente bien que trop lente…Mais d’une justice tout de même!

L’enjeu n’est d’ailleurs pas aussi médiocre qu’il y parait! Il n’est pas que de curiosité intrusive.

Car il s’agit en fait – et le plus fréquemment « seulement » – de révéler deux dates qui bornent la ligne de vie de tout à chacun. Dans le cas qui m’intéresse aujourd’hui, il s’agit de celles d’une presque inconnue des générations familiales d’après-guerre, Marguerite Marie Augustine Turbelier – fille d’Alexis Turbelier (1864-1942) et d’Augustine Durau (1867-1941) – née à Angers le 27 novembre 1903 et décédée, célibataire, dans la même ville le 28 août 1929.

Marguerite dans les années 1920

Ces deux dates – de naissance et de mort – généralement reportées sur la pierre tombale des défunts  – pas sur celle de Marguerite cependant, dont on présume l’emplacement au cimetière angevin de l’Est sans en être certain  – sont primordiales, puisqu’elles constituent pour tout être humain, le seul patrimoine qui demeure pour l’éternité sa propriété incessible et la preuve identitaire qu’il a effectivement vécu.

En ce sens, on peut avancer que la généalogie confine à de l’altruisme et que les cercles du même nom s’apparentent à des ONG! Pendant qu’on y est, on pourrait presque postuler, par référence à la dictature envahissante de l’actualité, que « ces morts disparus des tablettes » sont les « gilets jaunes » du passé!

En tout cas, qu’ils soient contemporains ou qu’ils aient vu le jour, il y plusieurs siècles, l’amnésie collective dont sont victimes ces spectres écartés de nos légendes familiales, procède presque toujours des mêmes inconscientes motivations. Lesquelles ne doivent sans doute rien au hasard mais beaucoup à l’effroi et à la sidération de leurs familles, face à la malédiction qui les a si durement frappés et qui a probablement précipité leur fin prématurée.

Incarnation de la « guigne » ou de la « déveine », on s’empresse en effet, à peine leur cercueil refermé. de les exclure de nos panthéons intimes, De la sorte, en dehors de leurs relations très proches, de leurs frères ou leurs sœurs qui en conservent, quelque temps, un souvenir encombrant et vaguement culpabilisant, ils ou elles disparaissent progressivement mais définitivement des radars familiaux, comme escamotés pour conjurer un mauvais sort que personne ne voudrait partager… La prévention de la contamination du malheur implique pour eux une « éternelle quarantaine ».

Le nécessaire travail de deuil consiste donc alors, non à honorer pieusement leur mémoire et à fleurir leurs tombes, mais au contraire à les effacer plus ou moins intentionnellement de la mémoire collective, pour ne pas hériter de leur poisse et pour éloigner une fatalité mortifère, qui apparaît comme la seule dévolution qu’ils ou elles pourraient éventuellement transmettre. A quoi bon, en effet, rechercher une proximité mémorielle avec des personnes qui risquent de plomber nos propres existences!

Quelques années plus tard, quand tous ceux qui les connurent, se sont eux-mêmes éteints, même la trace de leur discret sillage n’est plus discernable, comme « s’ils n’avaient été rien »!

« Comme s’ils n’avaient été rien »  selon « l’heureuse » expression mise au gout du jour par un brillant produit de notre moderne oligarchie, qui, par comparaison, en se livrant à des exercices de sociologie de café du commerce dans des halls de gare, entendait montrer que, lui, était quelque chose!

Bref, Marguerite comme tous les oubliés du temps, ne fut peut-être rien  au yeux de tous! Du moins, si l’on se réfère aux critères habituels, de réussite, centrés sur la réalisation effective de quelque chose de négociable, d’utile à la postérité, comme une oeuvre, fût-elle modeste, un tricot ou des smocks sur une barboteuse dont on pourrait affubler les nouveaux-nés actuels, voire la construction besogneuse d’un patrimoine transmissible ou, plus prosaïquement, la survie de l’espèce au travers d’une descendance!

De fait, à l’aune de ces conditions, Marguerite ne fut probablement rien, à la différence de ses sœurs qui tantôt connurent l’amour (Germaine et Juliette) , tantôt réalisèrent des « petites merveilles » de couture ( Augustine et Marie)…

A l’aune de la malchance en revanche, elle ne fut pas la moins bien lotie.

C’est d’ailleurs cette mauvaise fortune, qui signe aujourd’hui son appartenance à part entière à la condition humaine. Ce sont ses malheurs qui attestent de la part d’universel de son existence. Par l’état-civil, elle fut sans doute notre grande tante anonyme, par sa souffrance on sait désormais qu’elle est d’abord la sœur de misère de tous les bannis et exclus de la terre!

Dernière née de la famille Turbelier « du quartier de la Madeleine » à Angers, elle naît au domicile de ses parents dans une maisonnette exiguë et sans caractère, située au 21 de la rue Desmazières. L’horloge de la basilique toute proche du Sacré Cœur venait juste de sonner la demi-heure de neuf heures, ce jeudi matin 27 novembre 1903.

Georges, son frère jumeau avait vu le jour, trente minutes avant elle.

Le Petite Courrier – Angers novembre 1903

Le quotidien local, Le Petit Courrier – « organe de l’Union Républicaine » – ne signale aucun événement notable à cette date, ni dans l’actualité nationale ou internationale, ni en Anjou…

Toutefois, pour le fun, je me dois de signaler que deux semaines auparavant, le 14 novembre 1903, Marie Curie, Pierre Curie et Henri Becquerel s’étaient vu décerner le prix Nobel de physique pour la découverte de la radioactivité et du radium! Ces événements presque synchrones ne sont évidemment en rien corrélés! Les révolutions scientifiques en gestation ne suscitent encore aucun frémissement d’intérêt dans les quartiers périphériques angevins de la Belle Epoque, proches des Ardoisières!

Localement, c’est tout juste si on peut noter, à condition d’être friand d’étranges présages, que le « roman de cape et d’épée, feuilleton qui tenait quotidiennement les lecteurs du « Petit Courrier » en haleine, s’intitulait  » La Puissance de la Mort »!

Un titre inquiétant, mais dont personne n’imaginait qu’il fût ici prémonitoire! Surtout pas les parents des deux enfants, qui, appartenant au camp des cléricaux aux sympathies « légitimistes » assumées, n’étaient pas des lecteurs réguliers de ce canard républicain… Son père, clerc chez un notaire ami de l’évêché, comptait parmi ses aïeux – les mêmes que les miens – des soldats de la Vendée militaire, massacrés par la répression féroce de la Convention en 1794!

En tout état de cause, Marguerite, qui était la neuvième enfant et la cadette de la fratrie Turbelier, fut, dès sa plus tendre enfance, confrontée au tragique de la vie avant même d’en avoir connu les joies. Son premier grand traumatisme date en effet, et sans nul doute, du décès brutal de son jumeau et frère de lait, causé par une méningite « tuberculeuse », le 22 août 1904, alors qu’elle n’était âgée que de huit mois et demi! Elle sentit le souffle de la mort, alors que le petit bébé qu’elle était, commençait à peine à regarder le monde, que ses sourires faisaient désormais sens et que sa sensibilité s’éveillait.

Dur, dur! 

Elle ne put sans doute jamais évacuer cette déchirure prématurée, faute de pouvoir exprimer sa détresse. Cette blessure non formulée parce qu’informulable par sa précocité, mais qu’elle partagea probablement et tacitement avec sa mère, fut certainement déterminante dans la construction de sa personnalité! Mais à l’époque, alors qu’elle n’était pas encore sevrée du sein maternel, la pédopsychiatrie n’était pas une discipline médicale, à laquelle on recourait! A supposer même qu’elle existât, en dehors des conseils retors empreints de religiosité pénitentielle des « bonnes sœurs » du quartier. Il ne manquait pas de communautés religieuses dans la rue Saumuroise toute proche!

Elle n’avait pas trois ans, quand une de ses sœurs aînées, Madeleine mourut à quinze ans d’une affection rénale en partie inexpliquée…Bien que très jeune encore, elle vécut certainement ce second drame avec douleur, alors que suppuraient encore les cicatrices incurables provoquées par la mort irréelle de son jumeau.

Enfin, c’est une jeune adolescente d’une quinzaine d’années qui apprit au printemps 1918, qu’un de ses deux frères, Alexis, avait disparu à son tour dans sa vingt-et-unième année, déchiqueté par un obus sur le front de la Somme, lors des dernières offensives allemandes de la Grande Guerre.

Pour elle, comme pour ses sœurs – peut-être plus que pour ses sœurs car elle était la « petite » choyée par son grand-frère – cette mort, la troisième qu’elle dut endurer depuis sa naissance, fut certainement la plus difficile à accepter. Il était en effet sa référence masculine. Plus important sûrement qu’un père souvent absent, peu disponible et ego-centré sur ses activités de comédien, d’amuseur public dans la troupe paroissiale et d’organiste de l’église.

Elle pleura ce frère vénéré, admiré, brillant, volontaire et boute-en-train. Et surtout attentionné! Le seul qui incarnait aux yeux de tous, l’avenir de la famille et qui portait les espoirs de toute la fratrie… De ce jour, la jeune femme cantonnée dans un métier de couturière dont on ne sait si elle le choisit vraiment, ne conçut probablement plus la vie sous le même angle! ,

Accablée par une sombre fatalité qui s’acharnait sur elle, elle eut sûrement le sentiment que le bonheur n’était pas son apanage. Et il n’est pas impossible qu’elle vécut sa dernière décennie, celle de ses vingt ans, comme une longue succession de démissions, de drames personnels et d’abandons… C’était pourtant au cours de cette période qu’elle aurait du connaitre l’amour comme la plupart des jeunes femmes de son âge, comme deux de ses sœurs, Germaine et Juliette.

Quand elle mourut, elle n’était déjà plus qu’une toute petite chose, une « Rosière » de vingt-cinq ans, maigre, sans rondeurs et sans charme, assurément rongée de longue date par une tuberculose non diagnostiquée, qualifiée par le médecin de « phtisie galopante » contractée – a-t’on dit – quelques jours auparavant à la suite d’un « chaud et froid » après des travaux de peinture!

Elle était la plus jeune, mais elle était déjà vieille à vingt-trois ans, si l’on n’en juge par une photo de groupe – retrouvée récemment par Rose l’Angevine dans les archives de sa mère, Germaine, sœur de notre infortunée héroïne.

Marguerite est à droite

Sur ce cliché daté vraisemblablement de 1926, figurent trois de ses sœurs – Augustine, Marie et Juliette  – son frère Louis et son épouse Adrienne, ainsi que trois de ses neveux et nièce. Marguerite offre l’image d’une femme peu soucieuse de son apparence… Déjà, elle semblait s’être installée dans un statut de « vieille fille »! Elle semble résignée à n’être qu’une « tantine » souriante, mais certainement pas une jeune femme cherchant à séduire! Son menton en galoche, imputable certainement à l’absence de soins dentaires à l’adolescence – qu’elle partage avec une de ses sœurs Marie – n’est évidemment pas un atout, encore moins une caractéristique esthétique, qui attire spontanément le chaland même en ces temps reculés! Les ouvrières délurées des filatures angevines Bessonneau étaient à cet égard de sérieuses concurrentes et des partis plus intéressants!

Pauvre Marguerite – mademoiselle  » Pas-de-Bol » – qui trépassa au cœur de l’été. L’année, où, comble d’ironie, Sir Alexander Fleming mit en évidence les propriétés de la pénicilline, le médicament antibiotique qui aurait pu la guérir de sa probable tuberculose! Victime aussi des convenances et de la tradition imposées par une conception archaïque d’un patriarcat qui laissait peu de place à la tendresse, et aucune autonomie aux filles, vouées a priori et presque exclusivement à la maternité et à la broderie à vocation caritative pour les œuvres de la paroisse!

Elle est morte le mercredi 28 août 1929 vers quatorze heures.

On la pleura sans doute. Mais, personne ne s’en formalisa outre mesure.

Pour tous, son décès relevait de la nature des choses, rançon d’une infertilité postulée ou acquise. Ceux qui l’aimaient comme une petite sœur ou une petite fille s’accrochèrent aux deux seules photographies qu’on possédait d’elle et prièrent pour son salut éternel. Puis on l’oublia..,

Personne en réalité ne l’avait vraiment regardée pour ce qu’elle était, une femme! Personne n’avait su la protéger de cet environnement de mort, qui la harcelait depuis toujours. Personne ne sut lui prêter main forte pour la soustraire à la malédiction ou pour l’aider à s’émanciper, comme Germaine ou Juliette d’une tutelle paternelle tyrannique et étouffante…

Elle est morte sans avoir vécue, comme ses frères Georges et Alexis, mais pour des motifs différents!

Elle devint rien, à ses propres yeux.

Sans oser se l’avouer, tout le monde finit par se satisfaire de cette conclusion lapidaire, qui éloigne le mauvais sort par un recours à une sorte de pensée magique! On admit que Marguerite « aimée de Dieu » faute de mieux, ait pu appartenir à cette catégorie de gens énigmatiques qui embrassent la vie comme des ombres, s’en s’y attarder…

Pour ma part, j’ai découvert son existence à l’aube des années soixante lorsque, étant encore enfant, j’allais rendre visite à deux de ses sœurs demeurées célibataires, Marie et Augustine, deux demoiselles adorables qui vivaient dans une sorte de cave semi enterrée, louée à un vendeur de sommeil, bienfaiteur de paroisse et ami de leur défunt père….

Dans une des pièces sans fenêtre de ce taudis, situé à la hauteur de la fosse septique des WC communs des voisins de la cour intérieure de l’immeuble, la photographie encadrée de Marguerite en buste était posée sur une commode perpétuellement dans la pénombre.

Son caractère androgyne m’effrayait un peu! D’autant que ce torse sans bras, lui donnait des allures de suppliciée…

En réparation, je lui devais ce texte, conçu comme une revanche, 90 ans après sa disparition. Sans jamais avoir été son débiteur, je pensais qu’il fallait enfin solder cette dette à son endroit. Mon propos vise non seulement à évoquer sa mémoire, mais aussi à lui rendre un peu de cette respectabilité qui lui a été volée. A rappeler aussi que cette vie gâchée ne lui concéda guère que des épisodes successifs de malheur, entrecoupés – espérons-le- de quelques coins de ciel bleu!

Une réhabilitation dérisoire qui ne sera jamais à la hauteur du dommage…

PS:

  • Merci à Rose l’Angevine pour sa contribution à cette renaissance –
  • Louis Turbelier (1899-1951) – présent sur la photo – frère de Marguerite était mon grand-père maternel. C’est lui qui déclara son décès à la mairie.

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Comme le temps passe! C’était le 26 décembre 1828 à Montjean-sur-Loire en Anjou…

Ce jour-là, sous le règne du très conservateur roi de France Charles X, Angélique Pasquier, épouse de Louis Fillion, un filassier de chanvre du cru, met au monde Marie Fillion (1828-1911).

La petite Marie, cadette de la famille, sera elle-même, mère d’une très nombreuse descendance, dont mon arrière-grand-père Alexis Turbelier (1864-1942) qui naîtra également à Montjean-sur-Loire, quelques trente six ans plus tard.

D’elle, on ne sait rien ou presque, hormis quelques souvenirs glanés ici ou là, et rapportés par une de ses petites filles angevines, Germaine, qui, à la charnière du vingtième siècle, passait parfois quelques jours de vacances à Montjean chez sa grand-mère dans sa maison de la place du Vallon, proche de l’entrée de l’ancienne mine de charbon!

Rien en tout cas qui justifierait aux yeux d’un historien académique, qu’elle franchisse allègrement les décennies en imprimant une indélébile marque sur la postérité…

On possède malgré tout une photographie d’elle – une seule – perdue au milieu du remariage d’un de ses fils en 1897, alors qu’elle était déjà âgée, et veuve depuis un an de son perreyeur ou carrier d’époux, Mathurin Turbelier (1825-1896) ! Elle porte la coiffe des paysannes riveraines de la Loire…
Autant dire qu’en 2017, son anniversaire avait toutes les chances de passer inaperçu, s’il ne m’était venu à l’idée en ce lendemain de Noël gris, brumeux et pluvieux, de vagabonder au travers des imprévisibles labyrinthes de mon arbre généalogique à la recherche de quelque rameau oublié qui puisse retenir mon attention et m’offre la chance de nouer une improbable aventure sans lendemain et sans risque avec une gente dame d’autrefois …

Point d’Emilie de Breteuil dans ma gibecière, ni de Louise de Prusse! En fait, je ne suis tombé que sur cette adorable grand-mère au regard de « Tigre » vendéen et méfiant, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ici, mais dont je n’avais encore jamais fêté la naissance ! « Pour cause, me dira t’-on, on ne peut célébrer la naissance de tous les aïeux figurant sur notre série géométrique généalogique ».

Malgré tout, on peut faire des exceptions! Et, en l’occurrence, cent quatre-vingt-neuf berges, ça compte pour cette riveraine de mon fleuve de cœur, la Loire, ma « terre » fluide, en perpétuel mouvement au rythme des saisons … Comme se plait souvent à le rappeler – et bien plus joliment que moi – l’académicienne et écrivaine Danielle Sallenave, originaire de Savennières !


Et en plus ça « tombe » bien, car Marie Fillion est l’incarnation même de ma famille maternelle, métissée des deux rives mais entièrement ligérienne …

Par sa mère, Angélique Pasquier (1790-1866) – « fille de confiance » de son état – Marie serait plutôt influencée par la rive droite du fleuve en aval d’Angers et en amont d’Ancenis. Cependant, tant par le lieu de sa naissance, que par son ascendance paternelle, elle ne pouvait être qu’héritière des us et des coutumes de la rive gauche du côté de Saint-Florent-le Vieil, Bouzillé et des Mauges… Des mœurs et convictions ancestrales que je revendique encore aujourd’hui sans toutefois y adhérer.

Certes, son père était né bien en amont, à Saumur en 1795, mais par la force des événements tragiques qui avaient contraint ses parents à s’y réfugier à la suite des combats fratricides des guerres de Vendée à Saint-Florent-le-Vieil et des actes génocidaires à jamais impunis, perpétrés par les troupes de la Convention pour mâter la rébellion…

Marie est née avec ce fardeau et ces fantômes … et nous aussi, forcément!

Parmi les autres perdreaux de l’année 1828, il faut évidemment citer son presque compatriote Jules Vernes, né à Nantes le 8 février 1828… Mais aussi du côté de l’Oural, ces contrées dont Marie n’imaginaient peut-être même pas qu’elles puissent exister, un certain Léon Tolstoï, le 28 août 1828…

Il est possible enfin qu’elle ait entendu parler par un colporteur de passage à Montjean, de René Caillié, un gâs des Deux-Sèvres et explorateur réputé, qui, en 1828, réussit à rallier Tombouctou au Mali à partir du Sénégal, et qui, surtout, parvint pour la première fois dans l’histoire occidentale, à en revenir vivant !

Finalement, on ne saura jamais ce qu’elle sut vraiment du monde qui l’entourait, alors qu’elle traversa deux monarchies – Bourbon et Orléans – deux Républiques dont une « Lamartinienne » et un empire napoléonien…Non plus qu’on élucidera cette curieuse concordance des dates, qui fit que, née au lendemain de la Nativité chrétienne, elle mourut la veille de la Fête nationale, le 13 juillet 1911 à l’hospice civil de Montjean-sur-Loire.

Bon anniversaire, petite Marie !

PS du 8 mars 2019:

Extrait de l’arbre généalogique de Marie Fillion et de sa mère Angélique Pasquier, eu égard aux commentaires intervenus depuis la première publication:

 

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Lorsqu’il apprit la mort de son fils Alexis Victor, déchiqueté par un éclat d’obus sur le front de la Somme en avril 1918, le très dévot Alexis Joseph Turbelier (1864-1942) – mon arrière-grand-père maternel angevin (maugeois) – se serait écrié, au comble de la souffrance : « C’était mon enfant préféré, Dieu m’a puni d’avoir été injuste avec les autres!  »

Dès lors, le destin posthume du jeune caporal défunt fut scellé, enfermé à jamais dans cet épilogue dramatique – dont les principaux épisodes ont été rapportés ici dans un billet du 10 octobre 2011. On en oublia presque que durant les deux années qui précédèrent, ce fils regretté et « choyé » – peut-être magnifié – fut un soldat courageux qui participa sans se dérober à presque toutes les opérations de la Grande Guerre entre 1916 et 1918, et qu’il fut aussi un combattant de la bataille de Verdun! Dans le souvenir qu’il a laissé au sein de sa propre famille, tout s’est passé ensuite comme si les circonstances de sa mort à vingt ans et le culte dont il fut naturellement l’objet ultérieurement avaient occulté le reste de sa courte vie !

Au cours de ma jeunesse, je ne me souviens pas, en effet, avoir entendu évoquer, par celles qu’il avait aimées et qui le lui rendaient par-delà la tombe, d’autres « faits d’arme » que sa  triste fin et sa brève liaison amoureuse avec ma grand-mère maternelle devenue ultérieurement sa belle-sœur ! Seules nous sont parvenues quelques lettres adressées entre 1916 et 1918 à sa sœur Germaine Turbelier-Gallard (1896-1990) et conservées comme des reliques – par les bons soins de sa fille. Mais elles ne s’attardent pas sur l’horreur que lui inspirait certainement la sauvagerie de la guerre! Comme beaucoup de ses compagnons d’infortune, il est probable qu’en les rédigeant, Alexis s’abstenait – censure oblige – de tout dire de ce qu’il voyait. Et qu’en outre, il s’accordait ainsi quelques minutes de répit, volé au carnage! Une sorte de parenthèse de bonheur familial virtuel au cœur de la tragédie.

La correspondance destinée à son amie de cœur, Adrienne Venault (1894-1973) – ma grand-mère maternelle – offrirait certainement un autre visage, plus intime de ce malheureux poilu et un éclairage saisissant sur la nature de ses sentiments. Pour des motifs qui m’échappent, cette correspondance n’est plus accessible. C’est dommage car Adrienne avait conservé précieusement ces tendres messages jusqu’à son décès, comme si elle souhaitait, ce faisant, laisser un témoignage tangible de l’amoureux de ses vingt ans! D’autres en ont décidé autrement…

Finalement, de la période où il combattit à Verdun, on ne possède aucune relation émanant directement de lui. En effet, les premiers échanges épistolaires avec sa sœur, relatifs à cette année 1916, débutent à l’automne, alors que son régiment, le 135ième régiment d’infanterie – celui des angevins et des bretons – avait quitté le secteur de Verdun, où il se trouvait depuis avril 1916, sur la rive gauche de la Meuse à la côte 304 et à Mort-Homme, à quelques kilomètres au nord-ouest de la ville.

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Carte Larousse mensuel 1916

Le 135ième RI, comme toutes les unités qui passèrent par « la bataille de Verdun » y fut durement éprouvé. Il y perdit plus de 20% de ses effectifs en moins de deux mois. C’est d’ailleurs là qu’Alexis, jeune soldat engagé volontaire depuis décembre 1915, subit son premier et douloureux « baptême du feu ». C’est là qu’il découvrit l’abomination des massacres de masse au mortier et aux tirs d’obus. C’est là qu’il mesura la folie de la guerre. C’est là enfin qu’il connut l’épouvante en enterrant de nuit, entre deux fusées éclairantes, des potes en lambeaux, avec lesquels il jouait à la manille le matin même !

Pour se faire une idée de ce qu’il endura et de l’effroi qu’a dû susciter cette brutale entrée en matière, il ne reste aujourd’hui que le journal de son unité, mis en ligne sur le site « Mémoire des Hommes » du ministère de la Défense, et, bien sûr, les récits de certains poilus, dont celui de Louis Madelin (1871-1956) de l’Académie française publié dans les années trente du siècle dernier… Les pages qui suivent sont librement mais fidèlement inspirées de ces documents.

Verdun madelin

Avant d’aborder « sa » bataille de Verdun, il faut dire, au préalable, qu’Alexis Victor Turbelier, l’unique frère de mon grand-père maternel, Louis Turbelier (1899-1951) n’avait pas encore dix-sept ans, le 3 août 1914, lorsque l’Allemagne de Guillaume II déclara la guerre à la France et qu’un décret déclara la mobilisation générale. Trop jeune, le petit employé de banque qu’il était à Angers, n’était donc pas immédiatement incorporable! Peut-être même, pensait-il, comme la plupart de ses compatriotes, en ce bel été 1914, que le conflit ne s’éterniserait pas et qu’avant l’hiver, les troupes françaises victorieuses fouleraient le sol berlinois…C’est donc sûrement avec un contentement résigné et une certaine confiance, qu’il accueillit comme tout le monde, les préparatifs de ce conflit, dont on annonçait un peu partout qu’il allait enfin laver l’affront de la défaite française de 1870!

Evidemment, dès les premiers et sanglants affrontements en Belgique à la fin du mois d’août 1914, puis sur la Marne, chacun comprit que l’épreuve serait longue et douloureuse. D’autant que, « de mouvement » la guerre devenait « de position ». Dès le début du mois de septembre 1914, des convois de blessés et de mutilés arrivèrent en grand nombre du front pour se faire soigner à l’arrière… C’est sûrement en les voyant débarquer à la gare Saint-Laud d’Angers, puis répartis dans les hôpitaux de campagne dans la ville, en particulier place de la Rochefoucauld sur les bords de Maine, qu’Alexis prit conscience que la patrie était en danger et que le moment viendrait où, lui aussi, devrait partir! Parmi tous ces soldats éclopés, gisant sur des civières, méchamment transbahutés dans des ambulances, il reconnaissait parfois l’insigne du 135ième d’infanterie sur une vareuse couverte de terre et de sang caillé!

Parmi ces hommes hagards et défaits, il y avait sûrement des copains du « patro »de La Madeleine, mais qu’il ne pouvait identifier sous leurs pansements de « gueule cassée »! Aurait-il pu alors surmonter la répulsion que lui aurait inspiré cette horrible vision d’amis du quartier, défigurés ou désarticulés?  Sa sensibilité était encore celle d’un civil. Mais il savait que bientôt viendrait son tour et que l’insouciance de sa jeunesse était désormais derrière lui! Progressivement dut mûrir en lui l’idée de devancer l’appel !  Autant en découdre au plus vite pour faire cesser le massacre.

Le 17 décembre 1915, il franchit le pas et s’engage pour quatre ans dans le 135ième régiment d’infanterie, basé à la caserne Desjardins à Angers…Tout juste âgé de 18 ans, il dut solliciter l’autorisation de ses parents!

alexis

La fin de l’année 1915 fut donc, pour Alexis, consacrée aux « fameuses classes » auxquelles devait se soumettre tout conscrit avec plus ou moins d’entrain.  Elles se déroulèrent à Angers! Ce ne fut -sans doute – que le 14 janvier 1916 qu’il rejoignit effectivement le cantonnement de son régiment, à proximité du front, à Vieil-Hesdin dans le Pas-de-Calais. Le secteur, bien qu’étant au contact de l’armée allemande était, à ce moment-là, relativement calme, seulement troublé par quelques tirs sporadiques d’artillerie légère, sans provoquer de réels dégâts dans les tranchées…

14 janvier 1916 Alexis Turbelier

Journal du 135 RI – 14 janvier 1916 – Mémoire des Hommes

Du jour de son arrivée jusqu’à la fin janvier, son régiment – qui n’était pas en première ligne – ne déplora d’ailleurs aucune perte humaine. Et ce, d’autant moins, que le 18 janvier, il fit mouvement pour s’installer dans la Somme dans le camp de Saint-Riquier, à quelques kilomètres derrière les lignes du front, pour une période d’instruction qui se prolongea jusqu’au 1er février 1916. Ici, Alexis se perfectionna au maniement de la mitraillette et c’est probablement là que s’opéra progressivement la mue qui transforma notre jeune et fringuant employé de bureau en un soldat confirmé, sinon encore aguerri!

Au camp de Saint-Riquier, la discipline était militaire, mais on n’y risquait pas sa peau! Les journées étaient ponctuées d’exercices d’attaque parfois pénibles, de préparations de  revues, de « salut » au drapeau et d’incontournables corvées de « chiottes », mais le bruit de la guerre n’y parvenait qu’assourdi! Le fracas des armes n’était en fait guère plus perceptible qu’à Angers, à quelques grondements près dans le lointain, surtout le soir où parfois le ciel s’illuminait au nord. Les bidasses encore motivés et dopés au patriotisme « anti-boche » s’appliquaient à bien faire, à telle enseigne qu’ils étaient régulièrement félicités par le général de division qui passait les voir de temps en temps! Tout baignait donc, hormis la météo exécrable de cet hiver 1916, humide et froid, boueux.

Presque quotidiennement, la fanfare du régiment répétait ses hymnes martiaux; et ce n’était pas pour déplaire à Alexis, musicien amateur à l’exemple de son père! Musicien, comme l’était aussi – mais à titre professionnel – son voisin d’en face de la rue Desmazières à Angers, Georges Duguet, le fils de l’épicière et bistrotière du quartier. Lequel Georges avait été officiellement porté disparu sur le front depuis juin ou juillet 1915. On ne le savait au juste!

A partir du 1er février 1916, le 135ième RI fit mouvement en chemin de fer vers Bruay-en-Artois, près du front, mais dans un secteur encore relativement épargné, où il ne subit aucune perte. (Enfin), le 20 février, il monta en ligne du côté d’Aix-Noulette dans le Pas-de-Calais pour assurer la relève d’un autre régiment. Le 21, il devra ainsi supporter un violent bombardement dans les tranchées, qui provoquera la mort de deux de ses soldats et de méchantes blessures pour six autres, dont deux caporaux… C’est probablement le premier combat en situation réelle, auquel assista Alexis, qui mesurera alors l’impuissance du fantassin face au déferlement de la puissance de feu de l’artillerie ennemie!  Les jours suivants furent consacrés à la remise en état des tranchées, difficile, car elle dut s’effectuer sous une pluie incessante en alternance avec des épisodes neigeux, et le moindre écart à découvert pouvait être fatal… Le temps était si mauvais qu’aucun pigeon voyageur n’a pu être lâché, ce jour-là, pour renseigner l’arrière.

Durant ce premier passage au front -fût-ce en seconde ligne – chaque jour des hommes tombaient mortellement atteints, lors d’échanges de grenades entre tranchées adverses mais ces pertes humaines qui n’excédaient pas quelques unités, étaient manifestement considérées comme supportables par l’Etat major! Le 3 mars 1916, deux bataillons du 135ième RI montèrent en première ligne à Souchez dans le Pas-de-Calais:

 » La marche et la relève sont très pénibles en raison de la neige qui tombe abondamment  » précise le journal de marche du régiment! Le 5 mars 1916, après avoir noté que les harcèlements meurtriers d’artillerie se poursuivaient de part et d’autre, le rédacteur note  » que les boyaux d’accès au tranchées sont impraticables et que que les mouvements doivent se faire en terrain découvert »…

Dans ce paysage dévasté où le danger est partout présent, que pouvait donc ressentir un jeune angevin qui, trois mois auparavant, vaquait encore à ses occupations de citadin dans une ville non menacée par les combats?

Dessin de Tardi et Verney - Putain de Guerre

Tardi et Verney – Putain de Guerre 2008

Et il n’a pas encore vu le pire!

En attendant, il bénéficie du meilleur : à partir du 10 mars 1916, le 135ième RI quitte les premières lignes pour une quinzaine de jours de repos à Berk-sur-mer et Berck-Plage. L’ensemble de la troupe s’y installe les 12, 13 et 14 mars 1916. Le rédacteur du journal de l’unité précise à cette occasion que la population locale lui réserve un « accueil chaleureux » !

Bien qu’il n’ait livré aucune confidence à ce sujet, ce séjour sur les plages de la Manche fut certainement, pour Alexis, un de ses meilleurs souvenirs d’armée en campagne. Sans s’apparenter à ce qu’autrefois et en d’autres lieux, on aurait appelé « les délices de Capoue », ce temps de relâche permit aux soldats, dont certains étaient épuisés par des mois de tranchées depuis 1915, de profiter un peu des plaisirs de la vie !

Outre le fait que l’activité militaire était réduite à quelques exercices, l’essentiel du temps fut en effet consacré, tantôt au repos, à la récupération et au suivi médical, tantôt à des aubades ou à des concerts de musique militaire sur la plage ou dans les kiosques de la ville! Sans omettre les parades, les défilés et les retraites aux flambeaux à travers les avenues et les rues de Berck, sous l’acclamation de la foule!  Le dimanche 26 mars 1916, un match de foot fut même organisé entre une équipe du 135ième RI et une autre du 32ième RI. En d’autres termes entre « Angevins » et Tourangeaux ! Mais tout a une fin! Même les « ersatz » de vacances au frais de l’état-major!

Le 1er avril 1916, en guise de « poisson d’avril  » et après un ultime défilé devant le général, le 135ième RI quitte Berck en direction du sud. Le « mouvement » essentiellement « pédibus » se poursuit dans les jours suivants à raison d’une trentaine de kilomètres quotidiens. Le 7 avril, une rumeur court dans les rangs: l’objectif final de cette balade en plein air serait Verdun! Et il serait question d’assurer la relève d’unités décimées par l’artillerie lourde allemande, qui, depuis près de deux mois, subissent les assauts répétés de l’ennemi! Cette perspective est accueillie sans joie par les soldats, mais sans appréhension non plus! Peut-on vivre plus atroce – se disait-on dans les « chambrées »- que ce qu’on a subi dans les Ardennes, sur la Marne et même en Picardie en 1914 et 1915?

Dès le petit matin du 13 avril 1916, en quatre vagues successives, le régiment d’Alexis monte dans un train qui les attend à la gare de Gannes dans l’Oise. Et qui les débarque dans la nuit et à l’aube du 14 avril 1916, sur le quai de la gare de Villers-Daucourt en Argonne (aujourd’hui désaffectée).

Gare de Villers-Daucourt aujourd'hui

L’Argonne un nom désormais légendaire dans l’histoire de la première guerre mondiale! A moins de quarante kilomètres au sud-ouest de Verdun…Le cantonnement prévu se trouve dans le village tout proche de La Neuville-aux-Bois, où les soldats plantent leurs tentes et leurs bivouacs. Aucun incident notable n’est à signaler jusqu’au dimanche 16 avril 1916 !

Du 17 avril au 20 avril 1916, le régiment dont l’effectif total est alors de 2437 hommes dont 68 officiers, remonte doucement vers la « mythique » côte 304, une petite colline située au nord-ouest de Verdun qui fait face, sur la rive gauche de la Meuse, à la non moins tristement célèbre colline de Mort-Homme occupée alors par l’armée allemande…

Du fait de son altitude, la côte 304 constituait un observatoire privilégié du champ de bataille de Verdun, de la vallée d’Esne et des villages martyrs alentour, Malancourt et Hautcourt notamment… Cette configuration topographique explique en partie l’obstination de l’état-major allemand à s’en emparer en l’asphyxiant littéralement et en l’écrasant sous des tirs d’artillerie lourde ! A cet endroit, la résistance française non moins acharnée se solda -au total! – par quelques dix mille morts en 1916 !

C’est donc dans ce secteur que le 21 avril, le 135ième RI de « nôtre » Alexis Turbelier se positionne en deuxième ligne « entre la corne SE du bois d’Avocourt et la corne Est du Bois Camard » (journal de l’unité), à une quinzaine de kilomètres de Verdun, non loin donc du cœur de la bataille!

Le calme relatif ne dure pas, car dans la nuit du 21 au 22 avril, un duel d’artillerie réveille les soldats qui occupent les abris et tranchées du côté du village de Montzeville. Et, à partir de quatorze heures, les échanges d’obus deviennent « très violents ». Ils coûtent la vie à quatre hommes! Cinq autres sont gravement blessés et évacués non sans difficulté vers les ambulances, à travers les gravats, les monceaux de terre projetée et les barbelés qui jonchent le sol boueux des boyaux d’accès et de soutien…

Pas le temps de s’apitoyer, car il faut remettre en état au plus vite, les tranchées dévastées, reconstruire les abris en ruine et, si possible, combler les immenses cuvettes béantes creusées par les projectiles de gros calibre. C’est ce à quoi s’employa le 135ième RI en cette fin de journée du 22 avril 1916!

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Photo Le Miroir Verdun 1916

Au cours des jours qui suivirent, le « programme » fut assez semblable! Et ce, au moins jusqu’au 26 avril 1916! Avec les mêmes bombardements meurtriers, son même lot de tués et de blessés, ainsi que la destruction massive des ouvrages de défense ! Ouvrages qu’il fallait constamment s’efforcer de rafistoler et de consolider! Toujours à la hâte pour ne pas être pris en enfilade dans une fusillade imprévue ou happé par une grenade, dans ce paysage ravagé! Tenir à tout prix dans des conditions lunaires, parfois dantesques…Sans compter l’indicible souffrance de devoir inhumer des copains avec lesquels on avait jusqu’à présent tout partagé! Sans compter non plus, l’espoir qui s’amenuise de s’en sortir vivant et le moral en berne qui, chaque jour, prend le dessus!

Malgré tout, le pire est encore à venir!

Dans la nuit du 26 au 27 avril 1916, le 135ième RI  relève en première ligne les tourangeaux du 66ième régiment d’infanterie dans le sous-secteur du Bois Camard, non loin de Mort-Homme. A peine a t’il pris possession de ces sinistres lieux, que des obus de « petit calibre » tombèrent sur les tranchées de première ligne, « causant quelques pertes » comme le mentionne pudiquement le journal de l’unité…

« Quelques pertes » ! Bel euphémisme du scribouillard du 135ième RI! Belle litote mâtinée de la langue du bois dont on fait les cercueils! Certes ce n’est pas encore l’hécatombe, mais ce sont tout de même quatre soldats « de plus » qui crevèrent ce jour-là démembrés et les tripes à l’air, ainsi que neuf blessés implorant leur mère, que les brancardiers trimbalèrent agonisants vers les infirmeries de campagne, où les attendaient les chirurgiens de l’impossible, sanglés dans leurs tabliers blancs tachetés de vermillon tout frais, avec leurs couteaux et leurs scies ….

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La relève en 1ère ligne à Verdun (Le Miroir 1916)

Le lendemain, 28 avril 1916, l’honorable rédacteur du journal consent « quand même » à qualifier la journée de « mouvementée » : c’était effectivement le moins que l’on puisse écrire ! Outre des duels répétés entre les aviations des deux camps qui distrayaient les poilus plus qu’ils ne les inquiétaient, les allemands déclenchèrent vers vingt heures un bombardement d’une rare intensité du Mort-Homme jusqu’au Bois Camard, occasionnant quatorze morts et « approximativement » quarante-sept blessés. On ignore au juste le nombre des victimes comme si on hésitait à se prononcer si certains porteurs de matricules étaient déjà morts ou étaient encore vivants.  Toute la rive gauche de la Meuse fut enflammée ce soir-là! Et il ne s’agissait encore que d’un préambule…

Bien plus tard, on dira, à juste titre, que ces pilonnages d’apocalypse ont chamboulé toute la région, jusqu’à la rendre méconnaissable! Un siècle après, elle en conserve les stigmates, et les collines rabotées durant cette bataille n’ont pas récupéré leurs quelques mètres pulvérisés! Un constat que nos contemporains ont oublié! … Aujourd’hui, la ville martyre d’Alep en Syrie ne ressemble-elle pas au Verdun en ruines de 1916?

Le 29 avril 1916, les tranchées de première ligne occupées par le 135ième sont bombardées sans relâche de sept heures du matin jusque vers seize heures par des obus de tous calibres et de longue portée… On craint les gaz asphyxiants… Au-delà de la ligne de front, toute la zone est sinistrée…Le vacarme est incessant, d’autant que des fusillades ont succédé aux tirs d’artillerie…En outre, un brouillard de fumées enveloppe tout le secteur à l’ouest de Mort-Homme. Ce jour, quatre hommes encore périrent!

Le 30 avril 1916, les fusillades débutèrent avant l’aube…Puis, après une légère accalmie au petit matin, certainement mise à profit par les artilleurs pour prendre leur petit déj’ , les bombardements reprirent de plus belle avec une extrême violence! Un déluge de fer et d’acier arrose les premières lignes françaises basées sur la côte 304 et le Bois Camard. C’est précisément ce moment que choisit l’état-major pour exiger que le 135ième régiment d’infanterie élargisse sa présence sur le front ! Trente soldats périrent ce jour-là !

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Zone jaune = Zone de combat du 135ième RI

Les 1er mai 1916,  le jour du muguet « porte-bonheur », cinq hommes sont tués et onze sont blessés. L’épreuve de force se poursuit les 2 mai et 3 mai 1916, avec la même brutalité… Les pertes humaines deviennent visibles donc sensibles !

Les hommes sont fatigués, crevés; les yeux exorbités d’horreur, l’odorat saturé de l’odeur fétide des cadavres en cours de putréfaction…

De quatre à huit heures, le 4 mai 1916, le 135ième est relevé et fait mouvement vers Jubécourt à environ quinze kilomètres en arrière du front – au sud – pour une journée de repos ! Une seule journée car dès le lendemain dans l’après-midi, « après la soupe » il dut remonter en seconde ligne au bois de Béthelainville, qu’il avait quitté l’avant-veille !  En fait, la situation militaire est devenue très critique! Les allemands sont parvenus à s’emparer de la côte 304 et du Bois Camard, c’est-à-dire d’une grande partie de la rive gauche de la Meuse !

Et c’est ainsi, dans ces circonstances dramatiques, que le 135ième RI, contraint par l’état-major, dut se porter en première ligne  et s’efforcer de rétablir la liaison avec le 66ième RI. Lequel, malgré son héroïsme et en dépit des combats au corps à corps et à la baïonnette qu’il a dû soutenir, a été « anéanti » au Bois Camard !

Pour la journée du 6 mai 1916, le rédacteur du journal, d’ordinaire « allusif » et pudique sur les difficultés rencontrées, précise que « la relève s’est effectuée sous un bombardement et des tirs de barrage effroyables »…  Au soir, l’obscène comptabilité quotidienne du régiment fait état de huit soldats tués, trente-trois disparus et dix-sept blessés!

Le 7 mai 1916, « la situation est inchangée », autrement dit, la tragédie s’enracine avec la même férocité que la veille…La confusion est totale sur la côte 304 et au Bois Camard, où les bataillons du 135ième RI peinent à maintenir le contact entre eux. Personne ne sait trop où il est et qui est à ses côtés! Les combats font rage de quatre heures du matin à vingt heures, sans parvenir à faire reculer l’ennemi.

Certaines sections isolées sont même obligées de se replier en désordre dans l’après-midi, et « le baveux du journal » prend le risque d’écrire « qu’il y aurait leur de remplacer la ligne par des éléments frais ». En fin de soirée et dans la nuit de ce funeste jour, les officiers semblent toutefois reprendre les choses en main et réorganisent le front, en renforçant les points les plus faibles avec des troupes maintenues en réserve ! Le bilan de la journée est catastrophique : dix-sept tués, quatre cent quinze disparus (dont de nombreux officiers et sous-officiers) et quatre-vingt-douze blessés !

La complexité indescriptible de la ligne de front!

La complexité de la ligne de front!

La journée du 8 mai 1916 commence mal : une compagnie entière demeure isolée, sans possibilité de la joindre en raison des mitrailleuses ennemies qui interdisent tout mouvement au sud du Bois Camard !  On constate en outre que certaines compagnies sont décimées. Ordre est donné par le colonel, chef du 135ième RI, de reprendre « à tout prix » le Bois Camard et tenir les tranchées reconquises ! L’infanterie « à la peine » sera soutenue par des tirs d’artillerie…Le spumescent rédacteur du journal devient soudainement disert comme il ne l’a jamais été, décrivant dans le détail tous les ordres, contre-ordres et atermoiements ainsi que les reculades circonstancielles des chefs manifestement débordés par les événements…N’empêche que le champ de bataille se transforme irrémédiablement en charnier à ciel ouvert ! Pour aujourd’hui, le résultat se solde encore par treize hommes tués, deux disparus et vingt-cinq blessés : c’est mieux qu’hier !

Le 9 mai 1916,  ça empire encore ! L’infiltration ennemie, un régiment bavarois et prussien, se poursuit, et les officiers se montrent incapables d’évaluer objectivement la situation ! Les ordres se multiplient, tous plus martiaux et définitifs les uns que les autres, mais sans effet! La réalité – l’atroce réalité – peine à s’y conformer car on n’est plus à la manœuvre sur les paisibles bords de Loire! Pour l’heure, on se montre même incapable de faire état des effectifs exacts du 135ième RI . On observe juste que douze hommes sont décédés ce jour, cent-vingt-six n’ont plus été vus et seize ont été blessés…

Au cours des nuits des 9, 10 et 11 mai 1916, le 135ième RI est enfin relevé et quitte définitivement le secteur de la bataille de Verdun…Il subira bien d’autres épreuves d’ici la fin de la guerre, mais celle-ci à laquelle a participé Alexis et à laquelle il a survécu – pour deux ans encore – fut certainement une des plus douloureuses car elle aboutit à une hécatombe dans son régiment, comme d’ailleurs dans tous les régiments qui combattirent à « Verdun » en 1916 …

Terrible bilan !

En moins de quinze jours à proximité de Verdun...

En moins de quinze jours à proximité de Verdun…

Je n’ai fait qu’esquisser ici ces combats meurtriers, ces affrontements sauvages, en un mot cette apocalypse…Sans chercher – comme un historien que je ne suis pas – à comprendre les enjeux stratégiques de cette bataille qui ne fut gagnée qu’en décembre 1916. Je n’ai pas, non plus, tenté d’en dénouer les méandres tactiques d’un état-major désemparé qui modifiait presque chaque jour ses plans!

Les hommes qui vécurent ce drame et qui eurent la chance d’en réchapper, comme ce fut le cas – provisoirement – de mon grand-oncle Alexis Turbelier, ne pouvaient sortir psychologiquement et affectivement indemnes d’une telle épreuve…En général, ils ne surent qu’en dire de retour dans leur familles, lors des permissions ou lorsqu’ils furent démobilisés en 1919 ! De peur peut-être de n’être pas compris ou par respect pour leurs morts ! Rares furent ceux qui en parlèrent dans leur correspondance. Alexis, pas plus que les autres!

Néanmoins, dans la lettre qu’il adresse le 3 septembre 1916, d’Arcy-sur-Aube à sa sœur Germaine, il manifeste sa lassitude et son désenchantement lorsqu’il confie se réjouir des furoncles qui commencent à proliférer sur son cou:  » Je vais très bien pour le moment bien que mes furoncles commencent à revenir sur le cou. Pour le moment je n’en ai qu’un qui commence à grossir. Mais ça me plaît. Si seulement ça pouvait me faire évacuer je serais bien content. ..  »

Alors que momentanément, il n’est plus au combat sur la ligne de front, ce n’est plus tout-à-fait, le jeune engagé patriote du mois de décembre 1915 qui s’exprime, mais le soldat éprouvé par la malheur, témoin des pires atrocités, qui s’interroge sur le sens de cette boucherie, de cette tuerie à ciel ouvert! Entre temps, il était passé par Verdun! Là c’était carrément l’enfer! Il y a tout juste un siècle!

 

 

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Dans une niche de la chapelle « de la Vierge » de l’église angevine de la Madeleine, un curieux monument aux allures de peinture byzantine, est dédié à la mémoire des soldats de la paroisse tombés au cours du premier conflit mondial entre 1914 et 1919. Accolé au mur d’enceinte du transept, il rappelle aux fidèles et aux visiteurs que la Grande Guerre endeuilla aussi ce quartier périphérique d’Angers, à l’instar de tous les villages et villes de France. Comme partout – et comme toujours – c’est la jeunesse qui paya le plus lourd tribut à la barbarie des grandes puissances européennes.

Photo Région Pays de Loire

Photo Région Pays de Loire

Ce monument, oeuvre du peintre décorateur angevin René Rabault (1884-1969) fut érigé en 1920 sur l’initiative du curé d’alors, Félix Fruchaud (1856-1954), prêtre emblématique, qui présida aux destinées de la paroisse de 1900 à 1945 ( voir une esquisse de son portrait dans un billet du 7 nov. 2011). La stèle se compose d’un panneau situé légèrement en retrait d’un calvaire et d’un autel, sur lequel sont inscrits cent-trente-huit noms. Sur les deux branches de la croix, est suspendu un linceul, disposé de manière asymétrique, tandis qu’au pied, une femme voilée portant sur son visage les stigmates de la souffrance regarde un supplicié descendu de la croix avant sa mise au tombeau.

La Vierge Marie – car il s’agit d’elle –  tient la main de son fils, le Christ, dont la tête inerte repose sur un de ses genoux! Cette « mater dolorosa » est, en fait, un grand classique de la dévotion religieuse des siècles précédents, un standard incontournable de l’art sacré. Et, à cet égard, la stèle dédiée  » à nos soldats morts pour la France » dans la basilique de la Madeleine ne déroge pas aux canons en vogue au 19ième et au début du 20ième siècle pour la décoration des églises néogothiques. Canons scrupuleusement respectés par les ornemanistes et statuaires d’inspiration sulpicienne. La basilique « Sainte Madeleine du Sacré Cœur », église paroissiale du quartier homonyme, appartient précisément à cette mouvance architecturale car elle fut bâtie entre 1873 et 1878 par un architecte, Charles-Paul Roques, qui s’était manifestement inspiré des principes de son illustre prédécesseur en la matière, Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879).

Photo Conseil Pays de Loire

Photo Conseil Pays de Loire

Le monument du souvenir évoque d’autres pietà célèbres, comme celles sculptées par Michel Ange dans la Basilique Saint-Pierre de Rome ou encore dans la cathédrale de Florence…L’œuvre ici est plus modeste, mais ne perd rien de la puissance évocatrice des originaux. Elle exprime en effet avec un certain réalisme, la détresse d’une mère devant la dépouille de son fils…Un cadavre qui a cependant suffisamment de présence d’esprit (saint) pour lever le bras droit vers sa génitrice afin qu’elle lui baise la main !

Ce n’est évidemment pas un hasard si le pieux ecclésiastique, concepteur de l’ouvrage, a placé ce monument mémoriel dans une chapelle dédiée à la « Vierge Marie » qui, selon les chrétiens, incarnerait à la fois le « mystère » de la maternité et la douleur d’une mère confrontée à la perte d’un enfant exécuté presque sous ses yeux ! Avant d’être une épouse – qu’elle ne fut peut-être pas – Marie était d’abord une mère, qui, selon la bienveillante tradition évangélique, aurait enfanté à la suite d’une conception par « procréation divinement initiée ». Et, prodige des prodiges, avec l’accord tacite d’un certain Joseph, son charpentier d’époux, qui croyait, sans doute, à la langue de bois ! En récompense, il fut sanctifié…

Le curé ne pouvait donc trouver d’emplacement plus approprié pour « son » hommage aux poilus, que la chapelle de Marie. Pour avoir si souvent accompagné, au cours de la guerre, les autorités civiles quand elles se rendaient au domicile d’un soldat pour annoncer sa disparition à ses parents, il sait d’expérience le désespoir des mères! Rarement, il sut trouver les mots qui apaisent, car il n’y a guère que dans les « livres saints » ou dans la tête des djihadistes, modernes abrutis de nos cités de banlieue, que l’on peut sérieusement affirmer que le choix de l’au-delà prévaut sur l’amour d’une mère pour son enfant. En ces moments tragiques, Félix Fruchaud devait se trouver bien démuni et malheureux. Qui sait si parfois, il ne lui est pas arrivé de douter de la bonté divine? Si ce fut le cas, ce n’est pas moi qui l’en blâmerais! Des millénaires de luttes fratricides ont en effet démontré que l’hypothétique créateur – omniscient et omnipotent – assiste passivement aux spectacles des tueries humaines, dont il est presque toujours le prétexte direct !

Mais, le curé Fruchaud, était animé de la « foi du charbonnier ». En outre, c’était un hyperactif qui balayait le doute dans l’action. Ainsi, l’érection dans son église d’un monument à la gloire de ses jeunes paroissiens victimes de la guerre, constituait, certainement à ses yeux, une manière concrète de rompre le deuil pour introduite le culte!

Son monument devait en fait satisfaire une triple exigence : rendre hommage à ceux de ses ouailles, qui étaient morts pour la France, glorifier leur sacrifice pour en faire des intercesseurs auprès de Dieu et enfin, apporter un peu de baume au cœur aux familles endeuillées. De fait, tant que les témoins de cette époque, les anciens poilus et la parentèle de ces « morts pour la France » vécurent, le monument fit sûrement l’objet d’une sorte de ferveur mystique, ainsi qu’en atteste encore la présence d’un ex-voto sur l’autel.

Photo MTTG-Rose l'Angevine

Photo MTTG-Rose l’Angevine

Avec le temps, seule la religieuse chargée de fleurir l’église, continua d’y déposer un bouquet et la stèle ne suscite probablement, plus guère de curiosité, sauf chez les rares touristes – étrangers – qui d’aventure pénètrent dans le vieux sanctuaire passé de mode. Parfois, des arrière-petits-enfants des poilus en recherche d’identité s’y attardent quelques minutes pour prendre quelques photos de la plaque où figure le nom de leur aïeul.

Lorsque j’étais enfant et que la fréquentation de ce lieu m’était encore familière, je suis passé des centaines de fois devant le monument sans trop le regarder. Ou plus exactement en n’y voyant qu’un élément de décor conventionnel de la chapelle. Et surtout, sans remarquer que dans la liste des soldats « morts pour la France », se trouvaient les noms de mon grand-oncle Alexis Turbelier (1894-1918) – voir mon billet du 10 octobre 2011 – mais aussi de Georges Duguet (1895-1915) son ami musicien et voisin d’en face de la rue Desmazières – voir mon billet du 9 novembre 2011- ainsi que de Léon Chauviré (1880-1914), beau-frère de ce dernier…Pouvais-je imaginer alors l’accumulation insoutenable de malheurs que représentait cette longue litanie aseptisée de patriotes défunts?

A y regarder de plus près, je me serais aperçu d’emblée que ce mémorial ne ressemblait guère aux « monuments aux morts » officiels installés sur la place des mairies de toutes les communes de France au cours des années 1920. Une première différence d’importance réside notamment dans le fait que les soldats mentionnés ne sont pas tous natifs de la paroisse ou même d’Angers, alors que d’ordinaire, les villes et les villages n’honorent que leurs propres enfants disparus.

Par ailleurs, la liste est présentée par ordre approximativement alphabétique, sans aucune référence à la date des décès. En outre, la stèle murale, ne comporte aucun insigne patriotique, hormis deux palmes « fleuries de deux croix de guerre » disposées de part et d’autre du fronton du calvaire. Aucune référence n’est faite à la République, aucune représentation symbolique de poilu avec son casque, sa capote et sa baïonnette ne vient illustrer le monument. Mais les bandeaux entourant le tableau sont ornés de fleurs de lys alternant avec des croix fleurdelisées ! Comme un grand écart vers la Vendée militaire, chère au curé Fruchaud!

Rabault 1920

Enfin, s’il est attesté que les personnes inscrites sont effectivement décédées pendant la période considérée, il n’est pas certain qu’elles aient, toutes, été « tuées à l’ennemi » ou qu’elles aient été officiellement déclarées « mortes pour la France ». Quelques unes furent tout simplement emportées par des maladies, parfois contractées en « service armé », parfois non. Certaines furent probablement victimes de la grippe espagnole qui fit des ravages en France et en Europe à partir de février 1916.

Au total, si l’on considère les nombreuses inexactitudes orthographiques sur des patronymes ainsi que les erreurs de prénoms, on est naturellement amené à penser que c’est le curé lui-même, éventuellement assisté de ses vicaires, qui a dressé la liste. Son principal critère semble avoir été l’appartenance des défunts à la communauté paroissiale, mais il n’est pas exclu de penser qu’il a aussi introduit « subrepticement » des amis proches ayant péri durant la guerre, du fait de la guerre. Ce fut peut-être le cas de l’abbé Armand Piveteau (1884-1914), « Mort pour la France », qui n’était pas vicaire et qui a priori ne résidait pas dans la paroisse de la Madeleine. A la déclaration de guerre, il aurait été enseignant à l’institution catholique de Combrée près de Segré.

Personne n’aurait désormais l’outrecuidance d’accuser le curé d’avoir élaboré « sa » liste de manière fantaisiste ou (résolument) partiale. Mais l’inscription n’était liée qu’à son appréciation. Et, là se trouve probablement l’origine des imprécisions d’identité et l’explication du fait qu’aucune date ne fut fournie, car le prêtre en délicatesse avec les autorités républicaines, depuis la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, n’avait certainement pas accès aux dossiers militaires et d’état-civil ! Cette même condition rendait impossible la citation de soldats d’autres confessions religieuses! Hypothèse d’école dans l’Anjou très catholique de l’époque.

Eu égard à la personnalité tranchée de l’ecclésiastique, on peut postuler sans le trahir, que par ce geste, il ait voulu, en plus – et  « accessoirement » – braver l’administration officielle en la prenant de vitesse…La connaissance du prône inaugural lèverait à bien des égards, toute interrogation à ce sujet!

En dépit de ses défauts originels – ou grâce à eux – la stèle de la Madeleine est intéressante à de nombreux titres. En particulier, elle fournit une image de la diversité démographique et sociologique de ce quartier angevin et de ses vagues de peuplement successives, au cours du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle. Ainsi, on y retrouve de nombreux Bretons ou fils de Bretons de la seconde génération. De fait, pendant longtemps, le quartier de la Madeleine a été considéré comme le quartier des Bretons en Anjou. Au point que l’on prétendait ici ou là qu’ils étaient majoritaires…Cette rumeur ne correspondait pas à la réalité, mais il n’empêche qu’à partir de 1870, une importante colonie bretonne – provenant principalement du Finistère – vint s’installer ici pour travailler dans les carrières d’ardoise de Trélazé ou dans les usines de chanvre et les corderies Bessonneau. Faute de disposer d’une main d’oeuvre ouvrière locale en effectifs suffisants, cette émigration bretonne permit à l’industrie angevine naissante d’assurer son développement et, de surcroît, à moindre coût car les bretons n’étaient pas trop regardants sur les conditions de travail et les rémunérations.

Environ 20% des jeunes hommes morts à la guerre recensés par le curé proviennent de cette population nouvellement installée dans le quartier, plus précisément rue du Haut-Pressoir, rue Souche-de-Vigne, rue Saint-Léonard, rue de la Madeleine, chemin des Mortiers ou au bourg Lacroix …

Les cent-trente-huit soldats honorés représentent, toutes origines confondues, 4 à 5% de la population totale du quartier de la Madeleine au début de la guerre, ce qui est globalement conforme aux ratios nationaux des pertes humaines françaises durant le conflit. Sur cet effectif,  il a été possible de retrouver la trace formelle de cent cinq d’entre eux, dans les archives consultables en ligne, du ministère de la Défense ou des départements. L’identité et le parcours des trente trois manquants pourraient – dans leur grande majorité – être élucidés par des recherches plus approfondies hors du département du Maine-et-Loire, en particulier pour les soldats d’origine bretonne, victimes d’homonymies, sources de nombreuses de confusions.

Une trentaine de ces soldats tués appartenait au 135ième régiment d’infanterie d’Angers, unité composée essentiellement d’angevins et de bretons, qui fut envoyée au front dès le mois d’août 1914 … Une quinzaine de soldats de ce régiment furent tués en Belgique et sur la Marne dès la fin du mois d’août et durant l’automne 1914, tandis que sur l’ensemble des hommes répertoriés, vingt-cinq disparurent dès les premiers mois… Rien qu’au mois d’août 1914, neuf soldats du quartier inaugurèrent la macabre liste des massacres. Ces héros sont les suivants:

  • Paul Bichet (1893-1914), étudiant en droit, résidant chemin du Haut-Pressoir, caporal au 135ième RI, disparu à Bièvre en Belgique le 23 août 1914. Son corps ne fut jamais retrouvé.
  • Joseph Boumier (1884-1914),  cultivateur, soldat du 135ième RI, disparu le 23 août 1914 à Bièvre en Belgique. Son corps ne fut pas retrouvé.
  • Coulmeau Louis (1884-1914), soldat au 331ième RI, tué le 24 août 1914 dans la Meuse,
  • Fallais François (1870-1914), capitaine, officier de carrière, 2ième régiment de tirailleurs de marche, résidant route des Pont-de-Cé, tué dans la nuit du 29 au 30 août 1914 à Sainte Ménéhould dans la Marne,
  • Lepage Jules (1889-1914), ferblantier, soldat du 135ième RI, tué le 30 août 1914 dans les Ardennes,
  • Malinge Georges (1894-1914), boulanger, résidant chemin du Haut-Pressoir, soldat du 4ième régiment d’infanterie coloniale, tué dans la Meuse le 27 août 1914,
  • Moullac Joachim (1889-1914), soldat breton du 2ième régiment d’infanterie coloniale, tué le 22 août 1914 à Rossignol en Belgique,
  • Rocton Auguste (1888-1914), jardinier, résidant à Trélazé, soldat du 64ième RI, tué le 22 août 1914 en Belgique,
  • Simon Georges (1890-1914), jardinier, résidant rue Saumuroise, soldat au 117ième RI, tué le 31 août 1914 dans la Meuse.

Juste un mois auparavant, ils vaquaient tranquillement à leurs occupations. Ils étaient partis de la gare Saint-Laud, la fleur au fusil, il y a, à peine, trois semaines (voir billet du 21 février 2015). Ils sont morts incrédules, hébétés, hachés menu par la mitraille ennemie.

Et la tuerie se poursuivit jusqu’à la fin de l’année 1918, qui vit renaître l’espoir chez les soldats, mais qui fut aussi  la plus meurtrière de la guerre pour les jeunes paroissiens de la Madeleine. Tous mériteraient qu’on leur consacre quelques lignes… Leurs noms sont toujours familiers dans le quartier. Ils me furent familiers.  Et j’y reviendrai.

En effet, j’ai autrefois usé mes fonds de culotte sur les mêmes bancs que leurs petits-enfants! Leurs patronymes résonnaient dans la cour de récré de Saint-Augustin. Mais ce n’était pas à eux que l’on s’adressait en criant leurs noms, mais à leur descendance, nos copains d’école. C’est avec les petits de leurs petits qu’on jouait à cache cache derrière les troncs de marronniers. En ce temps-là, les gamins ne parlaient pas entre eux des poilus de 14-18. Ils se contentaient à ce propos de supporter les souvenirs de leurs grand-mères!

Dans la classe en revanche, les combattants de 14 étaient présents! Et même parfois beaucoup, anecdotiquement, hors programme, car l’instit’ , le père Cragné était un ancien de Verdun.

Sous le préau, notre « trip », ce n’était pas les chants patriotiques, mais l’échange de photos des footballeurs du club de Reims. A la rigueur de ceux du SCO, sélectionnés en équipe de France. C’était avant la coupe du monde en Suède de 1958… Eux, les soldats morts de 14-18, muets à jamais sur le panneau de l’église, constituaient pour toujours l’armée des disparus, avec un général – Lafont – au milieu de l’effectif !  A bout de souffle en 1945, le curé de Fruchaud n’a pas complété sa liste avec les martyrs de la seconde guerre mondiale…C’était une autre histoire…

La même histoire en fait, déclinée autrement, celle de la bêtise et de la cruauté humaine qui sacrifie, sans vergogne, ses enfants!

Liste

Pour conclure, je souhaite évoquer un des soldats de la Madeleine, dont le destin tragique, entre tous, m’a particulièrement ému. Il s’agit du soldat de 2ième classe du 150ième régiment d’infanterie, Auguste Gesmalusse (1891-1916), « tué à l’ennemi » le 23 avril 1916 à Mort-Homme, en plein cœur de la bataille de Verdun.

Auguste était né le 14 mai 1891 à Angers de père inconnu. « Enfant illégitime » comme on disait à l’époque, il était aussi orphelin de mère lors de son service militaire en 1911. Jardinier, habitant au 15 du chemin des Mortiers dans le quartier des Justices – mal nommé pour ce qui le concerne – il fut classé « bon le service auxiliaire » en 1912 par la Commission de réforme de Tours en raison de « varices volumineuses ».

Mais en septembre 1914, cette décision fut rapportée et il fut déclaré « bon pour le service armé » ! Au diable les varices ! Au printemps 1916, il participe à la bataille de Verdun.

Qui mieux qu’un de ses compagnons d’infortune peut raconter le cauchemar de la bataille de Mort-Homme, au cours de laquelle Auguste Gesmalusse fut foudroyé à vingt-cinq ans, sans avoir vraiment vécu ?

C’est l’objet du témoignage poignant du soldat Louis Corti du 30ième RI, qui se trouvait à Mort-Homme, le 22 avril 1916, la veille du jour où Auguste disparut ( témoignage apporté par le site http://www.lesfrancaisaverdun-1916.fr/). Il ne connait pas notre compatriote mais les pauvres gars dont il décrit le calvaire, ressemblent comme des frères à Auguste. Ce jour-là, ils étaient tous « Auguste » :

« Il a plu et la boue a envahi tout le secteur. Cherchant un abri, un homme s’est jeté dans le boyau, et la boue est aussitôt montée jusqu’à sa ceinture. Il demande de l’aide ; deux hommes lui ont tendu leurs fusils, mais ils ont glissé et vite, ils ont repris place dans la colonne qui passe tout près, sourde aux supplications de l’enlisé qui s’enfonce, sans secours. Car on meurt de la boue comme des balles. Des blessés sont engloutis dans ce marais perfide. Ici, c’est la boue qui obsède, la boue glissante et liquide, l’affreuse boue meusienne soulevée, piétinée, tassée par des centaines de milliers d’hommes, de chevaux, de voitures. Une mer de boue jaune qui pénètre jusqu’à la peau, elle réussit à se glisser sous les planches et les couvertures. Nous vivons sous la boue, nous voyons de la boue partout, et des cadavres, des cadavres, et encore de la boue, et encore des cadavres. On a appris à vivre dans la terre avant de mourir. »

Quelqu’un a-t-il jamais porté le deuil d’Auguste ? Le curé Fruchaud sans nul doute, par sacerdoce – car c’est son métier – et aussi parce qu’il s’est sûrement souvenu du gamin déluré et ébouriffé, rencontré au patronage en 1900?

Mort-Homme en 1916

Mort-Homme en 1916

 

PS: Merci à « Rose l’Angevine » qui a effectué de nombreuses recherches documentaires en amont de ce billet.

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C’est au petit matin du 5 août 1914 que le 135ième Régiment d’infanterie de ligne franchit le portail de la caserne Desjardins d’Angers pour partir à la guerre. Empruntant l’avenue du Général de Lamoricière, le régiment se dirigea vers la gare Saint-Laud, à trois kilomètres de là, par le boulevard Pasteur et le boulevard de Saumur, pour être transporté en chemin de fer vers la Lorraine puis la frontière belge. A cet instant, les soldats savaient que, la veille, l’Allemagne avait déclaré la guerre à la France et que l’armée allemande avait envahi la Belgique. La mobilisation c’était devenu la guerre!

Képi de lieutenant

Képi de lieutenant

Les troufions dont les chaussures à clous battaient le pavé, n’avaient pas tous l’allure martiale. L’esprit encore embrumé, pour s’être trop attardés à bavarder après l’extinction des feux, certains marchaient comme des automates. Les uniformes n’étaient pas tous ajustés. Mais au point où ils en étaient, ces paisibles civils transformés soudainement en soldats de l’an II avaient presque hâte d’en découdre. Et, au plus vite pour être de retour dans leurs foyers, leurs ateliers et leurs champs à l’automne. Ils étaient convaincus de leur suprématie offensive. Assurés de défendre la civilisation face à la barbarie, ils pensaient que le Droit triompherait et ils se voyaient déjà rentrer sains et saufs au bercail en septembre – au plus tard pour les vendanges d’octobre – auréolés du prestige de la victoire. Personne, nulle part, ne doutait en effet de la supériorité de l’armée française.

Certes, tous eurent une courte période de blues à l’annonce de la mobilisation générale, due au désagrément d’être enlevés à leur travail, à leur famille et aux fêtes votives du cœur de l’été, alors que les moissons n’étaient pas tout-à-fait achevées. Mais, somme toute, les réservistes, faisaient contre mauvaise fortune bon cœur,  et ils étaient désormais « plutôt » contents de se retrouver entre copains, dans la chambrée, à se serrer les coudes, là, où quelques années auparavant, ils avaient effectué leur service militaire. Comme si, conscrits pour la seconde fois, ils s’apprêtaient de nouveau à refaire le mur, ruser avec les juteux et rêver de faire la fête en attendant la quille.

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Depuis trois jours qu’ils avaient rejoint « leur » caserne Desjardins, ils ne s’étaient d’ailleurs pas privés d’arroser les retrouvailles et d’évoquer le bon vieux temps, en sirotant du vin de pays. Parfois copieusement pour surmonter quand même une sourde inquiétude. Et même plus que de raison, car l’ivresse possède l’incroyable faculté de gommer l’angoisse. Nombreux d’ailleurs étaient ceux qui avaient gonflé leur havresac, non seulement de charcutailles indispensables pour saucissonner peinards sur la route, mais aussi de bonnes bouteilles de vin rouge aigrelet des coteaux de la Loire angevine ou nantaise. Certains avaient emporté des crus sirupeux du Layon. Picoler devint un passe-temps parmi d’autres, plutôt privilégié, en tirant sur une bonne bouffarde de tabac gris. Dans la boue des tranchées ou terrés dans les trous d’obus, ils s’apercevront bientôt que les vapeurs d’alcool et les fumées âcres constituent même une thérapie efficace pour surmonter l’odeur fétide et nauséabonde des cadavres en décomposition attaqués par les rats. Ils ne le savaient pas encore.

Car, pour l’heure, dans cette apparente précipitation de la mobilisation, il fallait aussi tromper le temps. Sortir des « vannes » – de préférence un peu graveleuses – pour égayer les longues files d’attente et de piétinement dans la cour de la caserne avant l’enrôlement officiel ou les séances d’essayage dans les magasins d’équipements. Chaque poilu en puissance se voyait en effet attribuer un uniforme, comprenant notamment une capote, un pantalon et des godillots. On devait également l’armer d’un fusil et d’une baïonnette, sans oublier les munitions. Pour forme – vraiment pour forme – juste pour distinguer les vrais des faux culs-de-jatte et déceler les tire-au-flanc , il y avait aussi la visite devant le médecin-major!

Il faut dire que la mobilisation générale tomba sur ces jeunes réservistes, presque sans prévenir. Par surprise. Elle bouscula brutalement leur vie; une vie qu’ils venaient tout juste de prendre en main. Certains étaient chargés de famille. Mais ce retour forcé vers la caserne leur permit aussi de revoir des copains de « la classe », perdus de vue depuis plusieurs années. Tous pressentaient sans vouloir y croire, que l’existence des prochains jours ou semaines serait sûrement moins réjouissante devant l’ennemi. Alors, il s’agira de défendre les « frontières menacées ». Aussi, la plupart entendait profiter au maximum de ce laps de temps, qui leur était dévolu avant d’affronter un univers inconnu forcément parsemé d’embûches et de périls. Les officiers, souvent eux-mêmes réquisitionnés, se montraient compréhensifs et réalistes et toléraient, sans trop se faire prier, certaines entorses à la discipline militaire. Manifestement, ils fermèrent les yeux sur l’intrusion répétée sur la « place d’armes », des épouses, des enfants ou des parents des soldats, venus les encourager et leur dire adieu! Pourtant le règlement précisait qu’en principe, hormis les troupes, les conscrits et les camions hippomobiles d’approvisionnement ou de fourrage, personne n’était plus autorisé à franchir le portail de la caserne

Les sorties en colonne, tambours et musique en tête, hors de l’enceinte, comme celle effectuée le 4 août, place Saint Serge, pour la « remise du drapeau » par le commandant du 135ième RI, le colonel Bazelaire, étaient autant d’occasions d’exalter le patriotisme et le moral des troupes et de la population. Laquelle, depuis l’annonce de la mobilisation générale, le 1er août vers seize heures trente, par le maire d’Angers sur le péristyle de l’hôtel de ville, multipliait – spontanément ou non – les manifestations de soutien à l’armée à la gare Saint-Laud, place du Ralliement ou encore à proximité des casernes de la garnison angevine…On discutait beaucoup sur les places publiques!

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Ce 5 aout 1914 au petit matin, ils furent près de trois mille deux cents soldats et sous-officiers du 135ième de ligne à sortir au pas de la caserne Desjardins, la fleur au fusil, avec leur deux-cents chevaux et mulets. Résolus et confiants, ils semblaient animés d’un sentiment mêlé de devoir à assumer, de résignation devant une fatalité sur laquelle ils n’avaient pas de prise et de fierté d’être appelés à contribuer à punir l’agresseur teuton, à effacer la défaite de 1870 et à reconquérir l’Alsace et la Lorraine. Ils étaient tristes aussi de devoir quitter leurs familles, leurs femmes et leurs enfants, qui les encourageaient, les yeux embués de larmes, de leurs ultimes baisers, aux grilles de la caserne. Leurs petits « queniaux » à la chevelure ébouriffée, en blouse et en galoches, s’agrippaient aux barreaux de la clôture et cherchaient à repérer leurs pères parmi ces guerriers courageux qui partaient pour le front.

Tout au long du parcours, de nombreux angevins s’étaient massés sur les trottoirs des boulevards pour les accompagner de leurs vœux jusqu’à la gare Saint-Laud en chantant la Marseillaise. Ce mercredi 5 août n’était pas férié et c’est en se rendant à leur travail que la plupart des habitants d’Angers, applaudirent le 135ième RI qui traversait la ville ! Mon arrière-grand-père Alexis Turbelier (1864-1942), clerc dans une étude notariée, proche de la place du Ralliement était-il de ceux-là (billet du 13 septembre 2011) ? De même que ses enfants, en particulier Germaine (1896-1990) et Alexis Turbelier (1897-1918)? Je les imagine applaudissant le régiment au passage du boulevard de Saumur à l’angle de la rue d’Alsace, de la rue Bressigny ou encore d’un carrefour du Hara, encombré des chevaux réquisitionnés des campagnes alentour. On peut penser qu’ils recherchèrent dans cette troupe anonyme des visages connus du quartier de la Madeleine, des camarades de patronage!

Ce moment exceptionnel de communion du peuple et de son armée décida-t-il, deux ans plus tard de l’engagement d’Alexis dans les rangs du 135ième? Engagement qui lui fut fatal dans la Somme au printemps 1918 (billet du 10 octobre 2011). Michel Joseph Gallard (1896-1962), employé de banque et futur mari de Germaine Turbelier, a-t’ il, lui aussi, assisté à l’évènement? Devenu sous-lieutenant, il sera grièvement blessé en 1918 à la tête d’une section du 135ième RI, lors de l’ultime offensive d’envergure de l’armée allemande en Picardie (billet du 28 janvier 2014).

En ce 5 août 1914, aucun de ces pioupious, presque tous angevins ou bretons, qui défilaient dans les rues d’Angers, leur fusil Lebel sur l’épaule, derrière leurs tambours et leurs drapeaux, ne se doutait qu’ils se feraient « proprement » étriller dès les premiers affrontements. Personne n’aurait imaginé que le pantalon rouge garance de leur uniforme tout neuf, serait – pour nombre d’entre eux – leur linceul.

Au soir du 23 août 1914, un peu plus de deux semaines après leur départ d’Angers, quelque part dans la région de Bièvres en Belgique, le bilan des pertes humaines se révéla pourtant d’une cruauté sans appel : quelques mille cinq cent soldats – dont dix-sept officiers – avaient été tués, blessés ou avaient disparus. Dès ce premier engagement frontal, les soldats angevins furent soumis à un déluge de feu et de fer. Confronté aux tirs impitoyables d’une artillerie allemande à l’efficacité insoupçonnée, le 135ième Régiment d’infanterie d’Angers avait dû maintenir une insoutenable position pendant plus de cinq heures pour protéger le repli de l’armée française…

Sous cette avalanche d’obus meurtriers, ces paysans de la vallée de la Loire, ces artisans du haut-Anjou, ces ouvriers angevins du chanvre ou de la chaussure, ces journaliers du bocage maugeois, ces mineurs du pays d’Ancenis ou ces descendants des chouans de Mayenne, toutes conditions sociales confondues, comprirent alors que cette guerre ne serait ni fraîche, ni rapide, ni joyeuse. Ils devinèrent alors qu’ils seraient sacrifiés en grand nombre, que là était leur devoir et qu’ils deviendraient pour toujours des héros incompris de la Grande Guerre, car l’enfer est indicible. Aussi surent-ils dès cette fin d’août 1914 que leur sort n’aurait plus rien de commun avec celui des gens de l’arrière.

Par la suite, le 135ième RI fut associé à presque toutes les grandes batailles. En conséquence, ces effectifs durent constamment être reconstitués  pour compenser les très lourdes pertes qu’il subira durant toute la guerre jusqu’à l’armistice de 1918. Dès septembre 1914, il est une nouvelle fois endeuillé sur la Marne où plusieurs centaines de ses soldats sont mis hors de combat, dont plusieurs « gâs de la Madeleine », en particulier Eugène Loyer (1883-1914) un employé de bureau, et Edouard Béduneau un jardinier de vingt-deux ans du chemin des Mortiers. En décembre, c’est une connaissance du voisinage des Turbelier – Léon Chauviré (1880-1914) gendre de Baptiste Duguet, leur épicier de la rue Desmazières – qui décédera au « champ d’honneur » succombant à ses blessures dans un hôpital de campagne.

Au début de l’année 1915, le 135ième RI participe à de très rudes combats au nord d’Ypres en Belgique où les allemands employèrent pour la première fois des gaz asphyxiants. Le 29 mai 1915, c’est Marcel Pasquier, soldat du Lion d’Angers, engagé dès le premier jour au 135ième RI, qui sera tué à Neuville-St-Vaast : il était cousin germain de mon grand-père paternel.

Faire part édité par ses parents Baptiste Pasquier   et Angèle Houdin

Faire part édité par ses parents Baptiste Pasquier et Angèle Houdin

Au printemps 1916, on retrouve le régiment à Verdun, où d’avril à septembre 1916, il est presque en permanence en première ligne. Près de mille soldats sont encore sacrifiés, dont de nombreux angevins.

Dès janvier 1917, le 135ième régiment se retrouve dans la Somme, puis dans l’Aisne et enfin en Champagne : l’année des révoltes et des fusillés pour l’exemple, fut paradoxalement moins exposée que les précédentes et les pertes du régiment angevin furent moindres… En revanche, l’année 1918 fut particulièrement meurtrière pour le régiment qui combattra alternativement dans la Somme et en Lorraine : le 16 avril, Alexis Turbelier, mon grand-oncle, sera tué par un obus dans le secteur d’Ainval non loin de Montdidier. Jusqu’à l’armistice, le 135ième RI sera mis à rude épreuve, se battant jusqu’à l’ultime seconde du conflit.

Il participera, conformément aux accords d’armistice à l’occupation rhénane de la Sarre et ne quittera définitivement l’Allemagne que le 20 septembre 1919.

Le 22 septembre 1919, il retrouvera Angers et rentrera enfin au bercail, en franchissant « en sens inverse » le « fameux » portail de « sa » caserne Desjardins. Huit jours plus tard, de conserve avec le 6ième Génie et le 33ième régiment d’Artillerie, il sera fêté au cours d’un défilé « monstre » dans la ville pavoisée aux couleurs de la France et de l’Anjou, de la place André Leroy jusqu’à la mairie, en passant par le boulevard « Foch ». Le lieutenant Joseph Gallard – mon grand-oncle – caracolait à cheval en tête de sa section. La fête comportait néanmoins une ombre monumentale: quatre-mille-deux-cents quatre soldats et sous-officiers du 135ième d’infanterie avaient perdu la vie entre 1914-1918. Plus que les effectifs initiaux du régiment !

Cinquante ans plus tard, le 21 septembre 1969, l’entrée de la caserne Desjardins, située au carrefour de l’avenue du Général Lamoricière et de la rue Villebois-Mareuil,  fut baptisée «  Rond-point du 135ième et du 335ième R.I. » et une plaque d’ardoise, commémorant leur départ de 1914 et leur retour de 1919, fut apposée sur le soubassement de la grille de la caserne Desjardins, près du portail. De nombreux anciens, survivants du massacre, devenus octogénaires, assistèrent à cette cérémonie émouvante et patriotique. Germaine Turbelier « veuve du lieutenant Gallard » – ma grande tante – figurait parmi les invités d’honneur, elle qui avait perdu un frère, le caporal Alexis Turbelier dans cette « mal nommée » Grande Guerre.

De cette caserne Desjardins de légende, il ne reste plus aujourd’hui que ce portail bleu ardoise de l’entrée principale, ainsi que quelques mètres de la grille d’enceinte et les deux petits bâtiments postes de garde, qui l’encadraient… Le reste, c’est-à-dire le corps principal de la caserne, un ensemble austère de constructions militaires, des écuries, des salles d’armes et surtout un bâtiment compartimenté de dortoirs d’une cinquantaine de mètres de long, érigés selon les standards de l’architecture militaire de la 3ième République, a été détruit au profit d’un ensemble urbain d’environ quatre cent logements neufs encadrant un square central. Des bambins batifolent sur des pelouses, là où, cent ans plus tôt, les troupes manœuvraient avant de mourir sur les théâtres de la guerre.

Pour ceux qui cultivent la nostalgie des armées d’antan – ce n’est pas mon cas – le choc fut probablement rude d’observer, impuissants, dans les années 2000, la casse programmée de leur caserne, sous les coups de boutoir des engins de démolition et des bulldozers. En effet, depuis une cinquantaine d’années, tous les édiles municipaux angevins, quelles que soient leurs convictions politiques, eurent la manie de raser tout ce qui rappelait l’essor industriel et républicain du siècle de Victor Hugo, considérant étrangement que la conquête de la modernité passait forcement par la casse systématique des constructions du passé. Rien de pire à leurs yeux que les témoins architecturaux de la troisième République… Ainsi, ont-ils fait raser sans état d’âmes, la vieille gare Saint-Serge du Petit Anjou et un ensemble d’immeubles en contrebas du château, quai Ligny, pour y faire passer …une autoroute!! Et bien sûr la caserne Desjardins!

Quartier Desjardins moderne... Google Earth

Quartier Desjardins moderne… Google Earth

Il ne reste donc plus qu’un portail pour porter le poids de l’histoire! Difficile dans ces conditions d’entretenir le souvenir d’une troupe de citoyens en armes, lorsqu’il ne subsiste plus pour porter témoignage de ce passé « glorieux » que des bâtiments modernes à toit plat d’apparence « zingué », constitués de cubes plus ou moins réguliers, recouverts d’un mortier blanchâtre lisse et uniforme, en alternance avec des parements de simili-bois, cernant des espaces verts devenus miteux sous l’effet conjugué et corrosif des déjections canines et du piétinement des gamins…

Les heureux bénéficiaires du futur service civil (et citoyen) – dont notre gentil petit président louis-philippard semble vouloir assurer la promotion – déambuleront peut-être prochainement dans ces lieux, un parka fluo sur le dos, armés d’une pince télescopique pour récupérer les préservatifs usagés ou les seringues dans les fourrés ou les bosquets de l’ancienne cour de la caserne, sous l’œil vigilant d’un grand frère associatif, compréhensif  et agréé par le ministère! L’adjudant  de carrière un peu gueulard n’est plus de mode!

 

 

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alexis et adrienne

(archives Rose l’Angevine)

Sur ce cliché pris au printemps 1917, Adrienne Venault (1894-1973) pose en compagnie de son amoureux Alexis Turbelier (1897-1918). C’est la seule photo qui subsiste de ce couple éphémère. Leur liaison demeurera en effet à jamais précaire et mythique, à la fois tolérée et inavouable, dérangeante et subversive pour la paix des ménages. N’en parler jamais, y penser toujours!

La cause de leur séparation n’est pas due au désamour soudain de l’un des tourtereaux, lassé d’une passade sans lendemain prévisible. Elle est à rechercher dans la cruauté de la guerre qui ne badine pas avec les sentiments de ceux qu’elle engloutit. Que serait devenue cette relation si la mort d’Alexis, tué en Picardie au printemps 1918, n’y avait pas prématurément mis un terme?

Adrienne semble sereine sur la photo. Mais elle s’abstient de sourire. Lui non plus, comme si la guerre menaçante demeurait, malgré tout, prégnante. Comme si elle se jouait de ces courts instants de répit accordés à un guerrier réputé d’ordinaire enjoué, brillant et cultivé…

Elle, en revanche, n’a pas laissé le souvenir d’une « gaie luronne » prompte à la plaisanterie. Son alacrité ou sa joie de vivre ne seraient pas les caractéristiques que l’on mettrait spontanément en avant en l’évoquant. Jamais – ou presque – on ne la verra ultérieurement esquisser un sourire face à l’objectif d’un photographe. Personne – ou presque – ne saura jamais la surprendre – jusqu’à son décès en 1973 – dans une attitude rigolarde, pouffant de rire ou plaisantant à l’instant d’une prise de vue, sur laquelle elle serait censée figurer. Seule la photographie numérique moderne, intrusive et productrice inflationniste d’instantanés, qui transforme toute personne en paparazzi, aurait peut-être pu lui voler, au détour d’une salve, une expression de plaisir ou de contentement, en profitant d’un rare moment où elle se serait laisser aller! Néanmoins, aucune technique photographique n’aurait su, même pour la galerie, lui restituer la part de bonheur qu’elle estimait avoir irrémédiablement perdue dans sa jeunesse, du fait de l’action conjuguée de la fatalité et de la malfaisance des « boches »! Elle pardonna à la fatalité qu’elle transforma en épreuve rédemptrice, plus difficilement aux boches.

Alors qu’en ce début 1918, la guerre a déjà emporté plusieurs de ses camarades d’école, pressent-elle que, dans quelques semaines, elle va devoir de nouveau affronter l’horreur, celle de la disparition violente de ceux qu’elle aime… de ceux qu’elle a choisi d’aimer? Sait-elle dans son for intérieur, qu’elle va revivre un drame intime insupportable, parce qu’inhumain, comparable à celui qui six ans auparavant l’avait confronté à la mort brutale de son père ? Jusqu’au soir de sa vie, elle se souviendra en effet de cette nuit du 6 mai 1912, où des compagnons de son père, flanqués de gendarmes à cheval ramenèrent dans la maisonnette de garde-barrière qu’occupait ses parents, le corps désarticulé et ensanglanté de Louis Venault (1861-1912) après qu’il eut été accidentellement broyé par un train, au passage à niveau du Grand-Moiré entre Saint-Varent et Soulièvres dans les Deux-Sèvres. C’était, il y a à peine six ans!

Ne possédant d’autre portrait de son père que la minuscule photo d’identité, très dégradée, de sa carte professionnelle de poseur de voies, elle n’évacuera jamais tout-à-fait de son esprit l’image obsédante de ce corps sans vie, atrocement mutilé, que des voisins et amis,appelés à la rescousse, s’efforçaient de rendre présentable. Elle n’oublia jamais les gestes fantomatiques de ces hommes et de ces femmes, de ces familiers qui tentaient dans la lumière blafarde de la lampe à pétrole, d’apprêter le défunt pour une interminable et improvisée veillée funèbre… Tandis que dans un coin sombre de la pièce, sa mère effondrée et absente était maladroitement réconfortée par des agents la Compagnie de Chemins de fer Paris Orléans, qui représentaient leurs employeurs et qui déjà songeaient à la licencier. Un règlement de la Compagnie précisait en effet que la fonction de garde-barrière ne pouvait être attribuée qu’à un couple… Louis étant désormais mort!…

Cette scène funeste restera gravée dans ses souvenirs. Y compris, en ce jour de 1918, où elle se faisait photographier pour la première fois, en couple, avec Alexis chez un artisan du boulevard de Saumur à Angers. Elle entrevoyait la possibilité d’être prochainement heureuse! Mais l’ombre du malheur planait de manière imperceptible, et tous les deux s’en doutaient…

Dans les semaines qui suivirent, lors de l’offensive allemande dans la Somme, elle perdit coup sur coup, à quelques kilomètres de distance, son frère adoré, son aîné d’une année, l’adjudant Albert Venault (1893-1918), foudroyé par une mitrailleuse alors qu’il conduisait sa section de sapeurs au combat, et le caporal Alexis Turbelier, l’élu de son cœur  atteint par un éclat d’obus au ventre.  L’un décédera dans un hôpital de campagne à Namps-au-Val en secteur britannique le 28 mars 1918 et l’autre le 16 avril 1918 en première ligne dans une infirmerie d’avant-poste du 135ième régiment d’infanterie à Ainval dans la Somme. Après de multiples démarches, Adrienne ne connaîtra le sort de son frère qu’à la fin du printemps. Dans le même temps où presque, où on lui apprendra la mort d’Alexis. On imagine sa douleur et son désarroi.

Adrienne Venault est alors âgée de 24 ans… Qui peut penser qu’une telle suite de calamités puisse s’effacer un jour? Qui peut croire que de tels traumatismes répétés puissent réellement être surmontés? Oubliés? Escamotés?

Adrienne y parvint cependant au yeux de tous! Du moins le laissa-t-elle croire, comme si les plaies qu’elle avaient subies étaient cicatrisables et invisibles pour les tiers … Elle réussit ainsi à donner le change…. Elle simula à ce point la normalité retrouvée, que certains s’autorisèrent parfois à juger ses comportements en s’affranchissant de son histoire douloureuse et à requérir à son encontre, comme si rien ne n’était passé… Sévèrement parfois, injustement souvent, même si, au regard des critères de bonne convenance, politique ou sociétale, elle dépareillait forcément un peu… A quelle normalité, peut-on s’accrocher lorsqu’on est confronté au néant et que tout semble se dérober dans un trou béant de désespérance … Elle-même fut quelquefois inéquitable, ambiguë, comme pour donner acte à ceux qui la critiquaient, parfois la condamnaient pour sa froideur et sa bondieuserie d’opérette… On l’aurait préféré éplorée, mais elle choisit la carapace de la femme sévère, austère et indomptable… On lui en voulut! Moi, je n’ai connu qu’une grand-mère sympa et complice…

Le 29 octobre 1921 à Angers, elle épousa – avec ou sans conviction (nul ne le sait) – Louis Turbelier (1899-1951), le frère de son bien-aimé et infortuné Alexis. On a raconté que ce mariage avait été « arrangé » par son futur beau-père qu’elle tenait en grande estime. Un peu comme une sorte de curieuse compensation!  Elle avait accepté mais sur la photographie de rigueur, elle ne sourit pas. Lui non plus, du reste.

Mariage Adrienne Louis 1921

(archives Rose l’Angevine)

Le couple eut trois enfants.

Faut-il vraiment apporter une conclusion à cette histoire qui incarne les effets dévastateurs des guerres. Le pire de cette histoire, c’est qu’elle demeure d’actualité et qu’elle est transposable à tant de personnes à travers les âges et les continents.

L’histoire du monde est en effet tragique! L’écrire relève du truisme …Après des millénaires de barbarie, le vingtième siècle en a d’ailleurs apporté la démonstration éclatante avec ses deux guerres mondiales où la cruauté et la bêtise ont atteint des sommets inégalés, à la fois suicidaires et génocidaires.

Le vingt-et-unième, dont on aurait pu espérer qu’il marque le retour de la civilisation et de l’intelligence collective, débute, lui aussi, sous de bien sombres auspices. Surpassera-il en sauvagerie celui qui le précède? C’est bien parti pour, lorsqu’on constate chaque jour l’apport d’un nouveau lot d’atrocités, que, dans un monde ultra-médiatisé, plus personne ne peut prétendre ignorer. Quotidiennement les valeurs d’humanité qu’on croyait solidement ancrées dans notre droit, sont bafouées, sans que les dirigeants des Etats du monde s’en offusquent outre mesure et qu’ils attestent d’une quelconque capacité à anticiper, encore moins à endiguer, ces bouffées de bestialité aux formes toujours plus diversifiées et sophistiquées…Et de surcroît amplifiées par les prouesses technologiques.

Dans ces conditions, si l’on garde une aune de lucidité, pourquoi faudrait-il, pour la postérité, sourire au photographe ?

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La guerre de 1914-1918 fut une tragédie d’une telle ampleur que, par contraste, les semaines de paix qui la précédèrent furent, en partie, effacées des mémoires. Comme si elles n’avaient jamais existé. De cette époque, seule la mobilisation générale du 2 août 1914 laissa trace dans le souvenir des français, avec le départ pour le front de ceux qui se retrouvèrent enrôlés dès le début du conflit.

A Angers, comme dans la plupart des villes de France, l’ordre de mobilisation est parvenu dans l’après-midi du samedi 1er août 1914 et fut aussitôt relayé aux principaux carrefours de la ville par des commissaires de police « précédés – comme l’a noté François Lebrun dans son Histoire d’Angers – de tambours et de clairons des sapeurs-pompiers ». Le départ pour le front des régiments angevins est également resté gravé dans les mémoires, notamment celui du 25ième régiment de dragons à la gare Saint-Laud dès le 3 août, puis le surlendemain celui du 135ième d’infanterie et pour « finir » le 7 août celui du 6ième régiment du génie…

départ au front

Le Petit Courrier du mercredi 5 août 1914

L’histoire a souvent été racontée. Tous ceux de ma génération – celle du baby-boom – ont entendu au moins une fois dans leur jeunesse, leurs grands-parents ou grands oncles, raconter l’élan patriotique qui accompagnaient les soldats jusqu’à la gare. Pour ma part, j’ai même eu droit à du rab car mon premier instituteur Ernest-Léon Cragné était lui-même un ancien poilu et membre influent d’une association d’anciens combattants de 14-18 (Voir mon billet du 7 novembre 2011)

En revanche, je n’ai jamais reçu le moindre témoignage des anciens sur ces belles journées du mois de juillet 1914, qui en Anjou comme ailleurs furent les dernières d’insouciance avant la déflagration qui devait totalement bouleverser leur existence… Comme si la guerre leur était tombée dessus, tel un cyclone imprévu, dont ce mois de juillet aurait été l’œil annonciateur. Comme si le monde d’avant était sans aspérité, qu’il n’avait pas eu d’histoire et qu’il n’y avait donc rien à conter à son propos !

Pourtant, durant la même période, les gouvernements et les chancelleries européennes pressentaient le pire et s’y préparaient, sans d’ailleurs, le rechercher à toute force, comme on l’a prétendu ultérieurement. Certes la montée des nationalismes parfois revanchards et belliqueux constituait une menace pour la paix, mais rien n’indique qu’une nation cherchait précisément à en découdre à ce moment-là !

Néanmoins, depuis l’attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914, le risque de guerre augmentait chaque jour, par le jeu des ultimatums autrichiens à la Serbie et par l’enchaînement incontrôlable des alliances.

Qu’en savaient au juste ceux qui vivaient en province, loin des cercles de pouvoir ?

En fait, peu de chose ! Si peu même qu’ils entrèrent incrédules en guerre avec le sentiment que l’issue en serait rapide et victorieuse. En fait, la plupart ignorait tout ce qui se tramait, n’ayant aucune idée des forces en présence et des antagonismes qui avaient provoqué cette situation. Ils ne se doutaient pas que ce conflit allait si douloureusement sceller leur destin…et pour longtemps! Pour toujours et définitivement pour certains.

Probablement qu’au vu l’épouvantable bilan, ce défaut de lucidité des semaines qui ont précédé, fut ressenti après comme une responsabilité.  Comme une carence de vigilance de leur part. A tort évidemment mais avec suffisamment de résilience pour que cette période fût occultée, comme une parenthèse honteuse d’un plaisir immérité de vivre…

Dans les années 1920, l’introspection culpabilisante n’était d’ailleurs plus à l’ordre du jour. L’urgence n’était pas de développer un discours rationnel sur les causes de la catastrophe. La priorité était de panser les plaies, de pleurer les « morts pour la France » et de retrouver un goût de vivre en dépit des manquants dont l’absence pesait cruellement et dont il fallait absolument faire le deuil. Et aussi des cohortes immenses de mutilés qu’il fallait prendre en charge. Presque chaque famille avait été frappée et prenait conscience, au-delà de la souffrance, que le sacrifice forcé de sa jeunesse, c’est-à-dire de ses forces vives, hypothéquait gravement son avenir.

Dans ces conditions, la population n’avaient nul motif, ni intérêt à ressasser l’époque révolue d’avant « le Big Bang » ? Était-il indispensable de se rappeler que cette drôle de paix n’étaitqu’une parenthèse avant le déclenchement d’ effroyables hostilités que la plupart n’avait pas vu arriver?

Personne, en tout cas, parmi les survivants, n’avait de cœur à évoquer, face aux ruines, les quelques semaines de probable indolence, d’insouciance et de myopie généralisée, qui avaient précédé la déclaration de guerre. Dans notre conscience collective actuelle, seules ne subsistent de cette époque « irréelle » que les explications géostratégiques  et diplomatiques, élaborées des années plus tard par les historiens…

On comprend aujourd’hui assez précisément ce qui a, irrésistiblement, conduit l’Europe à ce suicide collectif… De même, on n’ignore rien des quelques grandes figures qui se sont élevées contre cette montée des périls. On se souvient de ces géants lucides comme Jean Jaurès tonitruant, à la Chambre des députés et qui, dans son journal l’Humanité, pestait contre le nationalisme catalyseur de la guerre. On sait aussi que son assassinat le 31 juillet 1914 est associé au début de cette Grande Guerre, qu’il est devenu, de ce fait, une icône de la gauche – la mienne aussi – mais que sa clairvoyance du rhéteur prophétique aura été vaine. Il ne fera pas école, car le mouvement socialiste – la seconde Internationale ouvrière – auquel il appartenait, contrairement à ses engagements, ne provoquera pas la grève générale dans toute l’Europe pour contrer la mobilisation générale. L’internationale, contaminée par le défaitisme et l’opportunisme se rallia piteusement, massivement et docilement aux discours guerriers…Elle se débanda!

Certains y virent une traîtrise, d’autres du réalisme patriotique… Ce qui est certain, c’est que ces dirigeants socialistes d’autrefois, qui s’affichaient (déjà) et fièrement  « sociaux-démocrates » firent le contraire de ce qu’ils s’étaient engagés à faire et participèrent activement à l’Union Nationale. De ce temps, datent probablement ces qualificatifs les concernant de « durs à l’extérieur et mous à l’intérieur » ! Comparaison n’est pas raison. Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’Histoire réchauffe les plats, mais je me dis que, malgré tout, il lui arrive de balbutier. J’espère cependant me tromper…

Quoiqu’il en soit, peu de citoyens, hormis peut-être les parisiens ou les militants politiques, ne furent conscients des grandes manœuvres martiales qui s’ourdissaient derrière les rideaux des palais princiers. Un angevin, Maurice Poperen (1898-1991), instituteur anarcho-syndicaliste et historien du mouvement ouvrier en Anjou, observait lors d’un congrès de syndicalistes enseignants, le 13 juillet 1914, qu’ « à trois semaines d’un conflit sans précédent, nulle allusion n’est faite au risque de guerre qui assombrissent l’horizon ». Et pourtant, il s’agissait en l’occurrence de militants instruits et confirmés « très au fait de l’actualité » !

Qu’en était-il alors de la perception du danger par ceux qui ne disposaient d’autres sources d’information que les journaux locaux ? Ou encore du ressenti de ces petits ouvriers ou paysans sans terre, peu ou prou illettrés qui ne prenaient connaissance des « nouvelles » qu’au travers de la rumeur publique, à la sortie des églises le dimanche, au zinc des bistrots, dans les patronages, ou au travers des harangues des bonimenteurs ou des colporteurs dans les foires ou sur les marchés hebdomadaires.

Il n’est pas certain que, faute d’en imaginer les rouages, la mécanique infernale mise en branle après Sarajevo ait suscité quelque émotion chez eux qui, chaque jour, devaient affronter la difficulté de vivre ou de survivre, et dont la curiosité portait en priorité sur les « nouvelles »  et les faits divers concernant leur quartier ou leur village.

Au sein de mes familles paternelles et maternelles, dont la moitié des membres résidait, en juillet 1914, à Angers ou dans ses environs, en particulier au Lion d’Angers, un rapide bilan montre que tous les hommes et les femmes, nés entre 1890 et 1900, qui  avaient bénéficié de l’école obligatoire instituée par Jules Ferry, savaient en principe lire et écrire.

Mais ils n’étaient sûrement probablement pas des lecteurs assidus de la presse en juillet 1914. Peu étaient autonomes et solvables. Il existait en outre de sensibles différences entre eux dans la maîtrise des savoirs, selon qu’ils vivaient à la ville ou à la campagne et selon le degré d’instruction des parents. Parfois, au sein d’une même fratrie, comme celle des Turbelier du quartier de la Madeleine à Angers, les différences dans l’acquisition des savoirs fondamentaux étaient encore décelables chez les survivantes dans les années soixante.

Globalement, on peut penser que cette génération qui avait « vingt ans  en 1914 » n’a rien vu venir. Pourtant c’est cette tranche d’âge, qui paiera le plus lourd tribut à la guerre car c’est en son sein que sera puisé l’essentiel des classes mobilisables et qu’on dénombrera les plus lourdes pertes humaines. J’ai évoqué ici depuis trois ans, certains d’entre eux  – Alexis Turbelier (1897-1918), Albert Venault (1893-1918), Georges Duguet(1895-1915), Marcel Maurice Pasquier (1895-1915), les frères Henri (1889-1918) et Paul (1894-1915) Barbin  …)

Dans la génération précédente, celle de mes arrière-grands-parents, huit sur neuf étaient vivants en juillet 1914. Tous savaient signer et parapher un acte officiel, mais une petite moitié seulement devait savoir lire couramment et rédiger. Un seul, Alexis Joseph Turbelier (1864-1942), clerc de notaire à Angers pourrait être considéré, à l’aune des critères modernes d’évaluation, comme un homme de culture (voir mon billet du 13 septembre 2011 « Artiste et patriarche).

En juillet 1914, l’homme est dans la force de l’âge, il est tout juste âgé de cinquante ans et jouit d’une petite renommée d’organiste de l’église de son quartier (La Madeleine) et de comédien de troupe de patronage… Petit notable local, c’est un homme d’ordre et un père de famille nombreuse, plutôt comblé mais aux conceptions éducatives conformes aux standards d’époque dans les milieux catholiques conservateurs : l’avenir de la « famille » repose d’abord sur les fils, en particulier sur Alexis Victor l’aîné des garçons, alors âgé de dix-sept ans.  Il perçoit en lui son alter ego et il compte bien en faire son héritier intellectuel et moral. Pour son grand malheur, c’est justement ce dernier qui sera tué au combat en 1918!

Pas plus que les autres, Alexis Joseph Turbelier,père, n’a laissé de témoignage sur ce mois précédant la guerre, où la douceur de vivre d’un été qui s’annonçait très chaud l’emportait sur la montée des périls.  Mais, on peut présumer que, par conscience professionnelle, il lisait régulièrement le quotidien préféré des angevins, « Le Petit Courrier » de l’Anjou, ne serait-ce que pour vérifier la bonne publication des annonces légales que son patron, maître Georges Chérière, un notaire faisait paraître pour informer le public des « propriétés à vendre » …

étude cherière 1914 juillet

Alexis Joseph Turbelier fait donc figure, à mes yeux, d’exemple-type de l’angevin – potentiellement – bien informé. Non seulement, il devait consulter la presse locale, mais il rencontrait aussi beaucoup de monde. Et ce, à divers titres, comme clerc dans l’étude notariale située rue Saint-Denis à deux pas de la Place du Ralliement à Angers, comme organiste de l’église paroissiale assistant aux messes, aux mariages et aux enterrements et enfin comme acteur de théâtre parcourant fréquemment le département de Maine-et-Loire. De surcroit, il se rendait chaque matin à son travail à pied ou en tramway, depuis le quartier périphérique de La Madeleine jusqu’au centre-ville, ce qui lui fournissait une occasion supplémentaire d’évaluer l’ambiance…

« Tiède » républicain et ardent catholique – tendance « Vendée militaire » – ayant manifesté dix ans auparavant son opposition à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, il n’était pas apolitique et n’aurait peut-être pas acheté spontanément Le Petit Courrier qui se présentait comme un « quotidien républicain régional ».  Alexis devait donc prendre les informations, sinon avec des pincettes du bout du lorgnon, du moins avec l’œil critique de l’opposant. Compte tenu du contexte de l’Anjou, on en ferait aujourd’hui un digne représentant de la société civile, harcelé par les sondeurs d’opinion !

Alexis Joseph Turbelier

Alexis Joseph Turbelier

Mais que pouvait-il savoir au juste de la situation internationale en lisant Le Petit Courrier en juillet 1914 ? Pouvait-il être au courant de l’imminence de la catastrophe qui allait ébranler tout le 20ième siècle ?

Pas sûr du tout ! … Quand on consulte le journal d’époque.

Sur sa « une » de couverture, le 29 juin 1914, le Petit Courrier annonçait bien l’attentat de Sarajevo qui avait été perpétré la veille en Bosnie-Herzégovine contre l’archiduc d’Autriche et son épouse, mais la nouvelle était largement concurrencée par un très long article de deux pages consacré à la « Fête de la Fédération des Sociétés Société d’Anciens Militaires », qui décrivait dans le détail le programme de la manifestation, le banquet, la réception par le maire d’Angers, l’hommage rendu aux anciens au cimetière de l’ouest à Angers, et, bien sûr, les discours des autorités.

Le lendemain, vendredi 30 juin 1914, l’assassinat de Sarajevo continue de faire la manchette, mais l’information est déjà presque banalisée, et l’accent est surtout mis sur la tragédie humaine et la compassion qu’elle inspire, ainsi que sur le cahier de condoléances ouvert à l’ambassade d’Autriche à Paris. L’actualité douloureuse devient quasi people. D’ailleurs, la rédaction du journal équilibre l’article sur la Bosnie  par des informations plus riantes sur les scouts éclaireurs de France et sur les fêtes sportives en Maine-et-Loire.

1er juillet 1914

Il faut attendre le 1er juillet 1914 pour qu’un article en première page du quotidien – qui en comprend six – fasse état de l’attitude agressive de l’Autriche « qui fait peser un régime de terreur sur les slaves de Bosnie ». Le papier n’évoque pas d’autres conséquences possibles de l’attentat. Le même jour, un éditorial en page de couverture vante l’intérêt des « œuvres régimentaires de placement », sortes de « pôles emploi » caritatifs pour anciens soldats. En première page, est également mentionnée dans un entrefilet, la course inter-magasins d’Angers.

Enfin, le lecteur est informé du classement de la deuxième étape du Tour de France à Cherbourg. Dans les pages locales, le journal commente dans le détail un grand mariage à la cathédrale Saint-Maurice et signale un accident mortel de voiture sur la route des Pyramides. Dans la rubrique judiciaire, on apprend que le tribunal correctionnel d’Angers a jugé deux affaires : un vol d’argent de 130 francs, commis par un employé au détriment de son patron et une condamnation pour mendicité ! Du lourd !

Le 2 juillet 1914, Le Courrier s’inquiète de la « chasse aux Serbes » par la police autrichienne et observe qu’à Vienne, une « crise de folie s’empare de l’Autriche ». Mais il s’empresse de tempérer cette information inquiétante par un article moins oppressant sur la société de gymnastique du collège Saint Joseph de Baugé… Toutefois, un brillant éditorial en première page du journaliste Henri Jaham Desrivaux (1869 -1962), pose pour la première fois la question des « dangereuses conséquences » de Sarajevo. L’auteur constate que « nous vivons sur un volcan » et conclut son article par la locution latine « si vis pacem, para bellum » !  Ce conseil lourd de sous-entendus est contrebalancé, sur la même page, par la photographie d’une actualité heureuse : le mariage de la fille du préfet de police à Notre-Dame de Paris…

A Angers, rien de notable à signaler, hormis le retard des trains, quelques querelles d’ivrognes et un accident du travail non mortel ! Pour conclure le journal, optimiste, lève le voile sur le programme du « circuit automobile de l’Anjou » qui se déroulera fin juillet, ainsi que celui des « Eclaireurs cyclistes » prévu le 12 juillet et un autre, le même jour, des courses de chevaux au Louroux-Béconnais… Que de réjouissances en perspective !

Le vendredi 3 juillet 1914, un article se demande si « l’Autriche cherche la guerre » ! Mais cette interrogation n’empêche manifestement pas de vivre normalement et de fêter le centenaire d’un habitant de Bonnezeaux, de signaler que les londoniens souffrent de la chaleur et de donner les résultats d’étape du Tour de France…

A partir du 4 juillet, la crise européenne n’est plus évoquée que par de petites dépêches dans le corps du Journal, exception faite d’un article plus conséquent du mardi 6 juillet sur « les mesures militaires de l’Autriche contre la Serbie ».

Outre les « nouvelles » des manifestations sportives de l’été, les résultats du baccalauréat et les distributions de prix dans les écoles de la ville, le relais de l’actualité est essentiellement repris par des événements souvent anecdotiques mais qui défraient la chronique du temps, et mobilisent les rédactions, comme le procès de madame Caillaux, la femme du ministre qui avait tué le 14 mars 1914, le directeur du Figaro, Gaston Calmette…

Des faits divers plus spécifiquement angevins, parfois dramatiques, occupent aussi une large place, et sont repris de manière récurrente sur plusieurs livraisons du journal. C’est notamment le cas de l’hommage rendu sur plusieurs numéros à un officier angevin, Pierre de Terves (1874-1914), tué au Maroc, le reporter ne faisant grâce d’aucune des phases du retour de sa dépouille et de son inhumation en Anjou. Des faits divers passionnels et sensationnels émaillent plusieurs numéros du journal : ainsi le jeudi 9 juillet 1914 , le titre de couverture annonce « en grands caractères » un « drame d’amour rue Maillé » à Angers : un séducteur dépressif a tenté tuer sa jeune maîtresse en la « révolvérisant ». Tous les ingrédients étaient réunis pour tenir plusieurs éditions, car l’assassin « coureur de femmes », comptable et violoniste virtuose  était aimé de ses conquêtes : cette histoire fut l’occasion d’inépuisables digressions et de spéculations dans les buvettes et dans les vespasiennes municipales. On en parla beaucoup, en des termes souvent croustillants et accrocheurs !

De même qu’on parla beaucoup de la mort accidentelle de Georges Lecagneux (1882-1914), un as parisien de l’aviation, qui se noya bêtement dans la Loire à Saumur, coincé sous son appareil à la suite d’une panne d’hélice !

Bref, les exemples sont multiples pour montrer que ce qui se jouait en Europe Centrale ne troublait guère la vie quotidienne, festive et sportive de la société angevine. La vie suivait son cours normal. C’était pourtant, un mois à peine avant le premier conflit mondial. A partir de la mi-juillet, la ville fêta la Nation, sans inquiétude particulière et dans la plus pure tradition des 14 juillet.

En l’occurrence, avec un défilé militaire, place de la Rochefoucauld à Angers…

Revue du 14 juillet 14

Revue du 14 juillet 14

Quelques dépêches « coincées » entre deux annonces, pouvaient parfois laisser penser que la menace d’une guerre imminente était à prendre au sérieux. Mais manifestement, ce n’est que le dimanche 26 juillet 1914, que le spectre de la guerre réapparaît dans Le Petit Courrier sous la plume de Jean Herbette qui intitule son article : «  Sommation autrichienne et menaces allemandes » et plus loin « la guerre entre l’Autriche et la Serbie est inévitable ».

Nous sommes à moins d’une semaine de la mobilisation générale, et c’est la première fois que de manière aussi explicite est mentionné l’empire allemand, l’ennemi héréditaire,  très rarement cité auparavant, sauf pour signaler que son ambassadeur avait été reçu par le président du Conseil Viviani, et que les deux interlocuteurs avaient réaffirmé leur volonté de préserver la paix !

L’édition du Petit Courrier du lundi 27 juillet 1914 est largement consacré à la crise européenne… C’est aussi l’arrivée du Tour de France et la publication du classement final: 1er Philippe Thys (1889-1971) , 2ième Henri Pélissier(1889-1935) … 5ième Gustave Garrigou (1884-1963)  !

Ce n’est que le samedi 1er aout 1914, que le Journal considère qu’il n’y a plus lieu de faire semblant et d’ignorer le gouffre béant dans lequel le pays risque de s’engloutir à court terme. L’heure est à l’imminence de la guerre et à l’appel au peuple en armes. Fini le calme de l’œil du cyclone! Le Petit Courrier titrait à la fois sur l’assassinat de Jean Jaurès et sur le décret de Guillaume II qui mettait officiellement l’Allemagne en état de guerre…

Peu importe alors aux angevins  que les bateaux à vapeur de la compagnie ‘Les Hirondelles » reprennent leurs navettes sur la Mayenne entre Angers et Château-Gontier, après les « écourues »! On connait la suite, l’Histoire change de dimension, elle passe de l’anecdote à la tragédie ! Les événements s’accélèrent inexorablement…

Alexis Joseph  Turbelier ignore encore que l’aîné de ses deux fils, trop jeune encore pour être mobilisé dès le mois d’août, montera au front en 1916 et qu’il sera foudroyé par un obus dans la Somme au printemps 1918.  On dit qu’à l’annonce du décès de son fils, il se fit de reproches ! Pourquoi ? 

Place la Madeleine à Angers avant 1914

Place la Madeleine à Angers avant 1914

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Fin mai 1917 par un après-midi torride sur les rives dévastées de la Marne – bien avant que Jack Lang, l’éternel ministre de la culture eut institué la fête de la musique – Alexis Turbelier (1897-1918), caporal au 135ième régiment d’infanterie – le régiment de Angevins – écrivait à sa « chère » sœur Germaine qu’il avait participé, le jour même, à une répétition de musique en vue probablement d’un « Salut au drapeau » ou peut-être d’une prise d’armes le dimanche suivant… Il ne savait pas « au juste » car en cette sombre année de massacres massifs et inutiles, la hiérarchie militaire n’était guère prolixe sur ses intentions à l’égard de ceux qu’elle envoyait à la mort avec un mépris et une condescendance hiératiques.

L’homme qui écrivait, c’était mon grand-oncle. Il devait être tué par un tir d’obus sur le front au sud d’Amiens le 16 avril 1918. La musique, ça le connaissait ! Et il l’aimait car il avait  hérité de son père Alexis (1864-1942), organiste de l’église de la Madeleine d’Angers, d’un certain goût et aussi d’un incontestable talent pour taquiner Euterpe. On ignore précisément de quel instrument il jouait, mais, compte tenu de sa participation à la fanfare du régiment en temps de guerre, on peut penser que notre poilu était tambour ou clairon…Intuitivement, je miserais volontiers pour « clairon ». Jusqu’à preuve du contraire !

Passées les astreintes militaires, tout porte à croire que le caporal Alexis Turbelier n’était pas morose. En tout cas, il s’efforçait d’être gai et de donner le change. En apparence, c’était même un joyeux compagnon de chambrée – disons plutôt de tranchée – qui aimait rire, plaisanter, jouer à la manille et qui chantait pour tromper l’ennui des interminables attentes entre les combat, et juguler l’angoisse des assauts assassins. Sûrement qu’à vingt ans, il parlait aussi des filles…et de sa petite amie !

En tout cas, il chantonnait et c’est la raison pour laquelle, ce 30 mai 1917, il forme une requête auprès de sa sœur pour qu’elle lui adresse les partitions et les paroles des chansons qu’il a laissées au « pays » et qu’il aimerait reprendre avec ses camarades de misère.

Il n’a pas pour autant le cœur à jouer les comiques troupiers comme les gens de l’arrière,  car l’heure est grave et tragique. Les blessés et les morts quotidiens, pour la plupart des gars qu’il connait, n’incitent pas à la jubilation… Alexis s’autorise tout juste des chants patriotiques ou des romances empreintes de la nostalgie d’un monde déjà disparu et à jamais englouti dans les trous béants creusés par l’artillerie « boche ».

Ainsi « l’Angélus du Paysan »…

Angélus du paysan _

Fêter l’été et les beaux jours comme autrefois. Comme si l’ancien monde était encore accessible! Celui des campagnes de l’enfance et des campagnes d’Anjou… Évoquer les coteaux de la Loire des environs de Montjean peut-être! Pour l’heure, au milieu du charnier, ce n’est plus guère loisible que sous la forme d’une timide prière pour des lendemains meilleurs. Lendemains auxquels on ne saura jamais dire si Alexis y croyait vraiment en son for intérieur :

« Et toi, paysan, prie pour fêter le printemps et la saison fleurie du grain semé. Dans le sillon est née une bien plaisante herbe qui pendant la tiède saison s’est changée en épis superbes… Quand sonne l’angélus l’été, le moissonneur tient la faucille et sur son front plein de fierté en perles la sueur scintille… »

Cet été 1917 qui débutera bientôt et qu’il fête malgré tout – qui sait? Avec, en tête,  un terrible, inavouable et obsédant pressentiment – sera son dernier été… Sa dernière « fête de la musique » et d’un inconcevable renouveau …dans la chaleur moite et les odeurs nauséabondes qui enveloppent les premières lignes.

 « Pleurant les beaux jours d’autrefois, la cloche sourdement résonne ».

 

 

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Comme le soulignait avec justesse en 1988, le chanteur Maxime Le Forestier, on est tous « né quelque part » ! On pourrait ajouter avec la même évidence, qu’on meurt tous quelque part.  De même, poursuivait-il, « on ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas non plus les trottoirs de Manille, de Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher. Etre né quelque part, c’est toujours un hasard »…

Mourir « quelque part » peut en revanche être un choix. C’est cependant rarement le cas, sauf pour ceux qui n’aiment pas être « pris de court » ou pour les suicidaires qui veulent tout maîtriser jusqu’au seuil du néant. Mais, lorsqu’on aime la vie, il n’y a guère d’endroit idéal pour la quitter et laisser faire le hasard est finalement le meilleur choix. D’ailleurs, en général, on rend prosaïquement l’âme, sans plaisir excessif, là où l’on se trouve, c’est-à-dire, là où l’on peut…Et aujourd’hui, dans un monde qui peine à se regarder en face et à affronter l’inconcevable, la mort comme la naissance sont deux « événements » qui se déroulent le plus souvent en milieu médical – ou « médicalisé ». Comme si l’on cherchait à évacuer, voire à se débarrasser sans y penser, de cette « ardente obligation » liée à notre condition de mortels. Laquelle suppose qu’un jour on découvre la vie en effectuant le passage dans un sens, et qu’un autre jour, quelques décennies plus tard de préférence, on rebrousse chemin vers un trépas annoncé …Rien de tel alors que de confier son sort à des mains « expertes » auréolées des vertus de l’art médical, pour veiller à ce que tout s’effectue conformément à des protocoles standards, de préférence « consensuels »…

Dans nos époques contemporaines, ce qui est, en revanche, exceptionnel surtout en milieu urbain, c’est lorsque ces deux événements qui bornent toute vie, se déroulent « presque » dans la même unité de lieu. C’est pourtant ce qui est arrivé à mon grand-père maternel, Louis Turbelier qui est né le 23 juin 1899 au 21 rue Desmazières à Angers et qui est décédé au 20 de la même rue, le 9 septembre 1951.  A vol d’oiseau, moins de quarante mètres séparent les deux lieux. D’ailleurs, à y réfléchir, il doit être plus fréquent  – je veux dire, plus probable – bien que rare dans l’absolu, de passer « l’arme à gauche » dans « une » maison de famille où l’on vit le jour, que dans celle d’à côté!  A noter au passage que « l’arme à gauche » est la seule chose « à gauche » qui continue de se porter bien par les temps qui courent ! Aujourd’hui même, on parlerait plutôt de « larmes à gauche ».

Acte de naissance Louis Turbelier (AD 49)

Acte de naissance Louis Turbelier (AD 49)

Louis n’avait évidemment pas choisi de naître au 21, où ses parents étaient locataires d’une maisonnette de ville, mitoyenne d’une salle de conférence de la Société d’Horticulture d’Angers, où il passa toute son enfance et sa jeunesse. Mais il n’avait pas non plus prévu de rendre l’âme dans l’appartement de deux pièces du premier étage du 20 Desmazières, situé en face de l’entrée du « Jardin Fruitier » de ladite Société, où il vécut toute sa vie d’adulte et de père de famille… Traversant la rue, il s’y installa après son mariage le 29 octobre 1921 avec Adrienne Clémence Berthe Venault (1894-1973), qui en était déjà locataire depuis trois ans, avec sa mère Clémence Joséphine Fradin, veuve Venault (1861-1931).

Pareille sédentarité impressionne, d’autant qu’exception faite de sa mobilisation sur le front de la Somme à partir de la fin avril en 1918, suivie après l’armistice d’une brève incursion dans l’armée d’occupation en Rhénanie en mai-juin 1921, et enfin de quelques courts séjours familiaux, à l’occasion de mariages, ou de brèves vacances en Normandie chez le frère cheminot de son épouse, il ne semble pas qu’il ait eu de nombreuses occasions de quitter Angers…

Au moins pourrait-on présumer qu’il eut la liberté d’exercer son libre arbitre à l’occasion de son mariage : en fait, il n’apparaît pas que ce fut vraiment le cas, puisque, c’est probablement sur l’instigation de son père Alexis qu’il épousa Adrienne, auparavant « promise » de son frère aîné prénommé également Alexis, tué le 16 avril 1918 déchiqueté par un obus du côté de Montdidier …

Le personnage de Louis ne manque donc pas d’intriguer, d’autant que, dans ce tableau d’apparence assez terne, tous les témoignages convergent pour dire qu’il était perpétuellement gai, généreux et intrinsèquement « bon » ! Il n’était donc pas du genre à cultiver la nostalgie…

Je veux bien le croire, bien que je n’aie aucun souvenir précis de ce grand-père, mort bien avant que je n’ai pu impressionner dans mon jeune cerveau, une seule anecdote « réellement vécue « .  Devenu vieux, il m’arrive d’éprouver la même difficulté à impressionner des événements mais cela concerne surtout l’endroit où j’ai déposé mes clefs! J’oublie…

En revanche, je dois reconnaître que je me suis beaucoup interrogé à propos de mon grand-père, tantôt l’adulant dans la logique de l’affection et de l’admiration que lui portaient ses trois enfants, tantôt doutant de sa force de caractère en certaines circonstances cruciales de son existence… Ces temps d’interrogations sont désormais révolus (voir mon billet du 14 janvier 2012 « Message imaginaire à mon grand-père Louis »). J’ai fait la paix avec lui, si tant est que je lui fis un jour la guerre.  Il était mon grand-père, et il était logique que j’engage à son propos une certaine forme de réflexion ontologique, et qu’au-delà des panégyriques apocryphes ainsi que des pieuses reconstitutions quasi-cultuelles de ses proches, je m’efforce d’identifier ce qui relevait respectivement de la vérité et de la légende !

La découverte récente de cette étrange proximité géographique – ou si l’on préfère « topographique » – entre son lieu de naissance, de sa mort et le cadre de son existence, relance le questionnement sous un autre angle ! Face à un tel déterminisme de lieux et de contraintes, quels pouvaient être les leviers dont finalement disposa Louis pour exercer sa liberté ?

Bien que n’étant pas le moins du monde, adepte de numérologie – fausse science, s’il en est  qui prétend donner sens à des chiffres en assimilant raison et divination – je me risquerais bien volontiers et pour rire, à évoquer la « conjecture suivante » : Né au 21 d’une rue, le 23 d’un mois, et décédé au 20 de la même rue, Louis échappe au « 22 » que cette curieuse série intime ne semble pas explicitement comporter!  Grossière erreur car, justement, le chiffre « 22 » surgit au détour du 22 juin 1931, lorsque l’ancien ferblantier de l’Usine Bessonneau, recherchant du travail en pleine crise des années trente, intègre la police municipale d’Angers en qualité de « gardien de la paix ».

« 22, v’là les flics ».  Une manière enfin de s’affirmer, hors des sentiers battus de la famille. Et surtout, par rapport à ce frère, ce héros, dont l’ombre oppressante a certainement pesé, sa vie durant, sur ses relations avec sa femme. L’une n’a sans doute jamais oublié Alexis que Louis avait précisément pour mission de faire oublier. Faute de mieux, leur destin commun fut fondé sur le respect réciproque et leur couple résista à l’épreuve du temps et de la mémoire. Mais Louis – « ce pauvre P’tit Louis » comme persistait à l’appeler, des années après sa disparition, sa veuve, ma grand-mère – a certainement souffert de devoir en permanence soutenir la comparaison avec ce frère séducteur aux beaux yeux gris, probablement plus svelte et plus grand que lui. Ce frère, auréolé de la gloire des « morts pour la France » dans la tourmente de la Grande Guerre. La barre était très haute pour espérer concurrencer ce frère préféré du père dont il portait le prénom et qui partageait avec son géniteur, les goûts, la culture et le sens artistique…Ce frère enfin dont la photographie était accrochée au-dessus du lit conjugal…

Pour Louis, l’univers de la police fut le premier choix qu’il fit en toute autonomie sans se référer à l’univers familial de la rue Desmazières, du 21 comme du 20. Sans doute, n’a-t ‘il pas pris cette option dans le dessein de prendre une revanche sur sa famille, contre son père ou son épouse, mais pour asseoir  une autorité qui lui avait été jusqu’alors contestée et à laquelle il donnera des allures débonnaires et humanistes…Toute sa carrière en attestera, y compris dans les périodes dramatiques.

1946

1946

Cette fonction sera fondatrice pour le reste de sa vie, lui ouvrant des espaces de convivialité et une vision de l’intérêt général qui excédait largement les limites un peu exiguës de sa paroisse. Elle lui fournira l’occasion d’exprimer sans complexe une liberté d’aimer qu’on lui avait déniée d’emblée en faisant appel à son sens du devoir. Liberté qui se révélera puissamment dans l’amour qu’il prodiguera à ses trois enfants et qu’en retour, il recevra d’eux…

Demeure cependant la question pendante de son éternelle gaieté. Ce côté « ravi de la Crèche » que tous semblent lui prêter et qu’il donnait le sentiment de cultiver malgré les périodes tragiques qu’il a dû traverser. Périodes dont il fut parfois un témoin privilégié et horrifié…Cette bonne humeur relevait-elle d’une heureuse disposition de son caractère? D’une philosophie de la vie beaucoup plus élaborée qu’on ne l’imagine? Ou d’une certaine forme d’ingénuité? S’agissait-il d’un leurre destiné à masquer un désespoir insondable ou à faire diversion ? Son secret demeure… jusqu’à nouvel ordre.

1951

1951

Quoiqu’il en soit, la bizarrerie d’une trajectoire de vie aussi spatialement réduite, qui en un demi siècle, se limita à traverser une rue, restera aussi une figure d’exception. Une rue où, d’ailleurs, aucun membre de la famille ne possédait de bien foncier, ni d’attaches séculaires particulières. Un endroit, parmi d’autres, sans connotation symbolique ou racinaire!

Je ne connais guère qu’un seul autre exemple qui s’en rapproche: il s’agit du cas du général Barthélémy-Catherine Joubert, ami de Bonaparte, mort à la bataille de Novi en Italie à trente ans le 15 août 1799, qui est inhumé dans une église de l’artère principale de Pont-de-Vaux en Bresse juste en face de sa maison natale!  C’est d’ailleurs en me promenant, il y a deux ans, dans  cette rue de Pont-de-Vaux, en compagnie d’un de ses lointains petits-neveux, qui est aussi un de mes parents par alliance, que je pris conscience du destin singulier de mon modeste grand-père maternel, qui en l’occurrence  avait été l’objet d’une aventure comparable à celle de l’illustre général. Pas identique toutefois, car Louis ne repose pas rue Desmazières dans une chapelle, mais au cimetière de l’Est à Angers. En outre, il n’est pas mort au combat en pensant bêtement à sa bien-aimée, comme le bel officier…

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