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Archive for the ‘Figures de l’Ouest et d’ailleurs’ Category

C’était le 7 juillet 2010, il y a douze ans. Louisette nous quittait, en nous laissant tous orphelins. Qui, d’une maman, qui, d’une épouse, qui, d’une fille et qui d’une sœur. Tous les autres perdaient une amie accueillante, généreuse, imaginative et empressée. Une confidente aussi.

Juillet aout 1953 au Lion d’Angers – Louisette au centre

Un dessin sur la stèle de sa tombe au cimetière de Massy évoque une nuée d’étoiles s’élançant vers le cosmos… Pourquoi pas? Pourquoi ne pas s’imaginer que parmi les quelques deux cents milliards de soleils de notre Voie Lactée, quelques unes d’entre elles, font passer son message d’humanité jusqu’au tréfonds de l’univers.

En tout cas, nous, ce message qui ne peut échoir dans le néant, nous ne l’oublions pas, et, le moment venu, il sera du voyage, avec nous.

 » Les filles » – mes sœurs. Louisette en haut à gauche

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Ce billet aurait pu et dû être titré: « la Honte en Anjou « … Car les rafles des juifs qui se déroulèrent, il y a tout juste quatre-vingt ans, à Angers – ma ville natale – constituent bien un des épisodes les plus déshonorants de l’histoire du Val de Loire angevin. Sinon le plus abject et ignominieux de toute la période contemporaine. Et pourtant, il fut longtemps banalisé au rang des drames classiques de la guerre.

Ce n’est heureusement plus le cas. Car les crimes génocidaires ne relèvent plus du droit commun des crimes « ordinaires ». Et de fait, la participation active sous les ordres de l’occupant nazi, du Préfet pétainiste de Maine-et-Loire, du commissaire central de la police locale, du commandant de la gendarmerie départementale et enfin de la plupart des gardiens de la paix de la police municipale à l’arrestation massive des juifs de l’Anjou et des Pays de Loire au cours de l’année 1942 relève indiscutablement d’une entreprise criminelle hors norme.

Une « opération » génocidaire assumée conçue par la folie antisémite d’Hitler et qui visait à éradiquer totalement les juifs d’Europe.

Il est possible – au moins s’agissant de la première rafle importante du 15 juillet 1942, que les différents protagonistes français, hauts gradés et exécutants subalternes, se soient laissés berner par l’illusion arrangeante que les personnes arrêtées – juridiquement coupables d’exister – seraient ensuite transférées dans des camps de travail à l’Est pour soutenir l’économie allemande. Un fantasme évidemment, en forme d’excuse inexcusable, car d’aucuns ne pouvaient ignorer ni la cruauté, le racisme et l’antisémitisme viscéral des nazis, ni la duplicité du régime de Pétain qui avait promulgué dès octobre 1940 des lois racistes excluant de facto les juifs de la communauté nationale.

Sans trop d’états d’âme, une grande majorité de ces consciencieux rond-de-cuir censés incarner l’autorité d’un état français fantoche, avait d’ailleurs fait appliquer les lois ignobles de Vichy et fait sanctionner les contrevenants juifs, c’est-à-dire de braves gens qui, pour tout crime, avaient omis de se déclarer « israélites » ou qui avaient pénétré indûment dans des lieux qui leur étaient désormais interdits.

En octobre 1942, lors de la seconde vague d’arrestations en Anjou, les fonctionnaires locaux du régime de collaboration en Anjou, préfet régional en tête, ne pouvaient plus miser sur leur innocence ou sur leur candeur quant aux intentions criminelles de leurs donneurs d’ordre. Ils savaient ou pressentaient l’horreur qui attendait ces malheureux à la sortie des trains et des wagons réquisitionnés et insalubres dans lesquels ils les avaient poussés à la hâte. Le lieu d’embarquement, le quai dit « du Maroc » proche de la gare Saint-Laud d’Angers, grouillait de monde, incrédule et apeuré. Mais les responsables savaient, grâce notamment aux informations que diffusaient clandestinement les mouvements de Résistance en particulier communistes que l’avenir de ces pauvres gens était très sombre. Pour ne pas dire plus!

Les autorités françaises ne pouvaient donc ignorer la tragédie qui se jouait ici et le sort réservé à ces innocents qu’on dépouillait sous leurs yeux. Elles n’eurent aucune excuse sauf celle de leur lâcheté. Elles ne furent – quoiqu’elles déclarèrent ultérieurement pour atténuer leur responsabilité – que de pitoyables complices d’un crime contre l’humanité, en d’autres termes, des supplétifs du nazisme et de l’ennemi.

C’est d’autant plus évident qu’il est désormais établi que la collaboration effective et même volontariste avec les SS et la Feldkommandantur, de la haute administration française fut indispensable à la réalisation de ces infâmies. Chez ces fidèles « serviteurs de l’Etat » elle atteste monstrueusement d’une perte totale d’humanité et même de sens civique, alors que deux ans auparavant ils vivaient encore en République et jouissaient, hors des heures de bureau, d’une réputation de bons maris – ou presque – de bons pères de famille et de bons chrétiens.

Comme les rafles du Vel d’Hiv à Paris – mais dans des proportions bien moindres – les arrestations angevines concernèrent tous les juifs résidant en Anjou, qu’ils soient réfugiés ayant fui les persécutions antisémites du Troisième Reich en Allemagne, qu’ils aient quitté les pays de l’Est envahis en 1939 et 1940, ou qu’ils soient habitants de longue date la capitale des ducs d’Anjou.

Comme partout ailleurs, ces rafles constituèrent en Anjou, province pourtant réputée pour sa douceur de vivre, la première phase de la « solution finale de la question juive », promulguée par Hitler et Himmler. La seconde – finalité ultime de cette barbarie – étant l’assassinat programmé des juifs d’Europe dans des camps d’extermination comme celui d’Auschwitz-Birkenau en Pologne.

L’ouvrage de l’historien Alain Jacobzone, « L’éradication tranquille » édité dans la collection Faits et Gestes aux éditions Ivan Davy en avril 2002 est à cet égard sans ambiguïté et parfaitement démonstratif. A lire et relire à l’occasion de ce triste anniversaire, car il dresse un tableau glaçant et documenté de cette collaboration servile de l’administration française locale avec les bourreaux.

Sans la contribution de la police municipale angevine et de la gendarmerie nationale locale, les nazis n’auraient pas pu, en effet, mener à bien ces sinistres opérations. Le chef des SS angevins admettait sans ambages que  » les SS ont actuellement trop d’occupations pour procéder eux-mêmes aux arrestations »!

On ne dira donc jamais assez la répulsion rétrospective qu’inspire globalement l’action de la police municipale d’Angers et de la gendarmerie française d’alors. A quelques exceptions près de gardiens de la paix ayant manifesté une bienveillance protectrice à l’égard de victimes, les deux institutions policières locales jouèrent un rôle déterminant dans la concrétisation de ce crime de masse.

Ce constat et ce sentiment ne remettent pas en cause l’audace de certains fonctionnaires, proches des milieux résistants ou catholiques, qui, bravant leur hiérarchie, tentèrent de prévenir quelques juifs et parvinrent à leur faciliter la fuite après les avoir convaincus de quitter leur domicile.

Chacun a entendu parler, parfois au sein de sa propre famille, de personnes courageuses et discrètes qui, du fait de leur fonction, purent fournir des faux papiers à des fuyards. Certains autres enfin éprouvèrent une réelle compassion à l’égard de ceux qu’on expulsait de leurs foyers sans autre motif que leur judéité.

Dans son ouvrage, Alain Jacobzone fait en outre état, archives à l’appui, de l’hésitation de quelques responsables politiques à collaborer avec l’occupant. Quoiqu’il en soit le crime fut commis!

La principale rafle de grande envergure eut lieu le 15 juillet 1942, vingt-quatre heures avant le déclenchement de la tristement célèbre rafle du Vel d’Hiv à Paris, et la seconde le 20 octobre 1942.

Globalement, elles furent exécutées avec zèle par les policiers et les gendarmes.

Au-delà des souhaits et des demandes explicites, exprimés par les occupants nazis qui ne visaient dans un premier temps que les étrangers, la police et la gendarmerie, accompagnées de soldats allemands, arrêtèrent sans distinction les juifs de nationalité française et tous ceux qui s’étaient réfugiés en France en provenance des pays d’Europe centrale. De surcroit, elles ne tinrent pas compte du critère d’âge, raflant indifféremment, enfants et vieillards, et même ceux qui étaient handicapés.

Consignes en français du Service SD (Sicherheitsdienst) – Service de maintien de l’ordre des SS

Une fois arrêtées, toutes les personnes furent internées dans des conditions inhumaines au Grand Séminaire de la Rue Barra à Angers, où elles furent délestées de leurs bijoux ainsi que des maigres biens qu’elles avaient apportés en toute hâte dans les minutes précédant l’expulsion de leur domicile et sa mise sous scellés.

Deux jours plus tard, traversant la ville dans des bus affrétés par la police angevine, elles furent entassées sans ménagement, sans nourriture et sans installation d’hygiène dans des wagons qui les conduisirent directement vers les camps d’extermination, en particulier celui d’Auschwitz-Birkenau.

Ainsi, le convoi n°8 quitta Angers le 20 juillet 1942...Au total, sur les cinq-cents « israélites » recensés par les services de police angevins à la demande des allemands, moins d’une trentaine aurait échappé au massacre à Auschwitz, tantôt gazés dès leur arrivée, tantôt exécutés, tantôt affamés.

Horrible statistique!

Tout juste, quatre vingt ans après la réunion du 30 juin 1942 à Paris, à laquelle furent conviés les commandants SS de province afin d’organiser les grandes rafles de juillet et inciter Vichy à mettre à disposition ses quelques 100000 policiers, que reste t-il dans notre mémoire collective de cet épisode lamentable de notre histoire? Et quelles leçons en a t-on tiré pour prévenir à l’avenir les crimes contre l’humanité et châtier les coupables de génocides.

Aujourd’hui le droit pénal international s’est enrichi. Il permet en principe de réprimer ce type de dérives mortifères. Mais quel que soit l’arsenal de mesures juridiques adoptées depuis la dernière guerre mondiale, et l’existence d’un tribunal pénal international châtier les coupables, les exactions racistes ou les crimes de guerre n’ont jamais cessé comme en témoigne la montée actuelle en France de l’antisémitisme sous la pression d’un islamisme salafiste de plus en plus envahissant. Comme en témoigne également la guerre d’agression en Ukraine décidée avec cynisme par le dictateur russe Poutine. Et tant d’autres crimes ou génocides à travers le monde au cours du dernier demi-siècle!

Les rafles de juillet 1942 sombrent dans l’oubli, la totalité des acteurs a aujourd’hui disparu, seuls demeurent quelques rares témoins qui se souviennent de ces événements qu’ils ont entrevus pendant leur tendre enfance. Hormis ceux qui connurent directement des victimes de ces épouvantables tueries et qui peuvent encore évoquer quelques souvenirs, seuls certains proches de témoins, alors tétanisés par la peur et impuissants face à l’impensable, l’inconcevable et l’indicible peuvent en parler en leur donnant chair.

Et justement, c’est là que se situe notre « devoir de mémoire » ! Rappeler que l’impensable peut être pensé. Que l’improbable peut arriver. Que l’horreur est une menace permanente. L’actualité nous le prouve quotidiennement. Le devoir de mémoire, c’est donc, avant tout, un devoir de vigilance!

Plaque commémorative de gare d’Angers

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Il parait si j’en crois le petit carnet que tu m’as laissé, que j’ai prononcé le mot  » Maman » aux alentours de mes dix mois, comme d’ailleurs mes trois sœurs cadettes! Mais depuis quatre ans, ce mot empreint de la mélancolie d’un présent désormais orphelin d’un passé révolu, ne relève plus de mon vocabulaire usuel, sauf à des fins littéraires.

Tu es partie quelque part ou nulle part dans un coin perdu du néant ou dans une contrée isolée d’un de ces multivers, ces lieux étranges de l’espace, imaginés par les plus savants de nos théoriciens contemporains en « matière » – si l’on ose dire – de cosmologie. C’est ainsi, que ces érudits d’équations inattendues posées, il y plus d’un siècle, ont désormais tendance à se substituer à nos antiques théologiens, et en plus, sans beaucoup faire mieux! L’avantage malgré tout, c’est qu’ils nous dispensent de leur morale à quatre sous à déposer dans des troncs et qu’ils ne nous promettent rien de paradisiaque ou de cauchemardesque. Au moins d’ici quelques milliards d’années!

Aujourd’hui 31 mars, c’est le jour anniversaire de ta naissance, mais Maman tu n’es plus là pour t’étonner ingénument des stigmates qui attestent du temps qui passe. C’est un constat auquel il faut se faire. Cette absence que d’aucuns appellent le deuil, s’accompagne pourtant d’un curieux paradoxe: tu demeures, malgré tout, à nos côtés, telle une référence ineffaçable ou une source intarissable d’inspiration.

De toi, ma mère – Adrienne Turbelier (1923-2018) épouse par amour de Maurice Pasquier (1926-2017) – je pourrais parler sans retenue à longueur de pages. Plus de soixante ans de complicité filiale, ça compte! Sur toi, je pourrais disserter et même rédiger des livres où finalement, je ne raconterais surtout que ma propre histoire avec toi. Je m’y suis d’ailleurs attelé mille fois, sans d’ailleurs prétendre accéder à ta vérité, hormis le fait que tu nous aimais!

En effet, l’authenticité d’un être n’a probablement qu’un rapport tenu avec la perception qu’on en a. N’en transparait que ce qu’il entend nous en révéler. Comme l’observe le jeune et magnifique philosophe Alexandre Jollien dans sa leçon de vie, cette quintessence de soi se trouve entièrement contenue, mais à jamais inaccessible, dans le tiret qui relie les deux dates encadrant une vie, celle de la naissance et celle de la mort.

Et d’ailleurs, ce dont on se rappelle consciemment aujourd’hui, ce sont tes anecdotes, celles que tu ressassais inlassablement pour nous distraire lors des repas de famille. A chaque fois on s’esclaffait en faisant semblant de les découvrir…Ces historiettes pour la plupart, localisées en terre angevine, nous manquent aujourd’hui, et personne d’entre nous ne saurait les reprendre à son compte en rivalisant avec toi …

Les carnets que tu nous as a laissés, ceux auxquels la jeune femme de la guerre confiait ses espoirs, de même que tes lettres de mère de famille durant les Trente glorieuses ou encore tes indignations de militante et les réflexions que tu livrais en une ou deux phrases dans le secret de tes agendas, nous en apprennent autant de toi que des décennies à tes côtés.

On n’ignorait rien de la singularité de ton caractère « bien trempé » volontiers mutin et révolté en faveur des causes auxquelles tu croyais, on savait la part de ta sensibilité qui s’exprimait au travers des tableaux que tu peignais sans complexe et avec passion, mais en réalité on te ne connaissait guère. Tu masquais tes émotions intimes sous une pudeur presque janséniste. Telle une adolescente découvrant la violence des sentiments et les affres des souffrances de l’âme, tu n’évoquais et n’évacuais tes chagrins que par le biais des petits mots que tu consignais ici ou là en forme d’aphorismes.

Quelques jours avant ton départ, j’ai cru entrevoir cette personne aimée, d’une sensibilité exacerbée et implorante, que je ne connaissais pas. Le masque s’est en partie estompé, lorsque tu m’as dit comme pour t’excuser du tracas que tu pensais nous infliger et pour nous demander timidement d’être là à l’approche de l’irrémédiable que tu pressentais :  » Je vous ai élevé, tout de même! »

Oui Maman tu nous as élevés et surtout tu nous as aimés. Inutile de chercher un autre épilogue à notre histoire commune.

Aujourd’hui, 31 mars 2022, tu aurais eu quatre vingt dix neuf ans. Tu étais née au 20 rue Desmazières à Angers. Angers celle ville que tu as quittée à contrecœur au début des années 70 du siècle dernier et qui est demeurée la ville de toutes tes nostalgies.

Quelques photos de toi aux différentes époques de ta vie suffisent à commémorer cet événement mémoriel intime dont nous sommes désormais les dépositaires.

Massy – Dernier repas en commun 10 octobre 2017

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Le 28 février 1835, Michel Châtaigner ancien sergent dans l’armée « vendéenne » du général Charles-Melchior -Arthur de Bonchamps ( 1760-1793) mourait au petit matin en son domicile de Saint-Florent-le- Vieil en Anjou. La déclaration en fut faite dans la journée au maire de la commune en personne, Joseph Auguste Cesbron de la Guérinière, par le gendre du défunt, Jean Fouassier, accompagné d’un jeune instituteur Etienne Lardin.

Michel Châtaigner âgé de soixante dix sept ans révolus, était charcutier. Profession qu’il exerçait peut-être encore à son décès.

En soi, cet événement, auquel on pourrait ajouter quelques dates ou éléments biographiques, dénichés dans les registres d’état civil de la commune ou de la paroisse de Saint-Florent-Le-Vieil, où il était né le 8 avril 1757, ne justifierait pas que je lui dédie un billet, surtout dans le contexte actuel de guerre.

Il y a mieux à faire que de s’intéresser au trépas d’un homme disparu, il y a cent-quatre-vingt sept ans, jour pour jour, dont, en outre, le destin semble assez banal. Du moins en apparence!

En fait, plusieurs motifs m’incitent, malgré tout, à le faire – succinctement – dont un qui, quoiqu’on en pense n’est pas si éloigné de la tragédie actuelle du peuple ukrainien agressé par l’armée russe. En effet, Michel Châtaigner fut non seulement un témoin mais également un acteur d’un drame survenu pendant la Révolution française dans les provinces de l’Ouest, celui des « Guerres de Vendée » de 1793 qui endeuilla l’Anjou ainsi qu’une partie du Poitou.

Ces guerres nées d’une révolte « spontanée » des paysans de l’Ouest donnèrent lieu à des massacres, presque à un génocide perpétré par les « colonnes infernales » envoyés depuis Paris par la Convention, pour réprimer sans pitié les populations mâter les populations locales après la déroute des armées vendéennes en décembre 1793 dans les marais de Savenay.

Que demandaient ces « gueux » et ces ‘bandits » de la Vendée? Ils refusaient la conscription obligatoire de tous les hommes, décrétée par la Convention pour aller combattre aux frontières, et ils souhaitaient conserver les traditions et la foi, religieuse de leurs aïeux.

Michel Châtaigner fut certainement associé à la plupart de ces épisodes sanglants mais son nom reste surtout attaché à la mort du général Bonchamps. Selon une tradition orale au sein de ma famille, il aurait assisté aux derniers instants de Bonchamps, le 18 octobre 1793 au hameau de La Meilleray sur la rive droite de la Loire en face Saint-Florent-le-Vieil, dans la maison d’un pêcheur nommé Bélion.

Le général, dans l’armée duquel Michel Châtaigner servait comme sous-officier, avait été mortellement blessé lors d’une bataille le 17 octobre 1793 devant Cholet. Il avait été transporté mourant jusqu’à Saint-Florent où s’était repliée son armée dans le but de traverser le fleuve et de rallier la Bretagne à sa cause. Avec « d’infinies précautions » on l’avait porté à bord d’une barque légère vers le lieu de son dernier soupir!

Son armée qui battait en retraite après avoir été défaite, trainait avec elle cinq à six mille prisonniers républicains dont on ne savait que faire et qu’on envisageait même d’exécuter. Bonchamps s’opposa à ce funeste dessein et sur son lit de mort exigea leur grâce. Ce dernier ordre, dont Michel Châtaigner aurait été le témoin, fut effectivement respecté à la lettre et aucun soldat républicain ne fut passé par les armes.

A la lecture de ce qui précède, on aura compris que parmi mes motifs d’intérêt pour Michel Châtaigner, il y a son lien d’appartenance à ma parentèle. En fait, il s’agit d’un de mes oncles par alliance au sixième degré. Sa première épouse Renée décédée en 1787 était la sœur d’une de mes aïeules maternelles, Françoise Robineau (1752-1811), l’arrière grand-mère d’un de mes arrière grands-pères Alexis Turbelier (1864-1942).

Par ailleurs, c’est le seul personnage de ma famille, dont on possède un portrait d’époque.
Ce portrait fut réalisé par Pierre-Jean David d’Angers (1788-1856), sculpteur et médailleur dont le père figurait parmi les prisonniers républicains sauvés par Bonchamps agonisant.

En remerciement, il « croqua » de nombreux soldats de l’armée de Bonchamps dont notre Michel, et surtout il sculpta le monument du général au dessus de son catafalque dans la nef de l’église abbatiale de Saint-Florent-le-Vieil.

Michel Chataigner, quant à lui, fut inhumé dans le cimetière de Saint-Florent après que son cercueil eut certainement transité en cette fin d’hiver 1835, devant le monument funéraire de son ancien chef!

Il y a quelques années, arpentant le cimetière à la recherche de sa tombe, je n’ai pas su l’identifier! Peut-être, malgré tout, persiste t-il à hanter les lieux, les soirs d’été, discrètement, parmi les feux-follets!

PS: Accessoirement, il faut rappeler que le fronton du Panthéon à Paris est l’œuvre du sculpteur angevin David d’Angers.

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Il y a cent-quatre-vingt ans, le 6 décembre 1841 un de mes aïeux au cinquième degré, Mathurin Jean Turbelier, décédait en son domicile au lieu-dit le Cossardier à Nort-sur-Erdre, dans le département de la Loire « Inférieure ». Né le 6 mars 1801 à Montrelais, un village minier situé en amont sur la rive droite de la Loire, il n’était âgé que de quarante-et-un ans.

C’était donc en principe un homme « dans la pleine fleur et force de l’âge » qui mourait, peut-être des suites d’un accident, mais plus probablement d’une maladie contagieuse car sa mère, Marie Gatel, qui souffrait sans doute du même mal, disparaitra septuagénaire moins de dix jours plus tard, le 15 décembre 1841 au lieu-dit du Plessis-Martin dans la même commune de Nort-sur-Erdre.

Mathurin était marié à Louise Desvignes (1792-1863), dont il fut question ici à plusieurs reprises. Et il était en outre, père de trois enfants vivants, trois adolescents, dont, fait assez rare, deux d’entre eux, bien que frère et sœur non incestueux, furent tous les deux, mes ancêtres directs au quatrième degré.

L’acte de décès de Mathurin Jean, établi le lendemain par l’adjoint au maire de Nort-sur-Erdre précisait qu’il était forgeron. Pourtant, quelques années auparavant lors de son mariage le 22 janvier 1823 à Montjean-sur-Loire, le métier mentionné était celui de « taillandier ».

En fait, un « taillandier » – selon le dictionnaire des mots du passé de l’historien du monde rural Marcel Lachiver (1934-2008) – était un artisan qui fabriquait des « œuvres blanches » c’est-à-dire de gros outils « à fer tranchant », tels que des haches, des cognées ou encore des faux pour les charrons, les laboureurs et les charpentiers.

Autrement dit, le taillandier était bien un forgeron, mais un forgeron spécialisé. Et s’agissant précisément de Mathurin Jean Turbelier, d’un forgeron qui, selon toute vraisemblance, était employé aux Mines de Languin à Nort-sur-Erdre. Lesquelles se trouvaient à l’extrémité ouest du sillon houiller de la Basse Loire, exploité de part et d’autre du fleuve depuis le milieu du dix-huitième siècle.

Le père et les deux grands-pères du défunt avaient d’ailleurs été tous les trois ouvriers de la mine de charbon à Montrelais tantôt comme charpentiers étayant les galeries souterraines, tantôt comme mineurs en front de taille, comme machinistes ou même comme palefreniers chargés de panser les pauvres chevaux qui vivaient en permanence dans l’obscurité au fond des mines et tiraient les wagonnets de houille ou d’anthracite vers la surface. A tout le moins, des lieux d’abattage du charbon jusqu’au remonte-charge.

Son fils, Mathurin Julien Turbelier (1825-1896), fidèle à la tradition de ses pères, sera lui-même perreyeur dans les carrières de Montjean-sur-Loire sur la rive gauche.

Quoiqu’il en soit, l’infortuné Mathurin Jean Turbelier, trop prématurément disparu, n’occuperait qu’une petite place, assez anecdotique, dans les hautes ramures de mon arbre généalogique, si le hasard ou – qui sait – la nécessité, voire les deux – ne l’avaient placé à la croisée d’au moins trois des traditions séculaires, qui ont structuré et probablement influencé durablement ma lignée maternelle.

Tout d’abord, un long passé minier de la famille, remontant aux prémisses de l’exploitation du bassin houiller de la Basse Loire, comme en témoigne la présence aux abords des concessions d’exploitation minière entre Montrelais, Varades et Saint-Herblon – et ce depuis la nuit des temps – de plusieurs membres de la famille paternelle de Mathurin Jean Turbelier mais également de sa parentèle maternelle.

En second lieu, du fait de son mariage avec Louise Desvignes fille d’un voiturier par eau, condamné à mort comme « rebelle de la Vendée » par le tribunal révolutionnaire d’Angers et fusillé sur les rives de la Loire en janvier 1794, Mathurin Jean Turbelier a fait totalement sienne, la tragédie de la Vendée militaire dans laquelle plusieurs de ses proches avaient déjà été impliqués au début du soulèvement en mars 1793 à Saint-Florent-le-Vieil ou Saint-Laurent-du-Mottay. Par son intermédiaire ou, si l’on préfère, par sa médiation consciente ou non, c’est l’insurrection catholique et royale contre la Convention jacobine, qui s’invite donc dans l’histoire et l’hagiographie familiales, avec tous les drames qui s’ensuivirent et le culte des martyrs de la cause, qui colonisa les mémoires jusqu’au milieu du vingtième siècle. En particulier, la pieuse célébration du « bienheureux  » Noël Pineau, curé réfractaire du Louroux Béconnais, décapité place du Ralliement à Angers en février 1794… Celle également des fusillades d’Avrillé au cours du triste hiver 1794.

Celle enfin des colonnes infernales qui décimèrent les populations de la Vendée, de l’Anjou et d’une partie du Poitou après la déroute de l’armée vendéenne à Savenay à l’automne 1793.

La répression cruelle des insurgés des guerres de Vendée n’épargna pas les mines, comme en atteste la condamnation à mort en 1794, par la Commission militaire d’Angers, de François Aubry, caissier des mines de Montrelais et d’Etienne Misset, « inspecteur général des mines de France », convaincus d’avoir pris et fait cause pour les « brigands »!

Il n’est pas douteux que la dissidence affichée en 1906 par mon arrière grand père Alexis Turbelier (1864-1942), descendant direct des Turbelier précités, lors de l’inventaire des biens du clergé dans l’église de la Madeleine d’Angers, en application de la loi séparant les Eglises et l’Etat, a pour lointaine origine un profond ressentiment à l’égard de la République. Lequel prend certainement source dans l’épisode douloureux des guerres de Vendée sous la Révolution française et dans les rancœurs qu’elles ont suscitées au sein des familles des victimes sauvagement réprimées par les armées républicaines. Deux ou trois générations ne suffirent pas à absoudre la République des crimes commis que d’aucuns, non sans motif, assimilèrent à des génocides. En tout cas, ça y ressemblait étrangement! Dans ces conditions, qui pourrait blâmer les descendants des nombreux sacrifiés de garder vive une mémoire de ces exactions et de manifester un siècle après le drame, leur mécontentement à l’égard d’un Etat républicain qui n’a pas su, le moment venu, faire amende honorable.

Il a fallu plus d’un siècle de non-dits pour y parvenir.

Républicain sans état d’âme et militant inconditionnel des Lumières, promues par la Révolution de 1789, j’eus néanmoins la surprise de constater dans les années soixante-dix du siècle dernier, la réticence voire la douleur résiliente de la plupart des habitants rencontrés aux Lucs-sur-Boulogne, un village de Vendée, pour évoquer face à « l’étranger » que j’étais, le massacre à coups de canon de plus cinq cents des leurs, enfermés dans l’église, le 28 février 1794, par les colonnes infernales du sinistre général Turreau de Lignières.

Enfin, le dernier élément de tradition dont Mathurin Jean Turbelier est « le passeur » par son ascendance maternelle, celle de sa mère Marie Gatel (1771-1841): c’est celle de ces paysans pauvres, émigrés des Portes de la Bretagne, majoritairement natifs de la région de Fougères, de la Chapelle-Janson ou de Fleurigné, en Ille-et-Vilaine, qui vinrent s’installer en Anjou dès la fin du dix-huitième siècle pour travailler dans les mines de charbon et de métaux du Val de Loire, dans les Mauges et dans le Haut Anjou, puis dans les carrières de schistes, notamment aux ardoisières de Trélazé ou de Noyant-la-Gravoyère.

Je ne sais finalement pas grand chose de Mathurin Jean Turbelier, mon ancêtre. Pas de gravure le représentant, rien sur son niveau d’instruction, sur ses goûts, sur ce qu’il pensait ou sur ce qu’il croyait. Et pourtant, il se pourrait que je lui doive, de concert avec sa nombreuse postérité, plus que je ne l’imagine dans ma manière d’appréhender le monde et mon environnement.

Dans une France et une province qui, à son époque, étaient essentiellement rurales, il fait un peu figure d’exception en n’exerçant pas prioritairement un métier agricole. En ce temps-là, le progrès était incarné par les richesses minières qu’on supposait sans limite. Et à bon droit, car ce sont à elles que nous devons le progrès industriel qui a fait notre fortune collective en dépit de criantes inégalités.

Certes, notre vision de l’existence du fait notamment de la raréfaction des ressources fossiles, est désormais différente de la sienne. Certes, à l’inverse de lui, je préfère la physique à la métaphysique, et je m’efforce de privilégier la raison sur la pensée mystico-religieuse, mais, en nous-mêmes, quelque part enfoui, subsiste un soupçon de nostalgie de cet essor « magique » de l’avant-dernier siècle, dont les mines furent l’incarnation, malgré les risques, les injustices de condition et les malheurs infligés aux mineurs qui extrayaient la richesse minérale.

Les mines demeurent aussi le symbole de la solidarité ouvrière d’antan.

Telles sont les raisons pour lesquelles Mathurin Jean Turbelier occupe une place singulière dans mon (notre) patrimoine mémoriel familial. Lui qui en son temps, quelques années, avant la publication du rapport accablant du docteur Villermé sur le travail des enfants, à dû descendre au fond des galeries, dix à douze heures par jour, dès l’âge de treize ans!

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Evoquer aujourd’hui « l’identité française » c’est prendre le risque d’être immédiatement classé parmi les bavards effrontés qui osent encore braver le bien penser ambiant. C’est s’exposer à figurer en bonne place dans les rangs des réactionnaires de la pire espèce, des « racistes », des individus sourds à la modernité et aux exigences de la « diversité ». C’est enfin intégrer de plein pied, la catégorie honnie par les islamo-gauchistes et racialistes modernes, des ennemis déclarés d’une « créolisation » culturelle uniforme qui, selon eux, irait de soi comme un progrès fatal. Dans ce contexte, la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918, tombe à point nommé pour nous rappeler que le patriotisme et le sens du devoir national ne furent pas toujours perçus comme des abstractions ringardes assimilables à des manifestations agressives d’un nationalisme obtus et criminel, nostalgique de l’esclavagisme…

Les combattants de 14-18 étaient en effet des nôtres. On en est fier car ils ne se sont pas dérobés à leur devoir pour défendre une certaine conception de la vie en commun au sein d’une société dont pourtant ils savaient les imperfections, ainsi que pour préserver une culture millénaire, dont nous n’avons pas à rougir et dont on est en droit de se revendiquer comme d’un attribut incontournable de la civilisation. Ils se sont battus pour sauvegarder notre intégrité territoriale et morale ainsi que la souveraineté de la Nation française, mais aussi pour refuser l’aliénation à des puissances ou à des idéologies étrangères contraires à notre conception de l’humanisme. Plus fondamentalement encore, ils se sont sacrifiés pour faire vivre des « valeurs » et des libertés dont nous continuons de jouir mais qui sont aujourd’hui menacées.

Ils n’allèrent pas à l’affrontement guerrier de gaité de cœur, mais très rares furent ceux qui choisirent de fuir au-delà des mers pour chercher asile ailleurs et s’exonérer ainsi du devoir de défense de leur pays, le nôtre.

En ce sens, ils demeurent des exemples en une actualité qui trop souvent glorifie l’inversion de certains des principes qui servirent de socle à l’identité française.

Point n’est donc besoin d’aller chercher midi à quatorze heures pour appréhender la signification de l’identité française aujourd’hui considérée comme suspecte: elle se trouve dans le courage de ces soldats qui firent le deuil des plus belles années de leur jeunesse et trop fréquemment de leurs vies, pour défendre leur patrie.

Elle est dans le courage de leurs compagnes qui ensemencèrent les champs, firent tourner les usines à leur place pour assurer la survie du pays et approvisionner les différents fronts. Elle est dans l’abnégation dont attestèrent les citoyennes et citoyens de France, qui mirent en sommeil leurs ambitions personnelles et leurs intérêts individuels, au profit de la collectivité. Là est l’identité française qui n’est pas discriminatoire comme on le prétend actuellement, ni exclusive de telle ou telle catégorie de population, mais intégrante dès lors qu’on y met du sien sans arrière-pensée sécessioniste et qu’on cherche à construire dignement l’avenir dans le respect des lois, sans accuser en permanence certains aspects d’un passé qui comporte sans doute certaines zones d’ombre mais dont personne n’est actuellement redevable et encore moins responsable. Un passé qui fut aussi glorieux et porteur d’une message universel qui fait sens au regard de la civilisation gréco-latine dont nous sommes les héritiers.

Il y a donc urgence à restaurer la grandeur de l’identité française, pour être fidèle aux poilus de la Grande Guerre et à leur sacrifice, il y a plus d’un siècle.

Tous les soldats de la Grande Guerre doivent bien sûr être honorés en ce jour. Mais nécessairement, chacun réveille en lui, en priorité, les souvenirs des siens, ceux qui ont été emportés dans la tourmente, ceux qui ont été blessés, ceux qu’ils a croisés dans son enfance, et ceux qu’il a adoptés pour s’être intéressé de plus prêt à leur sort …

Mes « morts pour la France:

  • Albert Venault (1893-1918) adjudant du 6ème Régiment du Génie d’Angers, un de mes grands oncles,
  • Alexis Turbelier (1897-1918), caporal du 135ème RI d’Angers, un de mes grands oncles,  
  • Marcel Maurice Pasquier (1895-1915) soldat du 135 ème RI, un cousin de mon grand-père paternel
  • Léon Elie Toulemon (1889-1914), soldat du 9 ème RI, un cousin du côté de mon épouse
  • Georges Duguet (1895-1914), soldat du 32 ème RI, un musicien, voisin d’Angers
  • Léon Antoine Chauviré (1880-1914) , un voisin,
  • Les frères Paul et Henri Barbin du Lion d’Angers, morts des suites de la guerre, pharmaciens et fils de l’employeur occasionnel d’un de mes arrière grands pères

Les « blessés ou mutilés »

  • Marcel Emile Pasquier (1892-1956) cavalier, chasseur d’Afrique, mon grand père paternel – mobilisé de 1910 à 1919, titulaire de la croix de guerre et de la médaille militaire
  • Gustave Firmin Debenay (1889-1951) soldat du 125 ème RI, grand-père de mon épouse
  • Lucien Montazel (1898-1989) soldat, blessé de guerre, trépané, cousin de mon épouse  
  • Gustave Boussemart (1891-1938) soldat du 148 ème RI, grand-oncle   
  • Michel Joseph Gallard (1896-1962), sous-lieutenant du 135 ème RI d’Angers, mobilisé aux deux guerres et titulaire de la Légion d’Honneur, grand-oncle  

Les autres

  • Auguste Cailletreau (1892-1975), soldat « poilu d’Orient »; Grand oncle
  • Joseph Cailletreau (1888-1973), soldat prisonnier de guerre; Grand oncle
  • Ernest Cragné, instituteur, soldat, mon premier instituteur
  • Albert Théophile Debenay (1894-1975) grand oncle de mon épouse,
  • Baptiste Pasquier (1890-1937), Cousin germain de mon grand-père
  • Paul louis Joseph Delhumeau (1888-1945), aumônier militaire, cousin de ma grand-mère paternelle
  • Louis Turbelier ( 1899-1951), mobilisé en 1918, mon grand-père maternel ( frère cadet d’Alexis mort pour la France)

Fusillé pour l’exemple

  • Maurice Beaury (1892-1915) soldat angevin victime de la bêtise/cruauté de l’état major de son régiment

Marcel Pasquier (1892-1956) mon grand-père

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Dans la « Page de la Femme » datée du 1er juin 1926 du quotidien « républicain » de l’Anjou – Le Petit Courrier – un article référencé sous la rubrique « mode » expliquait comment réaliser une « robe de bébé très facile à tailler et à coudre »… Comme on le verra, ce précieux conseil était certainement de circonstances. Mais il ne fut sans doute ni lu, ni entendu ni suivi par Marguerite, ma grand-mère paternelle, pourtant abonnée du journal et couturière de son état.

Peut-être s’en est-elle inspirée plus tard. Mais ce jour-là, elle avait mieux à faire que de la découpe ou du faufilage. Il y avait plus urgent. 

La jeune femme de vingt-neuf ans était une lectrice assidue du quotidien local, qui, outre les nouvelles qu’il lui fournissait de son quartier de la Madeleine et plus généralement d’Angers, lui donnait des informations de son village natal, le Lion d’Angers. Certes, il n’y avait guère plus de trente kilomètres entre son domicile angevin et les rives de l’Oudon où son père taquinait l’ablette ou le goujon, mais y aller constituait une aventure pour une mère de famille modeste ne disposant pas de moyen de locomotion autonome…En fait, une demi-journée de voyage: trois quarts d’heure de marche à pied de la rue de la Madeleine jusqu’à la gare Saint Serge puis deux heures de transport ferrovière en troisième classe dans le petit train d’Anjou, un omnibus poussif qui desservait toutes les stations jusqu’à Segré. 

Bref, Marguerite n’avait certainement pas lu le journal ce jour-là.  Une autre occupation s’imposait à elle, à laquelle il ne pouvait être question de s’affranchir! Elle l’attendait depuis neuf mois!    

Ce mardi 1er juin 1926 présentait pourtant toutes les caractéristiques d’une journée ordinaire. Rien d’extraordinaire n’était attendu dans l’immédiat! Une journée que rien ne distinguait des autres. A priori banale et routinière pour tout le monde. Pour tous, sauf – on le pressent – pour Marguerite, la future maman d’un petit « gâs » et pour Marcel son époux. Sauf pour Maurice bien sûr, le principal concerné et le héros du jour, ainsi qu’accessoirement pour nous dans la suite de nos histoires!

A Paris, le seul fait notable de cette journée fut le discours qualifié d’émouvant par les journalistes parlementaires du président du Conseil, Aristide Briand (1862-1932), devant la Chambre des Députés. Attaqué sur sa politique financière censée redresser un pays vainqueur de la Grande Guerre mais exangue, il parvint à faire taire son opposition radical-socialiste et par obtenir la confiance des députés après avoir mis en balance la responsabilité de son gouvernement! Pour peu de temps d’ailleurs, puisque ce dernier tombera dix-huit jours après… Un grand classique de la vie politique qui permet aux tribuns de se distinguer et aux soutiens majoritaires de se compter ou de se décompter.. 

Parmi les faits divers marquants du jour, parmi les événements atypiques qui font le sel de la presse et comblent nos instincts voyeuristes, le journal mentionnait pour ce 1er juin 1926, un vol de dix-huit tonnes de savon à (de) … Marseille! Faut le faire.

Et comme pour couronner le tout dans la noble tradition d’un thriller marseillais, tels qu’on les prise du côté du quai de la Joliette, le larçin avait été perpétré dans des « magasins de subsistances » de l’armée au bas fort Saint-Nicolas! On imagine que le planton de garde a dû écoper d’un savon. 

A Angers, la météo elle-même n’avait rien de remarquable! Une météo angevine classique, modérément océanique, juste un peu fraiche pour la saison entre 11 ° degré au lever du soleil et 15° au cours de l’après-midi! Sans pluie…

A un détail d’importance près, les météorologistes d’alors n’avaient rien à envier aux actuels climatologues de l’apocalypse ou encore aux épidémiologistes infectiologues qui investissent et colonisent nos modernes écrans. Ce détail, c’était la modestie, mieux même, l’humilité. Ils ne se prétendaient pas « savants » et se contentaient juste de rapporter fidèlement les indications de leurs baromètres à ruban, de leurs thermomètres à mercure et de leurs hygromètres, sans faire « les beaux » en extrapolant l’imprévisible et en invoquant du haut de leurs chaires fictives, la science à tout bout de champ.

Heureusement le Petit Courrier, journal de proximité était en revanche assez prolixe en nouvelles locales et régionales vérifiées par des correspondants et pigistes indigènes qu’on pouvait croiser dans la rue. Tout était dans le journal: de la vie des associations aux chiens écrasés, des avis de mariage aux réunions d’associations de petits jardiniers jusqu’aux incontournables annonces nécrologiques, sans oublier évidemment l’arrestation de maraudeurs indélicats avec les commentaires qui s’imposent. Un vivier pour le lecteur angevin qui y puisait les informations qu’il développait avec les copains d’atelier. Avant d’aller au boulot, il aimait feuilleter son journal déposé par un livreur dès potron-minet sur le paillasson,

Ainsi la presse des 1er et 2 juin 1926 consacrait plusieurs articles – et même quelques manchettes – à la tenue entre le 3 juin et le 13 juin 1926 de la troisième Foire Exposition de l’Anjou… Etait décliné dans le détail, le programme des nombreuses manifestations prévues, commerciales et festives, voire religieuses, depuis son inauguration le jeudi 3 juin par le ministre du commerce et de l’industrie en présence des autorités angevines, jusqu’à sa clotûre dix jours plus tard.

On apprenait, entre autres, que le 4 juin se tiendrait une grande foire Agricole et aux bestiaux au Cirque Théâtre d’Angers et qu’en soirée, des concerts seraient donnés au jardin du Mail par la musique de la Garde Républicaine.

Le dimanche 6 juin, les catholiques angevins majoritaires dans la population, étaient invités à participer à la fastueuse et multiséculaire procession du Grand Sacre, depuis le parvis de la Cathédrale Saint-Maurice au reposoir du « Saint Sacrement » sur la place du Tertre dans le quartier d’outre Maine de la Doutre, A cette occasion, une grande partie du clergé du diocèse, évêques, éminences de tous ordres et chanoines en tête, défilait en habits sacerdotaux d’apparat devant des masses de fidèles ou de spectateurs enthousiastes et présumés en dévotion…

Près de vingt ans après la séparation de l’Eglise et de l’Etat, les autorités ecclésiastiques et les édiles municipaux pratiquaient une sorte d’oecuménisme de bon teint sous l’égide des bienfaiteurs du crû et avec la complicité des pépiniéristes angevins, trop heureux de fleurir les ostensoirs. Et ce au plus grand contentement des petits et des grands. C’était la fête! Dans l’après-midi de ce jour béni, l’hippodrome d’Eventard devait accueillir les courses de chevaux d’Angers.

Le 11 juin 1926, les carrières d’ardoise de Trélazé virent même passer des promeneurs étrangers cornaqués comme une classe de neige par le syndicat d’initiative de l’Anjou. On aimait valoriser l’ardoise et les ardoisiers d’Anjou et on le faisait savoir aux visiteurs de la Foire. Enfin le lendemain eut lieu le traditionnel grand concours d’animaux reproducteurs des espèces bovines, ovines et porcines. Un rituel incontournable!

Et pour terminer en beauté, le journal précisait dès le 1er juin, que le dernier jour de la Foire Exposition, en l’ole dimanche 13 juin 1926, la Société de Vénerie organiserait une exposition d’étalons…

Mon grand père paternel, Marcel Pasquier (1892-1956), ancien chasseur à cheval de l’armée d’Afrique entre 1910 et 1919 se serait certainement déplacé pour assister à ces présentations, s’il en avait eu le loisir! Mais, il avait la tête ailleurs…

Ce 1er juin 1926 revêtait pour lui un caractère particulier.

En effet, ce même jour, à quelques kilomètres des festivités en préparation et de la Foire Exposition, son épouse Marguerite Cailletreau (1897-1986) mettait au monde au rez-de chaussée d’un immeuble sans caractère du 65 de la rue de la Madeleine, Maurice Pasquier (1926-2017) leur deuxième fils et troisième enfant.

Ce jour-là, débutait l’existence de celui qui devint mon père, puis celui de mes trois soeurs, puis le grand-père et l’arrrière grand-père d’une myriade d’enfants. C’était, il y a exactement 95 ans. Désormais le temps n’a plus de sens pour Maurice disparu, il y a quatre ans, ni pour aucun des protagonistes et acteurs de ce 1er juin 1926. Date anniversaire qui fait désormais partie de notre histoire patrimoniale.

Pour lui et pour eux, tout est désormais fini dans l’infini.

Maurice en 2013, pensif devant sa maison natale.

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Je ne me souviens pas de la date exacte à laquelle mon grand-père Louis Turbelier (1899-1951) m’a offert le petit camion en bois qui se trouve aujourd’hui sur une étagère de mon bureau, voisinant en bonne intelligence mais sans intention préconçue avec les ouvrages et les biographies de Marie et Pierre Curie, Albert Einstein, Max Planck, Ettore Majorana, Louis de Broglie, ainsi que ceux de Gilles de Gennes (1932-2007), de Roland Omnes ou encore de Vladimir Kourganoff (1912-2006) mes professeurs à la fac des sciences d’Orsay au début des années soixante-dix. 

Je sais juste, parce qu’on me l’a indiqué ultérieurement, que le « pépé » l’avait fait lui-même à partir de planches de bois de cagettes de fruits et légumes récupérées en fin de marché à Angers du côté du boulevard Foch. 

En réalité, cet oubli n’en est pas un. Il n’est pas imputable à l’obsolescence de mes neurones, qui menace impitoyablement tous les baby-boomeurs de mon acabit. Il est simplement dû au fait que ce cadeau, probablement l’unique jouet que mon grand-père maternel eut le loisir de me fabriquer de ses mains, remonterait à Noël 1950 ou, au plus tard, au jour de mon deuxième anniversaire, en février 1951. Et qu’à cet âge très précoce, la mémoire très sélective fonctionne selon des critères qui échappent à la logique des adultes.  

Il se trouve qu’à la charnière des années 1950 et 1951, l’hiver et en particulier le mois de février furent très rigoureux en Anjou. Cela explique en partie que, de cette période lointaine de ma prime enfance, je n’ai guère conservé en mémoire qu’une sensation de froid intense. Presque toutes les autres émotions « inoubliables » s’étant diluées dans d’improbables réminiscences de perceptions réelles ou imaginées à partir de récits postérieurs de ma mère ou de ma grand-mère. Ou des deux conjuguées.  

A l’évidence, cette météo exceptionnelle aux antipodes climatiques du réchauffement global aujourd’hui rabâché, m’avait beaucoup plus impressionné que tous les autres évènements de ma vie quotidienne d’alors. Une vie plutôt choyée d’un tout petit garçon, gratifié de l’affection des siens dans une famille modeste, mais ouverte au monde, par les engagements militants de ses parents au sein de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne pendant la guerre, puis dans l’action catholique ouvrière et enfin dans le syndicalisme confessionnel.      

Dans ce contexte, la rudesse du climat dans les logements ouvriers mal chauffés d’après-guerre n’engendrait pas la tristesse ni d’ailleurs la mélancolie, mais elle laissa durablement des traces dans l’imaginaire des petits enfants. Et ce sont elles finalement qui survécurent à l’usure du temps.

Force est de reconnaitre que le contraste entre le confort spartiate de cette époque et celui dont on bénéficie ‘aujourd’hui est saisissant. Il est même inconcevable pour les générations montantes, addicts aux smartphones, à la télé et aux jeux vidéo, qui d’un « clic » peuvent modifier l’ambiance thermostatée de l’endroit où ils se trouvent. 

Jadis, a contrario, en l’absence de chauffage centralisé dans des appartements mal isolés, la lutte contre le froid consistait à vivre calfeutré et emmitouflé dans des pullovers assez raides souvent tricotés avec de la laine récupérée. Restrictions obligent. Et à ne sortir dans les jardins enneigés, que fagotés, de pied en cap, à la manière d’un Paul-Emile-Victor (1901-1995), l’explorateur polaire à la mode du moment. 

L’accoutrement composé en outre de la « capuche » et du « cache-nez » de rigueur, était inconfortable mais il fut à l’origine de souvenirs impérissables. Et encore, notre mère étant couturière, les vêtements étaient bien coupés et à notre taille. 

En outre, la « bouillotte » de brique chauffée dans le four de la cuisinière à bois et à charbon (boulets) permettait les soirs de trop grand froid d’affronter bravement les draps glacés en attendant que l’édredon de coton, gonflé de plumes, réchauffé à la chaleur humaine ne prenne le relai et n’assure l’équilibre thermique du lit, condition indispensable à une nuit de sommeil paisible…   

hiver 1951 Angers

Ainsi, c’est la température ambiante qui dictait sa loi et c’est elle, qui au détriment de toute autre considération, « imprima » durablement sur nos jeunes cerveaux encore vierges. Dans ces conditions, le jouet du grand-père était sans doute de second ordre. 

Confronté à la froidure des temps, tout le reste des sensations voire des émois et des sentiments, y compris ceux considérés légitimement comme essentiels et déterminants pour l’avenir, telle l’affection de nos parents, désertèrent notre conscience instantanée et s’effacèrent dans le bruit de fond des activités obligées donc normales. Comme si ce qui relevait de l’ordinaire était voué à l’oubli dans cet environnement glacial qui mobilisait notre énergie et nous tenait en éveil. Comme si notre regard sur le monde était entièrement circonscrit à la lutte pour se réchauffer.   

Un drame, pourtant, bouleversa cet équilibre et rompit cette harmonie précaire. Il endeuilla toute la famille cette année-là et brouilla nécessairement les repères. 

A l’automne 1951, ce grand-père bricoleur du dimanche, mourut subitement foudroyé par un infarctus alors qu’il n’était âgé que de cinquante-et-un ans. Je n’avais pas eu le temps de le connaitre, de m’approprier consciemment notre parenté, ni celui de nouer avec lui, les rapports de proximité qu’un petit-fils entretient généralement avec son grand-père!  

Louis passa ainsi brutalement du statut de grand-père réel et peut-être de familier attentionné à celui de grand-père virtuel. L’homme théorique supplanta rapidement celui chaleureux de chair, d’os, et de léger embonpoint, auquel le bébé avait dû sourire et babiller. Le garçonnet que j’étais l’effaça de sa mémoire.

Notre connivence mutuelle voire notre complicité naissante s’étaient en fait évanouies au fur et à mesure qu’un autre homme qui, pourtant, lui ressemblait comme un frère, avait pris sa place et comblait le vide de son absence….S’est progressivement dessiné un autre personnage, au travers des histoires bienveillantes et systématiquement édifiantes, qu’on n’a cessé, par la suite, de me raconter à son sujet pour honorer sa mémoire.    

De la sorte, je ne saurais plus aujourd’hui identifier le son de sa voix, si jamais on l’avait effectivement enregistrée. Le temps m’avait manqué pour la mémoriser et elle s’était tue pour toujours à l’automne 1951. Sans le recours de la photographie, j’aurais également oublié son visage. Disparurent également du champ de ma conscience, les gestes d’attention qu’il prodiguait au bébé que j’étais. 

Enfin, ma bibliothèque olfactive élimina rapidement de son thésaurus, l’odeur de tabac froid qu’en qualité de fumeur de « gris » à rouler il diffusait un peu partout et dont il avait forcément imprégné sa capote et son képi de policier municipal ainsi que son tablier de « petit jardinier de la Treille ». 

On m’a raconté qu’il était d’un caractère aimable, paisible, paterne même. Bref, que l’homme était naturellement bon, Je le crois volontiers mais il demeurerait pour moi une sorte d’étranger de ma lignée, en d’autres termes, un inconnu, s’il n’y avait justement ce petit camion verdâtre en bois, confectionné de ses mains qui atteste sans discussion de son existence et de nos échanges d’antan.  

C’est sur ce camion que repose désormais la seule certitude dont je puisse me prévaloir à son propos car à travers ce modeste objet qu’il a façonné minutieusement, et auquel il a consacré quelques heures, je sais que c’est à moi qu’il s’adressait et à personne d’autre…

Notre dialogue qui se poursuit en dépit du temps qui passe, emprunte aujourd’hui ce chemin! Et à travers ce lien intemporel – presque charnel – ce petit camion témoigne de notre histoire commune.

Pour autant, Louis a t-il imaginé – intuité – que, par le biais de ce jouet, il continuerait, bien au-delà de sa propre fin, à irriguer ma réflexion et à m’entretenir de notre héritage commun, celui d’une civilisation aujourd’hui en péril?

Pouvait-il concevoir que ce petit camion constituerait pour moi, plusieurs décennies plus tard, un point d’ancrage et une porte entrouverte sur l’insaisissable et énigmatique « légende des siècles » et sur l’origine du monde?

Rien n’est certain! Car dans la durée, tout est mouvement et tout disparait sauf l’éphémère.  

Je présume en tout cas, sans pouvoir l’expliquer que le choix de ce petit camion de dix-sept centimètres de long sur huit de large aux roues en pièces de monnaies trouées des années 1920, n’est pas anodin. Ni même innocent! Même si, dans cette France d’après-guerre qui n’avait pas encore franchi le cap de la consommation de masse, l’objectif de Louis était initialement – et probablement avant tout – d’offrir un jouet, absent des rayonnages des magasins ou trop couteux, à l’ainé de ses petits-enfants. 

Quoiqu’il en soit, sans peut-être l’avoir clairement anticipé, Louis construisit, une « machine à remonter le temps ». Un cadeau d’autant plus utile et précieux, qu’on engrange les années, qu’elles finissent par peser ostensiblement et que les inconvénients qui en résultent, ont une fâcheuse tendance à se multiplier. 

A ce stade de mon récit, une pause s’impose!

A cet instant, j’imagine que les rares lecteurs de ce billet – ceux qui, indulgents, m’ont accompagné jusque là – envisagent sérieusement de quitter le navire, autrement dit de snober leur écran pour passer à autre chose. Je les comprends car moi-même, je me demande où va me conduire cette histoire de grand-père bricoleur qui colonise ma mémoire impudemment à son insu et à la mienne! 

A force de circonvolutions autour de ce fantomatique camion, on finirait presque par l’oublier sur son étagère. Un peu comme on oublie Arthur Rimbaud quand on lit Rimbaud dans « Une saison en enfer » ou dans les  » Illuminations ».  Un peu comme on rate le génie du poète de Charleville-Mézières  quand on veut, à toute force, donner sens à sa vie erratique et élucider les motifs qui l’ont poussé à s’égarer à Aden et à Harar avant de mourir, cul de jatte, cancéreux et gangreneux à Marseille…Un peu comme si on le croisait sans suspecter la force révolutionnaire de son écriture et surtout sans percer d’autre secret que ceux dont on est soi-même habités!  C’est tout ce qui caractérise mon camion d’enfance, une recherche de réponse à une lancinante interrogation qui n’en exige peut-être pas ….

Peut-être qu’en se baladant un été avec lui, guidé, par exemple, par Sylvain Tesson, ce serait plus clair. Mais rien n’est moins sûr! 

Que puis-je écrire concrètement de ce camion? 

Que c’est en 1975, au décès d’un mes grands oncles paternels, Auguste Cailletreau (1892-1975), chauffeur dans le service de santé des armées pendant la Première guerre mondiale, que je compris grâce à une photo-carte postale datée d’avril 1916, que mon petit camion en bois était une reproduction bricolée et simplifiée du célèbre camion Berliet « CBA ».

Un de ces camions qui circulèrent en grand nombre sur la Voie Sacrée entre Bar-le-Duc et Verdun au cours de cette terrible année 1916.  

Auguste Cailletreau au centre appuyé à son camion

Le plus souvent « carrossé en plateau bâché à ridelles », ce camion fabriqué à grande échelle dans les ateliers Berliet de Lyon et Vénissieux  était destiné en priorité à l’armée française. « Simple et robuste », il pouvait transporter une charge utile de plusieurs tonnes et être équipé de support de batterie DCA. Il fut donc partie prenante des combats, outre sa participation déterminante à l’approvisionnement de Verdun en 1916…Ce camion contribua ainsi à la victoire de la bataille de Verdun.

En tant que véhicule du service de santé des armées, il pouvait également accueillir un bloc opératoire et des appareils de radioscopie, pour localiser les impacts des balles et les éclats d’obus dans les blessures ensanglantées des poilus.

Marie Curie elle-même qui, avec sa fille Irène Curie, mit son savoir faire au service des blessés de guerre sur le Front, fut d’ailleurs photographiée au volant d’un de ces camions, qualifiés pour la circonstance de « Petites Curie« … 

C’est donc assez naturellement que mon grand-père, ancien combattant des derniers mois du conflit trouva là l’inspiration patriotique pour me fabriquer ce petit camion. Le temps aidant, il est devenu, à mes yeux, une sorte d’emblème ou de drapeau d’une Nation française combattante, fière d’elle-même et créative. Une Nation, de nos jours, actuellement controversée dans sa quintessence, sa culture, les principes universels qu’elle donna au monde et son histoire, et dont l’existence même se trouve menacée par des vagues d’obscurantisme importé.  

Mon petit camion désormais symbole de résistance nationale, survivra comme il traversa discrètement toutes les périodes parfois dangereusement turbulentes de l’après-guerre et qu’il résista à tous les changements jusqu’à parfois se faire oublier dans un angle mort des rayonnages de ma bibliothèque…

Jusqu’à se réfugier silencieusement et en bonne compagnie auprès de Marie Curie.

Il n’y a pas de hasard! 

Quelle est, en effet, la part du hasard dans le fait que ma petite-fille âgée de deux ans et demi – du même âge que celui que j’avais en 1951 – découvrant le camion alors qu’elle joue avec des personnages « Lego », reproduise l’équipage d’une « Petite Curie » en plaçant spontanément et sans incitation de ma part, un infirmier aux commandes du camion?  

Avril 2021

Dans la foulée, je me suis permis de lui parler des rayons X, de leurs propriétés et de quelques notions sur les rayonnements ionisants … La base, quoi!

Elle n’y a pas prêté la moindre attention. Elle avait évidemment raison! C’était hors sujet. 

Alors, je me suis dit que si je cassais ma pipe d’ici quelques mois – hypothèse de moins en moins réfutable avec le temps qui passe – elle ne se souviendrait sûrement que du réchauffement climatique et accessoirement du petit camion de mon grand-père, son arrière-arrière grand-père. 

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PS: Livres évoqués  :

L’œuvre d’Arthur Rimbaud (Un saison en Enfer, Illuminations, etc.) 

Un été avec Rimbaud de Sylvain Tesson – Editeur Equateurs parallèles- avril 2021

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Il y a cent-cinquante huit ans, le mardi 10 mars 1863 s’éteignait à « l’hospice civil d’Angers » Louise Perrine Desvignes.

Hôpital St Jean – Collection iconographique – Célestin Port -AD 49

L’acte de décès établi deux jours plus tard par un adjoint au maire d’Angers sur la déclaration de « deux domestiques » de l’hospice précise qu’elle était « ménagère » et âgée de soixante seize ans! En réalité, elle n’avait que soixante et onze ans comme en atteste son acte de baptême en l’église Saint-Maurille de Chalonnes-sur-Loire où elle a vu le jour le 2 février 1792.  Cette erreur administrative n’a pas en soi une grande importance, mais elle incarne, comme en point d’orgue, le destin décalé de cette pauvre Louise, discrète et oubliée, qui a du affronter, au cours de son existence, de multiples et cruelles épreuves. Et ce, de sa tendre enfance pendant les « guerres de Vendée » sur la rive gauche de la Loire en contrebas de la Corniche angevine jusqu’à cet ultime jour de 1863.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la fatalité ne l’a guère épargnée…

La liste des drames intimes qu’elle dut surmonter – du moins ceux que l’on connaît – est assez impressionnante. Pour autant, je ne lui avais jamais consacré jusqu’à ce jour, d’article spécifique, alors que j’ai évoqué ici la plupart des siens, notamment ses infortunés parents ainsi que sa descendance à laquelle j’appartiens au cinquième degré par ma mère. Doublement même, puisque, deux de mes arrière-grands-parents, Alexis Turbelier (1864-1942) et Augustine Durau (1867-1941), ses petits-enfants, se sont mariés alors qu’ils étaient cousins germains. 

Ainsi, parce qu’elle était peut-être trop effacée, l’histoire familiale avait presque oublié son nom. Et elle s’est injustement retrouvée dans « l’angle mort » – si j’ose dire! – de mes petites chroniques alors qu’elle fut le témoin mais aussi l’actrice à son insu, et surtout une des victimes des tragiques désordres des siècles précédents, à commencer par les affrontements fratricides et même génocidaires des guerres de Vendée de 1793 et 1794, qui la privèrent de son père et réduisirent sa mère à la misère.

Par la suite, elle connut bien d’autres drames et partagea avec son mari charpentier puis forgeron des galeries et carrières de charbon, la dure condition ouvrière des mineurs du Bassin de la Basse Loire au dix-neuvième siècle, au chevalement de la Tranchée à Montjean-sur-Loire, en passant par Chalonnes jusqu’aux puits de Languin au nord-ouest de Nort-sur-Erdre sur la rive droite de la Loire; les lieux de naissance de ses quatre enfants s’alignant en surface sur l’axe des affectations paternelles, autrement dit, sur le sillon houiller souterrain à cheval entre le Maine-et-Loire et la Loire Atlantique.

Bassin Houiller – Source Wikipédia

A l’issue d’une vie de labeur, ponctuée de nombreuses déconvenues et de phases douloureuses, elle mourut probablement assez seule et quasi-indigente à Angers.

Il fallait donc réparer (un peu) ce délit mémoriel d’ignorance! 

Ce qui, bizarrement, a attiré mon attention sur son sort – outre l’anniversaire de son décès signalé par les logiciels généalogiques qui traquent désormais nos aïeux avec le même zèle intrusif que nos modernes réseaux sociaux lorsqu’il s’agit de dénicher d’improbables amis – c’est une information chinée dans la presse de ma ville natale d’Angers, aux termes de laquelle un centre de vaccination contre le Covid 19 avait été ouvert en ce début d’année 2021 aux « Greniers Saint-Jean ».

La distance entre les greniers Saint-Jean et l’ancien hôpital éponyme de la cité n’excède guère une lieue d’Anjou. Je l’ai hardiment franchie et même, par l’esprit, carrément annulée dans ma hâte à ressusciter ma lointaine aïeule.   

En effet, c’est probablement dans l’hôpital Saint Jean, joyau de l’architecture gothique hospitalière du Haut Moyen Age que Louise Perrine  Desvignes rendit l’âme. Jusqu’à la fin du second empire, avant que l’actuel hôpital ne prenne le relai, il fit office d’hospice civil de la ville.

Incidemment, c’est dans ce lieu où jadis furent accueillis tant de malades incurables, de lépreux et de pestiférés et qui a résonné pendant des siècles, des plaintes et de la souffrance des agonisants, qu’est exposé de nos jours  » Le Chant du Monde », ce flamboyant ensemble de tapisseries du peintre, céramiste et licier Jean Lurçat (1892-1966)…

J’ignore évidemment ce qui a motivé le choix des Greniers Saint-Jean pour l’administration des vaccins, que j’associe un peu promptement à celui de l’hôpital pour le Chant du Monde. En fait dans les deux cas, j’y vois le symbole d’une renaissance. J’y vois le défi de la vie face à la mort. Une mort qui rôde depuis des siècles dans ces parages sans jamais être parvenue à prendre le dessus. J’y vois enfin un présage d’optimisme conforme au message de modernité que nous délivre encore aujourd’hui l’œuvre de Jean Lurçat. 

Prenant acte des crimes et des épreuves qui ont endeuillé l’histoire du monde, Lurçat conçoit en effet son travail comme un enjeu d’intelligence et de confiance dans l’avenir mais aussi dans la capacité de l’humanité à dominer ses contradictions, ses malheurs et ses pulsions destructrices. A cette fin, l’artiste use de l’exubérance de sa palette de couleurs, de l’harmonie qu’elle suggère et de la poésie qui en émane et qu’elle exprime au-delà des mots.    

Bien avant de servir d’écrin au Chant du Monde, la magie de l’architecture gothique angevine embellissait déjà ce lieu à la fois funeste et inspirant, où l’espoir et le désespoir ne cessèrent jamais d’alterner. Elle fut peut-être un réconfort pour la « petite lingère » Louise Perrine, quand elle fut admise ici par une nuit sans lune, un certain huit janvier 1863.

Très mal en point et convoyée depuis son taudis de la rue Chef-de-Ville sur une charrette brinquebalante tirée par des voisins compatissants par les ruelles pavées des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Nicolas, elle entrevit sûrement dans ses ultimes instants de conscience,  la magnificence de l’art ogival des Plantagenet, incarné par les élégantes voûtes de la grande salle des mourants. Comme un avant-goût du Ciel, auquel elle croyait pouvoir prétendre comme épilogue d’une vie difficile. Pour elle, il n’y avait sûrement pas d’autre option pour survivre que d’implorer le Ciel, fût-ce à mauvais droit, car il l’avait si souvent oubliée!

Pour la forme, imaginons-la quand même, en cet instant où elle s’apprête à plonger dans le néant! Imaginons-la, transfigurée par l’esthétique du lieu, abandonnant toute rancœur à l’encontre d’un créateur sourd et absent, qui ne lui avait vraiment pas fait de cadeau!

Je n’approuve pas mais je comprends.   

La lingère – Léon Delachaux (1860-1919)

Mis à part les éléments d’état civil qui franchissent les siècles, et dont témoignent les archives communales et départementales, cinq ou six générations suffisent à effacer toute trace ici-bas d’un quidam de basse condition. A fortiori s’il s’agit d’une femme de milieu pauvre, qui n’a pas eu la chance de croiser la route d’un peintre amoureux pour en dresser le portrait. De surcroît, les premières photographies ou les daguerréotypes, plus démocratiques, ne fixèrent des visages de femmes du peuple que dans le dernier quart du dix-neuvième siècle.

Louise Perrine n’était déjà plus de ce monde. 

Il s’agit là d’une inégalité de « genre » ( comme on dit maintenant quand on est « branché » féministe/écolo ou qu’on veut le paraître).  Car s’agissant des hommes, les registres militaires (registres de matricules) renseignés lors de la conscription en précisent les principales caractéristiques morphologiques à partir de la seconde moitié du dix-neuvième siècle et même avant pour ceux ayant participé à l’épopée du premier empire. 

Pour une femme, il n’y a que l’imagination du narrateur qui puisse combler cette absence de données, et l’interprétation qu’on peut attribuer aux documents administratifs la concernant, abandonnés ici ou là dans un contexte historique donné.

On ne sait donc rien des traits du visage d’une femme, ni de sa taille ou de sa beauté et plus généralement de sa prestance avant la fin du dix-neuvième siècle, sauf bien entendu si elle appartient à l’aristocratie ou la bourgeoisie manufacturière du capitalisme naissant et que son portrait couvre les murs du salon de musique de la propriété familiale.  

Pour Louise Perrine Desvignes, ce n’était pas le cas. Point de lambris dorés remontant à la nuit des temps, point de galeries d’ancêtres, point de salon, point de castel. Point d’écrits de sa main non plus, car elle ne savait ni lire, ni écrire. On en est réduit à des conjectures parfois hasardeuses en postulant par exemple que l’époque particulièrement troublée qu’elle traversa, fut certainement déterminante pour elle, amplifiée par une insigne malchance qu’imposèrent certaines circonstances a priori imprévisibles, comme le décès brutal de certains de ses proches encore jeunes.  

Louise Perrine naquit à Chalonnes-sur-Loire le 2 février 1792. Elle était la seconde enfant d’une fratrie de trois sœurs, composée d’une sœur ainée, Jeanne, née en 1790 à Chalonnes-sur-Loire et d’une cadette Marie née en 1793 à Saint-Aubin-de-Luigné, un village rural de la rive gauche de la Loire, traversé par le Layon, où résidaient ses grands-parents paternels et où leur mère Magdeleine Vigneau (1761-1836) s’était réfugiée avec ses filles quand leur père Jean Desvignes (1762-1794) eut rejoint les rangs des insurgés vendéens.

A la naissance de Louise Perrine, les parents Jean et Magdeleine étaient en couple depuis le 11 août 1789. Jean exerçait la profession tantôt de « garçon marinier », tantôt de « voiturier-par-eau ». Bref de batelier sur la Loire…  

En cet hiver 1792, la région – les Mauges – au sud-ouest de l’Anjou sur la rive gauche de la Loire entre Angers et Ancenis était encore relativement calme. Elle n’était pas à feu et à sang, mais déjà de sombres nuages annonciateurs de la révolte vendéenne du printemps 1793 s’accumulaient dangereusement.

La « Constitution civile du clergé » promulguée en Juillet 1790 avait en effet indisposé ce pays de forte tradition religieuse. La majorité des prêtres et des clercs étaient devenus « réfractaires » , refusant de prêter serment à la dite Constitution. 

En outre, au début de l’année 1792, la monarchie vacillait et la marche vers sa disparition et l’instauration de la République était engagée. Dans l’ouest, face aux insoumissions croissantes, la pression et la répression du pouvoir central s’accentuèrent vers les curés mais aussi vers les villageois qui les protégeaient. Par provocation autant que par souci de rétablir l’ordre, l’Assemblée Constituante avait décrété une loi d’exil prescrivant la déportation des prêtres insoumis. 

Dans ces conditions, les populations de l’Ouest notamment de l’Anjou, du Poitou et du Bas-Maine, initialement plutôt favorables aux acquis et promesses de la Révolution manifestèrent alors explicitement leur désapprobation en organisant des messes clandestines et en cachant les curés insubordonnés. Mais, ce qui mit le feu aux poudres, outre l’exécution du Roi le 21 janvier 1793, ce fut la réquisition de 300000 hommes décrétée par la Convention pour combattre aux frontières les troupes des monarchies européennes coalisées pour écraser la Révolution Française. 

Le début de l’insurrection « vendéenne » armée débuta en mars 1793 dans la région de Saint-Florent-le Vieil. On peut légitimement présumer que le père de Louise Perrine, Jean Desvignes (1762-1794), batelier de Loire, donc essentiel d’un point de vue logistique aux mouvements des bandes armées de part et d’autre du fleuve, fut immédiatement favorable aux rebelles. En tout cas, il fut certainement de ceux qui offrirent leurs services à l’armée catholique et royale pour l’aider à franchir le fleuve en octobre 1793 et entamer sa funeste « Virée de Galerne », qui aboutira au désastre et au massacre impitoyable par les troupes républicaines des derniers insurgés de la « Vendée militaire » dans les marais de Savenay en Loire Atlantique en décembre 1793. 

Jean Desvignes fut arrêté chez lui à Chalonnes à la fin du mois de décembre 1793 et emprisonné à Angers. Il fut condamné à mort par un jugement expéditif d’une commission militaire et exécuté dans des conditions barbares par fusillade dans les prairies de Sainte Gemmes sur les bords de Loire avec quinze cents autres compagnons suppliciés. 

Ainsi Louise Perrine avait tout juste deux ans quand elle devint orpheline de père. Un père qu’elle avait vu partir à pied, les mains liées attaché à une corde, entre deux gendarmes à cheval. Sa sœur Marie n’était âgée que de quatre mois!

Un père sans sépulture qu’elle ne revit pas, car les « valeureux » révolutionnaires laissèrent leurs dépouilles pourrir et flotter au fil de l’eau jusqu’à ce que des paysans des Pont-de-Cé ou de Bouchemaine, pris de compassion, en inhumèrent nuitamment quelques uns! 

La vie par la suite ne fut pas facile pour les trois filles en très bas âge, et surtout pour leur mère Magdeleine Vigneau qui vécut alors de mendicité et de quelques travaux de fileuse de chanvre à façon. Comme domestique aussi, dans les fermes, dans les champs et sur les coteaux au moment des moissons ou des vendanges.

Peu ou prou proscrite et soupçonnée de complicité avec les rebelles vaincus, Magdeleine sombra dans une période de grande misère, et en situation de semi-clandestinité.

Pendant plusieurs années, on ignore même ce qu’elle devint et même où elle résidait. En 1812 et 1813, on la retrouva dans la banlieue d’Angers où elle fit établir deux actes de notoriété et un acte d’indigence par le commissaire de police de la ville. Une modeste pension des survie lui fut allouée en 1818 au nom du roi. 

Bien sûr, aucune des trois filles ne fréquenta un quelconque établissement scolaire… 

Les deux sœurs de Louise Perrine, Jeanne et Marie, se marièrent à Montjean-sur-Loire en 1814 et 1813, l’une avait vingt ans l’autre vingt-quatre. Louise Perrine Desvignes fut la moins précoce: elle ne convola « en justes noces » qu’à trente et un ans révolus le 22 janvier 1823 à Montjean avec Mathurin Jean Turbelier (1801-1841) charpentier/forgeron aux mines, de neuf ans son cadet. 

L’acte de mariage indique qu’à ce moment-là, elle était lingère.  

De cette union qui inaugura certainement la période la plus heureuse de sa vie, naquirent quatre enfants: le 24 janvier 1824 à Montjean une fille Marie Emerance, puis le 16 février 1825 Mathurin Julien, Victoire en 1829 et enfin à Nort-sur-Erdre en 1832 Françoise Félicité Turbelier… 

Le bonheur fut malheureusement de courte durée, puisque le 28 aout 1832, Marie Emerance, sa petite fille, décède à l’âge de huit ans, peut-être victime de l’épidémie de choléra qui sévissait alors en France et dans l’Ouest. Et ce, jusqu’au terme de l’automne de cette année-là.  

Quatre plus tard en 1836, c’est sa propre mère – sa mère « courage » – la veuve du fusillé de Saintes Gemmes – qui s’en alla à son tour. Elle avait soixante quinze ans.

Mais le comble de la détresse interviendra le 6 décembre 1841 quand le mauvais sort de nouveau s’acharnera sur elle, et de la manière la plus cruelle qui soit, pour une mère de famille d’enfants encore en bas âge. Cette fois, c’est son mari Mathurin Jean, tout juste âgé de quarante qui meurt à Nort-sur-Erdre.

S’agissait-il d’un accident de la mine? Chacun sait qu’à l’époque, la mortalité au travail était importante, surtout dans les galeries souterraines en front de taille où les mesures de sécurité étaient lacunaires voire carrément inexistantes. Rares étaient les familles de carriers, de mineurs ou de métiers intervenant au fond, qui n’étaient pas endeuillées. C’est l’hypothèse la plus plausible pour expliquer le décès si jeune et brutal de Mathurin Jean Turbelier. Ce n’est cependant pas la seule puisqu’il est avéré aussi que quelques jours après la disparition de son fils, Marie Gatel, sa propre mère mourut! De chagrin? d’épidémie? Du fait du hasard? Nul ne saura jamais… 

Louise Perrine Desvignes traina encore sa misère pendant les vingt années qui suivirent, élevant péniblement ses enfants. La suite montra qu’elle s’en acquitta honorablement.

Ultérieurement, on la retrouva de temps à autre, mentionnée dans des actes d’état civil. Elle est manifestement présente et consentante au mariage de son fils Mathurin Julien à Montjean le 27 novembre 1848. Progressivement, silencieusement elle devint invisible. 

On ne connaitra jamais le visage de Louise Perrine Desvignes. On ne verra jamais son sourire. On ne mesurera jamais sa tristesse ni a fortiori la joie de vivre qui lui a été confisquée dès ses premières années. On n’entendra jamais le son de sa voix. On sait en revanche qu’elle dut vivre dans le souvenir des atrocités commises au nom de la République par les colonnes infernales de soudards envoyés par la Convention pour mâter le Vendée Militaire.

On sait que ce véritable génocide est l’objet depuis plus de deux siècles d’un insupportable déni officiel et que ses stigmates indélébiles hantèrent tous les survivants, dont les enfants des victimes, qui miraculeusement survécurent. Louise Perrine et ses sœurs étaient de celles-là. 

Des cicatrices invisibles mais réelles demeurent, peut-être même chez leurs lointains descendants, fussent-ils aujourd’hui d’ardents républicains! 

Si le devoir de mémoire existe – ce qui peut se discuter – il existe pour tous, y compris pour ces gens-là, victimes de l’histoire et de la folie de leurs semblables.  

Disons qu’à l’adresse de celles et ceux qui ont hérité de quelques-uns de ses gènes, je me suis efforcé – maladresses incluses – de faire le job, c’est-à-dire de rendre à Louise Perrine Desvignes, un peu de cette justice dont, de son vivant, elle a du ignorer le sens et la portée! 

Acte de décès de Louise Desvignes – 1863 Angers- AD49

 

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Notes 

Articles de ce blog, dédiés à Jean Léon Desvignes, père de Louise Perrine Desvignes épouse Turbelier:   

  • L’infortuné Jean Desvignes (1762-1794) voiturier par eau et « brigand » de la Vendée – 11 mars 2013
  • Janvier 1794: une dernière image, le dernier regard de Jean Desvignes – 8 juin 2013

Article dédié à Françoise Félicité Turbellier, fille de Louise Perrine Desvignes: 

  • Des mines de la Basse Loire à la Chouannerie, l’héritage de Françoise Félicité Turbellier (1832-1895) – 22 décembre 2019

Article dédié à deux arrière petits enfants de Louise Perrine Desvignes

  • Artiste et Patriarche: Alexis Turbelier (1864-1942) – 10 octobre 2011
  • Discrète, tenace et efficace « Grand-mère Augustine » Durau (1867-1941) – 19 septembre 2011

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Le 26 novembre 2020 est décédée dans un hôpital de la banlieue ouest de Paris, Marguerite Boussemart épouse Brun, née le 7 novembre 1929 à Angers.

Marguerite que j’ai juste entrevue dans mon enfance, était la cousine germaine de ma mère Adrienne Turbelier épouse Pasquier (1923-2018).  Elle était la fille de Gustave Boussemart (1891-1938) et de Juliette Turbelier (1894-1966), la sœur de mon grand-père Louis Turbelier (1899-1951). 

« A la Madeleine » en 1938 ou 1939 à Angers. Marguerite, Adrienne, Alexis Turbelier (1864-1942); Georges et Albert Turbelier .

Bien qu’il ne soit pas de tradition ici de mettre en ligne des annonces nécrologiques, j’ai pensé devoir le faire, d’une part parce que toute règle souffre l’exception, et d’autre part, parce que j’ai le sentiment de m’acquitter ainsi d’un devoir de mémoire en lieu et place de ma mère.

Jusqu’à la fin de sa vie, elle entretint en effet avec Marguerite une relation nouée dans l’enfance, d’affection complice et presque de grande sœur et de confidente depuis l’époque de l’adolescence sous l’occupation.

Bien sûr, la vie fit par la suite son œuvre et les sépara. Alors, leur connivence mutuelle née de leur cousinage ne pouvait plus guère se manifester, en raison de l’éloignement géographique et de l’âge, qu’au travers d’épisodiques mais réguliers entretiens téléphoniques entre Massy et Villevêque, où elles habitaient respectivement. Et ce jusqu’à la disparition d’Adrienne!

Je peux témoigner que ma mère évoquait fréquemment sa cousine, et toujours avec une pointe de mélancolie et de nostalgie, ces incontournables compagnons de route du grand âge! 

J’ignore ce qu’il advient désormais de l’une et l’autre, disparues. J’ignore si le néant – versus – le vide qui les a aspiré l’une et l’autre, leur laissera quelque répit pour discuter du temps qui passe, du temps passé et de celui qui ne passe plus …

Peut-être y retrouveront-elles quelque écho du plaisir de vivre qu’elle cultivait autrefois, de conserve!  

Sans que je sache trop pourquoi, la cathédrale Saint-Maurice d’Angers, m’apparait être l’écrin idéal pour accueillir ces retrouvailles et redonner cours à une conversation engagée, il y a fort longtemps, et qui forcément restera à jamais inachevée! Adresse probable de tant de souvenirs pour l’une comme pour l’autre, mais aussi pour chacun d’entre nous, angevins de cœur et de conviction, la cathédrale, symbole de l’Anjou, offre sans doute d’étonnantes perspectives pour la poursuite hors du temps de leur intelligence commune naguère recherchée et cultivée. 

Magnifiquement photographiée en ce petit matin brouillardeux de novembre 2020 par Monique Manceau, une amie de ma mère, elle ouvre ainsi une porte sur le souvenir de ces deux cousines disparues, qui autrefois en franchirent sûrement le porche, cierge ou non à la main, à l’exemple de ces nuages hésitant, qui aujourd’hui prennent d’assaut le soleil levant en s’appuyant sur les flèches presque millénaires de l’édifice. 

Cathéd. St-Maurice – Nov 2020. Ph. Monique Manceau

Requiescat in pace

PS: Rose L’Angevine, une habituée de ce blog, presque une co-auteure, est également une cousine germaine de Marguerite et d’Adrienne. Elle apportera sûrement son témoignage.  

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