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Archive for the ‘Lieux de mémoire’ Category

A l’approche de la Toussaint, la tradition voulait jadis qu’on fleurisse les tombes de nos proches disparus, ceux qu’on avait aimés et qui ne sont plus. Ce rituel demeure en partie de nos jours, du moins par la pensée et presque exclusivement dans la tête des anciennes générations aujourd’hui de plus en plus clairsemées, c’est-à-dire de celles nées juste avant-guerre ou juste après lors du baby-boom inaugurant les Trente Glorieuses.

Les générations précédentes décimées ne sont presque plus partie prenante et les nouvelles qualifient plus volontiers cette période de l’année de « vacances d’automne », sans référence particulière au souvenir des trépassés.

L’éloignement des familles de leurs provinces d’origine est en grande partie la cause de cette désaffection. Mais pas seulement, l’atomisation géographique est également responsable ainsi qu’une sorte d’amnésie collective doublée d’un certain désintérêt des générations montantes pour tout ce qui concerne l’Histoire. A leur décharge, elle est généralement mal enseignée à l’école, voire ignorée dans le flux envahissant des mondes virtuels et constant par écrans interposés.

En tout état de cause, le culte des ancêtres n’a plus guère la côte. Il n’est plus de mise. Et ce paradoxalement, alors que les allées des centres commerciaux des grandes métropoles et de leurs banlieues fourmillent de jeunes gens et de jeunes femmes, qui promeuvent ostensiblement des idéologies moyenâgeuses et déambulent en s’affublant d’accoutrements religieux archaïques et incommodes.

La « fête » de la Toussaint n’est donc plus regardée par la majorité de nos concitoyens comme celle du souvenir de nos aïeux ou comme une occasion de s’accorder un temps de recul, de pause et de réflexion en leur compagnie pour évaluer les bouleversements du monde. Cette coutume se perd et sa perpétuation ne motive plus guère que les fleuristes ou les jardineries.

Lorsqu’on se situe plutôt – à l’exemple du rédacteur de ces lignes – dans le dernier quart de son existence, l’abandon de ces rites religieux ou païens – qu’on n’appellera surtout pas identitaires pour s’éviter les foudres des forcenés du multiculturalisme – chagrine et on est en droit, à divers titres, de cultiver une certaine nostalgie d’un passé révolu.

Lorsque par ailleurs, on appartient de fait, à cette frange de la population qui regarde les cimetières comme des lieux de future résidence, visités comme des appartements témoins, la Toussaint fournit une bonne occasion de s’enquérir du voisinage pour l’éternité. En tout cas, celui de la famille, des amis ou des collègues de travail, bref de tous ceux qui, à un moment ou à un autre de notre existence nous ont tenu la main, nous ont guidés ou parfois chaperonnés.

Tous ceux qui reposent en ces lieux de silence, désormais éloignés du mouvement vibrionnant de l’oppressante actualité, ne sont pas tous nos amis, mais tous semblent « cohabiter » dans une apparente sérénité. La Camarde ne fait pas dans la dentelle en matière d’égalité. Tous passent, un jour ou l’autre, par sa faux et il n’est pas indifférent de se le rappeler.

Du temps de ma jeunesse au siècle dernier, la plante privilégiée pour incarner la Toussaint ou le « Jour des Morts » qui lui succède, c’était le chrysanthème à grosse tête mordorée, symbolisant l’automne dans ces lieux du souvenir.

Accompagnant ma grand-mère maternelle qui ne fleurissait qu’une seule tombe du cimetière de l’Est à Angers, celle de son mari et de sa mère, la sienne aujourd’hui depuis 1973, je me souviens qu’elle ne déposait qu’un seul pot et c’était, conformément aux us de l’époque, un pot de chrysanthèmes.

Dans la jardinière en avant de la pierre tombale, elle plantait en outre de petites « pensées sauvages violettes et bleutées au cœur jaune ».

Venus à pied du quartier périphérique de la Madeleine, via le chemin des Noyers jusqu’à la ligne de chemin de fer surplombant la nécropole, elle achetait son pot de chrysanthèmes à l’un des nombreux pépiniéristes ou horticulteurs angevins, qui les jours de Toussaint disposaient leurs étals à l’entrée du cimetière.

Après avoir placé les fleurs, s’être recueilli quelques instants et récité – surtout elle – la petite prière de rigueur, nous flânions dans les allées arborées, nous attardant ici ou là, sur les nombreuses sépultures de la famille ainsi que sur certains tombeaux remarquables comme celui de la famille Lafourcade qui l’avait employée comme cuisinière après la première guerre mondiale. ou encore la chapelle emblématique de la famille Cointreau et beaucoup d’autres. Sans compter une halte obligée devant la colonne commémorative de l’effondrement du Pont de la Basse-Chaine qui provoqua la mort le 16 avril 1850, plus de deux cents soldats qui marchaient au pas.

Au cours de ce cheminement spatio-temporel, elle n’était pas avare de commentaires sur les vivants et sur les morts, comme si tous appartenaient toujours à la même communauté et qu’un dialogue contradictoire pouvait s’ébaucher entre eux et nous.

Aujourd’hui « le temps des chrysanthèmes » tel qu’il se déroulait alors, n’est plus vraiment d’actualité. Il devenu celui d’Halloween d’origine anglo-saxonne, une fête au cours de laquelle les enfants se déguisent en fantômes, en sorciers ou en vampires en quête de bonbons récoltés en faisant du porte-à-porte dans les quartiers résidentiels.

La Toussaint n’est donc plus qu’un support à réveiller la mélancolie dans l’esprit des troisième et quatrième âges.

Même les chrysanthèmes ont été transformés, à force d’hybridations répétées. Désormais plus attrayants, plus colorés, plus chatoyants, plus petits et en un mot, plus « divers », ils demeurent, malgré tout, des fleurs. Mais des fleurs qui peinent à faire oublier les chrysanthèmes d’antan. Elles réussissent surtout à rendre invisible la Toussaint sur le calendrier.

En ce sens, ces fleurs qui effacent le passé par suite de transformations et de travestissements multiples sont un peu à l’image d’une certaine modernité, qui fait progressivement disparaitre, tout en les invoquant en permanence, des valeurs et des principes que nous ont enseignés nos maitres et qui jusqu’à ces dernières années, ont servi de matériau structurant et de référence à nos sociétés et à leur cohésion.

Ainsi en est-il de tant de mots détournés de leur sens comme la laïcité, la propriété, la sécurité et l’ordre publics et même le concept de République associé aux notions de droits et de devoirs. Sans oublier les belles notions de respect, de tolérance et de citoyenneté citées à tout bout de champ et à contresens pour justifier des actes qui précisément n’en relèvent pas.

Ces dérives mortifères qui ouvrent la porte au désengagement citoyen, à l’individualisme, à la violence obscurantiste, à la loi de la jungle ainsi qu’à la sauvagerie ou à la barbarie, remettent en cause les fondements même de toute civilisation, et en particulier de la nôtre héritée de l’esprit des Lumières et de la Raison.

Décidément, il est temps d’appeler un chat un chat et d’affirmer sans honte de passer pour un vieillards acariâtre, que les ersatz multicolores des chrysanthèmes qu’on cherche à nous vendre avec les masques de sorcières, ne sont pas des chrysanthèmes.

C’est une exigence de clarté et probablement une condition de notre survie collective.

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Le 28 février 1835, Michel Châtaigner ancien sergent dans l’armée « vendéenne » du général Charles-Melchior -Arthur de Bonchamps ( 1760-1793) mourait au petit matin en son domicile de Saint-Florent-le- Vieil en Anjou. La déclaration en fut faite dans la journée au maire de la commune en personne, Joseph Auguste Cesbron de la Guérinière, par le gendre du défunt, Jean Fouassier, accompagné d’un jeune instituteur Etienne Lardin.

Michel Châtaigner âgé de soixante dix sept ans révolus, était charcutier. Profession qu’il exerçait peut-être encore à son décès.

En soi, cet événement, auquel on pourrait ajouter quelques dates ou éléments biographiques, dénichés dans les registres d’état civil de la commune ou de la paroisse de Saint-Florent-Le-Vieil, où il était né le 8 avril 1757, ne justifierait pas que je lui dédie un billet, surtout dans le contexte actuel de guerre.

Il y a mieux à faire que de s’intéresser au trépas d’un homme disparu, il y a cent-quatre-vingt sept ans, jour pour jour, dont, en outre, le destin semble assez banal. Du moins en apparence!

En fait, plusieurs motifs m’incitent, malgré tout, à le faire – succinctement – dont un qui, quoiqu’on en pense n’est pas si éloigné de la tragédie actuelle du peuple ukrainien agressé par l’armée russe. En effet, Michel Châtaigner fut non seulement un témoin mais également un acteur d’un drame survenu pendant la Révolution française dans les provinces de l’Ouest, celui des « Guerres de Vendée » de 1793 qui endeuilla l’Anjou ainsi qu’une partie du Poitou.

Ces guerres nées d’une révolte « spontanée » des paysans de l’Ouest donnèrent lieu à des massacres, presque à un génocide perpétré par les « colonnes infernales » envoyés depuis Paris par la Convention, pour réprimer sans pitié les populations mâter les populations locales après la déroute des armées vendéennes en décembre 1793 dans les marais de Savenay.

Que demandaient ces « gueux » et ces ‘bandits » de la Vendée? Ils refusaient la conscription obligatoire de tous les hommes, décrétée par la Convention pour aller combattre aux frontières, et ils souhaitaient conserver les traditions et la foi, religieuse de leurs aïeux.

Michel Châtaigner fut certainement associé à la plupart de ces épisodes sanglants mais son nom reste surtout attaché à la mort du général Bonchamps. Selon une tradition orale au sein de ma famille, il aurait assisté aux derniers instants de Bonchamps, le 18 octobre 1793 au hameau de La Meilleray sur la rive droite de la Loire en face Saint-Florent-le-Vieil, dans la maison d’un pêcheur nommé Bélion.

Le général, dans l’armée duquel Michel Châtaigner servait comme sous-officier, avait été mortellement blessé lors d’une bataille le 17 octobre 1793 devant Cholet. Il avait été transporté mourant jusqu’à Saint-Florent où s’était repliée son armée dans le but de traverser le fleuve et de rallier la Bretagne à sa cause. Avec « d’infinies précautions » on l’avait porté à bord d’une barque légère vers le lieu de son dernier soupir!

Son armée qui battait en retraite après avoir été défaite, trainait avec elle cinq à six mille prisonniers républicains dont on ne savait que faire et qu’on envisageait même d’exécuter. Bonchamps s’opposa à ce funeste dessein et sur son lit de mort exigea leur grâce. Ce dernier ordre, dont Michel Châtaigner aurait été le témoin, fut effectivement respecté à la lettre et aucun soldat républicain ne fut passé par les armes.

A la lecture de ce qui précède, on aura compris que parmi mes motifs d’intérêt pour Michel Châtaigner, il y a son lien d’appartenance à ma parentèle. En fait, il s’agit d’un de mes oncles par alliance au sixième degré. Sa première épouse Renée décédée en 1787 était la sœur d’une de mes aïeules maternelles, Françoise Robineau (1752-1811), l’arrière grand-mère d’un de mes arrière grands-pères Alexis Turbelier (1864-1942).

Par ailleurs, c’est le seul personnage de ma famille, dont on possède un portrait d’époque.
Ce portrait fut réalisé par Pierre-Jean David d’Angers (1788-1856), sculpteur et médailleur dont le père figurait parmi les prisonniers républicains sauvés par Bonchamps agonisant.

En remerciement, il « croqua » de nombreux soldats de l’armée de Bonchamps dont notre Michel, et surtout il sculpta le monument du général au dessus de son catafalque dans la nef de l’église abbatiale de Saint-Florent-le-Vieil.

Michel Chataigner, quant à lui, fut inhumé dans le cimetière de Saint-Florent après que son cercueil eut certainement transité en cette fin d’hiver 1835, devant le monument funéraire de son ancien chef!

Il y a quelques années, arpentant le cimetière à la recherche de sa tombe, je n’ai pas su l’identifier! Peut-être, malgré tout, persiste t-il à hanter les lieux, les soirs d’été, discrètement, parmi les feux-follets!

PS: Accessoirement, il faut rappeler que le fronton du Panthéon à Paris est l’œuvre du sculpteur angevin David d’Angers.

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Ce dimanche 19 septembre 2021, en orbite à quatre cent kilomètres d’altitude, Thomas Pesquet a photographié Angers depuis son hublot panoramique de la station spatiale internationale. Vue de loin, ma « bonne vieille » ville natale, ci-devant capitale des ducs d’Anjou, ressemble vaguement à celle dans laquelle j’ai effectué, il y a six décennies, mes « humanités ». En fait, l’image s’apparente à celle de la plupart des autres villes vues d’en haut !

Pourtant, la Maine est bien là, identifiable avec son lac en aval de la ville. Le château du roi René, forteresse médiévale se devine en y regardant de près! C’est-à-dire de loin mais très attentivement avec les yeux de Chimène. L’autoroute qui traverse la ville est aussi discernable ainsi que la voie autoroutière sur la berge de la rive gauche de la rivière.

En revanche, les quartiers du centre ou ceux périphériques, comme la Madeleine, Saint-Léonard, Les Justices, ceux de mes souvenirs d’enfance, de mes premières bosses et égratignures, ceux de mes parties de foot dans les terrains vagues du coin ou des jeux sur les buttes des anciennes carrières d’ardoise, sont noyés dans la masse grise et dense d’une urbanisation devenue envahissante. Il en est de même des lieux de mes premières amours adolescentes. même les cimetières ont disparu de notre vue, alors qu’ils sont certainement encore là. L’éternité dure et j’y possède un droit d’accueil…

Du coup, on peut en conclure sans exagérer et sans remettre en cause la performance technique de notre astronaute national qu’avec un éloignement spatial suffisant, celui prévu à chaque seconde par les ordinateurs de bord de la station orbitale, tout peut se confondre, s’interpénétrer ou presque disparaitre dans un inextricable réseau de connexions aux allures neuronales ou ribosomiques.

Avec notre mémoire intime – qui dans la durée, opère parfois de curieuses impasses ou de tendancieuses omissions – le parallèle est d’ailleurs saisissant! Tout semble se passer en effet comme si l’espace et le temps témoignaient d’une même réalité et étaient par conséquent responsables des mêmes escamotages et des mêmes disparitions. L’un émergeant de l’autre et inversement.

La photo prise du satellite par Thomas Pesquet, qui à sa manière, incarne la complexité de ce qui est, ou de ce qu’on s’imagine être le réel, n’est peut-être finalement qu’un instantané représentatif de l’état actuel de notre mémoire. D’une mémoire des endroits qui nous furent familiers jadis, mais dont nous ne conservons plus aujourd’hui que les traits les plus grossiers, tels les indices topographiques – à défaut toponymiques – d’une géographie fractale qui n’entre plus, aux détails disparus près, dans le champ visuel de notre regard et de notre esprit!

Cette impression étrange de fausse proximité avec  » ma « ville que rien ou presque désormais ne distingue plus vraiment des autres espaces urbains du monde lorsqu’ils sont observés du ciel avec la mélancolie féérique de souvenirs anciens, rejoint la non moins insolite sensation de sidération, mâtinée de nostalgie, éprouvée cette année, un dimanche midi ensoleillé d’août sur le boulevard Foch d’Angers. Et ce, alors que, de passage dans la ville, nous recherchions une brasserie – un troquet en d’autres termes – pour nous servir une souris d’agneau aux mogettes, un carré de porc aux reinettes ou même une fricassée de poulet à l’angevine, en lieu et place d’un obligatoire et incontournable burger frites et ketchup.

Notre déception fut grande de n’aboutir dans notre quête initialement gastronomique, plus prosaïquement alimentaire mais finalement identitaire, qu’à nous réfugier, faute de mieux, dans une station d’autoroute aux portes de la ville. C’est dans cet endroit délocalisé et sans mémoire qu’en fuyant dépités un lieu autrefois matriciel, nous prîmes conscience qu’Angers et son histoire récente ne nous appartenaient plus depuis longtemps!

Partout ailleurs, dans l’univers aseptisé et normalisé des grands axes de circulation routière, nous aurions trouvé le même ersatz de tradition faussement culinaire! Ainsi va la modernité, de pair sans doute avec notre vieillissement!

Ainsi nous le rappelle innocemment ce cliché venu de l’espace, ce 19 septembre 2021.

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Il y a cent-cinquante huit ans, le mardi 10 mars 1863 s’éteignait à « l’hospice civil d’Angers » Louise Perrine Desvignes.

Hôpital St Jean – Collection iconographique – Célestin Port -AD 49

L’acte de décès établi deux jours plus tard par un adjoint au maire d’Angers sur la déclaration de « deux domestiques » de l’hospice précise qu’elle était « ménagère » et âgée de soixante seize ans! En réalité, elle n’avait que soixante et onze ans comme en atteste son acte de baptême en l’église Saint-Maurille de Chalonnes-sur-Loire où elle a vu le jour le 2 février 1792.  Cette erreur administrative n’a pas en soi une grande importance, mais elle incarne, comme en point d’orgue, le destin décalé de cette pauvre Louise, discrète et oubliée, qui a du affronter, au cours de son existence, de multiples et cruelles épreuves. Et ce, de sa tendre enfance pendant les « guerres de Vendée » sur la rive gauche de la Loire en contrebas de la Corniche angevine jusqu’à cet ultime jour de 1863.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la fatalité ne l’a guère épargnée…

La liste des drames intimes qu’elle dut surmonter – du moins ceux que l’on connaît – est assez impressionnante. Pour autant, je ne lui avais jamais consacré jusqu’à ce jour, d’article spécifique, alors que j’ai évoqué ici la plupart des siens, notamment ses infortunés parents ainsi que sa descendance à laquelle j’appartiens au cinquième degré par ma mère. Doublement même, puisque, deux de mes arrière-grands-parents, Alexis Turbelier (1864-1942) et Augustine Durau (1867-1941), ses petits-enfants, se sont mariés alors qu’ils étaient cousins germains. 

Ainsi, parce qu’elle était peut-être trop effacée, l’histoire familiale avait presque oublié son nom. Et elle s’est injustement retrouvée dans « l’angle mort » – si j’ose dire! – de mes petites chroniques alors qu’elle fut le témoin mais aussi l’actrice à son insu, et surtout une des victimes des tragiques désordres des siècles précédents, à commencer par les affrontements fratricides et même génocidaires des guerres de Vendée de 1793 et 1794, qui la privèrent de son père et réduisirent sa mère à la misère.

Par la suite, elle connut bien d’autres drames et partagea avec son mari charpentier puis forgeron des galeries et carrières de charbon, la dure condition ouvrière des mineurs du Bassin de la Basse Loire au dix-neuvième siècle, au chevalement de la Tranchée à Montjean-sur-Loire, en passant par Chalonnes jusqu’aux puits de Languin au nord-ouest de Nort-sur-Erdre sur la rive droite de la Loire; les lieux de naissance de ses quatre enfants s’alignant en surface sur l’axe des affectations paternelles, autrement dit, sur le sillon houiller souterrain à cheval entre le Maine-et-Loire et la Loire Atlantique.

Bassin Houiller – Source Wikipédia

A l’issue d’une vie de labeur, ponctuée de nombreuses déconvenues et de phases douloureuses, elle mourut probablement assez seule et quasi-indigente à Angers.

Il fallait donc réparer (un peu) ce délit mémoriel d’ignorance! 

Ce qui, bizarrement, a attiré mon attention sur son sort – outre l’anniversaire de son décès signalé par les logiciels généalogiques qui traquent désormais nos aïeux avec le même zèle intrusif que nos modernes réseaux sociaux lorsqu’il s’agit de dénicher d’improbables amis – c’est une information chinée dans la presse de ma ville natale d’Angers, aux termes de laquelle un centre de vaccination contre le Covid 19 avait été ouvert en ce début d’année 2021 aux « Greniers Saint-Jean ».

La distance entre les greniers Saint-Jean et l’ancien hôpital éponyme de la cité n’excède guère une lieue d’Anjou. Je l’ai hardiment franchie et même, par l’esprit, carrément annulée dans ma hâte à ressusciter ma lointaine aïeule.   

En effet, c’est probablement dans l’hôpital Saint Jean, joyau de l’architecture gothique hospitalière du Haut Moyen Age que Louise Perrine  Desvignes rendit l’âme. Jusqu’à la fin du second empire, avant que l’actuel hôpital ne prenne le relai, il fit office d’hospice civil de la ville.

Incidemment, c’est dans ce lieu où jadis furent accueillis tant de malades incurables, de lépreux et de pestiférés et qui a résonné pendant des siècles, des plaintes et de la souffrance des agonisants, qu’est exposé de nos jours  » Le Chant du Monde », ce flamboyant ensemble de tapisseries du peintre, céramiste et licier Jean Lurçat (1892-1966)…

J’ignore évidemment ce qui a motivé le choix des Greniers Saint-Jean pour l’administration des vaccins, que j’associe un peu promptement à celui de l’hôpital pour le Chant du Monde. En fait dans les deux cas, j’y vois le symbole d’une renaissance. J’y vois le défi de la vie face à la mort. Une mort qui rôde depuis des siècles dans ces parages sans jamais être parvenue à prendre le dessus. J’y vois enfin un présage d’optimisme conforme au message de modernité que nous délivre encore aujourd’hui l’œuvre de Jean Lurçat. 

Prenant acte des crimes et des épreuves qui ont endeuillé l’histoire du monde, Lurçat conçoit en effet son travail comme un enjeu d’intelligence et de confiance dans l’avenir mais aussi dans la capacité de l’humanité à dominer ses contradictions, ses malheurs et ses pulsions destructrices. A cette fin, l’artiste use de l’exubérance de sa palette de couleurs, de l’harmonie qu’elle suggère et de la poésie qui en émane et qu’elle exprime au-delà des mots.    

Bien avant de servir d’écrin au Chant du Monde, la magie de l’architecture gothique angevine embellissait déjà ce lieu à la fois funeste et inspirant, où l’espoir et le désespoir ne cessèrent jamais d’alterner. Elle fut peut-être un réconfort pour la « petite lingère » Louise Perrine, quand elle fut admise ici par une nuit sans lune, un certain huit janvier 1863.

Très mal en point et convoyée depuis son taudis de la rue Chef-de-Ville sur une charrette brinquebalante tirée par des voisins compatissants par les ruelles pavées des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Nicolas, elle entrevit sûrement dans ses ultimes instants de conscience,  la magnificence de l’art ogival des Plantagenet, incarné par les élégantes voûtes de la grande salle des mourants. Comme un avant-goût du Ciel, auquel elle croyait pouvoir prétendre comme épilogue d’une vie difficile. Pour elle, il n’y avait sûrement pas d’autre option pour survivre que d’implorer le Ciel, fût-ce à mauvais droit, car il l’avait si souvent oubliée!

Pour la forme, imaginons-la quand même, en cet instant où elle s’apprête à plonger dans le néant! Imaginons-la, transfigurée par l’esthétique du lieu, abandonnant toute rancœur à l’encontre d’un créateur sourd et absent, qui ne lui avait vraiment pas fait de cadeau!

Je n’approuve pas mais je comprends.   

La lingère – Léon Delachaux (1860-1919)

Mis à part les éléments d’état civil qui franchissent les siècles, et dont témoignent les archives communales et départementales, cinq ou six générations suffisent à effacer toute trace ici-bas d’un quidam de basse condition. A fortiori s’il s’agit d’une femme de milieu pauvre, qui n’a pas eu la chance de croiser la route d’un peintre amoureux pour en dresser le portrait. De surcroît, les premières photographies ou les daguerréotypes, plus démocratiques, ne fixèrent des visages de femmes du peuple que dans le dernier quart du dix-neuvième siècle.

Louise Perrine n’était déjà plus de ce monde. 

Il s’agit là d’une inégalité de « genre » ( comme on dit maintenant quand on est « branché » féministe/écolo ou qu’on veut le paraître).  Car s’agissant des hommes, les registres militaires (registres de matricules) renseignés lors de la conscription en précisent les principales caractéristiques morphologiques à partir de la seconde moitié du dix-neuvième siècle et même avant pour ceux ayant participé à l’épopée du premier empire. 

Pour une femme, il n’y a que l’imagination du narrateur qui puisse combler cette absence de données, et l’interprétation qu’on peut attribuer aux documents administratifs la concernant, abandonnés ici ou là dans un contexte historique donné.

On ne sait donc rien des traits du visage d’une femme, ni de sa taille ou de sa beauté et plus généralement de sa prestance avant la fin du dix-neuvième siècle, sauf bien entendu si elle appartient à l’aristocratie ou la bourgeoisie manufacturière du capitalisme naissant et que son portrait couvre les murs du salon de musique de la propriété familiale.  

Pour Louise Perrine Desvignes, ce n’était pas le cas. Point de lambris dorés remontant à la nuit des temps, point de galeries d’ancêtres, point de salon, point de castel. Point d’écrits de sa main non plus, car elle ne savait ni lire, ni écrire. On en est réduit à des conjectures parfois hasardeuses en postulant par exemple que l’époque particulièrement troublée qu’elle traversa, fut certainement déterminante pour elle, amplifiée par une insigne malchance qu’imposèrent certaines circonstances a priori imprévisibles, comme le décès brutal de certains de ses proches encore jeunes.  

Louise Perrine naquit à Chalonnes-sur-Loire le 2 février 1792. Elle était la seconde enfant d’une fratrie de trois sœurs, composée d’une sœur ainée, Jeanne, née en 1790 à Chalonnes-sur-Loire et d’une cadette Marie née en 1793 à Saint-Aubin-de-Luigné, un village rural de la rive gauche de la Loire, traversé par le Layon, où résidaient ses grands-parents paternels et où leur mère Magdeleine Vigneau (1761-1836) s’était réfugiée avec ses filles quand leur père Jean Desvignes (1762-1794) eut rejoint les rangs des insurgés vendéens.

A la naissance de Louise Perrine, les parents Jean et Magdeleine étaient en couple depuis le 11 août 1789. Jean exerçait la profession tantôt de « garçon marinier », tantôt de « voiturier-par-eau ». Bref de batelier sur la Loire…  

En cet hiver 1792, la région – les Mauges – au sud-ouest de l’Anjou sur la rive gauche de la Loire entre Angers et Ancenis était encore relativement calme. Elle n’était pas à feu et à sang, mais déjà de sombres nuages annonciateurs de la révolte vendéenne du printemps 1793 s’accumulaient dangereusement.

La « Constitution civile du clergé » promulguée en Juillet 1790 avait en effet indisposé ce pays de forte tradition religieuse. La majorité des prêtres et des clercs étaient devenus « réfractaires » , refusant de prêter serment à la dite Constitution. 

En outre, au début de l’année 1792, la monarchie vacillait et la marche vers sa disparition et l’instauration de la République était engagée. Dans l’ouest, face aux insoumissions croissantes, la pression et la répression du pouvoir central s’accentuèrent vers les curés mais aussi vers les villageois qui les protégeaient. Par provocation autant que par souci de rétablir l’ordre, l’Assemblée Constituante avait décrété une loi d’exil prescrivant la déportation des prêtres insoumis. 

Dans ces conditions, les populations de l’Ouest notamment de l’Anjou, du Poitou et du Bas-Maine, initialement plutôt favorables aux acquis et promesses de la Révolution manifestèrent alors explicitement leur désapprobation en organisant des messes clandestines et en cachant les curés insubordonnés. Mais, ce qui mit le feu aux poudres, outre l’exécution du Roi le 21 janvier 1793, ce fut la réquisition de 300000 hommes décrétée par la Convention pour combattre aux frontières les troupes des monarchies européennes coalisées pour écraser la Révolution Française. 

Le début de l’insurrection « vendéenne » armée débuta en mars 1793 dans la région de Saint-Florent-le Vieil. On peut légitimement présumer que le père de Louise Perrine, Jean Desvignes (1762-1794), batelier de Loire, donc essentiel d’un point de vue logistique aux mouvements des bandes armées de part et d’autre du fleuve, fut immédiatement favorable aux rebelles. En tout cas, il fut certainement de ceux qui offrirent leurs services à l’armée catholique et royale pour l’aider à franchir le fleuve en octobre 1793 et entamer sa funeste « Virée de Galerne », qui aboutira au désastre et au massacre impitoyable par les troupes républicaines des derniers insurgés de la « Vendée militaire » dans les marais de Savenay en Loire Atlantique en décembre 1793. 

Jean Desvignes fut arrêté chez lui à Chalonnes à la fin du mois de décembre 1793 et emprisonné à Angers. Il fut condamné à mort par un jugement expéditif d’une commission militaire et exécuté dans des conditions barbares par fusillade dans les prairies de Sainte Gemmes sur les bords de Loire avec quinze cents autres compagnons suppliciés. 

Ainsi Louise Perrine avait tout juste deux ans quand elle devint orpheline de père. Un père qu’elle avait vu partir à pied, les mains liées attaché à une corde, entre deux gendarmes à cheval. Sa sœur Marie n’était âgée que de quatre mois!

Un père sans sépulture qu’elle ne revit pas, car les « valeureux » révolutionnaires laissèrent leurs dépouilles pourrir et flotter au fil de l’eau jusqu’à ce que des paysans des Pont-de-Cé ou de Bouchemaine, pris de compassion, en inhumèrent nuitamment quelques uns! 

La vie par la suite ne fut pas facile pour les trois filles en très bas âge, et surtout pour leur mère Magdeleine Vigneau qui vécut alors de mendicité et de quelques travaux de fileuse de chanvre à façon. Comme domestique aussi, dans les fermes, dans les champs et sur les coteaux au moment des moissons ou des vendanges.

Peu ou prou proscrite et soupçonnée de complicité avec les rebelles vaincus, Magdeleine sombra dans une période de grande misère, et en situation de semi-clandestinité.

Pendant plusieurs années, on ignore même ce qu’elle devint et même où elle résidait. En 1812 et 1813, on la retrouva dans la banlieue d’Angers où elle fit établir deux actes de notoriété et un acte d’indigence par le commissaire de police de la ville. Une modeste pension des survie lui fut allouée en 1818 au nom du roi. 

Bien sûr, aucune des trois filles ne fréquenta un quelconque établissement scolaire… 

Les deux sœurs de Louise Perrine, Jeanne et Marie, se marièrent à Montjean-sur-Loire en 1814 et 1813, l’une avait vingt ans l’autre vingt-quatre. Louise Perrine Desvignes fut la moins précoce: elle ne convola « en justes noces » qu’à trente et un ans révolus le 22 janvier 1823 à Montjean avec Mathurin Jean Turbelier (1801-1841) charpentier/forgeron aux mines, de neuf ans son cadet. 

L’acte de mariage indique qu’à ce moment-là, elle était lingère.  

De cette union qui inaugura certainement la période la plus heureuse de sa vie, naquirent quatre enfants: le 24 janvier 1824 à Montjean une fille Marie Emerance, puis le 16 février 1825 Mathurin Julien, Victoire en 1829 et enfin à Nort-sur-Erdre en 1832 Françoise Félicité Turbelier… 

Le bonheur fut malheureusement de courte durée, puisque le 28 aout 1832, Marie Emerance, sa petite fille, décède à l’âge de huit ans, peut-être victime de l’épidémie de choléra qui sévissait alors en France et dans l’Ouest. Et ce, jusqu’au terme de l’automne de cette année-là.  

Quatre plus tard en 1836, c’est sa propre mère – sa mère « courage » – la veuve du fusillé de Saintes Gemmes – qui s’en alla à son tour. Elle avait soixante quinze ans.

Mais le comble de la détresse interviendra le 6 décembre 1841 quand le mauvais sort de nouveau s’acharnera sur elle, et de la manière la plus cruelle qui soit, pour une mère de famille d’enfants encore en bas âge. Cette fois, c’est son mari Mathurin Jean, tout juste âgé de quarante qui meurt à Nort-sur-Erdre.

S’agissait-il d’un accident de la mine? Chacun sait qu’à l’époque, la mortalité au travail était importante, surtout dans les galeries souterraines en front de taille où les mesures de sécurité étaient lacunaires voire carrément inexistantes. Rares étaient les familles de carriers, de mineurs ou de métiers intervenant au fond, qui n’étaient pas endeuillées. C’est l’hypothèse la plus plausible pour expliquer le décès si jeune et brutal de Mathurin Jean Turbelier. Ce n’est cependant pas la seule puisqu’il est avéré aussi que quelques jours après la disparition de son fils, Marie Gatel, sa propre mère mourut! De chagrin? d’épidémie? Du fait du hasard? Nul ne saura jamais… 

Louise Perrine Desvignes traina encore sa misère pendant les vingt années qui suivirent, élevant péniblement ses enfants. La suite montra qu’elle s’en acquitta honorablement.

Ultérieurement, on la retrouva de temps à autre, mentionnée dans des actes d’état civil. Elle est manifestement présente et consentante au mariage de son fils Mathurin Julien à Montjean le 27 novembre 1848. Progressivement, silencieusement elle devint invisible. 

On ne connaitra jamais le visage de Louise Perrine Desvignes. On ne verra jamais son sourire. On ne mesurera jamais sa tristesse ni a fortiori la joie de vivre qui lui a été confisquée dès ses premières années. On n’entendra jamais le son de sa voix. On sait en revanche qu’elle dut vivre dans le souvenir des atrocités commises au nom de la République par les colonnes infernales de soudards envoyés par la Convention pour mâter le Vendée Militaire.

On sait que ce véritable génocide est l’objet depuis plus de deux siècles d’un insupportable déni officiel et que ses stigmates indélébiles hantèrent tous les survivants, dont les enfants des victimes, qui miraculeusement survécurent. Louise Perrine et ses sœurs étaient de celles-là. 

Des cicatrices invisibles mais réelles demeurent, peut-être même chez leurs lointains descendants, fussent-ils aujourd’hui d’ardents républicains! 

Si le devoir de mémoire existe – ce qui peut se discuter – il existe pour tous, y compris pour ces gens-là, victimes de l’histoire et de la folie de leurs semblables.  

Disons qu’à l’adresse de celles et ceux qui ont hérité de quelques-uns de ses gènes, je me suis efforcé – maladresses incluses – de faire le job, c’est-à-dire de rendre à Louise Perrine Desvignes, un peu de cette justice dont, de son vivant, elle a du ignorer le sens et la portée! 

Acte de décès de Louise Desvignes – 1863 Angers- AD49

 

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Notes 

Articles de ce blog, dédiés à Jean Léon Desvignes, père de Louise Perrine Desvignes épouse Turbelier:   

  • L’infortuné Jean Desvignes (1762-1794) voiturier par eau et « brigand » de la Vendée – 11 mars 2013
  • Janvier 1794: une dernière image, le dernier regard de Jean Desvignes – 8 juin 2013

Article dédié à Françoise Félicité Turbellier, fille de Louise Perrine Desvignes: 

  • Des mines de la Basse Loire à la Chouannerie, l’héritage de Françoise Félicité Turbellier (1832-1895) – 22 décembre 2019

Article dédié à deux arrière petits enfants de Louise Perrine Desvignes

  • Artiste et Patriarche: Alexis Turbelier (1864-1942) – 10 octobre 2011
  • Discrète, tenace et efficace « Grand-mère Augustine » Durau (1867-1941) – 19 septembre 2011

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Il y a soixante trois ans, en septembre 1957, j’entrais en CE2-CM1 à l’école Saint Augustin d’Angers.

J’étais, parait-il, un bon élève. Pas surdoué mais appliqué, surtout en début d’année scolaire où l’instituteur Monsieur Ernest-Léon Cragné (1887-1965), un ancien poilu de 14-18, nous enseigna d’emblée la Grande Guerre et le programme de CM1, oubliant parfois que parmi ses élèves, il y avait aussi d’anciens CE1! J’en étais et je dus donc ramer un peu.

Mon carnet de correspondance atteste d’ailleurs de certaines des difficultés que je dus surmonter au cours du premier trimestre pour me mettre à niveau d’une classe à deux niveaux qui n’en faisait qu’une, et qui n’était pas, a priori, la mienne. Ce fut un peu besogneux, au cours du premier mois, en orthographe surtout mais pas en calcul mental!

Le pari fut tenu puisqu’en fin d’année scolaire en juin 1958, je fus admis en CM2 et que sur un effectif de quarante, je fus classé premier pendant trois mois, une fois second et une fois troisième. Jamais au-delà de sixième. En catéchisme, j’excellais: j’étais déjà « spirituellement » gréé pour lire le Capital! 

N’empêche que grâce au « père Cragné » – qui avait été l’instit de mes deux oncles maternels dans les années trente –  j’ai gagné un an de scolarité. L’année suivante, en CM2, l’enseignant était un frère des écoles chrétiennes – frère Marcel – de la congrégation de Saint-Gabriel de Saint-Laurent-sur-Sèvres: c’est lui qui m’a préparé avec succès à l’examen d’entrée en sixième du lycée d’Etat David d’Angers. Je lui suis encore reconnaissant. Sans arrière-pensée, il m’a fait la courte échelle pour intégrer une chapelle qui n’était pas la sienne. Bel exemple de tolérance! 

Et, dans le même temps, c’est lui qui m’a instillé, à son corps défendant sûrement, mes premiers doutes sur les questions religieuses…Bien plus tard, je me suis même interrogé sur la solidité de ses convictions métaphysiques! Croyait-il vraiment en Jésus-Christ?

Quoiqu’il en soit, il jouait avec nous au football dans la cour de récré, plutôt maladroitement, mais du fait de sa soutane, il était impossible de le dribbler en faisant un « petit-pont »! De la triche… 

Je dois beaucoup à ces deux passionnés de pédagogie qui m’ont enseigné l’essentiel de ce qui me reste de connaissances à l’heure où je rédige ces lignes…L’essentiel à l’exception de tout le reste, acquis ultérieurement au lycée et à l’Université! 

A frère Marcel, je dois en outre de « briller » en société – dans des cercles de plus en plus restreints, j’en conviens – lorsque l’occasion se présente d’évoquer la mémoire de Saint-Louis-Marie de Montfort (1673-1716) fondateur de l’ordre des frères de Saint-Gabriel et, pour faire bonne mesure, de la congrégation féminine des filles de la Sagesse, bien connue à Angers au siècle dernier.

L’effet de sidération est garanti chez mes interlocuteurs car le saint homme est aujourd’hui méconnu de tous, y compris même du clergé qui préfère vanter les enseignements des Salésiens de Saint Don Bosco et de Saint Dominique Savio.  

Sur la photographie -ci-dessus – réalisée en classe en novembre 1957, j’ignorais bien entendu presque tout de l’actualité de cette époque, à l’exception de la guerre d’Algérie qui minait le pays et que mes parents commentaient le soir en écoutant la TSF. Souvent, eux qui étaient partisans de l’indépendance de l’Algérie, ils faisaient état de leur crainte de voir partir certains de leurs jeunes amis notamment les copains d’atelier ou du syndicat de mon père, nouvellement embauché comme ajusteur-outilleur à « la Thomson-Houston » d’Angers.

Hormis le drame algérien, peu d’autres événements nationaux émergeaient dans la conscience de l’enfant que j’étais alors, si ce n’est la première victoire du coureur cycliste Jacques Anquetil le 22 juillet 1957, bien que cette année-là, parti de Nantes, le Tour de France ait snobé Angers! 

Bien sûr, les traités de Rome signés en mars 1957 qui instituaient le Communauté économique européenne et l’Euratom ne laissèrent aucune trace dans ma mémoire, pas plus que le premier ordinateur géant d’IBM. S’agissant du premier satellite artificiel soviétique en octobre, ce n’est que plus tardivement qu’il imprima mes souvenirs, lorsque le premier cosmonaute Gagarine fit plusieurs fois le tour de la terre.   

L’actualité politique et la valse des gouvernements ne me préoccupaient pas encore! Heureuse époque…Je savais juste – et vaguement – que les petites bouteilles de lait frais qu’on nous distribuait en classe aux alentours de « quatre heure de l’après-midi » et qu’on sirotait avec une paille le plus rapidement possible « pour finir premier », étaient « payées » par le gouvernement pour « renforcer nos os »! Mon père nous rappelait à chaque occasion que c’était Mendès France, dont il était fan, qui avait pris cette décision en faveur des enfants du baby-boom d’après-guerre!  

A la fin de l’année scolaire, fin mai 1958, le président Coty fit appel au général de Gaulle pour diriger le gouvernement… Je me souviens de l’émotion que cette désignation souleva, et l’espoir qu’elle suscita tout en divisant les familles. Mais là, il s’agit d’une autre histoire, la Grande Histoire. Et elle n’était pas encore à l’ordre du jour de la rentrée scolaire 1957 qui comme les années précédentes et celles qui la suivirent immédiatement, a gravé dans nos mémoires, la bonne odeur de cuir de nos cartables et celle du cirage de nos brodequins.  Sans compter le parfum des poussières de craie sur le tableau d’ardoise! 

 

 

 

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L’informatique n’a pas que des inconvénients, même si acoquinée avec les technologies de stockage et de transmission de données à partir de serveurs aux appétits gargantuesques – les big data –  elle ouvre désormais la voie et les vannes à un flicage généralisé et intrusif de l’humanité toute entière. Un flicage qui, si l’on n’y prend gare, videra progressivement de son sens, l’idée même, la belle idée de liberté… 

Le danger est évidemment moindre quand cette obsession visant à confier notre intimité à des machines – obsession aussi perturbante que les invasions virales – s’inscrit dans un projet généalogique de recherche identitaire volontaire et qu’elle ne concerne que les vies privées de nos « chers » disparus sur les quatre ou cinq siècles qui nous précèdent.  

Les logiciels de généalogie et la mise à disposition du public de la plupart des archives départementales numérisées fournissent ainsi à tout un chacun la faculté d’accéder à peu de frais aux cohortes foisonnantes de ses ancêtres et de les sauver de l’oubli dans lequel, par la force des choses, le temps ne cesse de les enfoncer. 

D’une certaine manière, ces recherches offrent à ceux qui nous ont devancés, une seconde chance d’exister! Et pourquoi pas de se redécouvrir voire de se réinventer sous d’autres apparences et ainsi de susciter un intérêt qu’ils n’ont peut-être pas éveillé de leur vivant. Dans ce contexte, les alertes informatiques peuvent constituer des indicateurs précieux pour nous signaler les anniversaires les plus significatifs de notre lointaine parentèle, autrement dit les dates de naissance, de décès et parfois de mariages. 

Ces petits clignotements aide-mémoires nous rappellent que ces personnes, qui nous ressemblent forcément un peu – à moins que ce soit l’inverse – mais que nous n’avons jamais que furtivement croisées, ne se résument pas à n’être que des pantins fantasmés, créations de nos rêves ou des concepts romantiques abstraits, conçus sur nos écrans en visionnant des registres numérisés des états civils anciens.  

Sans ces signalements combien d’entre ces personnes imprimeraient encore nos souvenirs? Combien parviendraient, à nos yeux, à s’affranchir du statut ambigu de maillons anonymes de la famille. Un anonymat dont les plus nombreux durent se satisfaire de leur vivant, qu’ils soient modestes ouvriers agricoles, journaliers besogneux, serviteurs fripons ou encore domestiques fidèles des notables de village! Tout le monde ne pouvant pas sortir de la cuisse de Jupiter, cette longue marche vers l’oubli est le lot commun des quelques dizaines de milliards d’hominidés qui nous ont précédés!   

Cette fatalité des « petites mains » ignorées de l’Histoire concernerait évidemment Anne Joséphine Houdin (1861-1943), si elle n’était aussi mon aïeule et si elle ne figurait, à ce titre, parmi les quelques deux mille cinq cent « entrées » effectivement renseignées de mon fichier généalogique…

On l’aurait perdue de vue depuis longtemps si, en outre, elle n’avait laissé quelques traces de son passage dans la mémoire de ses petits-enfants, aujourd’hui disparus. Ils ne manquaient jamais de l’évoquer avec émotion quand ils parlaient de leurs vacances enfantines au Lion d’Angers dans les années trente. Leur regard émerveillé de vieux enfants faisait le reste. Pour leur grand-mère aimante, le temps, exceptionnellement bon prince, consentait à s’inverser, mieux même, à se « suspendre » dans un grand écart lamartinien. 

Quoiqu’il en soit, c’est bien la magie de l’informatique domestique, qui m’a annoncé, au moment des infos du matin sur RTL, qu’Anne Joséphine Houdin, mon arrière-grand-mère, était décédée le 15 avril 1943 à Angers. J’ai pensé alors que c’est elle, par ce biais inattendu, qui se manifestait et que le moment était enfin venu de lui consacrer quelques lignes.   

Anne et Joseph son mari

Sur la photo ci-dessus, prise dans son jardin au Lion d’Angers aux côtés de son mari Joseph Cailletreau (1859-1946), elle pose, petite femme toute menue et timide, presque gênée d’être piégée par l’objectif, les mains pudiquement croisées sur son ventre comme une jeune fille de bonne famille.  

Et l’observant attentivement après avoir interrogé tous les éléments du décor, y compris, au fond, le mur d’ardoises oxydées, des mots se sont intimement imposés comme dans un flash de compréhension, ceux si justes, pour cette scène, du réalisateur et romancier kabyle, Ali Mouzaoui: 

Petit bout de femme aux cheveux blancs que Dieu avait pétrie de bonté et de bon sens.

Peu importe que cette phrase s’adressait à une autre! 

J’ai pensé qu’elle lui allait comme un gant! Pour moi, elle révélait, en contrepoint, la personnalité de cette petite dame familièrement inconnue de la photo, discrète et mystérieuse comme si elle portait le deuil de quelqu’un ou de quelque chose. Mais bien campée sur ses deux jambes, elle semble prête à affronter avec détermination et beaucoup de savoir-faire, les quelques années lui restant à vivre. A l’époque du cliché, elle était septuagénaire…

L’attitude du grand-père est radicalement différente: il assume sans complexe d’être là avec un certain contentement et un brin de fierté. Il sourit au photographe et semble être beaucoup plus à l’aise que son épouse. Alors que la robe de la femme n’entend manifestement exprimer aucune coquetterie, lui au contraire s’est ostensiblement endimanché pour une circonstance qui devait être exceptionnelle, car le costume-cravate n’était pas sa tenue habituelle de journalier agricole. A la rigueur, celle de fossoyeur communal occasionnel qu’il était parfois. 

Ni elle, ni lui n’ont défrayé la chronique. Aucun des deux n’a été crédité de son vivant d’une notoriété propre à franchir les limites du cercle familial ou du patronage local. Ils n’étaient que des « petites gens ». 

Exception faite de brefs allers et retours à Angers, le chef-lieu du Maine-et-Loire, notamment pour le conseil de révision, le seul événement notable qui permit à Joseph de s’aventurer hors du bourg, ce fut son service militaire en 1880 et 1881. Une expérience inoubliable qui l’a conduit jusqu’en Tunisie pendant quelques mois, mais une expérience dont il garda un souvenir contrasté et parfois amer, car lui, l’illettré était trop souvent le souffre-douleur du régiment et l’objet constant de moqueries.

Pour Anne, les occasions de sortir du Lion furent plus rares encore. Sauf au soir de sa vie où elle séjourna l’hiver à Angers chez sa fille, elle ne s’est probablement jamais éloignée durablement de son clocher. Du jour de sa naissance, le 13 juillet 1861 jusqu’à l’automne 1942, son horizon s’est pour l’essentiel limité aux rives de l’Oudon et noyé dans les eaux calmes de la rivière. Ses voyages ou plutôt ses promenades pédestres sur les chemins de halage ne l’ont que très rarement conduite au-delà du Bec-d’Oudon sur la Mayenne, ou dans les villages proches de Grez-Neuville, Montreuil-sur-Maine ou de Thorigné d’Anjou . 

Outre la chaumière qu’habitaient ses parents dans le vieux quartier en contrebas de l’église Saint-Martin du-Vertou, l’univers de son enfance, à proximité du quai d’Anjou, ce furent les étroites ruelles bordées de murs d’ardoise, qui menaient à la rivière. 

Le quartier de naissance d’Anne Houdin au Lion d’Angers en 1905 

La rivière est toujours présente, c’est l’axe magnétique de la vie locale, la référence fluide absolue de l’activité du bourg à travers les âges!  Et celle aussi probablement d’Anne. C’est non loin d’elle qu’elle a ressenti et apprivoisa ses premières émotions dans l’atelier de tailleur de pierre à ciel ouvert de son père Pierre Houdin (1824-1893). C’est ici que, peut-être, elle s’est ultérieurement émancipée et découvrit cette sensualité toujours subversive que l’on n’aime guère évoquer à propos de nos aïeux!

C’est en ces lieux en tout cas qu’elle mémorisa, dès sa plus tendre enfance, le clapotis de l’eau frappant le quai au passage d’un vapeur venant de Segré et qu’elle se familiarisa aux bruits saccadés des outils et des ciseaux martelant et débitant les blocs de granit extraits des carrières avoisinantes. C’est là qu’elle remplit, jour après jour, son réservoir de sensations attestant de sa filiation culturelle avec les travailleurs de la pierre, du granit et aussi du schiste, qui trimaient sur les grèves aménagées de l’Oudon. A la différence de son époux, sa tradition n’était pas paysanne mais ouvrière! 

Là était sans doute sa marque originelle et l’héritage qu’elle nous a involontairement légué, car la mémoire d’enfance est la plus durable. Elle se joue des amnésies de la maturité et transcende intacte les décennies, et peut-être les transfigure au-delà!

Qui sait si, nous-mêmes, prenant le relais de cette petite fille née sous le second empire et qui nous est finalement si proche, nous ne revoyons pas en rêve ces énormes tas de pavés tels qu’ils lui apparaissaient, démesurés eu égard à sa taille, refendus et chanfreinés par son père, dans l’attente sur les cales du quai d’Anjou, d’un embarquement à bord des gabares pour être vendus à Angers ou à Nantes! 

Qui sait si nous n’éprouvons pas la même répulsion ou au contraire la même attirance qu’elle, lorsque nous sommes à notre tour, exposés réellement ou par la pensée aux odeurs tenaces de fraîchin, de poisson crevé et de bois de marine mouillés et gorgés de poix! Qui sait si nous ne voyageons pas en sa compagnie en songeant aux chalands de jadis, amarrés au quai en aval du pont. Ne sommes-nous pas en sa présence lorsque nous nous imaginons entendre les échos assourdis des cris, des chansons et des bavardages des lavandières battant le linge dans la rivière en amont du village.

Il est probable qu’Anne conserva pendant toute sa vie, comme un ultime ancrage aux émois de son enfance, l’image rassurante et de force tranquille de son grand-père Jacques Delhumeau (1795-1874), un des derniers représentants des lignées de bateliers et mariniers du Haut-Anjou et du Bas-Maine, qui parcouraient les rivières de la région pour achalander en matériaux de pavage ou de construction ainsi qu’en productions maraîchères, les grandes agglomérations riveraines de la Loire en aval d’Angers jusqu’au pays nantais… 

Les traces des cales et des débarcadères sont encore visibles au Lion d’Angers. 

En tant que telle, Anne Joséphine Houdin n’a certes rien laissé qui fasse date dans la destinée du monde, sinon quelques caractéristiques morphologiques transmises à son insu, qui prospèrent dans notre génome, et de rares anecdotes rapportées par ses petits enfants. Tel, son plaisir de discuter « le bout de gras » sur le champ de foire avec les commerçants ambulants du crû. 

On a prétendu qu’elle ne savait pas lire mais qu’elle savait compter, en tout cas assez, pour parlementer « ferme » en fin de marché avec les « coconniers » pour se procurer, à bas prix, du beurre, des œufs ou des poules à plumer. Rusée, elle attendait l’instant idoine, pour que, lassés par son indécision simulée ou par son épuisante insistance, ses interlocuteurs soucieux de remballer au plus vite, lui concèdent ce qu’elle convoitait au tarif qui lui convenait. A noter, qu’elle n’aurait jamais acheté de beurre, vendu à l’époque exclusivement en mottes sans, au préalable, l’avoir goûté! 

Anne n’a rien inventé, n’a rien écrit. Elle s’est contentée de travailler durement et d’élever ses trois enfants.

Le jeudi 15 avril 1943, elle décéda donc à Angers au domicile de sa fille Marguerite Cailletreau (1897-1986). Depuis 1940, cette dernière l’accueillait du début de l’hiver jusqu’à la fin du printemps. Compte tenu du contexte sombre de l’occupation nazie et l’exiguïté de l’appartement du 65 rue de la Madeleine, qui ne comportait que quatre pièces de vie sans grand confort, l’hébergement d’Anne et de Joseph compliquait sensiblement la vie quotidienne de toute la famille, d’autant qu’outre Marguerite Cailletreau et Marcel Pasquier son mari, trois jeunes adultes y résidèrent aussi à demeure, au moins jusqu’en 1941.  

Anne n’avait d’ailleurs accepté qu’avec réticence cette migration hivernale, mais, la vieillesse et les maux qu’elle entraîne, ne lui permettaient plus de résider au Lion d’Angers dans leur pièce mansardée non loin de la mairie, qui ne disposait d’aucune commodité, même pas l’eau courante ou le chauffage. 

C’est donc à Angers qu’elle rendit l’âme à quatre-vingt-un ans. Un paradoxe étrange pour cette femme qui n’avait jamais quitté le Lion d’Angers!

Le quotidien local, le Petit Courrier, qui en 1943 avait biffé de son entête sa référence républicaine, publia le 16 avril 1943 un avis de sa famille informant des funérailles, le samedi à neuf heures trente en l’église de la Madeleine d’Angers, suivie d’une inhumation au cimetière de l’Est.  

« Rendre l’âme » c’est bien l’expression qui convient pour conclure cette brève évocation d’Anne Joséphine Houdin! Tous ceux qui l’ont connue s’accordent en effet sur le fait qu’elle était très pieuse. En témoignent notamment, deux objets parvenus jusqu’à nous, et « redécouverts » plus de trois quart de siècle après sa mort. 

Tout d’abord, une minuscule vierge de Lourdes, de facture assez grossière en laiton, à laquelle, dit-on, elle vouait un véritable culte et dont elle ne se séparait jamais. Aucune mention ne figure sur le socle qui attesterait de son origine. 

 

L’autre témoignage de son inébranlable « foi du charbonnier », soulignée par tous ceux qui l’approchèrent, est une petite image pieuse qu’elle offrit à son petit-fils, Maurice Pasquier (mon père) lors de sa « communion solennelle » le dimanche 11 juin 1936. 

En soi, ce cadeau était assez classique dans les familles catholiques de l’Ouest aux dix neuvième et vingtième siècle. Et le fait qu’une grand-mère tienne ainsi à marquer l’événement n’a rien de surprenant.. C’était alors l’usage dont personne n’aurait pris l’initiative de s’exonérer. Une tradition qui, au fur et à mesure des baptêmes, des communions et des sacrements de confirmations, gonflait démesurément les missels, ces images édifiantes étant naturellement converties en marques pages, qui attestaient des étapes dûment estampillées de la formation religieuse de leurs propriétaires, mais aussi de celles de leur fratrie ainsi que celles de leurs cousins cousines…

Plusieurs variantes non exclusives les unes des autres, existaient en fonction de la proximité du jeune catéchumène et de l’état de fortune des donateurs. Les jeunes communiants se voyait alors offrir des chapelets, des dizainiers si pratiques pour prier en pique-nique, des médailles de la vierge ou des croix en or.  

L’image offerte à Maurice est intéressante à un autre titre: elle comporte une dédicace, écrite de la main d’Anne. 

 » Souvenir de ta grand-mère. Petit souvenir pour te le rappeler » 

Cette simple phrase montre quelle espère, par son geste, par cet acte de foi et de communion spirituelle qu’elle entend partager et dont elle mesure la modestie, demeurer longtemps dans la mémoire de son petit-fils… 

Mais l’aspect le plus étonnant de ce petit texte, c’est le démenti cinglant qu’il apporte à la légende persistante de son illettrisme supposé. On s’en doutait, malgré tout, car on savait depuis longtemps, que dans tous les actes officiels où sa signature était sollicitée, elle écrivait son nom de sa main en formant correctement ses lettres. 

Anne, ce petit bout de femme aux cheveux blancs que Dieu avait pétrie de bonté et de bon sens, n’était donc ni illettrée, ni analphabète! 

Elle repose depuis 1943 dans une tombe du cimetière de l’Est à Angers, où sont venus la rejoindre, son mari Joseph Cailletreau en 1946, son gendre Marcel Pasquier en 1956 puis sa fille Marguerite Cailletreau en 1986.

Leur concession arrivant à échéance en mars 2020, je me suis curieusement senti redevable à son égard et j’ai racheté la prolongation du bail. 

De la sorte, par le biais inattendu de cette arrière-grand-mère lionnaise d’Anjou, dont j’ignorais presque tout avant que la cybernétique ne me rappelle à l’ordre, je me retrouve, juste un demi-siècle après avoir quitté Angers, ma ville natale, disposer d’une adresse en terre angevine, mais il ne s’agit que d’une tombe en pleine terre d’ardoises. Et de surcroît saturée, comme un gradin du Stade de France un soir de coupe du monde, en l’absence de confinement! 

Je n’ose donc interpréter cette amusante occurrence autrement que comme un clin d’œil facétieux de la vie par la mort interposée… Sans idée préconçue, ni pour aujourd’hui, ni pour demain, ni même pour le jour où il faudra nécessairement se poser quelque part ou nulle part, pour l’éternité!   

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PS : Généalogie sommaire – ascendante et descendante – d’Anne Angélique Houdin. Sa sœur cadette, Angèle Houdin épouse de Baptiste Pasquier, l’oncle de mon grand-père Marcel Pasquier, autre protagoniste important mais muet de cette histoire, n’y apparaît pas. 

 

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La loi du 9 décembre 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat qui a introduit la laïcité dans le thésaurus des principes républicains, n’est en théorie plus contestée par personne…En France, plus personne ou presque ne discute ouvertement l’axiome selon lequel la religion n’a pas sa place en politique et la politique n’a rien à faire en religion. L’une relevant du domaine privé et l’autre de la sphère publique. Autrement dit, chacun peut penser ce qu’il veut de l’existence ou non d’un dieu créateur, il peut même s’en revendiquer ou s’en moquer, mais à la condition qu’il n’impose pas sa croyance, ses convictions ou ses rites liturgiques à ceux qui ne les partagent pas…

La loi de 1905 n’est donc pas une loi antireligieuse visant à promouvoir l’athéisme ou l’anticléricalisme, mais une loi a-religieuse! Elle n’incite pas à la haine des religions mais à l’acquiescement mutuel ou à la cohabitation pacifique des différentes formes de démarches métaphysiques ou transcendantales, dès lors que les règles et les valeurs de la République s’appliquent partout dans l’hexagone et Outre-mer et qu’elles soient acceptées par tous sans privilège, sans complaisance et sans restriction.

Somme toute, c’est finalement assez simple à comprendre et c’est probablement la raison pour laquelle, avec le recul du temps, cette loi qui figure parmi les textes fondateurs les plus importants de notre pacte républicain, est perçue comme une législation d’apaisement et de tolérance religieuse… Et de fait, en dépit de quelques poussées fiévreuses chez les nostalgiques des Guerres de Vendée, des spleenétiques du catholicisme gallican ou de la « petite église non concordataire », elle joue depuis un siècle, ce rôle de référence indiscutable voulu par le législateur d’encadrement des rapports entre les diverses expressions confessionnelles et la République. Et ce, jusqu’à la fin du vingtième siècle… Jusqu’à ce que les ondes générées dans le sillage de notre passé colonial ne viennent significativement modifier – voire troubler – la géographie religieuse de notre pays, et avec elle, les incarnations culturelles qui vont de pair.

Porte latérale rafistolée de l’église de la Madeleine (Angers) – Ph. JLP 2020

Cette loi de 1905, devenue mythique recueille encore une sorte d’adhésion unanime de la part d’une majorité de ceux qui se réclament des confessions chrétiennes, notamment des catholiques, qui, pourtant, à l’époque de son adoption, se considéraient comme ses principales cibles et ses victimes désignées… Devenus des militants de la paix civile, ils la défendent – et à bon droit – en croyant y retrouver l’expression sécularisée de la locution évangélique de Saint Matthieu, sur la nécessité de « rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu »…

C’est d’ailleurs cet aspect conciliant qu’en tremblant dans leur froc, s’efforcent de mettre en avant les responsables politiques actuels, désormais confrontés à la montée en puissance agressive sur l’espace public, en particulier dans les zones périphériques des grandes métropoles urbaines, d’un islam nouvellement et massivement implanté dans une France post-coloniale et désormais métissée… Après l’ère du déni s’ouvre celle de la compromission tandis que les franges les plus extrémistes des adeptes du Prophète, très souvent sécessionnistes, prospèrent sur la misère des cités de banlieue, en s’appuyant sur des trafics en tous genres, sur le mépris des principes humanistes les plus élémentaires notamment l’égalité des sexes, et sur l’affirmation de pratiques identitaires communautaires antinomiques, à bien des égards, de l’ordre public républicain.

Contestant violemment les principes de la République, les prosélytes les plus acharnés de ces causes nauséabondes, parfois téléguidés par des intérêts idéologiques étrangers, cherchent à imposer – au besoin par la violence terroriste – une interprétation radicale, rigoriste et liberticide de leur croyance.

Ces dérives inquiétantes, qui visent explicitement à abolir la légalité républicaine au profit des lois religieuses, sont sans doute encore minoritaires, mais d’ores et déjà elles sont criminelles. Et elles pourraient à terme porter atteinte à la cohésion nationale.

En aucun cas, en revanche, elles ne disqualifient la loi de 1905 sur la laïcité. Au contraire, elles en confortent la pertinence, même si les promoteurs de ces nouvelles idéologies mortifères font tout pour en dévoyer le sens et l’instrumentaliser à leur funeste profit.

L’urgence n’est plus aujourd’hui d’ouvrir des débats sémantiques pour qualifier ce phénomène, ni d’invoquer le danger de « stigmatisation » pour justifier notre attentisme. L’urgence est de dénoncer ces détournements d’une loi conçue avant tout comme une loi de libération et d’en imposer l’application partout sur le territoire de la République, quitte, si nécessaire à user sans faiblesse des moyens légitimes dont use une société démocratique pour se défendre contre des menées factieuses qui visent à la détruire.

D’aucuns semblent craindre qu’une revendication sans complexe – avec fermeté – du principe de la laïcité « à la française » ne heurte la sensibilité de populations nouvellement accueillies dans notre pays, ne bouscule trop leur culture originelle et ne constitue un handicap à leur accès sans restriction à la citoyenneté. Et de surcroît une citoyenneté à la carte, de conception minimaliste et dégradée qui n’intègre pas comme prérequis obligatoire, l’acceptation de nos usages ainsi que le respect de nos règles de civilité et de civisme.

Pourtant, l’objectif ne devrait pas être d’éviter d’être contrariant, mais d’être efficace dans la lutte contre cette nouvelle forme fascisante et sournoise de gangrène sociétale, dans le respect de la loi et des droits individuels garantis par notre droit.

Et de ce point de vue, notre passé constitue un exemple!

La mise en oeuvre en 1906 de la loi de séparation des églises et de l’Etat ne s’est pas faite sans heurt, notamment lorsqu’il s’est agi d’inventorier les biens de l’Eglise dont la propriété et la gestion étaient désormais confiées à l’Etat ou aux collectivités locales. La République s’est même parfois montrée brutale à l’égard du clergé et des fidèles d’alors qui refusaient de transférer à l’Etat des lieux de culte ou un patrimoine immobilier, financés depuis toujours sur leurs propres deniers…

C’est le cas par exemple de l’église paroissiale du quartier de la Madeleine à Angers – celle de mon enfance – érigée à la fin du dix-neuvième siècle à partir de dons des paroissiens et de riches mécènes locaux pour remercier « le Sacré-Cœur d’avoir épargné la Ville de l’occupation prussienne en 1870 »!

Ainsi, c’est par la force que l’administration préfectorale put procéder à l’inventaire des biens de l’église, le jeudi 1er mars 1906 et que le préfet de Maine-et-Loire dut réquisitionner à cet effet un régiment du génie et ses sapeurs.  Lesquels ne permirent aux huissiers de réaliser leurs constats qu’après qu’ils eurent enfoncé une porte latérale de l’édifice dans lequel le curé, des notables paroissiaux et nombre de fidèles s’étaient barricadés pour protester.

Force est revenue à la loi malgré l’opposition des « gilets jaunes cléricaux » d’antan qui s’estimaient spoliés.

Parmi eux, se trouvait un de mes arrière-grands-pères, Alexis Turbelier (1864-1942) organiste attitré de la « basilique Sainte Madeleine du Sacré Cœur d’Angers »! Mon cœur est avec lui, mais ma raison est républicaine!

Dans un de ses ouvrages « Sons de Cloche » publié en 1976, René Rabault (1910-1993) homme de théâtre, décorateur et écrivain angevin a décrit, minute par minute, cet assaut surréaliste d’une des chapelles latérales de la basilique, par laquelle les assaillants sont parvenus à investir les lieux!

Plusieurs heures furent nécessaires pour venir à bout des assiégés qui chantaient des chants grégoriens et récitaient le Rosaire :

 » ... Les sapeurs sont alignés au long de la grille de la rue Pascal, sur une dizaine de mètres à partir de son ancrage en bout de transept? Elle est saisie énergiquement, méthodiquement d’avant en arrière, descellée, arrachée, enjambée. Un maréchal des logis de gendarmerie empoigne une hache, entraîne des soldats et autres volontaires pareillement armés.

Pour les assaillants, il est clair que la porte est contrebutée, mais que par contre, l’amoncellement de chaises et de bancs qui doit la doubler paralyse toute contre-attaque de l’intérieur. Ils l’entaillent de bas en haut selon une double déchirure qui détachera un large panneau. Les coups tombent sur le rythme mécanique des massues enfonçant les pieux d’un cirque….

… La double déchirure de la porte s’achève. Les madriers en arc-boutant au lieu de la consolider la poussent. Elle craque, les assaillants s’écartent. Quelques coups encore, prudemment portés et elle tombe sur la face avec fracas. Dans le chœur jaillit le chant du « Parce Domine… »

La longue suite de la procédure d’inventaire se déroula sans violence, après que le curé Félix Fruchaud eut symboliquement rendu les armes et élevé officiellement une protestation face au représentant du Préfet!

Dans l’instant, les paroissiens « stigmatisés » en nourrirent beaucoup d’aigreur et de rancœur, désespérés qu’on « viole » ainsi sous leurs yeux leur église, au mépris, selon eux, d’un droit canon inapplicable en la circonstance!

Mais, cette fois-là, le bras armé de la République n’a pas tremblé ni failli à sa mission de maintien de l’ordre public. Oui et tant mieux, force revint à la loi après que les haches eurent réduit la porte « en charpie »!

Bien sûr, sur le moment, cet épisode fut douloureusement vécu par les paroissiens et diversement apprécié. Bien sûr, ceux qui furent arrêtés ce jour-là pour rébellion et retenus quelques heures, se sentirent certainement stigmatisés! Bien sûr le traumatisme fut sensible dans la population locale, acquise à l’Eglise catholique et romaine depuis les guerres de Vendée…

N’empêche que progressivement la paix civile se réinstalla dans le quartier, que la vie reprit son cours et que la République finit par être admise. Même la séparation de l’Eglise et de l’Etat ne fut plus perçue comme une infamie! Ou un ferment de division.

Quelques années plus tard, la plupart des insurgés de 1906, défendirent leur pays sans rechigner dans les rangs de l’armée de la République française.

Plusieurs périrent au cours du premier conflit mondial. Certains furent décorés des ordres de la République. Le nom des absents ou celui de leurs enfants – dont mon grand-oncle Alexis Turbelier (1897-1918), le fils de l’organiste assiégé – sont inscrits aujourd’hui sur le monument « aux morts pour la France » dressé dans la chapelle de la Vierge de l’église…

Bien sûr enfin, le souvenir de 1906 et de ses inventaires demeure. La porte fracturée ne fut jamais remplacée.

Tout juste rafistolée, elle persiste à témoigner – comme j’ai pu l’observer récemment à l’occasion d’obsèques familiales – des difficultés endurées par les camps opposés d’alors. Mais les cicatrices ne font plus souffrir quiconque Ni l’église, ni la République ne trouvent à redire de cet équilibre sanctionné – et sanctifié – par le temps!

En dépit des oppositions parfois vigoureuses et des options politiques ou religieuses divergentes des uns et des autres, toutes les résistances, tous les tiraillements ont été finalement surmontés pour former un seul peuple autour des mêmes valeurs et principes, ceux de la République! Chacun restant libre de ses dévotions.

Pourquoi l’inflexible détermination manifestée par la République en 1905 et 1906, ne pourrait-elle pas de nouveau être déployée, vis-à-vis des forces obscurantistes qui insidieusement remettent en cause non seulement la laïcité mais l’ensemble des clauses de notre pacte républicain?

La faiblesse des pouvoirs publics, par clientélisme ou opportunisme électoral ou par peur d’affronter la réalité d’une menace mortelle qu’on préfère ignorer, est non seulement une faute politique grave, mais une faute morale imprescriptible à l’égard de populations désorientées prises en otage par des prophètes hallucinés faisant la promotion de dogmes moyenâgeux. C’est aussi une insulte au progrès et à l’intelligence et un facteur mortifère de nos civilisations!

Pour certains, la loi de 1905 fut sans doute une épreuve, mais une épreuve salvatrice!

Elle reste de pleine actualité, à condition de savoir la lire!

Parvis de l’église de la Madeleine au début du vingtième siècle

 

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Alors que la crise sociale née de l’inutile et dangereuse réforme du système des retraites n’en est certainement qu’à ses prémisses après plus d’un mois de grève, j’imagine la fureur des pourfendeurs « d’amalgame » devant la publication, ici et maintenant, de ces quelques clichés, exhumés d’outre-tombe, de cheminots angevins de l’entre deux guerres, syndiqués de la C.G.T.U. proche du Parti communiste français fondé à Tours en 1920.

Quasiment tous sont d’anciens combattant de la première guerre mondiale. Ils ont payé de leurs personnes, les utopies mortifères de ceux qui voulurent la tuerie de masse ou ne surent l’endiguer, et dont fut victime toute l’Europe et une grande partie du monde. Parmi ces syndicalistes, qui ont fait courageusement leur devoir sous l’uniforme de « poilus », mais désormais désabusés par l’inconséquence des hommes politiques, figure mon grand-père, Marcel Pasquier (1892-1956).

Je conçois que ce rappel photographique – en soi anodin – des engagements de nos aînés soit perçu par certains comme une provocation inopportune et comme une instrumentalisation du passé pour soutenir les revendications des cheminots du vingt-et-unième siècle.

Peu importe, d’ailleurs, si cette référence à notre histoire commune chagrine les tenants du « nouveau monde » prosélytes forcenés d’un ordre public injuste, ou si ça irrite les matamores bien-pensant, prétendument porte-paroles d’une indignation populaire soudainement éprise d’égalité.

Il ne s’agit juste, de mon point de vue, que d’un innocent clin d’œil discret et désapprobateur à l’adresse de ceux qui relayent complaisamment les obsessions réformatrices, rétrogrades et piteusement comptables d’un banquier d’affaires devenu Président de la République.

J’assume cette mise en ligne et son interprétation, qui, à mes yeux, manifeste non seulement, la solidarité des travailleurs de jadis avec la lutte de ceux qui se battent aujourd’hui, mais surtout exprime l’idée que le combat actuel pour la sauvegarde de principes humanistes, actés après-guerre, lors de la création de la Sécurité Sociale, est de même nature que celui mené autrefois pour les promouvoir et qu’ils demeurent, plus que jamais, pertinents!

A trois ou quatre générations de distance, les enjeux sont finalement les mêmes, avec des risques amplifiés d’accroissement des inégalités de classes, du fait de la mondialisation d’un capitalisme hors sol, devenu exclusivement financier.

Mon grand-père avec ses potes de la CGTU angevine dans les années 30 

J’entends, bien sûr, la sainte colère de ces petits bourgeois, qui se révulsent à l’idée que leurs enfants devraient financer demain les rentes des héritiers des damnés de la terre qui trimaient sur les voies de chemin de fer dans les années trente! Pourquoi – s’indignent-ils – un cheminot confortablement assis derrière un ordinateur devrait-il bénéficier d’une retraite précoce et d’un régime particulier par rapport aux autres travailleurs?

Mais, pourquoi, ces mêmes « pères de la morale publique » ne s’interrogent-ils pas avec la même vigueur égalitaire sur les dividendes exorbitants touchés par certains investisseurs apatrides à partir de richesses créées ici ou ailleurs,  sur le dos de travailleurs surexploités et parfois tenus en esclavage (comme dans les théocraties pétrolières ou certains ateliers malsains d’Etats d’Extrême Orient développant des taux de croissance à deux chiffres)?

Pourquoi ne se rebellent-ils pas, ces parangons de vertu républicaine, sur les sommes d’argent faramineuses distribuées, par exemple, à des actionnaires par les compagnies titulaires de concessions autoroutières et volées aux usagers desdites autoroutes. Lesquelles compagnies, en toute logique, ne devraient pas avoir lieu d’être?

Pourquoi, ces « braves gens » ne sont-ils que si sélectivement à l’affût des inégalités et des abus, dont souffre effectivement notre société?

Pourquoi faudrait-il tolérer qu’au vingt-et-unième siècle, tous ne bénéficient pas des mêmes droits et des mêmes avantages en matière d’accès à la retraite, alors que « dans le même temps » les technologies numériques qui envahissent tous les secteurs d’activité, raréfient le recours au travail humain, y pallient de plus en plus fréquemment et suppriment des emplois? Pourquoi ne pourrait-on pas, dans cette perspective, avec l’apport bienvenu de la modernité, appliquer à tous, les régimes de retraite plus favorables?

Pour des questions de fric, pardi!

Juste cela…Rien que cela.

Et à cet égard, il n’y a pas de fatalité, ni une seule voie possible. Il n’y a pas de passé, de présent ou d’avenir. C’est un choix permanent de société! En 1789, comme en 1936, comme en 1945 et 1968!

Les cheminots du fret à la gare Saint-Laud d’Angers dans les années 30

PS: Ceux qui l’ont connu, sauront reconnaître Marcel Pasquier sur ces deux clichés!

 

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L’effondrement du pont suspendu de Mirepoix-sur-Tarn en Haute Garonne au petit matin du lundi 18 novembre 2019 est un drame qui ne laisse personne indifférent, tout d’abord parce qu’il a provoqué la mort de deux personnes, mais aussi, parce qu’il fait écho à notre propre expérience! En effet, qui n’a pas, un jour, éprouvé des frissons en ressentant les vibrations suspectes d’un tablier de pont suspendu au dessus du vide? Qui n’a pas frémi en circulant sur un pont chahuté par les bourrasques d’un vent violent?

En outre, un tel accident, insolite et effrayant, réveille nécessairement en nous le souvenir d’événements tragiques similaires, vécus par nous mêmes dans un passé lointain ou par nos anciens dans les siècles qui nous précèdent. Comme si, face à son exceptionnelle gravité et à ses conséquences, se rappelait à nous, surgissant du plus profond de nos inconscients, une sorte de traumatisme résilient se transmettant de générations en générations.

Ainsi, dans le drame de Mirepoix, au-delà de l’explication apparemment rationnelle et sans appel, qui, dès sa survenue, a mobilisé les antennes des médias d’information continue dans l’attente d’un autre « scoop » sensationnel, ce qui prime c’est notre compassion sincère et spontanée pour les victimes, auxquelles on s’identifie forcément un peu. Et bien sûr, notre empathie pour leurs proches!

Ces victimes nous ressemblent, tant par leur malchance, leur maladresse ou même par leur insouciance. Voire par leur imprudence coupable. Et peut-être plus encore!

En effet, il s’en est sûrement fallu d’un rien au cours de notre vie, pour que la fatalité ne nous ait mis, un jour, à la place de ces infortunés sacrifiés du hasard, et quelle nous ait broyé, comme eux, sans préavis et sans sommation, dans l’enchaînement tragique et infernal d’un cycle de circonstances, devenu soudainement mortifères.

C’est la raison pour laquelle le chauffeur sans doute fautif, parce qu’il a tenté le diable en franchissant le Tarn avec un camion trop lourdement lesté, mérite finalement autant notre apitoiement, en dépit de sa probable responsabilité, que la jeune adolescente qui, au seuil de sa vie, a péri dans une rivière en crue, prisonnière de la voiture de sa mère qui la conduisait au lycée. Sans même comprendre ce qu’il lui arrivait, elle allait impitoyablement mourir du fait de l’égarement passager et irresponsable d’un conducteur de camion, qui aurait cherché à gagner quelques secondes pour rejoindre un chantier. Tel fut le premier et le seul élément déclenchant invoqué officiellement pour expliquer cet inconcevable drame. N’empêche que les deux victimes sont désormais liées à jamais par la mort qui les a terrassées au même endroit au même moment dans les eaux tumultueuses du Tarn. Elle les a définitivement et prématurément réunies dans la souffrance et par l’impossible travail de deuil que leur disparition a infligé à leurs familles.

Mais, dans le même temps, alors que les autorités publiques venaient de déclarer doctement avec la mine affligée appropriée, que le facteur humain était très certainement à l’origine de la tragédie, elles assuraient, sans doute timorées à l’idée d’être accusées de négligence, que, comme en août 2018 après la rupture du viaduc du Polcevera à Gênes, tous les ouvrages routiers à risque seraient de nouveau contrôlés afin de vérifier leur état de vieillissement.

 

Pont de Mirepoix-sur-Tarn

Les enquêtes judiciaires et administratives ainsi que les expertises techniques détermineront les causes exactes et les responsabilités des différents protagonistes de cette tragédie. Ce n’est pas ici mon propos. D’ailleurs, l’enseignement du passé doit nous inciter à la prudence, car dans ce type d’accidents où l’émotion prend naturellement le dessus dans les toutes premières heures, l’affirmation trop hâtive de causes considérées comme évidentes et univoques, ne constitue généralement pas la seule explication possible.

Près de cent-soixante dix ans après, on ne connait toujours pas avec certitude la cause principale de la catastrophe du pont suspendu de la Basse Chaîne dans ma bonne ville d’Angers, le 16 avril 1850. Était-elle imputable au phénomène de résonance mécanique initiée par le passage au pas cadencé, musique en tête, d’un régiment d’infanterie, ou à l’oxydation des câbles porteurs entraînant la défaillance de leur amarrage au niveau des culées adossées aux berges de la rivière?

En fait, ces deux facteurs se sont certainement conjugués! L’un comme étant la cause première de la moindre résistance du pont, l’autre comme élément précurseur immédiat de ce désastre matériel et humain, au cours duquel deux-cent vingt trois fantassins du troisième bataillon du onzième régiment d’infanterie légère, et deux civils périrent dans la Maine dans des conditions atroces. Selon les témoins, après que les câbles eurent lâché à partir des piles de la rive droite (côté Doutre de ville d’Angers) et que le tablier se fut effondré, les soldats tombèrent les uns sur les autres, dans la rivière, au milieu des gravats et des pavés, en s’embrochant mutuellement avec leurs baïonnettes.

Un troisième facteur doit être aussi être regardé: la fatalité.  Pourquoi ce bataillon basé à Rennes et se dirigeant sur Marseille avant d’embarquer pour l’Algérie est-il passé par Angers plutôt que par Le Mans?

En outre, une fois parvenu à Angers en venant probablement de Segré et du Lion d’Angers, pourquoi a-t’il emprunté le pont de la Basse Chaîne au lieu du pont du centre – actuel pont de Verdun  – qui avait été entièrement reconstruit après la crue dévastatrice de la Maine de 1843…Ce choix du pont de Verdun aurait été plausible parce qu’il se situait dans le prolongement naturel de la rue venant du Lion d’Angers – la rue LIonnaise – et qu’en outre, le pont de la Basse Chaîne, bien que relativement récent (1839) avait déjà subi de sérieux avatars dès 1841 qui avaient entraîné son interdiction au public pendant deux ans.

Cet exemple montre que « l’arbre des causes » de ces catastrophes présente souvent de multiples arborescences et qu’il est donc beaucoup plus complexe que ne le suggèrent les médias dans les instants qui suivent un drame.

 

Le fait d’incriminer l’élément le plus aisément identifiable comme étant la seule cause d’un effroyable accident permet en général d’atténuer le sentiment d’irrationalité et d’impuissance qui s’empare des témoins sidérés, et par conséquent de canaliser la fureur populaire vers des présomptions de responsabilité prétendument irréfutables. Pour le pont d’Angers en 1850, c’est le passage au pas cadencé des soldats sur le pont et l’entrée en résonance de l’ouvrage qui servirent d’exutoire momentané.

L’explication paraissait en effet « logique ». Elle fut d’ailleurs la seule pendant longtemps à être retenue. Elle fut même confortée dans l’esprit de la population par une semi-vérité abondement répétée et qui consistait à affirmer que le drame de la Basse Chaîne eut pour conséquence directe l’interdiction pour les armées de défiler au pas sur un pont ! Dans la réalité, cette règle était déjà d’application depuis quelques années. elle fut juste rappelée avec force après l’accident.

Mais les idées reçues ont parfois la vie dure. Je peux, à cet égard témoigner du fait que dans les années soixante du siècle dernier, les professeurs de physique du lycée David d’Angers concluaient leur introduction à la mécanique vibratoire en évoquant le phénomène de résonance et qu’ils illustraient leur propos en citant la tragédie du pont suspendu de la Basse Chaîne. L’exemple local par excellence d’un objet matériel – en l’occurrence un pont suspendu sinistré – excité sur sa « fréquence propre ». En revanche, quand ils abordaient en chimie les questions d’oxydo-réduction, ils ne leur venaient pas à l’idée de faire allusion à la corrosion des ouvrages métalliques, et surtout de prendre un exemple particulièrement suggestif des dégâts que peuvent provoquer l’oxydation et la corrosion…

Disant cela, je ne dis rien car Dieu sait si je les ai appréciés, ces profs de physique-chimie du lycée David, qui ont orienté en grande partie mon destin!

En fin de compte, la mémoire collective n’a retenu de cet épisode douloureux de la Basse Chaîne, que le pas cadencé des militaires faisant vibrer le tablier du pont jusqu’à sa rupture, en oubliant que les câbles ont probablement lâché au niveau des culées d’amarrage oxydées du fait d’un entretien défaillant, avant que le tablier ne fut affecté de soubresauts d’amplitude croissante.

Plus d’un siècle après, ce drame demeurait immanent à Angers.

Pour ma part, c’est ma grand-mère maternelle (Adrienne Turbelier née Venault) qui m’y a sensibilisé et m’en a fait, la première, un récit circonstancié, sans d’ailleurs s’encombrer de considérations techniques qu’elle ignorait. Et ce, dès ma petite enfance alors que je l’accompagnais et que nous déambulions côte à côte à travers les allées du cimetière de l’Est,  » le Père Lachaise angevin » (selon la belle expression de Sylvain Bertoldi, conservateur des archives de la ville). Je sus ainsi, très tôt, que nombre de ces malheureux soldats avaient été inhumés ici le 18 avril 1850 en présence de Louis Napoléon Bonaparte.

Bien que n’étant pas elle-même, angevine de naissance, ma grand-mère ne manquait jamais – quand elle allait fleurir la tombe de son époux, mon grand-père – de faire un détour par la colonne commémorative de cette catastrophe érigée en 1852 ou 1853.  Je ressentais alors à son écoute un peu de cette émotion éprouvée par les Angevins, mes compatriotes en 1850!

Photo JLP

Le drame de Mirepoix-sur-Tarn intervient dans une autre époque.

Les moyens d’investigation pour comprendre ce qui s’est réellement passé, ont considérablement évolué… Demeurent malgré tout des interrogations de même nature sur les causes directes et indirectes de ce drame et sur les motifs de privilégier les unes au détriment des autres…Ou les intérêts de certains à brouiller les cartes!

Demeure également la question de la résonance et de la résilience de ces catastrophes dans notre cœur! Celle aussi du temps long pour accéder à une certaine vérité dans la sérénité et enfin celle de la rémanence et de la persistance des drames dans notre inconscient collectif!

Celle de la justice également… Mais là, il ne s’agit sans doute que d’une illusion, ou à la rigueur d’une utopie!

 

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Ce samedi 15 octobre 1938, les bruits de bottes de l’Allemagne nazie se faisaient de plus en plus menaçants. Les accords de Munich piteusement signés sous la pression d’Hitler – secondé par Mussolini, – quinze jours auparavant, le 30 septembre par la Grande Bretagne et la France, n’avaient évidemment rien résolu. Les deux grandes démocraties européennes représentées par le Premier ministre anglais, Arthur Neville Chamberlain (1869-1940) et le président du Conseil français, Edouard Daladier (1884-1970), ont rivalisé à la fois de fausse naïveté et de lâcheté.

Au nom d’une promesse fallacieuse de sauvegarde de la paix en Europe, la France et l’Angleterre ont ainsi abandonné la Tchécoslovaquie – les Sudètes dans un premier temps – à la sauvagerie nazie et aux appétits criminels et prédateurs d’Hitler, le führer démoniaque de l’Allemagne…

C’était il y a quatre-vingt un ans!

Winston Churchill (1874-1965), le vieux lion (successeur de Chamberlain) qui devint le héros de la résistance de la Grande Bretagne et de l’empire britannique, aurait dit à propos de cet épisode peu glorieux:

« Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre. »

On connait la suite tragique de cet démission et ses funestes conséquences pour l’Europe et pour le monde…

Pourtant, il n’est malheureusement pas certain que toutes les leçons de cette pathétique farce diplomatique aient été comprises. Il semble même qu’elles été oubliées, lorsqu’on mesure l’impuissance aujourd’hui des démocraties, à faire entendre la voix de l’humanité, de la civilisation et de la morale face aux crimes de l’islamisme.

Les leçons du passé semblent vaines lorsque nos Etats, respectueux du droit, se limitent à de modestes réprimandes ou à des sanctions économiques qu’ils n’appliqueront qu’à reculons, à l’encontre d’un dictateur inflexible comme le président turc Erdogan. Lequel faisant fi du droit international, agresse et envahit le nord de la Syrie, son pays voisin, en vue d’y perpétrer un génocide presque revendiqué de la communauté kurde, que viscéralement il ne se cache pas d’exécrer!

Malgré tout, ce samedi 15 octobre 1938, ne fut pas qu’une journée annonciatrice de périls mortels.

Ce fut aussi une journée ordinaire qui, pour beaucoup, prit même le contre-pied du malheur en misant sur le bonheur et sur l’avenir. Ce fut le cas, en particulier, dans les familles, qui accueillirent, ce jour-là, un nouveau-né!

C’est précisément à cette date-là que dans ma bonne ville d’Angers, est née Marie-Thérèse Gallard, dernière d’une fratrie comportant déjà deux garçons, et plus connue par les lecteurs de ce blog, sous le pseudonyme de « Rose l’Angevine »!

Aujourd’hui, c’est son anniversaire et nous lui souhaitons le plus heureux et joyeux possible, entourée de l’affection de ses proches et avec ses amies.

Cousine germaine de ma mère, Rose est, depuis des décennies, une passionnée de généalogie, et à ce titre, elle est à l’origine de la plupart de mes billets sur l’histoire de notre famille…

Mais son horizon ne se limite pas à ses recherches sur nos aïeux communs. Il est et demeure beaucoup plus large, car elle cultive aussi avec soin ses relations avec nos lointains cousins d’Outre Atlantique, installés depuis des générations au Québec, qu’elle visita à plusieurs reprises…Et, elle est enfin une experte reconnue et talentueuse du patchwork!

Ce samedi 15 octobre 1938, quand elle ouvrit un œil curieux et interrogatif sur notre monde étrange et qu’elle prit pour la première fois son souffle, la météo angevine était – selon le Petit-Courrier, le quotidien local – semblable ( à peu près) à celle que l’on observe quatre-vingt et un ans plus tard…Ni chaud, ni froid, ni pluvieux, ni ensoleillé: automnal, avec le délire hystérique du « réchauffement climatique » en moins.

Hormis l’actualité internationale angoissante et les tensions en Europe et en Asie (déjà), rien de notable n’était à signaler à Angers… La ville vivait encore dans le calme d’avant la tempête, vaquant paisiblement à ses occupations habituelles, belle endormie provinciale à l’ombre de sa cathédrale, des tours de son château médiéval et de son tribunal, seulement distraite par les petits faits divers, les annonces légales, les nouvelles de l’état civil du chef-lieu et des cantons environnants, ainsi que des drames domestiques de chiens écrasés…

Sans omettre, les assemblées générales des amicales de jardiniers.

Le Petit Courrier de l’Anjou du 15 octobre 1938 -AD 49 – capture d’écran  

Un bonheur d’insouciance et d’inconscience du danger…

Rien de notable donc, si ce n’est, peut-être, parmi les événements sortant de l’ordinaire, un salon de la TSF qui ouvrit ses portes, ce jour-là. Salle Chemellier tout près de la mairie d’Angers. C’est justement là que le père de Rose dut se rendre, ce samedi, pour déclarer l’enfant à l’Etat civil! Il n’est pas douteux qu’à cette occasion Michel Joseph Gallard fit un « court » détour par le salon, car c’était un homme de progrès, fasciné par la radio et les transmissions par les ondes.

Ce n’est cependant que dans l’édition du Petit Courrier datée du lundi 17 octobre 1938 que la naissance de « Rose » fut mentionnée, mais de telle sorte que la méprise était permise sur la date exacte de l’accouchement…

En regard de la liste des bébés du jour, un encadré annonçait la projection au cinéma Le Vauban sur le boulevard Foch, d’un film Paramount de 1937 : « Une étoile est née ».

Juste et opportune observation!

Le Petit Courrier de l’Anjou du 17 octobre 1938 -AD 49 capture d’écran

Coïncidence?

En tout cas, une annonce en phase avec les circonstances, à moins que ce ne soit le vœu d’une fée bienveillante! Sûrement un présage sympathique et une perspective prémonitoire du destin de Rose !

Les étoiles scintillent!

 

PS: Pour moi qui suis parvenu à l’automne de ma vie, mais peut-être pas encore au crépuscule, ce jour du 15 octobre renvoie en outre à certains de mes plus lointains souvenirs, enfouis par un demi-siècle d’amnésie… Des souvenirs qui évoquent irrésistiblement  » les Passantes » de Georges Brassens…

Allez savoir pourquoi!

 

 

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