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Archive for the ‘Les poilus de 1914-1918’ Category

Cent ans après, qu’ajouter sur ce lundi mémorable de l’armistice, aux dizaines de milliers de pages consacrées depuis un siècle à ce qui fut l’épilogue du premier massacre de masse des temps modernes, celui suicidaire et absurde de la jeunesse européenne, et de proche en proche de celle du monde?

La relation des faits est aujourd’hui connue de tous, depuis la signature de l’armistice dans la clairière de Rethondes dans la forêt de Compiègne aux clairons sonnant la fin des combats sur les lignes de front, jusqu’à l’enthousiasme délirant de la foule parisienne acclamant Clemenceau et Foch et prenant d’assaut – le dernier assaut – la cour de Bourgogne au Palais Bourbon!

Inutile d’y revenir! Les parades protocolaires des chefs d’Etat sous les caméras des commentateurs parachèvent désormais la légende tandis que des historiens de circonstance et des experts militaires, accrédités y apportent les compléments qui s’imposent, c’est-à-dire les développements hasardeux requis pour combler nos modernes sensibilités…

L’heure n’est cependant pas (plus) à la polémique sur la sincérité de ces manifestations grandiloquentes auxquelles par la force du temps qui passe, aucun poilu n’est plus présent, sauf par procuration au travers de sa descendance, qui, si elle en a encore le loisir assistera, modestement aux cérémonies plus intimes des villages ou des villes.

Pour tous les autres, ceux gagnés par le grand âge qui conservent la photographie de leur père, grand-père, grand-oncle ou cousin en uniforme bleu-horizon d’un régiment d’infanterie, posée sur le buffet de leur salle à manger, sur le rebord de leur cheminée ou dans un tiroir de la commode standardisée de leur chambre d’EHPAD, le spectacle « mémoriel » sera télévisuel.

C’est sur le petit écran, leur principal compagnon de solitude, qu’ils et -majoritairement – elles regarderont les commémorations à l’Arc de Triomphe… Pour une fois, ils rateront la messe dominicale pour la bonne cause du souvenir des leurs …

Pour ma part, écolier des années cinquante et lycéen des années soixante, me reviennent à l’esprit, en ce jour historique, mes quelques – et trop rares – discussions avec les poilus survivants.

Mais surtout, me reste imprimé au tréfonds de la mémoire, en concurrence avec des tables de multiplication ou la première déclinaison latine, « rosa, rosa, rosam » (chantée ultérieurement par Jacques Brel),  la fameuse « tiare byzantine » que nous commentaient jadis nos profs d’histoire et de géographie.

Tiare byzantine du cours de géo

Elle montrait le déficit des naissances dans les années vingt et trente, après l’épouvantable saignée de 14-18, opérée sur la jeunesse mâle du pays, en âge de procréer!

René-Gustave Nobécourt (1897-1989), un historien, lui même ancien combattant de la Grande Guerre, qui avait repris des calculs attribués à Roland Dorgelès, avait publié dans les années soixante « qu’il eût fallu onze journées et onze nuits sans interruption pour que défilassent tous les morts de l’armée française ».

Pour symboliser ce jour sans prolonger mon discours, j’ai longtemps hésité à recourir à des illustrations d’époque, brocantées dans des numéros chinés du Miroir de 1918, sans toutefois me décider à choisir entre la liesse parisienne et les images officielles, faussement œcuméniques des acteurs, maréchaux, généraux, soldats ou hommes politiques du moment se congratulant en grand uniforme ou en « habits du dimanche ». Quelles que soient les époques, les « élites » passent une grande partie de leur temps à guincher ensemble au frais de ceux qu’elles envoient se faire tuer pour leur compte.

J’ai finalement opté, pour une oeuvre acrylique d’une artiste biterroise, récemment découverte, qui, par le biais de l’abstraction et de ses fondus colorés s’entremêlant en de multiples volutes, bleues, ocres et jaunes, exprime la renaissance d’une Nation vouée jusqu’alors au seul uniforme bleu horizon… La fusion suggérée des bulles métissées en mouvement, préfigure les multiples et insondables perspectives d’un avenir à construire sur des tas de ruines…Tout paraissait possible, de l’espoir le plus fou à la pire des tragédies! C’est ce que Clemenceau, le père « La Victoire » pressentait lorsqu’il redoutait que la paix fût plus malaisée à gagner que la guerre! Deux décennies plus tard on remettait effectivement le couvert des armes.

Si d’aventure, cette artiste lisait ce billet, qu’elle me pardonne pour cet emprunt non consenti, et pour l’intitulé que j’ai pris la liberté d’attribuer à son tableau qu’elle n’avait pas – me semble t-il – baptisé:

Si j’étais qu’elle, je l’appellerais volontiers: « Lumière automnale sur bleus d’horizons divers »

Acrylique de RB

 

 

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L’univers des « grands de ce monde » est vraiment bizarre en cette veille du centième anniversaire de l’armistice de 1918.

Tout se passe comme si l’on assistait, de la part des chefs d’Etat, à un concours d’âneries uniquement destinées à satisfaire leur narcissisme ou des ego qu’ils peinent à canaliser…

Le problème, c’est que ces sottises en contradiction avec l’histoire contemporaine peuvent avoir des conséquences néfastes pour les peuples qui regardent, impuissants, ces gesticulations!

Dire comme l’a fait récemment Emmanuel Macron, président de la République Française, quelques jours avant une rencontre avec Donald Trump, président des Etats Unis que l’Europe devrait disposer d’une armée pour se défendre, – entre autres ennemis potentiels – des Etats Unis, est plus qu’une maladresse verbale à laquelle ce président entêté et boutefeu nous a déjà largement accoutumés. C’est une faute!

Brandir implicitement la peur d’un affrontement militaire avec notre indéfectible allié depuis la guerre d’indépendance américaine en 1778 , relève indiscutablement de la catégorie de la grossière plastonnade, et à coup sûr de la bévue diplomatique inacceptable à ce niveau!

Cela mériterait un prix d’honneur dans un concours de crucherie…

Pour « notre » itinérant mémoriel devenu amnésique, il semble nécessaire de rappeler que plus de 300000 soldats venus des Etats Unis d’Amérique sont morts pour la France ou ont été mutilés sur notre sol au cours du premier conflit mondial, et plus d’un million pour nous libérer du nazisme, un quart de siècle plus tard…

1917 – Vers la France – Le Miroir 

Sans être favorable à la politique de Donald Trump, l’imprévisible, versatile et très discutable président américain, on peut comprendre que les propos irresponsables de notre président l’aient quelque peu irrité en ces jours de commémoration de la fin de la Guerre de 1914-1918…

… et que conformément à sa « drôle » de manie que certains assimilent à un TOC, il ait rédigé un « tweet » rageur manifestant son indignation. d’autant que jusqu’à preuve du contraire, les USA n’ont jamais menacé militairement la France…

Bien sûr, ce tweet n’a rien d’un mouvement spontané de quelqu’un qui souffrirait de voir son pays outragé… C’était forcément calculé pour susciter l’incident! Mais la responsabilité en revient à l’initiateur élyséen, car les faits sont historiquement incontournables: les USA ne sont jamais comportés comme des ennemis à notre endroit!

Ils se sont juste contentés de pratiquer une sorte d’impérialisme économique agressif, que d’ailleurs Emmanuel Macron semblait considérer, il y a peu, comme un exemple. Ils nous ont, en outre, imposé leur culture fast food … Ils nous ont aussi fait rêver, mais jamais ils n’ont retourné leurs armes contre la France.

« Macron a totalement perdu les pédales! » m’écrivait, à juste titre, un de mes amis! C’est probable…

Et ce même ami pronostiquait un classique rétropédalage élyséen sur le thème de la nécessaire autonomie européenne en matière de défense et de l’incompréhension des langages ! Au moment où j’écris ces lignes, il est en cours!

Le même ami me faisait également observer que les médias, dont pourtant Emmanuel Macron se plaint régulièrement, avaient curieusement adhéré à sa cause et pris Trump à partie…

Ça mériterait une reconnaissance!

Enfin, il notait que l’état islamiste n’était plus cité par notre président dans la liste des ennemis dont il faut se garder… Un oubli d’autant plus regrettable que c’est le principal motif d’intervention de nos armées sur les théâtres extérieurs actuellement.

Pour ma part j’éprouve des difficultés à me convaincre que les troupes américaines sont sur le point de débarquer en France et que leurs missiles stratégiques sont orientés sur Paris!

1918 – Photo Le Miroir

En guise de conclusion, un président ne peut évidemment pas s’autoriser à dire n’importe quoi, au gré de ses humeurs ou de son bon plaisir, ou par goût de la provocation juvénile.

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En hommage à tous les soldats de 14-18, avec lesquels, au travers de ce blog,  j’ai laborieusement, parfois douloureusement, cheminé sur tous les Fronts de la Grande Guerre, de la Marne aux Flandres, des plateaux de l’Argonne à Verdun, de la Lorraine à la Picardie, de la Somme aux Dardanelles… 

Dans quelques jours, on célébrera le centième anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918 qui mit fin aux affrontements de la Grande Guerre. Tout naturellement c’est le Président le République Française qui inaugurera les commémorations et qui mettra fin au cycle de cérémonies mémorielles engagées, il y a quatre ans, sur les lieux mêmes où périrent des millions de jeunes gens à l’aube de leur vie.

Emmanuel Macron est le premier des chefs d’Etats français depuis la première guerre mondiale, à n’avoir pratiquement pas connu ces légendaires « poilus » en uniforme bleu « horizon » qui revinrent du front, après des années d’horreur absolue, le cerveau imprégné de la boue des tranchées et du sang de leurs camarades morts!

Dans sa prime enfance, Emmanuel Macron a, au mieux, entrevu quelques vieillards survivants de ces mythiques classes d’âge qui partirent presque huit millions de tous les villages et villes de France entre 1914 et 1918, pour en découdre avec les soldats de l’empereur Guillaume II… « Les boches » comme ils disaient et comme je les ai entendu dire, avant qu’ils ne disparaissent à leur tour !

L’actuel Président de la République appartient à la génération des arrière petits-enfants de ces combattants français dont près d’un million et demi firent le sacrifice de leur vie et quatre millions trois cent mille furent blessés ou mutilés…  N’ayant pu vraiment côtoyer ces hommes dont le destin fut à jamais brisé, il porte nécessairement sur cette tragédie un autre regard que le nôtre, celui de la génération vieillissante des petits-enfants des héros. Il n’a pas pu entendre les témoignages directs des proches de ces soldats, de leurs femmes, de leurs enfants… et de tous les contemporains de ce conflit, survivants et survivantes, qui subirent, à un titre ou à un autre, les conséquences familiales, psychologiques et affectives de cette guerre délirante d’extermination massive des hommes sur les champs de bataille…

Son regard est donc forcément calqué sur celui de l’historien qui sait qu’ ayant endeuillé la plupart des familles de France, elle a, en outre, servi de prélude sanglant à toutes les autres horreurs du vingtième siècle…On n’a pas su éviter la guerre en juillet 1914 et on n’a pas su – non plus – gérer la victoire pour se prémunir d’un nouveau conflit aussi horrible, deux décennies plus tard!

Alors que la période du deuil des familles – celle du vrai deuil où l’on persiste à rechercher l’absent là où il ne peut plus être, celle où on continue de s’adresser à lui en rêve – est terminée depuis longtemps, il ne saurait être question de faire grief de son âge à notre Président, ni d’exiger de lui d’autre forme d’empathie que celle, officielle, que nécessite le rappel patriotique de cette catastrophe collective et désormais emblématique d’un siècle qui a connu le pire…Les veuves en voilettes de dentelle noire ou les « Gueules cassées » rescapés du massacre, poussés dans leurs chaises roulantes par leurs frères d’armes, eux-mêmes estropiés, n’assistent plus depuis des décennies aux levers de couleurs ou « aux sonneries aux morts ». Tous devenus fantômes, ils appartiennent désormais à la légende. Les larmes du souvenir authentique se sont doucement asséchées.

Pour autant, cet exercice présidentiel de mémoire républicaine n’a rien de dérisoire et demeure nécessaire, parce qu’il est du devoir d’une Nation, par respect pour ceux qu’elle a envoyés à l’abattage, de rappeler que l’armistice fut d’abord leur victoire, celle des armées françaises et alliées, sur un ennemi commun qui, depuis quatre ans, avait envahi et pillé des régions entières de notre pays… Oui, il faut rappeler – au nom du devoir d’histoire (non de mémoire) – qu’avant de devenir un prétexte œcuménique à l’amitié entre les belligérants de jadis, l’armistice sanctionne une défaite militaire d’un ennemi et donc une victoire française, qui n’a été acquise qu’au prix du sacrifice, du courage et de l’opiniâtreté de millions d’êtres humains. Peu importe, à cet instant, que ce succès des armes fut juste ou injuste, ou considéré comme tel avec notre sensibilité actuelle: c’est juste un fait que n’aurait pas démenti « le Père La Victoire »!

Mais au delà de cette reconnaissance factuelle, cette commémoration officielle s’impose parce que les stigmates des blessures et du sacrifice de ces soldats relèvent de l’héritage moral et civilisationnel qu’ils nous ont légué. Il se transmet de générations en générations sous la forme inattendue mais bien réelle d’une sorte de « certificat  » d’appartenance à une Nation républicaine, en l’occurrence la communauté française.

D’ailleurs, c’est probablement cette attestation symbolique d’authenticité identitaire par le sang versé, que recherchent et revendiquent les populations émigrées des anciennes colonies françaises, lorsqu’elles insistent sur le rôle des troupes de l’Armée d’Afrique dans cette guerre atroce, en particulier celui tenu par les célèbres « tirailleurs sénégalais »…

Cette mémoire militante se réfère à une écriture – réécriture – d’une histoire parfois trop sollicitée pour les besoins de la cause. Mais l’important n’est pas là! Cette requête puise sa légitimité dans le souci de rendre justice à ces combattants trop ignorés du bout du monde qu’on a contraint à prendre les armes pour la France. Elle exprime également une volonté réaffirmée de montrer que les soldats d’outre-mer, exposés aux mêmes dangers que leurs camarades métropolitains ( pas plus d’ailleurs) se sont comportés au combat avec le même courage. A ce titre, ils sont inconditionnellement français. Ils sont des nôtres!

Cet exemple parmi d’autres a le mérite de montrer que la Première guerre mondiale suscite encore débat – sinon controverse – au sein de la Nation française et qu’elle continue d’être invoquée comme recours historique pour surmonter certaines difficultés contemporaines d’intégration à la Nation française, de populations venues d’Afrique noire et du Maghreb, dont les aïeux « morts pour la patrie » reposent dans les nécropoles nationales aux côtés des soldats de métropole.

L’hommage officiel de la République est donc à la fois utile et indispensable, un siècle après que le clairon de l’armistice eut parcouru les premières lignes du Front pour annoncer le cessez-le feu à onze heures, ce 11 novembre 1918.

On n’en a donc pas tout-à-fait fini avec la première guerre mondiale. Et ce, d’autant moins que nombre de conflits meurtriers actuels ou de situations menaçantes de guerres régionales dans les Balkans, en Europe centrale, au Moyen Orient ou dans l’Afrique subsaharienne trouvent leurs origines lointaines dans les conclusions bâclées des traités de paix de 1920… Lesquels « inventèrent » une maladroite et humiliante répartition du monde entre les vainqueurs…Nombre de troubles et de désordres de nos sociétés post-coloniales ont pour source, la reconfiguration arbitraire des différents impérialismes d’après-guerre…La victoire était là mais la paix fut ratée!

La première génération d’après guerre, celle des enfants des poilus est aujourd’hui en cours d’extinction, et à quelques exception près, ne s’exprime plus guère. Serait-elle d’ailleurs encore audible aujourd’hui?

Pour les petits enfants dont je suis, la perception de cette guerre, à la fois lointaine et omniprésente dans notre inconscient collectif, oscille entre l’objectivité historique de ceux qui connaissent la suite, et une composante plus subjective, née de la fréquentation dans les années cinquante, soixante et soixante-dix du siècle dernier, d’anciens combattants de la Grande Guerre…

Leur présence comptait encore dans la vie sociale et familiale des gamins que nous étions alors…

Mon premier instituteur, Ernest Cragné était un ancien de 14-18. Et il ne ratait jamais une occasion de nous conter sans nous épargner les détails scabreux, les offensives ou les assauts « baïonnettes au poing », auxquels il avait été associé…

Dans le cinéma du patronage paroissial où nous nous rendions les jeudis après-midi, les « moniteurs » qui ne sachant comment nous occuper les jours d’automnes pluvieux ou d’hivers enneigés qui interdisaient le foot, piochaient dans leurs réserves de films de propagande réalisés par le service cinématographique de l’armée entre 1914 et 1918.

La magie opérait dès qu’on entendait le son un peu nasillard, caractéristique du moteur du vieux projecteur!

Défilaient alors sous nos yeux de gamins grelottant de froid plus que d’effroi, des rushes muets et saccadés de soldats rigolards emmitouflés dans leurs capotes, qui jouaient à la belote ou à la manille dans les tranchées, ou qui sculptaient et ciselaient des douilles d’obus en rêvant à leur bien-aimée censée les attendre au pays. Dans ces fictions trompeuses , filmées sur gélatine, la peur et l’angoisse de la mort de chaque soldat étaient délibérément masquées, car ces réalisations étaient destinées avant tout à soutenir le moral de l’arrière…

Faisant l’impasse sur la férocité et la sauvagerie des combats, ou sur la cruauté aveugle des pilonnages d’artillerie, ces images nous laissaient perplexes, car elle contredisaient les récits du « père Cragné  » qui s’évertuait à glorifier l’héroïsme de ses copains disparus sans trop lésiner sur la description cauchemardesque du décor!

De leur côté, les poilus » de la famille s’exprimaient peu sur cette guerre, au cours de laquelle ils avaient flirté avec l’enfer. Cette réserve leur avait été initialement imposée par la hiérarchie militaire pour ne pas trahir de secrets militaires sur les opérations en cours… Ainsi, leur courriers de guerre étaient (presque) muets sur le drame qu’ils vivaient. Au mieux, ils étaient allusifs. De même ils s’abstenaient de commentaires trop précis et circonstanciés lorsqu’on leur accordait de rares permissions.

Ce mutisme s’était transformé en une seconde nature après guerre!

La vérité, c’est qu’ils ne parvinrent probablement jamais à évacuer les secrètes fêlures que cette guerre leur avait infligées. Notre maître d’école faisait figure d’exception, car il estimait sans doute que les futurs citoyens patriotes que nous étions, devaient tout savoir des malheurs de la guerre. Et que cet objectif nécessitait d’user d’une pédagogie sans détour pour nous plonger dans cette histoire.

Si « nos «  soldats s’étaient résignés à se taire, c’est qu’ils pensaient que l’indicible ne pouvait être compris que de ceux qui avaient été confrontés avec eux à la monstruosité des affrontements! Que de ceux qui avaient éprouvé la même épouvante d’embrocher un autre soldat – fût-ce un adversaire! Que de ceux qui, comme eux, furent contraints de tuer pour survivre…

Certes, ils avaient été mobilisés pour anéantir un ennemi et ils l’ont fait sans faillir pour la plupart, mais sans s’en vanter.

Ce qu’ils découvrirent « en prime », c’est que l’ennemi avait un visage! Et qu’il leur ressemblait comme un frère!

Ils savaient donc qu’en les forçant à commettre l’irrémédiable, on leur avait fait perdre une part de leur humanité… Ni les décorations qu’ils reçurent ultérieurement, ni les honneurs qu’on leur prodigua, ni l’excuse du devoir accompli n’apparaissaient suffisantes pour les dédouaner, à leurs propres yeux, d’une sorte de résiliente culpabilité.

Cette guerre leur avait confisqué la jeunesse, l’ingénuité et la joie de vivre. Elle leur avait appris à cacher l’indicible pour ne pas traumatiser ceux qu’ils aimaient, mais, du coup, des années après la fin du massacre, ils demeurèrent hantés par les atrocités dont ils avaient été les témoins et les acteurs.

Seuls, face à un mal-être, dont rien ni personne n’étaient en mesure de les débarrasser, ils faisaient semblant de vivre comme tout le monde. Pour autant, l’image obsédante de la guerre les poursuivit jusqu’à leur mort. Jamais, ils ne parvinrent à oublier que « cette putain de guerre » leur avait enlevé des amis d’école, d’atelier ou de bureau et qu’ils avaient assisté impuissants à l’agonie de leurs potes hagards déchiquetés sous leurs yeux, tenant leurs tripes dans leurs mains et appelant le secours de leurs mères…Jamais ils n’oublièrent l’odeur des cadavres en décomposition ni les hurlement de désespoir de ceux tombés entre les lignes, impossibles à évacuer sous la mitraille.

Parfois c’est leur frère qui disparaissait, englouti dans un trou d’obus, percuté par un éclat ou fusillé à bout portant par une mitrailleuse ennemie… Outre la douleur de perdre à jamais leur plus proche de leurs compagnons d’enfance et parmi les plus chers, ils vécurent par la suite l’humiliation de n’être que des remplaçants, peu ou prou accusés d’avoir survécu -eux – à l’apocalypse… Ils furent alors condamnés à endurer le statut du succédané falot d’un héros trépassé, paré pour l’éternité de toutes les vertus et qui devint leur éternel et implacable rival posthume!

Aujourd’hui, on découvre parfois, des années après leur propre disparition, leurs carnets intimes où ils relatent abruptement leurs souffrances, leur expérience existentielle de la guerre et leur détestation de ce monde qui, du jour où ils furent mobilisés dans les armées de la République, les a définitivement exclus des vivants ordinaires!

Photo Le Miroir 1918

 

L’armistice du 11 novembre 1918 ne les a pas libérés…

Depuis octobre 1918, mes deux grands-pères se battaient en Lorraine, engagés dans la dernière grande offensive des alliés aux côtés des troupes américaines…Le 11 novembre, l’un était à Saint-Pierre-sur-Vence dans les Ardennes, l’autre en Meuthe-et-Moselle! Tous les deux au contact des premières lignes « boches »!

Les jours suivants, ils remontèrent avec leurs régiments respectifs, vers la Belgique, puis le Luxembourg et enfin l’Allemagne, en décembre 1918. L’un et l’autre participèrent en application des accords d’armistice à l’occupation du Palatinat et de la Rhénanie…

L’un et l’autre furent démobilisés dans le courant de l’année 1919….et rejoignirent l’Anjou!

La plupart des soldats angevins « bleus d’ardoise », survivants de la guerre retrouvèrent leur famille à cette époque…

Bleus d’ardoise !

Avant guerre, ils n’avaient guère voyagé au-delà du Val de Loire, de ses coteaux viticoles et du haut Anjou. Ils ne connaissaient pas le « bleu horizon » de l’océan mais le bleu des ardoises de Trélazé ou de Noyant-la-Gravoyère qui recouvraient les toits de leurs demeures.

C’est à tous ceux-là que s’adresseront mes pensées, le 11 novembre 2018…

livret militaire d’un de mes grands-oncles

 

PS : Les soldats évoqués dans ce blog

Les « morts pour la France:

  • Albert Venault (1893-1918) adjudant du 6ème Régiment du Génie 
  • Alexis Turbelier (1897-1918), caporal du 135ème RI  
  • Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) soldat du 135 ème RI
  • Léon Elie Toulemon (1889-1914), soldat du 9 ème RI
  • Georges Duguet (1895-1914), soldat du 32 ème RI 
  • Léon Antoine Chauviré (1880-1914)  
  • Les frères Paul et Henri Barbin du Lion d’Angers, morts des suites de la guerre, 

Les « blessés ou mutilés »

  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) cavalier, chasseur d’Afrique,
  • Gustave Firmin Debenay (1889-1951) soldat du 125 ème RI  
  • Lucien Montazel (1898-1989) soldat, blessé de guerre, trépané  
  • Gustave Boussemart (1891-1938) soldat du 148 ème RI  
  • Michel Joseph Gallard (1896-1962), sous-lieutenant du 135 ème RI. 

Les autres

  • Auguste Cailletreau (1892-1975), soldat « poilu d’Orient »;
  • Joseph Cailletreau (1888-1973), soldat prisonnier de guerre; 
  • Ernest Cragné, instituteur, soldat 
  • Albert Théophile Debenay (1894-1975)
  • Baptiste Pasquier (1890-1937)
  • Paul louis Joseph Delhumeau (1888-1945), aumônier militaire

Fusillé pour l’exemple

  • Maurice Beaury (1892-1915) soldat angevin victime de la bêtise/cruauté de l’état major de son régiment

 

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L’année 1918 fut la dernière de la première guerre mondiale, mais pas la moins cruelle. En particulier dans ma propre famille!

Autant de motifs qui m’amènent à souhaiter que l’hommage qui sera rendu « aux poilus » à l’occasion du centième anniversaire de la « Victoire du 11 novembre 1918  » soit grandiose. De nombreuses manifestations, officielles ou privées, sont d’ailleurs prévues qui marqueront l’événement.

Jadis, ces célébrations auraient été qualifiées de « patriotiques ». Désormais, il est plus « in » – autrement dit plus politiquement correct – de rendre les honneurs au nom d’un « devoir de mémoire » élargi, quitte, parfois, à tordre sensiblement la réalité historique et à remettre en cause les souvenirs que nous avaient transmis ceux qui, parmi nos proches, firent cette guerre ou eurent à en souffrir. Quitte aussi à modifier le récit que nous en faisaient nos professeurs, il y a quelques cinquante ans!

Dans ce contexte, associer dans un même hommage, les combattants de tous les camps qui s’affrontaient férocement est sans nul doute une évolution souhaitable, pour se prémunir des tragédies du siècle précédent. Décréter, une bonne fois pour toutes, la « paix des braves » entre tous les hommes de troupe qui s’étripaient sur le terrain, est également une exigence raisonnable pour affronter les défis de demain. Mais, encore convient-il de ne pas sombrer dans une sorte d’angélisme béat ou d’amalgame œcuménique, juste destinés à justifier ou conforter des enjeux politiques actuels… Aussi nobles fussent-ils!

A force de vouloir tout lisser pour ne « stigmatiser » personne, on prend le risque de brouiller l’image même des combattants de 14-18 et d’oublier pudiquement de nommer l’ennemi d’alors. Et, à travers lui, de dénoncer les idéologies perverses qui avaient armé son glaive…

J’appartiens à cette génération qui demeure fière de ses « poilus » et qui persiste à partager nombre de leurs idéaux. Le fait d’appartenir à la même Europe que la République Fédérale d’Allemagne, celle d’Adenauer, de Willy Brandt et d’Angela Merkel, et de s’en revendiquer sans complexe, en dépit des aléas de construction de l’Union, n’implique pas, même un siècle après, qu’on place sur le même plan la République Française de 1914 et l’empire allemand de Guillaume II.

De même, est-on en droit de s’émouvoir lorsque pour des motifs conjoncturels ou en raison d’évolutions démographiques de notre propre pays, on travestisse insidieusement les faits, pour coller à l’air du temps, en développant une conception « révisionniste » de la Grande Guerre, plus conforme aux standards mémoriels actuels. Lesquels mettent en priorité l’accent sur la repentance du passé colonial de la France, dont le procès ne peut plus guère être instruit qu’à charge à l’encontre de l’ensemble du peuple français.

Ainsi, contrairement aux évidences statistiques désormais vérifiables et accessibles, on finirait presque par voler la victoire aux « poilus » de métropole, pour l’attribuer, sans coup férir, au sacrifice – voire à l’immolation – des troupes coloniales du Maghreb,  de l’Afrique équatoriale, de l’Asie du Sud-Est et de l’Océanie!

S’il ne s’agit évidemment pas de nier la contribution du sang, imposée à ces pauvres soldats « du bout du monde » qui durent se battre sur les fronts européens, au nom d’enjeux qui leur étaient étrangers, il est inexact de prétendre qu’ils subirent un sort plus cruel que les combattants autochtones. Il est faux de dire qu’ils furent affectés de manière discriminatoire en première ligne, aux positions les plus meurtrières! Les chiffres parlent: sur près de 8 millions de jeunes hommes mobilisés en métropole, plus de 18% périrent durant les quatre ans du conflit, alors que les pertes dans les troupes coloniales (700.000 hommes), intervenues plus tardivement en première ligne, seraient de l’ordre de 12%. En attestent les interminables listes de noms qui figurent sur tous les monuments aux morts des villes et des villages de France.

En revanche, il est indéniable que la victoire finale n’aurait pu être acquise, sans le concours logistique et humain – et surtout massif à partir de 1917 – des troupes américaines, canadiennes, australiennes et néo-zélandaises. Jusqu’au printemps 1918, personne en effet ne pouvait pronostiquer à coup sûr l’effondrement de l’armée allemande et des empires centraux.

Au-delà de ces généralités que l’on doit à la vérité, ces données factuelles ne rendent évidemment aucunement compte de l’effroi que cette guerre dantesque finit par susciter dans la plupart des familles françaises, au fur et à mesure des années et du nombre croissant de disparus. Presque toutes furent endeuillées. Toutes connurent l’angoisse lorsque subitement la correspondance de « leur » soldat s’interrompait et que, quelques semaines plus tard, elles recevaient la visite d’un édile municipal, parfois accompagné du curé, venant leur annoncer par procuration du préfet ou des autorités militaires, la disparition au « champ d’honneur » de leur fils, de leur frère, de leur mari ou de leur père.

Quasiment personne, y compris dans les provinces les plus éloignées du front – comme l’Anjou, ma province natale – n’échappa en outre à la vision cauchemardesque de ces grands blessés de guerre, de ces « gueules cassées », qui, dès les premiers affrontements de l’été 1914, furent rapatriés en grand nombre vers « l’arrière » dans des hôpitaux militaires de fortune, où la population locale – notamment beaucoup de jeunes femmes – était appelée à prêter main-forte aux effectifs soignants et infirmiers débordés!

Au printemps 1918, en Anjou, le moral de la population oscillait – selon l’historien Alain Jacobzone – entre la frayeur face aux revers militaires des alliés confrontés à l’offensive de Ludendorff en Picardie et dans les Flandres, et l’espoir d’une fin prochaine, qui malgré tout, semblait se profiler.

Mais, là encore, en dépit de leur précision analytique et de leur pertinence, les recherches historiques ne savent pas rendre compte de cette souffrance indicible et intime de ceux ou de celles, qui furent victimes de la disparition d’êtres chers, foudroyés à l’aube de leur vie. Notamment dans les derniers mois de la guerre!

Sait-on si ce gouffre de solitude et de malheur, qui s’ouvrait sous les pas des parents des tués, fut un jour franchi, surmonté et même dépassé ou si, au contraire, ils ou elles s’y perdirent à jamais, n’offrant d’eux ou d’elles-mêmes, le restant de leur vie, qu’une apparence de quiétude – souvent de pure convenance – pour donner le change?

Sait-on si ils ou elles parvinrent un jour – ne serait-ce qu’un instant – à effacer les cicatrices de ces blessures existentielles qui en firent des handicapés du cœur, ou si au contraire, les stigmates de leurs secrètes fêlures s’imposèrent à eux jusqu’au terme de leur existence?

Imagine-t-on quels dérèglements ou traumatismes, ces massacres en série, sans justification d’âge et sans préavis de maladie, provoquèrent dans les familles des morts au « champ d’honneur » ? Bref, se remet-on un jour des dégâts occasionnés par la guerre dans sa bimbeloterie intime?

Rédigeant ces lignes, je m’aperçois que, mine de rien, c’est de ma grand-mère maternelle, Adrienne Venault (1894-1973) dont il est question. D’elle, qui, en un seul mois, de mars à avril 1918, vit disparaître sur le front entre Amiens et Montdidier, son frère, l’adjudant Albert Venault (1893-1918) et le jeune homme qu’elle aimait, le caporal Alexis Turbelier (1897-1918).

Adrienne et Alexis

Au cours de ce sinistre printemps 1918, le destin ou la fatalité, qui lui avaient fait entrevoir le meilleur de la vie, lui avaient finalement prodigué le pire. Comme si la terre s’était dérobée et que l’horizon précurseur d’un avenir radieux s’était définitivement rétréci. Sans revenir sur les circonstances de ces décès – que j’ai déjà très longuement évoquées ici  (voir références en fin d’article) – j’ai désormais la conviction avec le recul du temps et peut-être l’expérience, que je suis passé – comme tous ceux qui l’ont connue – à côté de la vérité profonde de celle que j’appelais affectueusement « Mémé ». J’aurais dû comprendre que les comportements d’Adrienne ne pouvaient plus être regardés à l’aune des critères ordinaires des gens du commun qui traversent la vie sans flirter avec la tragédie.

A ma décharge, elle fit certainement tout pour qu’il en soit ainsi, cultivant d’elle-même après le drame, une image de femme insensible et forte, qui se situait aux antipodes de celle de la jeune femme joyeuse, volontaire et délurée qu’elle était auparavant. La mort lui avait arraché ceux qu’elle aimait, l’obligeant pour survivre à troquer l’insupportable réalité en une fiction réparatrice inviolable. Pour la galerie, elle força le trait de la respectabilité ultramontaine dont probablement elle n’avait que faire!

En épousant en 1921, le frère de son ami disparu, elle ne visait sans doute d’autre but que d’accéder à un statut social de raison, préservant les apparences d’une femme mariée sans histoire, devenue une mère attentive et, bien plus tard, une grand-mère aimante. Parallèlement, elle s’offrait,  consciemment ou non, un espace de liberté en compagnie de ses fantômes bien-aimés, qui excluait le reste du monde.

Personne ne fut jamais admis à pénétrer dans ce référentiel imaginaire dans lequel elle évoluait sans contrainte, se livrant à un bonheur débridé et virtuel, auquel elle avait pourtant officiellement renoncé en privilégiant une vision presque janséniste du devoir! Personne ne saura jamais dire s’il lui est arrivé de s’écarter de cette ligne de conduite et de donner chair à ses rêves…

Seules deux photographies des héros disparus, qu’elle imposa en bonne place dans le petit appartement conjugal puis familial qu’elle occupa à Angers jusqu’à la fin des années soixante, témoignaient de son passé. Par leur présence incongrue, qui bravait l’infortuné mari, alibi d’une histoire incompréhensible, elles pouvaient laisser entendre qu’Adrienne n’avait rien oublié de ce passé antérieur, et que sa vie intérieure ne se limitait pas à la prière des morts aux offices de l’église paroissiale de la Madeleine, le dimanche….

A la fin de sa vie, sans me les faire lire, elle me montra cependant les lettres de ses chers disparus, qu’elle transportait précieusement avec elle depuis 1918! Il n’est pas impossible qu’elle continuait d’attendre d’improbables réponses à ses ultimes demandes ou une confirmation de serments éternels qui ne pouvaient plus être honorés…

C’est ainsi en tout cas, qu’elle s’organisa pour survivre, bon an mal an, à la cassure dramatique de 1918, qui la priva pour toujours de sa jeunesse insouciante. Ne jamais oublier et n’en parler jamais. Garder pour elle, ses sentiments en s’efforçant de faire respecter l’image d’une femme sévère, brutale, prude et un tantinet bigote, qu’elle s’était patiemment construite et qu’elle souhaitait livrer à son entourage comme unique trace d’elle-même … S’abstenir de partager ses secrets avec quiconque qui pervertirait sa relation avec ses martyrs.

Son rôle de composition était à ce point intégré et réussi, qu’il n’est pas impossible qu’elle s’égara elle-même dans les méandres de sa mélancolie, jusqu’à peut-être aimer sincèrement son mari, un authentique brave homme. A-t’elle en revanche réussi à se faire aimer? Oui, sans doute…

Pour ma part, je ne renie pas, l’affection qu’elle me porta! Mais je me dis aussi qu’étant de ses petits-fils, j’avais le privilège de n’avoir pas été témoin du passé, de l’attente mortelle d’une correspondance de guerre qui, un jour d’avril, rata pour toujours, son rendez-vous hebdomadaire… Cette attente insatisfaite de ce printemps 1918, la transforma irrémédiablement.

N’ayant jamais été parti prenante de ses inclinaisons ou de ses inclinations, tout en étant, malgré moi, une sorte de confident à titre posthume, il m’était donc permis d’imaginer sans fausse pudeur, la femme amoureuse de 1918, ainsi que sa déchirante détresse à l’automne de cette année-là, alors qu’elle portait le deuil et que le reste du monde fêtait bruyamment la victoire…

Forcément, je n’avais d’autre choix que l’empathie, la compassion et la compréhension…

Il manque juste une conclusion définitive à ce conte! Il fallait seulement qu’un siècle après, ces choses fussent écrites en mémoire des deux héros d’Adrienne…

                                                  Champ de bataille

 

 

Quelques-unes des références de ce blog, évoquant la mort tragique d’Albert Venault et d’Alexis Turbelier en 1918 et publiés sur ce blog:

  • Albert Venault (1893-1918), un frère aîné admiré et trop tôt disparu – billet du 26 novembre 2011;
  • Labours d’automne dans la Somme en 2011- Alexis Turbelier (1897-1918) – billet du 10 octobre 2011;
  • Alexis Turbelier (1897-1918), dans l’enfer de Verdun, avril-mai 1916″ – billet du 6 mai 2016 

 

 

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Il y a tout juste cent ans, le 27 mars 1918 en fin d’après-midi, sous un ciel gris et pluvieux, dans lequel alternaient les averses et de timides éclaircies, l’adjudant Albert Venault, âgé de 25 ans, était grièvement blessé au ventre à proximité du village de Fignières à cinq kilomètres au nord de Montdidier…

Albert Venault (1893-1918)

Sous la mitraille ennemie, ininterrompue depuis midi, il dirigeait la retraite de sa section, ordonnée par l’état-major après l’épuisement des munitions. Tout indique que « méprisant le danger » (selon le journal de son unité), face aux incessantes attaques des fantassins allemands positionnés sur le moindre dénivelé de terrain, il a pris tous les risques, pour protéger le repli de ses hommes… Trop sans doute, car selon les citations à l’ordre de son régiment, il s’était, à de nombreuses reprises, distingué pour sa bravoure au combat. Il s’était constitué en dernier rempart face aux mitrailleuses.

Dès qu’il fut touché, un infirmier et des brancardiers se précipitèrent à son secours « sous un feu effroyable » mais, en dépit de trois tentatives successives, où ils parvinrent à le mettre à l’abri d’un talus, ils ne purent réaliser le pansement d’urgence qui aurait stoppé l’hémorragie…

Les premiers soins ne lui furent en fait prodigués qu’une heure plus tard après avoir regagné les lignes françaises dans un petit bois tout proche…

Dans la nuit, il fut transporté, agonisant, dans une ambulance, vers un hôpital de campagne à une quarantaine de kilomètres au Nord-Ouest de Fignières, dans le village de Namps-au-Val où il décédera dans la journée du 28 mars 1918…

Albert Venault était le frère aîné de ma grand-mère maternelle Adrienne Turbelier, née Venault (1894-1973). C’était son compagnon de jeux, son principal confident et son complice de toujours. Jamais elle ne se consolera de cette perte. Jamais elle ne l’oubliera, continuant de l’évoquer, la larme à l’œil, un demi-siècle plus tard. J’en fus témoin!

Albert fut une des multiples victimes de cette ultime et effroyable offensive allemande en Picardie du printemps 1918.

« L’opération Michel » – ainsi nommée par l’état- major allemand – débuta le 21 mars 1918. L’objectif de son stratège, le général Ludendorff, était de percer une brèche entre les troupes anglaises (canadiennes et australiennes) et l’armée française, et en s’y engouffrant, de s’ouvrir la voie vers Paris …

Et il y avait mit le paquet en mobilisant trois armées et une concentration impressionnante d’artillerie, chargée de pilonner sans relâche les lignes françaises et anglaises, et même Paris, préalablement à un déploiement monstrueux de troupes d’attaque sur le terrain!

La mort d’Albert intervint trois jours seulement après que les alliés prirent conscience, sous l’impulsion de Georges Clémenceau, du danger mortel de cette poussée allemande de la dernière chance. Et qu’ils décidèrent de mettre en place une unité de commandement, confiée au futur maréchal Foch, nommé généralissime.

Albert ne connaîtra pas la victoire qui commença à s’esquisser dans les semaines qui suivirent!

Lui, il était sous les drapeaux depuis janvier 1913, depuis son engagement pour trois ans à la mairie de Parthenay, dans les sapeurs du 6ième génie d’Angers…Il était terrassier de profession, il était patriote: ça lui convenait!

Depuis le début de la guerre en août 1914, il avait donc été sur tous les fronts de la Champagne à la Belgique, de Verdun au chemin des Dames, de l’Artois à l’Alsace, de la Somme à la frontière suisse …

Sous le feu ennemi, dans les pires conditions de danger, il avait, comme tous ses camarades du génie, construit, un peu partout sur la ligne de front, divers ouvrages de défense, participé au creusement des tranchées et érigé des ponts pour franchir des rivières…Maintes fois, il était revenu à l’ouvrage, maintes fois ce qu’il avait échafaudé avait été détruit par l’ennemi!

Quelques jours avant ce funeste 28 mars, son régiment était encore Lorraine, dont il avait gardé la carte, retrouvée dans sa capote après sa mort!

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Albert repose désormais dans le petit cimetière militaire britannique de Namps-au-Val dans la Somme, au milieu des soldats de sa Majesté avec quelques poilus français tombés au cours de cette offensive. Je lui rendis visite, il y a quelques années, au nom de sa sœur qui ne s’est jamais recueilli sur sa tombe.

A titre posthume, il reçut la croix de guerre avec palme et la médaille militaire.

 

C’était un de mes grands-oncles.

PS: Le 26 novembre 2011, je lui ai déjà consacré un billet sur ce blog: « Albert Venault, un frère admiré et trop tôt disparu ».

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Je savais bien que les deux douilles d’obus en cuivre de la Guerre de 14-18, qui trônaient côte à côte sur la commode de ma grand-mère Adrienne Turbelier (1894-1973) à Angers dans les années soixante, recelaient leur part de mystère…Plus exactement, je me doutais qu’on ne m’avait peut-être pas tout dit à leur propos…

Après la disparition de celle à laquelle elles étaient en principe destinées – justement Adrienne – elles se retrouvèrent au cours des années 70, sur la tablette murale d’un radiateur de la cuisine de mes parents à Massy, juste en face d’une batterie de casseroles en cuivre étamé, propriété dans un passé lointain d’une légendaire « Tante Nini »…

Depuis quarante ans, les douilles siégeaient donc là, silencieuses mais partie prenante d’un décor dans lequel elles n’avaient a priori rien à faire, un peu comme des « soliflores » sans fleur ou des plumiers sans porte-plumes et sans plume!

Tout récemment, par la force des circonstances, les petits tubes cylindriques (9,5 cm de haut au collet) durent, une nouvelle fois, émigrer. Mais cette fois, vers mon bureau de retraité besogneux, où ils cohabitent désormais avec d’autres reliques de la Grande guerre, des photos de « nos » poilus, le livret militaire de tel grand-oncle  – Auguste Cailletreau (1892-1975) – ou encore,  la carte d’état major trouvée sur la dépouille de l’adjudant, Albert Venault (1893-1918), le frère d’Adrienne, tué lors de l’ultime offensive allemande dans la Somme.

Ainsi, depuis au moins 1920 ou 1921, ces deux douilles de même calibre sont devenues des éléments inséparables de la bimbeloterie familiale! Mais, elles n’ont pas, pour autant, livré tous leurs petits ou peut-être, grands secrets…

Ce qui est certain, c’est que ces douilles sont des éléments de cartouches d’obus de canons de 37 mm à tir rapide. Lesquels plus légers que les fameux canons de 75 de l’artillerie lourde, furent utilisés par tous les corps d’armée durant la guerre de 14-18, cette boucherie génocidaire dont le regretté et génial provocateur Georges Brassens disait la « préférer » à toute autre.

Il est vrai, « mon colon », que le poète est mort bien avant de connaitre les exploits barbares du vingt-et-unième siècle, qui n’ont rien à envier aux carnages du monde d’avant!

Montées sur des affûts en forme de trépied, ces armes plus offensives que défensives – qu’on appelait aussi des mitrailleuses – étaient facilement transportables. C’est la raison pour laquelle, elles furent largement mises à contribution par les unités d’infanterie française, à partir de 1916, pour les assauts vers les tranchées adverses. Leur maniement n’exigeant pas un long apprentissage, ni de longs calculs préalables de trajectoire, elles n’étaient pas réservées aux seuls artilleurs issus de Polytechnique.

Leurs obus – dont de nombreuses douilles circulent encore dans les brocantes dominicales et printanières – pouvaient néanmoins percer les blindages peu épais des positions ennemies, après que les « gros calibres » de l’artillerie basée à l’arrière eurent fragilisé les ouvrages les plus robustes et désorganisé les premières et secondes lignes ennemies…

Les hommes de troupe des régiments d’infanterie, comme mon grand-oncle, le caporal Alexis Turbelier (1897-1918) effectuaient régulièrement des stages pour se perfectionner à l’utilisation de ces canons. Ainsi qu’en atteste le cliché ci-dessous, où on le voit assis derrière la culasse en position de « pointeur » la main sur la roue de réglage d’azimut.

La mémoire familiale a conservé la trace de ces périodes de formation car Alexis en informait sa sœur Germaine. Dans ses lettres, il prétendait même se réjouir de ces phases d’instruction comme « servant  » de pièces d’artillerie. De fait, elles l’écartaient, durant quelques jours, des zones de combats proprement dites… Pour lui comme pour la plupart de soldats, cette bouffée d’oxygène était d’autant plus appréciée qu’il ne s’éloigna jamais longtemps de la région de Verdun ou du front de Picardie, entre le printemps 1916 et sa fin tragique au printemps 1918 dans la Somme…

Ces « trêves » formatrices constituaient donc des moments de détente, non hypothéquées par l’omniprésence de la mort imminente. Hors des heures d’instruction, il en profitait donc pour se faire tirer le portrait avec ses potes, ou pour rédiger tranquillement sa correspondance. Mais aussi pour récupérer des douilles en cuivre, qui, une fois les exercices réalisés pouvaient s’apparenter à de beaux objets et se muer en honorables cadeaux pour les planqués de l’arrière, et d’abord pour les petites minettes auxquelles ils rêvaient sous la mitraille. Le poilu en manque d’affection les agrémentait du prénom de l’élue de son cœur ! C’est ainsi qu’un objet initialement destiné à tuer se muait comme par magie en médiateur nostalgique de sentiments amoureux contrariés par la tourmente. Cependant, tous les poilus ne possédaient pas le même talent de graveur… Tous ne parvenaient pas à réaliser leur oeuvre au cours des stages de mitrailleurs … Une fois revenus dans les boyaux de première ligne, ils l’achevaient comme ils pouvaient dans les casemates ou les abris de fortune des tranchées, pour tromper l’attente entre deux attaques. Et pour oublier l’horreur du quotidien.

Dans ces conditions, il était raisonnable de penser que ces « deux douilles de la famille Turbelier » – exhumées d’outre-tombe – aient été récupérées par Alexis au cours de ces pauses réparatrices . Cette hypothèse semblait d’ailleurs confortée par sa correspondance à sa sœur, dans laquelle il évoqua pudiquement et à plusieurs reprises en 1917 son « béguin » naissant pour Adrienne. Les lettres qu’il lui adressait ne nous sont malheureusement pas parvenues.

Mais ce scénario « romantique et inspiré » était toutefois contredit par une tenace tradition familiale, qui postulait au contraire que c’était à son frère cadet Louis Turbelier (1899-1951) que l’on devait ces fameuses douilles, et que c’est lui qui avait gravé le prénom d’Adrienne sur l’une d’elles, au milieu d’un bouquet de tendres « pensées » !

Cette histoire que j’ai longtemps cru « arrangée » avait le mérite de rendre au père de famille que devint Louis, un honneur que personne d’ailleurs ne lui contestait ouvertement! Elle était, en tout cas, la plus familialement correcte, et la plus édifiante aussi. En effet, à la différence de son frère aîné, disparu, Louis avait survécu à la guerre et avait épousé Adrienne en 1921… Ce que d’aucuns auraient pu, par malveillance, lui reprocher en l’accusant implicitement d’avoir un peu pris la place de l’autre.

Pour autant, cette pieuse tradition orale, relayée par les enfants d’Adrienne et de Louis, constituait-elle la seule vérité? N’aurait-t’elle eu au fond pour seule finalité que d’assurer l’équilibre et la paix de la famille durant toute la suite du siècle?

Alexis étant mort au combat, l’aurait-on ressuscité en en faisant un rival malheureux et posthume de son frère?

Le temps s’est écoulé depuis lors, et a fait son oeuvre…Tout enjeu est désormais vain! Plus personne n’a de motif pour se dresser sur ses ergots!

Aussi, n’est-il plus illégitime ou sacrilège de se poser la question de savoir si ces douilles peuvent encore parler? Et si oui, qu’ont-elles à nous dire qui aurait pu, autrefois, froisser quiconque?

Sur le cul de chaque douille, autour de l’amorce, figure son identification. Sous forme codée, y sont indiqués le calibre de la munition, son modèle ainsi que la date de fabrication de l’obus et l’atelier qui l’a produite.

Douille 1 – dont la surface cylindrique comporte le prénom Adrienne 

Douille 2 – sans gravure sur les génératrices du cylindre 

Les mentions figurant sur la douille 1 – celle qui comporte le prénom d’Adrienne sur le cylindre – précisent qu’il s’agit d’un obus de 37 mm du modèle 1885, provenant des ateliers du Parc d’Artillerie De Paris (PDPs). Et qu’elle appartient au lot 386 usiné au premier trimestre 1918.

Celles de la douille 2 (sans ornement sur la surface cylindrique) présentent les même caractéristiques, à ceci près, qu’il s’agit du lot 101 fabriqué au deuxième trimestre 1916.

Toutes deux comportent la petite flamme de l’infanterie.

Qu’en conclure?

Tout d’abord que la tradition familiale ne mentait pas en ce qui concerne la douille « décorée » (1) : c’est bien Louis l’auteur des gravures à l’intention d’Adrienne Turbelier née Venault… En effet, la cartouche correspondante, sortie des ateliers d’artillerie au printemps 1918, ne pouvait pas matériellement – compte tenu des délais d’acheminement des munitions sur le front – se retrouver entre les mains d’Alexis Turbelier, foudroyé par un obus à Ainval près de Montdidier le 16 avril 1918!

En revanche, cette chronologie est tout-à-fait compatible avec l’incorporation de Louis dans l’armée à partir d’avril 1918. En outre, sa profession de ferblantier le prédisposait plus que son frère, employé de banque et musicien amateur, à travailler le métal au ciseau et à la pointe dure!

Pour la seconde douille, le scénario est sensiblement différent: tournée en 1916 dans les ateliers d’armement, il est probable que la paternité de sa récupération soit imputable à Alexis. Louis à l’époque était encore trop jeune pour être mobilisé et les armes de 1916 n’étaient plus sur le terrain en 1918… Sans doute peu doué pour le travail à l’établi, Alexis aurait très bien pu se contenter de l’offrir à Adrienne avec une rose, comme témoignage de son amour tout neuf !

Cette double origine expliquerait qu’Adrienne n’ait jamais voulu dissocier les deux douilles: l’une attestant discrètement d’une première passion brisée par la guerre, l’autre de sa fidélité à celui qui devint son mari et le père de ses enfants! Bon prince, Louis, en souvenir de son frère, aurait toléré ce compromis esthétiquement en sa faveur…

Point n’est besoin comme dans la fable de La Fontaine de désigner qui, dans cette histoire, est le loup, qui est l’agneau!

 » Si ce n’est toi, c’est donc ton frère :
Je n’en ai point. C’est donc quelqu’un des tiens … »

Sur mon étagère, je respecte la tradition: les douilles sont placées côte à côte!

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Pour les gens de ma génération, c’est-à-dire celle des petits-enfants des soldats de 14-18, celle du baby-boom d’après la seconde guerre mondiale et celle, étudiante, qui, en mai 1968, se révolta contre l’ordre établi, les célébrations de l’armistice mettant fin au premier conflit mondial, sont ancrées tels des rituels laïques et patriotiques, remontant à l’enfance et l’adolescence. C’était dans les années cinquante et soixante du siècle dernier… Et, pour moi, s’y ajoute une composante de religiosité provinciale dans un quartier périphérique d’Angers, celui de la Madeleine!

En ces temps lointains de la quatrième république agonisante et de l’émergence de la cinquième dans les soubresauts de la guerre d’Algérie, nombreux étaient les « poilus de la Grande guerre » encore valides qui défilaient chaque année à l’occasion du « 11 novembre » derrière leurs porte-drapeaux, en arborant fièrement les insignes de leurs régiments et leurs  » accroche-cœurs » gagnés sur les champs de bataille à Verdun ou ailleurs. Parmi eux, il y avait beaucoup de « petits vieux » du quartier, et même mon premier instit’ Ernest Cragné (1887-1965) qui, dans les années trente, avait été aussi celui de mes oncles Albert (1925) et Georges Turbelier (1927-2009)…

Après la « sonnerie aux morts » par le trompettiste attitré de la fanfare du patronage, puis une « Marseillaise » éraillée mais de rigueur, et enfin une minute de recueillement devant le monument dans l’église, où figuraient les noms de leurs camarades de classe « morts pour la France », ils noyaient leur passé ou leur chagrin et parfois leur tacite culpabilité d’avoir survécu à la boucherie, à la buvette du cercle paroissial de « boules de fort ». Là, ils débouchaient en cadence des alignements de fillettes « d’antidérapant » rouge ou blanc, qu’ils descendaient à grandes lampées dans des verres tronconiques à l’angevine.

Et chacun y allait du récit de ses exploits, s’attardant sur les faits d’armes mémorables dont il aurait été l’acteur ou le témoin, au chemin des Dames à la côte 304, à Mort-Homme, en Picardie, dans les Flandres, sur la Marne ou dans les Dardanelles! Depuis quarante ans, leurs narrations étaient patinées par le temps, un peu idéalisées surement, mais si criantes de vérité, lorsqu’elle étaient racontées par ces vieilles trognes qui s’illuminaient, tels des phares gyroscopiques calés sur la victoire de 1918. Le jour du 11 novembre,c’était leur jour de gloire… Le seul de l’année où on les regardait comme des demi-dieux.  Leurs histoires, étaient plus vraies que vraies en somme, puisque, sans s’affranchir de la narration des faits, c’est de leur détresse dont il nous entretenait pudiquement derrière certaines fanfaronnades.

Depuis toujours, ils étaient au rendez-vous de cet anniversaire, qui symbolisait le jour où ils furent délivrés de l’angoisse de la mort immédiate, dans le même temps où ils durent faire le deuil des copains qu’ils laissaient derrière eux. Tous adhérents d’une amicale d’anciens combattants, tous solidaires et à jour de leurs cotisations, ils savaient ce que chacun allait dire! Peu importe d’ailleurs, car ce qui comptait avant tout, c’était d’être là à se serrer les coudes en comptant les rangs. Lesquels, déjà, s’éclaircissaient tristement.

A ce jeu, mon grand-oncle Auguste Cailtreau (1892-1975) – mon « grand-père » par substitution – ne participait pas ou guère. Quand il était exceptionnellement présent à une manifestation d’anciens dans le quartier Sainte Bernadette, il se contentait d’écouter modestement les exploits de ses amis. Ce n’est qu’en le poussant dans ses derniers retranchements, qu’il consentait du bout des lèvres à « avouer » qu’en tant que chauffeur du colonel, il avait conduit le clairon de l’armistice sur les premières lignes du front bulgare à l’aube du onze novembre 1918.

Il n’aurait toutefois pas raté, avec Nini son épouse, le traditionnel repas de l’amitié qu’organisait son amicale dans une auberge des bords de Loire.

Et nous, gamins, à peine incommodés par l’odeur acre de la vinasse et des fumées de tabac qui se déployaient en larges volutes dans l’atmosphère de la salle municipale ou paroissiale, nous assistions, alibis de l’avenir, à cette scénographie dont on savait d’avance le déroulement et l’issue…Dans un coin, les drapeaux, les étendards et les fanions étaient en berne, jusqu’à la prochaine sortie!

Un tantinet insolents, nous écoutions à peine ces pépés qui ressassaient chaque année les mêmes rengaines, dont on ne savait s’il s’agissait d’épisodes réellement vécus ou d’édifiantes fictions patriotiques rodées par des décennies de mémoire sélective. Ce qui est certain, c’est qu’il n’aurait pas fallu nous pousser outre mesure pour qu’on les raconte à leur place, sans omettre ni l’ambiance dans les tranchées avant et après l’attaque, ni la peur des soldats lorsque les « machines à découdre » de l’ennemi arrosaient les premières lignes, ni la répulsion que suscitait la puanteur des cadavres en décomposition oubliés dans les boyaux de première ligne… On riait quand même quand ils évoquaient « la trouillote » et surtout les « boites de singe » infectes, avec lesquelles ils étaient censés s’alimenter dans les rares moments d’oisiveté autorisée. Sans compter le rouge qui tache, la bouffarde, la gnôle, les bandes molletières crasseuses et les ceintures de flanelle!

Parfois leurs regards s’assombrissaient lorsqu’ils évoquaient en regardant du coin de l’œil, les quelques gueules cassées présentes, qui, contre toute attente, avaient déjoué les pronostics médicaux, et survivaient en dépit de tout. Loques humaines pensionnées de l’Etat, ces pauvres éclopés résistaient misérablement aux sévices du temps en masquant le trou béant de leurs mâchoires arrachées par des éclats d’obus, avec des prothèse en cuir. Le reste du temps, calfeutrés été comme hiver dans de minuscules guérites de la Loterie Nationale, ces pauvres mutilés tentaient de conjurer un sort qui leur avait été presque fatal dans les tranchées, en vendant des billets « gagnants » à des badauds sur les boulevards!

Parfois, certains vétérans versaient une larme qui laissait une trace blanchâtre sur leurs visages râpeux en se perdant dans les méandres de leurs rides! Alors on s’émouvait aussi à l’écoute pour la énième fois de l’insupportable attente que devaient endurer leurs potes moribonds, embrochés par une « Rosalie »boche ou une « tachette » teutonne… La « valise diplomatique » du chirurgien chargé de faire le ménage dans les chairs déchiquetées arrivait toujours trop tard, sauf à panser un mort, tandis qu’au loin l’artillerie ennemie lançait sa « musique » infernale sur les copains montant en première ligne en vue du prochain assaut…

J’appartiens à cette génération, la dernière à avoir approché ces hommes au courage contraint qui traînaient leur misère depuis si longtemps. Désabusés sur l’espèce humaine, ils s’efforçaient de faire diversion en se congratulant mutuellement… Peu communicatifs finalement sur leur détresse intime, ils préféraient ressasser les mêmes histoires de guerre, sans trop s’attarder sur leurs illusions perdues dès l’automne 1914…On leur avait volé la jeunesse et tout ce qui la caractérise, la joie, la confiance, l’ingénuité et l’amour. Les femmes. Bref le gout de vivre!

Ces hommes de chair et d’os, guerriers par devoir s’étaient mués en héros malgré eux, et ce faisant, étaient devenus des symboles sans l’avoir recherché. Mais ils demeuraient hantés par le souvenir de tous ceux, moins chanceux qu’eux qui avaient été assassinés à leurs côtés, victimes de la même imposture sur la justification de ce premier conflit meurtrier – quasi génocidaire – de l’ère moderne!

Pour moi, l’armistice de 1918 reste indissociable de ces hommes vieillissants, qui ne parvenaient pas à cicatriser les blessures physiques et morales qu’on leur avait infligés pour le bon plaisir de « va-t-en-guerre » des différents camps en présence!

En cette année du centenaire, c’est d’abord vers eux que vont mes pensées… Eux que je tutoyais autrefois et qui sont aujourd’hui des mythes à usage multiple et tous des soldats inconnus.

Ceci explique cela. Je conserve depuis quarante ans dans mon portefeuille, la carte de poilu d’Orient de mon grand-oncle! Une manière de relayer leur témoignage en me revendiquant de l’un d’entre eux! Une manière aussi de me positionner comme le légataire et l’héritier de ces troufions de 14-18, qui, par leur sacrifice, imposèrent une certaine idée de la Nation, fière de ses principes humanistes et de la civilisation qu’elle incarne. Une Nation qui rejette avec détermination toutes les formes d’obscurantisme notamment religieux, et qui sait se mobiliser quand c’est nécessaire pour défendre sans concession, les principes des Lumières. .

Les décennies ont fini par avoir raison du souffle des derniers témoins directs de cette guerre d’extinction massive, qui priva la France et l’Europe d’une part importante de leur jeunesse mâle. Le dernier survivant de cette guerre, Lazarre Ponticelli s’est éteint, il y a tout juste dix ans. Le temps est donc venu de procéder aux commémorations sans le support des témoignages directs de « poilus »…

Désormais, grand-parents, c’est à nous qu’il revient de contrecarrer l’amnésie tendancieuse, qui, depuis quelques cycles scolaires, a privé notre jeunesse de ce passé pourtant si proche et de lui transmettre ce pan de notre récit national! En ce sens, les manifestations patriotiques officielles du centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918 sont non seulement utiles mais nécessaires.

Non pour se complaire dans l’évocation morbide de cette longue parenthèse qui a ensanglanté notre sol et qui a endeuillé presque toutes les familles françaises entre 1914 et 1918, mais pour rappeler que la guerre n’est pas une fiction. Pour rappeler aussi que la paix n’est pas une donnée naturelle mais qu’elle se gagne laborieusement à partir d’équilibres précaires susceptibles à tout moment d’être remis en cause par la folie meurtrière de quelques-uns ou par des idéologies perverses et mortifères comme le nazisme ou, actuellement, l’islamisme!

Ces poilus d’antan auraient voulu que leur guerre fût la « der des der »: ce ne fut pas le cas.

Par nature, la guerre est sale. De ce point de vue, celle de 14-18 a ouvert le ban d’une série ininterrompue jusqu’à nos jours, de massacres et d’atrocités en tous genres…L’année du centenaire de l’armistice de 1918 offre l’opportunité de redire que la guerre ne saurait jamais se résumer à la manipulation de consoles électroniques pour détruire des figurines virtuelles sur un écran vidéo!

Au-delà de leur folklore et de rites surannés qui ne parleront sans doute plus aux jeunes générations, les cérémonies d’antan avaient le mérite de souder la Nation autour de leurs héros, dans un hommage collectif rendu à ceux qui l’avaient défendue au détriment de leurs vies… et de se solidariser avec les rescapés, mutilés, gazés, estropiés!

Il s’agit désormais d’entendre la parole de ceux qui nous crient d’outre tombe, leur horreur de la guerre… Aucun survivant de la Grande Guerre ne vécut paisiblement par la suite. Tous passèrent le restant de leur existence dans la hantise de ce cauchemar, en compagnie des fantômes de leurs frères, de leurs maris ou de leurs amis emportés dans la tourmente. Mon grand-père paternel privilégia le mutisme.

Ma grand-mère maternelle – Adrienne Venault (1894-1973) – ne se remit jamais de la mort de son frère Albert et de son « chéri », Alexis, tués tous les deux à quelques semaines d’intervalle au cours des ultimes offensives allemandes du printemps 1918 dans la Somme.

Ne pas les oublier, c’est faire nôtre leurs mises en garde, car la menace d’une conflagration généralisée demeure aussi prégnante que jadis. Sous des formes différentes par rapport au début du siècle dernier, mais avec une efficacité mortifère décuplée, grâce aux progrès de la technologie! Pas plus actuellement qu’hier, nous ne sommes donc prémunis contre une explosion d’horreurs et de barbaries, qui fut la signature tragique du siècle précédent…L’actualité nous montre que c’est même précisément le contraire. Mais nous sommes prévenus!

Comment s’interdire à l’avenir « d’enrichir » les monuments aux morts de nos villes et villages, d’interminables litanies de noms? Comment s’empêcher d’en ériger de nouveaux sur les avenues de nos villes pour honorer les victimes du terrorisme imbécile? Comment surtout, face à la montée des périls, vaincre en sauvegardant les valeurs de notre civilisation?

Un siècle s’est écoulé depuis l’arrêt des hostilités de la première Guerre Mondiale. Un laps de temps sans signification à l’échelle des espèces vivantes! Et c’est précisément ce qui fait craindre que les pulsions de mort demeurent inchangées…L’homme de 1914 ressemble comme un frère à celui de 2018. L’un et l’autre ressentent les mêmes souffrances dans les mêmes circonstances, avec la même intensité qu’il y deux mille ou trente mille ans!

A Mort-Homme près de Verdun en 1916 -Cote 304

A ce titre, le devoir d’histoire est incontournable. Et il est légitime que ces cérémonies du centenaire revêtent un certain faste, d’autant que cette inimaginable tragédie de 14-18 a conditionné l’ensemble du vingtième siècle et servi de marchepied à la barbarie nazie des années trente et quarante…

Personne ne trouvera donc à redire dans le fait que des manifestations en grandes pompes soient organisées un peu partout en France, même si d’aucuns – dont je suis – craignent, que, comme à l’accoutumée, les responsables politiques du moment ne confisquent ce moment de communion nationale et qu’ils n’en profitent pour transformer ces soldats « bleu horizon » – ces soldats de la République – en porte-flambeaux de leurs propres ambitions. Ils nous ont si souvent montré que ce « fameux devoir de mémoire »dont ils nous rebattent les oreilles avec une sorte de délectation suspecte n’est le plus souvent qu’un outil de communication à leur profit!

Déjà, on nous annonce que l’actuel locataire de l’Elysée, toujours prompt à donner des leçons au monde, a invité, aux célébrations du centenaire, quatre-vingt chefs d’Etats! Mais peut-on réellement en vouloir à ce jeune homme un tantinet mégalo et narcissique, de saisir l’aubaine pour faire de cet événement l’écrin de sa propre gloire? Peut-on lui reprocher de prendre à témoin de ses propres obsessions d’un nouvel ordre mondial, ces vingt millions de morts et autant de mutilés de la première guerre qualifiée de « mondiale »? Les sondages nous en diront plus, le moment venu! Au moins, faisons lui crédit de l’hommage aux « poilus » – fût-il détourné vers un autre objectif!

Peu importe au fond, les dérisoires postures ou impostures de circonstance des « grands » de ce monde, car les soldats de 14-18 ont déjà été abusés tant de fois qu’ils ne sont plus à cela près… L’important c’est qu’on les ramène sur le devant de la scène, avant, peut-être, de les enterrer définitivement.

Ils méritent bien qu’on se souvienne d’eux quelques instants sur les lieux même des tueries, même si c’est avec la grandiloquence convenue de VIP avides de se mettre en valeur, en récitant des discours faussement compassionnels et truffés d’arrière-pensées.

Il faut se faire une raison et admettre que l’hommage public de la Nation ne pourra guère s’incarner autrement, faute de mieux. Il faudra se satisfaire de ces pantalonnades télévisuelles, ponctuées d’avis aseptisés et de « leçons à tirer » dispensées par des palanquées d’experts militaires et d’historiens médiatiques, le tout, sur fond de « Marseillaise » et de défilés des troupes devant des élus endimanchés!

Dans les temps morts des cérémonies, entre deux interviews de personnalités, on nous expliquera savamment pourquoi le maréchal Foch a manœuvré comme il l’a fait en 1918 pour contrer les offensives d’Hindenburg et de Ludendorff dans la Somme ou en Alsace… On nous « révélera » pourquoi, la victoire n’a été acquise qu’à l’automne, et pas avant…Comme Pétain en son temps, certains regretteront que le cessez-le-feu entériné par l’armistice, ait empêché les alliés d’alors d’occuper par les armes le territoire allemand! De grands classiques…

Mais une fois le calme revenu, l’hommage redeviendra privé...

C’est dans le silence du souvenir et dans les allées des grandes nécropoles, que les familles viendront rechercher l’invisible présence de leur poilu disparu! C’est là que se jouera le second acte de ces commémorations du centenaire, le plus touchant et le plus sincère aussi!

Ce sera l’occasion de faire parler les pauvres objets qui leur appartenaient et qu’on a retrouvé sur leur dépouille au moment de leur mort au combat, comme la plaquette d’identification en alu qu’ils portaient au poignet!

Objets et carte, trouvés sur le corps de l’adjudant Albert Venault (1893-1918) – mon grand-oncle 

On consultera les photos de ces jeunes hommes rigolards en uniforme, qui n’aspiraient qu’à vivre alors qu’ils étaient condamnés par les prédécesseurs de nos dirigeants actuels… On relira leurs correspondances: inconscient ou censure obligent, l’omniprésence de la mort y était systématiquement évacuée au profit de rêves de lendemains improbables qui chantent… On redira les noms de ceux que l’on connait, pour qu’ils ne sombrent pas dans l’oubli de l’hommage universel et collectif..

On se souviendra qu’ils durent tous subir d’intolérables tortures physiques et morales avec pour seul horizon dans la boue des tranchées que l’éclair aveuglant des fusées des artilleries adverses sur des paysages dévastés…Tous s’emmerdaient …

Aussi, au-delà des commémorations de façade,  la meilleure manière de leur redonner vie cent ans après le drame, et « dans le même temps » de se vacciner contre les guerres, serait de consulter les admirables ouvrages de leurs frères d’armes, comme Roland d’Orgelès, Erich Maria Remarque, Henri Barbusse, Maurice Genevoix… Par leur talent, ceux-là surent rendre compte de la cruauté et de l’absurdité de cette guerre, décrire les instants de doute et d’épouvante lors des assauts à la baïonnette où la seule alternative des soldats était de mourir ou de tuer!

Et pourtant, la guerre n’en fit pas des sauvages!

C’est à René-Gustave Nobécourt (1897-1989), un journaliste, écrivain et historien de la Grande Guerre que j’emprunterai en guise de conclusion ou de préambule à cette année du centenaire, les quelques lignes qui suivent, relatives à la poussée victorieuse des troupes françaises en Thiérache à quelques jours de l’armistice:

 » Malgré ce ciel crasseux et dégoutant, et cette terre détrempée qui engluait les godillots, les bandes molletières et le pan des capotes ils pressentaient maintenant la victoire. Non pas encore, certes au bout de cette étape, mais s’y employant ainsi qu’une promesse. N’allaient-ils pas au devant d’elle à travers ce pays de prairies de vergers et de vastes futaies, cette Thiérache où les soldats en pantalon rouge avaient retraité dans les premiers jours de la guerre?  » ( L’année du onze novembre » édité chez Robert Laffont en 1968)…

C’était le 5 novembre 1918. Mon grand-père paternel, chasseur d’Afrique, Marcel Pasquier (1892-1956)  étaient de ces soldats, qui avançaient ce jour-là … dans le pays de sa naissance!

La fête peut commencer! 

 

 

 

 

 

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