Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for the ‘Les poilus de 1914-1918’ Category

A ses quatre enfants

 

Grâce aux archives familiales qui m’ont été communiquées concernant Marcel Pasquier (1892-1956), notamment ses trois carnets de route entre 1910 et 1919, miraculeusement conservés et retrouvés récemment, grâce également aux registres de matricule militaires désormais disponibles en ligne sur Internet, ainsi qu’aux journaux des unités combattantes de la Première guerre mondiale, il est désormais possible de reconstituer une chronologie fiable des principaux épisodes de l’existence de cet homme que j’ai personnellement peu connu, mais que d’aucuns s’accordent à considérer qu’il fut, de son vivant, peu expansif sur sa personne et plutôt discret sur ses faits d’armes au Maroc au début du siècle dernier puis sur le front français durant la guerre de 14-18.

Heureusement, il écrivait.

En complément des articles qui lui furent d’ores et déjà consacrés ici au cours de ces dernières années, il m’a semblé nécessaire de transmettre, par le canal de ce blog, à ceux de sa nombreuse descendance, qui s’y intéresseraient, la chronologie des principaux faits marquants de sa vie, tels, en tout cas, qu’il m’a été possible de les identifier…

Je crois ce travail non dépourvu d’intérêt car j’appartiens à cette génération qui pense que l’histoire, en particulier celle des nôtres, ne peut se résumer aux seules « grandes » idées ou aux travers d’une époque, en négligeant délibérément les multiples petits événements, avatars ou contrariétés, qui ponctuent, bon gré mal gré, l’existence de chacun d’entre nous. Dans ces conditions, la chronologie des faits placés dans leur contexte est d’importance primordiale et précède même, dans la narration historique, toute tentative d’interprétation des comportements et des actes. La marche du temps est en effet le principal facteur auquel, quelles que soient les périodes historiques, toute personne est soumise, ne serait-ce qu’en constatant les implacables outrages qu’elle imprime subrepticement mais sûrement sur ses artères.

Dérouler le temps propre à chacun dans l’ordre naturel où les événements sont intervenus est donc un des moyens les plus rationnels de décrire un parcours de vie et de le situer dans son environnement… Telles sont les raisons, qui m’ont conduit à livrer à « l’état brut », le contenu des « fiches de travail » que j’ai élaborées sur les différentes étapes et les péripéties, plus ou moins connues, de l’existence de mon grand-père, Marcel Pasquier.

D’autant plus, si j’ose dire, que lui-même, par pudeur, par retenue ou simplement parce qu’il fut rattrapé par le temps, n’en avait fait que très partiellement étalage auprès de ses proches. Cependant, parce qu’il avait précieusement conservé les journaux de ses campagnes, il m’a semblé qu’il m’autorisait à les exhumer par procuration et à en faire une sorte d’exploitation posthume…

Si l’on possède évidemment quelques photographies « en noir et blanc » de Marcel Pasquier, suffisantes pour discerner des ressemblances avec l’un ou l’autre d’entre nous, aucun cliché « couleur » ne semble avoir été pris, qui nous fournirait des indications plus précises sur sa chevelure ou sur son regard.  Le livret militaire permet (heureusement) de surmonter en partie cet obstacle, car on prenait soin, alors, au moment du conseil de révision de fournir une description « colorée » du jeune conscrit ou engagé, dans le même temps où l’on indiquait ses principales caractéristiques physiques et ses mensurations.

Dans le cas de Marcel Pasquier, le signalement n’est pas le même, selon qu’on se réfère au livret militaire ou à sa fiche dans le registre des matricules militaires des archives de l’Aisne. A l’exception de la taille – 1,63 mètre –  identique dans les deux documents, les autres renseignements ne concordent pas parfaitement: le livret militaire indique que les cheveux et les sourcils de Marcel Pasquier étaient « bruns » et ses yeux « noirs », alors que le registre précise qu’ils étaient respectivement « châtains foncés » et « bleu verdâtres ». Dans un cas, le front est qualifié « d’ordinaire » et dans l’autre « de hauteur, d’inclinaison et de largeur moyenne » ! S’agissant du nez, il est d’un côté « aquilin » et de l’autre « rectiligne à base horizontale « tandis que le visage est ici « plein » et là « pâle » !

On comprendra mieux dans ces conditions, l’intérêt de la photographie pour objectiver l’apparence ! Pour ma part, l’infirmier militaire qui « fixa » la couleur de mes yeux au moment du conseil de révision, décida qu’ils étaient « verts ». J’adoptai sans mot dire et sans maudire, ce constat administratif éclairé, que contestèrent au moins une sur deux des quelques « passantes » qui, au cours de ma vie, eurent l’occasion de les voir de plus près !

Pour les repères chronologiques, la subjectivité est moins prépondérante ! Quoique…

Ainsi dans ce qui suit, n’ont été retenues que les dates, qui selon moi, sont les plus révélatrices de la vie de Marcel Pasquier…Le tri était nécessaire, notamment durant la grande Guerre et la campagne marocaine de Marcel, car tous les lieux de passage étaient presque systématiquement mentionnés et datés par l’intéressé… Leur mention exhaustive aurait probablement gêné la compréhension d’ensemble.

Il m’a fallu donc choisir, en m’efforçant de ne rien omettre d’essentiel. Mais, bien sûr, ça peut se discuter !

Petite enfance de Marcel Pasquier  

  • 29 novembre 1889 : Décès à Vervins à l’âge de neuf mois de son frère ainé Maurice Pasquier ;
  • 15 février 1890: Naissance de sa sœur Charlotte à Aubenton dans l’Aisne;
  • 6 octobre 1892 : Naissance de Marcel Pasquier à l’hospice de Vervins (02);
  • 9 juin 1897 : Naissance de Marguerite Cailletreau, sa future femme, au Lion d’Angers (49) ;
  • 1898: Les Curie découvrent le radium; 
  • 11 novembre 1900 : Naissance de Marthe (1900-1979), sœur de Marcel.
  • De 1898 à 1904 : Marcel est scolarisé au collège privé Saint-Joseph de Vervins ;
  • 1905: Loi de séparation des églises et de l’Etat;
  • 1906: Congrès de la CGT- Charte d’Amiens.

Apprenti pâtissier 

  • De septembre 1904 à décembre 1906 : Marcel est apprenti pâtissier à Givet dans les Ardennes. La boulangerie pâtisserie, place Carnot existe toujours.
  • 15 octobre 1905 : Décès de Charlotte, sa sœur aînée, ouvrière de filature à Vervins, âgée de 15 ans ;
  • De janvier 1907 à octobre 1909 : Apprenti pâtissier à Charleville-Mézières dans les Ardennes ;
  • De novembre 1909 à avril 1910 : Apprenti pâtissier à Sermaize-les-Bains dans la Marne ;
  • De mai à décembre 1910 : Ouvrier pâtissier à Metz en Lorraine alors annexée à l’Empire allemand.

Chasseur d’Afrique en Algérie et au Maroc

  • 28 décembre 1910 : Engagement de Marcel à Nancy dans le 1er régiment de chasseurs d’Afrique ;
  • 29 décembre 1910 : Marcel rejoint Marseille ;
  • 30 décembre 1910 : Départ pour l’Algérie, à bord du paquebot « Maréchal Bugeaud »;
  • 2 janvier 1911: Arrivée au port d’Alger ;
  • 3 janvier 1911 : Arrivée à Blida à la caserne Salignac-Fénelon;

  • 21 au 25 mars 1912 : L’escadron de Marcel part d’Algérie pour combattre la rébellion au Maroc. Le voyage d’Alger à Casablanca est effectué par bateau via le détroit de Gibraltar ;
  • 5 avril 1912 : Marcel est à Ber Réchid au Maroc ;
  • 1er juillet 1912: Ratification par le parlement français, du traité de protectorat du Maroc. Vive opposition des socialistes et indignation de Jean Jaurès qui redoute les risques de tension internationale et condamne la répression au Maroc.
  • 16 août 1912, Affaire de Souk el Arba des Mairt ;
  • 22 et 23 août 1912: Combat de Ouham;
  • 29 août 1912: Affaire » de Benguérir ;
  • Les 6 et 7 septembre 1912: Combat de Sidi-Bou-Othman contre la harka d’El Hiba;
  • 7 septembre 1912 : Marcel est présent à la prise de Marrakech par l’Armée d’Afrique du colonel Mangin ;
  • 15 octobre 1912: Marcel est en cantonnement à Mogador (Essaouira);

  • 27 novembre 1912 : Marcel est sévèrement blessé au combat au Maroc, au niveau de la cuisse gauche par une balle de gros calibre d’une arme de guerre  ;
  • 1er au 16 décembre 1912: Hospitalisation à Marrakech ;
  • 18 décembre 1912 au 13 février 1913 : Hospitalisation à Casablanca ;
  • 14 février 1913 : Marcel est évacué par la mer vers l’hôpital d’Oran ;
  • 17 et 18 février 1913 : Traversée de la Méditerranée d’Oran à Port-Vendres (Pyrénées orientales) ;
  • 20 février 1913: Convalescence-permission à Vervins. La dernière visite chez ses parents avant longtemps car l’année suivante, la guerre confinera ses parents en zone occupée par l’armée allemande ;
  • 29 et 30 avril 1913 : Retour en Algérie. Nouvelle traversée de la Méditerranée de Port-Vendres à Alger ;
  • 14 mai 1913 : Marcel est affecté au 5ème Régiment de Chasseurs d’Afrique;
  • 4 novembre 1913 : Marcel est réaffecté au 1er Régiment de Chasseurs d’Afrique et refait le voyage d’Alger à Casablanca au Maroc par Gibraltar.
  • Le 11 mars 1914, le colonel commandant le 1er régiment de chasseurs d’Afrique informe Charles Pasquier, le père de Marcel, que son fils a été nommé cavalier de 1ère classe et qu’il va recevoir la Médaille Militaire en « raison de sa belle conduite et de sa blessure ».

La Première Guerre mondiale

  • 28 juin 1914 : Assassinat de l’archiduc d’Autriche, François Ferdinand, prince héritier de l’empire ;
  • 28 juillet 1914 : Le régiment de Marcel qui cantonne à Marrakech, rejoint le port de Casablanca.
  • 31 juillet 1914 : Assassinat de Jean Jaurès à Paris ;
  • 2 août 1914 : Mobilisation générale en France ;
  • 3 août 1914 : L’Allemagne déclare la guerre à la France ;
  • 13 août 1914 : L’escadron de Marcel embarque à Casablanca pour combattre sur le front français. Marcel qui boite encore des suites de sa blessure de novembre 1912, est affecté à un escadron de réserve à Casablanca ;
  • Il note qu’on leur fournit des « selles arabes » et que sa fonction consiste à réapprendre à des réservistes à monter à cheval.
  • Au cours de ce second semestre 1914, Marcel est affecté à Rabat au camp Garnier, qui servait aussi d’hôpital militaire. Il devient planton, à la disposition du colonel chef du camp, et semble désœuvré, mais finalement il se dit « heureux » d’autant qu’il peut se promener dans la ville de Rabat, car il est aussi chargé de porter les plis à la résidence du général, commandant de la place.

  • En avril 1915, il devient ordonnance du Médecin Inspecteur Lafille et « passe » au quartier général. Sa tâche consiste, entre autres, à soigner les deux chevaux du général, Ruban et Canevas. Lequel ne monte presque jamais, hormis les jours où sa fille vient lui rendre visite à Rabat. Marcel reconnait qu’il est plutôt content de son affectation qui l’épargne de la guerre en Europe.
  • 15 juillet 1916 : Marcel est nommé chevalier du Ouissam Alaouite

 Le Lion d’Angers et Marguerite

  • D’août à septembre 1916 : Marcel est en permission en France, au Lion d’Angers, chez un oncle qu’il n’a jamais vu, Baptiste Pasquier, le frère de son père, Charles injoignable car résidant toujours à Vervins en arrière du front du côté allemand. Le voyage, aller et retour, s’effectue par bateau de Casablanca à Bordeaux.
  • Au Lion, il fait la connaissance de Marguerite Cailletreau, nièce d’Angèle Houdin, l’épouse de Baptiste. Depuis ce séjour et jusqu’à leur mariage, ils entretiendront une correspondance hebdomadaire voire plus fréquente encore !
  • Au retour de permission à Rabat, on lui apprend qu’il doit repartir pour Casablanca le 3 octobre 1916, puis pour la France. Il prend le train avec son cheval Ruban.

La guerre de Marcel en Métropole

A partir d’octobre 1916 jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918, l’existence de Marcel est totalement suspendue à la guerre. Il parcourt avec son escadron presque toute la ligne de front de Saint-Quentin au nord jusqu’à la frontière suisse et le Territoire de Belfort, en passant par Verdun, au gré notamment des offensives allemandes de 1917 et du printemps 1918 jusqu’aux avancées alliées à Saint-Mihiel et dans les Ardennes de l’automne 1918. Il se trouve tantôt en première ligne dans les tranchées, tantôt en deuxième ou au repos à quelques kilomètres à l’arrière. Il assiste dans ces circonstances à l’horreur et aux massacres dus notamment aux bombardements et aux gaz asphyxiants. Heureusement,  cette période est ponctuée de quelques permissions au Lion d’Angers.

  • Du 11 au 15 octobre 1916 : Marcel rejoint le front français par mer depuis Casablanca;
  • 15 octobre 1916 : Il débarque à Bordeaux.
  • 24 octobre 1916 : Parti de Bordeaux-Bastide, il rejoint le front – avec son cheval – à Dormans en Champagne où se trouve le cantonnement du 4ième escadron de chasseurs et l’état-major du 4ième corps d’armée dont il dépend désormais;
  • 2 décembre 1916 : Départ de Dormans pour Branscourt dans la Marne, via Fère-en-Tardenois dans l’Aisne, Faverolles-et-Coëmy dans la Marne ;
  • Du 21 décembre au 28 décembre 1916, il est dans les tranchées où il participe à de très rudes combats.

Extrait d’un carnet de route – décembre 1916

  • Du 29 décembre 1916 au 4 février 1917 : permission au Lion d’Angers ;
  • 5 février 1917 : retour de permission à Branscourt dans la Marne ;
  • 10 février 1917 : Marcel est affecté au 6ème régiment de chasseurs d’Afrique ;
  • 12 février 1917 du 21 février 1917 : Départ de Branscourt (Marne) pour Liverdun (Meurthe-et-Moselle)
  • 5 mars 1917 : dans les tranchées du côté de Montauville(Meurthe-et-Moselle) à 50 Km au sud-est de Verdun
  • 31 mars 1917 : parti de Liverdun pour Ceintray (Meurthe-et-Moselle) via Nancy
  • 6 avril 1917 ; Béthoncourt dans le Doubs
  • 8 avril 1917 : Dans les tranchées du côté du Largin et Delle dans le territoire de Belfort à la frontière suisse ;
  • 31 mai 1917 : Nouveau séjour dans les tranchées dans les environs de Delle à Rechézy (Territoire-de-Belfort)
  • 19 avril 1917 : Puis à Florimont dans le territoire de Belfort
  • Du 13 décembre 1917 au 13 janvier 1918 : permission au Lion d’Angers ;
  • 31 mars 1918 : parti d’Orléans les Aubrais
  • 1er avril 1918 : arrivée à Sancerre dans le Cher ;
  • 3 et 4 avril à Rians (Cher)
  • 6 avril 1918 : départ de Rians pour Sancerre à 30 km ;
  • Départ pour Tours, le Mans, Evreux, Mantes : 30 heures de chemin de fer
  • 7 avril 1918 : Débarque à Vaux-sur-Somme (Somme) à vingt kilomètres à l’est d’Amiens ;
  • 8 avril 1918 : Parti de Becquincourt dans la Somme pour Saint-Omer-en-Chaussée;
  • 9 avril 1918: Offensive allemande dans les Flandres;
  • 16 avril 1918 Offoy dans l’Oise à 60 km de Vervins (massacre) pour Grandvilliers (Oise) pour Saint-Omer-en-Chaussée ;
  • 19 avril 1918 Crevecoeur-le-Grand (Oise)
  • 21 avril 1918 Rethel dans les Ardennes
  • 1er mai 1918: Soissons (Aisne)
  • Du 15 mai au 3 juin 1918 : permission au Lion d’Angers. C’est à cette occasion, que Marcel et Marguerite se feront photographier ensemble pour la première fois, probablement à l’issue de fiançailles.

  • 27 mai 1918: Désastre de l’armée française dans l’Aisne dont les positions sont submergées par l’offensive allemande. Soissons tombe le 29 mai 1918.  » Le 30 mai, les Allemands occupent les collines qui dominent la Marne à Château-Thierry et à Dormans »; 
  • 12 et 13 juin 1918: A son retour de permission, Marcel constate avec douleur que son escadron a été décimé lors d’une violente offensive allemande à Montgobert (Aisne) à quelques kilomètres de Soissons.  Entre le 29 mai et le 13 juin 1918, dix de ses camarades ont été tués, autant de disparus et une cinquantaine de blessés sur un effectif d’environ six cents trente chasseurs d’Afrique, équipages du génie et de la prévôté.   
  • 2 août 1918 : Marcel est nommé infirmier au 4ième escadron du 6ième régiment de chasseurs d’Afrique;
  • 2 août 1918: Marcel se retrouve à Génicourt-sur-Meuse (Meuse) à proximité du front à une quinzaine de kilomètres en amont et au sud-est de Verdun.
  • Dans la nuit du 6 au 7 septembre 1918; l’escadron de Marcel quitte son cantonnement de Génicourt « pour aller bivouaquer au camp de Gibraltar entre Courouvre (Meuse) et Thillombois (Meuse) sur la rive gauche de la Meuse;
  • Le 11 septembre 1918: Marcel participe à l’attaque victorieuse française sur Troyon au bord de la Meuse et à la reprise, les jours suivants, de Chaillon, un village occupé depuis quatre ans par l’armée allemande.
  • Du 12 au 15 septembre 1918, Marcel est mobilisé pour escorter les nombreux prisonniers allemands des jours précédents. Il demeurera à Chaillon et dans les villages environnant, désormais « pacifiés » jusqu’à sa permission d’octobre 1918.

Escorte des prisonniers -Marcel en haut à gauche

  • 15 octobre-9 novembre 1918 : permission de mariage au Lion d’Angers ;
  • 21 octobre 1918 : Mariage de Marcel Pasquier et de Marguerite Cailletreau au Lion d’Angers;
  • 3 novembre 1918: Retour sur le front à Saint-Mihiel au sud de Verdun.
  • 5 novembre 1918: Poursuite victorieuse au contact de l’armée allemande à Fontaine-en-Dormois dans la Marne
  • 7 novembre 1918: Hagnicourt dans les Ardennes.  Les soldats sont épuisés, car ils n’ont pas mangé depuis vingt-quatre heures, les « roulantes n’ayant pas pu suivre » la marche en avant désormais accélérée!
  • 8 novembre 1918: Contact avec l’ennemi à Poix-Terron dans les Ardennes, où, selon Marcel, les français sont accueillis par les civils sous les ovations.
  • 8 novembre 1918: combat à Boulzicourt (Ardennes) où les allemands avaient installé partout des nids de mitrailleuses: deux morts et cinq blessés dans l’escadron de Marcel;
  • 11 novembre 1918 : Marcel est sur la front à Saint-Pierre-sur-Vence dans les Ardennes;
  • 11 novembre 1918 à 11 heures: armistice et cessez le feu. 
  • 16 novembre 1918: Départ de Saint-Pierre-sur-Vence vers la Belgique, le Luxembourg, puis le Bade Wurtemberg et la Rhénanie en Allemagne en application  des accords d’armistice.
  • 17 novembre 1918 : Cantonnement à Vresse-sur-Semois près de Namur (Belgique)
  • 22 novembre 1918: Cantonnement à Vesqueville en Wallonie
  • 24 novembre 1918: Cantonnement à Houffalize en Wallonie -Belgique
  • du 26 novembre au 10 décembre 1918: Cantonnement à Weiswampach (Binsfeld-Holler) au Grand Duché de Luxembourg

Occupation française de la Rhénanie (1918-1919)

  • Le 10 décembre 1918: Marcel et son escadron franchissent la frontière allemande; cantonnement à Habscheid en Rhénanie Palatinat;
  • Du 11 décembre 1918 jusqu’au 27 décembre 1918, l’escadron de Marcel change de bivouac et de cantonnement chaque jour jusqu’à Mayence sur les bords du Rhin.
  • Du 28 décembre 1918 au 21 janvier 1919: Marcel est à Mayence, capitale de la Rhénanie-Palatinat.

  • du 22 janvier au 7 février 1919: Descente du Rhin jusqu’à Strasbourg
  • Du 8 février 1919 au 16 mai 1919 : cantonnement sur la rive droite du Rhin à Kehl dans le duché de Bade, puis six kilomètres plus au sud en limite de Forêt Noire, à Eckartsweier; 
  • 17 mai 1919: Cantonnement à Strasbourg à la caserne Saint-Nicolas;
  • 27 mai 1919 : Hospitalisation à Strasbourg : « bronchite » ou « état grippal », « induration du sommet pulmonaire ». Les patrouilles en Forêt Noire en hiver en sont certainement la cause.
  • 28 juin 1919: Traité de paix signé à Versailles entre l’Allemagne et les Alliés. Le triomphe de Georges Clemenceau. 
  • 19 juillet 1919 : Marcel est démobilisé à Angers au quartier d’Espagne du 7ième Régiment de hussards Retour à la vie civile.
  • Deuxième semestre 1919: la tradition orale filiale – non confirmée par des archives – voudrait que Marcel Pasquier ait subi une période d’hospitalisation à l’hôpital de Bligny à Briis-sous-Forges en région parisienne, en raison des affections pulmonaires contractées en Forêt Noire. C’est possible…

Retour à vie civile 

  • 8 novembre 1919: Marcel et Marguerite habitent Angers, 40 rue Plantagenet ;
  • 29 février 1920: Le couple habite rue des Deux-Haies à Angers ;
  • 26 mars 1920 : Marcel devient cheminot, affecté spécial de la Compagnie de Chemins de fer d’Orléans comme homme d’équipe ;
  • 6-7-8 avril 1920 : Il est affecté à la gare de Saint-Pierre-des-Corps près de Tours . C’est durant ces trois jours qu’il déménage avec son épouse de l’Anjou vers la Touraine.
  • 6 août 1920 : Naissance de Marcel Pasquier (1920-1999), premier fils de Marcel et Marguerite à Saint-Pierre-des-Corps ;
  • 1922 : Mutation à la gare d’Angers
  • 28 aout 1922 : Naissance de Renée épouse Pilet (1922- 2016), fille de Marcel et Marguerite à Angers ;
  • 1er juin 1926 : Naissance de Maurice Pasquier, fils de Marcel et Marguerite à Angers ;
  • 6 novembre 1930 : Naissance de Jean Pasquier, fils de Marcel et Marguerite à Angers ;
  • 24 juillet 1931 : Décès de Charles Pasquier, père de Marcel à Vervins dans l’Aisne (76 ans) ;
  • 14 novembre 1939 : Décès de Louise Desse, mère de Marcel, à Vervins (72 ans) ;

Au premier plan, assis, avec ses collègues gare Saint-Laud à Angers

  • Durant l’occupation allemande entre 1940 et 1944, il participe à sa mesure à la guerre du rail, en déroutant des trains de marchandise au triage de la gare Saint-Laud à Angers;
  • 1947 : Retraite de la SNCF ;
  • 1948 à 1956 : Employé chez Bessonneau dans chemins de fer intérieurs ;
  • 4 juin 1956 : décès de Marcel à Angers d’un cancer du pancréas ;
  • 12 décembre 1986 : Décès de Marguerite Cailletreau à Angers.

au mariage de sa fille Renée en 1943 – avec ses quatre enfants

Cette chronologie non exhaustive gagnerait bien sûr à être complétée par les réflexions de Marcel sur les événements qu’il a traversés ou auxquelles il a été associé … Sur ses motivations aussi. Certaines de ses notes laissent entrevoir des pistes. Nul doute qu’elles ouvrent cette porte, qu’il faudra franchir un jour!

Il ne s’agit donc là que d’une première approche sur la vie d’un personnage – mon grand-père- dont tous les mystères ou toutes les cachotteries sont loin d’être totalement élucidés…Un jour peut-être!

Publicités

Read Full Post »

En hommage à mon père Maurice Pasquier.  

Mieux que moi, il saurait écrire sur son père.  

 

En décembre 2011, je publiais ici deux billets (1) dédiés à Marcel Emile Pasquier (1892-1956) dans lesquels je m’efforçais de décrire l’itinéraire d’un jeune ouvrier pâtissier natif de Vervins en Thiérache, engagé en décembre 1910 et pour cinq ans dans un régiment de chasseurs d’Afrique. Emporté dans la tourmente de l’occupation militaire française dans le Maghreb puis dans la tragédie du premier conflit mondial, il ne retrouva la vie civile que neuf ans plus tard… En 1919!

Entre temps, il avait participé aux opérations dites de « pacification » au Maroc en 1912 puis à la guerre des tranchées sur le front français du côté de Verdun. Après le 11 novembre 1918, il découvrit la Rhénanie et le Bade-Wurtemberg que son régiment occupa militairement conformément aux accords d’armistice avec l’Allemagne vaincue. En même temps que la beauté des paysages et des forêts d’outre Rhin, il mesura alors l’hostilité des populations civiles à l’égard des vainqueurs, qui jamais ne sont assimilables à des libérateurs.  

Ce qui m’avait intrigué à l’époque, au-delà des événements historiques, parfois tragiques, dont il avait été le témoin et l’acteur, au cours desquels il avait été blessé, c’est sa volonté manifeste d’occulter ultérieurement cette phase peu banale de sa jeune existence. Il semblait même avoir tout fait ultérieurement, pour la gommer, comme s’il avait eu à s’en repentir! Ce qui n’était pas le cas et ça n’avait pas lieu d’être, puisque cette période s’était soldée par plusieurs distinctions, dont la croix de guerre et la médaille militaire! L’amnésie volontaire était-elle sa thérapie pour survivre aux horreurs dont il avait été le témoin?

Heureusement, en dépit de son silence ou de sa pudeur sur ses faits d’armes ou ses actes de bravoure, y compris vis-à-vis de ses propres enfants, qui ignorèrent jusqu’à son décès en 1956, l’existence de ses décorations, notre héros avait scrupuleusement consigné par écrit l’essentiel de ses péripéties militaires et guerrières.

C’est donc en me fondant sur une copie d’un premier document relatant ses combats, retrouvé au décès de son épouse – ma grand-mère – en 1986, que j’avais pu reconstituer en 2011, une partie de son histoire entre 1910 et 1919. De manière factuelle, car je n’étais pas parvenu à élucider ses ressorts intimes ou ses motivations profondes. Dans ses textes, comme dans sa vie quotidienne, Marcel était en effet avare de confidences sur ses états d’âme !

Après-guerre, l’homme était devenu cheminot, comme beaucoup d’anciens combattants. D’abord affecté à la gare de triage de Saint-Pierre-des-Corps près de Tours, puis au fret à la gare d’Angers Saint-Laud, il avait vécu le reste de son âge – sans histoire – avec sa famille dans le quartier de « la Madeleine » …

Pour ma part, je ne l’ai entrevu qu’au cours de ma petite enfance – sans vraiment le connaitre – dans les mois précédant son décès en 1956 d’un cancer du pancréas.

Faute de témoignages inédits de tiers ou de documents d’archives inexplorées, je pensais en 2011 que mes investigations s’en tiendraient là. Et ce, en dépit de mon insatisfaction de n’avoir que partiellement approché et compris cet homme et surtout, de n’être pas parvenu à percer le mystère de son engagement dans l’Armée d’Afrique, alors qu’il venait d’achever son apprentissage de pâtissier, un métier qu’il affectionnait si l’on en croit le soin apporté à la rédaction de son carnet de recettes!

Je m’étais fait à l’idée qu’il garderait ses secrets et que nous ne saurions probablement jamais les raisons qui l’avaient conduit à taire son glorieux passé militaire, à l’inverse de beaucoup d’anciens combattants, qui, entre les deux-guerres, tentèrent d’en tirer profit, parfois en l’enjolivant un peu. Ou qui tout simplement se regroupaient pour peser politiquement sur l’avenir du pays. De manière plus anecdotique, j’aurais aimé connaitre les raisons qui l’ont poussé après sa démobilisation, à laisser de côté sa passion des chevaux, fidèles compagnons de ses années de guerre, sans même manifester auprès des siens, le moindre désir de pratiquer l’équitation.

Pas plus aujourd’hui qu’hier, je ne suis en mesure d’apporter de réponses définitives à ces questionnements, mais la « découverte » récente à la suite du décès de sa fille Renée, de deux carnets supplémentaires de notes manuscrites, permet de retracer plus précisément son parcours durant cette deuxième et terrible décennie du vingtième siècle. Et, pourquoi pas, d’en mieux décrire, sinon comprendre, les méandres!

Ces textes surgis inopinément du néant, dont les originaux m’ont été transmis grâce à la diligence d’une cousine – via mon père, le fils de Marcel – sont très troublants, car, contrairement au premier document consulté, qui correspondait plutôt à un journal rédigé de façon synthétique, au jour le jour, les deux carnets nouvellement exhumés, s’apparentent plus à des bribes ou à des esquisses de « mémoires ». Sans exagérer, on pourrait presque en conclure qu’ils attestent d’une certaine ambition littéraire, en l’occurrence inassouvie!

Au-delà du rappel des faits et des combats qu’il a livrés, Marcel n’hésite pas, en effet, à se mettre en scène et à nous entretenir des épreuves qu’il a dû surmonter, de sa souffrance intime, voire de ses doutes, notamment lorsqu’il fut blessé à la cuisse en 1912. De même, lorsque l’occasion se présente, il nous suggère le plaisir esthétique qu’il ressent face à certains paysages ou ses sensations devant telle situation…Cherchant à nous faire partager son quotidien de soldat, il ne passe pas sous silence, certaines bacchanales avec ses compagnons!

(Maroc fin 1913) . Je passe cuisinier des sous-off. Je reste un bon moment, mais un jour, en faisant le marché, je me saoule, et je ne fais pas la cuisine. Je me fais relever par l’adjudant Fontaine qui veut me foutre en prison…J’en réchappe...

En outre, à la différence du premier document, son propos couvre désormais toute la période considérée de 1910 à 1919 et comporte beaucoup de souvenirs authentiquement personnels, en particulier sur ses trajets par mer pour se rendre dans le Maghreb ou en revenir !

Cette partie « maritime », totalement absente du premier carnet, est donc inédite, et fut probablement ignorée de ses proches. Ces « aller-et-retour » entre la France et l’Afrique du Nord furent en outre plus nombreux que je ne l’imaginais lors de la rédaction de mes premiers billets. Je n’avais identifié à l’époque qu’un transport initial par bateau de Marseille à Alger fin décembre 1910 et un autre du Maroc vers Bordeaux en 1916 pour rejoindre le front français. Dans la réalité, il furent plus nombreux, et les destinations ne se limitèrent pas aux ports cités.

A n’en pas douter, ces déplacements par mer, généralement sur des paquebots des Compagnies Maritimes de transport de voyageurs entre la France, l’Algérie ou le Maroc, constituèrent des expériences inoubliables pour Marcel, l’ouvrier pâtissier de Thiérache, qui  n’avait jamais été confronté auparavant aux caprices ou aux sujétions de la navigation au grand large.  Son « carnet de route » comporte d’ailleurs une annexe où il mentionne les « principaux paquebots » sur lesquels il a navigué et les dates correspondantes… Ainsi peut-on constater qu’entre janvier 1911 et octobre 1916, Marcel effectua neuf  déplacements au long cours sur sept navires différents.

Extrait du carnet de route Marcel Pasquier

  • De Marseille à Alger entre le 30 décembre 1910 et le 2 janvier 1911.

Engagé le 28 décembre 1919 à Nancy dans le 1er régiment de chasseurs d’Afrique basé à Blida en Algérie, Marcel est parti le jour même pour Marseille où il arrive le 29 décembre 1910. Cantonné, cette première nuit, au Fort-Saint-Jean à l’entrée du port, il embarque dès le 30 décembre à midi, au quai de la Joliette sur le paquebot « Maréchal Bugeaud », un paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique, d’un peu plus de deux mille tonneaux et d’une centaine de mètres, mis en service en 1890, pour le transport de passagers entre la France et l’Algérie. Il fut déclassé en 1927.

Ce premier voyage  sur les mers, fut sans doute initiatique, mais en rien d’agrément. Outre le temps pour s’amariner et surmonter le mal de mer, que Marcel dut probablement subir sans en préciser la durée nauséeuse, cette première traversée fut l’occasion d’être confronté à la furie des éléments. Son carnet note que la mer était « très mauvaise » dans le golfe du Lion. Avec une « touchante » attention proche du bizutage ou du cynisme, le commandant de bord avait indiqué aux jeunes gens effrayés, l’endroit précis des récifs de Minorque, où, dans des circonstances comparables, le paquebot Général Chanzy avait soudainement fait naufrage le 10 février 1910. De tonnage équivalent au leur, le navire avait été terrassé une nuit par une tempête épouvantable qui fit périr cent-cinquante personnes, un seul passager ayant survécu! De quoi mettre en confiance…

De très loin en mer, au matin du 2 janvier 1911, Marcel et ses camarades aperçurent les feux tournants de la tour octogonale construite par les turcs, qui indique l’entrée du port d’Alger. Dans l’ancienne darse des pirates, est rangée une flottille de pêche. Alger apparaît dans sa splendeur matinale aux regards émerveillés des jeunes recrues.  Marcel écrit :

Vue superbe de la baie avec ses arcades blanches.

Le paquebot accoste sur le quai d’Alger le 2 janvier 1911 à 14 heures.

La suite immédiate est moins plaisante. La jeune troupe, fraîchement débarquée est dirigée vers une caserne de transit, le « dépôt des isolés », sans doute un peu glauque – selon Marcel – près du port et de la gare de l’Agha.

Le lendemain, 3 janvier 1910, les jeunes engagés partiront pour Blida.

  • D’Alger à Casablanca via le détroit de Gibraltar – 21 au 25 mars 1912.

En mars 1912, après plus d’un an en Algérie sans incident notable, l’escadron de chasseurs à cheval de Marcel est envoyé par mer en mission vers le Maroc, à partir d’Alger. L’ambiance, là-bas, est beaucoup moins paisible, puisque s’y déroulent des opérations dites de « pacifications » contre des tribus et des tabors de l’armée chérifienne en révolte après l’adoption d’un traité de protectorat imposé par la France au Sultan Moulay Hafid.

Marcel embarque à Alger à bord du paquebot « Arménie » de la compagnie Paquet, du nom de l’armateur français qui l’avait fondé en 1875 pour établir des liaisons commerciales et touristiques en Méditerranée et dans tout le Maghreb et le Moyen Orient, ainsi que via Gibraltar et par cabotage, dans les colonies françaises d’Afrique de l’Ouest.

Du départ d’Alger le 21 mars 1912 jusqu’à Oran, où le bateau fait une escale d’une journée pour embarquer des troupes, Marcel signale dans son carnet que la mer est de nouveau agitée…

Cependant, passé le détroit de Gibraltar, le parcours se déroule sans encombre jusqu’à Casablanca. Un seul point noir: en 1912, le port n’est pas encore accessible aux navires de moyen tonnage, qui ne peuvent par conséquent pas mouiller à quai. Le port moderne est en construction…

Cette caractéristique n’échappe évidemment pas à Marcel! D’autant moins que son escadron est contraint – armes et chevaux compris – de monter sur des « barcasses » en pleine mer pour rejoindre le port. Arrivées à quai, les cargaisons humaines et animales sont hissées au moyen de palans (grues)  dont les cordes sont tirées à main d’homme par les dockers arabes. L’exercice est périlleux mais tout se passe bien et le débarquement a lieu le 25 mars 1911.

Marcel signale dans son carnet que la ville de Casablanca, dans la périphérie de laquelle son escadron bivouaquera quelques jours, lui apparaît – « à cette époque » – peu attrayante et « très sale ». Le 31 mars 1911, il en partira pour Ber-Réchid. Déjà il regrette l’Algérie.

  • De Casablanca à Oran – 14 au 16 février 1913   

Au cours d’une embuscade, le 27 novembre 1912, Marcel est blessé assez sérieusement à la cuisse par une balle de gros calibre qui lui fracture le fémur et endommage l’articulation. Évacué à dos de mulet sur l’hôpital de Marrakech, il y demeura jusqu’au 16 décembre 1912, date à laquelle il fut transféré sur l’hôpital de Casablanca pour radiographier sa blessure et achever sa convalescence. Enfin le 14 février 1913, il fut évacué sur l’hôpital d’Oran par voie de mer à bord du paquebot « Iméréthie », de la Compagnie Paquet, qui effectue un service de transport hebdomadaire desservant Oran, Tanger et Casablanca.

Cette fois, le voyage s’effectue sur une mer d’huile.

La traversée, écrit, Marcel, est très bonne jusqu’à Oran.

Ce qui lui permet, entre autres, d’apprécier le paysage et d’admirer le fort de Santa-Cruz qui domine la rade du port d’Oran, perché sur la crête du massif de l’Aïdour. Dans son enthousiasme,  il n’hésite à qualifier Oran de

 » belle ville de bord de mer ».

Le soir de l’arrivée, il est admis à l’hôpital dans le « quartier des convalescents »… Temporairement d’ailleurs, car dès le lendemain, il reprend la mer en direction de la métropole qu’il a quittée plus de deux ans auparavant!

  • D’Oran à Port-Vendres – 17 et 18 février 1913

Le 17 février 1913, Marcel embarque à bord de La Medjerda pour une traversée de la Méditerranée en direction de Port-Vendres dans les Pyrénées Orientales, près de Collioures. Port-Vendres est à l’époque une des bases arrière de l’armée d’Afrique sur la côte méditerranéenne.

Il y va d’un cœur léger car, cette fois, il part en permission de longue durée, qui lui fut octroyée en raison de sa blessure du mois de novembre 1912. Dans quelques jours, il sera à Vervins (02) auprès des siens! 

Malheureusement, la Medjerda est un bateau qu’il qualifie de « mauvais » et la traversée se déroule par une météo très défavorable dans une mer déchaînée. A Port-Vendres, en outre c’est le froid et la neige tombant à gros flocons qui accueillent notre permissionnaire vers 23 heures dans la lumière blafarde des projecteurs, ce mardi 18 février 1913…

Désagrément passager cependant, car le surlendemain, jeudi  20 février 1913, sur le quai de la gare de Vervins, sa famille l’attendait et tout fut oublié. Il résidera parmi les siens pour une convalescence d’un mois, qui sera d’ailleurs prolongée d’un mois à Laon.   

Le paquebot Medjerda que Marcel n’aimait pas, connaîtra un destin tragique: le 10 mai 1917, il sera torpillé par le sous-marin allemand U34 et coulera emportant avec lui dans les abysses 352 passagers et marins sur les 623 personnes embarquées.

  • De Port-Vendres à Alger – 29 et 30 avril 1913 

Au terme de sa permission, Marcel est reparti de Vervins le 26 avril 1913. Mais parvenu à Port-Vendres trop tard pour embarquer sur la navette d’Oran, il attend deux jours au « dépôt des isolés » (lieu de quarantaine) avant que sa hiérarchie ne se décide à lui faire prendre le prochain navire en partance pour Alger, en l’occurrence, le paquebot à hélice, La Marsa, appartenant à une compagnie de navigation française, la Compagnie Mixte. « Mixte » car sa flotte comprend des navires à voiles et à vapeur.

La Marsa est un bateau relativement récent de 91 mètres de long et de 2000 tonneaux dont Marcel garde un souvenir d’autant plus positif qu’il note dans son carnet que la traversée de la Méditerranée en ce printemps 1913 fut « superbe »! Débarqué à Alger, Marcel est aussitôt muté dans le 5ième régiment de chasseurs d’Afrique, basé en Algérie, où il demeurera pour son plus grand plaisir jusqu’en novembre 1913.

 … Je revois tous les beaux pays de ma première année de service !

  • D’Alger à Casablanca via le détroit de Gibraltar – novembre 1913 

En novembre 1913, Marcel est réaffecté au Maroc avec son escadron.  Il emprunte, de nouveau, « Le Maréchal Bugeaud », le bateau, à bord duquel il fit sa première traversée de la Méditerranée au nouvel an 1910.

Jusqu’à Casablanca, le voyage le long des côtes africaines s’est déroulé sans problème, permettant aux passagers civils et militaires, de jouir pleinement des paysages, en particulier au passage du détroit vers l’Atlantique.

  • De Casablanca à Bordeaux. Aller août 1916. Retour début septembre 1916. 

Au mois d’août 1916, alors que Marcel est encore au Maroc, il bénéficie d’une permission d’un mois, la seconde depuis son engagement en 1910.  Mais, il ne peut plus retourner à Vervins dans sa famille, car la ville est située en arrière de la ligne de front du côté allemand.

Il décide donc de se rendre au Lion d’Angers où réside le frère cadet de son père, Baptiste Pasquier qu’il n’a jamais rencontré…et dont, un des fils également prénommé Marcel avait été tué à la guerre en 1915.

Je suis bien reçu et je passe un mois agréable. Je fais la connaissance de ma fiancée…

écrira-t-il quelques mois plus tard!

En attendant, il embarque à Casablanca sur un navire, le Figuig, anciennement britannique, mais racheté par la Compagnie générale transatlantique. Le bateau, mis en service en 1904 est presque neuf et, à cette époque, il est affecté à la liaison régulière Casablanca-Bordeaux.

Marcel montera à son bord « à l’aller », en août 1916, et « au retour » en septembre 1916.

Pour de multiples raisons, il ne conservera pas un très bon souvenir de ce voyage de retour au Maroc. Parmi ses motifs « objectifs », il se plaint de la surcharge du bateau en passagers – « il y a trop de monde » !  Il note en plus que la pluie ne les a pas épargnés pendant la plus grande partie du trajet. Aussi, apprécie-t-il  de retrouver le soleil de Casablanca et du Maroc.

Pas pour longtemps!

  • De Casablanca à Bordeaux – 11 au 15 octobre 1916 

Le 1er octobre 1916, il reprend l’océan à Casablanca vers Bordeaux, à bord du paquebot Martinique de la Compagnie générale transatlantique. Son cheval « Ruban », un jeune étalon qui vient d’être castré, l’accompagne dans cette ultime expédition maritime. Il s’agit désormais de rejoindre directement le front français à Dormans dans la Marne, puis Verdun…

Mais c’est une toute autre histoire!

Après la guerre et durant le reste de son existence, il ne semble pas que Marcel soit remonté à bord d’un paquebot. Tout juste sur de paisibles barques de pêcheur occasionnel sur l’Oudon au Lion d’Angers ou sur la Maine à Angers! Et encore…

_____

(1) – Billets de 2011 :

  • Marcel Emile Pasquier: de la guerre coloniale à la Grande Guerre (1911-1919) – 13/12/2011. 
  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) natif de Vervins – 3/12/2011. 

Ces deux billets sont en cours d’actualisation pour tenir compte des nouvelles données issues des carnets de Marcel fort opportunément redécouverts.

 

Remerciements sincères à Nicole P.T. qui a bien voulu nous transmettre les carnets de Marcel, exhumés des archives de sa mère Renée, décédée en 2016.

 

 

Read Full Post »

Chaque jour, plus de cent mille voyageurs pressés, le nez sur leur tablette ou l’écouteur de leur smartphone à l’oreille, fréquentent la gare de l’Est à Paris… Un bon nombre traverse le grand hall d’accueil des voyageurs des Grandes Lignes, et passe avant d’arriver sur les quais sous la peinture impressionnante accrochée sur la verrière qui ferme le passage vers la salle des Pas-Perdus, donnant accès aux trains…Combien y prêtent attention?

Cette immense composition de soixante mètres carrés représente le « Départ des Poilus » vers les fronts de l’Est en août 1914… Elle est l’œuvre du peintre américain francophile Albert Herter (1871-1950) qui en fit don à la France en 1926 en souvenir de son fils Everit, tué sur le front près de Château-Thierry au cours de l’année 1918…

Cette peinture est à la fois réaliste et symbolique…Sans se soucier de la chronologie, le père malheureux, se serait représenté au-dessus de sa signature, en homme prématurément vieilli tenant un bouquet de fleurs face à sa femme en robe blanche, tandis que son fils, au centre, les bras en croix fête prématurément une victoire qu’il ne goûtera jamais. Cette fresque fut inaugurée en 1926 par le maréchal Foch… Depuis cette date, elle connut plusieurs avatars, avant d’être finalement restaurée en 2006 et, en principe, définitivement réinstallée à son emplacement d’origine en 2008…

La gare et son incessant brouhaha constituent l’écrin idéal pour ce tableau qui bruisse encore des pleurs des femmes qui embrassent leurs chéris mobilisés, en partance pour la guerre, ainsi que du tumulte et des cris d’allégresse de soldats avinés, heureux d’en découdre enfin avec un ennemi héréditaire que la plupart ne connait pas. Ils ont ivres pourtant de sa déroute annoncée… « Nach Berlin! »

A moins que ces forfanteries de bleus en pantalon de couleur encore garance, ou que ces bravades de blancs-becs, dont on sut plus tard qu’ils furent sacrifiés en grand nombre, ne masquent une sorte de résignation vantarde de gamins apeurés qui savent, en leur for intérieur, qu’ils partent pour mourir! Il faut regarder et écouter ce tableau pour se faire une idée de l’ambiance de cette mobilisation du 2 août 1914, en prenant le temps d’entendre le bruit des échappements des locomotives à vapeur, des bielles en mouvement et des grincements des roues sur les rails. il faut respirer les fumées qui tourbillonnent au delà des odeurs d’eaux de toilettes défraîchies des passagers de notre siècle. Elles nous étouffent au gré des vents en se jouant des fermes de la charpente, avec plus d’authenticité qu’un arôme de « mûre sauvage » s’exhalant d’un parfum Yves Rocher.  Il faut humer ce tableau avant de prendre son train de banlieue. Et se dire qu’ils étaient là, il y a cent ans et qu’ils nous regardent aujourd’hui!

En ce centenaire de l’engagement militaire américain aux côtés des alliés au cours de la première guerre mondiale, qui fit basculer l’issue du conflit, cette peinture, qui n’évoque pas, stricto sensu, le corps expéditionnaire américain – qui compta jusqu’à un million de recrues en juin 1918 – témoigne néanmoins de l’indéfectible amitié franco-américaine que l’artiste glorifie, dans le même temps où il s’efforce d’exorciser sa tragédie personnelle.

Une très vieille affection pour le nouveau monde, consacrée sous La Fayette pendant la guerre d’indépendance et qui ne s’est jamais démentie depuis et qui s’est même renforcée lors des épisodes les plus tragiques de notre histoire, dont le dernier conflit mondial où les troupes américaines payèrent un très lourd tribut pour nous libérer du joug nazi …

Ce 24 mars 2017, ici même, c’est à cette fraternité et à cette communauté de destin entre les nations américaines et françaises que je songeais en regardant ce tableau. En dépit de ces dimensions hors normes, il a toute sa place dans cette gare, qui depuis le milieu du dix-neuvième a vu tant de départ vers l’Est… Pas toujours glorieux d’ailleurs lorsqu’elle fut le théâtre lamentable de l’embarquement de tant de victimes juives de la solution finale en partance vers les camps d’extermination… La gare de l’Est est aussi un théâtre d’ombres !

 

Comment ne pas penser à ceux des miens, poilus de 14-18, qui franchirent de nouveau ce hall en 1917 ou 1918, rescapés du massacre après des années de guerre, tiraillés par l’angoisse, rongés parfois par la peur et désespérés d’avoir vu disparaître tant de leurs copains et toutes leurs illusions? Je les vois, emmitouflés dans leurs capotes répugnantes de crasse, tirant en maugréant leurs havresacs et leurs armes?

Dans cette foule grouillante de jeunes hommes fatigués, issus de toutes les nations alliées, parmi ces soldats au traits creusés en uniformes élimés et à la barbe de plusieurs jours, comment ne pas entrevoir la silhouette de mon grand-père Marcel Pasquier (1892-1956), repartant vers le front à quelques semaines de son mariage en Anjou, pour rejoindre son régiment de chasseurs d’Afrique et reprendre un combat sans fin aux côtés désormais, des 1er, 4ième et 5ième corps d’armée US? Ce fut la dernière bataille d’envergure de la Grande Guerre, celle du Saillant de Saint Mihiel dans la région de Verdun, les 12 et 13 septembre 1918? Il y était.

Et maintenant! Alors que cette solidarité franco-américaine tangue sous les coups de boutoir imbéciles, les vulgarités de corps de garde et les grossièretés machistes d’un ancien animateur de téléréalité, milliardaire bavard et velléitaire, devenu le 45 ième président des Etats Unis, il est bon de rappeler – et même de se convaincre – qu’en dépit des nuages sombres d’une incompréhensible et périlleuse conjoncture internationale, l’Amérique demeure encore le meilleur garant de nos démocraties et de nos libertés…Et notre meilleure amie malgré ses défauts! Pourvu que ça dure !

Plus de cent seize mille soldats américains périrent en France entre 1917 et 1918.

 

Hall d’arrivée. Gare de l’Est

 

Read Full Post »

Elles étaient jeunes. Elles étaient belles. Anarchistes et militantes de la paix, elles aimaient la vie. Autant de motifs qui suffisent, en temps de guerre, pour les enlaidir sur les photos de la police judiciaire, les accuser de prostitution, d’espionnage et de trahison, et enfin les assassiner au petit matin d’une belle journée de printemps sur un polygone de tir destiné à l’entrainement des soldats dans les faubourgs de Nantes!

Près d’un siècle après, on attend toujours qu’on leur rende justice!

—–

Des voiles de brume venant de l’Erdre recouvraient encore le champ de tir de Bêle à Nantes en ce petit matin du lundi 6 mai 1918. Les oiseaux, dans l’aurore naissante, piaillaient à tout rompre.

p1150989

Saint Joseph-de-Portriq

Il était environ six heures, lorsque les riverains de Saint-Joseph de Portricq dans la banlieue nantaise entendirent distinctement deux salves suivies de deux ou trois détonations isolées…Ils comprirent que ce vacarme juste avant l’aube ne devait rien à un exercice ou à des manœuvres militaires, et qu’il s’agissait plutôt d’une exécution capitale. Les plus matinaux qui partaient travailler dans les usines de Nantes ou sur le port du quai de la Fosse avaient d’ailleurs aperçu quelques minutes plus tôt un convoi cellulaire sur la route de Paris. Le doute n’était plus permis!

A cet instant, Joséphine Augustine Manuella Alvarez dite « Colombine », âgée de quarante ans, et Victorine Faucher, dite « Lolotte » âgée de vingt-cinq ans, tombaient sous les balles de deux pelotons d’exécution, constitués de soldats de deux régiments nantais d’alors, le 51ième d’artillerie et le 91ième d’infanterie!

Des témoins rapportèrent qu’au lieu du supplice, un terre-plein avait été aménagé face à la campagne, calé contre la butte du stand de tir. « Devant un amoncellement de fascines disposées en arc de cercle, deux poteaux avaient été dressés » précisa-t-on ultérieurement.

manuella-et-victorine-presse-ocean

Manuella et Victorine (Presse Océan) –           photos de la police militaire

On venait d’exécuter deux présumées « espionnes » à la solde de l’ennemi », deux « Mata-Hari » des Pays de Loire!

  • Victorine, la plus jeune, avait refusé toute aide à la sortie du fourgon cellulaire, et c’est presque en sautillant qu’elle avait franchi élégamment le fossé qui la séparait du poteau. Elle s’était placée d’elle-même face au peloton. Et en passant devant ses juges ainsi que les officiers commis pour assister à sa mise à mort, elle leur avait même adressé un geste d’ultime défi. Comme pour montrer à ses assassins galonnés tout le mépris qu’ils lui inspiraient!
  • Manuella, très pâle suivait sa compagne d’infortune sans mot dire.

Jusqu’au dernier moment elles avaient cru qu’elles échapperaient à la sentence et qu’elles seraient graciées par le Président Poincaré. Naïvement, elles avaient en effet de bonnes raisons d’espérer. Non seulement, elles n’avaient pas de sang sur les mains, mais leur procès totalement à charge, ainsi que l’appel qu’elles avaient formé devant le Conseil de guerre, s’étaient déroulés dans des conditions iniques, bafouant délibérément les droits de la défense, en un mot, indignes d’une République civilisée, y compris en temps de guerre… Elles pensaient que le Président était sage et juste. Il n’en a rien été…

Sans opposer la moindre résistance, elles se laissèrent lier les mains, « après avoir remis leurs manteaux à l’abbé Spitalier », l’aumônier de la maison d’arrêt, bouleversé, le seul témoin qui sut, à ce moment, capter leur regard et en qui, elles crurent déceler – elles qui d’ordinaire « bouffaient » du curé – un peu de compassion non simulée. Un peu d’humanité…

Lorsqu’un sous-officier se présenta devant Victorine pour lui bander les yeux, elle refusa tout net. « Je n’ai pas peur » lui cria-t-elle ! Mais, même si l’institution judiciaire flirtait avec l’infamie – comme ce fut très souvent le cas de la justice militaire entre 1914 -1918 – on se faisait un devoir de respecter à la lettre, la procédure « pénale » : aussi passa-t’on outre cette dernière volonté, et on lui banda les yeux! Faut dire que les pauvres poilus, qui avaient été requis pour lui donner la mort, n’auraient probablement pas supporté de croiser son regard au moment d’appuyer sur la détente!

PV de mise à mort Mémoire des Hommes

PV de mise à mort Mémoire des Hommes

Après que l’ordre fut donné aux soldats de se mettre en joue, et que le sous-officier commis d’office eut hurlé « Feu », Victorine et Manuella s’écroulèrent ! Si la cadette fut tuée sur le coup, Manuella, agonisante, transpercée de toutes parts, continuait en revanche de s’agiter! Son corps ensanglanté était affecté de violents spasmes…

Agissant encore selon le règlement en vigueur, le sous-officier qui avait ordonné le tir, s’approcha pour lui donner un coup de grâce dans la nuque. Ce qu’il fit maladroitement, car troublé par le meurtre qu’on lui faisait commettre, il visa mal, et le corps de Manuella persista à se tordre dans d’intolérables convulsions et souffrances. De telle sorte, que l’assistance pourtant composée de fiers-à-bras, toujours prompts à brandir leur implacable virilité d’antichambre, blêmit et, horrifiée, se prenait soudainement de pitié pour la suppliciée, en manifestant bruyamment son indignation. La situation aurait pu s’envenimer, si un officier, juge du Conseil de Guerre, se substituant au pauvre juteux désemparé, n’avait finalement placé une balle dans l’oreille de la condamnée, mettant enfin un terme à son martyr.

Cette fois-ci, Manuella Alvarez était bien morte, comme put s’en assurer le docteur  Pichat médecin-major de la place de Nantes! C’est en tout cas ce que rapporta consciencieusement dans son « procès verbal d’exécution » le greffier près le Conseil de guerre, le dénommé Humblot, également officier d’administration de première classe!

Admirable, ce Humblot qui se met en scène dans ses procès-verbaux, comme un acteur du drame, en parlant de lui à son avantage à la première personne du pluriel. Avec une précision horlogère et un froid détachement, il n’a pas son pareil pour relater les étapes du sacrifice humain qui s’opère sous ses yeux ! Grâce à lui, on sait tout du déroulement ordonnancé de cette tuerie légale, depuis l’arrivée des « invités » à quatre heures et quinze minutes à la maison d’arrêt de Nantes « sise place Lafayette », jusqu’aux notifications réglementaires faites aux condamnées dans leur cellule, leur trépas sur le champ de tir, et enfin le défilé des troupes devant les corps inertes.

Mémorial du champ de tir de Bêle actuellement - blog de Véronique D

Mémorial en hommage aux fusillés de 1944 du champ de tir de Bêle – blog de Véronique D

On sait tout du déroulement de l’exécution, du moins, tout ce qui doit être administrativement consigné dans le compte rendu établi en application du code de justice militaire par le greffier, car pour le reste, la discrétion est de mise. La prose administrative ne laisse jamais de place au sentiment et ne tolère aucune improvisation.

Grâce à des indiscrétions, on sut néanmoins par la suite que les deux condamnées, réveillées avant l’aube dans leur cellule de la maison d’arrêt, connurent un court moment de détresse puis de révolte, lorsqu’elles apprirent le refus par le Président de la République de leur recours en grâce et que la sentence allait être exécutée dans l’heure…

Mais Victorine reprit très vite de l’assurance, allant jusqu’à toiser le lieutenant substitut du rapporteur du Conseil de Guerre qui « tentait » de lui prodiguer quelques paroles de réconfort. Après avoir répondu à l’officier qu’elle n’avait rien à lui déclarer, elle s’adressa à lui en le regardant fixement: « Si je meurs, c’est grâce a vous, monsieur, car vous avez altéré la vérité. Au moment de paraître devant Dieu je vous maudis »

Victorine Foucher -25 ans

Victorine Foucher -25 ans

Dix minutes plus tard, au cours du trajet de quelques kilomètres à parcourir par les boulevards extérieurs pour rejoindre le champ de tir de Bêle, Manuella demeura prostrée, tandis que Victorine, toujours provocante, ironisait en s’adressant aux gardiens mal à l’aise sur les charmes de cette promenade au petit matin à travers la campagne avant qu’on ne l’assassine!

Comment en était-on arrivé là ?

Manuella Alvarez et Victorine Faucher avaient été condamnées le 25 janvier 1918 à la peine de mort par le Conseil de Guerre de la onzième Région militaire basée à Nantes, à l’issue d’un procès  de deux jours, manifestement truqué et à huis clos.

Toute publicité des débats en fut d’ailleurs interdite en raison des « troubles à l’ordre public » qu’ils pourraient susciter… Aucune minute n’en a donc été dressée, de telle sorte qu’on ignore non seulement les termes précis de l’acte d’accusation, mais également les propos des témoins à charge et même les plaidoiries des avocats dont l’identité ne fut jamais dévoilée!

Dans ces conditions, il n’y a guère de doute sur la partialité délibérée de cette justice militaire. On est même en droit de se demander, si – comme sous la Terreur avec l’accusateur public Fouquier-Tinville – le verdict n’était pas connu d’avance. La bienveillance n’était pourtant pas totalement absente de ce procès, puisque le président du Conseil de guerre ne manquait jamais de se déclarer soucieux du bien-être de « ses » magistrats en uniforme, entrelardant les audiences de confortables suspensions afin de récupérer autour d’un coq au vin bien arrosé dans les restaurants alentour… L’émotion ça creuse!

Face à cette brochette d’officiers embusqués et pervers, probablement bardés de médailles conquises dans les états-majors, les deux jeunes femmes ne faisaient pas le poids et leur sort était évidemment scellé d’avance… De manière expéditive, elles furent reconnues solidairement coupables « d’intelligence avec l’ennemi ».

Dans le box, deux autres prévenus devaient en principe être jugés, deux soldats : l’un présent dont la responsabilité fut atténuée en raison de sa passion amoureuse pour l’une des accusées qui l’aurait manipulé. Il sauva sa peau avant d’être réhabilité après-guerre. L’autre en fuite, fut condamné à mort par contumace, et ne fut pas rattrapé, bien qu’il fut probablement le principal instigateur d’une éventuelle trahison.

Ce premier jugement fut confirmé par une décision du « Conseil de révision » de Bordeaux le 16 février 1918, devant le quel les accusées avaient formé un recours, puis par la Chambre criminelle de la Cour de Cassation, le 28 mars 1918…Toutes ces éminentes instances estimèrent sans barguigner que la justice militaire d’exception était juridiquement compétente pour traduire devant elle, deux civiles. Enfin, le président de la République avait refusé leur grâce le 5 mai 1918…

Dès lors, la machine judiciaire s’ébranla jusqu’à ce que les condamnées fussent fusillées !

La lecture des jugements n’apporte aucun élément attestant de leur culpabilité et leur trahison au profit de l’Allemagne… En revanche, elle fournit des indications sur leur identité et sur ce qu’on souhaite transmettre à la postérité de leur personnalité… On y apprend en particulier que ce sont « des artistes lyriques« , qu’elles sont célibataires, donc suspectes, et originaires du sud-ouest de la France, de Périgueux et de Cognac. Mais surtout, on nous les présente comme des prostituées vivant de « galanterie »…

Manuella Alvarez aurait même été  » sous-maîtresse d’une maison de tolérance »… Leurs accusateurs voyaient dans ces affirmations non renseignées et fantaisistes, ainsi que d’autres, déshonorantes du même acabit, la preuve du vice et de la duplicité des prévenues. D’autant, constatèrent-ils, qu’elles circulaient sous de multiples identités, dont des sobriquets d’alcôve, comme « Lolotte » et « Colombine »!  Pseudonymes que les « pseudos juges » – gavés de leur importance et probablement de leur impuissance – se plaisaient à décliner avec gourmandise, comme pour exorciser leur frustration, jusque dans l’énoncé du jugement, alors qu’en réalité, rien n’attestait que les malheureuses s’en revendiquaient !

Pour tout dire, ce qui leur était précisément reproché était assez obscur. Ce qui est certain cependant, c’est les « pingouins endimanchés » du conseil de guerre semblaient faire grand cas des témoignages de moralité, qui, bizarrement, étaient tous défavorables aux accusées! Mais sur le fond, pas grand chose en dehors d’allégations non vérifiées…

Sept ans après les faits en 1925, alors que le pays n’était plus en guerre, un quotidien régional « L’écho de la Loire » qui tentait encore de comprendre quelque chose, s’était vu refuser la communication des pièces du dossier, au motif fallacieux que « les événements étaient trop frais pour être livrés sans inconvénient à la publicité ».  Argument presque risible s’il ne s’agissait pas d’une tragédie.

On en serait resté là, si un rapport d’un certain Desoches, commissaire du Gouvernement près le Conseil de guerre de la 11ième région militaire, établi  au printemps 1926 à la suite de l’arrestation (enfin!) à Tanger et de son transfèrement sur Nantes, du complice présumé des jeunes femmes n’avait apporté quelques éclaircissements sur les véritables motivations de la « justice » militaire… Ce rapport visait à argumenter contre un recours des défenseurs du prévenu, Paul Xavier Pélissier, condamné à mort par contumace en 1918. Lequel, par l’intermédiaire de ses avocats, contestait à son tour la compétence du conseil de guerre…

A cette occasion, Desoches estima nécessaire de rappeler l’historique de cette affaire. Bien qu’exclusivement accusateur, le rapport aborde, malgré tout et pour la première fois,  le cœur du dossier, et permet, autant par ses silences que par ses affirmations, de mieux comprendre les griefs exprimées à l’encontre des deux femmes…

Exposé des faits selon Desoches

Le zélé commissaire situe le début de l’affaire au 22 janvier 1916, date à laquelle celles qu’il qualifie « d’aventurières associées depuis deux ans par leurs mœurs spéciales ainsi que par leur vie de prostitution et d’expédients » passent la frontière espagnole à Cerbère sans passeport et sans le sou, dans le dessein de se rendre à Barcelone.

A propos de la plus âgée Manuella Alvarez, il précise qu’elle a vécu jusqu’à son arrestation de « galanterie, de vol, spécialement d’entôlages et d’escroqueries » et surtout qu’elle a fréquenté à une certaine époque « les milieux anarchiques et libertaires » par l’intermédiaire de l’un de ses amants, un nommé Moricet affilié à la bande à Bonnot…

S’agissant de Victorine Fauchet, il allègue qu’elle vivait aussi de « galanterie et d’entôlages » et qu’elle était connue des milieux anarchistes et libertaires, où elle avait été introduite avant-guerre par un nommé André Valet de la bande des « Bandits tragiques ». Intelligente et énergique, Victorine serait une amie d’une des grandes figures féministes du mouvement libertaire et anarchiste, Rirette Maîtrejean (1887-1968) (alias Anna Henriette Estorges).

rirette_maitrejean

Rirette

En outre, selon le commissaire Desoches, Victorine passait pour une militante prête à tout. Il souligne à cet égard qu’en 1914, elle avait collaboré au Journal d’extrême gauche « Le Bonnet Rouge », publication systématiquement accusée de défaitisme par l’Action française… Il dit détenir la preuve de ce travail  au travers d’un certificat élogieux établi par Eugène Bonaventure Jean-Baptiste Vigo (1883-1917 – dit Miguel Almereyda – fondateur du journal et militant anarcho-syndicaliste et socialiste, mort « bêtement suicidé » dans sa cellule de la prison de Fresnes en 1917….

On comprend qu’avec un tel pedigree, qui met délibérément l’accent sur leur fréquentation de longue date des milieux anarchistes, libertaires et pacifistes, bêtes noires des pouvoirs en place, le destin des deux demoiselles était scellé avant même le début d’une quelconque instruction. Prises dans les griffes de ces va-en-guerre – généralement planqués – jaugeant leur virilité à la longueur de leur moustache et arborant fièrement des médailles conquises dans les salons d’état-major, elles n’avaient aucune chance de s’en sortir vivantes, surtout après une année 1917 où la troupe décimée sur le front, et victime de la morgue et des ordres imbéciles des gradés d’opérette, s’était mutinée…Face à ces pantins en uniformes d’officiers, elle ne pouvaient en réchapper à l’aube de ce printemps 1918, où l’issue de la guerre n’était pas encore prévisible, et où l’important pour les généraux était de restaurer leur autorité contestée, en apparaissant résolus et implacables.

Mata Hari – la vraie – en avait déjà fait les frais le 15 octobre 1917 au polygone de tir du fort de Vincennes.

Le détail des faits qui leur furent reprochés devenait alors anecdotique : il fallait qu’elles meurent car elles étaient des militantes de la paix, et que, femmes libres, elles ridiculisaient ces fiers mâles qui trouvaient glorieux d’envoyer d’infortunés gamins s’entretuer dans les tranchées, pendant qu’ils se distrayaient dans les bordels de l’arrière.

Revue de détail !  Juste pour le fun…

Dès leur arrivée à Barcelone, Manuella Alvarez et Victorine Faucher s’étaient présentées dans un établissement bancaire pour y négocier un paquet de titres, malheureusement frappés d’opposition, au motif – dit-on – qu’ils auraient été volés à Paris …

Cette mésaventure entraîna leur incarcération, durant quatre mois en Catalogne. La presse espagnole, étrangement bien informée, en fit ses grands titres, en présentant les deux femmes comme des receleuses anarchistes, aguerries et familières de la bande à Bonnot…C’est cette publicité tapageuse qui, selon le « finaud » commissaire Desoches, aurait attiré l’attention des services secrets allemands « à l’affût d’individus de cette espèce ». Ils auraient alors chargé un de leurs indicateurs, Paul Pélissier, déserteur de l’armée française et anarchiste « notoire », réfugié en Espagne depuis janvier 1914 de les contacter pour les enrôler au service de l’Allemagne…

Sans d’ailleurs étayer ses dires d’éléments factuels indiscutables, le commissaire Desoches décrit Pélissier, originaire de Salon-de-Provence et ancien étudiant en pharmacie, comme la plaque tournante de l’espionnage allemand en Espagne. Agitateur professionnel et vénal, il aurait même été condamné par la suite (en mars 1917)  par la justice espagnole à cinq ans de travaux forcés pour détention illégale d’explosifs destinés à saborder des navires alliés mouillant dans le port de Barcelone.

En dépit des dénégations de l’intéressé, le commissaire soutient que Pélissier aurait visité les deux femmes en prison, en s’efforçant de « développer en elles les mauvais instincts qu’elles nourrissaient en tant que libertaires à l’égard de leur patrie ». Il y serait parvenu sans peine, en les assurant de l’intérêt des allemands à leur sort, et en laissant entendre qu’ils pourraient empêcher leur extradition et abréger leur détention.

De fait, elles ne furent pas extradées vers la France, et furent libérées le 19 juin 1916. Personne en revanche ne sait si cette relative clémence est imputable au contre-espionnage allemand ou, plus prosaïquement, à la stricte application du droit pénal espagnol pour le délit relativement mineur reproché aux deux femmes.  Pas plus que d’autre, le commissaire du conseil de guerre n’est en mesure d’apporter de réponse. Néanmoins, cela ne l’empêche pas de se faire l’écho d’un ragot non confirmé, selon lequel les frais de justice auraient été pris en charge par la banque transatlantique allemande…

C’est au domicile de Pélissier, que Manuella Alvarez et Victorine Faucher se seraient installées après leur libération, et c’est là que l’un des chefs des services d’espionnage allemand les aurait recrutées, en leur remettant de l’argent pour prix de leur trahison. Elles auraient même, par la suite, régulièrement fréquenté les bureaux du contre-espionnage qui se trouvaient à cette époque, Ronda de San Pedro à Barcelone…

Barcelone Ronda San Pedro

Barcelone Ronda San Pedro

C’est dans ces bureaux, selon le « futé » Desoches qu’on leur indiqua ce qu’on attendait d’elles, et dont le détail aurait été confirmé, à la fois par leurs aveux – ce qui est douteux – et par les renseignements français – ce qui est évidemment cousu de « fil blanc ».

Cette mission, sous la plume de Desoches, aurait été, dans ses grandes lignes, la suivante:

Se mêler dès leur entrée en France (…) aux milieux anarchistes, s’efforcer d’y créer une atmosphère d’agitation, y stimuler les ferments de révoltes de manière à développer dans l’opinion publique le mécontentement que pouvait provoquer la longueur de la guerre, les sacrifices, les difficultés de la vie; arriver à l’éclosion de mouvements révolutionnaires susceptibles d’influer dans le sens de la paix.

Participer à une énergique propagande anti-anglaise et, dans ce but, chercher le moyen de faire imprimer à Paris par un journal anarchiste une brochure destinée à créer un mouvement d’opinion hostile à l’Angleterre; ce dans le dessein d’arriver ultérieurement a une paix séparée avec la France.

Recueillir et transmettre en Espagne tous les renseignements intéressants la guerre qu’elles pourraient se procurer au cours de leurs déplacements (…) en particulier sur les mouvements de navires, notamment au Havre, sur les stocks de charbon et sur les usines de munitions….

En contrepartie, elles auraient reçu de l’argent et des consignes sur la façon de faire parvenir des informations à leurs commanditaires…Pélissier, jouant le rôle du « vaguemestre »…

De retour en France, Manuella et Victorine s’installèrent dans un petit village près des Sables d’Olonne, au lieu-dit la Pironnière « chez les époux Gitton ». L’accusation soutient qu’à partir de cette planque discrète, elles adressèrent une quinzaine de lettres en Espagne. Elles l’aurait même admis, en précisant toutefois qu’il ne s’agissait que de coupures de journaux ou de renseignements erronés! Mais cet « aveu » – qui reconnait implicitement leur collaboration avec les services ennemis – est non seulement incertain mais carrément suspect, car il est censé résulter de leur témoignage au procès, auquel personne n’a eu accès et dont on sait qu’il n’a fait l’objet d’aucun compte rendu!

Pour faire bonne mesure, l’accusation affirma – également sans preuve – que les deux femmes « rayonnèrent au cours des mois suivants à Nantes, St Nazaire, Lorient, Quimper et Brest, se faisant remarquer çà et là par « leurs sentiments anarchistes et leurs propos subversifs »… et qu’elles tentèrent, en usant de leurs charmes de suborner le fils de la maison, alors matelot dans la Royale et de l’inciter à déserter…

Entre autres élucubrations ou inventions du commissaire Desoches, figurent de nombreuses autres péripéties à charge, réelles, inventées ou arrangées, dont un nouveau voyage de Manuella Alvarez en Espagne pour y rencontrer l’espionnage allemand…

Finalement, les deux femmes furent arrêtées le 19 mars 1917 en provenance des Sables d’Olonne, en gare de la Roche-sur-Yon.

….

La suite on la connaît! 

Les six mois qui suivirent furent consacrés par la justice militaire à monter un dossier d’instruction accablant à leur encontre et d’autant moins contestable qu’il fut tenu – et demeure – secret… Il s’agissait avant tout de porter un coup fatal au mouvement anarchiste et libertaire qui persistait à contester la légitimité de cette guerre sanguinaire, qui avait déjà endeuillé des centaines de milliers de familles dans tous les camps…

Le spectre de la Russie bolchevique hantait les gouvernements, qui n’étaient nullement enclins à laisser se développer la contestation libertaire et pacifiste de cette guerre imbécile et suicidaire…

Manuella et Victorine en firent les frais, sous les noms de Lolotte et Colombine… L’une avait quarante ans, l’autre vingt-cinq…

Peut-être qu’un jour, on leur rendra justice. Ce serait sans doute symbolique, mais à l’honneur de la République…

 

 

Read Full Post »

La guerre est déclarée depuis 881 jours… On se bat avec acharnement et brutalité sur tous les fronts, en France sur la Somme et à Verdun. En mer du Nord, où les flottes britanniques et allemandes se livrent bataille sans relâche comme ce fut le cas en mai au large de la péninsule danoise du Jütland.

En Roumanie sur les rives de la Mer Noire, en Bulgarie, en Russie où l’armée russe encore tsariste de Broussilov a lancé une offensive en juin sur un front de cinq cent kilomètres pour desserrer l’étreinte germano-autrichienne.  Sur le front italien, où les alliés résistent comme ils peuvent à l’offensive austro-hongroise dans la région montagneuse du Trentin…

Bref, la guerre est vraiment mondiale – du moins à l’échelle d’un monde tel qu’on le concevait du début du 20ième siècle. Aucun succès décisif dans un camp ou dans un autre ne permet ce samedi 11 novembre 1916 d’espérer un dénouement proche…Juste quelques victoires tactiques, qui parfois permettent de grignoter quelques kilomètres – le plus souvent quelques mètres de tranchée en contrepartie du sacrifice d’innombrables vies de jeunes gens foudroyés dans la fleur de l’âge. Il n’y a guère que les officiers supérieurs pour s’en vanter. Les perspectives sont plutôt sombres et le moral est en berne chez les soldats!

En 1916, tous les hommes de ma famille en âge d’être mobilisés sont sur le front ou sur le point de le rejoindre. Et à l’arrière – en Anjou, chez moi – c’est l’inquiétude qui est de mise, bien qu’on  fasse mine de se réjouir de ne déplorer à cette date, aucun « mort pour la France », ni blessé grave parmi mes grands pères ou grands-oncles. Seul un cousin de mes grands parents paternels, garçon coiffeur au Lion d’Angers, Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) fut tué dès le début de la guerre à Neuville-Saint-Vaast. Pour les autres, ça viendra plus tard! en 1918…dans la seconde bataille de la Somme!

D’où ils se trouvent, endroits tenus secrets sous peine d’être taxés de traîtres – quelque part sur le front – nos soldats écrivent à leurs proches. Leurs lettres sont le plus fréquemment anodines, pour ne pas s’attirer les foudres d’une censure militaire qui frappe dur les indisciplinés -parfois jusqu’au peloton – mais aussi pour ne pas inquiéter les parents. Ainsi, mon grand-oncle maternel Alexis Turbelier (1897-1918) entretient une correspondance suivie avec sa sœur Germaine, sa « complice ». Le 18 octobre 1916, il lui adresse un message, dans lequel il ne fait aucune allusion à la guerre et où sa principale préoccupation semble être la santé de son aînée d’un an! Pourtant, deux mois auparavant, il était dans l’enfer de la bataille de Verdun.

« J’ai reçu ta lettre du 15 courant qui me fait savoir que tu as été très mal ces jours derniers, tu n’as pas de veine. Enfin j’espère que maintenant tu dois aller mieux. Heureusement que tu n’as pas tourné de l’œil gauche avec l’hémorragie, c’est plutôt embêtant quand cela arrive. A midi je vais toucher mon paquet il est arrivé hier à midi. Je pense que tout est dedans. Allons au revoir, embrasse toute la famille pour moi ainsi que le petit Pierre. Je t’embrasse bien fort de loin en attendant ».

En décembre, il lui réécrira en se réjouissant de préparer un repas amélioré avec ses camarades de tranchée! C’est tout, et il sont pourtant essentiels, ces dérisoires petits signes de vie pour oublier les parapets maudits, les chevaux de frise et les rangées de barbelés!

Mais au quotidien, que se passait-il vraiment? Et de quelles informations les lecteurs angevins du Petit Courrier – le « quotidien républicain régional » disposaient-ils en ce ce 11 novembre 1916? …

A la Une, on annonçait la réélection à la présidence des Etats-Unis du démocrate Thomas Woodrow Wilson (1856-1924) à l’issue d’une incertitude de quelques jours dans le décompte des voix de certains Etats.

AD 49

AD 49

Redoutable continuité des institutions américaines, que d’aucuns en Europe qualifient aujourd’hui « d’archaïques », mais qui, un siècle après, reproduisent les mêmes cycles historiques, qui ont permis aux Etats-Unis d’Amérique de devenir la première puissance mondiale, sans jamais renier la démocratie!  Chapeau! Quoiqu’on en dise, et quelles que soient les critiques justifiées qu’on puisse formuler sur certains de leurs choix et des hommes dont ils se dotent pour diriger!

Clin d’œil de l’histoire! Le Président Wilson – au charisme « presbytérien » – était initialement un pacifiste. Mais fortement impressionné par les hécatombes en Europe, il sera le principal artisan de l’intervention déterminante des Etats-Unis dans le conflit au milieu de l’année 1917, après avoir tenté en vain d’obtenir une paix négociée entre les belligérants…Son action sera décisive dans les négociations de la paix après-guerre.

p1150995

Sans qu’il y ait lieu d’établir le moindre parallèle hasardeux avec la situation actuelle, sa présidence marque le début des prétentions interventionnistes américaines sur l’ensemble du monde, à l’inverse de la politique de ses prédécesseurs plutôt caractérisée par une forme d’isolationnisme et donc de protectionnisme! La tendance désormais se retourne… Un siècle après, une sorte de dieu Pan, satyre et jouisseur s’approprie le fauteuil en forme de prie-Dieu austère du président Wilson dans le bureau ovale…

Pour l’heure, en ce 11 novembre 1916, sa réélection est vivement contestée par son adversaire, le républicain Hughes qui demande même un recomptage des bulletins de vote… Il arrive que l’histoire, un brin facétieuse balbutie, charriant malheureusement et sans discontinuer de nouvelles tragédies!

En dehors de cette information importante, qui n’a peut-être pas, sur le moment, attiré l’attention des angevins, le reste des articles ou des brèves abordés par le Quotidien régional en page de couverture, concerne – de manière d’ailleurs très édulcorée – les opérations de guerre. Et de surcroît, sous leur meilleur jour, à savoir les victoires – fussent-elles carrément anecdotiques – des « alliés » et de l’armée française. C’est bon pour le moral!

Mais en fait, comme avant guerre, le journal s’intéresse surtout à la vie locale, aux faits divers, aux chiens écrasés!

p1150993-4

AD 49

Hormis quelques entrefilets relatifs aux orphelins de guerre, fils de poilus angevins, à la recherche des disparus et à certaines annonces nécrologiques ciblées, rendant hommage – sans doute aux frais de la famille – à un valeureux combattant mort au champ d’honneur, la vie au jour le jour, dans la capitale des Plantagenets  – en Anjou – paraît s’écouler presque normalement, comme s’il fallait absolument faire oublier aux habitants, qu’à quelques centaines de kilomètres de là, des millions d’hommes s’étripaient à mort avec toutes les possibilités qu’offraient à l’époque les technologies avancées appliquées aux armes!

p1150993-3

Ainsi, le cinéma des Variétés ou le Cirque-Théâtre continuaient comme si « de rien n’était » d’annoncer et d’assurer leurs spectacles… Les grands magasins persistaient à faire leur pub pour leurs produits et les commerçants de se chicaner avec les autorités sur les heures d’ouverture de leurs négoces…Comme avant, comme maintenant.

Finalement, tout porte à croire, qu’en dehors de ceux, endeuillés, qui avaient perdu, un père, un frère ou un mari, les angevins étaient plutôt confiants… et ils se précipitaient même pour souscrire aux emprunts de guerre… Patriote et économe, ma grand-mère maternelle y a perdu toutes ses pièces d’or, avant de voir mourir son frère et son « fiancé »!

creditimage2b

On sait maintenant, qu’il a fallu encore attendre deux ans – le 11 novembre 1918 , pour qu’enfin cesse la guerre, et pour voir revenir les vivants rescapés de la boucherie, éclopés et estropiés à la fois du cœur et de leurs membres … Ils retrouvèrent Angers, presque comme ils l’avaient laissée… Presque. Mais, c’est Angers qui ne les reconnut plus tout-à-fait avec leurs gueules cassées! Y’en a même qui sentaient mauvais…

Read Full Post »

Il y a cinq ans, le 4 août 2011, je mettais en ligne un premier billet sur ce blog.

Je venais tout juste de renoncer au passe-droit de travailler. Prenant mes quartiers de vieillesse et délaissant une activité professionnelle qui, en dépit de quelques aléas discutables, m’avait globalement comblé, je faisais valoir mes droits à la retraite. Juste à temps certainement avant que ces fameux « droits » ne se transforment en « privilèges » éhontés aux yeux de cette nouvelle gauche technocrate et bourgeoise, issue des meilleures écoles et pourtant piteuse gestionnaire, qui se pavane depuis quelques années dans les salons dorés de la République.

Salon Pompadour à l'Elysée

         Salon Pompadour à l’Elysée

Dans ce premier message d’une parole (enfin) libérée du « sacro-saint » devoir de réserve, exigé des « petits » pour qu’il la boucle, j’annonçais mes intentions, précisant même, deux jours plus tard – le 6 août 2011 – que mon modèle était un « Livre de Raison » chiné au fin fond de mon Anjou natal. Sa lecture m’avait autrefois ravi et mon ambition, à son exemple, était de ranimer le souvenir de nos grands anciens – voire carrément de les ressusciter – et de contribuer ainsi à sauvegarder une sorte de patrimoine mémoriel qui se dissipe sous les coups de boutoir du temps, amplifiés par la dispersion des jeunes générations loin des berceaux originels de nos familles…

L’entreprise était risquée et sans doute trop ambitieuse, car concurrencée par une actualité prégnante et souvent tragique, qui forcément mobilise les esprits, convoque les émotions et favorise l’instinct grégaire. Dans ces conditions, il reste peu de place pour s’intéresser aux élucubrations oniriques et débridées d’un vieil impertinent ronchon, qui s’agrippe aux idées de sa jeunesse, tel un pleure-misère à son magot! Lequel fesse-mathieu, gardien inflexible d’idéaux d’antan, que plus personne ne semble convoiter, tente, malgré tout, de captiver quelques fidèles en redonnant vie, dans le secret de son cabinet, à des personnages oubliés, « panthéonisés » à sa guise et adoptés pour la circonstance au sein d’une parentèle élargie. Quitte, parfois, pour illustrer son discours, à s’arroger le droit de prêter à ses cobayes à peine exhumés, des intentions qui, dans leurs époques respectives, n’auraient probablement pas pu effleurer leur esprit!

On se défend comme on peut – et souvent de manière dérisoire – pour susciter l’intérêt lorsqu’on se retrouve en concurrence avec les jeux des cirques officiels et les pleurnicheries commémoratives, et que l’on bute sur des chercheurs de Pokémons, jusque sur le perron des mausolées érigés après la Grande Guerre pour rendre hommage aux milliers de soldats sacrifiés ici!

Bref, par les temps qui courent, la tâche n’était pas aisée d’intéresser quiconque – fût-il un lointain cousin – à l’épopée d’une famille à travers les siècles et, au-delà d’elle, de discerner les fondements de notre imaginaire collectif et de notre identité commune…Identité constitutive d’une Nation, dont la seule évocation apparaît aujourd’hui aux tenants du discours « politiquement correct » comme une injure faite aux populations « issues de la diversité »! Et pourtant, c’est tout le contraire ! L’accueil et l’ouverture au monde sont d’autant plus chaleureux et fraternels qu’on ne bafouille pas, honteux d’exister, lorsqu’on nous demande qui on est!

L’exercice mémoriel s’est encore compliqué lorsque, récemment, du fait de l’irresponsabilité de ceux qui prétendent nous guider, le présent et l’avenir sont devenus indéchiffrables et qu’en outre, l’horreur et la sauvagerie se sont invitées à notre table, presque quotidiennement au journal télévisé de vingt heures!

Difficile alors de privilégier la réflexion historique face à la dictature oppressante de l’urgence, à l’écoute de discours régressifs, lénifiants et simplistes, assénés à plus soif pour nous rendre dociles et, finalement, acteurs consentants de notre propre déclin… Exhortations indigestes et stériles d’une oligarchie désemparée,  qui, faute d’autre perspective que le rééquilibrage – serpent de mer – de la comptabilité publique, n’hésite pas à remettre en cause les principes de base d’un Ordre Public pourtant admis par une majorité des citoyens depuis près deux siècles ! Ainsi porta-t’on atteinte sans vergogne à notre art de vivre et même au plaisir de festoyer ensemble…De rire et de ricaner aussi hors des sentiers battus!

Sans parler des reniements, voire des trahisons en rase campagne, perpétrés par ceux qui ont su nous abuser pour conquérir nos suffrages! Sans évoquer non plus la longue liste de nos cruelles désillusions qui ouvrent désormais la voie aux idéologies totalitaires les plus perverses et mortifères et qui réduisent chaque jour un peu plus, nos marges de liberté de pensée et de conscience et – ce qui est plus condamnable encore – qui dénature jusque dans le détail, les concepts cardinaux et fondateurs de notre République…Un des exemples le plus frappant est l’inconvenante promotion des religions dont l’histoire pourrait être prochainement enseignée dans l’école publique, au nom d’une interprétation tendancieuse et détournée de la laïcité… Et l’étrange tolérance à l’intolérance prêchée avec indolence par ceux qui ont été mandatés pour garantir l’application effective de nos valeurs!

Dans ce sombre tableau, constater que, depuis l’inauguration de ce blog, le 4 août 2011, le monde a profondément changé, relève donc de la lapalissade… Et c’est tout simplement être lucide que d’estimer que, faute de vigilance et d’analyse pertinente des forces agissantes, cette mutation extrêmement rapide de notre société risque d’orienter notre avenir vers une forme de fanatisme planétaire qu’on pensait dépassé depuis au moins le Moyen Age! Obscurantisme d’essence religieuse, dont les effets délétères sont accentués par une maîtrise parfaite de moyens sophistiqués de manipulation par les assassins qui se réclament de l’islam originel, véritables fossoyeurs des Lumières et dépourvus de toute forme d’humanité…

Nécessairement, ces bouleversements – dont beaucoup sont inquiétants et dont le terrorisme barbare que nous subissons est l’expression visible et émergée – m’ont conduit, à mon corps défendant, à infléchir mon projet « éditorial » initial, en accordant peut-être moins de place à mon passé familial et en délaissant les cendres de mes ancêtres au profit de cette actualité oppressante et anxiogène. Le devoir d’alerte devient primordial quand la menace est au seuil de nos portes… Certains m’en ont fait reproche ! Beaucoup m’ont suivi dans ce rééquilibrage imposé par la conjoncture…Qu’ils se rassurent tous, je rêve comme eux du jour où des ondes plus calmes permettront de se replonger dans des recherches érudites du passé familial ! Mais pour l’heure, je ne saurais m’affranchir des malheurs qui nous frappent et m’abstenir d’en désigner ceux que je considère comme les responsables directs ou les complices involontaires ou inconséquents…

Voilà mon projet pour les temps qui viennent, sachant que je n’exclus pas, malgré tout, de puiser dans le passé et dans notre histoire des raisons d’espérer…Et elles sont nombreuses!

Pour conclure ce billet – dont l’intitulé doit laisser interrogatifs tous ceux qui n’ont pas abandonné – en cours de route – la lecture de ce billet estival et anniversaire – je souhaite précisément dénoncer une démission – voire une infamie – qui, à mes yeux symbolise, presque de manière caricaturale, la dérive idéologique de cette « gauche moderne » qui n’a même plus conscience d’avoir bradé son âme pour un plat de lentilles et qui, entêtée à éviter toute vaguelette inopportune, ignore, sans complexe et sans nostalgie, sa propre tradition contestataire…L’événement est passé presque inaperçu, opportunément occulté par l’assassinat islamiste des promeneurs du 14 juillet à Nice.

Il s’agit de l’interdiction de chanter « la Chanson de Craonne », édictée par le « sous-ministre des anciens combattants » – avec l’aval probable du ministre cumulard de la Défense et donc de l’ensemble du gouvernement,  lors d’une commémoration officielle de la Grande Guerre, le 1er juillet 2016 à Fricourt dans la Somme !

Venant d’un ministre revendiquant son appartenance à la droite revancharde d’avant-guerre, une telle censure n’aurait étonné personne, car cette chanson rebelle, écrite spontanément par des soldats anonymes, qui exprime le désarroi des poilus de 14-18, et leur refus d’être considérés comme de la « chair à canon » fait aussi le procès du capitalisme qui prospère dans le commerce des armes … On dit qu’elle fut composée à la suite du massacre délibéré de dizaines de milliers de soldats au chemin des Dames en avril 1917 pour complaire à un général Nivelle, méprisant et incompétent, qui voulait à tout prix conquérir quelques ares de terrain…

Le front en France en 14-18

              Le front en France en 14-18

Cette complainte a été très longtemps considérée comme subversive par les « va-t’en guerre » et par les nationalistes de tous poils !  Mais jusqu’à présent la gauche socialiste et communiste n’avait jamais désavoué la révolte de ces pauvres hères, survivants de la boucherie, qui appelaient à la grève des tranchées! Désormais, la preuve est apportée que nous avons changé « d’internationale ». Cette époque où tous les progressistes étaient solidaires de ceux qui souffrent des méfaits de la guerre, est désormais révolue!  Un responsable prétendument de gauche – de surcroît sous-ministre d’un gouvernement « socialiste », sous une présidence « socialiste » a déchiré le voile et fermé définitivement le ban – ou la parenthèse – oubliant que cette chanson fut celle du ralliement des militants de la paix pendant des décennies! Maintenant elle fait peur aux gérants en charge du pouvoir…

Cette mauvaise action qui piétine la mémoire des poilus est cependant « cohérente » avec celles d’un président de la République qui n’hésite pas à décorer de la Légion d’honneur un dignitaire saoudien responsable de la mort de militants des droits de l’homme,  et d’un ministre qui se vante de vendre des armes à travers le monde, y compris aux régimes dictatoriaux les moins recommandables. Mais,  »  business is business ». Chacun sait que le monde de la finance – nouvel ami de nos gouvernants – s’est, de tous temps, réjoui du négoce des armes et des guerres qui l’alimentent. Elles font le bonheur des actionnaires des industries d’armement! Anatole France (1844-1924) ne disait-il pas à bon droit : « On croit mourir pour la Patrie, on meurt pour les industriels« … On pourrait ajouter « ou pour les émirats du Golfe »…

Dans ces conditions, les opposants – même disparus depuis des lustres – demeurent des traîtres: c’est le cas de ces malheureux poilus, auteurs du « Chant de Craonne » dont les paroles persistent près d’un siècle après leur rédaction à choquer la sensibilité de notre délicieux et délicat sous-ministre des anciens combattants…

Les socialistes molettistes de la « première gauche », celle qui prétend défendre les intérêts du pays, n’aiment plus guère les hymnes révolutionnaires, pas plus d’ailleurs que le mot « Révolution » qu’ils prennent pour une vulgarité…

Heureusement notre sous-ministre restera dans l’ombre et ne laissera aucune trace dans notre histoire, ni d’ailleurs dans celle de cette chanson patrimoniale, qui survivra à sa myopie et à son amnésie.

De très nombreux interprètes de talent ont, heureusement assuré la pérennité de la « chanson de Craonne » en la mettant à leur répertoire (Georges Brassens, Jacques Brel, Marc Ogeret, Maxime Le Forestier, Renaud, Léo Ferré, Max Blain, etc.) …

A titre de contrition (puisque la mode est à la religiosité nationale), je me sens obligé en réparation de l’ânerie ministérielle, d’en diffuser le texte…

Charge à ceux qui le liront d’en distinguer les couplets – à ne pas confondre avec des sourates – qui pourraient heurter la sensibilité des gentils énarques de cabinets ministériels et irriter les chastes oreilles de nos gouvernants …

 

Quand au bout d’huit jours, le r’pos terminé,
On va r’prendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c’est bien fini, on en a assez,
Personn’ ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civ’lots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s’en va là haut en baissant la tête.

Refrain
Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C’est nous les sacrifiés !

craonne_manuscrite nouveau

C’est malheureux d’voir sur les grands boul’vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c’est pas la mêm’ chose.
Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués,
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendr’ leurs biens, car nous n’avons rien,
Nous autr’s, les pauvr’s purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr’ les biens de ces messieurs-là.

 

Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,

Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r’lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu’un qui s’avance,
C’est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.
Doucement dans l’ombre, sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes.

Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau !….

 

Read Full Post »

Je ne sais plus au juste, qui, de mon père ou de mon instituteur de cours préparatoire, Ernest Auguste Léon Cragné (1887-1965) évoqua, le premier devant moi, l’histoire bouleversante de la « Tranchée des baïonnettes » près de Douaumont, dans laquelle, à la mi-juin 1916, un détachement d’une cinquantaine de soldats du 137ième régiment d’infanterie, aurait été enseveli sous la terre d’une tranchée. C’était, dit-on, juste avant un assaut, alors que les poilus, baïonnettes en l’air, s’apprêtaient à franchir le parapet. Une terrifiante explosion d’obus les aurait, à cet instant, étouffé sous plusieurs mètres de terre, de gravas et de barbelés, ne laissant apparaître ici ou là que quelques pointes de baïonnettes…

la-Tranchee-des-Baionnettes

Depuis 1920, date à laquelle fut révélée cette tragédie – une parmi d’autres de la sanglante bataille de Verdun – ses circonstances exactes demeurent floues, voire controversées! Mais ce qui est certain, c’est que la « Tranchée des Baïonnettes » – mythe ou réalité – incarne depuis près d’une centaine d’années l’horreur et l’atrocité des combats autour des forts de Verdun…Elle figure parmi les hauts lieux de mémoire à visiter à Douaumont !

Ce qui est sûr également c’est que le 137ième Régiment d’Infanterie (RI), basé avant guerre à Fontenay-le-Comte en Vendée, participa depuis son départ du Bas-Poitou, le 6 août 1914, à toutes les batailles de 14-18, y compris les plus dantesques, comme celles de Belgique, de la Marne, de Verdun ou de la Somme… Et ce, jusqu’à l’armistice de 1918. Ses pertes humaines furent énormes, probablement supérieures à ses effectifs initiaux! A n’en pas douter, c’est ce sinistre – mais glorieux – bilan au trébuchet de la terreur, qui incita l’état-major de l’armée française à le désigner parmi les unités les plus braves, pour participer au défilé de la Victoire sous l’Arc de Triomphe le 14 juillet 1919…

Comme ses homologues, le 293ième Régiment d’infanterie de la Roche-sur-Yon et les régiments associés de réservistes, le 137ième RI était presque exclusivement composé de Vendéens du bocage ou du marais, et c’est ce qui explique que mon instituteur de l’école (libre) Saint-Augustin d’Angers, Monsieur Cragné, originaire de Bourg-sous-la Roche, dans les faubourgs de la Roche-sur-Yon, y fut affecté dès sa mobilisation le 2 août 1914 comme sergent au 137ième RI. A la faveur d’une réorganisation des effectifs, sans doute motivée par les dommages humains considérables provoqués par les terribles combats de juin 1916 à Verdun, il fut affecté le 25 juin 1916 au régiment frère du 293ième Régiment d’infanterie en tant que sous-lieutenant en charge d’une section…

Il vécut donc « l’enfer de Verdun » en témoin direct et en tant qu’acteur au sein du 137ième RI, en particulier lors du drame de la « Tranchée des Baïonnettes » où périrent nombre de ses compagnons d’armes. Il est donc hautement vraisemblable que ce soit à lui que je doive le plus lointain souvenir de cet abominable événement.

Au cours de l’année scolaire 1955/1956, la seule où je fus son élève, mon vieil instit’ était alors âgé de soixante-huit ans et était certainement habité par le désir de transmettre aux générations montantes les enseignements de cette guerre atroce, qui avait décimé sa classe d’âge. En raison peut-être du poids des ans qui avait courbé sa silhouette ou du devoir de mémoire qu’il s’imposait, il  aimait en tout cas effet évoquer -ressasser – devant les petits gamins que nous étions alors, ses souvenirs de la « Grande Guerre ». Il était même intarissable à ce sujet, et c’est sûrement à lui que je dois d’être devenu – selon la belle expression de Caroline Fontaine et Laurent Valdiguié, dans un ouvrage récent « Mon grand-père était un poilu » – une sorte de « poilu par procuration », c’est-à-dire très prosaïquement un citoyen français, forgé par son histoire et fier de ceux qui ont contribué à la faire!

Ernest, instituteur dans les années 1920

Ernest Cragné, instituteur dans les années 1920

A une exception près – en l’occurrence, ma grand-mère maternelle, Adrienne Venault-Turbelier (1894-1973)  – Monsieur Cragné m’en a beaucoup plus appris que la plupart de mes proches – grands-pères et grands oncles – qui furent, eux aussi, témoins, victimes et soldats de cette boucherie qui a endeuillé chaque ville, village et hameau de France… De ces derniers en effet, je n’ai pu recueillir que de maigres témoignages, soit parce qu’ils furent tués au cours des combats, soit parce qu’ils disparurent avant que je ne puisse les questionner, soit, enfin, parce que ceux qui survécurent souhaitaient tourner la page au soir de leur vie, sans s’étendre trop sur cette période qui avait assombri leur jeunesse et englouti tant de leurs copains d’enfance!

Ernest Auguste Léon Cragné, lui, était assez disert… Et même, autant qu’il m’en souvienne, il nous bassinait un peu avec « sa guerre », lorsqu’il s’accoudait à son bureau, sanglé dans sa blouse grise à l’odeur de craie et que, les pieds bien calés sur son estrade, le dos au tableau noir, il nous racontait les exploits de son unité… Ce rituel était quasi-quotidien, juste avant la « récré » du soir, alors que nous sirotions les petites bouteilles de lait frais qu’en 1954, Pierre Mendès-France (1907-1982), alors président du Conseil, avait décidé de faire distribuer dans les écoles pour pallier les carences alimentaires d’après-guerre…

Mon père Maurice – né en 1926- aurait pu, tout aussi bien être le premier à nous raconter cette atroce histoire de la « Tranchée des Baïonnettes » ! Il l’avait découverte avec effroi au cours des années trente dans les bandes d’actualité du cinéma de guerre à la gloire des poilus sacrifiés sur les champs de bataille, et qui était revisionnées dans les salles obscures des patronages paroissiaux, dont celui qu’il fréquentait celui de « la paroisse de la Madeleine d’Angers »…

Monsieur Cragné n’était pas avare de détails sur la bataille de Verdun, et notamment sur celle de la « ferme de Thiaumont » entre le 9 et 14 juin 1916, où l’humanité atteignit les sommets de l’absurdité, de la sauvagerie et de la souffrance, comme si l’objectif des adversaires en présence n’était même plus de gagner quelques arpents de terrain sur l’ennemi, mais d’anéantir ici toute trace de vivant. J’oserais presque écrire: « toute trace du vivant » tant la destruction de toute âme qui vive dans un environnement devenu lunaire fut systématiquement recherchée de part et d’autre !

SCAN0111

Un déluge inouï de tirs d’artillerie, rendant méconnaissables les hommes et le paysage, précédait les attaques que de pauvres hères hagards aux uniformes crasseux et parfois en lambeaux, menaient comme ils pouvaient, motivés par la seule peur panique de crever, avant d’avoir embroché le boche qui lui faisait face ou de l’avoir fait grillé au lance-flamme au fin fond d’une tranchée dévastée.. La lecture du journal du 137ième RI est à cet égard édifiante, même si le rédacteur a probablement édulcoré les phases les plus révoltantes et les plus dégradantes pour l’esprit humain…

Chaque moment de la bataille n’était considéré comme acquis après des heures d’acharnement sadique qu’une fois les tranchées « nettoyées » de leurs cadavres et que les derniers assauts au corps à corps entre des morts-vivants eurent effectivement abouti au trépas, viscères à l’air des deux combattants, dans une ultime et funeste étreinte … Une embrassade barbare jusqu’à ce que mort s’ensuive!

Le Miroir 1916

              Le Miroir 1916

Pour le 137ième RI d’Ernest Cragné et de ses compagnons d’armes, en première ligne depuis le 9 juin 1916, le drame s’est joué en une semaine… Ca s’est passé à quelques kilomètres au nord-est de Verdun sur la rive droite de la Meuse, à proximité du fort de Douaumont et de la ferme de Thiaumont. La Tranchée des Baïonnettes, épicentre vraisemblable de ce sinistre affrontement  se trouve à environ un kilomètre du fort de Douaumont et de l’ouvrage défensif de Thiaumont, à quelques centaines de mètres au  nord de l’actuel ossuaire de Douaumont…

Lorsque le régiment – qui se trouve dans le secteur depuis la fin mai 1916 – reçoit le 9 juin l’ordre de « contre-attaquer sur la ferme de Thiaumont » et de tenter de relier divers ouvrages défensifs, abris et bastions de première ligne, un des officiers prévient que l’opération sera difficile, « sur un terrain bouleversé par l’artillerie ennemie, au demeurant très surveillé, où tout mouvement, aussitôt repéré, déclenche un bombardement »! Pourtant, le régiment s’est déployé comme prévu … et ils y sont quand même allés les « petits gâs » du 137ième!

Le résultat humain de cette tactique imbécile parle de lui-même, sans qu’il soit besoin d’en faire plus dans la description de l’abject!

Le Miroir 1916

          Le Miroir 1916

Entre le 9 juin et le 14 juin 1916, le régiment déplorera 105 tués dont 7 officiers, 409 blessés dont 8 officiers, et 1037 disparus dont 16 officiers. Au total, près de la moitié du régiment fut mis hors de combat en cinq jours! On comprend dans ces conditions que quarante ans plus tard, les survivants de cette apocalypse en demeurèrent hantés! Monsieur Cragné le fut certainement jusqu’à la fin de ses jours… On peut concevoir qu’ils vouèrent parfois une indéfectible admiration pour celui qui mit fin à cette tuerie qui s’éternisa durant presque un an en 1916, et d’une certaine façon, leur redonna le goût de vivre, et de vaincre. Et ce, quelles que soient les infamies auquel ce dernier se livra par la suite…

Le bruit a couru que Monsieur Cragné apporta ultérieurement son soutien implicite et inconditionnel au vainqueur de Verdun. C’était dans une autre période noire de notre histoire collective… Ce reproche fut peut-être justifié, encore qu’il ne fut nullement inquiété ultérieurement pour cette opinion …pour cette mauvaise option!

De mon premier instit’, il reste surtout aujourd’hui le souvenir d’un homme de courage et de conviction ainsi que d’un maître exemplaire, qui apprit l’orthographe, la grammaire et le calcul à des générations d’écoliers depuis les années vingt du siècle dernier jusqu’au milieu des années soixante. Soucieux avant tout de leur réussite au certif’!

Sa guerre de 14 se solda par l’attribution de la Croix de Guerre, sur le Front avec étoile de bronze argent vermeil et plusieurs citations à l’ordre des régiments dans lesquels il servit:

«  A cinq  reprises sur un terrain complètement balayé par le feu de l’infanterie et de l’artillerie ennemies, il parvint à panser et à ramener des blessés dans nos lignes…

S’étant déjà maintes fois signalé par son calme et sa bravoure, chef de section plein d’entrain et de courage, a maintenu sa section sous un violent bombardement et a contribué à repousser l’attaque dirigée contre une compagnie voisine…

A puissamment contribué au maintien d’une position fortement attaquée par l’ennemi. Il fut chargé d’une contre attaque sur un village où les allemands progressaient et s’est élevé avec un allant digne d’admiration, réussissant en partie dans sa mission, malgré de violents tirs de mitrailleuses et un bombardement intense d’obus de gros calibres »…

L’histoire est toujours complexe, comme les hommes qui la construisent! Il était à cet égard un modèle.

 

PS: Dans les années trente, Monsieur Cragné fut aussi l’instituteur de deux de mes oncles: Albert Turbelier né en 1925 et Georges Turbelier (1927-2009).

Read Full Post »

Older Posts »