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Posts Tagged ‘Alexis Turbelier (1897-1918)’

L’année 1918 fut la dernière de la première guerre mondiale, mais pas la moins cruelle. En particulier dans ma propre famille!

Autant de motifs qui m’amènent à souhaiter que l’hommage qui sera rendu « aux poilus » à l’occasion du centième anniversaire de la « Victoire du 11 novembre 1918  » soit grandiose. De nombreuses manifestations, officielles ou privées, sont d’ailleurs prévues qui marqueront l’événement.

Jadis, ces célébrations auraient été qualifiées de « patriotiques ». Désormais, il est plus « in » – autrement dit plus politiquement correct – de rendre les honneurs au nom d’un « devoir de mémoire » élargi, quitte, parfois, à tordre sensiblement la réalité historique et à remettre en cause les souvenirs que nous avaient transmis ceux qui, parmi nos proches, firent cette guerre ou eurent à en souffrir. Quitte aussi à modifier le récit que nous en faisaient nos professeurs, il y a quelques cinquante ans!

Dans ce contexte, associer dans un même hommage, les combattants de tous les camps qui s’affrontaient férocement est sans nul doute une évolution souhaitable, pour se prémunir des tragédies du siècle précédent. Décréter, une bonne fois pour toutes, la « paix des braves » entre tous les hommes de troupe qui s’étripaient sur le terrain, est également une exigence raisonnable pour affronter les défis de demain. Mais, encore convient-il de ne pas sombrer dans une sorte d’angélisme béat ou d’amalgame œcuménique, juste destinés à justifier ou conforter des enjeux politiques actuels… Aussi nobles fussent-ils!

A force de vouloir tout lisser pour ne « stigmatiser » personne, on prend le risque de brouiller l’image même des combattants de 14-18 et d’oublier pudiquement de nommer l’ennemi d’alors. Et, à travers lui, de dénoncer les idéologies perverses qui avaient armé son glaive…

J’appartiens à cette génération qui demeure fière de ses « poilus » et qui persiste à partager nombre de leurs idéaux. Le fait d’appartenir à la même Europe que la République Fédérale d’Allemagne, celle d’Adenauer, de Willy Brandt et d’Angela Merkel, et de s’en revendiquer sans complexe, en dépit des aléas de construction de l’Union, n’implique pas, même un siècle après, qu’on place sur le même plan la République Française de 1914 et l’empire allemand de Guillaume II.

De même, est-on en droit de s’émouvoir lorsque pour des motifs conjoncturels ou en raison d’évolutions démographiques de notre propre pays, on travestisse insidieusement les faits, pour coller à l’air du temps, en développant une conception « révisionniste » de la Grande Guerre, plus conforme aux standards mémoriels actuels. Lesquels mettent en priorité l’accent sur la repentance du passé colonial de la France, dont le procès ne peut plus guère être instruit qu’à charge à l’encontre de l’ensemble du peuple français.

Ainsi, contrairement aux évidences statistiques désormais vérifiables et accessibles, on finirait presque par voler la victoire aux « poilus » de métropole, pour l’attribuer, sans coup férir, au sacrifice – voire à l’immolation – des troupes coloniales du Maghreb,  de l’Afrique équatoriale, de l’Asie du Sud-Est et de l’Océanie!

S’il ne s’agit évidemment pas de nier la contribution du sang, imposée à ces pauvres soldats « du bout du monde » qui durent se battre sur les fronts européens, au nom d’enjeux qui leur étaient étrangers, il est inexact de prétendre qu’ils subirent un sort plus cruel que les combattants autochtones. Il est faux de dire qu’ils furent affectés de manière discriminatoire en première ligne, aux positions les plus meurtrières! Les chiffres parlent: sur près de 8 millions de jeunes hommes mobilisés en métropole, plus de 18% périrent durant les quatre ans du conflit, alors que les pertes dans les troupes coloniales (700.000 hommes), intervenues plus tardivement en première ligne, seraient de l’ordre de 12%. En attestent les interminables listes de noms qui figurent sur tous les monuments aux morts des villes et des villages de France.

En revanche, il est indéniable que la victoire finale n’aurait pu être acquise, sans le concours logistique et humain – et surtout massif à partir de 1917 – des troupes américaines, canadiennes, australiennes et néo-zélandaises. Jusqu’au printemps 1918, personne en effet ne pouvait pronostiquer à coup sûr l’effondrement de l’armée allemande et des empires centraux.

Au-delà de ces généralités que l’on doit à la vérité, ces données factuelles ne rendent évidemment aucunement compte de l’effroi que cette guerre dantesque finit par susciter dans la plupart des familles françaises, au fur et à mesure des années et du nombre croissant de disparus. Presque toutes furent endeuillées. Toutes connurent l’angoisse lorsque subitement la correspondance de « leur » soldat s’interrompait et que, quelques semaines plus tard, elles recevaient la visite d’un édile municipal, parfois accompagné du curé, venant leur annoncer par procuration du préfet ou des autorités militaires, la disparition au « champ d’honneur » de leur fils, de leur frère, de leur mari ou de leur père.

Quasiment personne, y compris dans les provinces les plus éloignées du front – comme l’Anjou, ma province natale – n’échappa en outre à la vision cauchemardesque de ces grands blessés de guerre, de ces « gueules cassées », qui, dès les premiers affrontements de l’été 1914, furent rapatriés en grand nombre vers « l’arrière » dans des hôpitaux militaires de fortune, où la population locale – notamment beaucoup de jeunes femmes – était appelée à prêter main-forte aux effectifs soignants et infirmiers débordés!

Au printemps 1918, en Anjou, le moral de la population oscillait – selon l’historien Alain Jacobzone – entre la frayeur face aux revers militaires des alliés confrontés à l’offensive de Ludendorff en Picardie et dans les Flandres, et l’espoir d’une fin prochaine, qui malgré tout, semblait se profiler.

Mais, là encore, en dépit de leur précision analytique et de leur pertinence, les recherches historiques ne savent pas rendre compte de cette souffrance indicible et intime de ceux ou de celles, qui furent victimes de la disparition d’êtres chers, foudroyés à l’aube de leur vie. Notamment dans les derniers mois de la guerre!

Sait-on si ce gouffre de solitude et de malheur, qui s’ouvrait sous les pas des parents des tués, fut un jour franchi, surmonté et même dépassé ou si, au contraire, ils ou elles s’y perdirent à jamais, n’offrant d’eux ou d’elles-mêmes, le restant de leur vie, qu’une apparence de quiétude – souvent de pure convenance – pour donner le change?

Sait-on si ils ou elles parvinrent un jour – ne serait-ce qu’un instant – à effacer les cicatrices de ces blessures existentielles qui en firent des handicapés du cœur, ou si au contraire, les stigmates de leurs secrètes fêlures s’imposèrent à eux jusqu’au terme de leur existence?

Imagine-t-on quels dérèglements ou traumatismes, ces massacres en série, sans justification d’âge et sans préavis de maladie, provoquèrent dans les familles des morts au « champ d’honneur » ? Bref, se remet-on un jour des dégâts occasionnés par la guerre dans sa bimbeloterie intime?

Rédigeant ces lignes, je m’aperçois que, mine de rien, c’est de ma grand-mère maternelle, Adrienne Venault (1894-1973) dont il est question. D’elle, qui, en un seul mois, de mars à avril 1918, vit disparaître sur le front entre Amiens et Montdidier, son frère, l’adjudant Albert Venault (1893-1918) et le jeune homme qu’elle aimait, le caporal Alexis Turbelier (1897-1918).

Adrienne et Alexis

Au cours de ce sinistre printemps 1918, le destin ou la fatalité, qui lui avaient fait entrevoir le meilleur de la vie, lui avaient finalement prodigué le pire. Comme si la terre s’était dérobée et que l’horizon précurseur d’un avenir radieux s’était définitivement rétréci. Sans revenir sur les circonstances de ces décès – que j’ai déjà très longuement évoquées ici  (voir références en fin d’article) – j’ai désormais la conviction avec le recul du temps et peut-être l’expérience, que je suis passé – comme tous ceux qui l’ont connue – à côté de la vérité profonde de celle que j’appelais affectueusement « Mémé ». J’aurais dû comprendre que les comportements d’Adrienne ne pouvaient plus être regardés à l’aune des critères ordinaires des gens du commun qui traversent la vie sans flirter avec la tragédie.

A ma décharge, elle fit certainement tout pour qu’il en soit ainsi, cultivant d’elle-même après le drame, une image de femme insensible et forte, qui se situait aux antipodes de celle de la jeune femme joyeuse, volontaire et délurée qu’elle était auparavant. La mort lui avait arraché ceux qu’elle aimait, l’obligeant pour survivre à troquer l’insupportable réalité en une fiction réparatrice inviolable. Pour la galerie, elle força le trait de la respectabilité ultramontaine dont probablement elle n’avait que faire!

En épousant en 1921, le frère de son ami disparu, elle ne visait sans doute d’autre but que d’accéder à un statut social de raison, préservant les apparences d’une femme mariée sans histoire, devenue une mère attentive et, bien plus tard, une grand-mère aimante. Parallèlement, elle s’offrait,  consciemment ou non, un espace de liberté en compagnie de ses fantômes bien-aimés, qui excluait le reste du monde.

Personne ne fut jamais admis à pénétrer dans ce référentiel imaginaire dans lequel elle évoluait sans contrainte, se livrant à un bonheur débridé et virtuel, auquel elle avait pourtant officiellement renoncé en privilégiant une vision presque janséniste du devoir! Personne ne saura jamais dire s’il lui est arrivé de s’écarter de cette ligne de conduite et de donner chair à ses rêves…

Seules deux photographies des héros disparus, qu’elle imposa en bonne place dans le petit appartement conjugal puis familial qu’elle occupa à Angers jusqu’à la fin des années soixante, témoignaient de son passé. Par leur présence incongrue, qui bravait l’infortuné mari, alibi d’une histoire incompréhensible, elles pouvaient laisser entendre qu’Adrienne n’avait rien oublié de ce passé antérieur, et que sa vie intérieure ne se limitait pas à la prière des morts aux offices de l’église paroissiale de la Madeleine, le dimanche….

A la fin de sa vie, sans me les faire lire, elle me montra cependant les lettres de ses chers disparus, qu’elle transportait précieusement avec elle depuis 1918! Il n’est pas impossible qu’elle continuait d’attendre d’improbables réponses à ses ultimes demandes ou une confirmation de serments éternels qui ne pouvaient plus être honorés…

C’est ainsi en tout cas, qu’elle s’organisa pour survivre, bon an mal an, à la cassure dramatique de 1918, qui la priva pour toujours de sa jeunesse insouciante. Ne jamais oublier et n’en parler jamais. Garder pour elle, ses sentiments en s’efforçant de faire respecter l’image d’une femme sévère, brutale, prude et un tantinet bigote, qu’elle s’était patiemment construite et qu’elle souhaitait livrer à son entourage comme unique trace d’elle-même … S’abstenir de partager ses secrets avec quiconque qui pervertirait sa relation avec ses martyrs.

Son rôle de composition était à ce point intégré et réussi, qu’il n’est pas impossible qu’elle s’égara elle-même dans les méandres de sa mélancolie, jusqu’à peut-être aimer sincèrement son mari, un authentique brave homme. A-t’elle en revanche réussi à se faire aimer? Oui, sans doute…

Pour ma part, je ne renie pas, l’affection qu’elle me porta! Mais je me dis aussi qu’étant de ses petits-fils, j’avais le privilège de n’avoir pas été témoin du passé, de l’attente mortelle d’une correspondance de guerre qui, un jour d’avril, rata pour toujours, son rendez-vous hebdomadaire… Cette attente insatisfaite de ce printemps 1918, la transforma irrémédiablement.

N’ayant jamais été parti prenante de ses inclinaisons ou de ses inclinations, tout en étant, malgré moi, une sorte de confident à titre posthume, il m’était donc permis d’imaginer sans fausse pudeur, la femme amoureuse de 1918, ainsi que sa déchirante détresse à l’automne de cette année-là, alors qu’elle portait le deuil et que le reste du monde fêtait bruyamment la victoire…

Forcément, je n’avais d’autre choix que l’empathie, la compassion et la compréhension…

Il manque juste une conclusion définitive à ce conte! Il fallait seulement qu’un siècle après, ces choses fussent écrites en mémoire des deux héros d’Adrienne…

                                                  Champ de bataille

 

 

Quelques-unes des références de ce blog, évoquant la mort tragique d’Albert Venault et d’Alexis Turbelier en 1918 et publiés sur ce blog:

  • Albert Venault (1893-1918), un frère aîné admiré et trop tôt disparu – billet du 26 novembre 2011;
  • Labours d’automne dans la Somme en 2011- Alexis Turbelier (1897-1918) – billet du 10 octobre 2011;
  • Alexis Turbelier (1897-1918), dans l’enfer de Verdun, avril-mai 1916″ – billet du 6 mai 2016 

 

 

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Je savais bien que les deux douilles d’obus en cuivre de la Guerre de 14-18, qui trônaient côte à côte sur la commode de ma grand-mère Adrienne Turbelier (1894-1973) à Angers dans les années soixante, recelaient leur part de mystère…Plus exactement, je me doutais qu’on ne m’avait peut-être pas tout dit à leur propos…

Après la disparition de celle à laquelle elles étaient en principe destinées – justement Adrienne – elles se retrouvèrent au cours des années 70, sur la tablette murale d’un radiateur de la cuisine de mes parents à Massy, juste en face d’une batterie de casseroles en cuivre étamé, propriété dans un passé lointain d’une légendaire « Tante Nini »…

Depuis quarante ans, les douilles siégeaient donc là, silencieuses mais partie prenante d’un décor dans lequel elles n’avaient a priori rien à faire, un peu comme des « soliflores » sans fleur ou des plumiers sans porte-plumes et sans plume!

Tout récemment, par la force des circonstances, les petits tubes cylindriques (9,5 cm de haut au collet) durent, une nouvelle fois, émigrer. Mais cette fois, vers mon bureau de retraité besogneux, où ils cohabitent désormais avec d’autres reliques de la Grande guerre, des photos de « nos » poilus, le livret militaire de tel grand-oncle  – Auguste Cailletreau (1892-1975) – ou encore,  la carte d’état major trouvée sur la dépouille de l’adjudant, Albert Venault (1893-1918), le frère d’Adrienne, tué lors de l’ultime offensive allemande dans la Somme.

Ainsi, depuis au moins 1920 ou 1921, ces deux douilles de même calibre sont devenues des éléments inséparables de la bimbeloterie familiale! Mais, elles n’ont pas, pour autant, livré tous leurs petits ou peut-être, grands secrets…

Ce qui est certain, c’est que ces douilles sont des éléments de cartouches d’obus de canons de 37 mm à tir rapide. Lesquels plus légers que les fameux canons de 75 de l’artillerie lourde, furent utilisés par tous les corps d’armée durant la guerre de 14-18, cette boucherie génocidaire dont le regretté et génial provocateur Georges Brassens disait la « préférer » à toute autre.

Il est vrai, « mon colon », que le poète est mort bien avant de connaitre les exploits barbares du vingt-et-unième siècle, qui n’ont rien à envier aux carnages du monde d’avant!

Montées sur des affûts en forme de trépied, ces armes plus offensives que défensives – qu’on appelait aussi des mitrailleuses – étaient facilement transportables. C’est la raison pour laquelle, elles furent largement mises à contribution par les unités d’infanterie française, à partir de 1916, pour les assauts vers les tranchées adverses. Leur maniement n’exigeant pas un long apprentissage, ni de longs calculs préalables de trajectoire, elles n’étaient pas réservées aux seuls artilleurs issus de Polytechnique.

Leurs obus – dont de nombreuses douilles circulent encore dans les brocantes dominicales et printanières – pouvaient néanmoins percer les blindages peu épais des positions ennemies, après que les « gros calibres » de l’artillerie basée à l’arrière eurent fragilisé les ouvrages les plus robustes et désorganisé les premières et secondes lignes ennemies…

Les hommes de troupe des régiments d’infanterie, comme mon grand-oncle, le caporal Alexis Turbelier (1897-1918) effectuaient régulièrement des stages pour se perfectionner à l’utilisation de ces canons. Ainsi qu’en atteste le cliché ci-dessous, où on le voit assis derrière la culasse en position de « pointeur » la main sur la roue de réglage d’azimut.

La mémoire familiale a conservé la trace de ces périodes de formation car Alexis en informait sa sœur Germaine. Dans ses lettres, il prétendait même se réjouir de ces phases d’instruction comme « servant  » de pièces d’artillerie. De fait, elles l’écartaient, durant quelques jours, des zones de combats proprement dites… Pour lui comme pour la plupart de soldats, cette bouffée d’oxygène était d’autant plus appréciée qu’il ne s’éloigna jamais longtemps de la région de Verdun ou du front de Picardie, entre le printemps 1916 et sa fin tragique au printemps 1918 dans la Somme…

Ces « trêves » formatrices constituaient donc des moments de détente, non hypothéquées par l’omniprésence de la mort imminente. Hors des heures d’instruction, il en profitait donc pour se faire tirer le portrait avec ses potes, ou pour rédiger tranquillement sa correspondance. Mais aussi pour récupérer des douilles en cuivre, qui, une fois les exercices réalisés pouvaient s’apparenter à de beaux objets et se muer en honorables cadeaux pour les planqués de l’arrière, et d’abord pour les petites minettes auxquelles ils rêvaient sous la mitraille. Le poilu en manque d’affection les agrémentait du prénom de l’élue de son cœur ! C’est ainsi qu’un objet initialement destiné à tuer se muait comme par magie en médiateur nostalgique de sentiments amoureux contrariés par la tourmente. Cependant, tous les poilus ne possédaient pas le même talent de graveur… Tous ne parvenaient pas à réaliser leur oeuvre au cours des stages de mitrailleurs … Une fois revenus dans les boyaux de première ligne, ils l’achevaient comme ils pouvaient dans les casemates ou les abris de fortune des tranchées, pour tromper l’attente entre deux attaques. Et pour oublier l’horreur du quotidien.

Dans ces conditions, il était raisonnable de penser que ces « deux douilles de la famille Turbelier » – exhumées d’outre-tombe – aient été récupérées par Alexis au cours de ces pauses réparatrices . Cette hypothèse semblait d’ailleurs confortée par sa correspondance à sa sœur, dans laquelle il évoqua pudiquement et à plusieurs reprises en 1917 son « béguin » naissant pour Adrienne. Les lettres qu’il lui adressait ne nous sont malheureusement pas parvenues.

Mais ce scénario « romantique et inspiré » était toutefois contredit par une tenace tradition familiale, qui postulait au contraire que c’était à son frère cadet Louis Turbelier (1899-1951) que l’on devait ces fameuses douilles, et que c’est lui qui avait gravé le prénom d’Adrienne sur l’une d’elles, au milieu d’un bouquet de tendres « pensées » !

Cette histoire que j’ai longtemps cru « arrangée » avait le mérite de rendre au père de famille que devint Louis, un honneur que personne d’ailleurs ne lui contestait ouvertement! Elle était, en tout cas, la plus familialement correcte, et la plus édifiante aussi. En effet, à la différence de son frère aîné, disparu, Louis avait survécu à la guerre et avait épousé Adrienne en 1921… Ce que d’aucuns auraient pu, par malveillance, lui reprocher en l’accusant implicitement d’avoir un peu pris la place de l’autre.

Pour autant, cette pieuse tradition orale, relayée par les enfants d’Adrienne et de Louis, constituait-elle la seule vérité? N’aurait-t’elle eu au fond pour seule finalité que d’assurer l’équilibre et la paix de la famille durant toute la suite du siècle?

Alexis étant mort au combat, l’aurait-on ressuscité en en faisant un rival malheureux et posthume de son frère?

Le temps s’est écoulé depuis lors, et a fait son oeuvre…Tout enjeu est désormais vain! Plus personne n’a de motif pour se dresser sur ses ergots!

Aussi, n’est-il plus illégitime ou sacrilège de se poser la question de savoir si ces douilles peuvent encore parler? Et si oui, qu’ont-elles à nous dire qui aurait pu, autrefois, froisser quiconque?

Sur le cul de chaque douille, autour de l’amorce, figure son identification. Sous forme codée, y sont indiqués le calibre de la munition, son modèle ainsi que la date de fabrication de l’obus et l’atelier qui l’a produite.

Douille 1 – dont la surface cylindrique comporte le prénom Adrienne 

Douille 2 – sans gravure sur les génératrices du cylindre 

Les mentions figurant sur la douille 1 – celle qui comporte le prénom d’Adrienne sur le cylindre – précisent qu’il s’agit d’un obus de 37 mm du modèle 1885, provenant des ateliers du Parc d’Artillerie De Paris (PDPs). Et qu’elle appartient au lot 386 usiné au premier trimestre 1918.

Celles de la douille 2 (sans ornement sur la surface cylindrique) présentent les même caractéristiques, à ceci près, qu’il s’agit du lot 101 fabriqué au deuxième trimestre 1916.

Toutes deux comportent la petite flamme de l’infanterie.

Qu’en conclure?

Tout d’abord que la tradition familiale ne mentait pas en ce qui concerne la douille « décorée » (1) : c’est bien Louis l’auteur des gravures à l’intention d’Adrienne Turbelier née Venault… En effet, la cartouche correspondante, sortie des ateliers d’artillerie au printemps 1918, ne pouvait pas matériellement – compte tenu des délais d’acheminement des munitions sur le front – se retrouver entre les mains d’Alexis Turbelier, foudroyé par un obus à Ainval près de Montdidier le 16 avril 1918!

En revanche, cette chronologie est tout-à-fait compatible avec l’incorporation de Louis dans l’armée à partir d’avril 1918. En outre, sa profession de ferblantier le prédisposait plus que son frère, employé de banque et musicien amateur, à travailler le métal au ciseau et à la pointe dure!

Pour la seconde douille, le scénario est sensiblement différent: tournée en 1916 dans les ateliers d’armement, il est probable que la paternité de sa récupération soit imputable à Alexis. Louis à l’époque était encore trop jeune pour être mobilisé et les armes de 1916 n’étaient plus sur le terrain en 1918… Sans doute peu doué pour le travail à l’établi, Alexis aurait très bien pu se contenter de l’offrir à Adrienne avec une rose, comme témoignage de son amour tout neuf !

Cette double origine expliquerait qu’Adrienne n’ait jamais voulu dissocier les deux douilles: l’une attestant discrètement d’une première passion brisée par la guerre, l’autre de sa fidélité à celui qui devint son mari et le père de ses enfants! Bon prince, Louis, en souvenir de son frère, aurait toléré ce compromis esthétiquement en sa faveur…

Point n’est besoin comme dans la fable de La Fontaine de désigner qui, dans cette histoire, est le loup, qui est l’agneau!

 » Si ce n’est toi, c’est donc ton frère :
Je n’en ai point. C’est donc quelqu’un des tiens … »

Sur mon étagère, je respecte la tradition: les douilles sont placées côte à côte!

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C’est ce qu’écrivait le jeune caporal Alexis Turbelier (1897-1918) à sa sœur Germaine dans une correspondance datée du 19 ou du 20 décembre 1916.

Malgré les difficultés dans les zones de guerre, il lui annonçait avoir été chargé d’organiser un réveillon de Noël « épatant » pour les caporaux de son bataillon… Toutes les conditions semblaient réunies, à commencer par la « permission de nuit » accordée par le lieutenant. On pouvait en outre raisonnablement espérer qu’au jour-dit, son régiment, le 135ième régiment d’infanterie d’Angers, ne serait pas engagé dans des combats en première ligne ! Enfin, la collecte pour financer le projet, à laquelle il avait procédé comme trésorier du petit groupe de caporaux, avait permis de recueillir entre cent et cent-vingt francs. Une somme qu’il jugeait honorable pour faire la fête entre camarades autour d’un plantureux repas.

Depuis plusieurs semaines, le régiment durement mis à contribution au début de la guerre, bénéficiait d’une accalmie relative et soufflait un peu. Par conséquent, le moral s’améliorait au sein de la troupe. En cantonnement dans diverses communes de la Somme au sud-ouest d’Amiens, assez loin du front pour ne pas être perturbé par les tirs de l’artillerie ennemie ou les attaques aériennes, le régiment n’avait d’ailleurs subi aucune perte humaine depuis plus d’un mois.

S’il n’avait pas fait si froid et humide en ce début d’hiver, et si les soldats n’avaient pas été soumis aux insipides exercices quotidiens, dont le programme, du réveil jusqu’à l’appel du soir, venait d’être renforcé par une instruction du commandant du régiment, le lieutenant-colonel Ricloux, les « gars » du 135ième se seraient volontiers mis à espérer en des lendemains plus réjouissants. A supposer néanmoins que cet emploi du temps « surchargé » destiné à tuer toute velléité de rêverie, leur en laisse le loisir…

Mais pour l’heure c’est à la préparation de Noël 1916 et du Jour de l’an qu’Alexis s’affairait! Essentiellement par la pensée et par l’écriture. Mais quand même! Tout portait à croire que les fêtes de cette fin d’année 1916, à la différence de l’année précédente où l’on comptait les morts, se présentaient sous les meilleurs auspices. Pour peu, Alexis en aurait oublié la guerre qui, devenue de position, s’éternisait dans la souffrance et dans l’ennui. Pour peu, il aurait fait l’impasse sur l’éloignement des siens… Il ne se révoltait même plus à l’idée que pour la deuxième année consécutive, il serait absent du réveillon familial après la messe de minuit à l’église de la Madeleine…

Pas sûr d’ailleurs, qu’il pourra assister ici à une messe du minuit et chanter comme autrefois « Minuit, Chrétiens » à la cantonade…Pas sûr que ses copains aient d’ailleurs le cœur à fêter le « Divin Enfant » sur un autel improvisé, protégé de la pluie incessante par des bâches de Bessonneau!  D’ailleurs, parmi les conscrits confrontés à l’enfer, beaucoup doutent de la bonté divine. Sans compter les carriers de Trélazé ou les « rouges » de la rue de la Juiverie, qui n’apprécient guère la présence d’aumôniers militaires. Ils ne la tolèrent que lorsque ces prêtres, au coude à coude dans les tranchées, apaisent moralement leurs camarades agonisant en leur donnant les ultimes sacrements!

Malgré tout, malgré ces images horribles de compagnons désarticulés par les obus, Alexis apparaît optimiste en cette fin d’année 1916, presque enjoué et il profite d’être de « garde », donc sans occupation définie, pour répondre à sa sœur qui lui avait donné des nouvelles de la famille, quelques jours auparavant…

En dépit des circonstances, il se dit en forme et entend que sa sœur le sache, non seulement pour rassurer les parents, mais parce qu’il est convaincu que cette confiance en lui-même le protège. Engagé depuis un an et caporal depuis deux mois, Alexis veut faire les choses en grand pour Noël, comme en temps de paix, comme si une trêve des armes, à la suite de celle des confiseurs,avait été miraculeusement décrétée. Il veut croire que Noël incarne la paix, comme on le lui avait  appris autrefois.

Il sait, cependant, que cet état de grâce dans lequel il se complaît présentement , ne peut être qu’une parenthèse, tant que l’ennemi n’aura pas été bouté hors de France. Il sait que le danger de mourir demeure et que les « boches » ne sont jamais bien loin. S’y étant affronté dans les tranchées de première ligne, lors des assauts, il ne parvient sans doute pas à les humaniser, même s’il mesure probablement que leur souffrance est la même que celle de ses potes lorsqu’ils agonisent entre les boyaux… L’Allemand, c’est forcement la référence négative absolue. L’Allemand, par nature, a toujours tout faux, à ses yeux !

Ainsi, Alexis croit bon de préciser à sa frangine, qu’au menu du réveillon, il n’y aura pas de « pain KK » ! Étrange précision, car jamais, les soldats français n’ont mangé de pain KK. Jamais les roulantes de l‘armée de la République n’en ont distribué sur les zones de combat. Étrange précision qu’Alexis s’oblige à donner pour démontrer, par contraste, l’excellence des mets qui seront servis au repas des caporaux, dont il a la responsabilité.

Le pain KK est en effet le pain – de substitution – de l’armée allemande, à base de pomme de terre. Littéralement, c’est un « pain de guerre à la patate » : KartoffelKriegsBrot » ! Un pain réputé infâme dans le camp français.

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Dans l’enthousiasme, l’esprit de notre poilu bat la campagne un peu comme celui de la « Perrette » de la fable de La Fontaine. Alexis s’étourdit de ses illusions et perd presque pied avec la terrible réalité. Rien qu’à écrire ce qu’il envisage de mettre au menu, on pressent qu’il se délecte. Manifestement, il salive à l’idée d’annoncer à sa sœur avec un soupçon de provocation enfantine, qu’il va dénicher « une ou deux oies », ou à défaut des poulets. Ainsi que des huîtres – en provenance probable des bassins ostréicoles proches de Manche ou de Baie de Somme. Il espère en faire venir « deux-cents ». Un nombre significatif de bourriches! Dieu sait comment, dans une région en partie dévastée dont la plupart des axes de circulation sont réservés à l’armée!

Et puis, il y aura aussi « de la salade à volonté, du pinard, des vins fins, du jus, et de la « gnaule » de mirabelle et des cigares »… Pourquoi des mirabelles? Et pas des poires « doyenné du Comice!

Manquent juste que les filles !

Seule petite restriction à ce programme alléchant : sa possible remise en cause si, par malheur, son unité était appelée dans les tranchées…Comme pour conjurer le sort, il écrit : « J’en profite pendant que j’y suis, car quand je serai dans les tranchées, je ne pourrai plus guère m’amuser ».

Dans la réalité, on ignore si ces festivités, pourtant bienvenues pour juguler durant quelques heures l’omniprésence de la mort, se sont effectivement déroulées comme prévu. Si tout simplement, elles ont eu lieu! C’est peu probable…

En effet, par le journal du régiment – mis en ligne sur le site « Mémoire des Hommes » – on apprend qu’à la date du 23 décembre 1916 le colonel de son régiment a reçu des « ordres de mouvement et de relève » pour le 25 décembre et qu’il en a informé ses officiers au cours d’une réunion à 15h30. Dans la nuit du 25 au 26 décembre, à l’heure des agapes et des prières de la Nativité, le régiment devra relever en première ligne le 32ième régiment d’infanterie dans le sous-secteur de Bois-l’Abbé du côté de Bouchavesnes dans la Somme.

Dans le rapport de la journée du 25 décembre 1916 – il est indiqué que la « relève a été assez pénible en raison du terrain détrempé par la pluie et du mauvais état des boyaux de communication très boueux.».
De surcroît, le régiment essuie d’emblée les tirs de l’artillerie allemande. Dans les jours qui suivent, les combats s’intensifient et le régiment déplore se premiers blessés et tués depuis un mois…

Au 31 décembre, le journal note que l’ennemi est de plus en plus pressant, que la boue et l’humidité ambiante s’infiltrent partout. « Les hommes n’ont plus le moindre coin de sec à leur disposition ». « Deux patrouilles ont été faites devant notre front avec mission de rechercher nos disparus de la veille » C’est de nouveau la guerre, dans tout sa férocité…

Carte de Noël 1916 d'Alexis (Mémoire des hommes)

Carte de Noël 1916 d’Alexis (Mémoire des hommes)

On peut douter que dans ces conditions, le projet festif d’Alexis ait peu connaitre le moindre début de réalisation…

Le 9 janvier 1917, écrivant de nouveau à sa sœur, il n’y fera même plus allusion. Et se limitera – censure oblige – à décrire les effroyables conditions météo qu’il subissait « Aujourd’hui nous avons de la neige depuis 4 ou 5 jours. Nous n’avons même que de ça, c’est dégoûtant. »

Alexis sera tué sur le front de la Somme au printemps 1918. C’était mon grand oncle.

(Voir à son sujet mon article « Labours d’automne dans la Somme -10 octobre 2011 – Lettres du front mis en ligne dans ce blog).

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