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Posts Tagged ‘11 novembre’

Dans deux jours, on assistera à la 92ème commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918. Depuis plusieurs années déjà, plus aucun poilu de la Grande Guerre n’est présent aux cérémonies officielles. Les « der des der », qui avaient atteint un âge canonique et qui avaient été recherchés et dénichés par les autorités, sont tous morts.

C’était pourtant un bonheur de voir ces vieux bons hommes tremblotants, les yeux rouges de conjonctivite et d’émotion remercier le président de la République qui, sans lésiner, les décoraient de la Légion d’Honneur. Et pourquoi pas, pendant qu’on y était ! La croix de guerre ! Et la médaille militaire en prime ! Enfin, pour conclure cette sublime parade une accolade présidentielle aux odeurs d’aftershave. Même ceux qui avaient été planqués étaient honorés et leurs arrière petits-enfants interprétaient de bonne grâce à l’adresse des journalistes réquisitionnés,  les borborygmes baveux des aïeux, censés diffuser des souvenirs de leurs faits d’armes. Quelques-uns disaient leur aspiration à la paix et leur haine de la guerre!

La plupart de ces valeureux poilus avaient été oubliés pendant presque quatre-vingt-dix ans, puis soudainement du fait de l’activisme forcené et courtisan des petits conseillers techniques du ministre des anciens combattants, qui avaient écumé les maisons de retraite, on les sortaient de la naphtaline et on les projetaient étourdis dans leurs fauteuils roulants et flottant dans leurs costards démodés sur les places publiques près des monuments aux morts qu’ils n’étaient pas encore ! Ployant sous le poids des médailles et des honneurs, ils s’enrhumaient!

Que d’instants sublimes de communion nationale, on a ainsi vécu ces dernieres années, et comme c’est dommage que ce bal des ancêtres se soit interrompu, faute d’ancêtres. A un an des élections présidentielles, le président en sera donc réduit encore cette année à faire un beau discours rédigé par un autre dans un endroit hautement symbolique choisi par son chargé de com ! J’imagine un truc dans le genre : « …que le sacrifice de nos pères soit rappelé en ces instants où notre pays traverse une crise importée, comme il n’en a jamais vécue depuis 1929 … ». Avec en aparté : « on se les caille ici en plein vent », en pensant à sa « mistone » (femme gentille et aimable en jargon des tranchées» qui l’attend sous les lambris dorés de la République avec la queniaude à Paris.

Bref, tous les poilus sans exception sont aujourd’hui des poussières d’étoiles, au propre comme au figuré, et ne seront pratiquement d’aucun secours pour 2012. On les oubliera donc derrière les symboles et les gerbes !

Aussi, je veux leur rendre hommage cette année par l’évocation de l’un d’entre eux Georges Baptiste Duguet (1895-1915). Simplement parce que dans cette macabre comédie humaine de 1914-1918, il incarne pour moi la notion de « soldat inconnu ». Soldat de 2ème classe au 32ème régiment d’infanterie de Tours, Georges a été tué à 20 ans le 16 juin 1915 à Neuville Saint Vaast lors de la « deuxième bataille de l’Artois ». Le 16 juin ! Jour anniversaire de sa mère! Personne de ma famille ou des gens du quartier de la Madeleine à Angers ne l’avaient connu directement, mais son souvenir a plané, plusieurs décennies durant, du côté de la rue Desmazières, là où il était né, et où « la mère Duguet » – Louise Joséphine Marie Toublanc – dont il était l’unique fils, tint une épicerie puis un bistrot jusqu’au début des années cinquante, juste en face du domicile d’Alexis Turbelier.

En 1960, quand je rejoignais ma grand-mère Adrienne Turbelier dans le vieil appartement occupé par madame Duguet, devenue nonagénaire, Georges était présent. C’est à lui que s’adressait encore cette pauvre vieille désorientée, borgne et édentée, au soir de sa vie. Etouffée par ses souvenirs, ultimes feux d’une vie vacillante, elle demeurait à jamais la jeune maman d’un poilu de 14. Ce spectacle ne pouvait laisser insensible l’enfant d’une douzaine d’années que j’étais. D’autant moins que la pièce unique et sombre, dont l’aïeule avait fait son unique lieu de vie et de mémoire, semblait figée dans un décor d’un autre temps où il était possible de feuilleter sur des commodes « Louis Philippe » des exemplaires du journal « l’Illustration » relatant l’exposition universelle de Paris 1900. On accédait à cette pièce par un étroit escalier à partir d’une cour intérieure dans laquelle prospérait un tilleul centenaire. Après avoir traversé une sorte de cuisine perpétuellement dans la pénombre, on pénétrait dans un lieu poussiéreux encombré de vieilleries, d’où émergeait, près de l’unique fenêtre à contre-jour, dans un fauteuil démesuré, une sorte de petite chose rabougrie, la mère Duguet. C’était ici qu’en fin d’après-midi, presque quotidiennement, ma grand-mère l’assistait dans le rituel de son coucher, veillant à débarrasser les abords du lit de tout obstacle, à ranger le dentier et l’œil de verre ainsi qu’à détricoter chaque soir le travail réalisé par la petite vieille durant la journée. Ainsi, dès potron-minet le lendemain, elle reprenait son éternel ouvrage de confection de chaussettes qu’elle dédiait au Général de Gaulle – qui aurait pu être son fils – sans jamais s’étonner qu’il puisse faire appel à elle, ni qu’il use tant de chaussettes en laine! Rien ne pouvait plus éblouir, surprendre ou distraire l’aïeule, dont le souvenir le plus marquant, outre la bise que lui avait collée, toute petite fille, l’empereur Napoléon III lors d’une visite à Champtoceaux sa ville natale, restait celui de son fils défunt. Voilà Georges, quatre-vingt-seize ans après avoir été massacré sur le front de l’Artois, tu revis avec ta maman sur Internet !

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