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Posts Tagged ‘Adrienne Turbelier’

En mon for intérieur, je leur avais promis que leurs souffrances ne seraient pas oubliées, que leurs fins ne passeraient pas par profit et pertes, et qu’il y aurait une suite.

Voici donc, ci-dessous, la lettre que j’ai adressée, ce jour, à Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, à propos de la fin de vie des personnes très âgées, et des conditions peu acceptables dans lesquelles on meurt aujourd’hui en France, quand on n’est plus productif :

 »  La tribune publiée dans le Journal Le Monde (1er mars 2018), dans laquelle un collectif de députés appelle à réviser la loi Claeys-Léonetti sur la fin de vie, n’aurait suscité de ma part qu’un intérêt discret, il y a un ou deux ans…

Il se trouve qu’elle fait désormais écho à deux épreuves que j’ai dû affronter récemment et qui me conduisent à porter un regard différent, sans doute moins philosophique mais plus réaliste, sur la question de la fin de vie des personnes très âgées…

Plus généralement, ces deux épisodes douloureux m’ont amené – ainsi que mes proches – à m’interroger sur la place que notre société, pourtant pétrie de « principes », entendait réserver à ses grands vieillards. Ayant observé que ce sujet constituait aussi une préoccupation de votre ministère, je me permets brièvement de vous rapporter mon expérience et vous livrer ma réflexion…

Mes deux parents, respectivement âgés de 91 et 94 ans, sont décédés l’un en novembre 2017 des suites d’un cancer du pancréas diagnostiqué en août, et l’autre en février 2018 victime d’une infection pulmonaire délibérément non soignée dans l’EHPAD où elle résidait depuis deux mois.

J’ai pu ainsi constater – à deux reprises dans un laps de temps limité – que les conditions dans lesquelles on meurt actuellement en France ne sont pas convenables. Je partage, à cet égard, la critique exprimée par les parlementaires.

De fait, les choix des patients, qu’ils soient de mourir dans la dignité, ou à l’inverse de vivre, ne sont pas vraiment respectés, ni dans les unités de soins palliatifs, ni dans les structures d’accueil des personnes dépendantes.

Et je n’ai pas le sentiment qu’il s’agit seulement d’une question de moyens, car ce qui me semble en cause, c’est le regard que portent les responsables notamment médicaux, sur les personnes qui leur sont confiées. Sous couvert de bienveillance et d’empathie, ils abusent d’un magistère ou d’une prétendue expertise, qui dépossèdent les patients de toute possibilité de demeurer maitres de leur destin…

De mon point de vue, tout se passe comme si les « Droits de l’Homme » perdaient toute validité dès lors qu’on franchit le seuil d’une unité de soins palliatifs ou d’un EHPAD…Tout se passe comme si, les médecins en responsabilité dans ces structures oubliaient le serment d’Hippocrate et n’avaient, pour préoccupation principale, que d’assurer en toute bonne conscience, une bonne gestion des effectifs !

Mon père est ainsi mort de faim et de soif en souffrant le martyr, cinq jours après avoir été hospitalisé (il a juste eu le temps de livrer un court témoignage écrit de sa détresse et sa douleur) et ma mère est morte faute de soins parce qu’un médecin avait décrété, contre son gré, qu’en raison de son veuvage, elle n’avait plus le goût de vivre !

Depuis, j’ai pu observer que nombreux sont ceux qui partagent ce point de vue…

Mon propos rejoint donc celui des députés.

Alors que notre pays se félicite, à juste titre, de l’augmentation de l’espérance de vie, grâce aux progrès de la médecine et aux actions de prévention (dont la vaccination), il serait regrettable que ce bilan soit terni par le manque d’humanisme dont pâtissent manifestement nos grands vieillards en fin de vie…Vous savez, comme moi, qu’on mesure le degré d’une civilisation à la manière dont elle traite ses anciens et dont elle les entoure au moment où ils partent…

Je me tiens bien entendu à la disposition de vos services et de vous-même, pour préciser certains aspects de cette correspondance, étant entendu que mon objectif n’est pas tant de stigmatiser le rôle de certains, que de contribuer – fût-ce modestement – à améliorer une situation qui ne m’apparaît pas humainement satisfaisante. Accessoirement, en souvenir de mes parents qui furent des militants engagés des « Droits de l’Homme »….

Vous remerciant de l’attention que vous voudrez bien accorder …. »

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Deux photographies…

L’une est datée du 19 décembre 2017: on y voit une vieille femme assise dans un fauteuil roulant qui sourit à l’objectif. Sans doute un peu émue, elle vient d’intégrer, de son propre chef, un  » établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes » (EHPAD) à Massy… En fait, sa dépendance n’est liée qu’à son état physique qui ne lui permet plus, depuis son récent veuvage, de faire face en toute autonomie à l’ensemble des taches domestiques.

Mais son dossier médical, préalable à son admission, renseigné par son médecin traitant et entériné, après examen, par le médecin coordonnateur de la « maison de retraite », indique qu’elle jouit d’un « bon état cognitif », qu’elle n’est en rien désorientée et qu’en outre elle ne souffre d’aucune pathologie dégénérative, chronique ou infectieuse, susceptible de mettre en cause son diagnostic vital ou de porter atteinte à la sécurité sanitaire de l’établissement!

Autrement dit, cette personne, en l’occurrence, ma mère Adrienne Turbelier épouse Pasquier, n’est pas une « résidente à risque » pour l’établissement. Les seuls soins spécifiques qui doivent lui être prodigués sont en lien avec sa mobilité réduite, conséquence d’une ostéoporose ancienne, combinée à son grand âge! La facture de l’établissement en contrepartie de son « hébergement » tient d’ailleurs très largement compte de ce handicap…

A noter au passage qu’eu égard au prix de journée, pratiqué, ce type d’établissement est – de facto – interdit aux gens de condition modeste, qui n’auraient pour tout revenu, que la pension de retraite servie par la Sécurité Sociale! Ce coût le rend également inaccessible aux retraités de classe moyenne, qui ne disposeraient pas d’un patrimoine pour faire l’appoint au-delà de leurs pensions! Et pourtant, les services rendus – notamment médicaux – sont assez loin d’égaler l’excellence de résidences à quatre étoiles! 

L’autre cliché a été pris moins de deux mois plus tard, le 13 février 2018 dans le cimetière sud de Massy: il s’agit de la tombe tout juste refermée de la même personne, Adrienne Pasquier (1923-2018)…

Entre temps, elle est décédée le 6 février 2018 dans un hôpital d’Athis Mons, des suites d’une affection pulmonaire initialement « mal soignée ». Elle y avait été admise le 1er février 2018 en provenance du service des urgences de l’hôpital de Massy où, à la demande expresse de la famille, elle avait été hospitalisée, la veille, en dépit des réticences exprimées par le médecin coordonnateur de l’EHPAD.

Que s’est-il donc passé? Comment en est-on arrivé là?

Tous ceux qui ont connu Adrienne savaient qu’elle n’était pas en proie à la neurasthénie. Qu’elle n’avait nullement le goût du suicide! Tous vantaient sa force vitale exceptionnelle et sa confiance presque ingénue dans l’avenir ainsi que sa farouche volonté de vivre malgré les épreuves de l’existence… Comme tout le monde, elle avait connu la souffrance et parfois le malheur comme la mort de Maurice son époux le 7 novembre 2017 à l’issue d’un cancer incurable et après soixante dix ans d’union fusionnelle. Ou la disparition, il y a sept ans et demi, d’une de ses filles…

Mais jamais elle n’avait songé à renoncer à se battre contre la fatalité et à se laisser mourir, comme l’a suggéré de manière péremptoire et inconvenante, le médecin coordonnateur de l’EHPAD.

Son dossier médical d’admission précisait d’ailleurs qu’elle n’était nullement dépressive, qu’elle ne souffrait pas de crise d’angoisse, ni d’hallucinations, qu’elle n’était pas apathique et que ses « comportements moteurs » n’étaient pas aberrants.

Au contraire même! Ainsi, quelques jours avant l’explosion de sa maladie, elle s’était inscrite à toutes les animations et ateliers ludiques ou éducatifs de la maison de retraite. Quelques heures avant sa mort, alors qu’elle était encore pleinement consciente, elle espérait toujours guérir avec une soif de vivre hors du commun. Malheureusement, compte tenu de son état devenu critique, cette perspective apparaissait illusoire à tous ceux qui l’assistaient, y compris au personnel médical de l’hôpital qui avait néanmoins lutté pied à pied contre un mal envahissant irrémédiablement pour tenter de la tirer d’affaire! De l’avis de tous, cette guerre sans merci contre l’infection bronchique était intervenue trop tard!

Personne, hormis le médecin coordonnateur de la maison de retraite, ne s’était donc cru autoriser à affirmer qu’elle « voulait peut-être partir ». Il est vrai que cette scandaleuse posture faussement compassionnelle de l’impudent thérapeute lui permettait de justifier son inertie et sa démission face à la maladie. Sa passivité à soigner n’avait en effet échappé à personne – même pas à ses confrères et consœurs d’ordinaire indulgents.

Cette indolence coupable de la part d’un praticien pourrait même fonder, selon certains de nos conseils, l’ouverture d’une enquête judiciaire pour présomption d’homicide par imprudence ou négligence ou pour non-assistance à personne en danger … Sans compter une autre, parallèle, diligentée par le conseil de l’Ordre des médecins, pour manquement aux principes de la déontologie médicale et pour reniement du serment d’Hippocrate, et éventuellement un signalement auprès de l’Agence Régionale de Santé !

Même si les reproches semblent patents, il faut néanmoins présumer que l’homme malgré sa désinvolture, fut de « bonne foi »!  C’est l’honneur de notre état de droit et de notre civilisation que de ne pas condamner sans procès équitable …

Pour autant, les différentes étapes de l’agonie de ma mère, dont nous avons maintenant reconstitué avec précision  la chronologie sont indiscutables. Les faits et les propos, dont pour l’essentiel nous fûmes nombreux à être témoins, sont têtus.

Notre mère a présenté les premiers symptômes de sa bronchite le samedi 20 janvier 2018, au travers d’un léger toussotement. Dès le lendemain, deux de ses petites filles qui lui rendaient visite, constatèrent une évolution significative de sa maladie, qui nous a conduit à demander l’intervention, dès que possible, de son médecin traitant. Les relevés téléphoniques attestent que cette requête n’a pas été suivie d’effet. Il a fallu qu’une des filles d’Adrienne, se substituant au service médical défaillant de l’EHPAD, en fasse elle-même la demande…

Toujours est-il que le mardi 23 janvier 2018, ma mère n’avait toujours pas vu de médecin, alors que sa toux était de plus en plus grasse, qu’elle peinait à dégager ses bronches et qu’en outre elle disait souffrir de son dos ! Face à mon insistance, le médecin coordonnateur accepta néanmoins de « l’ausculter ».  pour la première fois.  De mauvaise grâce d’ailleurs car il me fit sentir que c’était un privilège qu’il m’accordait, eu égard à sa charge de travail et au fait qu’il n’était pas censé intervenir !

S’agissant des douleurs lombaires, il dit en s’adressant à ma mère avant même de procéder au moindre examen médical: « C’est la vieillesse, et la vieillesse n’est pas une maladie » !

Ensuite, la faisant asseoir au bord du lit, il s’installa auprès d’elle tandis qu’en toute hâte, il l’examinait avec son stéthoscope porté en bandoulière ! Pour finalement conclure au bout de deux minutes d’investigation : « Tout va bien, il s’agit d’un encombrement mineur des voies aériennes supérieures qui disparaîtra de lui-même, si elle crache » !

Il ne prescrivit rien, en rappelant que ça ne relevait pas de ses compétences et s’en alla… Parvenant à le rattraper dans le couloir, je lui fis admettre du bout de lèvres qu’elle pouvait soulager ses douleurs par l’administration d’un antalgique classique dont il se garda bien de préciser la posologie.

Dans la soirée, ceux qui lui rendirent visite, apprirent qu’elle serait tombée de son lit. Ce que les infirmières contestèrent! Ce qui est sûr en revanche, c’est que c’est la famille qui dut l’aider, ce soir-là, à se nourrir!

Le lendemain  24 janvier 2018, la situation de notre mère ne s’améliorait pas mais, pour les infirmières agissant sous l’autorité du médecin coordonnateur, il n’y avait toujours pas lieu de s’inquiéter… Sa respiration devenait de plus en plus malaisée.

Au total, jusqu’au mardi 30 janvier 2018 – soit dix jours après les premiers symptômes de l’infection – ma mère ne bénéficia d’aucun traitement digne de ce nom, propre à combattre cette inflammation infectieuse des poumons. Inflammation pernicieuse, que n’importe qui aurait pu diagnostiquer… N’importe qui, sauf le médecin coordonnateur de la maison de retraite, qui persistait à se désintéresser de la maladie de ma mère, alors que tous les signaux étaient au rouge… A moins qu’il s’agisse d’incompétence…Ou pire encore!

Le mardi 30 janvier 2018, le médecin traitant put enfin intervenir. « Elle » prit immédiatement la mesure de la gravité de l’infection, confirmant qu’il s’agissait d’une bronchite infectieuse grave, qui, pour des sujets très âgés – comme pour des nourrissons – pouvait se révéler impardonnable! La situation lui apparaissait d’autant plus critique que, dans les dix jours précédents, rien n’avait été entrepris pour la combattre. Même un adulte dans la force de l’âge aurait probablement eu des difficultés à s’en sortir dans de telles conditions.

Elle ordonna immédiatement des antibiotiques et des séances de kinésithérapie respiratoire, ainsi que les examens biologiques qui s’imposaient en fait dès le début !

Cette prescription dictée par l’urgence ne plut guère au médecin coordonnateur de la maison de retraite, qui se considérait, à juste titre, comme désavoué par sa jeune consœur. En présence de la famille, il s’évertua même de la déconsidérer et de lui faire – sans succès – une leçon assez malvenue…

Clairement, s’affrontaient deux conceptions antagonistes de la médecine: d’une part celle incarnée par le médecin traitant qui pensait que son métier consistait à soigner sa patiente, indépendamment de son âge, et d’autre part celle du médecin coordonnateur de la maison de retraite, qui, à l’inverse semblait considérer qu’à partir d’un certain âge, la nature doit faire son œuvre! Cette pétition de principe s’appuie sur une certain nombre de règles prétendument éthiques, rassemblées sous le néologisme « d’humanitude », en vogue actuellement dans nombre d’EHPAD.

Sous couvert du respect absolu de la dignité de chacun des pensionnaires, en particulier de ceux dont on peut penser qu’ils abordent la fin de leur vie, « l’humanitude » qui joue de sa similitude sémantique avec « le devoir d’humanité » revient à confier cyniquement aux médecins coordonnateurs des maisons de retraite, le sort ultime des vieillards! Une sorte d’euthanasie passive sans le consentement des intéressés!

Le mercredi 31 janvier 2018,  l’état de notre mère continuait de se dégrader, sans que l’on puisse apprécier si le traitement préconisé par le médecin traitant avait effectivement été respecté… Elle fut placée sous assistance respiratoire et ne voulut plus ni se lever, ni s’habiller, ni s’alimenter!

En fin d’après midi, à la demande insistante de la famille, elle fut transférée aux urgences de l’hôpital de Massy… On connait la suite!

Il est déjà sans doute trop tard pour espérer éradiquer l’infection! Mais, ce sera tout de même tenté par les médecins hospitaliers, dans la continuité des recommandations du médecin traitant deux jours auparavant!

Faute de soins en temps opportun, elle est finalement morte victime de l’entêtement d’un médecin d’une maison de retraite, qui privilégiait ses folles utopies « régulatrices » et sectaires, à la volonté de ses patients dont , quoiqu’il en dise, il avait la charge sur le plan médical…

En effet, l’article D312-158 du Code de l’action sociale et des familles, qui définit les missions médicales et administratives du médecin coordonnateur, stipule notamment « qu’il élabore le projet de soins de l’établissement, qu’il coordonne le travail de l’équipe soignante et des intervenants libéraux, qu’il veille à l’application des bonnes pratiques gériatriques et participe à l’évaluation de la qualité des soins dans l’institution. »

« En cas d’urgence, il peut s’occuper des prescriptions médicales et octroyer des médicaments aux résidents et il élabore le projet de soins individualisé du résident.  »

Nulle part, il n’est précisé qu’il doit en outre, être l’assistant zélé de la Camarde! Ou la voiture-balai des Enfers…

Le moins qu’on puisse espérer désormais, c’est qu’un inventaire sans complaisance soit effectué des pratiques médicales de celui dans les griffes duquel ma mère a eut la malchance de tomber!

Et que toutes les mesures soient prises à l’issue de ce bilan, pour que ce médecin coordonnateur – ainsi que ses confrères qui seraient tentés de l’imiter – ne puisse poursuivre son action mortifère auprès d’autres résidents sans défense… Pour ma mère, c’est évidemment trop tard, mais si son sacrifice pouvait ouvrir les yeux des responsables, elle ne serait pas morte pour rien…

Militante jusqu’au bout, mais cette fois, malgré elle! Pour l’honneur de notre mère, il était de notre devoir de rappeler le martyr qu’elle dut subir du fait de l’inconséquence meurtrière de certains et de principes pseudo-philosophiques s’apparentant à des tartuferies destinées à donner le change!

Mais au-delà de cette écœurante façade, il y a un vrai débat national à conduire d’urgence, compte tenu de la démographie croissante des grands vieillards! Faute de quoi, la barbarie prendra le dessus car elle est déjà à nos portes…

              Vue de la chambre d’hôpital de ma mère, le 6 février 2018

 

PS: J’ai déjà eu l’occasion de formuler sur ce blog – dans un article du 27 juin 2012 intitulé « Sur les hauteurs d’Arromanches » – tout le mal que je pensais de l’action mortifère de ce pitoyable diafoirus de banlieue, que je tenais déjà à l’époque, pour le principal responsable de la mort d’une autre de mes proches…

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A Angers, il y a exactement quatre-vingt-quatorze ans – le 31 mars 1923 – Adrienne Venault (1894-1973) mettait au monde son premier enfant, né de son union avec Louis Turbelier (1899-1951). L’accouchement eut lieu à leur domicile au premier étage d’un modeste « deux-pièces » sans confort, situé au 20 rue Desmazières.

Y assistaient une sage-femme du quartier, et probablement la future grand-mère Clémence Fradin (1861-1931) veuve Venault qui, habitait avec le couple depuis leur mariage en 1921.

Ce jour-là, la presse locale rapporte que la Loire et la Maine étaient en crues, sous l’effet des giboulées de mars!

20 rue Desmazières – photo JLP années 70

L’enfant, une petite fille, fut déclaré(e) à la mairie d’Angers deux jours plus tard, sous le nom d’Adrienne, Marie-Louise, Joséphine Turbelier... Pourquoi deux prénoms sur trois se référant à la légende napoléonienne? Nul ne sait!

En tout cas, conformément à l’usage – et peut-être une circulaire administrative – Le Petit Courrier, le quotidien républicain de l’Anjou à l’époque – fit mention de cette naissance dans son encart consacré à l’état-civil, le mercredi 3 avril 1923… Ce jour-là, les annonces cohabitaient sur la même page que les programmes des cinémas.

Ainsi on prenait connaissance d’un seul coup d’œil, des variations heureuses ou malheureuses de l’état-civil urbain et des nouveautés cinématographiques diffusées au Cinéma Palace en centre ville. Dans les actualités Pathé, on pouvait ainsi noter un documentaire sur les obsèques de la grande actrice Sarah Bernhardt, décédée quelques jours auparavant à Paris…

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L’enfant avec un nœud dans les cheveux, qui, sur le cliché de 1924 ci-dessous, snobe le photographe dans les bras de sa mère, juste devant son père coiffé comme Marcel Proust, c’est la petite Adrienne. Une fois grande et devenue amoureuse, elle devint mère. Disons-le clairement: la mienne et celle de mes sœurs!

Aujourd’hui, elle poursuit, bon œil mais moins bon pied, son dialogue avec le monde: un parcours sans faute sur notre étrange planète bleue, entourée d’un nombre désormais presque incalculable d’arrière-petits-enfants ! Et pour longtemps encore…

Bon anniversaire maman...

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Le 4 décembre 2016, au petit matin, naissait dans une maternité d’Antony, une petite fille que ses parents prénommèrent Emma.

A ce jour, elle est la dernière-née des nombreux arrière-petits enfants de mes parents Maurice Pasquier et Adrienne Turbelier…Du coup, il se trouve que je suis un peu « de famille » avec ce petit bout de chou qui inaugure – avec brio – la saga du temps qui passe ! Comme cette relation est commutative, on peut penser qu’il en est pareillement pour elle, à une différence près tout de même: elle ouvre à peine les yeux, alors qu’en ce qui me concerne, ça fait un sacré bail que j’ai branché le compteur en m’éraflant les genoux sur les branches de notre arbre généalogique commun!

Emma !

Evidemment pour les amoureux des belles lettres et de Flaubert en particulier, ce prénom évoque immédiatement Madame Bovary, mais il n’est pas certain que cet illustre parrainage soit la meilleure aubaine pour une nouvelle née qui ne demande rien d’autre que de l’amour!

Et, à tout prendre, si l’on cherche absolument une bonne fée pour se pencher sur le berceau du bébé, Emma Woodhouse, l’héroïne de la romancière anglaise Jane Austen (1775-1817) est une bonne candidate.

Ecrit en 1815, « Emma » le roman de mœurs sous l’Angleterre de la Régence du futur roi Georges IV -dont elle est le personnage central, met en scène une jeune femme « belle, intelligente, et riche, avec une demeure confortable et une heureuse nature »…

emma
D’autres « Emma » peuplent l’histoire de la littérature et du monde, dont Emma de Gurk (980-1045) – Sainte Emma – patronne tutélaire de Klagenfurt et fondatrice forcenée de monastères en Autriche, en Carinthie particulièrement… A quelques cinquante kilomètres – à vol d’oiseau – de l’autre côté de la montagne du Frioul-Vénétie, berceau italien de nombreux aïeux maternels de la petite « scorpionne » néo-antonienne!

Le plus singulier, et c’est probablement là que le recours à une autre définition de l’espace et du temps, ainsi qu’à une géométrie non euclidienne, s’avère sans doute nécessaire, c’est qu’au jour de l’annonce de la naissance – ce dimanche matin du 4 décembre 2016 – la presse mondiale relayait l’anniversaire de l’actuelle doyenne de l’humanité : Emma Morano qui venait de fêter – le 29 novembre 2016 – son 117 ième anniversaire dans la province du Piémont en Italie…

emma-morano

Son secret ?

Elle l’a révélé aux journalistes : « Je mange deux œufs par jour – crus ou en omelette – et c’est tout. Et aussi des biscuits… » Et du poulet au diner ! Pas beaucoup de légumes…Un conseil déséquilibré de toubib, qu’elle a suivi scrupuleusement depuis plus quatre-vingt-dix ans…et qui a marché !

On dit qu’elle est en pleine forme ! C’est tout ce qu’on souhaite pour les dix prochaines décennies à la petite fille d’Emilie et de Paul…, qui pour l’heure, doit plutôt téter.

Longue vie dans ces conditions à « Emma »…Et surtout, plein de réussites et de bonheur !

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C’était probablement le dernier dimanche d’août 1951 – le 26 – Adrienne et Maurice avaient décidé de s’offrir une excursion d’une journée en autocar dans les Côtes-du-Nord – devenues, depuis lors, Côtes d’Armor. Ils étaient partis d’Angers très tôt le matin, non sans avoir confié, la veille, leurs deux enfants de deux ans et six mois aux grands-parents maternels et paternels dans le quartier de la Madeleine…

Adolphe B. un cousin de Maurice qui possédait une voiture, s’était proposé pour les conduire dès l’aube, de leur domicile, avenue René-Gasnier sur la route d’Avrillé, au point de rendez-vous des bus près de la gare Saint-Laud…

Las! Cette journée, la première de réelles vacances depuis deux ans, et promise au plaisir de la découverte de la Bretagne septentrionale, fut quelque peu mouvementée. Les deux cents cinquante kilomètres à parcourir à travers le Haut-Anjou et la Bretagne, par des routes peu entretenues, parsemées de nids de poule et encore endommagées par les outrages de la dernière guerre, furent particulièrement pénibles pour Adrienne, victime de nausées. On dut même l’installer à l’avant du véhicule, juste derrière le chauffeur, prête à descendre si besoin était!

Enfin, au Cap Fréhel, peu avant midi, la récompense était au bout du chemin: les embruns salés et l’air iodé de la Manche tinrent leur promesse, incitant Adrienne requinquée à s’aventurer, après le pique-nique, sur les rochers tapissés d’algues brunes et vertes…Le temps au moins, qu’un photographe, Maurice ou un autre – nul ne s’en souvient aujourd’hui – prenne le cliché de rigueur! Comme dans un studio, les cheveux et les plis de la robe savamment ondulés, indiquaient la direction du vent…

Adrienne sur les rochers

Adrienne sur les rochers

Le retour de nuit se déroula sans encombre…Cette journée en demi-teinte fut finalement occultée, car elle fut, ultérieurement brouillée par d’autres événements presque synchrones, qui en relativisèrent le souvenir.

Jusqu’à peu, la photo fut même oubliée dans un tiroir, au milieu d’autres plus récentes, et jamais elle ne figura dans les albums de famille… Pourtant, en dépit d’une qualité technique moyenne, elle est singulière à divers titres. A y regarder de près, la jeune femme de vingt-huit ans, qui apparaît songeuse, le regard presque soucieux en direction du large, présente un léger embonpoint au niveau de la ceinture!

Elle est en effet enceinte de deux mois et demi ! Et, le 21 mars 1952, elle accouchera de son troisième enfant, ma sœur Louisette (1952-2010)… L’intérêt de cet instantané est donc double: il atteste du premier voyage au bord de la mer – en l’occurrence intra-utero – de ma sœur, et c’est en outre le seul, à ma connaissance, qui représente ma mère enceinte… En ce temps-là, pour des motifs qu’il conviendrait d’élucider, il n’était pas d’usage de photographier les jeunes femmes « en état de grossesse », alors que je possède des dizaines de clichés numériques de mes filles aux différents stades de leurs grossesses respectives…Et deux seulement de mon épouse!

Dans la quinzaine qui suivit ce très court intermède estival sur ces côtes sauvages, au relief tourmenté et envoûtant, le père d’Adrienne, Louis Turbelier (1899-1951), décéda, foudroyé par un infarctus à cinquante-deux ans! L’ombre portée sur le visage d’Adrienne, debout face à l’océan, au milieu des nappes de varech, était-elle prémonitoire de ce qu’il adviendra quelques jours plus tard?

Heureusement, six mois après, Louisette fera revivre Louis. C’est de cette naissance, dont Adrienne, aujourd’hui nonagénaire, se remémore en priorité!

 

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A quinze jours près, Adrienne Turbelier aurait eu juste vingt et un ans, lorsque le Général de Gaulle déclara le 18 mars 1944 à Alger devant l’Assemblée consultative que « le régime nouveau (devait) comporter une représentation élue par tous les hommes et toutes les femmes de chez nous ».

Elle n’était d’ailleurs pas encore tout-à-fait majeure, lorsque ladite Assemblée – constituante pour la circonstance – instaura le vote des femmes à la suite du dépôt d’un amendement de Fernand Grenier (1901-1992), militant communiste, résistant et représentant du PCF auprès du chef de la France Libre. C’était le 24 mars 1944 et elle était née le 31 mars 1923 à Angers. Les trois-quarts des représentants des mouvements de résistance, des partis républicains d’avant-guerre et des territoires français en guerre, présents dans l’Assemblée, se prononcèrent pour ce droit ouvert aux femmes de voter comme les hommes et d’être éligibles. Choix révolutionnaire que le Général de Gaulle confirma par ordonnance du 21 avril 1944, portant organisation des pouvoirs publics après la Libération. Son article 17 stipulait que désormais « les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ».

Adrienne l’a-t-elle su immédiatement ? Il est probable que non, car c’était plus d’un mois avant le débarquement allié en Normandie, et la ville d’Angers vivait encore pour quelques mois sous le joug implacable de l’occupation nazie. La presse totalement muselée ne laissait évidemment transpirer aucune nouvelle, autre que celles sévèrement censurées par la Kommandantur.

Le « Petit Courrier », journal d’Angers depuis cinquante ans, n’était plus que le relais efficace du régime collaborationniste de Vichy, et n’informait les Angevins que des nouvelles relatives aux « chiens écrasés » et aux concours de boules de fort. Etant entendu que, parfois, il lui arrivait de confondre les chiens écrasés, les juifs raflés et les résistants martyrisés. Ainsi, pour les journées des 22 et 23 avril 1944, lendemains de la reconnaissance historique de la pleine citoyenneté des femmes françaises, le journal – totalement disqualifié et déshonoré depuis quatre ans – consacrait les gros titres de sa « Une » à « la protestation du Maréchal Pétain (et de Pierre Laval) contre les cruels bombardements anglo-saxons » tandis qu’il commentait avec gourmandise « la progression des forces germano-hongroise entre les Carpates et le Dniestr » et qu’il saluait les exploits de la Luftwaffe contre un convoi anglo-américain en Méditerranée au large d’Alger ! Il signalait aussi l’anniversaire du Führer

Le Petit Courrier du 22 avril 1944 - AD 49

Le Petit Courrier du 22 avril 1944 – AD 49

En fait, les informations de la France Libre ne transitaient guère que par l’émission « Les Français parlent aux Français » de la BBC, dont l’écoute était formellement interdite, sous peine de représailles de la Gestapo ou de ses supplétifs pétainistes. De toute manière, les Turbelier de la rue Desmazière auraient-ils voulu braver les interdits d’écoute au péril de leur liberté, qu’ils ne l’auraient pas pu, car ils ne possédaient pas de récepteur radio. Seul Louis (1899-1951), le père d’Adrienne, gardien de la paix municipal écoutait régulièrement Radio-Londres, en compagnie de collègues « sûrs », les soirs de permanence dans les caves du commissariat de police du 4ième arrondissement.

Dans ces conditions, on voit mal comment Adrienne, ainsi que sa mère, ses tantes ou ses collègues de travail chez Joudon, place du Ralliement, auraient pu avoir connaissance « en live » de cette information qui les concernait et répondait à une revendication exprimée de longue date par les féministes au nom de l’égalité des droits entre les sexes. En ce temps-là, on n’osait pas le mot encore le mot « parité » !

Les femmes de la génération d’Adrienne, qui avaient entre vingt et vingt-cinq ans à la fin de la guerre, n’eurent très majoritairement connaissance de cette nouvelle que tardivement par rapport à l’instant de son adoption. Au plus tôt, vers la fin de l’année 1944, après la Libération d’Angers et le rétablissement de la légalité républicaine. Leur souvenir le plus marquant à cet égard demeure leur premier vote effectif au printemps 1945 pour les premières élections municipales d’après-guerre… mais ce souvenir, bien que n’étant pas parfaitement synchronisé avec la date de cette réforme essentielle, demeure vivace, comme celui d’une conquête qui n’appartient qu’à elles. Un jalon dans l’émancipation des femmes, qui jusqu’alors n’étaient que des épouses et des mères !

Soixante-dix ans après, Adrienne, devenue nonagénaire, grand-mère et arrière-grand-mère d’une nombreuse descendance continue de considérer le suffrage universel, comme un droit fondamental, imprescriptible et sacré. La pierre angulaire de la démocratie, sa clé de voûte en quelque sorte. C’est la raison pour laquelle elle voue au droit de vote, un attachement d’autant plus fort, qu’il symbolise la conquête d’une liberté fondamentale, celle d’être en capacité de donner dans l’isoloir, son point de vue, sur la marche du monde sans subir de pression externe.

Ainsi, aujourd’hui, alors que l’âge ne lui permet plus de se rendre elle-même, au bureau de vote, sa détermination demeure sans faille pour faire établir une procuration, en dépit de l’inertie ou la mauvaise grâce manifeste – pour ne pas dire plus – des préposés administratifs chargés de cette procédure, du commissariat de la police de son quartier en région parisienne ! Cette inaction la révolte à un point qu’on ne soupçonnerait pas et qui contraste avec la désinvolture des citoyens défaillants de plus en plus nombreux qui se détournent de leur devoir électoral en s’abstenant massivement.

Elle, elle y croit toujours au suffrage universel! Avec le même enthousiasme qu’en 1944 ou 1945. Et, elle ne répugne pas à faire la morale « républicaine » à ses proches, si d’aventure certains d’entre eux se laissaient aller à des instincts piscicoles, le jour des élections ! Elle appartient à cette génération forgée par la guerre – issue de la guerre – et mère du baby-boom. Cette génération qui a pensé et pense encore avec une touchante ingénuité, qu’après avoir vécu le pire durant sa jeunesse, elle a pour mission de construire un monde plus juste, fondé sur le progrès du genre humain, transcendé par la science, la culture…et l’action politique. Et légitimé par le suffrage universel!

Boulevard Foch 1945

Boulevard Foch 1945

La première fois qu’elle déposa son bulletin dans l’urne, ce fut le 29 avril 1945, à l’occasion du premier tour des élections municipales d’Angers. Le bureau de vote dont elle dépendait, se trouvait dans une école primaire de la rue Saint Léonard, au coin de la rue Jean Jaurès et à proximité du parvis de la massive église paroissiale en pierres d’ardoise et au dôme d’inspiration byzantine de ce quartier d’anciennes carrières schisteuses. Presque en face de l’atelier de réparation et de vente de vélos, disparu depuis longtemps, d’un ancien coureur  cycliste.

Ce jour reste gravé dans sa mémoire pour un autre motif aussi : mon père qu’elle ne connaissait que depuis quelques mois, l’accompagna jusqu’au bureau de vote. La température qui avait été caniculaire au début du mois d’avril, était en baisse. Et c’est donc par une matinée relativement fraîche mais avec un ciel dégagé, qu’ils partirent, bras dessus, bras dessous, du quartier de la Madeleine où ils s’étaient donnés rendez-vous, jusqu’au haut de la rue Saint-Léonard vers les « vieilles carrières »…

L’ambiance des rues était un peu retombée depuis la Libération d’Angers, dix mois plus tôt, mais l’optimisme était encore de mise en dépit des privations qui persistaient et des difficultés de ravitaillement ; les cartes d’alimentation étaient  toujours d’actualité et elles le demeureront encore plusieurs années. Au moins jusqu’en 1949.

En outre, la guerre n’était pas totalement terminée. Le lendemain du premier tour – le 30 avril 1945 – Hitler se suicidera dans son bunker à Berlin, mais il faudra patienter une huitaine pour que le 8 mai 1945, l’Allemagne capitule sans condition. Néanmoins, tous les angevins – comme une majorité des français – envisageaient l’avenir avec confiance. La preuve: leurs querelles politiques partisanes reprirent comme avant-guerre : comme autrefois, mais avec de nouveaux thèmes liés à l’actualité. Ainsi, la campagne électorale avait été très vivante, voire fortement animée dès le mois de mars 1945. On se querellait par exemple, pour définir les modalités de vote des militaires et des prisonniers qui n’étaient pas tous rentrés au bercail. Au premier tour, six listes se disputèrent la mairie, de telle sorte qu’à l’issue du vote du 29 avril 1945, aucun siège ne sera pourvu.

Pour l’heure, Adrienne, encore peu politisée bien que militante de la JOC,  accomplissait pour la première fois son devoir de citoyenne, et selon son témoignage, avec une certaine jubilation. Ce fut d’ailleurs le cas d’une grande majorité des douze millions d’électrices à travers la France.

Dans sa propre famille, la plupart des femmes se rendirent dans les bureaux électoraux, en particulier sa mère, Adrienne Venault épouse Turbelier (1894-1973), mais aussi sa grande-tante, Louise Durau (1869-1954), ses tantes Augustine Turbelier (1892-1968), Juliette Turbelier épouse Boussemart (1894-1966), Germaine Turbelier épouse Gallard (1896- 1990), Marie Turbelier (1901-1987), Marie Venault veuve Marin (1881-1954). Sa cousine Marie-Louise Marin.

Toutes découvriront pour l’occasion les procédures du code électoral dans l’école publique de leur quartier. Qui  à Saint-Léonard, qui à la Madeleine, à Saint-Laud ou dans le faubourg Saint-Michel…

Sa future belle-mère Marguerite Cailletreau (1897-1986) épouse Pasquier ira voter ainsi que sa fille Renée épouse Pilet dans l’école communale de la rue de la Madeleine…et probablement aussi Eliane l’épouse de Marcel Pasquier, junior…

Je les cite toutes ou presque pour montrer l’ampleur de cet engouement féminin lors de ce premier scrutin au suffrage universel. Je les cite aussi pour signifier qu’il n’y eut pas que les figures de proue du féminisme militant ou les grandes personnalités de la résistance ou de l’intelligentsia française, qui se mobilisèrent, comme Jeanne Boitel, Marie Dubas, Irène Joliot-Curie, Gilberte Brossolette ou encore Geneviève de Gaulle, Germaine Tillon et Lucie Aubrac. La plupart des femmes se sentirent concernées.

Aujourd’hui, on éprouve des difficultés à concevoir cette exaltation républicaine d’antan, parce que  les pouvoirs actuellement « en responsabilité »  et en place depuis des lustres ont fini par décourager les citoyens les plus motivés de se rendre aux urnes, à force d’échecs, de mensonges et de reniements. Les pseudo-professionnels de la politique, presque tous issus de la haute technocratie et de l’énarchie ont réussi « l’exploit  » de dénaturer gravement la notion d’intérêt général et de rendre la démocratie illisible! Au point que les seules alternatives dans lesquelles la population désabusée se réfugie sont l’abstention massive ou la dérive mortifère vers le populisme.

Au second tour qui se déroula le dimanche 13 mai 1945 par un froid inhabituel pour la saison puisqu’il neigeait dans une grande partie du pays, les partis de gauche formèrent à Angers une liste unique « d’union démocratique et antifasciste » conduite (symboliquement) par un résistant républicain, ancien conseiller municipal, Louis Imbach (1881-1945) qui, en fait, était déjà mort dans des conditions épouvantables dans le camp de concentration de Mauthausen.

Personne ne le savait. Cette liste de large union à gauche rallia la majorité des suffrages face à la liste apolitique « républicaine d’union et d’action municipale ». Le 18 mai 1945, Auguste Allonneau (1895-1963), ancien professeur de mathématiques au Lycée David d’Angers et socialiste, fut élu maire avec un premier adjoint communiste. Il le resta jusqu’en 1947…

Cette première élection démocratique d’après-guerre marqua le début de l’engagement citoyen de ma mère et aussi de ses fortes convictions républicaines à gauche… Convictions qui la motivent  toujours soixante-dix ans plus tard !

Mes propres opinions sont plus contrastées: il y eut tant de trahisons depuis deux ou trois décennies de part et d’autre de l’échiquier politique, qu’on ne peut guère se réclamer que de « valeurs » dont on ne sait plus trop dans quelle formation politique elles s’incarnent…

Quoiqu’il en soit dans la mémoire de ma mère, résonnent toujours comme une victoire, les mots des présidents de bureau de vote, debout devant l’urne ouverte puis refermée après le passage de l’enveloppe :

« Adrienne Turbelier épouse Pasquier peut voter ! » … «  A voté »

 

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1945 Photo MP

1945 Photo MP

Ce cliché n’a pas été pris sur le lac du Bourget  au début du 19ième siècle mais sur une rivière d’Anjou, il y a à peine soixante-dix ans. La jeune femme sur la barque ne s’appelait pas Elvire, elle n’était pas napolitaine et le photographe ne se prénommait pas Alphonse…

Et pourtant, la douce mélancolie qu’inspire cet instantané sépia d’un passé révolu évoque irrésistiblement quelques vers parmi les plus célèbres d’un de nos plus fameux poètes romantiques.

« Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours …:
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !… »

Vaste et ambitieux programme. Comme s’il était possible de retarder la fuite de ce temps qui efface et érode tout!  D’interrompre – ne serait-ce que quelques instants – sa course folle du passé vers l’avenir! Ce serait pourtant si bien – pensons-nous – de prolonger de quelques heures seulement une jeunesse qui nous échappe, de surseoir un peu à l’apparition des méfaits de la sénescence  et de jouir ingénument de la permanence d’un monde qu’on imaginerait volontiers immortel et harmonieux, comme au temps de notre âge tendre.  

Seul le poète peut s’autoriser cette licence, car, tout de même, ce serait bien étrange, de l’ordre du prodige même, si soudainement le « temps » s’avisait de « suspendre » son cours ! J’imagine – car je nous connais fouineurs, ergoteurs et transgressifs – que certains chercheraient en vain à évaluer la durée de cette interruption. D’autres s’interrogeraient sur la nature de ce surprenant et désappointant hoquet, qui conduirait à nous placer dans une sorte de parenthèse  « inattendue », bien qu’espérée, mais, à coup sûr, indescriptible, immensurable et incompréhensible… Et de surcroît, mortifère, car exterminatrice de notre propre existence qui n’a de sens et ne se conçoit, que dans le temps.

Comment en effet mesurer un laps de non-temps ?  Autant s’échiner à métrer avec une chaîne d’arpenteur l’espace insaisissable d’un insondable trou noir cosmique, ogre putatif, destructeur par asphyxie de l’espace et du temps,  !

Néanmoins, au moment où cette jeune femme souriante posait sur les ondes calmes de ce qui était peut-être un bras de la Loire ou un rivage aux allures de frayère de la Maine, elle savait qu’elle vivait un jalon important de « son temps », une des premières ébauches de futurs souvenirs heureux.

« Toute origine, toute aurore des choses est de la même substance que les chansons et que les contes qui environnent les berceaux » disait Paul Valéry… cité par Etienne Klein dans son ouvrage  » Le facteur temps ne sonne jamais deux fois » !

N’empêche qu’au moment précis de la prise du cliché , le seul « temps » qui hésitait sans doute encore à prendre son envol, c’était le mien. « Suspendu qu’il était à l’avenir commun du photographe et de la belle ondine! Sinon, je ne serais, pour l’heure, qu’un point de suspension dans l’univers des possibles d’un passé potentiel qui n’a pas su s’inscrire dans la durée ! En acceptant qu’on fige son visage sur la pellicule argentique, peut-être entrevoyait-elle déjà l’apparition de ce nouveau temps que je m’approprierai quelques années plus tard…

Mais, il m’a fallu encore attendre! Jusqu’au jour, où, sur ce lac  ou ailleurs, mon compteur, à l’arrêt, faute d’exister depuis la nuit des temps, s’est enfin initialisé ! Peut-être  en vertu d’une nécessité qui échappe à l’entendement, car le temps, même quand il n’existe pas, ne s’arrête jamais !  Toujours fugitif, il vit sa vie – avec ou sans nous – et le changement qu’il induit, est permanent. Autrefois comme aujourd’hui. Pas plus que  « jadis »,  le changement n’est  » maintenant »…Il est, tout simplement.

 

 

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