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Archive for the ‘Figures de l’Ouest et d’ailleurs’ Category

Adrienne Turbelier (1923-2018) n’a jamais laissé penser qu’elle cultivait une quelconque prétention littéraire, ni même laissé entendre qu’elle espérait transmettre à la postérité un message de portée universelle. Non qu’elle ne fût pas en mesure de le faire ou ne puisse décliner une pensée structurée et cohérente. Non qu’elle négligeât la culture livresque. Non enfin qu’elle ignorât l’importance de la transmission par l’écrit! Mais tout simplement parce qu’elle estimait probablement que la portée de ses messages ne justifiait pas qu’elle s’affranchisse publiquement d’une sorte d’anonymat.

C’était son choix et ce n’était pas son truc!

Sa condition de « femme du peuple », d’ouvrière provinciale – couturière, retoucheuse et vendeuse – puis de femme d’ouvrier et enfin de mère de famille, dont elle s’enorgueillissait avec une certaine bravade, ne s’inscrivait pas dans la suite logique d’un destin génétiquement programmé, mais elle l’assumait avec fierté et élégance sans jamais se considérer comme inféodée à quiconque. Et ce, sans qu’il fût nécessaire, à ses yeux, de battre les estrades pour s’adresser à un auditoire élargi. Pour autant, elle ne souhaitait pas vivre dans l’ombre de quelqu’un, fût-ce de Maurice, qu’elle aimait!

Sa soif d’autonomie et de légitimation, elle l’exerçait partout mais elle l’exprimait plutôt au sein de sa famille et dans son quartier, où elle donnait libre cours à son sens de la répartie et parfois de la provocation. Ainsi, quand elle souhaitait dire « ses quatre vérités » à quelqu’un qui l’agaçait, ou qu’elle voulait manifester sa contrariété envers un autre qui l’avait méprisée, elle ne tournait pas sept fois la langue dans sa bouche avant d’interpeller l’importun – voire l’importune. Et généralement, elle faisait « mouche ». Elle développait à sa manière, une forme de féminisme de terrain, un féminisme du quotidien, à la fois proche et étranger dans ses modalités mais non antinomique, aux actions militantes de certaines de ses amies dont elle se disait solidaire … et qu’elle ne désavoua jamais en dépit d’actions qu’elle n’aurait pas conduites elle-même!

Les « camarades du Parti Socialiste » dont elle fut adhérente, des décennies durant et auquel elle demeura fidèle jusqu’à son dernier souffle, eurent à subir ses remontrances indignées, lorsque, par maladresse sexiste, ils ne convoquaient que Maurice, son mari, aux réunions de section en oubliant de la mentionner! Insoumise par conviction, elle vivait ces omissions comme des malveillances machistes et des injures à sa condition de femme!

Cependant, cette revendication constante et exigeante de reconnaissance, ce désir d’exister par elle-même et cette recherche d’émancipation – quitte à prendre le risque d’ouvrir un conflit ouvert avec Maurice – n’allait pas jusqu’à s’incarner dans l’écriture au sens classique du terme. A la différence de Maurice, elle ne semblait pas en ressentir le besoin. Par timidité et modestie, elle savait qu’elle ne pourrait jamais jouer dans la même cour que des écrivains qu’elle admirait, comme Victor Hugo ou Emile Zola. A quoi bon, dans ces conditions, oser l’impossible! Pourtant, elle nous a laissé « ses carnets », tenus scrupuleusement à jour, à raison d’un par an depuis (certainement) toujours…Et elle n’en faisait pas étalage.

Les prémices de ces carnets remontaient probablement à son adolescence. Dès qu’elle sut se servir d’un porte plume ou d’un crayon, on peut penser qu’elle entama son premier cahier-carnet personnel. Dans les années trente ou quarante du siècle dernier, il était en effet d’usage que les jeunes filles tiennent un journal, une sorte de discret confident, auquel elles confiaient leurs joies et leurs peines, notamment celles de cœur!

Cette tradition était très ancienne, mais jusqu’aux lois de Jules Ferry à la fin du dix neuvième siècle, qui rendit obligatoire l’enseignement primaire gratuit pour les garçons et les filles, elle avait plutôt cours dans les familles de l’aristocratie et de la bourgeoisie. Ce qui n’était pas le cas de la famille d’Adrienne, qui sans être franchement nécessiteuse appartenait à la catégorie des gens modestes, à, peine plus aisés que les mineurs d’ardoise de Trélazé, leurs voisins, qui ne possédaient pour tout patrimoine que leurs meubles et ne disposaient d’autre revenus que leurs salaires ou leurs traitements…

De ces temps lointains où Adrienne fréquentait l’école primaire des religieuses de son quartier – celui de la Madeleine à Angers – puis de la période de son apprentissage de couturière, peu de documents subsistent, hormis quelques cahiers à grands carreaux, sur lesquels elle recopiait avec application des poèmes qu’elle avait sélectionnées! Ronsard et Du Bellay, les poètes starisés du val de Loire y occupaient une place privilégiée! Mais pas seulement eux.

Une partie de ses cahiers d’apprentissage a également échappé au lessivage du temps…Sans jamais les montrer de son vivant, elle les avait pieusement conservés! En souvenir probablement d’un métier de couturière dont elle se revendiquait avec nostalgie, même si elle ne l’avait vraiment exercé que quelques années avant son mariage. Elle rappelait volontiers qu’elle était titulaire d’un CAP de couture et qu’elle avait pris plaisir à apprendre les ficelles de la profession, ses savoir faire et les tours de main, à l’aube de la secondaire guerre mondiale auprès d’un patron tailleur talentueux de la rue de la Madeleine à Angers …

Ce métier trop vite abandonné lui avait été néanmoins d’une grande utilité dans les années cinquante et soixante, pour confectionner les vêtements de ses enfants …

Deuxième année d’apprentissage de couture

Par la suite, cette littérature intime détachée des contingences quotidiennes immédiates s’était enrichie d’une abondante correspondante avec Maurice qu’elle épousera en 1947!

C’est sûrement dans les années cinquante alors qu’elle habitait encore à Angers – 6 bis rue de Messine – qu’apparaîtront ses premiers petits carnets -les « carnets d’Adrienne » dont il est question ici.

Abandonnant la posture romantique des débuts, de même que celle de l’apprentie consciencieuse ou encore de la jeune épouse aimante, c’est surtout la mère de famille qui écrivait alors, et qui consignait sur le papier, les premières dents de ses enfants ainsi que leurs maladies infantiles…

Progressivement, sans nécessairement s’embarrasser de références chronologiques trop précises, d’autres événements apparurent dans ses « pense-bêtes », tels que des points de vue toujours succincts et lapidaires sur l’actualité, sur la météo du moment, sur les médications qu’elle « imposait » à son « docteur » conciliant de lui prescrire. La rubrique pharmaceutique prit d’ailleurs une importance croissante au cours des ans. Ces ans qui au fur à mesure qu’ils se succédaient, rendaient son écriture incertaine et tremblotante…

Elle portait rarement une appréciation écrite sur des personnes, car elle ne se privait pas de le faire oralement. Mais lorsqu’elle prenait sa plume à propos de quelqu’un, c’était sans filet et sans précaution oratoire, dans l’éloge aussi bien que dans la critique assassine. Adrienne ne faisait pas dans la demi-teinte ou demi-mesure! Elle n’aimait pas la tiédeur en amitié, mais pas plus en inimitié.

Figuraient aussi sur ses carnets, ses achats d’importance, notamment d’appareillage ménager, ou les dates à retenir. De temps en temps, de façon imprévisible et sur une durée limitée, l’agenda retrouvait sa fonction générique de semainier avec mention des rendez-vous chez son médecin ou son coiffeur, des dates des réunions politiques locales ou des séances de peinture sur soie de l’association de son quartier de Massy du côté des Deux-Rivières. Elle y mentionnait aussi les dates anniversaires de la famille, et les prévisions de naissance de ses petits-enfants et, depuis quelques années, de ses arrière-petit-enfants.

Généralement, elle faisait l’économie de longues phrases, sauf lorsqu’il s’agissait de traduire d’intenses émotions, dont son entourage la croyait incapable, car Adrienne était très pudique sur ses sentiments, préférant le silence à l’expression tapageuse de ce qu’elle ressentait au plus profond de son cœur.

Ainsi en 2008 d’abord, puis en 2010, son carnet fut le vecteur qu’elle privilégia pour crier sa douleur et sa souffrance ainsi que son impuissance maternelle, face au cancer qui devait finalement lui arracher sa fille Louisette… Pour dire aussi son aversion de la mort! Chaque jour du début janvier 2008 jusqu’au jour de la première intervention chirurgicale de sa fille, puis après, durant sa douloureuse convalescence, elle faisait état de son angoisse, cherchant par l’écriture à se rassurer au moindre signe d’amélioration ou d’atténuation du mal … Elle notait méticuleusement sur son carnet toutes les informations qu’elle avait pu recueillir sur ce calvaire qu’elle subissait de concert avec sa malade bien-aimée … Presque tout le premier semestre de cette année 2008 sera exclusivement consacré à sa fille … comme si, au travers de chaque mot qu’elle rédigeait, elle espérait la soulager, en partageant le fardeau et en prenant sa propre part! En 2010, au terme de cette tragédie, elle se confiera à ses carnets devenus les exutoires d’une insoutenable souffrance! Elle qui ne savait ni pleurer, ni câliner comme tout le monde, savait parler à son carnet.

Ainsi était Adrienne. Celle que seuls les carnets connaissaient vraiment! Les seuls avec lesquels elle entretenait une complicité sans faille.

Mais dans le même temps, elle n’omettait pas de signaler qu’elle avait participé à un bon repas chez l’un ou l’autre de ses enfants ou petits-enfants… Elle signalait et soulignait avec gourmandise son contentement, quand un banquet s’achevait par un dessert qu’elle appréciait, comme un baba au rhum fait maison!

Elle se félicitait des bons moments passés en famille ou avec des amis, surtout ceux venus d’Angers avec lesquels elle évoquait sa jeunesse angevine et les lieux de son enfance en toute connivence …

Une mention spéciale était régulièrement dédiée à Marie-Thérèse, sa cousine nantaise et ci-devant filleule angevine. Pour soulager sa mémoire, c’est à son agenda qu’elle confiait le soin de lui rappeler son intention de s’enquérir de ses nouvelles. Mais se relisait-elle?

De même pour ses frères, auxquels elle vouait une réelle affection …

Le jeudi 20 octobre 1988 par exemple, elle note que « Jojo et Lucette » – son frère et sa belle sœur de Saint-Herblain sont arrivés à Massy. Le vendredi, elle rapporte leur visite commune au Louvre, à la pyramide de verre et aux colonnes de Buren dans la cour d’honneur du Palais Royal. Le samedi, c’était le château de Fontainebleau et le dimanche le musée d’Orsay. Le lundi, jour de départ des nantais sans doute fourbus, la matinée fut néanmoins dédiée à l’abbaye des religieuses de Vauhallan et à leur boutique sur le plateau de Saclay!

On imagine que tous devaient être sur les rotules, mais heureux. Adrienne sous-entend leur plaisir d’avoir été ensemble, mais sans expliciter comme si cela allait de soi.

Elle était âgée d’un siècle, à un lustre près lors de son décès. Par conséquent on peut estimer qu’elle a du « remplir » plusieurs dizaines de petits carnets.  La plupart du temps, si l’on en juge par ceux qui nous ont été légués, ils n’étaient que des « agendas de poche » et de formats divers! Il faudrait beaucoup de temps pour les exploiter dans leur totalité, car pendant des années, elle s’est contrainte à cet exercice journalier…

Parfois, elle fournit des indications d’ordre météorologique, en particulier en période de canicule! Elle ne précise pas qu’elle en souffre, mais la répétition plusieurs jours de suite de la même mention, montre que la chaleur lui pèse!

Que conclure de cette masse d’informations qui nous rend redevables à son égard et qui témoignent de la complexité d’une vie ?

En premier lieu, elle rend compte de la singularité de la personnalité d’Adrienne: parfois suspectée d’indifférence à la souffrance des autres – voire d’égoïsme – elle démontre au travers de ses carnets qu’il n’en est rien. Chaque page apporte un démenti flagrant. Toutes attestent du contraire. Laborieusement écrits en fin de journée, ces carnets désormais d’outre tombe, jouaient en fait un rôle de soupape à une sensibilité qui, par pudeur héritée en grande partie de sa mère, n’osait pas s’exprimer au grand jour.

Même à ces carnets, confidents muets de ses troubles, de ses souffrances mais aussi de ses moments de jubilation et de découragement, elle ne s’adressait qu’avec réserve et sans ostentation… Ce n’est que dans l’accumulation des faits relatés jour après jour, qu’elle révèle une affectivité à fleur de peau, ainsi que ses secrètes fêlures et sa réelle compassion, voire son amour profond des siens. Par ses mots encadrés, voire renforcés, par une ponctuation appropriée, elle manifeste son empathie au malheur des autres, mais, à petit bruit, à petits pas, à petites touches, sans trop oser révéler…mais plutôt en suggérant comme s’il fallait éviter de gêner par des confidences troublantes crûment annoncées!

C’est par le biais d’obsédantes répétitions, plusieurs mois, voire, plusieurs années d’affilée, des mêmes thèmes d’inquiétude ou des mêmes désarrois qu’Adrienne laisse transparaître sa propre vérité, celle d’une femme libre, sensible sous des dehors bravaches, et qui avait horreur qu’on lui dicte sa conduite ou qu’on pense à sa place! L’ensemble constitue de facto, une oeuvre authentique, qui parlera longtemps encore et soulagera…

Dieu n’est guère présent, en dehors de quelques furtives allusions. A la fin de sa vie, il n’était pas loin de faire figure d’accusé. Non sans motif d’ailleurs…

Tels sont les carnets d’Adrienne… ceux de ma mère!

Ce qui transpire finalement de cet ensemble de témoignages qu’elle a consenti à nous laisser, c’est l’esprit de liberté et de rébellion qui l’anima toute sa vie, ne s’en laissant compter ni par son mari qu’elle avait choisi et qu’elle aimait, ni par ses enfants, ni par quiconque pour dire ou faire ce qu’elle entendait dire ou faire…

« Ne pas se cacher derrière des prétextes pour préserver un confort frileux, contrepartie d’une soumission domestique qu’elle ne pouvait envisager »: tel est peut-être le dernier message qu’elle souhaita nous transmettre! A nous de faire en sorte qu’elle n’ait pas eu tort de croire en nous.

Maurice adhérait à la philosophie de ce point de vue!

Un jour, il nous faudra aborder aussi son violon d’Ingres: la peinture.

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En vérité, je ne me souviens pas avoir entendu déclamer cette phrase! En tout cas, pas sous cette forme rhétorique un peu pompeuse, comme s’il fallait à tout prix se convaincre par le seul artifice du verbe, d’un cousinage hasardeux!

Je me contente donc de l’imaginer en m’inspirant librement du refrain d’une célèbre comptine enfantine qu’interprétait en sautillant sur les plateaux TV Chantal Goya, l’inoxydable petite fille de la chanson française, il y a un peu plus d’une trentaine d’années.

« Bécassine, c’est ma cousine » !

Mais, cette fois, c’est « Yvette ».

Dont acte! Mais laquelle Yvette? Car nombreuses furent les dames à porter ce prénom un peu désuet, mais fréquemment attribué au cours des premières décennies du siècle dernier.

Reste également à identifier celui ou celle, supposés se revendiquer du même lignage que ladite Yvette. Je précise d’emblée qu’en première intention, il ne s’agit pas de moi…

En revanche, pour ce qui est de la personne, sujet et objet de cette dédicace tapageuse, j’affirme sans barguigner qu’il s’agit d’Yvette Chauviré (1917-2016).

Photo reprise d’Internet

De multiples pages et des livres ont été consacrés à la carrière exceptionnelle d’Yvette Chauviré, ballerine « étincelante » dans le solo de la « Mort du Cygne » et maître de ballet…Très longtemps, elle a ébloui de son talent, les principales scènes du monde, dont l’Opéra de Paris, la Scala de Milan, les Ballets de Monaco ou le Royal Ballet, etc.

Célébrissime dans les milieux de la danse, Yvette Chauviré est surtout connue du grand public pour avoir été danseuse étoile de l’Opéra de Paris…

D’ailleurs, j’appartiens à ce « grand public » qui la connait de réputation mais qui ne l’a jamais vue sur scène… J’avoue même ma totale ignorance des arcanes de cet art complexe pour lequel je n’ai probablement aucune disposition ni authentique inclination. En effet, en quelques soixante années et plus, je ne suis jamais parvenu à marcher au pas cadencé et à esquisser d’autres figures que le slow ou quelques sauts désordonnées de rock improvisé! Et encore, à la condition d’évoluer en lumière tamisée et d’être mu par une forte – et parfois douteuse – motivation !

Cette lacune est certainement imputable  – au moins en partie – à l’environnement culturel de mon enfance. Dans les milieux angevins, catholiques et ouvriers des Trente Glorieuses, les arts comme la musique ou la danse n’apparaissaient pas comme des enjeux primordiaux en comparaison de la réussite scolaire, principal vecteur d’émancipation et d’ascension sociale. La danse n’est pas, de prime abord, assise sur un principe d’égalité!

Mais rien n’est tout-à-fait définitif et l’exemple de mon propre père est à cet égard illustratif. Pudique à l’excès sur ses sentiments intimes qu’il n’exprimait le plus souvent qu’en les agrémentant de références religieuses, avare sur les ressorts de sa sensibilité, et quasiment pudibond dans sa jeunesse face au moindre trémoussement rythmé, il s’était mué, l’âge venu, en un amateur sensible et éclairé, ainsi qu’en expert passionné de la danse classique… Comme quoi, l’affection d’un grand-père pour sa petite-fille peut faire des miracles!

En tout cas, avec un tel passif de retenue héritée, on comprendra qu’il ne me soit pas venu à l’idée d’ambitionner avec outrecuidance, un quelconque partage de gènes -fût-il ténu – avec Yvette Chauviré!

Dans mon hypothétique apostrophe, le « héros »  est en réalité un vieux monsieur disparu, il y a longtemps, croisé à Angers dans les années soixante. Il s’appelait Léon Chauviré. 

Natif d’Angers, Léon était architecte mais n’habitait plus la ville depuis de nombreuses années. Après la seconde guerre mondiale, es qualité « d’architecte agréé de la reconstruction », il participa aux travaux de restauration dans des villes sinistrées.  Selon ma mère qui le connaissait, il résidait à la fin des années soixante dans l’est de la France avec son épouse, disparue tragiquement, peu de temps après, dans un accident de la route.

En 1951, avant son mariage, il habitait à Marseille comme en témoigne un tableau « sanguine et pastels » du Vieux Port qu’il signa à l’époque.  Il vivait alors avec sa mère Antoinette Duguet (1882-1951), professeur de piano, qui d’ailleurs décéda dans cette ville au cours de l’été 1951.

Marié tardivement et veuf précocement, Léon n’eut pas d’enfant.

De ce fait, sa famille était très réduite, en particulier en Anjou, son berceau familial, où il ne comptait plus pour toute famille dans les années d’après-guerre, qu’une grand-mère par alliance – Louise Toublanc (1866-1961) alias la « mère Duguet »  – deuxième épouse de son grand-père maternel – elle-même décédée en 1961 – et une cousine germaine de sa mère, Madeleine Duguet (1897-1973) qui vivait célibataire et recluse sur les coteaux bordant la rive gauche de la Loire à Ardenay non loin de Chalonnes.

D’abord agréable, amène, toujours « tiré à quatre épingles » et pétri d’urbanité, Léon avait connu bien des malheurs. A commencer, par le deuil qui l’avait frappé dans sa prime jeunesse, celui de son père Antoine Chauviré (1880-1914), « mort pour la France » en décembre 1914. Il n’avait pas deux ans… L’année suivante, c’est son oncle, Georges Duguet (1895-1915), le demi-frère de sa mère qui disparaîtra à son tour dans la tourmente de la première guerre mondiale! Sa dépouille ne sera jamais retrouvée.

Le nom de l’un et de l’autre sont inscrits sur le monument aux morts érigé dans une des chapelles de l’église paroissiale de la Madeleine à Angers, aux côtés de celui de mon grand-oncle Alexis Turbelier (1897-1918). De leurs vivants, ils se connaissaient car ils étaient proches voisins, rue Desmazières à Angers!

Bien qu’ayant quitté sa ville natale – probablement – dès la fin de ses études d’architecture, Léon revenait au moins une ou deux fois l’an à Angers. Au décès de la « mère Duguet » en 1961, il avait en effet hérité de la propriété de ses grands parents maternels, qui avaient tenu une épicerie et un bistrot dans ladite rue Desmazières. Pour les « valoriser » , il les avait transformés ainsi que leurs dépendances en « turnes » pour des étudiants de la Catho, l’université catholique angevine et en avait confié la gestion à ma mère. Il lui avait délégué la responsabilité du bon fonctionnement de l’ensemble, de son entretien et même du ménage…

Employeur de ma mère, c’était aussi un ami, une personne de confiance, car les deux familles se fréquentaient depuis près d’un siècle.

C’est au cours d’une ces visites en Anjou que Léon apprit à ma mère qu’il pensait être un cousin « éloigné » d’Yvette Chauviré. En confidence, il lui fit part aussi de sa déconvenue, lorsqu’il lui raconta sa mésaventure avec sa cousine putative. S’étant présenté au domicile parisien de la danseuse, il n’avait pu entrevoir qu’un domestique, chargé de lui signifier qu’Yvette Chauviré ne se connaissait aucune famille en Anjou, et qu’il lui apparaissait donc sans objet de faire connaissance.

Il était inutile d’insister!

Le pauvre Léon en était resté là. Il n’avait en effet pas les moyens de passer outre cette fin de non-recevoir, ni de contredire cette péremptoire affirmation… Faute de pouvoir recourir à une mémoire familiale quasi-inexistante et de disposer de documents confirmant son « intuition », il aurait du se livrer à une recherche généalogique approfondie mais il préféra se résigner. La série impressionnante d’épreuves et de malheurs qu’il avait du surmonter dès sa plus tendre enfance, avait non seulement distendu ses relations avec sa famille paternelle d’ailleurs dispersée un peu partout en France, mais surtout l’avait conduit à une certaine forme de renoncement fataliste.

A quoi bon révéler une vérité à une personne qui ne souhaite pas l’entendre!

A supposer au surplus qu’Yvette Chauviré ait entendu parler de cet hypothétique cousinage, elle n’avait vraisemblablement, nul intérêt à s’en revendiquer car elle s’était constituée par son travail et son talent, une autre famille autrement plus enrichissante dans le milieu artistique international. Pourquoi ce serait-elle embarrassée de ce pauvre hère, issu de nulle part, qui frappait à sa porte? Derrière cet homme qui se prétendait son cousin, n’y avait-il pas, de surcroît, un imposteur intéressé?

Pendant trente ans, l’affaire fut donc enterrée. Léon est mort à une date inconnue et ce n’est qu’à l’automne 2016 au décès d’Yvette Chauviré que l’histoire m’est revenue en mémoire. Une simple recherche sur Internet attestait de la très grande discrétion de l’artiste sur sa famille et ses origines.

Mais, comme pour toute personne « VIP », les généalogistes se sont emparés de sa filiation – parmi ceux-ci, mon honorable correspondante Rose L’Angevine, assidue de ce blog – et progressivement tous les aïeux et l’ensemble de la famille d’Yvette Chauviré ont été identifiés. Sa généalogie n’a plus guère de secret et est même directement consultable sur Internet… Elle peut-même être enrichie, au gré de chacun, de toutes ses ramifications possibles depuis la numérisation des archives d’état-civil!

Et cet ensemble de données désormais disponibles montrent sans ambiguïté que Léon (l’architecte de la reconstruction) avait raison!

Yvette  » c’était bien sa cousine!

Léon Antoine Chauviré (1880-1914), le père de « mon » Léon et celui d’Yvette, Henri Léon Chauviré (1890-1952) étaient cousins germains. Il en résulte que leurs grands pères paternels, tous deux charpentiers,  étaient frères.

Ainsi le vieil ami de mon enfance et Yvette possédaient en commun un arrière-grand-père, Mathurin Chauviré (1819-1874) et une arrière grand-mère, Anne Tudoux née à Villemoisan en 1820 dans le Segréen.

La famille Chauviré, quant à elle, était originaire de deux petits villages situés dans les actuels Pays de Loire, Belligné et Angrie, à la limite du Haut Anjou et de la Bretagne, à la frontière de la petite et la grande « gabelle ».

L’infortuné fils d’Antoinette Duguet n’aura pourtant jamais connu la démonstration factuelle de son lien de parenté avec Yvette, ni sa reconnaissance. Le temps lui aura manqué!

Ce qu’il ne saura pas non plus et qu’il ne soupçonnait même pas, c’est que son aïeule commune avec Yvette Chauviré, Anne Tudoux  était un descendante en droite ligne d’un certain Louis Bain né en 1579 à Villemoisan.

Lequel se trouve être également un de mes aïeux direct au dixième ou onzième degré dans la haute ramure de ma branche maternelle!

Moi aussi, je pourrais donc affirmer sans avoir recours à une approximation « à la mode de Bretagne » qu’Yvette et Léon étaient mes cousins… mais, je le concède, très très éloignés dans la nuit des temps.

Si distants, que le gène de la danse, comme celui du dessin et de l’architecture se seraient perdus en route! Du moins en ce qui me concerne!

 

Un symbole : la pendule offerte par Léon Chauviré à mes parents

 

PS : J’ai évoqué cette famille amie à plusieurs reprises dans ce blog, entre autres :

  • Le 11 novembre d’un poilu oublié: Georges Duguet – 9 novembre 2011
  • Madeleine Duguet la « solitaire » d’Ardenay – 16 juillet 2012
  • Aux « P’tits gâs » de la Madeleine morts à la guerre de 14-18 – 28 avril 2015

 

signature de Léon Chauviré

 

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Aujourd’hui 1er juin 2018, il aurait fêté ses quatre-vingt douze printemps… Mais comme l’écrivait si joliment, ce matin, ma fille aînée:

« Il n’y aura pas de nouvelle bougie aujourd’hui sur le gâteau de papi, ton papa…

Mais il y aura un souvenir vivace et éternel de toutes celles posées avant. »

« Un clin d’œil » ajoutait-elle!  Il aurait aimé…Car il aimait les mots et jouer avec.

Certes il était très âgé quand il est parti dans les frimas de novembre! Certes nous le savions très malade et sans rémission possible! Rien qu’en nous observant, on aurait pu savoir qu’on savait et qu’on s’y attendait! Nous serions donc malvenus désormais de gémir comme d’antiques pleureuses ou de nous insurger contre un sort implacable car il est dans la nature et dans l’ordre des choses que s’incliner sur la tombe de ses parents, et non l’inverse! C’est la quintessence de la condition humaine.

N’empêche!

Ce matin, pour la première fois, nous nous sommes rendus, sans gâteau, sans bougie, sans cierge ou livre de prières – surtout pas – sans fleur même – à quoi bon! –  jusqu’au cimetière parisien de Thiais, où ses cendres ont été épandues – « déposées » – le 12 décembre 2017, dans le jardin du Souvenir par le centre du don des corps de l’Université Paris-Descartes.

Une nécropole végétale, vaste et verte prairie d’herbes sauvages, en attente de fauchage en ce printemps pluvieux. Les morts, sans bruit, font-ils les foins?

Division 102 – Jardin des souvenirs du cimetière parisien de Thiais

Il aurait aimé aussi ce jardin-là, ce mausolée qui n’en est pas un! Celui d’une nature luxuriante non totalement bridée mais néanmoins encadrée. Respectueuse de la diversité biologique! Du moins de l’idée qu’on s’en fait en haut lieu.

De son vivant, il aimait à la fois l’ordre juste et le mouvement rédempteur du désordre! C’est ainsi qu’il entrevoyait et évoquait la puissance du créateur, moteur de toutes choses. Nous, non!

N’empêche qu’on était ici pour lui! Comme s’il pouvait se manifester pour nous!

Allez savoir pourquoi face à ce champ sans âme qui vive … Sans le moindre indice d’une quelconque immanence, encore moins d’une hypothétique transcendance.

« La force de l’esprit » aurait-dit Mitterrand dont mon père demeura jusqu’au bout un fan! Nous, non…

Pourtant, on était là, en quête – ou plutôt presque en quête – d’une illusoire explication métaphysique, à regarder, incrédules, la végétation croître à foison! Une recherche sans but identifiable et néanmoins nécessaire, mystérieuse…

Rien n’était perceptible, hors le silence de l’absence et un sentiment irrépressible d’abandon! Et la tristesse toujours vive dans nos cœurs.

Et puis la pensée réconfortante ou nonchalante que la vie explosait ici de toute part, comme ailleurs, et peut-être un peu grâce à lui … Papa!

Une façon champêtre bien que banlieusarde de ne pas l’oublier…

Stèle de l’Université et de la Ville de Paris en hommage à ceux qui font don de leur corps à la science

 

 

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L’année 1918 fut la dernière de la première guerre mondiale, mais pas la moins cruelle. En particulier dans ma propre famille!

Autant de motifs qui m’amènent à souhaiter que l’hommage qui sera rendu « aux poilus » à l’occasion du centième anniversaire de la « Victoire du 11 novembre 1918  » soit grandiose. De nombreuses manifestations, officielles ou privées, sont d’ailleurs prévues qui marqueront l’événement.

Jadis, ces célébrations auraient été qualifiées de « patriotiques ». Désormais, il est plus « in » – autrement dit plus politiquement correct – de rendre les honneurs au nom d’un « devoir de mémoire » élargi, quitte, parfois, à tordre sensiblement la réalité historique et à remettre en cause les souvenirs que nous avaient transmis ceux qui, parmi nos proches, firent cette guerre ou eurent à en souffrir. Quitte aussi à modifier le récit que nous en faisaient nos professeurs, il y a quelques cinquante ans!

Dans ce contexte, associer dans un même hommage, les combattants de tous les camps qui s’affrontaient férocement est sans nul doute une évolution souhaitable, pour se prémunir des tragédies du siècle précédent. Décréter, une bonne fois pour toutes, la « paix des braves » entre tous les hommes de troupe qui s’étripaient sur le terrain, est également une exigence raisonnable pour affronter les défis de demain. Mais, encore convient-il de ne pas sombrer dans une sorte d’angélisme béat ou d’amalgame œcuménique, juste destinés à justifier ou conforter des enjeux politiques actuels… Aussi nobles fussent-ils!

A force de vouloir tout lisser pour ne « stigmatiser » personne, on prend le risque de brouiller l’image même des combattants de 14-18 et d’oublier pudiquement de nommer l’ennemi d’alors. Et, à travers lui, de dénoncer les idéologies perverses qui avaient armé son glaive…

J’appartiens à cette génération qui demeure fière de ses « poilus » et qui persiste à partager nombre de leurs idéaux. Le fait d’appartenir à la même Europe que la République Fédérale d’Allemagne, celle d’Adenauer, de Willy Brandt et d’Angela Merkel, et de s’en revendiquer sans complexe, en dépit des aléas de construction de l’Union, n’implique pas, même un siècle après, qu’on place sur le même plan la République Française de 1914 et l’empire allemand de Guillaume II.

De même, est-on en droit de s’émouvoir lorsque pour des motifs conjoncturels ou en raison d’évolutions démographiques de notre propre pays, on travestisse insidieusement les faits, pour coller à l’air du temps, en développant une conception « révisionniste » de la Grande Guerre, plus conforme aux standards mémoriels actuels. Lesquels mettent en priorité l’accent sur la repentance du passé colonial de la France, dont le procès ne peut plus guère être instruit qu’à charge à l’encontre de l’ensemble du peuple français.

Ainsi, contrairement aux évidences statistiques désormais vérifiables et accessibles, on finirait presque par voler la victoire aux « poilus » de métropole, pour l’attribuer, sans coup férir, au sacrifice – voire à l’immolation – des troupes coloniales du Maghreb,  de l’Afrique équatoriale, de l’Asie du Sud-Est et de l’Océanie!

S’il ne s’agit évidemment pas de nier la contribution du sang, imposée à ces pauvres soldats « du bout du monde » qui durent se battre sur les fronts européens, au nom d’enjeux qui leur étaient étrangers, il est inexact de prétendre qu’ils subirent un sort plus cruel que les combattants autochtones. Il est faux de dire qu’ils furent affectés de manière discriminatoire en première ligne, aux positions les plus meurtrières! Les chiffres parlent: sur près de 8 millions de jeunes hommes mobilisés en métropole, plus de 18% périrent durant les quatre ans du conflit, alors que les pertes dans les troupes coloniales (700.000 hommes), intervenues plus tardivement en première ligne, seraient de l’ordre de 12%. En attestent les interminables listes de noms qui figurent sur tous les monuments aux morts des villes et des villages de France.

En revanche, il est indéniable que la victoire finale n’aurait pu être acquise, sans le concours logistique et humain – et surtout massif à partir de 1917 – des troupes américaines, canadiennes, australiennes et néo-zélandaises. Jusqu’au printemps 1918, personne en effet ne pouvait pronostiquer à coup sûr l’effondrement de l’armée allemande et des empires centraux.

Au-delà de ces généralités que l’on doit à la vérité, ces données factuelles ne rendent évidemment aucunement compte de l’effroi que cette guerre dantesque finit par susciter dans la plupart des familles françaises, au fur et à mesure des années et du nombre croissant de disparus. Presque toutes furent endeuillées. Toutes connurent l’angoisse lorsque subitement la correspondance de « leur » soldat s’interrompait et que, quelques semaines plus tard, elles recevaient la visite d’un édile municipal, parfois accompagné du curé, venant leur annoncer par procuration du préfet ou des autorités militaires, la disparition au « champ d’honneur » de leur fils, de leur frère, de leur mari ou de leur père.

Quasiment personne, y compris dans les provinces les plus éloignées du front – comme l’Anjou, ma province natale – n’échappa en outre à la vision cauchemardesque de ces grands blessés de guerre, de ces « gueules cassées », qui, dès les premiers affrontements de l’été 1914, furent rapatriés en grand nombre vers « l’arrière » dans des hôpitaux militaires de fortune, où la population locale – notamment beaucoup de jeunes femmes – était appelée à prêter main-forte aux effectifs soignants et infirmiers débordés!

Au printemps 1918, en Anjou, le moral de la population oscillait – selon l’historien Alain Jacobzone – entre la frayeur face aux revers militaires des alliés confrontés à l’offensive de Ludendorff en Picardie et dans les Flandres, et l’espoir d’une fin prochaine, qui malgré tout, semblait se profiler.

Mais, là encore, en dépit de leur précision analytique et de leur pertinence, les recherches historiques ne savent pas rendre compte de cette souffrance indicible et intime de ceux ou de celles, qui furent victimes de la disparition d’êtres chers, foudroyés à l’aube de leur vie. Notamment dans les derniers mois de la guerre!

Sait-on si ce gouffre de solitude et de malheur, qui s’ouvrait sous les pas des parents des tués, fut un jour franchi, surmonté et même dépassé ou si, au contraire, ils ou elles s’y perdirent à jamais, n’offrant d’eux ou d’elles-mêmes, le restant de leur vie, qu’une apparence de quiétude – souvent de pure convenance – pour donner le change?

Sait-on si ils ou elles parvinrent un jour – ne serait-ce qu’un instant – à effacer les cicatrices de ces blessures existentielles qui en firent des handicapés du cœur, ou si au contraire, les stigmates de leurs secrètes fêlures s’imposèrent à eux jusqu’au terme de leur existence?

Imagine-t-on quels dérèglements ou traumatismes, ces massacres en série, sans justification d’âge et sans préavis de maladie, provoquèrent dans les familles des morts au « champ d’honneur » ? Bref, se remet-on un jour des dégâts occasionnés par la guerre dans sa bimbeloterie intime?

Rédigeant ces lignes, je m’aperçois que, mine de rien, c’est de ma grand-mère maternelle, Adrienne Venault (1894-1973) dont il est question. D’elle, qui, en un seul mois, de mars à avril 1918, vit disparaître sur le front entre Amiens et Montdidier, son frère, l’adjudant Albert Venault (1893-1918) et le jeune homme qu’elle aimait, le caporal Alexis Turbelier (1897-1918).

Adrienne et Alexis

Au cours de ce sinistre printemps 1918, le destin ou la fatalité, qui lui avaient fait entrevoir le meilleur de la vie, lui avaient finalement prodigué le pire. Comme si la terre s’était dérobée et que l’horizon précurseur d’un avenir radieux s’était définitivement rétréci. Sans revenir sur les circonstances de ces décès – que j’ai déjà très longuement évoquées ici  (voir références en fin d’article) – j’ai désormais la conviction avec le recul du temps et peut-être l’expérience, que je suis passé – comme tous ceux qui l’ont connue – à côté de la vérité profonde de celle que j’appelais affectueusement « Mémé ». J’aurais dû comprendre que les comportements d’Adrienne ne pouvaient plus être regardés à l’aune des critères ordinaires des gens du commun qui traversent la vie sans flirter avec la tragédie.

A ma décharge, elle fit certainement tout pour qu’il en soit ainsi, cultivant d’elle-même après le drame, une image de femme insensible et forte, qui se situait aux antipodes de celle de la jeune femme joyeuse, volontaire et délurée qu’elle était auparavant. La mort lui avait arraché ceux qu’elle aimait, l’obligeant pour survivre à troquer l’insupportable réalité en une fiction réparatrice inviolable. Pour la galerie, elle força le trait de la respectabilité ultramontaine dont probablement elle n’avait que faire!

En épousant en 1921, le frère de son ami disparu, elle ne visait sans doute d’autre but que d’accéder à un statut social de raison, préservant les apparences d’une femme mariée sans histoire, devenue une mère attentive et, bien plus tard, une grand-mère aimante. Parallèlement, elle s’offrait,  consciemment ou non, un espace de liberté en compagnie de ses fantômes bien-aimés, qui excluait le reste du monde.

Personne ne fut jamais admis à pénétrer dans ce référentiel imaginaire dans lequel elle évoluait sans contrainte, se livrant à un bonheur débridé et virtuel, auquel elle avait pourtant officiellement renoncé en privilégiant une vision presque janséniste du devoir! Personne ne saura jamais dire s’il lui est arrivé de s’écarter de cette ligne de conduite et de donner chair à ses rêves…

Seules deux photographies des héros disparus, qu’elle imposa en bonne place dans le petit appartement conjugal puis familial qu’elle occupa à Angers jusqu’à la fin des années soixante, témoignaient de son passé. Par leur présence incongrue, qui bravait l’infortuné mari, alibi d’une histoire incompréhensible, elles pouvaient laisser entendre qu’Adrienne n’avait rien oublié de ce passé antérieur, et que sa vie intérieure ne se limitait pas à la prière des morts aux offices de l’église paroissiale de la Madeleine, le dimanche….

A la fin de sa vie, sans me les faire lire, elle me montra cependant les lettres de ses chers disparus, qu’elle transportait précieusement avec elle depuis 1918! Il n’est pas impossible qu’elle continuait d’attendre d’improbables réponses à ses ultimes demandes ou une confirmation de serments éternels qui ne pouvaient plus être honorés…

C’est ainsi en tout cas, qu’elle s’organisa pour survivre, bon an mal an, à la cassure dramatique de 1918, qui la priva pour toujours de sa jeunesse insouciante. Ne jamais oublier et n’en parler jamais. Garder pour elle, ses sentiments en s’efforçant de faire respecter l’image d’une femme sévère, brutale, prude et un tantinet bigote, qu’elle s’était patiemment construite et qu’elle souhaitait livrer à son entourage comme unique trace d’elle-même … S’abstenir de partager ses secrets avec quiconque qui pervertirait sa relation avec ses martyrs.

Son rôle de composition était à ce point intégré et réussi, qu’il n’est pas impossible qu’elle s’égara elle-même dans les méandres de sa mélancolie, jusqu’à peut-être aimer sincèrement son mari, un authentique brave homme. A-t’elle en revanche réussi à se faire aimer? Oui, sans doute…

Pour ma part, je ne renie pas, l’affection qu’elle me porta! Mais je me dis aussi qu’étant de ses petits-fils, j’avais le privilège de n’avoir pas été témoin du passé, de l’attente mortelle d’une correspondance de guerre qui, un jour d’avril, rata pour toujours, son rendez-vous hebdomadaire… Cette attente insatisfaite de ce printemps 1918, la transforma irrémédiablement.

N’ayant jamais été parti prenante de ses inclinaisons ou de ses inclinations, tout en étant, malgré moi, une sorte de confident à titre posthume, il m’était donc permis d’imaginer sans fausse pudeur, la femme amoureuse de 1918, ainsi que sa déchirante détresse à l’automne de cette année-là, alors qu’elle portait le deuil et que le reste du monde fêtait bruyamment la victoire…

Forcément, je n’avais d’autre choix que l’empathie, la compassion et la compréhension…

Il manque juste une conclusion définitive à ce conte! Il fallait seulement qu’un siècle après, ces choses fussent écrites en mémoire des deux héros d’Adrienne…

                                                  Champ de bataille

 

 

Quelques-unes des références de ce blog, évoquant la mort tragique d’Albert Venault et d’Alexis Turbelier en 1918 et publiés sur ce blog:

  • Albert Venault (1893-1918), un frère aîné admiré et trop tôt disparu – billet du 26 novembre 2011;
  • Labours d’automne dans la Somme en 2011- Alexis Turbelier (1897-1918) – billet du 10 octobre 2011;
  • Alexis Turbelier (1897-1918), dans l’enfer de Verdun, avril-mai 1916″ – billet du 6 mai 2016 

 

 

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Il y a tout juste cent ans, le 27 mars 1918 en fin d’après-midi, sous un ciel gris et pluvieux, dans lequel alternaient les averses et de timides éclaircies, l’adjudant Albert Venault, âgé de 25 ans, était grièvement blessé au ventre à proximité du village de Fignières à cinq kilomètres au nord de Montdidier…

Albert Venault (1893-1918)

Sous la mitraille ennemie, ininterrompue depuis midi, il dirigeait la retraite de sa section, ordonnée par l’état-major après l’épuisement des munitions. Tout indique que « méprisant le danger » (selon le journal de son unité), face aux incessantes attaques des fantassins allemands positionnés sur le moindre dénivelé de terrain, il a pris tous les risques, pour protéger le repli de ses hommes… Trop sans doute, car selon les citations à l’ordre de son régiment, il s’était, à de nombreuses reprises, distingué pour sa bravoure au combat. Il s’était constitué en dernier rempart face aux mitrailleuses.

Dès qu’il fut touché, un infirmier et des brancardiers se précipitèrent à son secours « sous un feu effroyable » mais, en dépit de trois tentatives successives, où ils parvinrent à le mettre à l’abri d’un talus, ils ne purent réaliser le pansement d’urgence qui aurait stoppé l’hémorragie…

Les premiers soins ne lui furent en fait prodigués qu’une heure plus tard après avoir regagné les lignes françaises dans un petit bois tout proche…

Dans la nuit, il fut transporté, agonisant, dans une ambulance, vers un hôpital de campagne à une quarantaine de kilomètres au Nord-Ouest de Fignières, dans le village de Namps-au-Val où il décédera dans la journée du 28 mars 1918…

Albert Venault était le frère aîné de ma grand-mère maternelle Adrienne Turbelier, née Venault (1894-1973). C’était son compagnon de jeux, son principal confident et son complice de toujours. Jamais elle ne se consolera de cette perte. Jamais elle ne l’oubliera, continuant de l’évoquer, la larme à l’œil, un demi-siècle plus tard. J’en fus témoin!

Albert fut une des multiples victimes de cette ultime et effroyable offensive allemande en Picardie du printemps 1918.

« L’opération Michel » – ainsi nommée par l’état- major allemand – débuta le 21 mars 1918. L’objectif de son stratège, le général Ludendorff, était de percer une brèche entre les troupes anglaises (canadiennes et australiennes) et l’armée française, et en s’y engouffrant, de s’ouvrir la voie vers Paris …

Et il y avait mit le paquet en mobilisant trois armées et une concentration impressionnante d’artillerie, chargée de pilonner sans relâche les lignes françaises et anglaises, et même Paris, préalablement à un déploiement monstrueux de troupes d’attaque sur le terrain!

La mort d’Albert intervint trois jours seulement après que les alliés prirent conscience, sous l’impulsion de Georges Clémenceau, du danger mortel de cette poussée allemande de la dernière chance. Et qu’ils décidèrent de mettre en place une unité de commandement, confiée au futur maréchal Foch, nommé généralissime.

Albert ne connaîtra pas la victoire qui commença à s’esquisser dans les semaines qui suivirent!

Lui, il était sous les drapeaux depuis janvier 1913, depuis son engagement pour trois ans à la mairie de Parthenay, dans les sapeurs du 6ième génie d’Angers…Il était terrassier de profession, il était patriote: ça lui convenait!

Depuis le début de la guerre en août 1914, il avait donc été sur tous les fronts de la Champagne à la Belgique, de Verdun au chemin des Dames, de l’Artois à l’Alsace, de la Somme à la frontière suisse …

Sous le feu ennemi, dans les pires conditions de danger, il avait, comme tous ses camarades du génie, construit, un peu partout sur la ligne de front, divers ouvrages de défense, participé au creusement des tranchées et érigé des ponts pour franchir des rivières…Maintes fois, il était revenu à l’ouvrage, maintes fois ce qu’il avait échafaudé avait été détruit par l’ennemi!

Quelques jours avant ce funeste 28 mars, son régiment était encore Lorraine, dont il avait gardé la carte, retrouvée dans sa capote après sa mort!

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Albert repose désormais dans le petit cimetière militaire britannique de Namps-au-Val dans la Somme, au milieu des soldats de sa Majesté avec quelques poilus français tombés au cours de cette offensive. Je lui rendis visite, il y a quelques années, au nom de sa sœur qui ne s’est jamais recueilli sur sa tombe.

A titre posthume, il reçut la croix de guerre avec palme et la médaille militaire.

 

C’était un de mes grands-oncles.

PS: Le 26 novembre 2011, je lui ai déjà consacré un billet sur ce blog: « Albert Venault, un frère admiré et trop tôt disparu ».

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Dans son recueil de souvenirs, rédigé en 1985, Maurice Pasquier (1926-2017) – mon père – n’évoquait pas explicitement le chantier forestier 1607 autrement appelé « camp de Beauregard », qui avait été installé durant la seconde guerre mondiale sur la commune de Clefs entre Baugé et La Flèche, en limite du Maine-et-Loire et de la Sarthe …

Il y faisait juste une allusion en mentionnant qu’au matin du mardi 6 juin 1944, jour du débarquement en Normandie, il fut réquisitionné par « l’occupant » pour être bucheron dans une forêt proche de Baugé…Il était à son travail d’ajustage, dans l’entreprise de filatures et de corderies Bessonneau, lorsqu’il apprit son départ forcé – toutes affaires cessantes – pour le pays baugeois! Ce matin là, pourtant, les perspectives étaient moins sombres que de coutume, car déjà circulait dans les ateliers la rumeur d’un débarquement massif des troupes américaines sur les côtes normandes…La chape de plomb nazie semblait soudainement moins lourde.

Aussi, malgré sa tristesse d’être enrôlé de force, c’est avec « l’espoir au cœur » – selon ses propres termes – qu’il se résolut à cette épreuve qui, de toute façon, s’imposait à lui! Juste le temps de faire un saut, chez lui, rue de la Madeleine pour prendre son paquetage, et il gagna la gare Saint-Laud à Angers. Là, il devait monter dans le tortillard du « Petit Anjou » en direction de Baugé…

Comme il le pressentait, le départ fut retardé durant de longues heures, le temps pour les agents des compagnies de chemin de fer de déblayer des voies et de remettre provisoirement en état quelques unes des lignes bombardées dans la nuit du dimanche de Pentecôte, moins de huit jours auparavant !

Comme tous les angevins brutalement réveillés peu avant minuit, le 28 mai 1944, par le hurlement des sirènes et par le vrombissement des avions Lancaster, Maurice avait été le témoin impuissant de cette tragédie nocturne, meurtrière et néanmoins annonciatrice d’une promesse de libération… Il avait entendu les déflagrations des bombes incendiaires explosant sur la gare Saint Laud et avait aperçu au loin, le quartier attenant en proie aux flammes qui rougeoyaient tout l’horizon.

Le bâtiment de la gare avait été éventré. Plusieurs locomotives détruites et les rails déformés, tandis qu’une grande partie des immeubles du quartier était en ruine. Pour cette seule nuit, on ne déplora pas moins de deux-cent morts et autant de blessés. Sans compter les quelques sept-mille sinistrés en quête d’un abri.

Maurice connaissait bien l’étendue des dégâts que ce carnage avait occasionnés. D’une part, au travers du témoignage de son père – Marcel Pasquier (1892-1956) – cheminot au fret de la gare Saint Laud, et d’autre part parce que lui-même s’était porté volontaire pour participer aux éprouvantes opérations de secours dans les immeubles écroulés…

Place de la Visitation à Angers (Ouest France)

Comme d’autres jeunes de son quartier – dont mes oncles maternels, les frères Turbelier de la rue Desmazières – il avait tenté d’extraire des survivants des décombres encore fumants! Souvent en vain… C’était surtout à des morts qu’ils avaient eu affaire. Ce spectacle épouvantable, associé à la chaleur et à l’odeur nauséabonde des cadavres en voie de décomposition le hantait encore, près de trois quarts de siècle plus tard.

Maurice avait assurément connu la peur et l’effroi, mais il s’abstenait d’en parler, comme frappé d’amnésie.

Dans ce décor d’apocalypse, il ne fut donc pas étonné d’apprendre que le petit train du Maine-et-Loire – le Petit Anjou – ne circulait pas normalement quelques jours seulement après le drame! De son point de vue, il n’y avait d’ailleurs pas d’urgence.

Ce n’est donc que dans l’après-midi du 7 juin 1944 qu’il rejoignit Baugé… Là, des camions « affrétés » par l’occupant, c’est-à-dire réquisitionnés, faisaient la navette pour parcourir les quinze kilomètres qui séparaient la gare du chantier forestier, le chantier 1607. Lequel se situait au nord-est de Clefs à proximité du Château de Mélinais

Bien que n’étant pas volontaires pour abattre des arbres en forêt, Maurice et ses camarades d’infortune n’étaient pas, pour autant, des prisonniers. Ils jouissaient en principe d’une certaine liberté de mouvement et étaient même censés toucher un salaire …

Le camp lui-même n’était plus directement administré par l’armée d’occupation, ni placé sous son autorité. De la sorte, ces « bûcherons d’occasion « , pour la plupart originaires des pays de Loire pouvaient espérer bénéficier de « permissions », qu’ils mettraient à profit pour retrouver leurs familles, et se doter des produits de première nécessité que leur soudaine assignation leur avait interdit d’emporter!

Cet affichage de façade qui rappelait un peu les « chantiers de jeunesse » des débuts du pétainisme, ne trompait en réalité personne, car chacun était conscient que l’exploitation des forêts françaises était à la botte de l’occupant et qu’elle était destinée à satisfaire ses seuls besoins, notamment en énergie primaire pour le chauffage et les gazogènes, ainsi qu’à la fabrication de poteaux d’étaiement des mines de charbon du Nord de la France, sous son contrôle…

Cet apport circonstanciel de main-d’œuvre était indispensable en ce printemps 1944, car la Wehrmacht essuyait de nombreux revers, qui la privaient d’une grande partie des ressources qu’elle s’octroyait auparavant par le pillage des territoires autrefois conquis, mais qui devenaient incertains du fait des combats …

Lorsque Maurice parvint au Camp de Beauregard dans la soirée du mercredi 7 juin 1944, les effectifs des résidents étaient quasiment réduits aux seuls encadrants… En effet, le camp avait été l’objet le 22 novembre 1943 d’une rafle des juifs français et étrangers, qui y avaient été « internés » entre 1942 et 1943, et qui constituaient l’essentiel des présents.

A l’exception de six d’entre eux, qui réussirent à s’échapper, aidés par des habitants du coin, tous les autres furent arrêtés par les nazis qui avaient encerclé le camp, et furent déportés à Auschwitz.

Aucun n’échappa à la mort.

Plaque apposée  sur la place la mairie de Clefs portant le nom des victimes juives (Source Internet)

Mon père ignorait tout de cette tragédie quand il s’installa dans les baraquements partiellement inoccupés du camp… En effet, les nazis ou leurs complices pétainistes n’assuraient guère la publicité de leurs crimes racistes ou de leurs exactions. En particulier, dans les régions où ils les commettaient…

Cependant, quoiqu’on fasse ou quelque précaution qu’on prenne pour masquer les méfaits, les lieux conservent longtemps les stigmates des horreurs qui s’y déroulèrent. Ainsi, l’ambiance au camp de Beauregard devait être bien lugubre en ce printemps 1944, et on peut penser que l’atmosphère était oppressante, pour toute personne débarquant à la tombée de la nuit dans cette clairière isolée au milieu de la forêt.

Maurice, comme ses compagnons d’un jour ne furent certainement pas insensibles à ce climat lourd et équivoque qui hantait l’endroit. Ils ne pouvaient pas ne pas s’interroger sur le sort réservé à ceux qui les avaient précédé ici, dont ils ne savaient certes rien mais dont ils devaient forcément ressentir la présence immanente et invisible! En ce dernier printemps de barbarie nazie – sans doute le plus féroce pour la France martyrisée – le « chantier 1607 » apparaissait comme un théâtre déserté, où erraient en quête de justice, les ombres des juifs assassinés qui travaillaient là, six mois plus tôt.

Comment dans ces conditions et dans ces circonstances, ne pas être moralement ébranlé? Comment ne pas se sentir abandonné par la « providence » ? Comment, en outre, ne pas être déprimé, en découvrant les paillasses défoncées faisant office de lit et d’une manière générale, le caractère fruste de l’hébergement?  Comment surmonter la promiscuité? Comment enfin accepter cette fatalité qui transforme soudainement un ajusteur aimant son métier en un forçat tenu de scier du bois en forêt, dix à douze heures par jour? Comment s’accommoder de la rudesse d’une telle tâche, lorsqu’en plus, on est médiocrement nourri?

Autant d’angoissantes pensées qui conduisirent Maurice à confier son désarroi, à la seule personne qui, au-delà, des mots, saurait décrypter son cri de détresse, à savoir sa mère!

Le lendemain même de son arrivée, il lui écrivit…

Ce premier courrier parvint à Marguerite Cailletreau (1897-1986) le 10 juin 1844 au matin, car paradoxalement la Poste fonctionnait…

Elle prit immédiatement sa plume et lui répondit!

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Cette réponse d’une mère à son fils en difficulté, Maurice l’a conservée précieusement jusqu’à la fin de ses jours.

Pudiquement, il nous l’a transmise sans commentaire parmi d’autres lettres de cette époque qu’il n’a pas voulu détruire et qu’il nous a laissé découvrir sans consigne préalable… Maurice, par pudeur ou par timidité ou peut-être par éducation était avare de confidences sur ses sentiments intimes…

Sa mère était sans doute pour quelque chose dans cette retenue. Et dans une certaine mesure, sa lettre du 10 juin 1944 témoigne de cette conception presque janséniste des relations affectives… Mais cette réserve apparente qui exclut toute déclaration intempestive ou exubérante des sentiments, n’exprime ni désintérêt, ni désamour. Bien au contraire, l’ensemble du texte n’est qu’un témoignage de la profonde affection qu’elle porte à son fils, mais de manière détournée en s’intéressant à ce qu’il mange et en lui prodiguant des conseils pour éviter qu’il ne se fatigue et pour préserver sa santé…

Elle forme le souhait que cette guerre se termine et que tous se retrouvent…Elle lui donne des nouvelles du quartier et détail amusant, elle lui transmet le « bonjour » des « deux Turbelier », les frères d’Adrienne, notre mère qu’il ne rencontrera que quelques mois plus tard! Pointe une certaine émotion, quand elle remercie Maurice le lui avoir souhaité son anniversaire…

Mais il est vrai qu’il faut attendre la fin de la lettre pour qu’elle ose exprimer plus directement sa tendresse, mais seulement au travers d’une formule dans laquelle elle s’oublie au profit du couple qu’elle forme avec son mari, le père de Maurice.

 » Tes parents qui t’aiment et qui t’embrassent bien affectueusement »

Toutes les correspondances qu’elle lui adressera par la suite se concluront de la même manière… Et pour toutes, elle signera de son nom d’épouse  » Pasquier ».

Cette lettre du 10 juin 1944 est intéressante à un autre titre: elle atteste que Marguerite Cailletreau savait écrire – et même assez bien pour une personne qui n’avait suivi pour toute étude qu’un enseignement primaire dans l’école laïque du Lion d’Angers avant la guerre de 14-18. Ce constat contrevient à l’image que l’on a souvent brossé d’elle, d’une femme entièrement clouée dans sa cuisine, sacrifiée à ses enfants et à son ménage!

Le lundi 12 juin 1944, elle réécrira à son fils où elle fait part de ses inquiétudes sur ses conditions de vie… Désormais, le ton est plus tendre…Elle l’interpelle à plusieurs reprises (« Mon Maurice ») et se déclare prête – Dieu sait comment – à lui fournir ce dont il aurait besoin et qu’il ne pourrait pas se procurer…

Le 16 juin, de nouveau elle prend sa plume pour son fils, mais il s’agit cette fois de l’associer à la vie de la famille: elle lui annonce que son frère Jean a obtenu son certificat d’études et lui fait part de sa lassitude de cette guerre et de l’angoisse des alertes de bombardements désormais quotidiennes.

Le samedi 17 juin 1944, Maurice obtient une première permission. Ce sera aussi sa dernière, car ayant rejoint Angers, il ne réintégrera pas le chantier 1607 où il ne sera demeuré au total qu’une dizaine de jours!

« Déserteur » pour les autorités allemandes, il devra se cacher… Jusqu’au jour, probablement à la mi-juillet 1944, où il sera repris par la Feldkommandantur d’Angers…

Passé à tabac, il sera envoyé dans un autre camp, du côté de Chinon, plus rude et placé sous l’autorité directe de l’armée allemande…Il s’en évadera…

C’est une autre histoire.

 

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« Ajusteur » : c’est la réponse que fit mon père à l’aide-soignant qui l’accueillait dans sa chambre de l’unité des soins palliatifs de l’hôpital de Bligny.

C’était il y a un mois, le 2 novembre 2017 . Il entrait en agonie et devait mourir cinq jours plus tard.

Tandis qu’il l’installait sur le lit médicalisé dont chacun pressentait que ce serait sa dernière couche et qu’il lui passait le bracelet de rigueur sur lequel figurait son nom, deux dates et un code-barres, le jeune homme sans doute désireux d’introduire un peu d’humanité et un soupçon de connivence, dans un contexte qui ne s’y prêtait guère, lui avait en effet demandé sa profession ! Par la fenêtre, une lumière blafarde d’automne pluvieux peinait à éclairer la scène… Désespérant! Seul un érable à moité déshabillé ou quelque arbre lui ressemblant, esseulé sur la pelouse de l’hôpital parvenait à transmettre une petite touche de couleur, mordorée… A condition de se pencher!

« Ajusteur » répéta mon père d’une voix faible mais avec détermination et une étonnante assurance pour un homme qui présentait déjà tous les stigmates d’une fin prochaine ! Il semblait presque agacé que cette « révélation » qui n’en était pas une, nous ait surpris. Oui, il était bien ajusteur. Là était sa véritable identité, celle dont il se revendiquait aujourd’hui. Il la brandissait comme un ultime défi de la vie sur la mort, car elle le renvoyait à un passé lointain de travail et de sueur, celui de sa jeunesse angevine dans les corderies, câbleries et filatures de chanvre Bessonneau… Celui de ses copains d’atelier à « L’Appareillage », à « Mini-tract », aux « Pressoirs Vaslin », à « Alsetex », à « Thomson » et ailleurs…

Non, il ne pouvait se résoudre à ce que son existence désormais vacillante se résume à son pauvre corps de vieillard décharné et torturé, rongé par le cancer, et présentement réduit à une succession de données alphanumériques incarnées par des traits d’épaisseur variable, bien arrimées à son poignet! Est-il en effet, convenable d’identifier un homme au seuil de l’éternité au moyen de petits traits noirs codés? Il ne voulait pas qu’on oublie derrière la réalité scabreuse et ouatée de sa fin de vie, qu’il avait été aussi un gaillard, jeune et vigoureux, qui, armé d’une lime avait su travailler et façonner le fer et l’acier doux…

Bien sûr, il savait que nous savions qu’il y avait bien longtemps, près d’un demi-siècle, qu’il avait déserté les ateliers d’ajustage. Définitivement en fait à la fin du printemps 1970 en quittant  » la Thomson » pour émigrer vers un emploi tertiaire touristique en région parisienne.

Et pourtant, c’est vers ce métier de métallurgiste, choisi initialement par ses parents, mais qu’il s’était pleinement approprié, qu’allèrent ses pensées… Au moment où il quittait son environnement familier pour un voyage sans retour, ce métier d’ajusteur lui apparaissait comme une dernière sauvegarde de lui-même. Il primait sur toutes ses autres activités, ses passions ou ses engagements connus auparavant, comme la politique ou le syndicalisme.

Parce qu’il n’était pas dupe de ce qui l’attendait, le reste, hormis l’ajustage, se retrouvait donc soudainement cantonné au rang d’encombrantes occupations dont il préférait désormais ne plus parler! A l’heure des vrais comptes, ceux que l’on dresse au terme de son existence, quand tout semble se dérober et qu’on s’apprête à partir sans bagage, toute posture confortable assurant une position sociale lui semblait sans nul doute malvenue, incongrue et secondaire. Après un long cheminement intime, son enjeu désormais était de s’en tenir à l’essentiel, sans s’embarrasser de convenances, sans tricherie et sans déni accommodant, devenus inutiles, en l’absence de raison d’être et de perspective! Telle était, en tout cas, la leçon que notre père semblait vouloir nous prodiguer en cet après-midi sombre!

Et manifestement, alors que le dénouement tragique semblait proche, le seul métier qui trouvait grâce à ses yeux, le seul qui surnageait dans la déroute finale annoncée, le seul dont il souhaitait se revendiquer comme d’un marqueur identitaire avant de disparaître, était celui d’ajusteur.

C’est avec lui qu’il était devenu un homme, vivant de son travail et nourrissant sa famille! C’est avec lui qu’il avait rencontré les amitiés les plus durables et qu’il avait découvert la solidarité des luttes ouvrières.

Les douloureuses épreuves endurées avant son entrée dans l’unité des soins palliatifs, à peine atténuées par les doses croissantes de morphine, n’avaient en rien entamé sa lucidité sur les handicaps de son grand âge, sur ses chances infimes de survie, et sur l’issue fatale vers laquelle « son » cancer du pancréas le poussait irrémédiablement! Il s’adressait d’ailleurs à lui, familièrement comme au plus tenace et intime de ses ennemis implacables. Il entretenait avec lui, une vieille relation; il attendait même cette confrontation, tout en la redoutant, depuis soixante-et-un ans, depuis que ce cancer-là – précisément celui-ci – avait tué son père.

Ce sont ces mêmes souffrances physiques et morales, qu’il aurait pu assimiler à un chemin christique, dont il franchissait une à une les stations, qui lui avaient permis -prétendait-il – d’accéder à une sorte de sérénité et d’opérer la part des choses entre les succès assumés de son existence et ses soi-disant échecs. C’est possible bien que longtemps j’ai douté de sa sincérité sur ce point, car je connaissais aussi les talents de manipulateur de mon père, qui préférait en toutes circonstances braver l’impossible plutôt que de consentir à avouer sa faiblesse … Il pouvait mentir pour nous épargner toute inquiétude sur son état de santé. C’est même en partie pour ces motifs, qu’au-delà de l’amour que naturellement je lui portais et que pudiquement il me rendait, je l’admirais du temps de sa grandeur et maintenant qu’il était à la peine, enfermé dans sa vision spartiate de la dignité!

Écrivant cela, je suis conscient que je peux choquer certains, mais il n’aurait pas pas apprécié que je lui rende un hommage mièvre et opportuniste, car nous ne nous sommes jamais aimé autrement que dans l’affrontement des idées! Il appréciait, je crois, cette exigence implicite, sur laquelle nous étions finalement tombés d’accord, de « nous dire les choses » en toute franchise, en nous respectant mutuellement mais sans faire l’économie de la brutalité verbale de nos échanges.

Comme tout homme estimant détenir « la » vérité, il masquait souvent une certaine propension à l’intolérance en tenant un discours convenu sur la tolérance! Moi aussi… Nous nous entendions donc sur la méthode, qui ne préjugeait ni de nos accusations réciproques d’obscurantisme ou de mauvaise foi, ni de nos fâcheries passagères à responsabilités partagées! C’est sur ces bases que nous fondions depuis toujours notre affection, qui ne fut jamais prise réellement en défaut!

Ce qui me semble certain en revanche, c’est que « sa foi de charbonnier » en un dieu rédempteur et infiniment bon, y fut pour quelque chose dans cette tranquillité d’esprit qu’il affichait ostensiblement à l’approche de la mort, événement dramatique consubstantiel à toute espèce vivante. Il l’entrevoyait comme une nouvelle vie céleste, qu’il espérait éternelle et pleine de béatitude. Sa conception de la transcendance n’était évidemment pas la mienne, mais je le concède – et je lui ai dit – je peux admettre qu’on se débrouille qu’on peut lorsqu’on est face à l’incompréhensible. J’admets également sans m’y reconnaître, qu’il est certainement plus confortable d’aborder la mort comme un passage vers un monde meilleur que comme une fin… Je crois même, par provocation, lui avoir asséné un jour qu’il s’agissait, selon moi, d’une forme de facilité qui fait injure à la raison! Je ne pense pas qu’il m’en ait tenu grief…

Preuve en est : au cours de ces derniers mois, où je me rendais quotidiennement à son chevet, il a bien voulu m’associer en tant qu’observateur bienveillant, en tant que fils surtout et parfois en tant que confident, à l’exégèse de sa vie, à ses inventaires parfois faussement repentants et à l’exercice de dépouillement presque franciscain de ses illusions passées. Il s’y est livré avec une persévérance touchante dans les semaines qui ont précédé son décès! Obstinément, il voulait faire le ménage, jusque dans ses lettres de jeunesse et fournir un écrin après sa mort, à tout ce qu’il estimait honorable et donc « transmissible » !

Force est de reconnaître que l’un et l’autre, nous sûmes définitivement taire nos incompréhensions et nos controverses d’autrefois, sans exiger un quelconque ralliement ou reniement. Peu importe nos divergences d’antan et nos affrontements dialectiques musclés, les circonstances nous imposaient juste d’être unis sans arrière-pensée. Aujourd’hui je lui sais gré de cette pétition de principe, dont je le crédite avec reconnaissance, plus que toute son « oeuvre » antérieure de syndicaliste chrétien ou de militant politique social-démocrate, qu’il est d’usage de mettre en avant dans les hommages officiels!

En conclusion, dieu ne nous fut jamais indispensable, ni même utile pour nous parler. Au contraire, il aurait pu nous nuire! Mon père savait en effet de longue date, nos profondes et irréconciliables divergences sur les questions religieuses, et plus récemment sur nos choix politiques. A cet égard, j’ai eu le sentiment que son discernement habituel et son aptitude à l’analyse politique furent émoussés sous les assauts sournois de la maladie et qu’il fut pris en défaut par la propagande du « jeunisme » conservateur en vogue.  Peu importe! Sans chercher à diagonaliser nos matrices idéologiques, je crois que nous nous respectâmes jusqu’au bout et que nous affrontâmes ensemble le sort funeste qui l’attendait. Nous étions juste solidaires contre un mal qu’il nous fallait combattre sans rémission et dont on n’ignorait pas qu’il finirait par prendre le dessus…

C’est dans ce contexte que mon père s’était interrogé à de nombreuses reprises en ma présence, sur son héritage moral et intellectuel après sa disparition! Sans pour autant m’investir comme son légataire… Je pense aussi qu’il se préoccupait sans trop oser le formuler, de l’image qu’il laisserait auprès de sa famille, au premier chef, de sa nombreuse descendance, et de ses amis!

C’est dans ce cadre qu’il soumettait l’ensemble de son passé à la moulinette du doute méthodique.

C’est ainsi que passèrent à la trappe de sa propre histoire, ses responsabilités directoriales dans le secteur touristique au cours de la seconde partie de sa carrière professionnelle. Hormis les amitiés qu’il avait nouées et qu’il préserva, elles lui avaient laissé un gout amer d’inachevé, donc d’échec. Il n’avait pas su, selon lui, promouvoir durablement l’idée d’un tourisme social et culturel ouvert à tous. Il se reprochait de n’avoir pas pris d’initiative à temps pour contrecarrer les visées mercantiles des fossoyeurs de cette utopie humaniste, et d’avoir assisté impuissant, à sa dénaturation puis à sa destruction. Il en souffrait car avec d’autres, il avait contribué à faire vivre ce projet dès les années soixante … Avec le recul, il considérait qu’il avait perdu son temps et que son action dans le tourisme social avait été finalement dérisoire, même si elle lui avait permis de jouir d’une certaine aisance financière que son métier initial d’ajusteur n’aurait pas su lui assurer.

Bien que connaissant son travail d’introspection et le tri sélectif de son « oeuvre », je fus tout de même étonné et profondément ému de l’entendre, ce 2 novembre 2017, répondre à l’infirmier que son métier c’était l’ajustage ! Il ne jouait plus et j’aurais pu anticiper son propos, car souvent, il m’avait entretenu de son attachement pour son métier d’origine, l’ajustage et plus généralement la mécanique.

Souvent, il m’a dit regretter de n’avoir pas su profiter de sa retraite pour se doter d’une forge à charbon et pour s’équiper d’un petit tour et usiner des pièces métalliques, voire d’une fraiseuse ou d’une perceuse à colonne. Le « petit coin » qu’il avait aménagé à la manière d’un atelier dans une pièce débarras de son appartement à Massy, était censé incarner cet espace dédié au bricolage, dont il aurait aimé disposer à son aise… Dans ce pâle ersatz de son rêve, penché sur son petit établi de fortune, il retrouvait un peu des gestes et des sensations de l’ajusteur-outilleur, qu’il n’avait, au fond, jamais cessé d’être, et même de l’apprenti d’il y a trois quart de siècle! Outre ses outils à main et sa visserie qu’il classait scrupuleusement, tout était là, au moins symboliquement, jusqu’à la reproduction en plâtre du profil de Goethe par David d’Angers qu’on lui avait donné comme prix de sa réussite au CAP d’ajusteur et comme premier du département de Maine-et-Loire pour l’année 1943…

Cette période d’apprentissage et son épilogue furent effectivement fondateurs de toute sa vie ultérieure, ainsi qu’il le rapporta lui-même dans un essai de mémoires rédigé en 1986:

 » En septembre 1940, je rentre en apprentissage aux établissements Bessonneau, une entreprise de tissage, filature, câblerie très connue en France. (…) On y formait de très bons ajusteurs et tourneurs, qui ensuite, pour la plupart, passaient jeunes ouvriers, après leur Certificat d’Aptitude Professionnelle (CAP) au service Entretien.

Je me souviens de ce premier contact avec l’usine, on rentrait à la sirène, on commence à la sirène, on terminait  sa matinée et sa journée à la sirène. (…) Cette première matinée fut une découverte, d’un milieu nouveau, inconnu, qui me donnait une certaine angoisse. Mais j’étais confiant, bientôt nous allions travailler, manier des outils, utiliser des machines, faire des pièces … !

Les premières semaines furent décevantes, limer…, toujours limer un morceau de fer qui n’arrivait jamais à contenter notre instructeur, la surface n’était  jamais plane à sa guise! Car cette pièce il fallait la faire porter au « marbre »,  la frotter sur cet outil  parfaitement plan, véritable juge de paix.

Il fallait garnir la surface du marbre avec une matière qu’on appelait « sanguine », poudre rouge, qu’il fallait délayer dans de l’eau. La pièce limée, passée sur le marbre devait pour être bien plane, avoir sur toute sa surface de petits points rouges. Or ce maudit morceau de fer était toujours bombé. Il en a fallu des heures, des jours, des poulettes aux mains – ces mains d’hiver gonflées par des engelures et que l’on peut à peine plier – pour parvenir à limer droit.

Cela a été pour moi la période la plus difficile et la plus décevante. J’avais tellement rêvé…Je ne comprenais pas que limer c’était la base du métier, l’indispensable connaissance si l’on voulait être un bon ajusteur.

Pendant trois ans, en pleine guerre, j’ai fait cet apprentissage préparant le CAP. J’ai été fier de pouvoir dans un moindre temps, limer droit, respecter les « cotes » à 1/100 près, de percer des trous aux diamètres exacts pour «tarauder». A Bessonneau nous étions gatés, la plupart des mesures étaient anglaises, ceci parce que les métiers à tisser, à filer étaient tous de fabrication anglaise, ce qui nous obligeait à compter en « pouces » …, mais n’éliminait pas pour autant les normes françaises 6/100 – 8/125 etc…

(…)  En juin 1943j’ai passé mon CAP., un grand moment, nous avions huit heures pour exécuter une pièce d’ajustage, respecter exactement les cotes. C’était un emboîtement cubique dont l’assise était carrée. Il fallait faire coulisser cette pièce «mâle », dans une autre pièce « femelle ».  J’ai terminé cette pièce le premier et de loin, en cinq heures et obtenu 19,6 sur 20. Reçu à la moyenne de 16,2 à cause de l’épreuve de dessin industriel que je n’avais pas bien comprise, j’ai cependant obtenu la mention bien, premier du département comme ajusteur, et une médaille, dont je suis très fier. Ma réussite a eu pour conséquence d’être nommé à l’outillage, section enviée par les ajusteurs. J’allais devenir ajusteur-outilleur, le haut de gamme dans le métier, du moins le pensait-on! « 

Combien de fois, l’ai-je vu déplorer la perte de la pièce d’ajustage de son CAP! Sa vie durant, il l’a recherchée en vain, tout en sachant qu’elle avait probablement été égarée au cours d’un déménagement.

Il y a peu encore, il m’en parlait avec des regrets dans la voix, tentant vainement – en dépit d’une déficience visuelle invalidante liée à une dégénérescence maculaire des deux yeux – d’en redessiner les contours, au jugé, sur une feuille de papier, qu’il s’efforçait ensuite de plier pour lui donner le volume adéquat…Pour mieux me faire comprendre! Il était important pour lui de se souvenir de cette pièce et de me le faire partager.

Témoignent malgré tout de cette époque lointaine, qui nourrissait sa mélancolie, et de ce métier qu’il chérissait encore à quelques jours de sa disparition, quelques outils dans son atelier de fortune et les planches de dessin technique normalisé que le jeune arpette réalisait sous le contrôle de son instructeur. Juste avant de procéder au façonnage effectif à l’étau et à la lime d’une tête de marteau, d’un compas maître de danse ou d’une équerre à chapeau!

Ultérieurement il découvrit les machines-outils!

Exercices de l’apprenti ajusteur Pasquier

C’est finalement cet héritage d’enthousiasme pour l’usinage et pour la transformation mécanique de la matière, ainsi que son amour du travail bien léché, qui constituent son legs le plus précieux. Il nous appartient désormais de le valoriser et de le transmettre, bien que l’ajusteur d’antan ait, en tant que tel, laissé la place depuis longtemps à un informaticien hautement qualifié, qui programme sur son écran, les mouvements d’une machine-outil à commandes numériques ou désormais d’un robot… Malheureusement aussi, d’un travailleur surexploité à l’autre bout du monde.

Reste que si le métier a évolué, s’est parfois délocalisé, la magie de la métallurgie restait identique dans le regard de mon père, lorsqu’il l’évoquait!

Il avait raison, papa, ce 2 novembre 2017 de rappeler que son vrai et seul métier, c’était bien l’ajustage…

C’était celui que j’indiquais avec fierté à chaque début d’année scolaire sur la fiche de liaison que nous faisaient remplir nos professeurs… C’est aussi la réponse que je donnais à ceux qui me questionnaient sur l’auteur de la curieuse règle en laiton, incrustée de cylindres en inox que je trimbalais dans mon cartable:   » C’est mon père qui l’a faite, il est ajusteur » …

Enfin, c’est l’ajusteur, accessoirement syndicaliste CFTC puis CFDT, qui m’aidait tard le soir après une réunion syndicale, à boucler mes exercices de trigonométrie…

Il est mort très âgé mais trop tôt. Un paradoxe!

Avec qui désormais pourrais-je me chamailler? Si un peu de temps nous avait été accordé, je l’aurais sûrement convaincu de certaines de ses erreurs présumées!… A moins que ce ne fût l’inverse!!

« Démagogue » m’aurait-il rétorqué! « Sectaire » aurais-je répondu. Et, on se serait reparti pour un tour, toujours complices pour dénoncer les dérives archaïques et obscurantistes d’une certaine « modernité » à contre-courant du progrès! Et poursuivre ensemble nos interminables discussions sur l’histoire de notre famille, sur Angers, et Le Lion d’Angers ! C’est fini.

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