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Archive for the ‘Figures de l’Ouest et d’ailleurs’ Category

Elles étaient jeunes. Elles étaient belles. Anarchistes et militantes de la paix, elles aimaient la vie. Autant de motifs qui suffisent, en temps de guerre, pour les enlaidir sur les photos de la police judiciaire, les accuser de prostitution, d’espionnage et de trahison, et enfin les assassiner au petit matin d’une belle journée de printemps sur un polygone de tir destiné à l’entrainement des soldats dans les faubourgs de Nantes!

Près d’un siècle après, on attend toujours qu’on leur rende justice!

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Des voiles de brume venant de l’Erdre recouvraient encore le champ de tir de Bêle à Nantes en ce petit matin du lundi 6 mai 1918. Les oiseaux, dans l’aurore naissante, piaillaient à tout rompre.

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Saint Joseph-de-Portriq

Il était environ six heures, lorsque les riverains de Saint-Joseph de Portricq dans la banlieue nantaise entendirent distinctement deux salves suivies de deux ou trois détonations isolées…Ils comprirent que ce vacarme juste avant l’aube ne devait rien à un exercice ou à des manœuvres militaires, et qu’il s’agissait plutôt d’une exécution capitale. Les plus matinaux qui partaient travailler dans les usines de Nantes ou sur le port du quai de la Fosse avaient d’ailleurs aperçu quelques minutes plus tôt un convoi cellulaire sur la route de Paris. Le doute n’était plus permis!

A cet instant, Joséphine Augustine Manuella Alvarez dite « Colombine », âgée de quarante ans, et Victorine Faucher, dite « Lolotte » âgée de vingt-cinq ans, tombaient sous les balles de deux pelotons d’exécution, constitués de soldats de deux régiments nantais d’alors, le 51ième d’artillerie et le 91ième d’infanterie!

Des témoins rapportèrent qu’au lieu du supplice, un terre-plein avait été aménagé face à la campagne, calé contre la butte du stand de tir. « Devant un amoncellement de fascines disposées en arc de cercle, deux poteaux avaient été dressés » précisa-t-on ultérieurement.

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Manuella et Victorine (Presse Océan) –           photos de la police militaire

On venait d’exécuter deux présumées « espionnes » à la solde de l’ennemi », deux « Mata-Hari » des Pays de Loire!

  • Victorine, la plus jeune, avait refusé toute aide à la sortie du fourgon cellulaire, et c’est presque en sautillant qu’elle avait franchi élégamment le fossé qui la séparait du poteau. Elle s’était placée d’elle-même face au peloton. Et en passant devant ses juges ainsi que les officiers commis pour assister à sa mise à mort, elle leur avait même adressé un geste d’ultime défi. Comme pour montrer à ses assassins galonnés tout le mépris qu’ils lui inspiraient!
  • Manuella, très pâle suivait sa compagne d’infortune sans mot dire.

Jusqu’au dernier moment elles avaient cru qu’elles échapperaient à la sentence et qu’elles seraient graciées par le Président Poincaré. Naïvement, elles avaient en effet de bonnes raisons d’espérer. Non seulement, elles n’avaient pas de sang sur les mains, mais leur procès totalement à charge, ainsi que l’appel qu’elles avaient formé devant le Conseil de guerre, s’étaient déroulés dans des conditions iniques, bafouant délibérément les droits de la défense, en un mot, indignes d’une République civilisée, y compris en temps de guerre… Elles pensaient que le Président était sage et juste. Il n’en a rien été…

Sans opposer la moindre résistance, elles se laissèrent lier les mains, « après avoir remis leurs manteaux à l’abbé Spitalier », l’aumônier de la maison d’arrêt, bouleversé, le seul témoin qui sut, à ce moment, capter leur regard et en qui, elles crurent déceler – elles qui d’ordinaire « bouffaient » du curé – un peu de compassion non simulée. Un peu d’humanité…

Lorsqu’un sous-officier se présenta devant Victorine pour lui bander les yeux, elle refusa tout net. « Je n’ai pas peur » lui cria-t-elle ! Mais, même si l’institution judiciaire flirtait avec l’infamie – comme ce fut très souvent le cas de la justice militaire entre 1914 -1918 – on se faisait un devoir de respecter à la lettre, la procédure « pénale » : aussi passa-t’on outre cette dernière volonté, et on lui banda les yeux! Faut dire que les pauvres poilus, qui avaient été requis pour lui donner la mort, n’auraient probablement pas supporté de croiser son regard au moment d’appuyer sur la détente!

PV de mise à mort Mémoire des Hommes

PV de mise à mort Mémoire des Hommes

Après que l’ordre fut donné aux soldats de se mettre en joue, et que le sous-officier commis d’office eut hurlé « Feu », Victorine et Manuella s’écroulèrent ! Si la cadette fut tuée sur le coup, Manuella, agonisante, transpercée de toutes parts, continuait en revanche de s’agiter! Son corps ensanglanté était affecté de violents spasmes…

Agissant encore selon le règlement en vigueur, le sous-officier qui avait ordonné le tir, s’approcha pour lui donner un coup de grâce dans la nuque. Ce qu’il fit maladroitement, car troublé par le meurtre qu’on lui faisait commettre, il visa mal, et le corps de Manuella persista à se tordre dans d’intolérables convulsions et souffrances. De telle sorte, que l’assistance pourtant composée de fiers-à-bras, toujours prompts à brandir leur implacable virilité d’antichambre, blêmit et, horrifiée, se prenait soudainement de pitié pour la suppliciée, en manifestant bruyamment son indignation. La situation aurait pu s’envenimer, si un officier, juge du Conseil de Guerre, se substituant au pauvre juteux désemparé, n’avait finalement placé une balle dans l’oreille de la condamnée, mettant enfin un terme à son martyr.

Cette fois-ci, Manuella Alvarez était bien morte, comme put s’en assurer le docteur  Pichat médecin-major de la place de Nantes! C’est en tout cas ce que rapporta consciencieusement dans son « procès verbal d’exécution » le greffier près le Conseil de guerre, le dénommé Humblot, également officier d’administration de première classe!

Admirable, ce Humblot qui se met en scène dans ses procès-verbaux, comme un acteur du drame, en parlant de lui à son avantage à la première personne du pluriel. Avec une précision horlogère et un froid détachement, il n’a pas son pareil pour relater les étapes du sacrifice humain qui s’opère sous ses yeux ! Grâce à lui, on sait tout du déroulement ordonnancé de cette tuerie légale, depuis l’arrivée des « invités » à quatre heures et quinze minutes à la maison d’arrêt de Nantes « sise place Lafayette », jusqu’aux notifications réglementaires faites aux condamnées dans leur cellule, leur trépas sur le champ de tir, et enfin le défilé des troupes devant les corps inertes.

Mémorial du champ de tir de Bêle actuellement - blog de Véronique D

Mémorial en hommage aux fusillés de 1944 du champ de tir de Bêle – blog de Véronique D

On sait tout du déroulement de l’exécution, du moins, tout ce qui doit être administrativement consigné dans le compte rendu établi en application du code de justice militaire par le greffier, car pour le reste, la discrétion est de mise. La prose administrative ne laisse jamais de place au sentiment et ne tolère aucune improvisation.

Grâce à des indiscrétions, on sut néanmoins par la suite que les deux condamnées, réveillées avant l’aube dans leur cellule de la maison d’arrêt, connurent un court moment de détresse puis de révolte, lorsqu’elles apprirent le refus par le Président de la République de leur recours en grâce et que la sentence allait être exécutée dans l’heure…

Mais Victorine reprit très vite de l’assurance, allant jusqu’à toiser le lieutenant substitut du rapporteur du Conseil de Guerre qui « tentait » de lui prodiguer quelques paroles de réconfort. Après avoir répondu à l’officier qu’elle n’avait rien à lui déclarer, elle s’adressa à lui en le regardant fixement: « Si je meurs, c’est grâce a vous, monsieur, car vous avez altéré la vérité. Au moment de paraître devant Dieu je vous maudis »

Victorine Foucher -25 ans

Victorine Foucher -25 ans

Dix minutes plus tard, au cours du trajet de quelques kilomètres à parcourir par les boulevards extérieurs pour rejoindre le champ de tir de Bêle, Manuella demeura prostrée, tandis que Victorine, toujours provocante, ironisait en s’adressant aux gardiens mal à l’aise sur les charmes de cette promenade au petit matin à travers la campagne avant qu’on ne l’assassine!

Comment en était-on arrivé là ?

Manuella Alvarez et Victorine Faucher avaient été condamnées le 25 janvier 1918 à la peine de mort par le Conseil de Guerre de la onzième Région militaire basée à Nantes, à l’issue d’un procès  de deux jours, manifestement truqué et à huis clos.

Toute publicité des débats en fut d’ailleurs interdite en raison des « troubles à l’ordre public » qu’ils pourraient susciter… Aucune minute n’en a donc été dressée, de telle sorte qu’on ignore non seulement les termes précis de l’acte d’accusation, mais également les propos des témoins à charge et même les plaidoiries des avocats dont l’identité ne fut jamais dévoilée!

Dans ces conditions, il n’y a guère de doute sur la partialité délibérée de cette justice militaire. On est même en droit de se demander, si – comme sous la Terreur avec l’accusateur public Fouquier-Tinville – le verdict n’était pas connu d’avance. La bienveillance n’était pourtant pas totalement absente de ce procès, puisque le président du Conseil de guerre ne manquait jamais de se déclarer soucieux du bien-être de « ses » magistrats en uniforme, entrelardant les audiences de confortables suspensions afin de récupérer autour d’un coq au vin bien arrosé dans les restaurants alentour… L’émotion ça creuse!

Face à cette brochette d’officiers embusqués et pervers, probablement bardés de médailles conquises dans les états-majors, les deux jeunes femmes ne faisaient pas le poids et leur sort était évidemment scellé d’avance… De manière expéditive, elles furent reconnues solidairement coupables « d’intelligence avec l’ennemi ».

Dans le box, deux autres prévenus devaient en principe être jugés, deux soldats : l’un présent dont la responsabilité fut atténuée en raison de sa passion amoureuse pour l’une des accusées qui l’aurait manipulé. Il sauva sa peau avant d’être réhabilité après-guerre. L’autre en fuite, fut condamné à mort par contumace, et ne fut pas rattrapé, bien qu’il fut probablement le principal instigateur d’une éventuelle trahison.

Ce premier jugement fut confirmé par une décision du « Conseil de révision » de Bordeaux le 16 février 1918, devant le quel les accusées avaient formé un recours, puis par la Chambre criminelle de la Cour de Cassation, le 28 mars 1918…Toutes ces éminentes instances estimèrent sans barguigner que la justice militaire d’exception était juridiquement compétente pour traduire devant elle, deux civiles. Enfin, le président de la République avait refusé leur grâce le 5 mai 1918…

Dès lors, la machine judiciaire s’ébranla jusqu’à ce que les condamnées fussent fusillées !

La lecture des jugements n’apporte aucun élément attestant de leur culpabilité et leur trahison au profit de l’Allemagne… En revanche, elle fournit des indications sur leur identité et sur ce qu’on souhaite transmettre à la postérité de leur personnalité… On y apprend en particulier que ce sont « des artistes lyriques« , qu’elles sont célibataires, donc suspectes, et originaires du sud-ouest de la France, de Périgueux et de Cognac. Mais surtout, on nous les présente comme des prostituées vivant de « galanterie »…

Manuella Alvarez aurait même été  » sous-maîtresse d’une maison de tolérance »… Leurs accusateurs voyaient dans ces affirmations non renseignées et fantaisistes, ainsi que d’autres, déshonorantes du même acabit, la preuve du vice et de la duplicité des prévenues. D’autant, constatèrent-ils, qu’elles circulaient sous de multiples identités, dont des sobriquets d’alcôve, comme « Lolotte » et « Colombine »!  Pseudonymes que les « pseudos juges » – gavés de leur importance et probablement de leur impuissance – se plaisaient à décliner avec gourmandise, comme pour exorciser leur frustration, jusque dans l’énoncé du jugement, alors qu’en réalité, rien n’attestait que les malheureuses s’en revendiquaient !

Pour tout dire, ce qui leur était précisément reproché était assez obscur. Ce qui est certain cependant, c’est les « pingouins endimanchés » du conseil de guerre semblaient faire grand cas des témoignages de moralité, qui, bizarrement, étaient tous défavorables aux accusées! Mais sur le fond, pas grand chose en dehors d’allégations non vérifiées…

Sept ans après les faits en 1925, alors que le pays n’était plus en guerre, un quotidien régional « L’écho de la Loire » qui tentait encore de comprendre quelque chose, s’était vu refuser la communication des pièces du dossier, au motif fallacieux que « les événements étaient trop frais pour être livrés sans inconvénient à la publicité ».  Argument presque risible s’il ne s’agissait pas d’une tragédie.

On en serait resté là, si un rapport d’un certain Desoches, commissaire du Gouvernement près le Conseil de guerre de la 11ième région militaire, établi  au printemps 1926 à la suite de l’arrestation (enfin!) à Tanger et de son transfèrement sur Nantes, du complice présumé des jeunes femmes n’avait apporté quelques éclaircissements sur les véritables motivations de la « justice » militaire… Ce rapport visait à argumenter contre un recours des défenseurs du prévenu, Paul Xavier Pélissier, condamné à mort par contumace en 1918. Lequel, par l’intermédiaire de ses avocats, contestait à son tour la compétence du conseil de guerre…

A cette occasion, Desoches estima nécessaire de rappeler l’historique de cette affaire. Bien qu’exclusivement accusateur, le rapport aborde, malgré tout et pour la première fois,  le cœur du dossier, et permet, autant par ses silences que par ses affirmations, de mieux comprendre les griefs exprimées à l’encontre des deux femmes…

Exposé des faits selon Desoches

Le zélé commissaire situe le début de l’affaire au 22 janvier 1916, date à laquelle celles qu’il qualifie « d’aventurières associées depuis deux ans par leurs mœurs spéciales ainsi que par leur vie de prostitution et d’expédients » passent la frontière espagnole à Cerbère sans passeport et sans le sou, dans le dessein de se rendre à Barcelone.

A propos de la plus âgée Manuella Alvarez, il précise qu’elle a vécu jusqu’à son arrestation de « galanterie, de vol, spécialement d’entôlages et d’escroqueries » et surtout qu’elle a fréquenté à une certaine époque « les milieux anarchiques et libertaires » par l’intermédiaire de l’un de ses amants, un nommé Moricet affilié à la bande à Bonnot…

S’agissant de Victorine Fauchet, il allègue qu’elle vivait aussi de « galanterie et d’entôlages » et qu’elle était connue des milieux anarchistes et libertaires, où elle avait été introduite avant-guerre par un nommé André Valet de la bande des « Bandits tragiques ». Intelligente et énergique, Victorine serait une amie d’une des grandes figures féministes du mouvement libertaire et anarchiste, Rirette Maîtrejean (1887-1968) (alias Anna Henriette Estorges).

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Rirette

En outre, selon le commissaire Desoches, Victorine passait pour une militante prête à tout. Il souligne à cet égard qu’en 1914, elle avait collaboré au Journal d’extrême gauche « Le Bonnet Rouge », publication systématiquement accusée de défaitisme par l’Action française… Il dit détenir la preuve de ce travail  au travers d’un certificat élogieux établi par Eugène Bonaventure Jean-Baptiste Vigo (1883-1917 – dit Miguel Almereyda – fondateur du journal et militant anarcho-syndicaliste et socialiste, mort « bêtement suicidé » dans sa cellule de la prison de Fresnes en 1917….

On comprend qu’avec un tel pedigree, qui met délibérément l’accent sur leur fréquentation de longue date des milieux anarchistes, libertaires et pacifistes, bêtes noires des pouvoirs en place, le destin des deux demoiselles était scellé avant même le début d’une quelconque instruction. Prises dans les griffes de ces va-en-guerre – généralement planqués – jaugeant leur virilité à la longueur de leur moustache et arborant fièrement des médailles conquises dans les salons d’état-major, elles n’avaient aucune chance de s’en sortir vivantes, surtout après une année 1917 où la troupe décimée sur le front, et victime de la morgue et des ordres imbéciles des gradés d’opérette, s’était mutinée…Face à ces pantins en uniformes d’officiers, elle ne pouvaient en réchapper à l’aube de ce printemps 1918, où l’issue de la guerre n’était pas encore prévisible, et où l’important pour les généraux était de restaurer leur autorité contestée, en apparaissant résolus et implacables.

Mata Hari – la vraie – en avait déjà fait les frais le 15 octobre 1917 au polygone de tir du fort de Vincennes.

Le détail des faits qui leur furent reprochés devenait alors anecdotique : il fallait qu’elles meurent car elles étaient des militantes de la paix, et que, femmes libres, elles ridiculisaient ces fiers mâles qui trouvaient glorieux d’envoyer d’infortunés gamins s’entretuer dans les tranchées, pendant qu’ils se distrayaient dans les bordels de l’arrière.

Revue de détail !  Juste pour le fun…

Dès leur arrivée à Barcelone, Manuella Alvarez et Victorine Faucher s’étaient présentées dans un établissement bancaire pour y négocier un paquet de titres, malheureusement frappés d’opposition, au motif – dit-on – qu’ils auraient été volés à Paris …

Cette mésaventure entraîna leur incarcération, durant quatre mois en Catalogne. La presse espagnole, étrangement bien informée, en fit ses grands titres, en présentant les deux femmes comme des receleuses anarchistes, aguerries et familières de la bande à Bonnot…C’est cette publicité tapageuse qui, selon le « finaud » commissaire Desoches, aurait attiré l’attention des services secrets allemands « à l’affût d’individus de cette espèce ». Ils auraient alors chargé un de leurs indicateurs, Paul Pélissier, déserteur de l’armée française et anarchiste « notoire », réfugié en Espagne depuis janvier 1914 de les contacter pour les enrôler au service de l’Allemagne…

Sans d’ailleurs étayer ses dires d’éléments factuels indiscutables, le commissaire Desoches décrit Pélissier, originaire de Salon-de-Provence et ancien étudiant en pharmacie, comme la plaque tournante de l’espionnage allemand en Espagne. Agitateur professionnel et vénal, il aurait même été condamné par la suite (en mars 1917)  par la justice espagnole à cinq ans de travaux forcés pour détention illégale d’explosifs destinés à saborder des navires alliés mouillant dans le port de Barcelone.

En dépit des dénégations de l’intéressé, le commissaire soutient que Pélissier aurait visité les deux femmes en prison, en s’efforçant de « développer en elles les mauvais instincts qu’elles nourrissaient en tant que libertaires à l’égard de leur patrie ». Il y serait parvenu sans peine, en les assurant de l’intérêt des allemands à leur sort, et en laissant entendre qu’ils pourraient empêcher leur extradition et abréger leur détention.

De fait, elles ne furent pas extradées vers la France, et furent libérées le 19 juin 1916. Personne en revanche ne sait si cette relative clémence est imputable au contre-espionnage allemand ou, plus prosaïquement, à la stricte application du droit pénal espagnol pour le délit relativement mineur reproché aux deux femmes.  Pas plus que d’autre, le commissaire du conseil de guerre n’est en mesure d’apporter de réponse. Néanmoins, cela ne l’empêche pas de se faire l’écho d’un ragot non confirmé, selon lequel les frais de justice auraient été pris en charge par la banque transatlantique allemande…

C’est au domicile de Pélissier, que Manuella Alvarez et Victorine Faucher se seraient installées après leur libération, et c’est là que l’un des chefs des services d’espionnage allemand les aurait recrutées, en leur remettant de l’argent pour prix de leur trahison. Elles auraient même, par la suite, régulièrement fréquenté les bureaux du contre-espionnage qui se trouvaient à cette époque, Ronda de San Pedro à Barcelone…

Barcelone Ronda San Pedro

Barcelone Ronda San Pedro

C’est dans ces bureaux, selon le « futé » Desoches qu’on leur indiqua ce qu’on attendait d’elles, et dont le détail aurait été confirmé, à la fois par leurs aveux – ce qui est douteux – et par les renseignements français – ce qui est évidemment cousu de « fil blanc ».

Cette mission, sous la plume de Desoches, aurait été, dans ses grandes lignes, la suivante:

Se mêler dès leur entrée en France (…) aux milieux anarchistes, s’efforcer d’y créer une atmosphère d’agitation, y stimuler les ferments de révoltes de manière à développer dans l’opinion publique le mécontentement que pouvait provoquer la longueur de la guerre, les sacrifices, les difficultés de la vie; arriver à l’éclosion de mouvements révolutionnaires susceptibles d’influer dans le sens de la paix.

Participer à une énergique propagande anti-anglaise et, dans ce but, chercher le moyen de faire imprimer à Paris par un journal anarchiste une brochure destinée à créer un mouvement d’opinion hostile à l’Angleterre; ce dans le dessein d’arriver ultérieurement a une paix séparée avec la France.

Recueillir et transmettre en Espagne tous les renseignements intéressants la guerre qu’elles pourraient se procurer au cours de leurs déplacements (…) en particulier sur les mouvements de navires, notamment au Havre, sur les stocks de charbon et sur les usines de munitions….

En contrepartie, elles auraient reçu de l’argent et des consignes sur la façon de faire parvenir des informations à leurs commanditaires…Pélissier, jouant le rôle du « vaguemestre »…

De retour en France, Manuella et Victorine s’installèrent dans un petit village près des Sables d’Olonne, au lieu-dit la Pironnière « chez les époux Gitton ». L’accusation soutient qu’à partir de cette planque discrète, elles adressèrent une quinzaine de lettres en Espagne. Elles l’aurait même admis, en précisant toutefois qu’il ne s’agissait que de coupures de journaux ou de renseignements erronés! Mais cet « aveu » – qui reconnait implicitement leur collaboration avec les services ennemis – est non seulement incertain mais carrément suspect, car il est censé résulter de leur témoignage au procès, auquel personne n’a eu accès et dont on sait qu’il n’a fait l’objet d’aucun compte rendu!

Pour faire bonne mesure, l’accusation affirma – également sans preuve – que les deux femmes « rayonnèrent au cours des mois suivants à Nantes, St Nazaire, Lorient, Quimper et Brest, se faisant remarquer çà et là par « leurs sentiments anarchistes et leurs propos subversifs »… et qu’elles tentèrent, en usant de leurs charmes de suborner le fils de la maison, alors matelot dans la Royale et de l’inciter à déserter…

Entre autres élucubrations ou inventions du commissaire Desoches, figurent de nombreuses autres péripéties à charge, réelles, inventées ou arrangées, dont un nouveau voyage de Manuella Alvarez en Espagne pour y rencontrer l’espionnage allemand…

Finalement, les deux femmes furent arrêtées le 19 mars 1917 en provenance des Sables d’Olonne, en gare de la Roche-sur-Yon.

….

La suite on la connaît! 

Les six mois qui suivirent furent consacrés par la justice militaire à monter un dossier d’instruction accablant à leur encontre et d’autant moins contestable qu’il fut tenu – et demeure – secret… Il s’agissait avant tout de porter un coup fatal au mouvement anarchiste et libertaire qui persistait à contester la légitimité de cette guerre sanguinaire, qui avait déjà endeuillé des centaines de milliers de familles dans tous les camps…

Le spectre de la Russie bolchevique hantait les gouvernements, qui n’étaient nullement enclins à laisser se développer la contestation libertaire et pacifiste de cette guerre imbécile et suicidaire…

Manuella et Victorine en firent les frais, sous les noms de Lolotte et Colombine… L’une avait quarante ans, l’autre vingt-cinq…

Peut-être qu’un jour, on leur rendra justice. Ce serait sans doute symbolique, mais à l’honneur de la République…

 

 

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Evidemment, en pleine campagne électorale des « présidentielles », période privilégiée où chacun de ceux qui sollicitent nos suffrages, s’évertue à montrer l’universalité de son programme et de ses engagements, mon propos du jour, par sa banalité, frôle l’anachronisme ! Pour être franc, il parait même un peu fade voire carrément décalé, presque impudent, quand d’autres déclament Jaurès et Aristide Briand et dissertent savamment sur les lois de séparation de l’Eglise et de l’Etat et les valeurs de la République!

Comment, dans ces conditions, oser mobiliser toutes les ressources qu’offre de nos jours, la technologie numérique, pour simplement évoquer la mémoire d’un pauvre gars, domestique agricole de son état, décédé, sans doute accidentellement, il y a cent-trente-trois ans, jour pour jour, dans une métairie située au lieu-dit  » La Fougueleraie » du village du Ménil, riverain de la Mayenne, et dépendant historiquement de la province d’Anjou?

Transcription de l'acte de décès sur le registre de Saint-Martin-du Bois (49)

Transcription: acte de décès sur le registre de St-Martin-du Bois (49)

En fait, s’il fallait rechercher un soupçon – une aune – d’universel dans le destin tragique d’Henri Joseph Coltreau (1863-1884), manifestement brisé à l’âge de vingt-et-un ans au domicile de son patron, le sieur « Houdin », ce ne serait guère qu’es qualité de porte-drapeau décrété de ces millions d’anonymes qui, les deux pieds dans la glèbe, ne laissèrent jamais d’autre trace de leur passage sur notre planète bleue, que quelques lignes sur les registre des naissances ou des baptêmes de leur village d’origine, quelques-unes supplémentaires lorsqu’ils se mariaient, et pas plus de quinze pour signifier qu’ils ont définitivement pris congé des plaisirs de la vie.

Ces gens-là ont tout simplement vécu, souvent durement, puis sans chichi, s’en sont allés, évaporés vers un monde « meilleur », un insondable ailleurs à propos duquel toutes les spéculations sont possibles…Pour la plupart, on ne sait plus rien d’eux, même pas qu’ils furent des nôtres…

Je suis donc conscient que cet article sur cet ignoré de l’Histoire, ne saurait susciter qu’un intérêt poli auprès de ceux qui pourraient se réclamer d’un cousinage lointain avec cet Henri Joseph Coltreau. Il est en revanche improbable que, par là, je fidélise un quelconque lectorat au-delà du périmètre familial de l’intéressé, au demeurant assez flou, et auquel – pour être juste – il faudrait tout de même associer tous les accros de la généalogie! Ces bénévoles des vieux grimoires, qui adoptent avec empathie, tous les trépassés auxquels ils rendent visite. Les disparus des écrans radar, qui depuis des décennies, sont terrés dans les registres d’états civils ou religieux, désormais numérisés, retrouvent ainsi une famille!

On ne dira jamais assez toute la reconnaissance que l’on doit à ces soutiers de l’Histoire, qui déchiffrent avec opiniâtreté des milliers de pages souvent illisibles pour nous restituer les grandes dates jalonnant l’existence de nos parentèles ! Personne ne sait si ces ancêtres, invités chez nous, l’espace d’un clic, et sollicités pour franchir le Styx à rebours du temps, apprécient cette résurrection aussi inattendue qu’imposée mais qui les exhume de l’oubli. Qui sait s’ils nous sont gré de ces recherches, qui, parfois, permettent d’entrevoir des aspects de leur biographie qu’ils avaient préféré taire de leur vivant !

Je le confesse, il m’arrive de me livrer avec délice à cet exercice généalogique et de parcourir les siècles à contretemps en quête d’ancêtres prestigieux ou atypiques, et de goûter la découverte d’un rameau jusqu’alors inconnu sur un arbre partiellement reconstitué et multiséculaire…

C’est ainsi que Henri Joseph Coltreau m’est apparu par hasard au détour d’un registre d’état-civil  de son village natal de Saint-Martin-du Bois en Haut-Anjou… En fait, je m’intéressais à sa mère et sa grand-mère, mes aïeules au quatrième et cinquième degré. Ainsi, ce jour-là, je découvris à la fois son existence et sa disparition à quelques kilomètres de là, plus au nord , au village du Ménil en Mayenne… Et surtout, je m’aperçus que cet humble personnage dont aucun ancien ne m’entretint jamais, était tout simplement l’oncle de ma grand-mère paternelle, Marguerite Cailletreau, épouse Pasquier, et de ses deux frères Auguste et Joseph auxquels j’ai consacré ici plusieurs articles…

Henri Joseph Coltreau était donc le frère cadet de mon arrière-grand-père Joseph Pierre Cailtreau (1859-1946) … Et, par une sorte de facétie résiliente imputable probablement à l’érudition très relative des secrétaires de mairie de l’époque, le « nom de famille » des deux frères n’étaient pas tout-à-fait semblable… Cette étrange instabilité du nom patronymique s’est d’ailleurs perpétuée et fut transmise à la génération suivante, avec toutefois un moindre écart phonétique, mais elle devint récurrente, jusqu’à affubler la même personne d’un nom orthographié différemment au cours des différentes étapes de sa vie administrative !

Peut-être parce qu’il a disparu bien avant la naissance de ma grand-mère en 1897 et qu’il ne figure – en première approximation – dans aucun des registres de nomenclature militaire des départements du Maine-et-Loire ou de la Mayenne, Henri Joseph Coltreau fut totalement effacé de la mémoire familiale, si ce n’est dans la survivance de certains prénoms qui semble l’évoquer insensiblement mais implicitement …

C’est sûrement de la sorte que fut certainement ponctuée pendant des millénaires, l’existence des « damnés de la terre », des serfs et autres vilains attachés à leur maîtres, sans autre événement notable à leur créditer et de mention à signaler sur les registres, que leur date de naissance et celle de leur mort, assortie, s’agissant de cette dernière d’une indication sommaire sur leur profession de « domestique » ou de « journalier »… Exploités de la terre, avant de devenir ceux de l’industrie, ils sont maintenant victimes de l' »ubérisation » de la société!

Et dire que nos modernes technocrates voudraient présenter comme un indice de progrès et de modernité, l’abandon des quelques garanties péniblement acquises par ces anonymes paysans et ouvriers au cours du dernier siècle, en compensation de la misère millénaire de leurs ancêtres…

Le jeune Henri Joseph Coltreau devait appartenir à la catégorie de ces paysans pauvres et sans terre, dont la survie au quotidien – surtout en Anjou – était subordonnée au bon vouloir de ces riches aristocrates légitimistes retirés dans les campagnes de l’ouest après la chute de Charles X. Ça sentait bon le parfum des histoires édifiantes de la comtesse de Ségur! Mais seulement, pour ceux qui étaient admis au château, sans avoir à se plier aux caprices des seigneurs. Les autres, affectés au service dans les offices des châteaux ou des demeures cossues des bourgs, étaient invisibles!

On dit – c’est tout ce qu’on sait de lui – qu’Henri Joseph Coltreau est mort au petit matin du 15 janvier 1884 – comme en attestèrent les deux témoins qui se présentèrent devant le maire – quasi-héréditaire – du Ménil, Edmond-Marie-Zozine de Pontavès, comte de Sabran (1841-1903), propriétaire du château de Magnanne.

Château de Magnanne

Château de Magnanne au Ménil 

Maigre empreinte à commémorer en cette date anniversaire d’une vie écourtée dont, même le souvenir s’était perdu ! Pour autant, on n’en écrira pas plus, de peur de le trahir. Son nom au moins parcourra le monde.

Avec une bêche à l’épaule,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à l’âme, un grand courage,
Il s’en allait trimer aux champs!

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terr’, creuse le temps!…. (Georges Brassens)

 

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Raymonde Bonenfant l’épouse d’un de mes oncles maternels, Albert Turbelier, est décédée à Angers aux premières heures du jeudi 15 décembre 2016. Elle était âgée de quatre-vingt-six ans. Pour la deuxième fois en moins d’un trimestre, la Camarde a frappé parmi mes proches: la génération qui me précède, celle de la Libération et des Trente Glorieuses s’éteint inexorablement …

Je n’étais pas, à proprement parler, un intime de Raymonde, mais, mariée à mon oncle depuis plus de soixante cinq ans (8 septembre 1951), elle fut évidemment un des personnages importants de mon environnement d’enfance et d’adolescence…

Lors de nos passages à Angers, nous lui rendions visite – une fois l’an environ – dans la coquette maison qu’elle partageait avec son époux, dans le quartier de Villesicard, à mi-chemin entre La Madeleine et Les Justices.

Personne avenante et courtoise, Raymonde nous recevait toujours agréablement, avec café et petits beurres à l’appui, et s’enquerrait systématiquement de la santé de nos parents, enfants et petits-enfants. A l’occasion, on se montrait mutuellement quelques photographies et elle nous parlait des enfants et petits-enfants de son frère! De son chat aussi lorsqu’il vivait encore. Parfois, elle évoquait certains de ses propres ennuis de santé, mais discrètement, pudiquement comme s’il ne s’agissait que d’épisodes tout à fait secondaires de sa vie quotidienne… Elle nous entretenait surtout de ceux d’Albert! Avec le temps, son dos s’était voûté.

Aujourd’hui, elle n’est plus et nous nous apercevons, que, pour l’essentiel, sa vie est demeurée pour nous un mystère! Nous éprouvons l’étrange sentiment d’être passé à côté de quelqu’un qui fut invisible à nos yeux!  Saurais-je dire finalement si elle-même considérait que son existence fut réussie ou mieux, s’il lui est arrivé de flirter avec le bonheur…

Raymonde n’aimait guère étaler ses sentiments intimes et ne livrait d’elle-même que l’image d’une femme forte qui, en dépit des épreuves, savait garder son rang et son sang-froid… Déterminée sous des dehors amènes! Ses tourments, elle les gardait pour elle, comme si elle s’était résolue à les taire ou à les minimiser pour s’éviter d’en souffrir et de susciter la compassion… Peut-être aussi, n’avons-nous pas su l’entendre ou capter sa confiance!

On peut penser que le fait de n’avoir pas connu la maternité fut pour elle une grande souffrance. En atteste l’intérêt non feint qu’elle manifestait pour les petits enfants!

Hier encore, m’entretenant d’elle au téléphone, je considérais que, n’ayant jamais recueilli de confidence sur ses secrètes fêlures et n’ayant pas entretenu de connivences avec elle, je n’étais guère qualifié pour écrire quoi que ce soit à son propos… Du moins, pour rédiger un hommage, dont elle aurait pu se revendiquer de son vivant. Et ce, sans se vautrer dans des clichés insipides et béatifiants que l’on récite avec une litanie de regrets et de condoléances à chaque fois qu’un « cher disparu » nous tire sa révérence! Je pensais en effet qu’elle méritait plus que ce traitement protocolaire, et à défaut, je pensais préférable de m’abstenir de toute forme de témoignage en trompe l’œil!

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J’en étais là de mes réflexions, lorsqu’un de mes cousins, et également un de ses neveux, qui l’avait vue plus récemment que moi, me dit que ce qui l’avait frappé lors de son ultime entrevue – outre sa maigreur et son aspect maladif – c’était son élégance! Même au bord du gouffre, même confrontée à la maladie et à la vieillesse, Raymonde sut effectivement demeurer coquette … Cette caractéristique qui n’est pas accessoire, n’est pas sans évoquer un vœu formulé par Eve Curie (1904-2007) et rapporté par une de ses biographes Claudine Monteil de « mourir maquillée« !

Et effectivement, aussi loin que remontent mes souvenirs, celui de Raymonde est associé à l’élégance, au tact, à l’harmonie et à la tenue… Non pas ostensiblement avec des paillettes provocatrices, mais avec mesure… Avec bon goût et dignité, une qualité et une aspiration, qu’elle a probablement héritées de sa mère qu’elle chérissait ! Représentante, à sa manière, de la mode à la française sur laquelle surfèrent les grands couturiers juste après-guerre! Et cette recherche esthétique ne portait pas seulement sur la façon de se vêtir, mais aussi sur la manière d’organiser sa maison, de la décorer et de l’entretenir… Un art de vivre en quelque sorte – un marqueur de civilisation et une certaine philosophie de la vie – qui impliquaient forcement certaines contraintes que les enfants que nous étions dans les années cinquante avaient tendance à bousculer et que beaucoup, parmi ses proches, ne percevaient pas nécessairement comme un atout!

La photo souvenir de son mariage à Candé (49) – sa ville natale – le 8 septembre 1951 atteste de ce charme discret de la jeune femme qui, délibérément ou non, cultivait manifestement une certaine ressemblance avec les stars américaines du cinéma de l’époque – Gene Tierney (1920-1991) en l’occurrence – dont l’image était largement diffusée par les films d’outre-atlantique qui occupaient le devant des salles obscures depuis 1944…

Jamais pourtant je ne l’ai jamais entendu évoquer la Libération qu’elle dut connaître ado, ni l’arrivée des troupes américaines à Candé au tout début du mois d’août 1944. Très rarement, elle faisait allusion à sa carrière professionnelle aux « contributions directes » (services fiscaux) en compagnie d’Albert, contrôleur des impôts. Encore moins au métier d’institutrice qu’elle exerça à Candé avant son mariage…

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En toute sobriété, elle est partie comme elle avait vécu, presque sans bruit à bout de souffle d’un cœur qui – dit-on – l’avait déjà beaucoup tracassé et qui fut peut-être trop souvent meurtri…En chemin, avait-il oublié les rêves de la petite princesse candéenne?…

Elle rendit l’âme, espérant sûrement quelque chose de l’éternité, à l’issue d’une nuit d’agonie en présence de son mari et d’une filleule de Montjean-sur-Loire ! Son décès fut constaté par l’équipe du Samu alertée, qui s’apprêtait à la transporter aux urgences de l’hôpital ! Elle n’a dérangé personne! Encore l’élégance…

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J’étais à son mariage en barboteuse, et c’est mon plus lointain souvenir!

PS: Raymonde Bonenfant était née le 8 septembre 1930 à Candé.

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La guerre est déclarée depuis 881 jours… On se bat avec acharnement et brutalité sur tous les fronts, en France sur la Somme et à Verdun. En mer du Nord, où les flottes britanniques et allemandes se livrent bataille sans relâche comme ce fut le cas en mai au large de la péninsule danoise du Jütland.

En Roumanie sur les rives de la Mer Noire, en Bulgarie, en Russie où l’armée russe encore tsariste de Broussilov a lancé une offensive en juin sur un front de cinq cent kilomètres pour desserrer l’étreinte germano-autrichienne.  Sur le front italien, où les alliés résistent comme ils peuvent à l’offensive austro-hongroise dans la région montagneuse du Trentin…

Bref, la guerre est vraiment mondiale – du moins à l’échelle d’un monde tel qu’on le concevait du début du 20ième siècle. Aucun succès décisif dans un camp ou dans un autre ne permet ce samedi 11 novembre 1916 d’espérer un dénouement proche…Juste quelques victoires tactiques, qui parfois permettent de grignoter quelques kilomètres – le plus souvent quelques mètres de tranchée en contrepartie du sacrifice d’innombrables vies de jeunes gens foudroyés dans la fleur de l’âge. Il n’y a guère que les officiers supérieurs pour s’en vanter. Les perspectives sont plutôt sombres et le moral est en berne chez les soldats!

En 1916, tous les hommes de ma famille en âge d’être mobilisés sont sur le front ou sur le point de le rejoindre. Et à l’arrière – en Anjou, chez moi – c’est l’inquiétude qui est de mise, bien qu’on  fasse mine de se réjouir de ne déplorer à cette date, aucun « mort pour la France », ni blessé grave parmi mes grands pères ou grands-oncles. Seul un cousin de mes grands parents paternels, garçon coiffeur au Lion d’Angers, Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) fut tué dès le début de la guerre à Neuville-Saint-Vaast. Pour les autres, ça viendra plus tard! en 1918…dans la seconde bataille de la Somme!

D’où ils se trouvent, endroits tenus secrets sous peine d’être taxés de traîtres – quelque part sur le front – nos soldats écrivent à leurs proches. Leurs lettres sont le plus fréquemment anodines, pour ne pas s’attirer les foudres d’une censure militaire qui frappe dur les indisciplinés -parfois jusqu’au peloton – mais aussi pour ne pas inquiéter les parents. Ainsi, mon grand-oncle maternel Alexis Turbelier (1897-1918) entretient une correspondance suivie avec sa sœur Germaine, sa « complice ». Le 18 octobre 1916, il lui adresse un message, dans lequel il ne fait aucune allusion à la guerre et où sa principale préoccupation semble être la santé de son aînée d’un an! Pourtant, deux mois auparavant, il était dans l’enfer de la bataille de Verdun.

« J’ai reçu ta lettre du 15 courant qui me fait savoir que tu as été très mal ces jours derniers, tu n’as pas de veine. Enfin j’espère que maintenant tu dois aller mieux. Heureusement que tu n’as pas tourné de l’œil gauche avec l’hémorragie, c’est plutôt embêtant quand cela arrive. A midi je vais toucher mon paquet il est arrivé hier à midi. Je pense que tout est dedans. Allons au revoir, embrasse toute la famille pour moi ainsi que le petit Pierre. Je t’embrasse bien fort de loin en attendant ».

En décembre, il lui réécrira en se réjouissant de préparer un repas amélioré avec ses camarades de tranchée! C’est tout, et il sont pourtant essentiels, ces dérisoires petits signes de vie pour oublier les parapets maudits, les chevaux de frise et les rangées de barbelés!

Mais au quotidien, que se passait-il vraiment? Et de quelles informations les lecteurs angevins du Petit Courrier – le « quotidien républicain régional » disposaient-ils en ce ce 11 novembre 1916? …

A la Une, on annonçait la réélection à la présidence des Etats-Unis du démocrate Thomas Woodrow Wilson (1856-1924) à l’issue d’une incertitude de quelques jours dans le décompte des voix de certains Etats.

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Redoutable continuité des institutions américaines, que d’aucuns en Europe qualifient aujourd’hui « d’archaïques », mais qui, un siècle après, reproduisent les mêmes cycles historiques, qui ont permis aux Etats-Unis d’Amérique de devenir la première puissance mondiale, sans jamais renier la démocratie!  Chapeau! Quoiqu’on en dise, et quelles que soient les critiques justifiées qu’on puisse formuler sur certains de leurs choix et des hommes dont ils se dotent pour diriger!

Clin d’œil de l’histoire! Le Président Wilson – au charisme « presbytérien » – était initialement un pacifiste. Mais fortement impressionné par les hécatombes en Europe, il sera le principal artisan de l’intervention déterminante des Etats-Unis dans le conflit au milieu de l’année 1917, après avoir tenté en vain d’obtenir une paix négociée entre les belligérants…Son action sera décisive dans les négociations de la paix après-guerre.

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Sans qu’il y ait lieu d’établir le moindre parallèle hasardeux avec la situation actuelle, sa présidence marque le début des prétentions interventionnistes américaines sur l’ensemble du monde, à l’inverse de la politique de ses prédécesseurs plutôt caractérisée par une forme d’isolationnisme et donc de protectionnisme! La tendance désormais se retourne… Un siècle après, une sorte de dieu Pan, satyre et jouisseur s’approprie le fauteuil en forme de prie-Dieu austère du président Wilson dans le bureau ovale…

Pour l’heure, en ce 11 novembre 1916, sa réélection est vivement contestée par son adversaire, le républicain Hughes qui demande même un recomptage des bulletins de vote… Il arrive que l’histoire, un brin facétieuse balbutie, charriant malheureusement et sans discontinuer de nouvelles tragédies!

En dehors de cette information importante, qui n’a peut-être pas, sur le moment, attiré l’attention des angevins, le reste des articles ou des brèves abordés par le Quotidien régional en page de couverture, concerne – de manière d’ailleurs très édulcorée – les opérations de guerre. Et de surcroît, sous leur meilleur jour, à savoir les victoires – fussent-elles carrément anecdotiques – des « alliés » et de l’armée française. C’est bon pour le moral!

Mais en fait, comme avant guerre, le journal s’intéresse surtout à la vie locale, aux faits divers, aux chiens écrasés!

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Hormis quelques entrefilets relatifs aux orphelins de guerre, fils de poilus angevins, à la recherche des disparus et à certaines annonces nécrologiques ciblées, rendant hommage – sans doute aux frais de la famille – à un valeureux combattant mort au champ d’honneur, la vie au jour le jour, dans la capitale des Plantagenets  – en Anjou – paraît s’écouler presque normalement, comme s’il fallait absolument faire oublier aux habitants, qu’à quelques centaines de kilomètres de là, des millions d’hommes s’étripaient à mort avec toutes les possibilités qu’offraient à l’époque les technologies avancées appliquées aux armes!

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Ainsi, le cinéma des Variétés ou le Cirque-Théâtre continuaient comme si « de rien n’était » d’annoncer et d’assurer leurs spectacles… Les grands magasins persistaient à faire leur pub pour leurs produits et les commerçants de se chicaner avec les autorités sur les heures d’ouverture de leurs négoces…Comme avant, comme maintenant.

Finalement, tout porte à croire, qu’en dehors de ceux, endeuillés, qui avaient perdu, un père, un frère ou un mari, les angevins étaient plutôt confiants… et ils se précipitaient même pour souscrire aux emprunts de guerre… Patriote et économe, ma grand-mère maternelle y a perdu toutes ses pièces d’or, avant de voir mourir son frère et son « fiancé »!

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On sait maintenant, qu’il a fallu encore attendre deux ans – le 11 novembre 1918 , pour qu’enfin cesse la guerre, et pour voir revenir les vivants rescapés de la boucherie, éclopés et estropiés à la fois du cœur et de leurs membres … Ils retrouvèrent Angers, presque comme ils l’avaient laissée… Presque. Mais, c’est Angers qui ne les reconnut plus tout-à-fait avec leurs gueules cassées! Y’en a même qui sentaient mauvais…

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« Tante Renée » n’est plus ! Elle est partie, discrètement, modestement, sans déranger – comme elle avait vécu – à l’aube du 23 octobre 2016 dans une maison de retraite d’Angers… On aime à penser qu’elle s’en est allée, comme on la percevait depuis toujours de notre fenêtre, aimante, présente et effacée! Peut-être soulagée…

Elle avait quatre-vingt-quatorze ans, et c’est maintenant qu’on s’aperçoit que finalement on la connaissait peu, alors qu’elle nous accompagnait depuis toujours. Elle, qui a toujours incarné la permanence de la famille! On ne sait rien d’autre d’elle que ce qu’elle a bien voulu laisser filtrer de ses joies et de ses peines, lorsqu’on la visitait, environ une fois l’an, lors de nos trop rares passages à Angers…

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Dans son salon encombré de photos de toutes les époques de sa famille, elle nous accueillait, à chaque fois, souriante et disponible, empathique dans sa maison de la rue Charles Peguy « à Saint-Léonard », son quartier d’adoption depuis tant d’années. A portée de canon du dôme en ardoises de l’église.

S’excusant d’on ne sait quoi, elle s’enquérait de nos bonheurs et de nos déboires, de la santé de son frère – mon père – et de la nôtre, puis elle nous parlait fièrement de sa nombreuse descendance, répartie un peu partout, en France et dans le monde…« jusqu’aux Amériques, je n’aurais jamais pensé avoir des petits-enfants américains » ! Et aux Canaries… Elle nous parlait avec gourmandise des métiers et des passions des uns, des succès des autres, des difficultés aussi lorsqu’à ses yeux, le sort lui semblait injuste pour ces petits …

« Tante Renée » n’était pas, à proprement parler une révoltée ou une suffragette, mais elle n’était pas dénuée de sens critique! Lectrice assidue et quotidienne du Courrier de l’Ouest, elle n’hésitait pas à manifester son point de vue, lorsqu’un fait divers scabreux heurtait sa sensibilité! Elle prenait connaissance aussi avec tristesse de la disparition inéluctable de sa génération ! Dans sa rue, tous les amis d’antan s’étaient progressivement éclipsés à jamais!

Avec une mémoire étonnante, elle nommait, un à un, chacun de ses arrières-petits enfants, regrettant pour certains, leurs trop rares rencontres, rançon évidente de l’éloignement!

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Parfois, lorsqu’à notre tour, on la poussait à parler d’elle-même, elle évoquait timidement sa solitude sans Marcel, « parti, il y a si longtemps, au pied d’un noisetier sauvage, juste derrière le mur », mais elle ne s’appesantissait guère sur son propre sort, si ce n’est – de nouveau – à travers celui de ses enfants, auxquels elle regrettait de « faire souci »…

On voyait bien que le temps s’était (un peu) arrêté pour elle… Désormais qu’elle vivait seule dans cette grande maison – malcommode avec l’âge – mais qu’elle avait construite avec « son » Marcel, elle le partageait à part égale entre les vivants et les morts, sans chichi, en famille et à la bonne franquette, comme le café qu’elle ne manquait jamais ne nous offrir, comme pour retarder notre départ, avant de reprendre le dialogue avec ses fantômes…

La mort a fini par la rattraper, ce 23 octobre… Je me souviens qu’elle fut ma marraine. Elle l’est demeurée, même après que j’eus conclu, il a fort longtemps, à l’inexistence probable du Dieu de Rome, de Jérusalem et d’ailleurs… N’empêche que la mort demeure un mystère qui nous surprend toujours alors qu’on ne cesse de l’attendre!

 » La mort est le but et l’issue de toute vie, et il est impossible de rien en dire » écrit Jean d’Ormesson dans son dernier ouvrage. Pour conclure, en guise d’oraison que je n’aurais pas su composer, c’est donc lui que je citerai de nouveau  :  » Nous ignorons d’où nous venons, nous ignorons où nous allons. Nous sommes des égarés »…

Adieu, tante! On t’aimait bien tu sais! 

 

PS: Renée Pilet née Pasquier (1922-2016)

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Je ne sais plus au juste, qui, de mon père ou de mon instituteur de cours préparatoire, Ernest Auguste Léon Cragné (1887-1965) évoqua, le premier devant moi, l’histoire bouleversante de la « Tranchée des baïonnettes » près de Douaumont, dans laquelle, à la mi-juin 1916, un détachement d’une cinquantaine de soldats du 137ième régiment d’infanterie, aurait été enseveli sous la terre d’une tranchée. C’était, dit-on, juste avant un assaut, alors que les poilus, baïonnettes en l’air, s’apprêtaient à franchir le parapet. Une terrifiante explosion d’obus les aurait, à cet instant, étouffé sous plusieurs mètres de terre, de gravas et de barbelés, ne laissant apparaître ici ou là que quelques pointes de baïonnettes…

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Depuis 1920, date à laquelle fut révélée cette tragédie – une parmi d’autres de la sanglante bataille de Verdun – ses circonstances exactes demeurent floues, voire controversées! Mais ce qui est certain, c’est que la « Tranchée des Baïonnettes » – mythe ou réalité – incarne depuis près d’une centaine d’années l’horreur et l’atrocité des combats autour des forts de Verdun…Elle figure parmi les hauts lieux de mémoire à visiter à Douaumont !

Ce qui est sûr également c’est que le 137ième Régiment d’Infanterie (RI), basé avant guerre à Fontenay-le-Comte en Vendée, participa depuis son départ du Bas-Poitou, le 6 août 1914, à toutes les batailles de 14-18, y compris les plus dantesques, comme celles de Belgique, de la Marne, de Verdun ou de la Somme… Et ce, jusqu’à l’armistice de 1918. Ses pertes humaines furent énormes, probablement supérieures à ses effectifs initiaux! A n’en pas douter, c’est ce sinistre – mais glorieux – bilan au trébuchet de la terreur, qui incita l’état-major de l’armée française à le désigner parmi les unités les plus braves, pour participer au défilé de la Victoire sous l’Arc de Triomphe le 14 juillet 1919…

Comme ses homologues, le 293ième Régiment d’infanterie de la Roche-sur-Yon et les régiments associés de réservistes, le 137ième RI était presque exclusivement composé de Vendéens du bocage ou du marais, et c’est ce qui explique que mon instituteur de l’école (libre) Saint-Augustin d’Angers, Monsieur Cragné, originaire de Bourg-sous-la Roche, dans les faubourgs de la Roche-sur-Yon, y fut affecté dès sa mobilisation le 2 août 1914 comme sergent au 137ième RI. A la faveur d’une réorganisation des effectifs, sans doute motivée par les dommages humains considérables provoqués par les terribles combats de juin 1916 à Verdun, il fut affecté le 25 juin 1916 au régiment frère du 293ième Régiment d’infanterie en tant que sous-lieutenant en charge d’une section…

Il vécut donc « l’enfer de Verdun » en témoin direct et en tant qu’acteur au sein du 137ième RI, en particulier lors du drame de la « Tranchée des Baïonnettes » où périrent nombre de ses compagnons d’armes. Il est donc hautement vraisemblable que ce soit à lui que je doive le plus lointain souvenir de cet abominable événement.

Au cours de l’année scolaire 1955/1956, la seule où je fus son élève, mon vieil instit’ était alors âgé de soixante-huit ans et était certainement habité par le désir de transmettre aux générations montantes les enseignements de cette guerre atroce, qui avait décimé sa classe d’âge. En raison peut-être du poids des ans qui avait courbé sa silhouette ou du devoir de mémoire qu’il s’imposait, il  aimait en tout cas effet évoquer -ressasser – devant les petits gamins que nous étions alors, ses souvenirs de la « Grande Guerre ». Il était même intarissable à ce sujet, et c’est sûrement à lui que je dois d’être devenu – selon la belle expression de Caroline Fontaine et Laurent Valdiguié, dans un ouvrage récent « Mon grand-père était un poilu » – une sorte de « poilu par procuration », c’est-à-dire très prosaïquement un citoyen français, forgé par son histoire et fier de ceux qui ont contribué à la faire!

Ernest, instituteur dans les années 1920

Ernest Cragné, instituteur dans les années 1920

A une exception près – en l’occurrence, ma grand-mère maternelle, Adrienne Venault-Turbelier (1894-1973)  – Monsieur Cragné m’en a beaucoup plus appris que la plupart de mes proches – grands-pères et grands oncles – qui furent, eux aussi, témoins, victimes et soldats de cette boucherie qui a endeuillé chaque ville, village et hameau de France… De ces derniers en effet, je n’ai pu recueillir que de maigres témoignages, soit parce qu’ils furent tués au cours des combats, soit parce qu’ils disparurent avant que je ne puisse les questionner, soit, enfin, parce que ceux qui survécurent souhaitaient tourner la page au soir de leur vie, sans s’étendre trop sur cette période qui avait assombri leur jeunesse et englouti tant de leurs copains d’enfance!

Ernest Auguste Léon Cragné, lui, était assez disert… Et même, autant qu’il m’en souvienne, il nous bassinait un peu avec « sa guerre », lorsqu’il s’accoudait à son bureau, sanglé dans sa blouse grise à l’odeur de craie et que, les pieds bien calés sur son estrade, le dos au tableau noir, il nous racontait les exploits de son unité… Ce rituel était quasi-quotidien, juste avant la « récré » du soir, alors que nous sirotions les petites bouteilles de lait frais qu’en 1954, Pierre Mendès-France (1907-1982), alors président du Conseil, avait décidé de faire distribuer dans les écoles pour pallier les carences alimentaires d’après-guerre…

Mon père Maurice – né en 1926- aurait pu, tout aussi bien être le premier à nous raconter cette atroce histoire de la « Tranchée des Baïonnettes » ! Il l’avait découverte avec effroi au cours des années trente dans les bandes d’actualité du cinéma de guerre à la gloire des poilus sacrifiés sur les champs de bataille, et qui était revisionnées dans les salles obscures des patronages paroissiaux, dont celui qu’il fréquentait celui de « la paroisse de la Madeleine d’Angers »…

Monsieur Cragné n’était pas avare de détails sur la bataille de Verdun, et notamment sur celle de la « ferme de Thiaumont » entre le 9 et 14 juin 1916, où l’humanité atteignit les sommets de l’absurdité, de la sauvagerie et de la souffrance, comme si l’objectif des adversaires en présence n’était même plus de gagner quelques arpents de terrain sur l’ennemi, mais d’anéantir ici toute trace de vivant. J’oserais presque écrire: « toute trace du vivant » tant la destruction de toute âme qui vive dans un environnement devenu lunaire fut systématiquement recherchée de part et d’autre !

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Un déluge inouï de tirs d’artillerie, rendant méconnaissables les hommes et le paysage, précédait les attaques que de pauvres hères hagards aux uniformes crasseux et parfois en lambeaux, menaient comme ils pouvaient, motivés par la seule peur panique de crever, avant d’avoir embroché le boche qui lui faisait face ou de l’avoir fait grillé au lance-flamme au fin fond d’une tranchée dévastée.. La lecture du journal du 137ième RI est à cet égard édifiante, même si le rédacteur a probablement édulcoré les phases les plus révoltantes et les plus dégradantes pour l’esprit humain…

Chaque moment de la bataille n’était considéré comme acquis après des heures d’acharnement sadique qu’une fois les tranchées « nettoyées » de leurs cadavres et que les derniers assauts au corps à corps entre des morts-vivants eurent effectivement abouti au trépas, viscères à l’air des deux combattants, dans une ultime et funeste étreinte … Une embrassade barbare jusqu’à ce que mort s’ensuive!

Le Miroir 1916

              Le Miroir 1916

Pour le 137ième RI d’Ernest Cragné et de ses compagnons d’armes, en première ligne depuis le 9 juin 1916, le drame s’est joué en une semaine… Ca s’est passé à quelques kilomètres au nord-est de Verdun sur la rive droite de la Meuse, à proximité du fort de Douaumont et de la ferme de Thiaumont. La Tranchée des Baïonnettes, épicentre vraisemblable de ce sinistre affrontement  se trouve à environ un kilomètre du fort de Douaumont et de l’ouvrage défensif de Thiaumont, à quelques centaines de mètres au  nord de l’actuel ossuaire de Douaumont…

Lorsque le régiment – qui se trouve dans le secteur depuis la fin mai 1916 – reçoit le 9 juin l’ordre de « contre-attaquer sur la ferme de Thiaumont » et de tenter de relier divers ouvrages défensifs, abris et bastions de première ligne, un des officiers prévient que l’opération sera difficile, « sur un terrain bouleversé par l’artillerie ennemie, au demeurant très surveillé, où tout mouvement, aussitôt repéré, déclenche un bombardement »! Pourtant, le régiment s’est déployé comme prévu … et ils y sont quand même allés les « petits gâs » du 137ième!

Le résultat humain de cette tactique imbécile parle de lui-même, sans qu’il soit besoin d’en faire plus dans la description de l’abject!

Le Miroir 1916

          Le Miroir 1916

Entre le 9 juin et le 14 juin 1916, le régiment déplorera 105 tués dont 7 officiers, 409 blessés dont 8 officiers, et 1037 disparus dont 16 officiers. Au total, près de la moitié du régiment fut mis hors de combat en cinq jours! On comprend dans ces conditions que quarante ans plus tard, les survivants de cette apocalypse en demeurèrent hantés! Monsieur Cragné le fut certainement jusqu’à la fin de ses jours… On peut concevoir qu’ils vouèrent parfois une indéfectible admiration pour celui qui mit fin à cette tuerie qui s’éternisa durant presque un an en 1916, et d’une certaine façon, leur redonna le goût de vivre, et de vaincre. Et ce, quelles que soient les infamies auquel ce dernier se livra par la suite…

Le bruit a couru que Monsieur Cragné apporta ultérieurement son soutien implicite et inconditionnel au vainqueur de Verdun. C’était dans une autre période noire de notre histoire collective… Ce reproche fut peut-être justifié, encore qu’il ne fut nullement inquiété ultérieurement pour cette opinion …pour cette mauvaise option!

De mon premier instit’, il reste surtout aujourd’hui le souvenir d’un homme de courage et de conviction ainsi que d’un maître exemplaire, qui apprit l’orthographe, la grammaire et le calcul à des générations d’écoliers depuis les années vingt du siècle dernier jusqu’au milieu des années soixante. Soucieux avant tout de leur réussite au certif’!

Sa guerre de 14 se solda par l’attribution de la Croix de Guerre, sur le Front avec étoile de bronze argent vermeil et plusieurs citations à l’ordre des régiments dans lesquels il servit:

«  A cinq  reprises sur un terrain complètement balayé par le feu de l’infanterie et de l’artillerie ennemies, il parvint à panser et à ramener des blessés dans nos lignes…

S’étant déjà maintes fois signalé par son calme et sa bravoure, chef de section plein d’entrain et de courage, a maintenu sa section sous un violent bombardement et a contribué à repousser l’attaque dirigée contre une compagnie voisine…

A puissamment contribué au maintien d’une position fortement attaquée par l’ennemi. Il fut chargé d’une contre attaque sur un village où les allemands progressaient et s’est élevé avec un allant digne d’admiration, réussissant en partie dans sa mission, malgré de violents tirs de mitrailleuses et un bombardement intense d’obus de gros calibres »…

L’histoire est toujours complexe, comme les hommes qui la construisent! Il était à cet égard un modèle.

 

PS: Dans les années trente, Monsieur Cragné fut aussi l’instituteur de deux de mes oncles: Albert Turbelier né en 1925 et Georges Turbelier (1927-2009).

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Lorsqu’il apprit la mort de son fils Alexis Victor, déchiqueté par un éclat d’obus sur le front de la Somme en avril 1918, le très dévot Alexis Joseph Turbelier (1864-1942) – mon arrière-grand-père maternel angevin (maugeois) – se serait écrié, au comble de la souffrance : « C’était mon enfant préféré, Dieu m’a puni d’avoir été injuste avec les autres!  »

Dès lors, le destin posthume du jeune caporal défunt fut scellé, enfermé à jamais dans cet épilogue dramatique – dont les principaux épisodes ont été rapportés ici dans un billet du 10 octobre 2011. On en oublia presque que durant les deux années qui précédèrent, ce fils regretté et « choyé » – peut-être magnifié – fut un soldat courageux qui participa sans se dérober à presque toutes les opérations de la Grande Guerre entre 1916 et 1918, et qu’il fut aussi un combattant de la bataille de Verdun! Dans le souvenir qu’il a laissé au sein de sa propre famille, tout s’est passé ensuite comme si les circonstances de sa mort à vingt ans et le culte dont il fut naturellement l’objet ultérieurement avaient occulté le reste de sa courte vie !

Au cours de ma jeunesse, je ne me souviens pas, en effet, avoir entendu évoquer, par celles qu’il avait aimées et qui le lui rendaient par-delà la tombe, d’autres « faits d’arme » que sa  triste fin et sa brève liaison amoureuse avec ma grand-mère maternelle devenue ultérieurement sa belle-sœur ! Seules nous sont parvenues quelques lettres adressées entre 1916 et 1918 à sa sœur Germaine Turbelier-Gallard (1896-1990) et conservées comme des reliques – par les bons soins de sa fille. Mais elles ne s’attardent pas sur l’horreur que lui inspirait certainement la sauvagerie de la guerre! Comme beaucoup de ses compagnons d’infortune, il est probable qu’en les rédigeant, Alexis s’abstenait – censure oblige – de tout dire de ce qu’il voyait. Et qu’en outre, il s’accordait ainsi quelques minutes de répit, volé au carnage! Une sorte de parenthèse de bonheur familial virtuel au cœur de la tragédie.

La correspondance destinée à son amie de cœur, Adrienne Venault (1894-1973) – ma grand-mère maternelle – offrirait certainement un autre visage, plus intime de ce malheureux poilu et un éclairage saisissant sur la nature de ses sentiments. Pour des motifs qui m’échappent, cette correspondance n’est plus accessible. C’est dommage car Adrienne avait conservé précieusement ces tendres messages jusqu’à son décès, comme si elle souhaitait, ce faisant, laisser un témoignage tangible de l’amoureux de ses vingt ans! D’autres en ont décidé autrement…

Finalement, de la période où il combattit à Verdun, on ne possède aucune relation émanant directement de lui. En effet, les premiers échanges épistolaires avec sa sœur, relatifs à cette année 1916, débutent à l’automne, alors que son régiment, le 135ième régiment d’infanterie – celui des angevins et des bretons – avait quitté le secteur de Verdun, où il se trouvait depuis avril 1916, sur la rive gauche de la Meuse à la côte 304 et à Mort-Homme, à quelques kilomètres au nord-ouest de la ville.

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Carte Larousse mensuel 1916

Le 135ième RI, comme toutes les unités qui passèrent par « la bataille de Verdun » y fut durement éprouvé. Il y perdit plus de 20% de ses effectifs en moins de deux mois. C’est d’ailleurs là qu’Alexis, jeune soldat engagé volontaire depuis décembre 1915, subit son premier et douloureux « baptême du feu ». C’est là qu’il découvrit l’abomination des massacres de masse au mortier et aux tirs d’obus. C’est là qu’il mesura la folie de la guerre. C’est là enfin qu’il connut l’épouvante en enterrant de nuit, entre deux fusées éclairantes, des potes en lambeaux, avec lesquels il jouait à la manille le matin même !

Pour se faire une idée de ce qu’il endura et de l’effroi qu’a dû susciter cette brutale entrée en matière, il ne reste aujourd’hui que le journal de son unité, mis en ligne sur le site « Mémoire des Hommes » du ministère de la Défense, et, bien sûr, les récits de certains poilus, dont celui de Louis Madelin (1871-1956) de l’Académie française publié dans les années trente du siècle dernier… Les pages qui suivent sont librement mais fidèlement inspirées de ces documents.

Verdun madelin

Avant d’aborder « sa » bataille de Verdun, il faut dire, au préalable, qu’Alexis Victor Turbelier, l’unique frère de mon grand-père maternel, Louis Turbelier (1899-1951) n’avait pas encore dix-sept ans, le 3 août 1914, lorsque l’Allemagne de Guillaume II déclara la guerre à la France et qu’un décret déclara la mobilisation générale. Trop jeune, le petit employé de banque qu’il était à Angers, n’était donc pas immédiatement incorporable! Peut-être même, pensait-il, comme la plupart de ses compatriotes, en ce bel été 1914, que le conflit ne s’éterniserait pas et qu’avant l’hiver, les troupes françaises victorieuses fouleraient le sol berlinois…C’est donc sûrement avec un contentement résigné et une certaine confiance, qu’il accueillit comme tout le monde, les préparatifs de ce conflit, dont on annonçait un peu partout qu’il allait enfin laver l’affront de la défaite française de 1870!

Evidemment, dès les premiers et sanglants affrontements en Belgique à la fin du mois d’août 1914, puis sur la Marne, chacun comprit que l’épreuve serait longue et douloureuse. D’autant que, « de mouvement » la guerre devenait « de position ». Dès le début du mois de septembre 1914, des convois de blessés et de mutilés arrivèrent en grand nombre du front pour se faire soigner à l’arrière… C’est sûrement en les voyant débarquer à la gare Saint-Laud d’Angers, puis répartis dans les hôpitaux de campagne dans la ville, en particulier place de la Rochefoucauld sur les bords de Maine, qu’Alexis prit conscience que la patrie était en danger et que le moment viendrait où, lui aussi, devrait partir! Parmi tous ces soldats éclopés, gisant sur des civières, méchamment transbahutés dans des ambulances, il reconnaissait parfois l’insigne du 135ième d’infanterie sur une vareuse couverte de terre et de sang caillé!

Parmi ces hommes hagards et défaits, il y avait sûrement des copains du « patro »de La Madeleine, mais qu’il ne pouvait identifier sous leurs pansements de « gueule cassée »! Aurait-il pu alors surmonter la répulsion que lui aurait inspiré cette horrible vision d’amis du quartier, défigurés ou désarticulés?  Sa sensibilité était encore celle d’un civil. Mais il savait que bientôt viendrait son tour et que l’insouciance de sa jeunesse était désormais derrière lui! Progressivement dut mûrir en lui l’idée de devancer l’appel !  Autant en découdre au plus vite pour faire cesser le massacre.

Le 17 décembre 1915, il franchit le pas et s’engage pour quatre ans dans le 135ième régiment d’infanterie, basé à la caserne Desjardins à Angers…Tout juste âgé de 18 ans, il dut solliciter l’autorisation de ses parents!

alexis

La fin de l’année 1915 fut donc, pour Alexis, consacrée aux « fameuses classes » auxquelles devait se soumettre tout conscrit avec plus ou moins d’entrain.  Elles se déroulèrent à Angers! Ce ne fut -sans doute – que le 14 janvier 1916 qu’il rejoignit effectivement le cantonnement de son régiment, à proximité du front, à Vieil-Hesdin dans le Pas-de-Calais. Le secteur, bien qu’étant au contact de l’armée allemande était, à ce moment-là, relativement calme, seulement troublé par quelques tirs sporadiques d’artillerie légère, sans provoquer de réels dégâts dans les tranchées…

14 janvier 1916 Alexis Turbelier

Journal du 135 RI – 14 janvier 1916 – Mémoire des Hommes

Du jour de son arrivée jusqu’à la fin janvier, son régiment – qui n’était pas en première ligne – ne déplora d’ailleurs aucune perte humaine. Et ce, d’autant moins, que le 18 janvier, il fit mouvement pour s’installer dans la Somme dans le camp de Saint-Riquier, à quelques kilomètres derrière les lignes du front, pour une période d’instruction qui se prolongea jusqu’au 1er février 1916. Ici, Alexis se perfectionna au maniement de la mitraillette et c’est probablement là que s’opéra progressivement la mue qui transforma notre jeune et fringuant employé de bureau en un soldat confirmé, sinon encore aguerri!

Au camp de Saint-Riquier, la discipline était militaire, mais on n’y risquait pas sa peau! Les journées étaient ponctuées d’exercices d’attaque parfois pénibles, de préparations de  revues, de « salut » au drapeau et d’incontournables corvées de « chiottes », mais le bruit de la guerre n’y parvenait qu’assourdi! Le fracas des armes n’était en fait guère plus perceptible qu’à Angers, à quelques grondements près dans le lointain, surtout le soir où parfois le ciel s’illuminait au nord. Les bidasses encore motivés et dopés au patriotisme « anti-boche » s’appliquaient à bien faire, à telle enseigne qu’ils étaient régulièrement félicités par le général de division qui passait les voir de temps en temps! Tout baignait donc, hormis la météo exécrable de cet hiver 1916, humide et froid, boueux.

Presque quotidiennement, la fanfare du régiment répétait ses hymnes martiaux; et ce n’était pas pour déplaire à Alexis, musicien amateur à l’exemple de son père! Musicien, comme l’était aussi – mais à titre professionnel – son voisin d’en face de la rue Desmazières à Angers, Georges Duguet, le fils de l’épicière et bistrotière du quartier. Lequel Georges avait été officiellement porté disparu sur le front depuis juin ou juillet 1915. On ne le savait au juste!

A partir du 1er février 1916, le 135ième RI fit mouvement en chemin de fer vers Bruay-en-Artois, près du front, mais dans un secteur encore relativement épargné, où il ne subit aucune perte. (Enfin), le 20 février, il monta en ligne du côté d’Aix-Noulette dans le Pas-de-Calais pour assurer la relève d’un autre régiment. Le 21, il devra ainsi supporter un violent bombardement dans les tranchées, qui provoquera la mort de deux de ses soldats et de méchantes blessures pour six autres, dont deux caporaux… C’est probablement le premier combat en situation réelle, auquel assista Alexis, qui mesurera alors l’impuissance du fantassin face au déferlement de la puissance de feu de l’artillerie ennemie!  Les jours suivants furent consacrés à la remise en état des tranchées, difficile, car elle dut s’effectuer sous une pluie incessante en alternance avec des épisodes neigeux, et le moindre écart à découvert pouvait être fatal… Le temps était si mauvais qu’aucun pigeon voyageur n’a pu être lâché, ce jour-là, pour renseigner l’arrière.

Durant ce premier passage au front -fût-ce en seconde ligne – chaque jour des hommes tombaient mortellement atteints, lors d’échanges de grenades entre tranchées adverses mais ces pertes humaines qui n’excédaient pas quelques unités, étaient manifestement considérées comme supportables par l’Etat major! Le 3 mars 1916, deux bataillons du 135ième RI montèrent en première ligne à Souchez dans le Pas-de-Calais:

 » La marche et la relève sont très pénibles en raison de la neige qui tombe abondamment  » précise le journal de marche du régiment! Le 5 mars 1916, après avoir noté que les harcèlements meurtriers d’artillerie se poursuivaient de part et d’autre, le rédacteur note  » que les boyaux d’accès au tranchées sont impraticables et que que les mouvements doivent se faire en terrain découvert »…

Dans ce paysage dévasté où le danger est partout présent, que pouvait donc ressentir un jeune angevin qui, trois mois auparavant, vaquait encore à ses occupations de citadin dans une ville non menacée par les combats?

Dessin de Tardi et Verney - Putain de Guerre

Tardi et Verney – Putain de Guerre 2008

Et il n’a pas encore vu le pire!

En attendant, il bénéficie du meilleur : à partir du 10 mars 1916, le 135ième RI quitte les premières lignes pour une quinzaine de jours de repos à Berk-sur-mer et Berck-Plage. L’ensemble de la troupe s’y installe les 12, 13 et 14 mars 1916. Le rédacteur du journal de l’unité précise à cette occasion que la population locale lui réserve un « accueil chaleureux » !

Bien qu’il n’ait livré aucune confidence à ce sujet, ce séjour sur les plages de la Manche fut certainement, pour Alexis, un de ses meilleurs souvenirs d’armée en campagne. Sans s’apparenter à ce qu’autrefois et en d’autres lieux, on aurait appelé « les délices de Capoue », ce temps de relâche permit aux soldats, dont certains étaient épuisés par des mois de tranchées depuis 1915, de profiter un peu des plaisirs de la vie !

Outre le fait que l’activité militaire était réduite à quelques exercices, l’essentiel du temps fut en effet consacré, tantôt au repos, à la récupération et au suivi médical, tantôt à des aubades ou à des concerts de musique militaire sur la plage ou dans les kiosques de la ville! Sans omettre les parades, les défilés et les retraites aux flambeaux à travers les avenues et les rues de Berck, sous l’acclamation de la foule!  Le dimanche 26 mars 1916, un match de foot fut même organisé entre une équipe du 135ième RI et une autre du 32ième RI. En d’autres termes entre « Angevins » et Tourangeaux ! Mais tout a une fin! Même les « ersatz » de vacances au frais de l’état-major!

Le 1er avril 1916, en guise de « poisson d’avril  » et après un ultime défilé devant le général, le 135ième RI quitte Berck en direction du sud. Le « mouvement » essentiellement « pédibus » se poursuit dans les jours suivants à raison d’une trentaine de kilomètres quotidiens. Le 7 avril, une rumeur court dans les rangs: l’objectif final de cette balade en plein air serait Verdun! Et il serait question d’assurer la relève d’unités décimées par l’artillerie lourde allemande, qui, depuis près de deux mois, subissent les assauts répétés de l’ennemi! Cette perspective est accueillie sans joie par les soldats, mais sans appréhension non plus! Peut-on vivre plus atroce – se disait-on dans les « chambrées »- que ce qu’on a subi dans les Ardennes, sur la Marne et même en Picardie en 1914 et 1915?

Dès le petit matin du 13 avril 1916, en quatre vagues successives, le régiment d’Alexis monte dans un train qui les attend à la gare de Gannes dans l’Oise. Et qui les débarque dans la nuit et à l’aube du 14 avril 1916, sur le quai de la gare de Villers-Daucourt en Argonne (aujourd’hui désaffectée).

Gare de Villers-Daucourt aujourd'hui

L’Argonne un nom désormais légendaire dans l’histoire de la première guerre mondiale! A moins de quarante kilomètres au sud-ouest de Verdun…Le cantonnement prévu se trouve dans le village tout proche de La Neuville-aux-Bois, où les soldats plantent leurs tentes et leurs bivouacs. Aucun incident notable n’est à signaler jusqu’au dimanche 16 avril 1916 !

Du 17 avril au 20 avril 1916, le régiment dont l’effectif total est alors de 2437 hommes dont 68 officiers, remonte doucement vers la « mythique » côte 304, une petite colline située au nord-ouest de Verdun qui fait face, sur la rive gauche de la Meuse, à la non moins tristement célèbre colline de Mort-Homme occupée alors par l’armée allemande…

Du fait de son altitude, la côte 304 constituait un observatoire privilégié du champ de bataille de Verdun, de la vallée d’Esne et des villages martyrs alentour, Malancourt et Hautcourt notamment… Cette configuration topographique explique en partie l’obstination de l’état-major allemand à s’en emparer en l’asphyxiant littéralement et en l’écrasant sous des tirs d’artillerie lourde ! A cet endroit, la résistance française non moins acharnée se solda -au total! – par quelques dix mille morts en 1916 !

C’est donc dans ce secteur que le 21 avril, le 135ième RI de « nôtre » Alexis Turbelier se positionne en deuxième ligne « entre la corne SE du bois d’Avocourt et la corne Est du Bois Camard » (journal de l’unité), à une quinzaine de kilomètres de Verdun, non loin donc du cœur de la bataille!

Le calme relatif ne dure pas, car dans la nuit du 21 au 22 avril, un duel d’artillerie réveille les soldats qui occupent les abris et tranchées du côté du village de Montzeville. Et, à partir de quatorze heures, les échanges d’obus deviennent « très violents ». Ils coûtent la vie à quatre hommes! Cinq autres sont gravement blessés et évacués non sans difficulté vers les ambulances, à travers les gravats, les monceaux de terre projetée et les barbelés qui jonchent le sol boueux des boyaux d’accès et de soutien…

Pas le temps de s’apitoyer, car il faut remettre en état au plus vite, les tranchées dévastées, reconstruire les abris en ruine et, si possible, combler les immenses cuvettes béantes creusées par les projectiles de gros calibre. C’est ce à quoi s’employa le 135ième RI en cette fin de journée du 22 avril 1916!

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Photo Le Miroir Verdun 1916

Au cours des jours qui suivirent, le « programme » fut assez semblable! Et ce, au moins jusqu’au 26 avril 1916! Avec les mêmes bombardements meurtriers, son même lot de tués et de blessés, ainsi que la destruction massive des ouvrages de défense ! Ouvrages qu’il fallait constamment s’efforcer de rafistoler et de consolider! Toujours à la hâte pour ne pas être pris en enfilade dans une fusillade imprévue ou happé par une grenade, dans ce paysage ravagé! Tenir à tout prix dans des conditions lunaires, parfois dantesques…Sans compter l’indicible souffrance de devoir inhumer des copains avec lesquels on avait jusqu’à présent tout partagé! Sans compter non plus, l’espoir qui s’amenuise de s’en sortir vivant et le moral en berne qui, chaque jour, prend le dessus!

Malgré tout, le pire est encore à venir!

Dans la nuit du 26 au 27 avril 1916, le 135ième RI  relève en première ligne les tourangeaux du 66ième régiment d’infanterie dans le sous-secteur du Bois Camard, non loin de Mort-Homme. A peine a t’il pris possession de ces sinistres lieux, que des obus de « petit calibre » tombèrent sur les tranchées de première ligne, « causant quelques pertes » comme le mentionne pudiquement le journal de l’unité…

« Quelques pertes » ! Bel euphémisme du scribouillard du 135ième RI! Belle litote mâtinée de la langue du bois dont on fait les cercueils! Certes ce n’est pas encore l’hécatombe, mais ce sont tout de même quatre soldats « de plus » qui crevèrent ce jour-là démembrés et les tripes à l’air, ainsi que neuf blessés implorant leur mère, que les brancardiers trimbalèrent agonisants vers les infirmeries de campagne, où les attendaient les chirurgiens de l’impossible, sanglés dans leurs tabliers blancs tachetés de vermillon tout frais, avec leurs couteaux et leurs scies ….

la relève en 1ere ligne

La relève en 1ère ligne à Verdun (Le Miroir 1916)

Le lendemain, 28 avril 1916, l’honorable rédacteur du journal consent « quand même » à qualifier la journée de « mouvementée » : c’était effectivement le moins que l’on puisse écrire ! Outre des duels répétés entre les aviations des deux camps qui distrayaient les poilus plus qu’ils ne les inquiétaient, les allemands déclenchèrent vers vingt heures un bombardement d’une rare intensité du Mort-Homme jusqu’au Bois Camard, occasionnant quatorze morts et « approximativement » quarante-sept blessés. On ignore au juste le nombre des victimes comme si on hésitait à se prononcer si certains porteurs de matricules étaient déjà morts ou étaient encore vivants.  Toute la rive gauche de la Meuse fut enflammée ce soir-là! Et il ne s’agissait encore que d’un préambule…

Bien plus tard, on dira, à juste titre, que ces pilonnages d’apocalypse ont chamboulé toute la région, jusqu’à la rendre méconnaissable! Un siècle après, elle en conserve les stigmates, et les collines rabotées durant cette bataille n’ont pas récupéré leurs quelques mètres pulvérisés! Un constat que nos contemporains ont oublié! … Aujourd’hui, la ville martyre d’Alep en Syrie ne ressemble-elle pas au Verdun en ruines de 1916?

Le 29 avril 1916, les tranchées de première ligne occupées par le 135ième sont bombardées sans relâche de sept heures du matin jusque vers seize heures par des obus de tous calibres et de longue portée… On craint les gaz asphyxiants… Au-delà de la ligne de front, toute la zone est sinistrée…Le vacarme est incessant, d’autant que des fusillades ont succédé aux tirs d’artillerie…En outre, un brouillard de fumées enveloppe tout le secteur à l’ouest de Mort-Homme. Ce jour, quatre hommes encore périrent!

Le 30 avril 1916, les fusillades débutèrent avant l’aube…Puis, après une légère accalmie au petit matin, certainement mise à profit par les artilleurs pour prendre leur petit déj’ , les bombardements reprirent de plus belle avec une extrême violence! Un déluge de fer et d’acier arrose les premières lignes françaises basées sur la côte 304 et le Bois Camard. C’est précisément ce moment que choisit l’état-major pour exiger que le 135ième régiment d’infanterie élargisse sa présence sur le front ! Trente soldats périrent ce jour-là !

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Zone jaune = Zone de combat du 135ième RI

Les 1er mai 1916,  le jour du muguet « porte-bonheur », cinq hommes sont tués et onze sont blessés. L’épreuve de force se poursuit les 2 mai et 3 mai 1916, avec la même brutalité… Les pertes humaines deviennent visibles donc sensibles !

Les hommes sont fatigués, crevés; les yeux exorbités d’horreur, l’odorat saturé de l’odeur fétide des cadavres en cours de putréfaction…

De quatre à huit heures, le 4 mai 1916, le 135ième est relevé et fait mouvement vers Jubécourt à environ quinze kilomètres en arrière du front – au sud – pour une journée de repos ! Une seule journée car dès le lendemain dans l’après-midi, « après la soupe » il dut remonter en seconde ligne au bois de Béthelainville, qu’il avait quitté l’avant-veille !  En fait, la situation militaire est devenue très critique! Les allemands sont parvenus à s’emparer de la côte 304 et du Bois Camard, c’est-à-dire d’une grande partie de la rive gauche de la Meuse !

Et c’est ainsi, dans ces circonstances dramatiques, que le 135ième RI, contraint par l’état-major, dut se porter en première ligne  et s’efforcer de rétablir la liaison avec le 66ième RI. Lequel, malgré son héroïsme et en dépit des combats au corps à corps et à la baïonnette qu’il a dû soutenir, a été « anéanti » au Bois Camard !

Pour la journée du 6 mai 1916, le rédacteur du journal, d’ordinaire « allusif » et pudique sur les difficultés rencontrées, précise que « la relève s’est effectuée sous un bombardement et des tirs de barrage effroyables »…  Au soir, l’obscène comptabilité quotidienne du régiment fait état de huit soldats tués, trente-trois disparus et dix-sept blessés!

Le 7 mai 1916, « la situation est inchangée », autrement dit, la tragédie s’enracine avec la même férocité que la veille…La confusion est totale sur la côte 304 et au Bois Camard, où les bataillons du 135ième RI peinent à maintenir le contact entre eux. Personne ne sait trop où il est et qui est à ses côtés! Les combats font rage de quatre heures du matin à vingt heures, sans parvenir à faire reculer l’ennemi.

Certaines sections isolées sont même obligées de se replier en désordre dans l’après-midi, et « le baveux du journal » prend le risque d’écrire « qu’il y aurait leur de remplacer la ligne par des éléments frais ». En fin de soirée et dans la nuit de ce funeste jour, les officiers semblent toutefois reprendre les choses en main et réorganisent le front, en renforçant les points les plus faibles avec des troupes maintenues en réserve ! Le bilan de la journée est catastrophique : dix-sept tués, quatre cent quinze disparus (dont de nombreux officiers et sous-officiers) et quatre-vingt-douze blessés !

La complexité indescriptible de la ligne de front!

La complexité de la ligne de front!

La journée du 8 mai 1916 commence mal : une compagnie entière demeure isolée, sans possibilité de la joindre en raison des mitrailleuses ennemies qui interdisent tout mouvement au sud du Bois Camard !  On constate en outre que certaines compagnies sont décimées. Ordre est donné par le colonel, chef du 135ième RI, de reprendre « à tout prix » le Bois Camard et tenir les tranchées reconquises ! L’infanterie « à la peine » sera soutenue par des tirs d’artillerie…Le spumescent rédacteur du journal devient soudainement disert comme il ne l’a jamais été, décrivant dans le détail tous les ordres, contre-ordres et atermoiements ainsi que les reculades circonstancielles des chefs manifestement débordés par les événements…N’empêche que le champ de bataille se transforme irrémédiablement en charnier à ciel ouvert ! Pour aujourd’hui, le résultat se solde encore par treize hommes tués, deux disparus et vingt-cinq blessés : c’est mieux qu’hier !

Le 9 mai 1916,  ça empire encore ! L’infiltration ennemie, un régiment bavarois et prussien, se poursuit, et les officiers se montrent incapables d’évaluer objectivement la situation ! Les ordres se multiplient, tous plus martiaux et définitifs les uns que les autres, mais sans effet! La réalité – l’atroce réalité – peine à s’y conformer car on n’est plus à la manœuvre sur les paisibles bords de Loire! Pour l’heure, on se montre même incapable de faire état des effectifs exacts du 135ième RI . On observe juste que douze hommes sont décédés ce jour, cent-vingt-six n’ont plus été vus et seize ont été blessés…

Au cours des nuits des 9, 10 et 11 mai 1916, le 135ième RI est enfin relevé et quitte définitivement le secteur de la bataille de Verdun…Il subira bien d’autres épreuves d’ici la fin de la guerre, mais celle-ci à laquelle a participé Alexis et à laquelle il a survécu – pour deux ans encore – fut certainement une des plus douloureuses car elle aboutit à une hécatombe dans son régiment, comme d’ailleurs dans tous les régiments qui combattirent à « Verdun » en 1916 …

Terrible bilan !

En moins de quinze jours à proximité de Verdun...

En moins de quinze jours à proximité de Verdun…

Je n’ai fait qu’esquisser ici ces combats meurtriers, ces affrontements sauvages, en un mot cette apocalypse…Sans chercher – comme un historien que je ne suis pas – à comprendre les enjeux stratégiques de cette bataille qui ne fut gagnée qu’en décembre 1916. Je n’ai pas, non plus, tenté d’en dénouer les méandres tactiques d’un état-major désemparé qui modifiait presque chaque jour ses plans!

Les hommes qui vécurent ce drame et qui eurent la chance d’en réchapper, comme ce fut le cas – provisoirement – de mon grand-oncle Alexis Turbelier, ne pouvaient sortir psychologiquement et affectivement indemnes d’une telle épreuve…En général, ils ne surent qu’en dire de retour dans leur familles, lors des permissions ou lorsqu’ils furent démobilisés en 1919 ! De peur peut-être de n’être pas compris ou par respect pour leurs morts ! Rares furent ceux qui en parlèrent dans leur correspondance. Alexis, pas plus que les autres!

Néanmoins, dans la lettre qu’il adresse le 3 septembre 1916, d’Arcy-sur-Aube à sa sœur Germaine, il manifeste sa lassitude et son désenchantement lorsqu’il confie se réjouir des furoncles qui commencent à proliférer sur son cou:  » Je vais très bien pour le moment bien que mes furoncles commencent à revenir sur le cou. Pour le moment je n’en ai qu’un qui commence à grossir. Mais ça me plaît. Si seulement ça pouvait me faire évacuer je serais bien content. ..  »

Alors que momentanément, il n’est plus au combat sur la ligne de front, ce n’est plus tout-à-fait, le jeune engagé patriote du mois de décembre 1915 qui s’exprime, mais le soldat éprouvé par la malheur, témoin des pires atrocités, qui s’interroge sur le sens de cette boucherie, de cette tuerie à ciel ouvert! Entre temps, il était passé par Verdun! Là c’était carrément l’enfer! Il y a tout juste un siècle!

 

 

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