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Posts Tagged ‘Adrienne Turbelier’

A Angers, il y a exactement quatre-vingt-quatorze ans – le 31 mars 1923 – Adrienne Venault (1894-1973) mettait au monde son premier enfant, né de son union avec Louis Turbelier (1899-1951). L’accouchement eut lieu à leur domicile au premier étage d’un modeste « deux-pièces » sans confort, situé au 20 rue Desmazières.

Y assistaient une sage-femme du quartier, et probablement la future grand-mère Clémence Fradin (1861-1931) veuve Venault qui, habitait avec le couple depuis leur mariage en 1921.

Ce jour-là, la presse locale rapporte que la Loire et la Maine étaient en crues, sous l’effet des giboulées de mars!

20 rue Desmazières – photo JLP années 70

L’enfant, une petite fille, fut déclaré(e) à la mairie d’Angers deux jours plus tard, sous le nom d’Adrienne, Marie-Louise, Joséphine Turbelier... Pourquoi deux prénoms sur trois se référant à la légende napoléonienne? Nul ne sait!

En tout cas, conformément à l’usage – et peut-être une circulaire administrative – Le Petit Courrier, le quotidien républicain de l’Anjou à l’époque – fit mention de cette naissance dans son encart consacré à l’état-civil, le mercredi 3 avril 1923… Ce jour-là, les annonces cohabitaient sur la même page que les programmes des cinémas.

Ainsi on prenait connaissance d’un seul coup d’œil, des variations heureuses ou malheureuses de l’état-civil urbain et des nouveautés cinématographiques diffusées au Cinéma Palace en centre ville. Dans les actualités Pathé, on pouvait ainsi noter un documentaire sur les obsèques de la grande actrice Sarah Bernhardt, décédée quelques jours auparavant à Paris…

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L’enfant avec un nœud dans les cheveux, qui, sur le cliché de 1924 ci-dessous, snobe le photographe dans les bras de sa mère, juste devant son père coiffé comme Marcel Proust, c’est la petite Adrienne. Une fois grande et devenue amoureuse, elle devint mère. Disons-le clairement: la mienne et celle de mes sœurs!

Aujourd’hui, elle poursuit, bon œil mais moins bon pied, son dialogue avec le monde: un parcours sans faute sur notre étrange planète bleue, entourée d’un nombre désormais presque incalculable d’arrière-petits-enfants ! Et pour longtemps encore…

Bon anniversaire maman...

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Le 4 décembre 2016, au petit matin, naissait dans une maternité d’Antony, une petite fille que ses parents prénommèrent Emma.

A ce jour, elle est la dernière-née des nombreux arrière-petits enfants de mes parents Maurice Pasquier et Adrienne Turbelier…Du coup, il se trouve que je suis un peu « de famille » avec ce petit bout de chou qui inaugure – avec brio – la saga du temps qui passe ! Comme cette relation est commutative, on peut penser qu’il en est pareillement pour elle, à une différence près tout de même: elle ouvre à peine les yeux, alors qu’en ce qui me concerne, ça fait un sacré bail que j’ai branché le compteur en m’éraflant les genoux sur les branches de notre arbre généalogique commun!

Emma !

Evidemment pour les amoureux des belles lettres et de Flaubert en particulier, ce prénom évoque immédiatement Madame Bovary, mais il n’est pas certain que cet illustre parrainage soit la meilleure aubaine pour une nouvelle née qui ne demande rien d’autre que de l’amour!

Et, à tout prendre, si l’on cherche absolument une bonne fée pour se pencher sur le berceau du bébé, Emma Woodhouse, l’héroïne de la romancière anglaise Jane Austen (1775-1817) est une bonne candidate.

Ecrit en 1815, « Emma » le roman de mœurs sous l’Angleterre de la Régence du futur roi Georges IV -dont elle est le personnage central, met en scène une jeune femme « belle, intelligente, et riche, avec une demeure confortable et une heureuse nature »…

emma
D’autres « Emma » peuplent l’histoire de la littérature et du monde, dont Emma de Gurk (980-1045) – Sainte Emma – patronne tutélaire de Klagenfurt et fondatrice forcenée de monastères en Autriche, en Carinthie particulièrement… A quelques cinquante kilomètres – à vol d’oiseau – de l’autre côté de la montagne du Frioul-Vénétie, berceau italien de nombreux aïeux maternels de la petite « scorpionne » néo-antonienne!

Le plus singulier, et c’est probablement là que le recours à une autre définition de l’espace et du temps, ainsi qu’à une géométrie non euclidienne, s’avère sans doute nécessaire, c’est qu’au jour de l’annonce de la naissance – ce dimanche matin du 4 décembre 2016 – la presse mondiale relayait l’anniversaire de l’actuelle doyenne de l’humanité : Emma Morano qui venait de fêter – le 29 novembre 2016 – son 117 ième anniversaire dans la province du Piémont en Italie…

emma-morano

Son secret ?

Elle l’a révélé aux journalistes : « Je mange deux œufs par jour – crus ou en omelette – et c’est tout. Et aussi des biscuits… » Et du poulet au diner ! Pas beaucoup de légumes…Un conseil déséquilibré de toubib, qu’elle a suivi scrupuleusement depuis plus quatre-vingt-dix ans…et qui a marché !

On dit qu’elle est en pleine forme ! C’est tout ce qu’on souhaite pour les dix prochaines décennies à la petite fille d’Emilie et de Paul…, qui pour l’heure, doit plutôt téter.

Longue vie dans ces conditions à « Emma »…Et surtout, plein de réussites et de bonheur !

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C’était probablement le dernier dimanche d’août 1951 – le 26 – Adrienne et Maurice avaient décidé de s’offrir une excursion d’une journée en autocar dans les Côtes-du-Nord – devenues, depuis lors, Côtes d’Armor. Ils étaient partis d’Angers très tôt le matin, non sans avoir confié, la veille, leurs deux enfants de deux ans et six mois aux grands-parents maternels et paternels dans le quartier de la Madeleine…

Adolphe B. un cousin de Maurice qui possédait une voiture, s’était proposé pour les conduire dès l’aube, de leur domicile, avenue René-Gasnier sur la route d’Avrillé, au point de rendez-vous des bus près de la gare Saint-Laud…

Las! Cette journée, la première de réelles vacances depuis deux ans, et promise au plaisir de la découverte de la Bretagne septentrionale, fut quelque peu mouvementée. Les deux cents cinquante kilomètres à parcourir à travers le Haut-Anjou et la Bretagne, par des routes peu entretenues, parsemées de nids de poule et encore endommagées par les outrages de la dernière guerre, furent particulièrement pénibles pour Adrienne, victime de nausées. On dut même l’installer à l’avant du véhicule, juste derrière le chauffeur, prête à descendre si besoin était!

Enfin, au Cap Fréhel, peu avant midi, la récompense était au bout du chemin: les embruns salés et l’air iodé de la Manche tinrent leur promesse, incitant Adrienne requinquée à s’aventurer, après le pique-nique, sur les rochers tapissés d’algues brunes et vertes…Le temps au moins, qu’un photographe, Maurice ou un autre – nul ne s’en souvient aujourd’hui – prenne le cliché de rigueur! Comme dans un studio, les cheveux et les plis de la robe savamment ondulés, indiquaient la direction du vent…

Adrienne sur les rochers

Adrienne sur les rochers

Le retour de nuit se déroula sans encombre…Cette journée en demi-teinte fut finalement occultée, car elle fut, ultérieurement brouillée par d’autres événements presque synchrones, qui en relativisèrent le souvenir.

Jusqu’à peu, la photo fut même oubliée dans un tiroir, au milieu d’autres plus récentes, et jamais elle ne figura dans les albums de famille… Pourtant, en dépit d’une qualité technique moyenne, elle est singulière à divers titres. A y regarder de près, la jeune femme de vingt-huit ans, qui apparaît songeuse, le regard presque soucieux en direction du large, présente un léger embonpoint au niveau de la ceinture!

Elle est en effet enceinte de deux mois et demi ! Et, le 21 mars 1952, elle accouchera de son troisième enfant, ma sœur Louisette (1952-2010)… L’intérêt de cet instantané est donc double: il atteste du premier voyage au bord de la mer – en l’occurrence intra-utero – de ma sœur, et c’est en outre le seul, à ma connaissance, qui représente ma mère enceinte… En ce temps-là, pour des motifs qu’il conviendrait d’élucider, il n’était pas d’usage de photographier les jeunes femmes « en état de grossesse », alors que je possède des dizaines de clichés numériques de mes filles aux différents stades de leurs grossesses respectives…Et deux seulement de mon épouse!

Dans la quinzaine qui suivit ce très court intermède estival sur ces côtes sauvages, au relief tourmenté et envoûtant, le père d’Adrienne, Louis Turbelier (1899-1951), décéda, foudroyé par un infarctus à cinquante-deux ans! L’ombre portée sur le visage d’Adrienne, debout face à l’océan, au milieu des nappes de varech, était-elle prémonitoire de ce qu’il adviendra quelques jours plus tard?

Heureusement, six mois après, Louisette fera revivre Louis. C’est de cette naissance, dont Adrienne, aujourd’hui nonagénaire, se remémore en priorité!

 

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A quinze jours près, Adrienne Turbelier aurait eu juste vingt et un ans, lorsque le Général de Gaulle déclara le 18 mars 1944 à Alger devant l’Assemblée consultative que « le régime nouveau (devait) comporter une représentation élue par tous les hommes et toutes les femmes de chez nous ».

Elle n’était d’ailleurs pas encore tout-à-fait majeure, lorsque ladite Assemblée – constituante pour la circonstance – instaura le vote des femmes à la suite du dépôt d’un amendement de Fernand Grenier (1901-1992), militant communiste, résistant et représentant du PCF auprès du chef de la France Libre. C’était le 24 mars 1944 et elle était née le 31 mars 1923 à Angers. Les trois-quarts des représentants des mouvements de résistance, des partis républicains d’avant-guerre et des territoires français en guerre, présents dans l’Assemblée, se prononcèrent pour ce droit ouvert aux femmes de voter comme les hommes et d’être éligibles. Choix révolutionnaire que le Général de Gaulle confirma par ordonnance du 21 avril 1944, portant organisation des pouvoirs publics après la Libération. Son article 17 stipulait que désormais « les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ».

Adrienne l’a-t-elle su immédiatement ? Il est probable que non, car c’était plus d’un mois avant le débarquement allié en Normandie, et la ville d’Angers vivait encore pour quelques mois sous le joug implacable de l’occupation nazie. La presse totalement muselée ne laissait évidemment transpirer aucune nouvelle, autre que celles sévèrement censurées par la Kommandantur.

Le « Petit Courrier », journal d’Angers depuis cinquante ans, n’était plus que le relais efficace du régime collaborationniste de Vichy, et n’informait les Angevins que des nouvelles relatives aux « chiens écrasés » et aux concours de boules de fort. Etant entendu que, parfois, il lui arrivait de confondre les chiens écrasés, les juifs raflés et les résistants martyrisés. Ainsi, pour les journées des 22 et 23 avril 1944, lendemains de la reconnaissance historique de la pleine citoyenneté des femmes françaises, le journal – totalement disqualifié et déshonoré depuis quatre ans – consacrait les gros titres de sa « Une » à « la protestation du Maréchal Pétain (et de Pierre Laval) contre les cruels bombardements anglo-saxons » tandis qu’il commentait avec gourmandise « la progression des forces germano-hongroise entre les Carpates et le Dniestr » et qu’il saluait les exploits de la Luftwaffe contre un convoi anglo-américain en Méditerranée au large d’Alger ! Il signalait aussi l’anniversaire du Führer

Le Petit Courrier du 22 avril 1944 - AD 49

Le Petit Courrier du 22 avril 1944 – AD 49

En fait, les informations de la France Libre ne transitaient guère que par l’émission « Les Français parlent aux Français » de la BBC, dont l’écoute était formellement interdite, sous peine de représailles de la Gestapo ou de ses supplétifs pétainistes. De toute manière, les Turbelier de la rue Desmazière auraient-ils voulu braver les interdits d’écoute au péril de leur liberté, qu’ils ne l’auraient pas pu, car ils ne possédaient pas de récepteur radio. Seul Louis (1899-1951), le père d’Adrienne, gardien de la paix municipal écoutait régulièrement Radio-Londres, en compagnie de collègues « sûrs », les soirs de permanence dans les caves du commissariat de police du 4ième arrondissement.

Dans ces conditions, on voit mal comment Adrienne, ainsi que sa mère, ses tantes ou ses collègues de travail chez Joudon, place du Ralliement, auraient pu avoir connaissance « en live » de cette information qui les concernait et répondait à une revendication exprimée de longue date par les féministes au nom de l’égalité des droits entre les sexes. En ce temps-là, on n’osait pas le mot encore le mot « parité » !

Les femmes de la génération d’Adrienne, qui avaient entre vingt et vingt-cinq ans à la fin de la guerre, n’eurent très majoritairement connaissance de cette nouvelle que tardivement par rapport à l’instant de son adoption. Au plus tôt, vers la fin de l’année 1944, après la Libération d’Angers et le rétablissement de la légalité républicaine. Leur souvenir le plus marquant à cet égard demeure leur premier vote effectif au printemps 1945 pour les premières élections municipales d’après-guerre… mais ce souvenir, bien que n’étant pas parfaitement synchronisé avec la date de cette réforme essentielle, demeure vivace, comme celui d’une conquête qui n’appartient qu’à elles. Un jalon dans l’émancipation des femmes, qui jusqu’alors n’étaient que des épouses et des mères !

Soixante-dix ans après, Adrienne, devenue nonagénaire, grand-mère et arrière-grand-mère d’une nombreuse descendance continue de considérer le suffrage universel, comme un droit fondamental, imprescriptible et sacré. La pierre angulaire de la démocratie, sa clé de voûte en quelque sorte. C’est la raison pour laquelle elle voue au droit de vote, un attachement d’autant plus fort, qu’il symbolise la conquête d’une liberté fondamentale, celle d’être en capacité de donner dans l’isoloir, son point de vue, sur la marche du monde sans subir de pression externe.

Ainsi, aujourd’hui, alors que l’âge ne lui permet plus de se rendre elle-même, au bureau de vote, sa détermination demeure sans faille pour faire établir une procuration, en dépit de l’inertie ou la mauvaise grâce manifeste – pour ne pas dire plus – des préposés administratifs chargés de cette procédure, du commissariat de la police de son quartier en région parisienne ! Cette inaction la révolte à un point qu’on ne soupçonnerait pas et qui contraste avec la désinvolture des citoyens défaillants de plus en plus nombreux qui se détournent de leur devoir électoral en s’abstenant massivement.

Elle, elle y croit toujours au suffrage universel! Avec le même enthousiasme qu’en 1944 ou 1945. Et, elle ne répugne pas à faire la morale « républicaine » à ses proches, si d’aventure certains d’entre eux se laissaient aller à des instincts piscicoles, le jour des élections ! Elle appartient à cette génération forgée par la guerre – issue de la guerre – et mère du baby-boom. Cette génération qui a pensé et pense encore avec une touchante ingénuité, qu’après avoir vécu le pire durant sa jeunesse, elle a pour mission de construire un monde plus juste, fondé sur le progrès du genre humain, transcendé par la science, la culture…et l’action politique. Et légitimé par le suffrage universel!

Boulevard Foch 1945

Boulevard Foch 1945

La première fois qu’elle déposa son bulletin dans l’urne, ce fut le 29 avril 1945, à l’occasion du premier tour des élections municipales d’Angers. Le bureau de vote dont elle dépendait, se trouvait dans une école primaire de la rue Saint Léonard, au coin de la rue Jean Jaurès et à proximité du parvis de la massive église paroissiale en pierres d’ardoise et au dôme d’inspiration byzantine de ce quartier d’anciennes carrières schisteuses. Presque en face de l’atelier de réparation et de vente de vélos, disparu depuis longtemps, d’un ancien coureur  cycliste.

Ce jour reste gravé dans sa mémoire pour un autre motif aussi : mon père qu’elle ne connaissait que depuis quelques mois, l’accompagna jusqu’au bureau de vote. La température qui avait été caniculaire au début du mois d’avril, était en baisse. Et c’est donc par une matinée relativement fraîche mais avec un ciel dégagé, qu’ils partirent, bras dessus, bras dessous, du quartier de la Madeleine où ils s’étaient donnés rendez-vous, jusqu’au haut de la rue Saint-Léonard vers les « vieilles carrières »…

L’ambiance des rues était un peu retombée depuis la Libération d’Angers, dix mois plus tôt, mais l’optimisme était encore de mise en dépit des privations qui persistaient et des difficultés de ravitaillement ; les cartes d’alimentation étaient  toujours d’actualité et elles le demeureront encore plusieurs années. Au moins jusqu’en 1949.

En outre, la guerre n’était pas totalement terminée. Le lendemain du premier tour – le 30 avril 1945 – Hitler se suicidera dans son bunker à Berlin, mais il faudra patienter une huitaine pour que le 8 mai 1945, l’Allemagne capitule sans condition. Néanmoins, tous les angevins – comme une majorité des français – envisageaient l’avenir avec confiance. La preuve: leurs querelles politiques partisanes reprirent comme avant-guerre : comme autrefois, mais avec de nouveaux thèmes liés à l’actualité. Ainsi, la campagne électorale avait été très vivante, voire fortement animée dès le mois de mars 1945. On se querellait par exemple, pour définir les modalités de vote des militaires et des prisonniers qui n’étaient pas tous rentrés au bercail. Au premier tour, six listes se disputèrent la mairie, de telle sorte qu’à l’issue du vote du 29 avril 1945, aucun siège ne sera pourvu.

Pour l’heure, Adrienne, encore peu politisée bien que militante de la JOC,  accomplissait pour la première fois son devoir de citoyenne, et selon son témoignage, avec une certaine jubilation. Ce fut d’ailleurs le cas d’une grande majorité des douze millions d’électrices à travers la France.

Dans sa propre famille, la plupart des femmes se rendirent dans les bureaux électoraux, en particulier sa mère, Adrienne Venault épouse Turbelier (1894-1973), mais aussi sa grande-tante, Louise Durau (1869-1954), ses tantes Augustine Turbelier (1892-1968), Juliette Turbelier épouse Boussemart (1894-1966), Germaine Turbelier épouse Gallard (1896- 1990), Marie Turbelier (1901-1987), Marie Venault veuve Marin (1881-1954). Sa cousine Marie-Louise Marin.

Toutes découvriront pour l’occasion les procédures du code électoral dans l’école publique de leur quartier. Qui  à Saint-Léonard, qui à la Madeleine, à Saint-Laud ou dans le faubourg Saint-Michel…

Sa future belle-mère Marguerite Cailletreau (1897-1986) épouse Pasquier ira voter ainsi que sa fille Renée épouse Pilet dans l’école communale de la rue de la Madeleine…et probablement aussi Eliane l’épouse de Marcel Pasquier, junior…

Je les cite toutes ou presque pour montrer l’ampleur de cet engouement féminin lors de ce premier scrutin au suffrage universel. Je les cite aussi pour signifier qu’il n’y eut pas que les figures de proue du féminisme militant ou les grandes personnalités de la résistance ou de l’intelligentsia française, qui se mobilisèrent, comme Jeanne Boitel, Marie Dubas, Irène Joliot-Curie, Gilberte Brossolette ou encore Geneviève de Gaulle, Germaine Tillon et Lucie Aubrac. La plupart des femmes se sentirent concernées.

Aujourd’hui, on éprouve des difficultés à concevoir cette exaltation républicaine d’antan, parce que  les pouvoirs actuellement « en responsabilité »  et en place depuis des lustres ont fini par décourager les citoyens les plus motivés de se rendre aux urnes, à force d’échecs, de mensonges et de reniements. Les pseudo-professionnels de la politique, presque tous issus de la haute technocratie et de l’énarchie ont réussi « l’exploit  » de dénaturer gravement la notion d’intérêt général et de rendre la démocratie illisible! Au point que les seules alternatives dans lesquelles la population désabusée se réfugie sont l’abstention massive ou la dérive mortifère vers le populisme.

Au second tour qui se déroula le dimanche 13 mai 1945 par un froid inhabituel pour la saison puisqu’il neigeait dans une grande partie du pays, les partis de gauche formèrent à Angers une liste unique « d’union démocratique et antifasciste » conduite (symboliquement) par un résistant républicain, ancien conseiller municipal, Louis Imbach (1881-1945) qui, en fait, était déjà mort dans des conditions épouvantables dans le camp de concentration de Mauthausen.

Personne ne le savait. Cette liste de large union à gauche rallia la majorité des suffrages face à la liste apolitique « républicaine d’union et d’action municipale ». Le 18 mai 1945, Auguste Allonneau (1895-1963), ancien professeur de mathématiques au Lycée David d’Angers et socialiste, fut élu maire avec un premier adjoint communiste. Il le resta jusqu’en 1947…

Cette première élection démocratique d’après-guerre marqua le début de l’engagement citoyen de ma mère et aussi de ses fortes convictions républicaines à gauche… Convictions qui la motivent  toujours soixante-dix ans plus tard !

Mes propres opinions sont plus contrastées: il y eut tant de trahisons depuis deux ou trois décennies de part et d’autre de l’échiquier politique, qu’on ne peut guère se réclamer que de « valeurs » dont on ne sait plus trop dans quelle formation politique elles s’incarnent…

Quoiqu’il en soit dans la mémoire de ma mère, résonnent toujours comme une victoire, les mots des présidents de bureau de vote, debout devant l’urne ouverte puis refermée après le passage de l’enveloppe :

« Adrienne Turbelier épouse Pasquier peut voter ! » … «  A voté »

 

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1945 Photo MP

1945 Photo MP

Ce cliché n’a pas été pris sur le lac du Bourget  au début du 19ième siècle mais sur une rivière d’Anjou, il y a à peine soixante-dix ans. La jeune femme sur la barque ne s’appelait pas Elvire, elle n’était pas napolitaine et le photographe ne se prénommait pas Alphonse…

Et pourtant, la douce mélancolie qu’inspire cet instantané sépia d’un passé révolu évoque irrésistiblement quelques vers parmi les plus célèbres d’un de nos plus fameux poètes romantiques.

« Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours …:
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !… »

Vaste et ambitieux programme. Comme s’il était possible de retarder la fuite de ce temps qui efface et érode tout!  D’interrompre – ne serait-ce que quelques instants – sa course folle du passé vers l’avenir! Ce serait pourtant si bien – pensons-nous – de prolonger de quelques heures seulement une jeunesse qui nous échappe, de surseoir un peu à l’apparition des méfaits de la sénescence  et de jouir ingénument de la permanence d’un monde qu’on imaginerait volontiers immortel et harmonieux, comme au temps de notre âge tendre.  

Seul le poète peut s’autoriser cette licence, car, tout de même, ce serait bien étrange, de l’ordre du prodige même, si soudainement le « temps » s’avisait de « suspendre » son cours ! J’imagine – car je nous connais fouineurs, ergoteurs et transgressifs – que certains chercheraient en vain à évaluer la durée de cette interruption. D’autres s’interrogeraient sur la nature de ce surprenant et désappointant hoquet, qui conduirait à nous placer dans une sorte de parenthèse  « inattendue », bien qu’espérée, mais, à coup sûr, indescriptible, immensurable et incompréhensible… Et de surcroît, mortifère, car exterminatrice de notre propre existence qui n’a de sens et ne se conçoit, que dans le temps.

Comment en effet mesurer un laps de non-temps ?  Autant s’échiner à métrer avec une chaîne d’arpenteur l’espace insaisissable d’un insondable trou noir cosmique, ogre putatif, destructeur par asphyxie de l’espace et du temps,  !

Néanmoins, au moment où cette jeune femme souriante posait sur les ondes calmes de ce qui était peut-être un bras de la Loire ou un rivage aux allures de frayère de la Maine, elle savait qu’elle vivait un jalon important de « son temps », une des premières ébauches de futurs souvenirs heureux.

« Toute origine, toute aurore des choses est de la même substance que les chansons et que les contes qui environnent les berceaux » disait Paul Valéry… cité par Etienne Klein dans son ouvrage  » Le facteur temps ne sonne jamais deux fois » !

N’empêche qu’au moment précis de la prise du cliché , le seul « temps » qui hésitait sans doute encore à prendre son envol, c’était le mien. « Suspendu qu’il était à l’avenir commun du photographe et de la belle ondine! Sinon, je ne serais, pour l’heure, qu’un point de suspension dans l’univers des possibles d’un passé potentiel qui n’a pas su s’inscrire dans la durée ! En acceptant qu’on fige son visage sur la pellicule argentique, peut-être entrevoyait-elle déjà l’apparition de ce nouveau temps que je m’approprierai quelques années plus tard…

Mais, il m’a fallu encore attendre! Jusqu’au jour, où, sur ce lac  ou ailleurs, mon compteur, à l’arrêt, faute d’exister depuis la nuit des temps, s’est enfin initialisé ! Peut-être  en vertu d’une nécessité qui échappe à l’entendement, car le temps, même quand il n’existe pas, ne s’arrête jamais !  Toujours fugitif, il vit sa vie – avec ou sans nous – et le changement qu’il induit, est permanent. Autrefois comme aujourd’hui. Pas plus que  « jadis »,  le changement n’est  » maintenant »…Il est, tout simplement.

 

 

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A l’aube de ses quatre-vingt-dix printemps, ma mère, vit, comme tout un chacun, de ses projets et de ses souvenirs, s’accommodant comme elle peut du temps qui passe et des douleurs qui ne passent pas. Si sa démarche est désormais incertaine, sa mémoire demeure vive et sa lucidité intacte. Mais parmi ses souvenirs, elle ne retient ou transmet que les meilleurs. Pour autant, pour elle comme pour tous, le passé ne fut pas toujours un long fleuve tranquille. En quatre-vingt-dix ans d’existence, Adrienne a accumulé des tonnes d’histoires, qu’elle raconte sans trop se faire prier, en ces instants singuliers des soirées ou des apéros où subitement le temps bascule dans l’évocation des grandes « figures » disparues de la famille ou du quartier. Du quartier de la Madeleine, s’entend, ou plus généralement d’Angers, celui des années trente à soixante ! Sans que l’on y prenne garde, des personnages du passé s’invitent alors furtivement à notre discussion.

Mais dans son grenier de souvenirs qui foisonne d’anecdotes, Maman fait son marché en évitant de se complaire dans le rappel de tragédies intimes qu’elle a forcément affrontées. Sans s’attarder non plus sur les drames, comme, le décès de ses proches et sur leurs circonstances. Sur ces aspect-là, elle préfère la pudeur et le silence, à l’expression d’un deuil trop voyant : comme pour se protéger de la contagion du malheur. Pas tellement pour elle d’ailleurs, mais pour tous ceux qu’elle aime.

Elle sait son âge, mais elle s’efforce de n’y point trop songer – du moins publiquement – car c’est dans l’ordre des choses. C’est tout juste si elle s’insurge contre cette « fichue » ostéoporose qui l’empêche de faire les soldes ou du lèche-vitrine, comme autrefois en fouinant de rayons en rayons dans les magasins de confection ou de vêtements. Et qui lui redonnerait l’occasion d’actualiser ses exploits commerciaux de consommatrice exigeante. Exploits qu’elle rapporte avec délice comme des faits d’armes… Il est vrai que son « talentueux culot » de négociatrice a ébranlé les certitudes de plus d’un commerçant âpre au gain. Et le plus remarquable, c’est qu’elle obtint très souvent des « ristournes »! Un exemple à suivre, surtout en temps de crise…

Ses souvenirs souvent croustillants sont rarement moroses. Du moins ceux qu’elle raconte à l’encan ! Car ce qui frappe lorsqu’on l’écoute, ce n’est pas l’insouciance du propos – elle n’est pas insouciante – mais une certaine forme d’indéfectible optimisme associé à la conviction que demain sera toujours préférable à hier ! Ce qui semble en effet compter pour ma mère, ce n’est pas tant le rappel d’un passé qui serait figé, que la valeur d’exemple qu’il peut présenter pour ses auditeurs. En dépit d’un âge qui impose à la plupart de renoncer à imaginer l’avenir, elle continue d’y porter un regard intéressé et même militant. Non à l’échelle de la planète – bien qu’elle ait des idées bien arrêtées sur la manière dont il faudrait réformer le monde – mais au niveau de sa famille, où elle demeure attentive aux difficultés de santé des uns et des autres, à leurs écueils professionnels ou, même, à leurs peines de cœur et à leurs états d’âme ! Elle sait combien les petits soucis du quotidien peuvent déstabiliser les plus endurcis. Sa conception de la réussite aujourd’hui, c’est de voir ses proches réussir. Cette disposition d’esprit la rend curieuse de tout…Et, ce sont cette volonté constante de se projeter et cette aptitude à s’enthousiasmer ou à se rebeller -y compris contre les moulins à vent – qui expliquent pour l’essentiel sa joie de vivre, donc sa longévité. A la condition toutefois, d’être suffisamment alimentée en « nouvelles ». Ses prétentions sont raisonnables ! L’arrivée du printemps suffit à son bonheur. Avec autant d’ingénuité et de contentement qu’autrefois, elle se réjouit des premières floraisons qui lui rappellent qu’il est temps de procéder aux semis annuels de tomates, de salades et d’œillets d’Inde dans sa petite serre sur sa terrasse massicoise !

A ses yeux, le passé – heureux ou douloureux – n’a pas vocation à hypothéquer l’avenir ou à entraver la marche du progrès. Car elle croit au progrès en général et à celui de la science, en particulier. Elle, qui n’est pas scientifique de formation, accorde une importance primordiale à la recherche notamment médicale, qu’elle soutient financièrement. Sans oublier les avancées de la pharmacopée, qu’elle salue toujours avec espoir. Pour elle, la recherche scientifique, c’est la seule clé possible pour relever les défis que la société doit se coltiner pour asseoir sa prospérité et c’est aussi le moteur de l’émancipation humaine. Quand l’actualité nous renvoie chaque jour l’image d’une montée inquiétante de l’obscurantisme, cette leçon gagnerait à être méditée. Et enseignée! Cette confiance dans la rationalité du savoir « académique » est d’ailleurs une caractéristique partagée de sa génération. Celle qui entra en responsabilité après-guerre et donna la pleine mesure de son talent pendant les « Trente glorieuses ». Elle est non seulement un gage de modernité mais aussi de longévité car l’intérêt pour la nouveauté maintient l’esprit en éveil.

Cette réticence à sacraliser le passé ne la conduit pas toutefois à renier ses amis d’autrefois. Au contraire elle sait leur rester fidèle : ils peuplent son panthéon personnel, sans considération du temps et de la distance ! Mais, n’oubliant pas non plus ses antipathies d’antan,  elle réitère et assume sans trop de complexe et d’états d’âme, les appréciations parfois sévères, qu’elle a pu porter autrefois à propos de certains qu’elle n’a plus revus depuis des lustres. Si elle oublie sans doute les affronts, elle n’y consent qu’avec beaucoup de discernement et de mesure! Ainsi ses inimitiés  peuvent se révéler tenaces lorsqu’elle sont fondées sur des mensonges ou des hypocrisies dont elle s’estime avoir été victime! . C’est ainsi qu’on l’aime et qu’on l’admire,  elle qui ne fait jamais usage de « langue de bois » ! La tiédeur des opinions est inconnue à ma mère. Peut-être à son détriment.

Par la force des choses, ses souvenirs couvrent parfois des périodes graves voire dramatiques de notre histoire nationale, De ce point de vue, sa classe d’âge ne fut d’ailleurs guère épargnée. Comment en effet vivre pleinement sa jeunesse et conquérir son autonomie d’adulte sous l’occupation allemande, comme ce fut le cas pour Adrienne à Angers entre 1940 et 1944 ? Alors qu’une pesante et cruelle chape de plomb et d’acier abolissait tous les espaces de liberté.

Cependant, en dépit de la dureté des temps, ses souvenirs de cette époque sont d’abord ceux d’une jeune femme délurée, vendeuse dans un grand magasin angevin. Paradoxalement, c’est sans tristesse et même parfois avec une certaine jubilation qu’elle évoque cette période ; tout juste, un petit pincement de cœur lorsqu’elle songe aux souffrances endurées et à ses amis ou parents disparus dans la tourmente ou depuis lors. Et d’ailleurs, dans ses propos, ils revivent non comme des ombres surgies d’un lointain passé, mais comme des personnages de chair et d’os avec lesquels elle continue de dialoguer. Finalement, son élixir de jouvence, c’est d’aimer la vie, jusqu’à conjuguer le passé au présent …

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D’ailleurs, il fallait vraiment aimer la vie pour survivre sans déchoir sous la botte nazie entre 1940 et 1944, dans une ville en zone occupée comme Angers totalement investie par une armée ennemie! A l’époque, Adrienne travaillait comme vendeuse en mercerie chez Joudon, place du Ralliement en centre-ville d’Angers! Malgré les tracasseries imposées par une soldatesque omniprésente, qui avait fait de la ville des Plantagenets, sa « capitale » administrative pour le Grand Ouest de la France, malgré les restrictions de tous ordres, elle se remémore cette période avec beaucoup de tendresse et de nostalgie. Et ce, malgré la peur qu’inspiraient les soldats de la Wehrmacht et pire  les sbires français de la milice ou de la Gestapo. Sans compter également la méfiance qui progressivement s’instaurait entre les français, entre voisins parfois, soupçonnés de collaborer, voire de « coucher » avec l’occupant, et dont on redoutait d’éventuelles dénonciations pour des écarts mineurs au nouvel ordre établi !

En septembre 1939, lorsque débute la seconde guerre mondiale, Adrienne est âgée de dix-sept ans. C’est une jeune femme heureuse, ainée de deux frères avec lesquelles elle a noué de solides liens de fraternité et une grande complicité. Elle vient juste d’obtenir son CAP de couturière après un apprentissage chez un tailleur de la rue de la Madeleine, à proximité de la rue Desmazières  où elle réside avec sa famille dans le petit appartement du « 20 » où elle est née en 1923. C’est avec reconnaissance qu’elle évoque aujourd’hui la mémoire de son premier patron, monsieur Forestier, de son épouse et de leur unique employée, qui lui apprirent son métier de couturière dans une ambiance quasi-familiale et « bon enfant ». L’hommage qu’elle leur rend n’est pas feint car c’est chez eux qu’elle fut initiée au travail de coupes sur mesures et aux rudiments de la confection de costumes pour homme. Elle revoit cet atelier « tout en longueur » du premier étage d’un modeste immeuble situé non loin du cercle paroissial de boules de fort, fréquenté par son grand-père, le comédien et organiste de l’église, Alexis Turbelier (1864-1942).

Entrée comme « arpette » après son certificat d’études primaires en 1935, Adrienne avait en charge le réapprovisionnement en braises du « fer à repasser de tailleur » utilisé par l’artisan pour marquer les plis des tissus ou des feutres. Il lui arrivait aussi d’accompagner le fils du couple à l’école. Monsieur Forestier était un professionnel à l’ancienne qui cousait assis en tailleur sur une table haute près de la fenêtre ! De temps en temps, il invitait son ami le boucher chevalin d’en face à faire une petite pause au bistrot du rez-de-chaussée. A travers ces rituels un peu désuets transparaît un peu de cette convivialité d’avant-guerre dans les quartiers périphériques d’Angers, peuplés d’ouvriers et de petits artisans…comme le cordonnier Boursier au coin de la rue Desmazières…

En septembre 1939, monsieur Forestier est « mobilisé »  et envoyé sur le front – probablement la ligne Maginot – et doit par conséquent se séparer de son personnel, au moment précis où Adrienne devenue couturière s’apprêtait à entamer sa carrière professionnelle proprement dite et à se perfectionner chez l’artisan tailleur qui avait encadré son apprentissage. Elle quitta donc l’atelier à regret!

C’est dans ce contexte qu’avec l’aide de sa mère, elle retrouva un emploi chez Audas-Joudon, grand magasin du centre-ville. Désormais elle rallie chaque jour son travail à pied ou en prenant le tramway place de la Madeleine jusqu’à l’arrêt de la place du Ralliement, un peu plus d’une demi-heure plus tard. Cependant, dans ce commerce de mercerie, bonneterie et de vêtements, installé ici depuis la fin du 19ième siècle, Adrienne n’est  pas embauchée comme couturière mais comme vendeuse en mercerie au rez-de-chaussée. Dans la pratique, elle est régulièrement appelée à prêter main forte à la retoucheuse du premier étage, le niveau  dédié à la vente des vêtements prêts à porter. Couturière qualifiée, elle sait en effet ajuster une robe ou un pantalon, mesurer, épingler et pincer le tissu, avant de surfiler et raccourcir ou coudre les ourlets. Ayant travaillé antérieurement dans un atelier de tailleur et de confection, elle avait acquis un savoir-faire de terrain bien supérieur à celui de la titulaire du poste chez Joudon.

Le mercredi 19 juin 1940 dans l’après-midi, les troupes allemandes, venant de la Flèche, pénètrent dans Angers déclarée « ville ouverte » quelques heures auparavant. En fait, ce jour-là, Adrienne n’est pas présente dans la ville : fuyant l’avancée allemande, elle s’était réfugiée avec ses parents et ses frères, au sud de la Loire à Rablay-sur-Layon, hébergés dans la grange d’un collègue de son père. Une bonne partie de la population angevine avait d’ailleurs déserté la ville avant que les autorités civiles et militaires d’Angers décident de ne pas la défendre face aux moyens effrayants de l’armée allemande et à la menace explicite de destruction totale en cas de résistance. Un de ses frères, Albert Turbelier raconte cet épisode dans ses mémoires publiées dans ce blog.

Lorsqu’elle retourne à Angers, quelques jours plus tard et qu’elle reprend son travail, la ville n’est plus tout-à-fait la même. La signalisation a été entièrement remplacée, indiquant en allemand et en lettres gothiques noires, les principaux axes et lieux administratifs. Et pour les quatre ans qui suivront, la ville vivra sous la coupe réglée et l’emprise de l’administration militaire allemande d’autant plus pléthorique qu’elle avait en charge la gestion de dix-sept départements de l’ouest de la France. Angers eut alors à subir une très pénible occupation, illustrée, en autres, par la présence de troupes en grand nombre et par de très nombreuses réquisitions de bâtiments publics, de casernements ou d’entrepôts privés.

Le magasin Joudon comme tous les commerces du centre-ville dut s’accommoder de cette présence étrangère oppressante et en armes, avec laquelle il n’y avait guère d’autre choix que de composer sans manifester d’hostilité ou d’arrière-pensée apparentes qui auraient constitué des prétextes de répression. Adrienne se souvient de ces officiers allemands, tantôt arrogants, tantôt maladroitement aguicheurs, qui venaient au magasin, interpellant les jeunes vendeuses – « jolies Fräulein » – pour acheter des bas de soie. Attributs féminins d’autant plus convoités qu’ils étaient devenus introuvables sur le marché. D’ailleurs la direction avait fait disparaître des rayonnages ses derniers stocks. Se réservant d’en donner une paire en étrenne de début d’année à chacune des employées. De même, faute de pouvoir réapprovisionner leurs stocks,  Monsieur et Madame Joudon avaient décidé de vendre les maigres réserves de laine à tricoter aux seules femmes enceintes pour constituer la layette de leurs futurs bébés.

Pour faire taire les convoitises , notamment celles de l’occupant, et  ne pas attirer l’attention, les dernières pelotes de laine étaient cachées dans les réserves des étages supérieurs du magasin. Cette précaution s’imposait pour éviter toute forme de pillage. En effet, les vêtements chauds étaient devenus si indispensables en ces hivers plutôt rudes – notamment l’hiver glacial de 1941 que des actes de désespoir pour quelques pelotes de laine ne pouvaient être exclus. La plupart des habitants se trouvaient de surcroît dans l’impossibilité de se ravitailler en charbon. Face à la pénurie de chauffage, nombreuses furent les mères de famille qui détricotaient de vieux pulls pour en tricoter de nouveaux plus ajustés et multicolores avec les laines disparates  ainsi récupérées.

La communication avec les soldats allemands était donc délicate car il fallait maintenir la distance et résister à leurs demandes en s’efforçant de ne pas trop susciter leur mécontentement qui aurait pu justifier d’éventuelles représailles ou des comportements vexatoires. Heureusement, entre les salariés, les vendeurs et les vendeuses de chez Joudon régnait une franche camaraderie. Presque tous jeunes, ils se serraient les coudes. Près de trois quarts de siècle après, ma mère vante encore avec émotion,  cet esprit de solidarité au sein de sa petite bande d’amis et de collègues, parmi lesquels Jacqueline H, Constant M., Marie-Louise B., Robert P., Jeannette N., Marie-Josèphe O., et d’autres, frères ou sœurs des précédents, ou camarades de quartier comme Emilienne P. vendeuse en librairie rue Saint Aubin, qui l’accompagnait dans ses trajets quotidiens entre le quartier de la Madeleine et le centre-ville. Ceux qui vivent encore sont demeurés ses amis !

Comme pour conjurer les horreurs de cette guerre qui les privaient des distractions habituelles, ce groupe de jeunes vendeurs et vendeuses, à peine sortis de l’adolescence aimaient se retrouver le dimanche avec leurs connaissances respectives pour de longues balades à pied dans la campagne angevine ou sur les bords de Loire, jusqu’à Béhuard ! Le prétexte à ces sorties étaient parfois religieux et même expiatoire – conformément aux standards pétainistes et culpabilisants de l’époque – mais, dans la réalité, ce qui les motivait surtout c’était le plaisir d’être ensemble et d’oublier la guerre. Des relations intimes pouvaient naître de ces joyeuses promenades dominicales: ainsi Georges (1927-2009) , un des frères d’Adrienne épousa quelques années plus tard Lucette, la sœur de son amie Jacqueline H. qui elle-même devint la femme d’un collègue du rayon mercerie, Constant M.  Même confrontée aux affres de la guerre et à la peur, la jeunesse est éternelle et à toutes les époques, elle parie sur la victoire de la vie : ce fut naturellement le cas dans les années quarante en Anjou ! Question d’hormones aussi qui se jouent de toutes les conjonctures!

Pourtant la vie quotidienne n’avait rien de réjouissant. Pendant quatre ans, la population effrayée et affamée dut se plier aux exigences de l’armée conquérante, subir ses humiliations, et respecter strictement un couvre-feu qui s’imposait dès le soir venu, sous peine de fortes amendes ou de prison. L’administration allemande dictait sa loi à l’administration française et par voie de conséquence aux habitants d’Angers, qui durent se soumettre à une bureaucratie allemande kafkaïenne, omnipotente, confiscatoire et, … « cerise sur le gâteau », liberticide, y compris en matière de circulation en ville. Un ensemble de règles nouvelles fut décrété, assorties de sanctions sévères allant de fortes amendes, à la capture des biens pour les contrevenants, jusqu’à la prison et même la mort en cas de récidive…

Bref, l’atmosphère devint bientôt étouffante pour les gens qui subissaient en outre les privations alimentaires infligées par l’occupant, qui réquisitionnait une grande partie de la production agricole pour son armée et son effort de guerre. Très vite ce fut un rationnement sévère et quasiment la disette dans les familles, surtout dans celles qui n’avaient pas de relations campagnardes ou de jardin pour cultiver quelques légumes de base.

Sans profiter de privilèges exorbitants par rapport à la majorité des angevins, Adrienne reconnait que les employés de Joudon bénéficiaient du périmètre assez large de la zone d’achalandage du magasin jusqu’aux campagnes environnantes et de l’accord des  paysans de payer certains de leurs achats en nature. Cette forme de troc « stricto sensu, illégal » se pratiquait « au nez et à la barbe de l’occupant » avec la relative neutralité des autorités françaises qui feignaient de l’ignorer. Ce marchandage à l’ancienne portait sur les productions maraîchères ou vivrières ou sur les produits d’élevage notamment les œufs ou le beurre très contingentés, ainsi que sur les volailles ou les lapins. Parfois, il fallait aller les chercher dans les fermes et il arrivait à Adrienne d’y aller en empruntant le vélo de son père. Les denrées alimentaires ainsi récupérées étaient entreposées en sous-sol du magasin et redistribuées sous l’autorité des patrons, de manière équitable entre les salariés. C’est généralement Adrienne, sans doute considérée comme la plus apte et la plus « juste » qui était chargée d’opérer le partage. Elle se souvient de sa mère la zyeutant à son retour du travail, du plus loin qu’elle pouvait dans la rue Desmazières et qui l’interrogeait du regard pour savoir si elle ramenait quelque chose à manger à la maison …   En outre, son père  qui cultivait un petit lopin de terre, chemin de la Treille, un jardin ouvrier, ajoutait quelques précieux compléments légumiers à la ration alimentaire de la famille, qui, de la sorte , supporta peut-être mieux que d’autres cette  diète forcée. N’empêche, que sur les photos d’époque, il n’y avait pas de gras! Même le père, de nature plus corpulente, avait perdu quelques vingt kilos sur la période.

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Très vite aussi, la terreur s’installa et contamina la ville, le comble de l’horreur et de la barbarie étant atteint par l’application de la législation anti-juive, édictée par le régime collaborationniste et raciste du Maréchal Pétain à la demande des nazis. A Angers comme partout en France et notamment à Paris, le summum de l’infamie fut atteint avec la mise en œuvre de la solution finale. Des rafles de juifs  eurent lieu à Angers, essentiellement, en juillet et en octobre 1942.  Le concours de la police municipale angevine fut sollicité pour permettre aux hordes nazies et aux sbires de la Gestapo de conduire en parallèle la chasse à la Résistance française qui commençait à s’organiser… Cette période inhumaine fut atroce pour les victimes juives qui pour la plupart ne survécurent pas au génocide programmé dans les camps d’extermination. On l’oublie parfois, car le préjudice subi est sans rapport avec la tragédie des juifs, mais elle fut également particulièrement odieuse pour certains policiers angevins de base, vrais patriotes républicains, qui furent contraints par une hiérarchie félonne d’assister et de participer à cette abjection. Ceux-là – dont le père d’Adrienne – s’efforcèrent  comme ils pouvaient – malheureusement souvent en vain – d’en atténuer les effets. Mon grand-père – qui fut de faction au grand séminaire d’Angers ou à la prison du Pré-Pigeon, où les juifs préalablement spoliés étaient enfermés en l’attente de leur transfert par rail dans les camps de la mort, eut – nous le savons aujourd’hui avec certitude – un comportement exemplaire.  Il fit évidemment preuve de compassion !  Mais au-delà,  il s’est appliqué à soulager la souffrance des victimes hébétées par ce qui leur arrivait et pour lesquelles aucune mesure d’hygiène élémentaire n’avait été prévue, ni même un approvisionnement en eau potable en quantité suffisante. Il n’est pas resté inerte face à cette ignominie.  Sur son initiative, il a alerté ceux qui pouvaient encore s’échapper, en veillant notamment – mais pas seulement – à ce que les lettres rédigées à la hâte par les malheureux juifs prisonniers, parviennent effectivement à leurs destinataires, le plus souvent leurs proches. En 1951, lors de son décès à 51 ans des suites d’un infarctus, plusieurs de ceux qu’il contribua à sauver de la mort, témoignèrent de l’action courageuse du policier municipal de 1942, promu après-guerre, brigadier et qui fut décoré de la médaille de la police. Malgré tout, cet épisode tragique qui se déroula sous ses yeux, persista probablement à hanter ses nuits, surtout après-guerre, lorsqu’il découvrit en 1945, à la libération des camps d’extermination,  la réalité tangible de l’holocauste et l’ampleur de la barbarie. Personnellement, je pense que ce souvenir douloureux ne fut certainement pas étranger à sa fin prématurée. Mais pour sa famille, il s’attachait à être gai !

Au printemps 1944, Angers qui avait été jusqu’alors relativement épargnée par les bombardements alliés, fut l’objet de nombreuses alertes aériennes annoncées par les sirènes de la ville.  Sur semaine, le personnel de Joudon se réfugiait dans un abri qui se trouvait au troisième sous-sol du musée Pincé à quelques dizaines de mètres du magasin, rue Lenepveu ! Adrienne, un tantinet claustrophobe, n’appréciait que très modérément cet exercice de « défense passive », s’imaginant qu’en cas de bombardement effectif, personne ne les retrouverait sous les tonnes de gravats qui s’accumuleraient au-dessus. Elle attendait avec impatience et angoisse que le patron qui surveillait l’intensité des fusées éclairantes au niveau de la rue, annonce la fin de l’alerte. En fait, le bombardement le plus important et aussi le plus meurtrier intervint dans la nuit du dimanche 28 mai 1944, jour de la Pentecôte : il détruisit presque totalement le quartier de la gare Saint Laud. Dans les mois de juin et juillet, de nouveaux raids détruisirent partiellement d’autres quartiers de la ville, occasionnant encore de nombreux morts. Aucun membre de la famille d’Adrienne ne fut blessé. Le bilan en deux mois des quatre bombardements subis par la ville fut lourd : 350 morts, autant de blessés et 7000 sinistrés, dont certaines connaissances d’Adrienne , notamment dans le quartier Saint Joseph et dans un passage de la rue Bressigny. .

Entre le 8 et le 10 août 1944, la ville est enfin libérée du joug allemand par les troupes américaines. On a peine à imaginer aujourd’hui l’enthousiasme de la foule qui se presse le 10 août au soir devant l’hôtel de la ville pour hisser le drapeau français. Adrienne se souvient de cette ardeur patriotique et rappelle avec un certain émoi ou frisson, que, monsieur Joudon, son patron, a alors rassemblé tout son  personnel au 1er étage du magasin pour fêter l’événement. A cette occasion, il a  sabré le champagne et a demandé à une des employées réputée pour la justesse de sa voix d’entonner la Marseillaise ! Reprise en coeur par tous les employés! Un épisode qu’il faudrait sans doute raconter aux footballeurs prétentieux, ignares et richissimes de  l’actuelle équipe de France.

Pour Adrienne, son passage dans le magasin de mercerie bonneterie Joudon, ne fut pas qu’un simple épisode de sa jeunesse ! Bien sûr, ce fut le temps où elle apprit son métier de vendeuse, mais ce fut aussi l’incarnation – du fait notamment de la guerre – d’une des périodes les plus structurantes de sa vie, à l’aube de son envol de femme responsable, d’épouse et de mère de famille. Mais il s’agit-là d’une autre histoire qui débuta en 1947, 1948 ou 1949 ! Joudon s’éloignait …

Cette période  fut enfin celle où se tissèrent des amitiés durables, dont elle se souvient avec acuité à quatre-vingt-dix printemps révolus.  Quant au magasin Joudon d’Angers, il a définitivement fermé ses portes dans les années 70….

Le 31 mars 2013, on fera la fête en l’honneur d’Adrienne, ma mère  … qui franchira le seuil d’une nouvelle décennie! Longue vie, Maman…

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